Gustave Moreau, l’attrapeur de muses

Gustave Moreau a vu le jour le 6 avril 1826 et développa très vite de merveilleuses aptitudes au dessin. Né d’un père architecte, il grandit dans un environnement qui le poussa très vite à accomplir des œuvres marquant sa génération. Son premier voyage en Italie à l’âge de quinze ans signaa le début de son travail d’artiste. Gustave Moreau inspira le mouvement décadentisme ainsi que le fameux personnage Des Esseintes dans le roman À Rebours de Huysmans.

Gustave Moreau, Samson et Dalida, aquarelle, 1882.

L’amour des muses :

Grandement inspiré par les œuvres antiques, Moreau se passionna pour les Métamorphoses d’Ovide. On retrouve même dans sa bibliothèque personnelle une édition illustrée datant de 1660. Moreau se prêta à l’essai de paysages grandioses et à la peinture de quelques personnages afin de ponctuer la beauté de la nature enchanteresse. Ces derniers n’occupent cependant pas autant d’importance que dans ses toutes premières œuvres académiques. On se souvient de la toile Déjanire (L’Automne), œuvre qui compose la représentation des quatre saisons.

Gustave Moreau, Déjanire (L’automne), huile sur bois, 55,1 X 45,5 cm, 1872.

L’artiste peignit une ode à la nature en immortalisant sa beauté extérieure « à un certain moment de l’année et quelques phases de la vie humaine », selon les mots de Moreau. Comme la saison de l’automne qui échappe à la vie, le centaure tente d’enlacer cette muse immaculée qui semble s’envoler, et épouser la forme des arbres. Un dernier espoir de chaleur avant la mort, symbolisée par l’hiver.

Moreau ne cessa au cours de sa vie d’être fasciné par les muses de l’Antiquité. Source d’inspiration pour le peintre, la belle Léda, amante de Jupiter, définit la grandeur de son talent incommensurable. Cette toile titanesque de plus de deux mètres illumine les murs du musée qui lui est consacré, autrefois sa demeure familiale.

Gustave Moreau, Léda, huile sur toile, 220 x 205, 1865 -1875, Paris

L’union entre l’épouse de Tyndare et de Jupiter forme une osmose de lumière. Cette métamorphose offre un panorama de l’érotisme antique, non dénué d’un certain charme symboliste. Ce tableau, ambitieux par son envergure, conçoit ici Léda comme une sainte. On remarque une posture proche de celle d’une Annonciation grâce à la présence des anges sur la gauche du tableau. Quant à Jupiter, il se présente comme le dominateur de la femme mais aussi comme une entité supérieure à la vie terrestre. On reconnait aisément le mythe par la présence de l’aigle et du foudre, attributs notoires du dieu antique. Ainsi, cette toile met en lumière la dualité du monde païen. On distingue le dieu Pan aux pieds de Léda, symbole des forces telluriques, mais aussi une myriade de créatures sylvestres qui se fondent avec le paysage, dans l’ombre des anges et de la lumière azur du ciel.

Les reines des sens :

Comment ne pas remarquer la sulfureuse Messaline au cours de l’histoire romaine mais aussi dans le parcours sensoriel de Moreau ? Qui ne se souvient pas des scandales de l’épouse de Claude et de sa décapitation finale ? Moreau choisit de représenter Messaline dans une posture de prostituée, dans son acte qui la poussa à sa future mort :

Messalina (Messaline) Gustave Moreau (1826-1898French) Musee Gustave Moreau Paris Canvas Art - Gustave Moreau (18 x 24)
Gustave Moreau, Messaline, huile sur toile, 242 x 137 cm, 1874, Paris.

On remarque trois personnages importants qui figurent au sein de l’œuvre. Un trio des plus symboliques : la reine, l’amant et la mort. Cette toile résonne comme un « mythe personnel » selon les propres mots de Moreau. Il existe plusieurs versions de Messaline, mais nous traiterons ici celle de l’union avec le jeune marin. La vieillarde au flambeau peut être associée à l’une des trois Parques, maîtresses du destin des mortels, qui allume le feu sacré pour annoncer la mort de l’impératrice. Moreau décrit ces personnages comme : « La jeunesse sans frein, la débauche sans fond, la mort sans espérance. » L’artiste ne choisit pas une représentation hautement sexualisée de Messaline, mais opte pour une vision sombre, dénuée de chaleur et de lumière pour esquisser la mort.

Messaline n’est pas la seule impératrice à avoir inspiré le génie artistique. Hélène trouve également sa place parmi les muses de Moreau :

Gustave Moreau, Hélène, étude en rapport avec le tableau du salon de 1880, plume et encre brune sur papier calque contrecollé, Paris, Musée Gustave Moreau.
Gustave Moreau, Hélène à la porte de Scée, huile sur toile, Paris, Musée Gustave Moreau.
Gustave Moreau, Hélène sur les remparts de Troie, huile sur toile, Paris, Musée Gustave Moreau

Gustave Moreau témoigna d’une grande affection pour le personnage d’Hélène de Troie en lui consacrant une toile d’une exceptionnelle richesse. La plus belle femme de l’Antiquité continue, malgré les âges, d’inspirer les artistes. Ces toiles et esquisses furent louées lors des Salons en 1880 comme les plus grandes réussites de Moreau. Dans cette incarnation d’Hélène, on observe que la fille de Zeus et de Léda se promène près des remparts de Troie, parcourant les cadavres qui jonchent le sol. Moreau développa donc le thème de l’éternel féminin en renouvelant la légende antique.

L’apparition de Salomé :

Principale rivale d’Hélène de Troie, Salomé, princesse biblique, hanta autant l’esprit de Gustave Moreau que celui de Des Esseintes, pris dans ses rêves érotiques. On imagine aisément la belle Salomé, assoiffée du sang de Jean-Baptiste, danser lascivement auprès d’Hérode afin d’obtenir la tête souhaitée du saint.

Salomé est l’un des mythes les plus repris à la fin du XIXe siècle, tant pour son aspect symboliste que pour son aspect décadentise. Si cette figure inspira tant les artistes, c’est grâce à sa double facette d’amante et de bourreau. Incarnation de la femme orientale fatale par excellence, elle est le sujet parfait pour peindre l’érotisme de fin de siècle. C’est autour de la peur et de la sensualité que s’inscrit cette fascination pour Salomé.

Gustave Moreau, Salomé dansant devant Hérode, huile sur toile, 144 x 103,5 cm, 1876.

Gustave Moreau est un peintre symboliste. Des énigmes sont gravées dans ses tableaux. Les formes archaïques et primitives des représentations féminines accentuent les moindre détails de chaque œuvre. Le talent de Moreau est donc de reprendre les grandes figures de la mythologie et de l’Histoire afin de les représenter d’une autre manière, plus ancrée dans le rêve. Ses rêveries sont subtiles, fines, et soulignées par la complexité des symboles. Les œuvres traitant la muse Salomé sont particulièrement oniriques, hors de toute vérité historique. Moreau ne laissa place qu’aux fantasmes et aux rêves.

La fable comme muse intemporelle :

Gustave Moreau n’aurait sans doute jamais pensé à illustrer les Fables de La Fontaine, mais notre artiste ne put refuser la commande d’un de ses grands admirateurs, le riche Antony Roux, actionnaire des mines de Pennarroya. Ce dernier entreprit de faire illustrer l’œuvre de La Fontaine par les meilleurs artistes de son temps, notamment les maîtres de l’aquarelle.

Gustave Moreau, La Fantaisie, Esquisse pour le frontispice des Fables de La Fontaine, Musée Gustave Moreau.
Gustave Moreau, « le chêne et le roseau », Etude en rapport avec Le Chêne et le Roseau exposé à Paris en 1886 à la galerie Goupil (M n° 277).

On constate que l’artiste choisit de mettre en scène la fable en tant qu’allégorie, personnage mythologique pour Moreau. De plus, les animaux fantastiques permettent également d’emmener plus loin le spectateur dans la rêverie. C’est Antony Roux qui fut l’initiateur du choix des fables. Lorsque Roux montra au public le résultat des illustrations des Fables de La Fontaine, la critique positive fut unanime et contribua à faire reconnaître la supériorité de Moreau dans ses aptitudes picturales.

 

Il faudrait créer un mot tout exprès si l’on voulait caractériser le talent de Gustave Moreau, le mot « colorisme », par exemple, qui dirait bien ce qu’il y a d’excessif, de superbe et de prodigieux dans son amour pour la couleur. Les aquarelles pour les Fables de La Fontaine  font tout pâlir. On se croirait en présence d’un artiste illuminé qui aurait été un joaillier avant d’être peintre et qui, s’étant adonné à l’ivresse de la couleur, aurait broyé des rubis, des saphirs, des émeraudes, des topazes, des perles et des nacres pour en faire une palette. » (Charles Blanc, Le Temps, 15 mai 1881.)

Les illustrations des Fables de Gustave Moreau ne possédèrent pas la place qu’elles auraient dû occuper. Alors, on retint plus aisément les grandes muses de Moreau comme Hélène de Troie, qui devint son ultime vision avant sa mort.

Gustave Moreau, Hélène Glorifiée, aquarelle avec rehauts de gouache, 30x23cm, 1896-1897, collection Lecien Corp, Kyoto.

Moreau fut bercé jusqu’à sa mort par les muses des mythologies antiques. Ses œuvres sont exposées dans un lieu de mémoire, sa maison au cœur de Paris, qui est aujourd’hui le musée dédié à l’artiste. Le 10 septembre 1897, Moreau rédigae dans son testament avoir le souhait de léguer sa maison et ses œuvres à la Ville de Paris à condition « de garder toujours […] ce caractère d’ensemble qui permette toujours de constater la somme de travail et d’efforts de l’artiste pendant sa vie ».

 

 


Sources :

Grésillon Almuth. Genèse de Salomé. In : Genesis (Manuscrits-Recherche-Invention), numéro 17, 2001. pp. 73-94

https://musee-moreau.fr/objet/leda

https://musee-moreau.fr/objet/messaline

 

1 Commentaire

  1. Je ne comprends pas pourquoi Gustave Moreau n’est pas mieux considéré dans l’histoire de la peinture. Pour moi, il est unique et irremplaçable. Ses peintures, dessins et aquarelles sont, selon mon goût pour les représentations mythologiques en peinture, simplement des merveilles tant l’emotion Qu’elles dégagent sont fortes.

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