Le mauvais œil : une inquiétude transculturelle

Anonyme caravagesque nordique (Simon Vouet ?), Homme faisant le geste de la fica, vers 1615-1625.

« J’ai volé ton nez ! » : votre petit neveu vous regarde, d’un air circonspect puis totalement paniqué. Vous lui avez volé son nez ! Votre pouce se situe entre votre index et votre majeur. Bravo, vous avez conjuré le mauvais œil. La mano fica, ou « main faisant la figue » imite non pas un nez… mais une vulve. C’est un symbole ancestral pour renvoyer le mauvais œil à son envoyeur. Vous permettez qu’on approfondisse le sujet ?

Un peu d’histoire et de définition(s)

Histoire

Le juge Henry Boguet, dans la Bourgogne de 1606, a établi les signes physiques du mauvais œil : maux d’estomac, de tête, de pied, coliques, apoplexie, lèpre, épilepsie… En fait, il explique que, quand les maux n’ont aucune explication médicale ni aucune solution, c’est qu’un enjeu d’une autre envergure se déroule derrière le patient. Augier Ferrier, médecin de la Renaissance, avait déjà la solution : ne pas y croire. Au sein d’une époque où la sorcellerie est vraiment perçue comme un danger réel et potentiellement mortel, on veille à ne pas accorder trop de crédit à ces « superstitions ». Secrètement, on craint que les sorcières nous atteignent si on leur donne trop d’importance, surtout quand il est question de mauvais œil. Au XVIe siècle toujours, Jean Bodin, l’auteur de la Démonomanie des sorciers, conseille de crier « Je me doute ! » en voyant un présumé sorcier, afin de se prémunir du mauvais œil.

Définition

Qu’est-ce donc alors que ce « mauvais » œil ? En hébreu, c’est ayin hara (œil diabolique), en arabe, ayin (l’œil), oculus malus en latin, malocchio en italien, ou bien malojo en espagnol. On lui donne pour origine deux explications : soit il s’agirait d’une mauvaise énergie générale, sans forme, omniprésente et abstraite (un peu comme l’œil de Sauron…), soit venant d’un œil humain, qui lancerait sur sa victime volontairement ou involontairement cette infortune. Ce regard est, traditionnellement, celui d’une personne jalouse ou envieuse, mais il se peut que l’on jette cet œil sans même le vouloir. Au Moyen Âge, les vieilles femmes étaient particulièrement redoutées : étant ménopausées, leur corps ne peut plus expulser le sang menstruel, ce poison féminin. Comme le poison habite leur corps, on pensait que la seule manière pour elles d’expulser ce mal était de jeter le mauvais œil. Un regard de travers et l’on croyait en être touché, si bien que la maladie, l’infortune, la mort toquaient à notre porte ; gare à la sorcière.

Le sabbat des sorcières, 1820-1823, Francisco de Goya.

Vulnérabilité

Les plus vulnérables sont, selon les dires, les enfants, les jeunes mariées, les femmes enceintes, les chevaux, les personnes âgées. Tout être susceptible d’attirer la convoitise extérieure est une cible de choix. D’ailleurs, on peut soi-même le jeter, d’après ce qu’il en est dit, sans trop le vouloir : il suffit d’être énervé contre quelqu’un, et murmurer un « Je lui souhaite…[quelque chose de mal] » et voilà ! Un exemple nous est donné dans l’un des livres étudiés : une femme infertile ou ayant subi la mort d’un de ses enfants entend une amie se plaindre du fait que le sien n’arrête pas de pleurer. Voilà une situation compréhensible où le mauvais œil peut être jeté sans s’en rendre compte.

Site : Wikipédia – Amulettes italiennes (1895).

Le cas des jettatore

Pire encore : la figure de la jettatura. Dans le folklore italien, elle est une personne qui lance le mauvais œil malgré elle. Tout ce qu’elle regarde tourne au désastre : une maison prend feu 24h plus tard, sa voisine avorte, un cheval meurt…. L’ouvrage consulté sur ce folklore explique que cette peur a pu aider à construire une figure de marginalité et qu’elle est un outil de discrimination de choix. On évite la jettatura, de peur qu’elle nous regarde de travers. Le pape Pie IX passait pour un jettatore puisque tous les lieux qu’il bénissait, ainsi que les personnes, tombaient dans le malheur le plus total.

La pose du diagnostic : méthode italienne

Prendre un bol d’eau froide, à placer au-dessus de la tête de la personne malchanceuse, verser de l’huile. Si l’huile remonte à la surface ou s’échappe vers les bords, la personne est dite sous l’emprise du mauvais œil. En revanche, si l’huile reste là où on l’a déposée, pas de problèmes !

Mandala Evil Eye Dot Painting (2016), Olesea Arts.

Les symptômes traditionnels

Les symptômes sont dit modérés, dans la culture populaire italienne, par rapport à une fattura (un sort) ou une malédiction. On n’arrête pas d’être couvert de malchance, on fait tomber et l’on casse des objets, des maux de tête ne finissent pas : et si c’était le mauvais œil ? Le désastre peut être immédiat : une fausse couche, un décès, un licenciement… ou bien être fait dans la lenteur avec, par exemple, des maux résistant à toute explication médicale. On dit aussi qu’une fertilité bloquée en est un signe.

La botanique et le lapidaire du mauvais œil

  • Plantes dites efficaces : la gousse d’ail dans la poche, les trèfles, l’orge, le gingembre, l’aigremoine, l’angélique, l’aubépine, l’hysope, le baume de Gilead, la bétoine, les graines de moutarde et la marjolaine.
  • Pierres et matières utiles : cornaline, malachite, corail.
  • Dans la pratique hoodoo, une huile faite de graines d’anis, de racine d’angélique et de trois feuilles de laurier.

S’en prémunir : les amulettes apotropaïques

  • Réflectives : un miroir, une paire de ciseaux ouverte, des ongles…
  • Symboliques : une main (manu fica ou manu cornuto), un sexe, un balai derrière la porte, un fer à cheval, un triangle inversé…
  • L’amulette turque à l’œil bleu : nazar boncuk.
  • L’amulette portugaise : un collier avec un croissant de lune, une corne, un pentacle et une main faisant la figue
  • L’amulette juive : un fil rouge avec une figue et un poisson
  • L’amulette latino-américaine : un ojo venado (un haricot mascate, mucuna) sur une ficelle rouge, avec de l’ambre, du corail.

Le repousser dans une situation à risque

  • Cracher trois fois par terre après un compliment suspect.
  • Verser du sel au sol et balayer le lieu.
  • Faire le signe des cornes (oui, ô, toi, cher métalleux en concert, si tu savais…) ou de la figue dans sa poche.
  • Réciter des versets coraniques si l’on est musulman, des passages de la Bible, etc. Tout texte saint.

Le faire partir : des rituels glanés dans différentes cultures

Miroir Pa Kua.
  • [PAGANISME] Placer des graines de cumin noir dans un papier que l’on replie. Le passer autour de soi trois fois de haut en bas, comme si l’on se brossait. En prononçant quelques paroles, on brûle le papier. Si des graines crépitent, le mauvais œil est parti ! Finir par une visualisation lumineuse.
  • [EUROPE DE L’EST] Faire tomber dans de l’eau des allumettes en feu, et visualiser à chaque allumette éteinte le mauvais œil s’éloigner.
  • [CHINE – FENG SHUI] Le miroir Pa Kua est un miroir convexe (bombé vers l’extérieur) qui, placé vers la porte ou une fenêtre repousse les mauvaises influences (Har Shui).

 

 

Conclusion

Le mauvais œil est partout, n’est-ce pas ? Non pas qu’il faille y croire et se l’attirer, mais il faut constater que cette peur se retrouve dans de nombreuses cultures. Peur que cet autre que l’on craint nous regarde de travers. Gardons-nous de trop vanter notre bonne chance si nous ne voulons pas attirer la convoitise ! Cet article n’était que la brève somme de mes lectures. Je vous invite à consulter les quelques livres suggérés en bibliographie – livres qui vous en apprendront énormément !

 

 


Bibliographie – Sitographie :

Herbes, magie et prières, Yvan BROHARD, Jean-François LEBLOND, 2013.

Big Book of Practical Spells, Judika ILLES, 2016.

Italian Folk Magic, FAHRUN, 2018.

Old style conjure : hoodoo, rootwork & folk magic, CASAS, 2017.

The Element Encyclopedia of 5000 Spells, Judika ILLES, 2004.

Article « Mauvais œil » sur Wikipédia.

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