Esthétique de la décadence en Norvège & Suède. Partie 3 : « Seduction of sickness »

Seduction of Sickness [1]

Ivar Arosenius, Autoportrait avec le coeur en sang, 1903.

Voici le dernier article sur l’esthétique de la décadence ! Pour continuer dans l’ambiance, je vous parle cette fois-ci d’un autre thème abordé par les artistes nordiques : la maladie, surtout au sens mental mais qui, de par son intensité, vient jusqu’à en affecter l’individu physiquement

En littérature, Ola Hansson, que nous avons vu dans les articles précédents, fut qualifié d’ « introducteur et le champion de la littérature décadente française » en Suède par Thure Stenström dans Une amitié millénaire : les relations entre la France et la Suède à travers les âges. Selon Pirjo Lyytikäien, O. Hansson correspondrait presque à une définition complète de la décadence au sens suédois et dont la nouvelle Sensitiva Amorosa (première édition en 1887) en est l’exemple.  Nous retrouvons en effet dans cette nouvelle une attention poussée sur la psyché torturée des personnages, leurs angoisses et leurs doutes, avec une description minutieuse concernant leur sensibilité exacerbée et leur humeur lunatique. L’auteur y décrit la livsångest (angoisse de vivre) dans une société moderne : l’anxiété y est le poison moderne.

[U]ne idée fixe qui absorbait tout son être, ses sens, ses sentiments et ses pensées, tel qu’en des nuits de fièvre il arrive qu’un obsédant refrain résonne à nos oreilles, toujours le même. Nous sommes impuissants à nous en débarrasser, il pèse sur nous comme un cauchemar, nous peinons, nous nous tordons sous lui, et il nous fait mal comme un coup de couteau dans une plaie à demi fermée, et il bourdonne dans notre cerveau comme une mouche dans un immense espace vide [2].

Les protagonistes de cette nouvelle souffrent ici surtout de problèmes concernant leur vie érotique et sentimentale, en raison de caractères faibles et plus sensibles, au-delà de la normalité et ce jusqu’à la déraison.

Edvard Munch, Dans le cerveau d’un homme, 1897.

Un état qui semble bien connu d’Edvard Munch, souvent torturé dans sa vie par des relations amoureuses complexes, préférant toujours investir son énergie créatrice dans l’art plutôt que dans l’amour, comme il l’exprime dans ses notes rédigées entre 1893 et 1895 : « J’ai toujours placé mon art avant toute chose – et j’ai souvent senti que les femmes étaient un obstacle à mon travail. »[3] Des propos à reconsidérer, car si Munch mettait son art avant ses relations amoureuses, ces dernières ont joué un rôle important dans sa peinture. En tant que « peintre autobiographique », nourrissant sa création de ses propres expériences, les relations tumultueuses furent autant d’inspiration à ses toiles, notamment celles portant sur le thème de la femme vampire, ou pour citer un exemple, la lithographie Dans le cerveau de l’homme de 1897. Si sa propre hypersensibilité a décuplé son imagination et sa créativité, offrant des toiles d’une rare intensité sur le thème de la relation homme-femme, il se fit aussi le messager de la psyché d’autres êtres profondément malades, et notamment de sa sœur Laura.

Edvard Munch, Mélancolie, Laura, 1899.

La peinture Mélancolie, Laura, (1899) se trouve en effet à la croisée de plusieurs thématiques abordées par rapport au décadentisme : l’espace dans lequel se trouve Laura se fait le miroir de sa psyché, son cerveau « mis à nu » représenté par la table même qui en prend ses contours. Pour la représentation du cerveau, Munch s’est inspiré des dessins cérébraux pour la table comme projection du cerveau de Laura, il y a matérialisation des processus internes de l’individu. La sensibilité et l’instabilité extrême de Laura lui a valu d’être internée à plusieurs reprises, diagnostiquée « mélancolique » ; elle a souffert de plusieurs dépressions sévères tout au long de sa vie. Sa pose assise, le regard vague, elle semble plonger dans la neurasthénie et devient avatar de l’isolation psychologique, enfermée, coupée du monde extérieur, les rayons du soleil traversent la pièce sans atteindre la malade et ne donnent même pas son ombre. Les couleurs sont criardes et agressives, elles témoignent de l’intensité de sa maladie mentale. Munch a effectué une série de peintures inspirées d’une crise de 1895 : se dévoile alors sa fascination pour l’extrême, l’aberrante condition de la maladie mentale.

Tyra Kleen, La Fontaine de Sang, 1903.

Les artistes décadents du mouvement symboliste, que M. Facos oppose à un symbolisme dit « positif », ne conçoivent l’avenir que par l’image de la mort et de la destruction. Nous avons vu que les thèmes choisis (maladie, mort, dégénérescence) se font l’écho d’une époque sombrant dans le pessimisme. Cependant, ce serait à tort de dépeindre ces artistes comme foncièrement défaitistes. L’artiste Edvard Munch par exemple connaitra une période « vitaliste », ainsi qu’Eugène Jansson, idéologie qui tend à représenter des corps musclés, sains, en pleine nature et prenant plaisir à se baigner dans les archipels scandinaves. Également, si le monde désenchanté de la fin du XIXe inspire un tel pessimisme, il inaugure aussi un art de l’imagination, puisant dans le fantastique et les contes. Le symbolisme et ses nombreuses facettes permettent une voie de « sortie » face à un monde en déclin.

Olof Sager-Nelson, Gata i Brügge, v. 1894.

 

 


Notes :

[1] Titre emprunté à Nissen C., Härmänmaa M., ibid.

[2] Hansson O., « Sensitiva Amorosa », Nouvelles Scandinaves, trad. par Jean de Néthy, éditions Albert Langen : Paris, 1894, p. 285.

[3] Munch E., Like a ghost I leave you : quotes by Edvard Munch, Munch Museum : Oslo, 2017, p. 90.


Bibliographie :

Facos M., Symbolist art in context, University of California Press : Berkeley, 2009.

Munch Edvard, Like a ghost I leave you : quotes by Edvard Munch, Munch Museum : Oslo, 2017.

Néthy Jean (de), Nouvelles Scandinaves, éditions Albert Langen : Paris, 1894.

Nissen C., Härmänmää M., Decadence, degeneration, and the end studies in the European fin-de-siècle, Palgrave Macmillan : Basingstoke, 2014.

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