Lovecraft aujourd’hui : interview de Christophe Thill

Christophe Thill au festival Les Imaginales, en mai 2019.

Dans la foulée de ma lecture de Je suis Providence, la monumentale biographie de Lovecraft dont j’ai rendu compte dans le webzine, j’ai voulu poser quelques questions à Christophe Thill, qui a dirigé sa publication en français, aux éditions ActuSF. Ces questions avaient pour but d’approfondir cette lecture et de confronter l’univers lovecraftien à certaines thématiques qui nous sont chères, ici chez Faunerie.

~ Bonjour M. Thill. On vous savait féru de Ray et spécialiste de Chambers, mais vous semblez aujourd’hui en passe de devenir une sommité francophone des études lovecraftiennes. Quelles étaient les circonstances de votre première découverte de cet auteur ?

Bonjour ! Et merci pour cette appréciation flatteuse. Mais je crois que j’ai encore un peu de travail à accomplir avant d’atteindre le niveau « sommité »…

La première fois que je me souviens avoir rencontré Lovecraft, c’était sous la forme de l’adjectif « lovecraftien ». Au milieu des années 1980, j’étais étudiant et lisais beaucoup de sciences humaines. L’excellent petit livre de l’anthropologue Jeanne Favret-Saada Les mots, la mort, les sorts m’est arrivé entre les mains. C’est une enquête de terrain sur la sorcellerie, menée dans un village français. Et l’adjectif fatidique y apparaît, au sujet de certains phénomènes étranges et de l’impression qu’ils produisent, conduisant les gens à croire à la réalité de la sorcellerie. Ma curiosité était éveillée.

Et puis un peu plus tard, j’ai vu chez un libraire le recueil Dagon qui venait de paraître chez Belfond. Le nom de Lovecraft en gros et une très belle couverture, il ne m’en a pas fallu plus pour me donner envie d’acheter le livre… et de plonger dans l’œuvre de Lovecraft. Je n’en suis jamais ressorti !

~ L’une des choses qui m’a le plus fasciné dans cette étude est la lumière qu’elle fait sur le rapport de Lovecraft à la topographie. J’ai trouvé l’analyse de Joshi sur le besoin de familiarité éprouvé par Lovecraft absolument brillante. Or, j’ai le sentiment qu’elle pourrait être transposée à nombre d’autres fantastiqueurs, notamment francophones. Je pense à l’attachement de Claude Seignolle pour la Sologne, à celui d’Erckmann-Chatrian pour l’Alsace, à celui d’Aloysius Bertrand pour Dijon… Pensez-vous qu’outre une mine de renseignements factuels sur Lovecraft, Je suis Providence puisse être amené à devenir un modèle d’analyse pour nos propres Lettres fantastiques ?

Cette remarque est très juste. On a d’abord envie (comme le fait Joshi) de signaler comme une particularité de Lovecraft cet attachement à sa ville natale, ce besoin d’un ancrage local. Et puis les quelques exemples que vous donnez, mais pas seulement (quelques noms qui me viennent à l’esprit, en vrac : André Breton, Arthur Machen, August Derleth, Gabriel Garcia Marquez… et bien d’autres !), montrent que ce n’est pas si rare, loin de là. Le lien entre l’auteur et son enracinement local me semble un angle d’analyse important, y compris quand il est beaucoup moins apparent, voire récusé par des auteurs qui préfèrent se revendiquer de l’universel. Dans le cas de Lovecraft, bien sûr, il est une clé d’entrée capitale.

Question plus vaste, celle du « modèle d’analyse ». Pour moi le travail fait dans Je suis Providence peut clairement être considéré comme un modèle, avec son souci de la richesse et du contexte. Cependant je ne sais pas s’il peut être un modèle général. J’ai le sentiment que la démarche suivie s’accorde bien avec un personnage comme Lovecraft, et ses particularités (grande culture, position centrale au sein d’un réseau de correspondants, rôle de défricheur et de pionnier…), mais il m’est difficile d’affirmer qu’elle a une validité universelle.

~ La passion de Lovecraft pour l’architecture coloniale a été déterminante dans la rédaction de certaines de ses œuvres importantes, telles que La Maison maudite. Vous codirigez quant à vous les éditions Malpertuis, du nom d’une autre demeure emblématique de la littérature de l’étrange. Force est de constater, à travers ces exemples et beaucoup d’autres, que le patrimoine monumental constitue un substrat fantastique important. Or, nous vivons à une époque où l’architecture est devenue globale ; croyez-vous que les transformations de nos villes puissent constituer à terme une menace pour l’imagination ?

Première réponse : bien peu de choses peuvent « constituer une menace pour notre imagination », à mon avis. C’est une fonction vitale, et qu’on ne détruira pas comme ça, même si ses points d’appui (ou ses prétextes) se modifient au fil du temps.

Sinon, en ce qui concerne l’architecture en elle-même, j’ai l’impression qu’on assiste à une évolution un peu fâcheuse, qui n’est autre que la mondialisation en marche. Il y a quelques grands noms, comme Frank Gehry, dont on retrouve les créations ici et là, toujours reconnaissables quel que soit le continent où elles s’élèvent. Il y a l’architecture répétitive des quartiers de gratte-ciels, qui ne présente quand même pas tant de différences que ça (ou alors bien subtiles) selon qu’on est en Europe, en Amérique, aux Émirats, en Chine… La « couleur locale » des architectures est diluée par l’universalité des critères fonctionnels et par celle des noms des designers stars ; on ne la retrouve plus que sous forme d’éléments surajoutés qui sont de l’ordre du gadget (l’utilisation du principe du moucharabieh par exemple). Quand un blockbuster hollywoodien emmène ses spectateurs d’une grande ville à une autre, il est souvent obligé d’indiquer à l’écran le nom du lieu, qu’autrement on ne reconnaîtrait pas forcément…

Quant aux vieux quartiers, ceux qui faisaient vibrer Lovecraft (que ce soit d’émerveillement ou d’horreur, comme les taudis de Red Hook à New York !), ils apparaissent en sursis, destinés à être transformés en quasi musées, voire à être démolis (comme dans les grandes villes asiatiques). C’est, non une menace pour notre imagination, mais une perte pour la culture de l’humanité ! Lovecraft, je pense, en aurait été désolé.

H. P. Lovecraft.

~ Lovecraft n’a jamais été aussi à la mode qu’aujourd’hui. Cependant, en confrontant à l’époque contemporaine sa philosophie telle qu’elle est éclairée par Je suis Providence, j’ai le sentiment qu’elle est démodée. Les traditions nationales ou locales sont battues en brèche par la culture globalisée, un retour en force du sentiment religieux ou spirituel met à mal le matérialisme scientifique, le concept d’aristocratie de l’esprit semble dépassé, l’hypersexualisation a bouleversé le paysage culturel… D’aucuns pourraient se demander même si son cosmicisme demeure pertinent, à l’heure de SpaceX et du transhumanisme. Peut-on dès lors en conclure que Lovecraft est adulé par le grand public parce qu’il est mal compris, déformé à la faveur d’une lecture superficielle ?

Alors, tout d’abord, je ne pense pas que Lovecraft soit « adulé », ni même lu, par le « grand public ». Le « grand public », lorsqu’il lit, se tourne plutôt vers les livres dont les publicités sont visibles dans les gares et les stations de métro, et dont les médias parlent. De ce point de vue, et quoi qu’on puisse penser du livre, je me réjouis du battage qui entoure Les Furtifs d’Alain Damasio, car ce n’est pas si souvent qu’un roman de SF (pas forcément facile d’ailleurs) et son auteur bénéficient d’une telle visibilité.

Pour ce qui est des lecteurs de Lovecraft, ceux qui apprécient son œuvre, il me semble clair que son talent d’écriture d’abord, le contenu de ses récits ensuite, sont les deux facteurs qui les lient à cet auteur, plus que sa philosophie. C’est quand on a lu une grande partie de sa fiction et qu’on désire en savoir plus sur l’homme lui-même qu’on commence à la découvrir.

Est-elle « démodée » ? Il me semble clair que la philosophie de Lovecraft, inséparable d’un certain élitisme culturel, n’est pas une idéologie dans l’air du temps… mais elle ne l’était déjà pas à son époque. La superficialité, l’ignorance volontaire, l’individualisme, le matérialisme (au sens de la recherche du gain et du pouvoir, non celui de la philosophie) sont des maux contre lesquels il s’élevait déjà. De même pour la cohabitation de religions ossifiées et totalitaires, qui possèdent les réponses et ne posent jamais de questions, et d’un mysticisme vague, qui compense de façon imaginaire les déceptions face au monde moderne à l’aide d’une pensée magique quasi infantile ; tout cela existait du temps de Lovecraft, tout cela existe toujours.

Le cosmicisme, selon moi, c’est ce que Lovecraft nous a légué de plus fort, et pourtant, on peut se demander s’il possède toujours autant de force. Pour lui, le point crucial de cette vision, c’est le sentiment de la petitesse de l’être humain, de son insignifiance à l’échelle de l’univers, si contraire à toutes nos illusions de grandeur et de signifiance qu’il peut même s’avérer une menace pour notre santé mentale (telle la lecture du Necronomicon).

Or, déjà à son époque, les découvertes commencent à s’accumuler. Celle de la planète Pluton, en 1930, qui l’impressionne tant, n’est finalement pas grand-chose à côté des travaux d’Edwin Hubble datant de la même période, et d’où il ressort que notre Voie lactée, avec ses milliards d’étoiles, n’est finalement qu’une banale galaxie parmi des milliards d’autres. L’insignifiance cosmique, non seulement de l’humanité, mais même de sa galaxie natale, est un fait scientifique !

Cependant, toute l’humanité est loin d’avoir intégré ce fait, que ce soit par aveuglement religieux (la certitude de vivre sur un coin d’univers créé tout exprès pour nous par une divinité) ou par simple ignorance (un tiers de l’humanité n’a toujours pas accès à l’enseignement secondaire, et le contenu de celui-ci varie évidemment fortement d’un pays à l’autre). L’illusion, spontanée ou acquise, d’un cosmos réduit au milieu duquel nous trônerions n’est pas morte, et la mettre à mal peut toujours entraîner des réactions violentes. S’il y a maintenant bien d’autres voix que celles de Lovecraft pour nous rappeler le message de notre vraie place, celui-ci est toujours aussi précieux.

~ Il me semble qu’il y a tout de même une philosophie contemporaine qui se trouve surprenamment au diapason de nombreuses conceptions lovecraftiennes : l’écologie profonde. Priorité au local, attitude méfiante vis-à-vis des technologies, rejet catégorique de l’anthropocentrisme… jusqu’au concept de sense of place — central dans les théories biorégionalistes — qui est cité explicitement par Joshi. Pensez-vous qu’il s’agisse d’une simple coïncidence, ou au contraire que la fiction lovecraftienne appelle à une lecture écologiste ?

Un point sur lequel j’insiste toujours, c’est celui-ci : nous, lecteurs modernes, avons le droit de lire l’œuvre de Lovecraft (ou d’autres) selon l’éclairage que nous voulons, motivé par les résonances que cette œuvre trouve avec des idées ou des phénomènes contemporains. La seule contrainte est de ne pas prêter à l’auteur cette lecture qui est nôtre.

Une lecture « écologiste » de l’œuvre de Lovecraft ? Dans cette perspective, elle peut tout à fait être possible, bien sûr (même si l’idée ne m’en est jamais venue). Mais trouver dans la pensée de Lovecraft lui-même des éléments qui s’y rapportent est déjà plus compliqué.

Il me semble difficile de séparer la conscience écologiste d’une angoisse née de la possibilité tout à fait réelle que les forces de l’humanité puissent causer, directement ou indirectement, la destruction de l’environnement qui est le seul dans lequel elle-même peut vivre. Or cette idée, à l’époque de Lovecraft, est très lointaine. J’ai tendance à penser qu’elle reste très vague et relevant plutôt de la science-fiction, avant la date fatidique du 8 août 1945 et la démonstration publique d’une colossale puissance destructrice, celle de la bombe atomique. Et qu’elle n’entre véritablement dans les consciences qu’à la fin du XXe siècle/début du XXIe, quand il devient clair que l’activité humaine ne cause plus seulement des pollutions locales et toujours réparables, mais des dégâts irréversibles, comme ceux (locaux malgré tout) des accidents nucléaires, et ceux (globaux cette fois) du réchauffement climatique. Et encore, quand je parle « des consciences », on sait bien qu’une partie d’entre elles continue à traiter ces phénomènes sur le mode du déni.

Les catastrophes futures qui hantent nos esprits ne peuvent donc préoccuper Lovecraft de la même façon, ni l’idée de la nécessaire sauvegarde d’un patrimoine naturel qui est notre condition de survie. Et puis rappelons que pour lui, le degré suprême du raffinement, ce n’est pas « la vie dans les bois », à la façon de Thoreau, mais la civilisation urbaine, avec sa culture artistique et scientifique complexe. Lovecraft, je pense, est plutôt du côté de ceux qui défrichent les marges de la ville !

« Hippogriff », illustration de Gustave Doré pour Orlando Furioso. Gustave Doré est un des artistes ayant inspiré Lovecraft.

~ Autre chose chez Lovecraft qui trouve soudain une contemporanéité flagrante est son éthique de voyageur : ses destinations privilégiées apparaissent anti-exotiques, et les monuments qu’il choisissait d’y visiter défient les normes du tourisme de masse. Alors que le concept de « slow travel » s’est considérablement développé depuis quelques années, peut-on considérer que le maître de Providence fut à cet égard un précurseur, ou sa manière de voyager était-elle strictement conditionnée par ses finances ?

Je suis Providence est assez clair sur ce dernier point : Lovecraft, s’il a beaucoup voyagé, n’a pu le faire que dans les limites qui lui étaient imposées, d’abord par ses faibles moyens financiers, ensuite aussi, dans une moindre mesure, par son état physique (certains voyages faits dans des conditions spartiates le menaient au bord de l’épuisement). Je pense que les voyages qu’il a pu entreprendre lui ont cependant apporté autant de satisfaction qu’il pouvait le souhaiter. Il n’y a qu’à lire ses impressions de Charleston, de la Nouvelle-Orléans, de Québec, et même de certains coins de New York, pour s’en persuader.

Il est un peu anachronique de parler du « tourisme de masse » à son propos, car cela n’existe pas encore vraiment à son époque. La seule référence relativement proche de lui qu’on peut trouver est le fait que Sonia Greene, sa déjà ex-épouse, recourt aux services de l’agence Thomas Cook pour faire en 1932 le voyage en Europe dont elle fera le compte rendu dans un texte intitulé « Aperçus européens », qui sera révisé par Lovecraft. On peut parler de cet organisme comme d’un pionnier de l’industrie du tourisme, puisque c’est au milieu du XIXe siècle qu’il lance les premiers voyages organisés. Cependant, sa clientèle est encore composée d’une minorité assez fortunée, et il est difficile de parler véritablement de tourisme de masse avant les années 1950 (moment où Roland Barthes dissèque avec ironie un de ses outils, le Guide bleu, dans ses Mythologies). Pour Lovecraft, la question n’est donc pas de s’y opposer ; en fait, il prend même plaisir à visiter certains lieux hautement touristiques, comme Washington ou Key West, mais toujours en suivant sa propre inspiration, ses propres objectifs, parmi lesquels l’architecture la plus ancienne possible figure toujours au premier plan.

Je pense qu’on peut dire que pour Lovecraft, le but du voyage, ce n’est certainement pas d’être là où il « faut être », ni même d’aller se détendre dans un cadre agréable. C’est de retrouver un bout d’Histoire, d’en contempler les vestiges, de sentir la présence du passé (et si possible de mettre ses pas dans ceux d’un personnage qu’il admire, comme Edgar Poe). Je n’ose imaginer son extase si ses moyens lui avaient permis de se rendre en Europe, de contempler des maisons médiévales, des cathédrales gothiques, ou les monolithes de Stonehenge ou de Carnac…

~ Pouvez-vous nous faire un topo rapide des grands projets à venir dans l’édition francophone, en ce qui concerne la mise en avant et la critique de l’œuvre lovecraftienne ? Y a-t-il de beaux projets en perspective ?

Il y a un très beau projet qui en en cours de réalisation. Les éditions Mnémos ont entrepris la réalisation d’une nouvelle édition intégrale de la fiction de Lovecraft, dont la traduction a été confiée à David Camus. C’est la chance d’avoir (d’ici quelque temps…) une nouvelle édition de référence, unifiée par le travail d’un seul traducteur (plus un autre, Julien Bétan, pour les poèmes fantastiques, qui constituent une tâche assez différente), sous une magnifique présentation. Le succès spectaculaire du financement participatif qui a permis de lancer le projet montre à quel point cette édition est attendue !

Je dois contribuer à ce projet sous la forme d’éléments d’appareil critique (index, glossaire, etc.). Quand j’en aurai fini, j’ai un projet d’essai, sur Lovecraft bien entendu, qu’il va quand même falloir que je mène à bien !

Voilà, merci pour ces questions pas faciles qui donnent l’occasion de creuser certains sujets peu habituels et de mettre en relation des choses qu’on ne rapproche pas forcément !

Illustration de Zdzisław Beksiński pour le projet Lovecraft prestige des éditions Mnémos.

Merci à Christophe Thill de s’être prêté au jeu et d’avoir répondu avec autant d’enthousiasme à nos questions. Vous trouverez Lovecraft. Je suis Providence, la biographie par S. T. Joshi dont il a dirigé la traduction française, au catalogue des éditions ActuSF.

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