L’Homme qui Savait la Langue des Serpents, d’Andrus Kivirähk

Il semblerait que la littérature en provenance d’Estonie soit grandement méconnue en France. Si nous connaissons bien de nombreuses œuvres venues des pays scandinaves, principalement suédoises et islandaises, peu d’auteurs estoniens arrivent à percer dans ce milieu jusqu’au point d’atteindre nos frontières. Le succès d’Andrus Kivirähk est donc un cas rare. Ayant écrit plusieurs contes pour enfants dans son pays natal, on le connait en France grâce à deux romans, publiés aux éditions Le Tripode : Les Groseilles de Novembre et L’Homme qui Savait la Langue des Serpents. Ces œuvres sont toutes deux des fables qui commentent les légendes et, par extension, la culture estonienne ; des fables qui se montrent à la fois poétiques, émouvantes et satiriques. L’Homme qui Savait la Langue des Serpents nous a paru être celle qui était la plus intéressante à présenter.

Résumé

L’histoire est narrée par le personnage principal : Leemet. Ce jeune garçon vit dans une forêt qui s’est largement dépeuplée depuis que des agriculteurs chrétiens ont construit un village à l’extérieur. Son père avait voulu les rejoindre, mais après sa mort, Leemet, sa mère et sa sœur, sont revenus vivre dans la forêt. Les habitants des bois se distinguent des villageois de par leur lien puissant avec le monde animal, en particulier les serpents, dont ils ont appris à parler la langue. Grâce à elle, ils parviennent à plier les animaux à leur volonté, que ce soit pour les domestiquer ou bien pour s’en nourrir. Leemet apprend cette langue grâce à son oncle Vootele. Même si la forêt se dépeuple de plus en plus vite, Leemet n’est pourtant pas privé d’amis. On le trouve souvent en compagnie de Pärtel, un jeune garçon de son âge, d’Ints, une vipère royale, et de Hiie, une fille plus jeune dont les parents, Tambet et Mall, sont les adorateurs fanatiques d’un culte dirigé par Ulgas, le « sage des bois ». Tous les trois méprisent profondément ce qui ne vient pas de la forêt, dont Leemet, qui est né au village. Malgré son jeune âge, Leemet se rend compte que le monde qu’il a toujours connu est en train de disparaitre. La créature mythique qui le défendait, la Salamandre, n’est pas réapparue depuis des siècles. Dès lors, laissés sans protection face à l’avancée des chrétiens, les habitants des bois se laissent peu à peu séduire par le nouveau mode de vie des villageois. Leemet, quant à lui, reste fasciné par la Salamandre et souhaite son retour, sans pour autant nier sa curiosité pour ce nouveau monde, à l’orée du bois, qui n’attend que de l’accueillir.

Analyse et critique

L’aspect le plus évident à observer dans le roman est le conflit entre deux mondes : les natifs de la forêt estonienne et les chrétiens venus d’Allemagne qui se sont affrontés durant des siècles, et la modernité, incarnée par les villageois convertis, qui a finalement pris le dessus sur un passé prétendu « sauvage ». La langue des serpents a été amollie par la consommation du pain, puisque les chrétiens préfèrent mériter leur nourriture par le travail plutôt que de s’avilir à communiquer avec des animaux pour l’obtenir. Tout au long du livre, les villageois sont méprisés par le protagoniste. Ils sont représentés comme des personnes pédantes et condescendantes, convaincues d’avoir atteint la vérité ultime. Leemet est rapidement agacé par leur attitude et leur fanatisme l’effraie, en particulier lorsqu’ils s’en prennent aux serpents, qu’ils assimilent au diable.

Mais les chrétiens ne sont pas les seuls à faire l’objet de critiques virulentes. Le culte païen incarné par le sage du bois sacré l’est tout autant. À plusieurs reprises, Ulgas fait preuve d’un intégrisme dévastateur, cherchant le moindre prétexte pour sacrifier des animaux et des humains dans l’espoir de conserver la protection de prétendus génies. Les chrétiens sont convaincus de devoir étendre leur religion à tous les pays du monde, et Ulgas est prêt à commettre les pires horreurs pour sauvegarder le culte ancien. Comme les deux camps se valent, Leemet choisit de ne prendre aucun parti :

J’en avais par dessus la tête de tous ces génies, Jésus et autres inventions. Elles m’avaient gâché la vie dans la forêt et voilà que je les retrouvais au village sous d’autres noms, toujours aussi invisibles et toujours aussi absurdes.

Dans le postface du roman, le traducteur Jean-Pierre Minaudier explique que la position anticléricale prise dans l’œuvre est un appel de l’auteur à se méfier de tous types de discours nationalistes. En Estonie, il semblerait que le passé rural chrétien, antérieur au communisme, soit tout autant idéalisé qu’une époque fantasmée d’un peuple forestier, adulé par les mouvements néo-païens. Pour Andrus Kivirähk, aduler aveuglément le passé est une preuve de bêtise, qui mène à la violence des discours et des actes.

L’autre thème omniprésent est celui de la solitude. La première phrase prononcée par Leemet dans le roman est : « Il n’y a plus personne dans la forêt », ce qui signifie que les chrétiens sont bien sortis victorieux de ce conflit. Trop moderne pour suivre sans ciller les enseignements de ses ancêtres et trop archaïque pour s’adapter à une société qui veut, en réalité, l’effacer, Leemet est dans un entre-deux, en décalage avec ces deux mondes qui s’affrontent. Néanmoins, étant natif de la forêt, il ne se sent pas capable de la délaisser entièrement. Pour lui, la langue des serpents est bien trop précieuse pour la laisser tomber dans l’oubli. Elle fait partie de lui, et l’abandonner serait comme une première mort. Malheureusement, le peuple de la forêt est à l’agonie. Ses proches partent ou meurent les uns après les autres. Leemet se retrouve donc être le dernier survivant d’un monde en dégénérescence, ce qu’il déplore tout au long du livre.

Moi, ça fait un certain temps que ça me fatigue, d’être toujours le dernier. Le dernier homme de la famille, le dernier garçon à être né dans la forêt. […] Pourquoi toujours moi, pourquoi est ce que ça se passe toujours comme ça ?

Cet aspect du roman serait, d’après Jean-Pierre Minaudier, un commentaire sur le sort des cultures individuelles dans un âge de mondialisation et de standardisation à outrance. Comment préserver son identité ? Faut-il continuer à lutter ou bien accepter de s’effacer, seul mais digne ? Leemet oscille entre ces deux options, mais aucune ne lui est bénéfique. L’une étant motivée par la haine, l’autre par le désespoir.

Comme nous avons pu le voir, L’Homme qui Savait la Langue des Serpents n’est pas un récit optimiste. La progression de la solitude de Leemet est poignante, provoquant un fort sentiment d’injustice lors de certains passages. En effet, la mort frappe de manière abrupte, bien souvent la conséquence directe ou indirecte de la violence d’imbéciles aveuglés par leur foi. De façon générale, on achève la lecture de cette œuvre  avec un sentiment de tristesse. Nous voyons Leemet faire le récit de son enfance heureuse pour l’achever sur celui d’un âge adulte chaotique et mortifère. Cependant, ces situations tragiques sont décrites avec une poésie hors du commun, cruelle, mais agréable à lire. Il nous devient facile de nous projeter dans la vie de ce gardien du passé, de partager ses joies et ses peines. Cette fable résonnera fortement chez toute personne se sentant un tant soi peu séparée du monde, sans pouvoir expliquer l’origine de ce sentiment.

 

Andrus KIVIRÄHK, L’Homme qui Savait la Langue des Serpents, Le Tripode, 2015 (traduit de l’estonien par Jean-Pierre Minaudier).

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