Billet d’humeur : les sorcières 2.0

Image prise sur Pixabay.

L’année à venir promet de nouvelles idées sous ma plume. Vous m’avez fidèlement suivie au fil de mes herbiers de sabbats (avec, encore, quelques pièces encore à écrire), et vous avez adoré mes pérégrinations botaniques. Cette année, j’apporte une pierre à l’édifice en voulant vous confier des humeurs, de simples pensées. Le billet du jour concerne la vogue de la sorcellerie aujourd’hui et en quoi j’ai un avis plutôt partagé sur la question. Je compte vous présenter quelques sorcières « 2.0 », que j’affectionne tout particulièrement, après vous avoir donné une brève idée de ce qu’est la sorcellerie aujourd’hui et de l’étendue qu’elle a.

Ne mentez-pas, ô lecteurs et lectrices : si vous avez la vingtaine d’années, tout comme votre fidèle rédactrice, vous avez forcément dû croiser le chemin de Charmed. Cette série, à mon avis, a participé à ouvrir la porte de cette nouvelle vogue de la sorcellerie. Quelques siècles plus tôt, aurait-on seulement pensé voir ceci au grand jour ? Non, la sorcellerie était synonyme de porte close, de secrets murmurés dans l’humidité des geôles et des cercles. Si l’on en croit Michelet, au XIXe siècle, la sorcière est une créature sans âge, une rebelle médiévale (à tort, selon la vraie Histoire), et surtout, une femme qui ne se cache pas, ou peu. Pourtant, l’Histoire atteste plutôt d’une persécution souvent infondée ou, quand elle l’était, on ne parlait que de guérisseuses, femmes dont le savoir surpassait certainement les médecines en vigueur. Il est donc surprenant, et dans le bon sens, que la sorcière, grand épouvantail d’autrefois, grande menace qui planait sur nous autres, devienne si populaire.

Image prise sur Pixabay.

Mona Chollet marque un temps important dans la conception moderne de la sorcellerie, étalant à dessein le spectre des possibles dans ce domaine. Après plusieurs publications tout aussi remarquées, Mona Chollet produit Sorcières, un livre qui relève la persécution séculaire des femmes. Sorcières à chapeaux pointus, mais pas seulement pour la rédactrice Marie Constant dans sa chronique. Ce sont les femmes en général qui sont encouragées à se reconnaître derrière cette appellation, autrefois péjorative, aujourd’hui, un mot de pouvoir. Si les éditions du moment développent vraiment ces réflexions sur la sorcière, d’autres sphères de notre société s’en accaparent – et ce n’est pas toujours une heureuse aventure : pensons à la grande ligne de magasins cosmétiques lançant son projet de coffrets de sorcière, quitte à brader des bâtons de sauge, instrument hautement spirituel, pour quelques dollars. La réponse de la communauté est sans appel : boycott général, révolte féminine sur Youtube. Le projet avorte. Starhawk valorise ses danses en spirale pour protester, et un Féminin Sacré comme bannière commune émerge petit à petit. On entend parler des Witch Bloc à Paris, chapeaux pointus contre société injuste. Alors où en est-on aujourd’hui avec cette vogue ?

© Dolores Chapman : TipToe Chick. Photo d’elle-même.

Depuis l’émoi qu’a provoqué la mort de Dolores Chapman, aka TipToe Chick sur Youtube, lors de la fête de Samhain 2018, j’ai longuement réfléchi à l’influence de ces personnalités sur la toile. Cette femme, que j’ai suivie à mes débuts il y a une grosse dizaine d’années, m’a ouvert la voie. Ses vidéos, mal cadrées, au grain épais, étaient pourtant pleines d’enseignement : un enseignement non seulement traditionnel mais aussi bien moderne. Comment faire bien avec peu, voilà ce que serait son mantra. Sa mort accidentelle a déclenché une vague d’émotion dans la communauté sorcière. On aura vu des dizaines de vidéos in memoriam où chacun.e racontait l’importance que Dolores avait eue pour leur apprentissage. Alors, ma tristesse une fois passée, je me suis posée pour réfléchir sur cette importance. En ce sens, l’apparition d’Internet a favorisé une nouvelle forme de l’apprentissage de la sorcellerie. Le savoir s’échange, se rencontre sur la toile. On fait réseau comme on ne l’a jamais fait. Les sorcières 2.0, comme je les nommais dans le titre, semblent beaucoup plus connectées – du moins, leur savoir. Faire corps commun me semble une excellente approche de ce phénomène qui englobe beaucoup de questions de la vie féminine. On peut faire le choix de se reconnaître sous cette bannière parce que l’on est une féministe convaincue, ou une femme dont les accouchements « volés » par la médecine moderne décide d’approcher différemment son corps. J’utilise le féminin à dessein : même si les païens sont nombreux, il y a, à mon avis, une part irréductible dans la sorcellerie féminine.

Néanmoins, il peut apparaître comme dangereux le fait d’avoir une telle influence du groupe : cela peut nous pousser, certes, à nous connecter avec des semblables, mais aussi à complexer avec nos vieux chaudrons de brocante, face à ceux, flambant neufs, que les plus pointues arborent. Car, et c’est là où le bât blesse, le cœur de la pratique ne réside pas tant dans l’émulation sans cesse renouvelée que dans notre for intérieur. En cela, je trouve que WillowWynd, une américaine présente sur Youtube, transmet à merveille ce message : peu importe que nous n’ayons qu’une plume pour figurer l’Air, pourvu que cela soit fait avec intention. Soupesons donc les informations et les sollicitations que nous recevons de l’extérieur !

© Lyra Ceoltoir sur Youtube, voir sa page elle-même.

Le discours sur la pratique me semble neuf : si des séries comme Charmed nous faisaient baver d’avoir un grimoire tout-aussi-semblable-mais-très-cher, de nouvelles personnalités sur la toile nous encouragent à faire avec ce que l’on a. Je pense notamment aux vidéos de Lyra Ceoltoir, une sorcière 2.0 que j’affectionne beaucoup et dont les vidéos ont beaucoup à nous apprendre. Voilà, pour moi, l’une des quintessences les plus réussies entre un héritage sorcier ancien (conceptions, préjugés, légendes…) et un remodelage tout à fait contemporain (pratiques interactives, vidéos, contenu en ligne, usage de la pop-culture…).

Nous pourrions aussi citer Molly Roberts, un fabuleux électron libre qui nous alimente de sa vision artistique de la sorcellerie : pour elle, le grimoire est art. Elle s’y plonge comme on le ferait dans un vaste mandala. La pratique, pour elle, ne peut se faire sans amusement, ni sans marqueurs de couleur ! Voilà bien une autre manière de voir les choses…

© Bohemian Bunnie. The White Witch Parlour.

Une femme tout droit sortie de Salem : The White Witch Parlour. Avec un nom pareil, elle ne nous promettait rien de moins que de fabuleuses vidéos où, tasses face à face, elle nous confie sa vision de la sorcellerie et quelques astuces. Pour moi, ses vidéos sur les sabbats sont de vraies sources d’inspiration. Et c’est sans parler de sa page Instagram qui nous ravit le cœur devant autant d’images. Force est de constater qu’elle influence, elle aussi, avec ses variations, le groupe. Je pourrais tout autant citer la jardinière passionnée qui se cache derrière The Witchy Mommy. Au détour d’un semis, elle en profite pour nous apprendre à planter, faire grandir les plantes avec amour… et un brin de magie ! Elle incarne vraiment l’idéal de la sorcière verte – tout en nous délivrant le message de tout faire personnellement.

Car après tout, on n’est jamais vraiment sorcièr.e que par soi-même. Le discours évoluant si vite sur la question, les images, les stimuli se multipliant, il est parfois difficile de se trouver soi. Alors oui, ne rougissons point de nos vieilles cuillères recyclées pour les touillis de chaudron, ni de nos bottes plastiques de cueilleuses. Aussi, et c’est bien là la fin, ne négligeons pas cette renaissance de la question sorcière, qui a décidément bien le vent en poupe.

Sorcièrement vôtre.

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire