Amande Art : féminisme artistique, un engagement dans la douceur

Amande Art peint, dessine, écrit et conte… De son univers onirique, elle célèbre, elle raconte les femmes. Pourtant, sous la douceur rêveuse qui se dégage de ses œuvres, la réalité est bien palpable : une vraie pensée du féminin et du féminisme est empreinte dans ses actions.
Merci à Amande Art de nous parler de son travail.

Amande Art, Hiboux, 2019, café.

Peintre, dessinatrice, conteuse : pourquoi est-ce important de lier art et littérature dans votre pratique ?

Selon moi, les mots comme les images ont une puissance merveilleuse considérable : ils permettent de construire, de faire des ponts, de créer des liens, mais ils ont aussi la compétence de pouvoir déconstruire, dépolluer l’imaginaire collectif qui est parfois resté figé dans des époques et surtout dans des esprits et des idées anti-progressistes.
Bien que je crée du figuratif, toutes mes peintures sont accompagnées de notes et de réflexions, je lis plus que je ne peins ! Souvent, j’insère des mots dans mes peintures qui ont un sens avec le sujet, d’autres fois je mets carrément des pages de livres ou de journaux, et le tout est toujours cohérent entre le fond et la forme. J’essaie de travailler sur la complémentarité entre les mots et les images, entre le sujet choisi et les techniques employées.

Vous donnez de nombreuses balades contées : en quoi cela consiste ? Vous considérez-vous plutôt comédienne ou plutôt aède ?

Alors, je ne suis ni comédienne ni aède ! J’ai suivi une année de formation où j’avais des cours de théâtre, de l’impro, de la recherche historique, de l’écriture etc., et bien sûr du jeu et de la création de contes. Il m’arrive de chanter et de prendre parfois mon accordéon lors de mes prestations contées. Mais le jeu du conteur est avant tout d’être à la fois narrateur et d’incarner l’un ou l’autre personnage. Je suis donc conteuse, même si je me considère avant tout comme gardienne d’histoires à transmettre, semeuse de graines enchantées et sensées, militante qui emploient des armes douces : l’esprit critique et l’ouverture d’esprit.

Au cours des balades contées, je jongle entre les histoires que j’ai écrites et que je conte, ainsi que des anecdotes, des regards sur les lieux environnants, enfin des échanges avec le public. Les moments de partage sont souvent une grande source de richesse.

Amande Art, balade contée.

Quelles sont vos inspirations ?

Mes thèmes de prédilection sont les femmes et leurs nombreux combats ; la nature et sa beauté, sa complexité, ses ressources ; l’Histoire : « des petites gens », des opprimés, des personnes qui ont lutté, qui luttent, qui bravent, qui osent !

Je pense qu’avoir l’œil bienveillant et le cœur sincère, ouvert sur les autres, c’est avoir une muse dans la tête qui te titille sans arrêt ! Mon inspiration vient de ce subtil mélange entre l’introspection et le regard vers le monde et la société. Les moments de partage vécus intensément, quelque soit leur nature, sont des terreaux fertiles à la création.

Comment travaillez-vous ? Quelles différences y a-t-il dans le processus de création d’une balade contée ou d’une peinture ?

Il y a certes des différences techniques évidentes, mais ce qui donne sens à mon travail, c’est ce qu’elles ont en commun : la nature même du sujet. Mes peintures, tout comme mes contes, viennent d’une motivation profonde et évidente : l’envie de partager des idées et des réflexions, mais aussi de la beauté, des alternatives, des solutions. En tout cas, même lorsque je traite des sujets graves, je ne tombe jamais dans le fatalisme. Je crois que la création, lorsqu’elle est lumineuse, rentre dans un cycle vertueux : une création en amène une autre, chez soi comme chez l’autre.

Vous avez créé une très belle série au sujet des signes du zodiaque ; comment les travaillez-vous ?

Amande Art, Scorpion, café et encre sur bois, 2019.

Tout d’abord merci ! J’ai créé 12 peintures me référant aux 12 signes du zodiaque, et pour chacune de celles-ci j’ai été chercher l’origine mythologique de ces signes. J’ai également utilisé les couleurs en fonction de chaque élément se référant au signe ainsi que tracé les constellations et des symboles. Comme pour toutes mes peintures et collections, je n’ai quasiment rien placé au hasard, tout à un sens… Avant de vous détailler chacune de mes peintures, voici quelques pensées sur ma démarche que j’aimerais vous partager : lorsque je pense zodiaque, astrologie et constellations, je pense aux longues nuits d’été où je peux m’allonger et dormir à la belle étoile. Où je peux regarder le ciel, m’émerveiller devant l’immensité de celui-ci, contempler la lune, sourire devant les étoiles filantes, et chercher à voir des tracés et des dessins entre les constellations apparentes et scintillantes… Comme lorsque je me balade dans des lieux dits historiques empruntés depuis des millénaires par d’autres femmes et hommes avant moi, je me demande souvent ce qu’ils pensaient et imaginaient de ce ciel… Je ne connaissais pas grand-chose au Zodiaque à vrai dire, j’ai beaucoup lu pour cette collection. Cependant, je savais quand même quelques petites choses qui m’intéressent particulièrement : qu’il y a des symboliques et des mythes autour de chacun des signes, que le mot zodiaque vient du grec zôdiacos, qui signifie « être vivant, animal », de ce fait, on appelle aussi « Roue des animaux » et « Roue de la vie ». Et enfin, il y a 4 éléments qui régissent les 12 signes du zodiaque : l’Eau, l’Air, le Feu et la Terre. Des choses que j’aime : des (très) vieilles histoires et des références aux animaux et à la nature ! J’ai donc décidé de travailler avec des couleurs liées aux éléments, des couleurs naturelles, sur des supports naturels également (papier et bois), et de représenter à chaque fois une déesse, un dieu ou un être mythologique grec en référence au signe. Ça a donc été un travail de recherches assez considérable avant de me mettre à la peinture.

Vous êtes « fée-ministe » depuis de nombreuses années, déclic ou en a-t-il été toujours ainsi ?

Je suis consciente, je pense, depuis très longtemps, que la lutte féministe n’a jamais été et n’est pas prédominante, que rien que le terme féminisme est souvent mal perçu et mal compris alors qu’il est pourtant l’affaire de tous. J’essaie notamment au travers de mes créations artistiques d’évoquer et de dénoncer les inégalités, de renverser les codes et de laisser tomber les clichés. Je prends plaisir à raconter, à partir de récits issus de mythes, de contes et des légendes, des histoires que j’écris où les femmes sortent des sentiers battus : héroïnes sans être cruches, sorcières sans être malfaisantes, je fais de la place à la solidarité féminine où s’entremêlent histoires d’amour, humour et féerie ! En fait, je pense que réécrire des contes et toutes formes d’histoires communes et classiques, c’est aussi changer le monde !

Amande Art, #mesgribouillis, hibiscus et crayon, 2019.

Qu’est-ce qu’être « fée-ministe » dans la vie de tous les jours ?

C’est, avant tout, naturel. Comme pour tout, seule la sincérité et l’honnêteté envers soi et les autres est importante, quoi qu’on fasse. Depuis que je suis petite, je suis révoltée contre les inégalités et les injustices. Contre toutes ces oppressions que l’on fait subir aux femmes. C’est ancré au fond de mon âme, je ne peux pas me taire sur ce sujet. Bien entendu, je le fais toujours dans le respect et dans un certain calme. Il arrive aussi que je me serve du folklore pour dénoncer les violences faites aux femmes. Être « fée-ministe » tous les jours, c’est sans doute oser dénoncer et parler des inégalités, oser revendiquer nos droits, avec suffisamment d’amour, donc de magie, pour ne pas être bouffée par les attaques ô combien odieuses et destructrices des hommes qui ont peur pour leur virilité, et de créer constamment des ponts entre les femmes.

Vous animez de nombreux stages, aussi bien destinés aux enfants qu’aux adultes, en quoi cette notion de transmission est-elle importante ?

Si aujourd’hui, je commence à être reconnue dans mon travail artistique c’est grâce aux personnes qui croient en moi, en mes créations. Grâce à leurs invitations et sollicitations pour me permettre d’exposer, de conter… Grâce à des personnes comme vous également, qui offrent une place aux artistes pour pouvoir s’exprimer, parler de leur travail. Seul, on n’est pas grand-chose, du coup, je pense que le fait de partager mes techniques, de prendre du temps avec les enfants, les adultes, les personnes âgées, de rassembler ces gens autour d’une passion et de parler de celle-ci fait partie du cycle normal des choses. C’est réellement, à chaque fois, enrichissant, car je laisse toujours de la place à chacun, cela me permet de continuer à apprendre, me remettre en question et à évoluer.

Récemment vous avez exposé à Paris : “Sorcières” au Bar Commun, au-delà d’un simple accrochage cela a offert une expérience de sororité, pouvez-vous raconter ?

Amande Art, Circé, encre, pastels et crayons sur papiers, 2019.

Bien sûr, déjà l’ensemble de ce projet me tenait à cœur, le sujet Sorcières me suit depuis longtemps. Pour la partie expo, j’ai représenté les portraits de célèbres magiciennes de l’Antiquité et ceux de femmes accusées d’être des « sorcières ». Cela fait 7 ans que je leur rend « femmage » au travers de mes contes, peintures et ateliers. C’est important pour moi d’en parler car même si on commence doucement à parler de ces exterminations misogynes, on n’en parle toujours pas ou peu dans les cours et manuels d’Histoire, et ceci en utilisant les mots justes : la chasse aux sorcières est de l’ordre d’une guerre organisée contre les femmes. À l’heure d’aujourd’hui, bien que l’État n’organise plus des bûchers et exécutions publiques, les féminicides (une femme meurt en moyenne tous les 2 jours et demi par son compagnon, mari ou ex) sont également minimisés par les titres et articles de presse et des grands médias, et pas pris en réelle considération par l’Etat. C’est par ce lien que j’ai choisi des modèles de femmes d’aujourd’hui (des amies, connaissances, grands-mères de celles-ci…), car, vu les accusations faites il y a 4 siècles contre ces « sorcières », la plupart d’entre nous auraient, elles aussi, été accusées, torturées, brûlées, bannies.

Pour la partie spectacle, j’ai conté des histoires que j ‘ai écrites : un conte sur les origines des guérisseuses et une légende anglaise d’une femme accusée pour sorcellerie au XVIe siècle. A la fin de ma prestation, nous avons eu un merveilleux échange avec le public : je crois plus que tout à la solidarité et aux ponts qui doivent se faire entre les femmes, je suis une grande pratiquante et partisane de la sororité, et j’ai donc proposé aux personnes présentes de ne faire plus qu’une seule voix. Nous avons chanté toutes ensemble L’Hymne des Femmes (j’avais distribué les paroles à l’entrée) et là la magie a opéré… Toute l’assemblée a chanté, nos poils se sont dressés, les femmes se levaient une à une, certaines avec le point levé, une partie avait les larmes aux yeux… Rien qu’à vous le dire, j’en ai encore des frissons qui reviennent ! On est même venu me dire que j’étais une magicienne d’avoir fait cela ! (Rires) Mais je pense surtout que nous sommes juste toutes capables de merveilleuses choses lorsque nous sommes nombreuses, unies et conscientes de notre pouvoir ! Femmes de tous pays, unissons-nous !

Quelle est la suite ?

Jusqu’à la fin de l’année, j’ai de nombreuses expos, stages, ateliers, conférences, ainsi que des spectacles de contes prévus. Toutes les infos sont visibles sur ma page, néanmoins je vais vous faire part de deux projets : le premier c’est la création d’un livre sur les plantes de sorcières, accompagné d’une expo contée autour de ce thème que je crée avec une amie, avec qui j’ai déjà le plaisir de faire des balades contées. Le deuxième projet, c’est une expo et soirée contée qui aura lieu au Toloache (Paris, Montmartre) fin octobre sur le thème des sorcières et guérisseuses à la fois européennes et… mexicaines !

Amande Art dans son atelier.

 


Page Facebook de l’artiste

2 Commentaires

Répondre à Marie Constant Annuler la réponse.