Médée ou le féminin sauvage

Feuerbach, Médée, 1870.
Feuerbach, Médée, 1870.

Un personnage m’occupe depuis quelques temps. Sitôt son nom prononcé, on sollicite une myriade d’images, qu’on la connaisse de près ou de loin. Médée. La sorcière, la méchante, la cruelle, la sauvage. Telle qu’elle est présentée dans les œuvres, on pourrait rapidement la ranger parmi les autres méchantes de nos fictions. On condamne le geste cruel d’infanticide, on dit d’elle qu’elle tue son jeune frère, Absyrtos. Une femme poussée à son paroxysme, une méchanceté caricaturale, qu’il serait simple de cataloguer.

Pourtant, au fil de mes lectures, pour trois œuvres au moins, j’ai eu le sentiment de l’avoir à mes côtés, et qu’elle m’expliquait sa propre histoire. Prêtresse d’Hécate, elle est pour moi l’une des meilleures incarnations de la sorcière. Figure littéraire, elle pourrait tout à fait devenir une figure de votre panthéon personnel ! Car oui, n’est-ce pas une liberté absolue qu’offre le néo-paganisme, en mélangeant les dieux, les déesses et même des êtres issus de la pop culture pour composer de nouvelles croyances ? J’y tiens fermement. C’est pourquoi je tenais aujourd’hui à éclairer vos lanternes (blague subtilement destinée aux adeptes d’Hécate et de ses flambeaux) au sujet de cette femme de papier… qui ne l’est pas tant que ça !

Herbert James Draper, La Toison d’Or, 1904.

La matière antique : Sénèque et Euripide

Euripide (grec, Ve siècle avant J.-C.) et Sénèque (latin, Ier siècle) sont deux auteurs qui ont pris à cœur le mythe de Médée. Peut-être aurez-vous besoin que je vous rafraîchisse la mémoire. Elle est la fille du roi de Colchide, Aétès, et d’Idya, la sœur de la célèbre Circé. Jason l’enlève de sa Colchide natale pour qu’elle l’aide, grâce à sa magie et ses connaissances botaniques, à retrouver la Toison d’Or (que l’oncle de Jason, Pélias, usurpant le trône de Iolcos, demandait pour céder la place à Jason). La Toison est protégée par Aétès, mais sa propre fille le trahit et décide de voguer avec son amant. L’aidant de ses mille ruses, Médée, par la même occasion, trahit les siens. Elle quitte sa Colchide natale pour accompagner son mari. Lorsque Jason revient à Iolcos et réclame le trône qui lui revient, Pélias refuse. Avec la magie de la sorcière, ils arrivent à se débarrasser de cet obstacle. Ils doivent fuir, menacés par le peuple qui s’est bien rendu compte de la supercherie. Alors, quand la troupe arrive à Corinthe, le roi Créon accepte de les accueillir, sous condition que Jason renie Médée et leurs deux fils et qu’il prenne pour femme Créüse, la fille du roi.

Waterhouse, Jason et Médée, 1907 (détail).

La tragédie de Sénèque commence à ce moment-là et tourne autour de Médée, méditant sa vengeance. Elle organise des « antinoces » qui consisteront à tuer la jeune mariée, son père Créon, ainsi que les deux enfants qu’elle a eus avec Jason. La pièce propose la vision d’une Médée en proie à la violence. Elle accentue la matière mythologique et la figure de la sorcière, en ce qu’elle montre, par exemple, tout un rituel dédié à Hécate. Médée accomplit un rituel entier en son honneur, afin que la terrible déesse l’assiste dans son souhait mortel. On la voit d’abord invoquer les esprits, les éléments, puis ramasser des plantes vénéneuses dont elle seule connait le secret. Ce passage, narré par sa nourrice, est très beau : on la voit brasser son chaudron, incanter, prier, et ramasser les belles toxiques :

Elle entasse les herbes qui sortent de la terre au printemps, à la saison des nids. Celles qui poussent dans le froid du solstice, quand les forêts dénudées tiennent dans la rigueur du gel. Les plantes qui fleurissent en corolles vénéneuses, celles dont on broie les racines pour en extraire le poison. Elle les prend à pleines mains, elle récolte les herbes de mort, fait cracher le venin des serpents, puis elle se tourne vers les oiseaux de malheur, ajoute le coeur d’un lugubre hibou, et étripe toute vive la chouette hurlante.

La scène centrale se termine par une invocation à Hécate et son arrivée :

La prière est exaucée, Hécate a aboyé trois fois, Hécate n’a pas reculé, trois fois du feu sacré, une femme a jailli, et c’était la mort.

L’œuvre d’Euripide, cinq siècles plus tôt, proposait plutôt une Médée apatride, arrachée à sa terre natale, quitte à gommer presque totalement le substrat sorcier et magique. L’éditeur du livre consulté, Pierre Miscevic, dit de Médée, dans la préface, qu’elle est toujours présentée sous une dimension « superlative » : soit très bonne, soit très mauvaise. Elle n’est pas faite pour les compromis, et c’est bien ce qui fait tout le feu du personnage ! Mais plutôt que de montrer une femme irréductible, Euripide propose une Médée étrangère : elle est, en quelque sorte, l’altérité faite femme. Parmi les Corinthiens au royaume de Créon, elle est la Colchidienne, la femme qui ne noue pas ses cheveux et qui parle bien fort. Elle est la barbare, celle dont la langue côtoie celle des serpents. Elle qui a donné la vie à ses enfants, elle leur donnera la mort, pour se venger de l’affront de Jason. En somme, la Médée d’Euripide et de Sénèque est plurielle et il nous serait bien difficile d’en dresser un portrait définitif.

Feuerbach, Médée à l’urne.

Une réécriture contemporaine : Christa Wolf

Une autrice l’a fait, en 1996. Christa Wolf sort marquée de son passé en Allemagne au XXe siècle. Elle expérimente donc logiquement la vie d’étrangère, avec un pays qui se scinde en deux pendant de longues années. Elle choisit, dans Médée, la voix, de reprendre à son compte la figure de la magicienne et de relire son histoire. Pour résumer le contenu de ce roman, aux allures de théâtre avec ses successions de voix, nous pourrions dire qu’il réinvente la destinée de cette existence féminine. Elle ne tue plus son frère Absyrtos mais en ramasse les morceaux, son frère alors découpé par une cohorte de vieilles furies. Elle est, avant Hécate, l’élève de sa propre mère, qui lui tresse les cheveux et lui apprend les bases de la chiromancie. Sa fatalité est inscrite partout : au creux des paumes, au creux des astres. Ce qui nous frappe au long de la lecture, c’est l’aller-retour incessant entre une Colchide libre, où les femmes battent le pavé, sauvages et prises tant dans les secrets que dans la magie, avec sa terre d’accueil, la Corinthe, où tout est lumière, vérité, et les femmes apprivoisées. Elle, ne le sera jamais. Dans ce roman qui relit la mythologie, Médée est faite héroïne plutôt que méchante, martyre plutôt que bourreau. A la fin de l’œuvre, Médée fuit avec les Colchidiennes dans les montagnes. Nous ne sommes pas loin des red tents modernes… En maudissant tous ceux qui l’ont trahie, elle se demande en quelle époque elle aura finalement sa place.

Dans la nôtre, peut-être ?

Richard Willes Maddox, Médée, 1893.

J’espère que cet article, différent de ce que je fais d’habitude, aura su vous charmer avec cette figure qui, personnellement, m’occupe ces temps-ci. Hécate, Médée, les noms tournent dans mon univers. Ces figures féminines sont aujourd’hui reprises à juste titre par un grand nombre de consœurs, incluses dans de nouvelles formes de panthéon. Pourquoi ne pas les incorporer à nos pratiques ? Célébrer leur féminité sauvage, telle qu’on la loue de nos jours ? Médée, une femme qui court avec les loups, en quelque sorte. Médée détective et victime chez Wolf. Laissez-la vous saisir par la main, emprunter les clefs de sa maîtresse Hécate, pour vous accompagner au moins le temps de ces quelques lectures.

 

 


Bibliographie :

Euripide et Sénèque, Médée, Miscevic, Pierre (éd.), 1997.

Wolf, Christa, Médée, La Voix, 1996.

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire