L’herbier de Samhain : suggestions botaniques pour la fête des morts

Emile Friant, La Toussaint, 1888.

Joyeux Samhain à tous les sorciers qui me lisent !


FLEURS DE SÉLÉNÉ

Elles ont des cheveux pâles comme la lune,
Et leurs yeux sans amour s’ouvrent pâles et bleus,
Leurs yeux que la couleur de l’aurore importune.
Elles ont des regards pâles comme la lune,
Qui semblent refléter les astres nébuleux.
Leurs paupières d’argent, qu’un baiser importune,
Recèlent des rayons langoureusement bleus.

Elles viennent charmer leur âme solitaire,
Dans le recueillement des sombres chastetés,
De l’haleine des cieux, des souffles de la terre.
Nul parfum n’a troublé leur âme solitaire.
L’ivoire des hivers, la pourpre des étés
Ne les effleurent point des reflets de la terre :
Elles gardent l’amour des sombres chastetés.

Leur robe a la lourdeur du linceul qu’on déploie,
Blanche sous le regard nocturne des hiboux,
Et leur sourire éteint la caresse et la joie.
Leur robe a la lourdeur du linceul qu’on déploie.
Elles penchent leur front et leurs gestes très doux
Sur les agonisants du songe et de la joie
Qui râlent sous les yeux nocturnes des hiboux.

Elles aiment la mort et la blancheur des larmes…
Ces vierges d’azur sont les fleurs de Séléné.
Possédant le secret des philtres et des charmes,

Elles aiment la mort et la lenteur des larmes,
Et la fleur vénéneuse au calice fané.
Elles viennent cueillir les philtres et les charmes,
Et leurs yeux pâles sont les fleurs de Séléné.

[Renée Vivien, « Fleurs de Séléné », in Cendres et poussières, Alphonse Lemerre, , pp. 57-59.]

Dia de Los Muertos, © Madalyn Mendoza.

Après quelques temps d’absence, votre fidèle rédactrice est de retour avec, je vous le donne en mille, un nouvel herbier ! En effet, le sabbat de Samhain, grand favori de toutes et tous, méritait bien son petit article… À mon humble avis, peu de besoin de vous renseigner sur les origines culturelles d’Halloween – chose faite mieux que moi par un grand nombre de documents en ligne. Je prendrai plutôt, comme à mon habitude, l’angle botanique, qui me semble intéressant pour ces festivités païennes.

Hans Memling, c. 1485.

Du point de vue du sabbat, je pense ne rien vous apprendre de nouveau : dans notre hémisphère, il a lieu lors de la nuit du 31 octobre, plus connue populairement sous le nom d’Halloween. Cette fête s’inscrit dans le signe du Scorpion, lui-même relié à l’arcane XIII du tarot : la Mort. Je trouve cette association particulièrement intense pour la période : en effet, l’arcane XIII n’est-elle pas, en dehors de la mort évidente, le symbole de la connaissance ? La fin de ce qui doit être. N’hésitez donc pas à mettre en valeur cette carte et l’étudier lors de Samhain.

Elle est aussi la festivité des déesses « infernales », qu’elles soient Perséphone, Hécate, Isis ou d’autres figures encore. Le temps est à la descente dans le monde des morts et ces personnages peuvent nous aider symboliquement. La Festa del’Ombra pour les sorcières italiennes… Je ne vous apprendrai pas non plus que Samhain est la fête des morts et que la religion chrétienne l’a renommée Toussaint. Les tombes de nos aïeux sont à fleurir et à chérir.

Georges Roux, Spirite, 1885.

Que pouvons-nous faire lors de Samhain, me direz-vous ? Fleurir les tombes, comme je le disais : en s’inspirant de la fête Dia de los muertos, cultivons un art de la mort. Effectivement (merci au film Coco, qui vulgarise ces pratiques pour la jeunesse…), le lendemain, le 1er novembre, est non seulement un moment de recueillement mais aussi de grande joie : tout étincelle de lumière, l’on s’affaire pour nettoyer les pierres tombales, l’on fait des offrandes à ceux qui sont passés avant nous. Une autre idée me vient : le repas silencieux. Peut-être que cela vous dit quelque chose : il est de coutume à Samhain de laisser une place à table le soir pour le défunt qui souhaite s’y attabler. Cette tradition populaire peut encourager à mener un repas silencieux, à peine chuchoté, comme dans la pratique de la Stregheria, que j’affectionne beaucoup. On évoque les souvenirs de ceux qui sont partis.

Illustration personnelle.

Pourquoi ne pas effectuer des séances divinatoires ? Puisque le voile entre les mondes est mince, les frontières de la temporalité s’abaissent pour nous permettre de soigner une blessure passée, ou bien entrevoir le futur. C’est la nuit du Tarot, si je puis dire. Mais aussi de la tasséomancie, des divinations en tous genres. Profitez-en d’ailleurs pour nettoyer vos jeux, si vous en avez plusieurs. Je sais que mes tarots seront bien sagement derrière le rebord de ma fenêtre, baignant dans la lumière de la Nouvelle Année.

Francisco de Goya y Lucientes, Two Women Eating, c. 1821.

Nouvel An dit résolutions : tout à fait comme nous le faisons en janvier (en décidant de faire du sport, de ne plus manger ces muffins, ce chocolat…), Samhain est l’occasion, étant le nouvel an sorcier, de formuler des buts pour l’année. Brûler dans un premier temps sur des feuilles de laurier ce dont on veut se séparer mais aussi émettre des projets, des idées à accomplir jusqu’au Samhain prochain : enfin créer ce grimoire dont on rêvait, faire cette huile de vol, se mettre finalement à la divination, apprendre à tirer le tarot…

Les plantes. C’est pour cela que l’on se retrouve dans cet article, non ? J’y viens et je vais le faire en plusieurs points :

  • Divination : C’est évident. Vous travaillerez votre pratique divinatoire lors de ce jour plus qu’un autre, et pour ce faire, rien de tel que quelques plantes à avoir sous le coude (ou dans la tasse). Peut-être voudrez-vous voir du côté de la coutume chinoise du Che-Pou, vieille de 3 000 ans selon les sources, selon laquelle cinquante tiges d’achillée sont lancées à des fins divinatoires. Je n’en sais, hélas, pas plus, mais j’ai bon espoir que vous trouverez de quoi vous contenter sur Internet si cela vous inspire ! Je songe aussi à l’armoise-absinthe, excellente en infusion, sauf si l’on est enceinte. Elle permet de provoquer des visions, selon la tradition. Aussi, vous rappelez-vous de mon article sur le dictame de Crète ? Voilà bien une plante idéale, à mon avis, pour cette célébration ! Elle remplacera toutes les toxiques que vous ne voulez pas toucher si vous n’êtes pas initié. Véritable plante de l’entre-deux, elle aide à avancer entre les mondes pour obtenir des réponses… ou ouvrir des portes. Dans la même branche (vous excuserez mes jeux de mots botaniques), vous penserez au cinéraire, plante duveteuse blanche que j’aime beaucoup. C’est l’herbe par excellence de la Vieille (Senecio Cineraria), qui ira à ravir sur vos autels. Quant aux plantes toxiques, je citerai l’if et le cyprès, sur lesquels j’ai déjà beaucoup écrit : ce sont deux arbres avec lesquels vous voulez vraiment travailler si vous souhaitez vous connecter au monde des morts, leurs racines étant très prisées par la tradition.
Planche DP1370 sur : mon-herbier.fr. Senecio Cineraria
  • Travail avec les morts : l’anémone (« fleurs des morts » pour les Chinois) est une très jolie fleur avec laquelle fleurir les tombes de vos défunts. Pensons au souci, plante du Dia de los muertos par excellence : on parsème ses pétales pour honorer les morts. Vous pourriez aussi songer au colchique, une fleur d’automne qui ressemble au crocus et que l’on relie à Médée éplorée : c’est une fleur pour outrepasser le deuil et surmonter ce qui semble faire obstacle. Le persil sous l’oreiller, le peuplier noir sous le coussin, l’infusion de thym ou bien les graines de fougère sur l’autel vous aideront pour rêver et entrer en contact avec vos aïeux : en effet, le persil est, outre son usage culinaire plus qu’honorable, une petite herbe magique fort utile quand on approche du mois d’octobre pour la communication spirite. On dit du peuplier noir qu’il est un arbre lié à la voyance : rien ne vous coûtera d’en mettre quelques brins sous l’oreiller. Nous penserons aussi au patchouli qui, en dehors de son usage en cosmétique, est une herbacée odorante reliée à Hécate et au monde du dessous. Ainsi, en travaillant avec l’essence de patchouli, vous vous relierez à ces énergies.
Hecate Crowned, © Karina Kulyk.
  • Nettoyage : Je parlais de nouvelle année. Rien de tel pour nettoyer ce qui traîne depuis l’année écoulée ! Que ce soit au sens physique, avec un balai de genêt fraîchement constitué ou bien au sens spirituel, en nettoyant ses espaces de vie, l’essentiel est de faire table rase de ce qui nous pèse et de ce qui s’est passé de mauvais au cours de l’an. Un mélange de myrrhe, de romarin, de cèdre et de sauge me semble tout à fait idéal pour nettoyer l’air et nos logements des tensions accumulées. Songez aussi à la morelle douce-amère (gare aux non-initiés) pour briser les mauvais sorts et les entraves en cours !
Arcane XIII, Tarot Visconti-Sforza, XVe siècle.
Arcane II, La Papesse, Tarot Visconti-Sforza, XVe siècle.
  • Érudition : J’en ignore la raison, mais Samhain me fait songer non seulement à l’arcane XIII mais aussi à la II, la Prêtresse/Papesse. Pour moi, les mois d’octobre et de novembre, outre leur teneur en stress pour les étudiants, sont des mois d’étude : les jours raccourcissent et parfois, au seuil de la journée, avant de commencer notre travail, nous aurons peut-être envie de lire un bref passage de notre grimoire, de travailler et de réfléchir sur la pratique de la sorcellerie, ou bien lire pour notre culture. Si je parlais de descente dans le monde d’en dessous un peu plus tôt, je songeais aussi au fait de descendre à l’intérieur de nous-mêmes, et d’explorer notre savoir… et le consigner. Utilisez des violettes, symbole de Perséphone tenant un bouquet lorsqu’elle descend aux Enfers ; ne négligez pas les plantes liées à la connaissance et la mémoire (romarin, entre autres).

 

Luis Ricardo Falero – Witches going to their Sabbath (détail – GIF).

J’en viens à la clôture de mon travail  en votre compagnie. J’espère que vous trouverez dans mes recherches de quoi satisfaire vos esprits curieux, honorer vos autels ou bien de quoi remplir quelques lignes de grimoire. Vos commentaires sont les bienvenus : je les lis toujours avec plaisir lorsque j’en apprends plus sur vos pratiques, vos remarques botaniques les plus pointues parfois ! Que cette nouvelle année sorcière soit l’occasion pour vous d’explorer ce monde fabuleux qui valorise de plus en plus ce savoir et cette figure mythique.

 

Pumpkins all glowing orange and red

Looking like quite a funny head,

Eyes that glisten in the night,

Giving us terrible fright.

[in Hedgewitch book of days, Mandy Mitchell, éd. Red Wheel, 2014.]

 


Bibliographie :

Rajchel, Diana, Samhain : rituels, recettes et traditions de la fête des morts, Éditions Danaé, 2017.

Fahrun, Mary-Grace, Italian Folk Magic, Weiser Books, 2018.

Nice, Harmony, Wicca : a modern guide to witchcraft & magick, Orion Spring, 2018.

Robbins, Shawn & Greenaway, Leanna, Wiccapedia : a modern-day white witch’s guide, Sterling Ethos, 2011.

Kynes, Sandra, La Magie des Plantes, Éditions Danaé, 2017.

Mitchell, Mandy, Hedgewitch book of days :  spells, rituals and recipes for the magickal year, Weiser Books, 2014.

Hagel, Herbier des sorcières, Éditions Danaé, 2018.

Moura, Ann, Grimoire de magie verte, Éditions Danaé, 2018.

Beyerl, Paul, The Master book of herbalism, Phoenix, 1984.

Cunningham, Scott, Encyclopédie des plantes magiques, AdA books, 1985.

Silja, Le Grand livre des rituels magiques avec les plantes, Éditions Contre-Dires, 2009.

Bilimoff, Michèle, Enquête sur les plantes magiques, Éditions Ouest-France, 2003.

Laporte, Florence, Les Arbres sacrés des druides, Rustica Éditions, 2018.

Laïs, Erika, Grimoire des plantes de sorcière, Rustica Éditions, 2013.

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