« Satanic Feminism », le diable allié des femmes

Couverture de l’essai.

Des décennies de discours féministe ont abouti à la revendication d’une vision extrême du féminin. Beaucoup de femmes se réapproprient les clichés, les insultes et les menaces dont elles ont été victimes, si bien qu’aujourd’hui, les représentations négatives sont devenues un symbole de pouvoir, la preuve qu’une révolte contre un patriarcat toujours plus agressif est en marche.

Nous voyons bien à quel point le personnage de la sorcière a été mis sur le devant de la scène depuis maintenant quelques années. On ne compte plus le nombre d’œuvres, d’études et d’articles qui lui sont consacrés. La sorcière, femme damnée, est replacée dans un contexte moderne, où sa puissance est totale, mais où elle ne cherche pas forcément à faire le mal. L’associer à Satan serait aujourd’hui risible, désuet, et on préfère la lier au paganisme plutôt qu’à l’apostasie.

C’est pour cela qu’un titre comme Satanic Feminism a de quoi faire grincer des dents au premier abord. Le féminisme serait-il forcément satanique? Ne pourrait-on pas écarter Dieu et le diable dans ce discours ? À travers son essai, le chercheur suédois Per Faxneld nous montre qu’il serait dommage de ne pas se poser ces questions, car même si la religion n’a plus l’importance qu’elle avait autrefois, cela ne dispense pas certains de continuer à diaboliser le mouvement féministe en se basant sur des arguments bibliques déguisés en pseudo-science et en pseudo-philosophie dans lesquels la femme est (forcément !) inférieure à l’homme.

Satanic Feminism: Lucifer as the liberator of women in 19th century culture est une sélection de cas où des auteurs et autrices ont proposé une contre lecture du mythe d’Ève, complice du diable, par laquelle l’humanité a chuté – ce mythe ayant servi très concrètement à soumettre la femme dans tous les aspects de sa vie. Dans ces œuvres, Lucifer est montré comme l’entité qui libère les femmes de leurs chaînes et les encourage à s’émanciper, loin des lois des hommes. Ayant déjà travaillé sur la question du satanisme dans deux essais, Per Faxneld s’intéresse ici au lien entre le diable et les femmes dans la culture du XIXe siècle à travers des textes, des essais, des illustrations, une galerie de personnalités atypiques et des bijoux. Son essai est composé de 10 chapitres, que nous vous résumerons ici.

La Femme et le diable

Baphomet, par Eliphas Levi.

L’auteur s’intéresse aux motifs récurrents de la « femme damnée » évoquée plus haut. Trois archétypes sont identifiés : tout d’abord Ève, qui transgresse l’interdit suprême en choisissant de désobéir à Dieu. Ensuite, la sorcière, continuité de la rébellion féminine, qui représente une inversion des valeurs de la société chrétienne. Enfin, l’amante du diable, qui a choisi de laisser libre cours à ses pulsions. Ces trois stéréotypes sont bien souvent imbriqués, la meilleure combinaison se retrouvant à travers le personnage de Lilith, issue du folklore juif, qui s’allie à Satan pour s’opposer à la parole de Dieu.
Le personnage de Satan est rendu attirant pour les femmes, mais est également lui même féminisé, en particulier dans ses représentations en serpent, où on peut le voir avec un visage féminin et des seins. Cet aspect est également renforcé dans la célèbre gravure d’Eliphas Levi, où Satan a à la fois des attributs mâle et femelle.

On voit dans ce chapitre qu’au XIXe siècle, les féministes (hommes et femmes) s’emparaient déjà de l’image des femmes damnées pour en faire les porte-étendards de l’avancée scientifique et du droit des femmes. Il s’agissait d’une résistance principalement symbolique, que l’auteur développe dans les deux chapitres suivants.

Le satanisme romantique et socialiste

Ici, le satanisme est montré comme le sujet central de nombreux travaux de célèbres romantiques anglais tels que William Blake, Lord Byron et Percy Shelley (dont le poème La révolte de l’Islam aborde frontalement la question de la rébellion féminine et de l’amour du diable). Ces poètes, généralement progressifs et anti-conservateurs, avaient une connexion plus ou moins directe avec le féminisme (bien qu’il ne s’agissait pas à l’époque d’un mouvement aussi organisé qu’aujourd’hui). Satan était un motif récurrent dans les sphères anarchiste et socialiste, où il était perçu comme le symbole de la rébellion contre une autorité injuste. Ils créent des contres-mythes où Satan est un personnage positif, qui œuvre pour le bien de l’humanité et non pas pour sa destruction.

Le journal socialiste Lucifer.

L’utilisation de Satan par ces mouvements politiques permettait de communiquer avec leurs adversaires par le biais d’une culture commune, qui s’avère être la culture chrétienne. Son appropriation permettait de ridiculiser les conservateurs et de délégitimer l’autorité de l’Église. Le diable était un symbole fort, choquant même, et il était facile pour tout le monde de l’identifier et de le comprendre.

Le luciférianisme théosophique

Il s’agit d’une présentation du travail de Héléna Petrovna Blavatsky, membre actif de la société théosophique et pionnière dans le monde de l’ésotérisme, qui était extrêmement populaire au XIXe siècle dans les cercles bourgeois et aristocratiques. Elle était familière avec l’utilisation de la figure de Satan par les socialistes et les romantiques et a transféré cette vision  dans son champ de prédilection. Son essai La Bible des Femmes est une réinterprétation du mythe du péché originel. Selon elle, la condamnation de la connaissance par l’Église était liée à la volonté des hommes d’empêcher les femmes de recevoir une éducation. La chrétienté aurait toujours été un obstacle au progrès.

Gravure d’Edouard de Beaumont dans l’œuvre de Jacques Cazotte « Le Diable Amoureux ».

Satan, l’émancipateur des femmes

Ce chapitre traite des romans gothiques où le diable (ou une entité démoniaque) est l’antagoniste principal. Il est difficile de dire si le pouvoir conféré aux femmes est montré de manière positive ou non dans ces œuvres, la plupart d’entre elles ayant été écrites par des auteurs conservateurs. Bram Stoker (Dracula) et Sheridan Le Fanu (Carmilla) ont tous deux teinté leurs romans de moralisme chrétien bourgeois, où l’expression de la sexualité féminine était représentée à travers un sous-texte antiféministe. À l’inverse, des auteurs comme Théophile Gautier (La Morte amoureuse) et Jacques Cazotte (Le Diable amoureux) montrent plutôt le diable comme le libérateur féminisé des hommes, sans toutefois que leur discours puisse être qualifié de féministe.

En revanche, l’autrice Aino Kallas fait exception avec son roman Sundenmorsian (La Fiancée du Loup, publié en France par les éditions Viviane Hamy), où le personnage est une femme qui se libère d’un mari jaloux et possessif grâce au diable, qui la transforme en louve-garou. Cette libération a un prix élevé, mais est clairement montrée comme une délivrance.

Les sorcières, rebelles contre le patriarcat

Comme on ne peut aborder la question du féminisme et du diable sans évoquer les sorcières, Per Faxneld leur dédie un chapitre entier, s’intéressant à la façon dont elles ont été perçues. Trois sources sont identifiées pour expliquer la vision que nous avons de ces personnages aujourd’hui :

  • Le Malleus Maleficarum, l’appel au gynocide que nous connaissons bien.
  • Les théories de Jean-Martin Charcot sur l’hystérie, qui ont donné lieu à des comparaisons entre les prétendues hystériques et les sorcières.
  • Le roman de Jules Michelet La Sorcière, premier texte qui la représente sous une lumière positive de socialiste féministe. Il est montré ici que la sorcière historique a servi d’outil pour critiquer les institutions religieuses. Ces visions (souvent exagérées) ont permis de dresser le portrait de la New Woman (Nouvelle Femme) à la fin du XIXe siècle, qui était celle qui s’émancipait sans avoir besoin d’une quelconque tutelle masculine.
« Le Bibliothécaire ». Illustration de l’artiste décadent Félicien Rops.

Les femmes sataniques dans la littérature décadente

Per Faxneld explique dans ce chapitre que le mouvement décadent se jouait des inversions et de la contre-lecture des mythes chrétiens, sans pour autant s’opposer au patriarcat ou proposer un quelconque discours féministe. En effet, de nombreux auteurs (à commencer par Joris-Karl Huysmans avec son roman Là-bas) dressaient un portrait résolument misogyne de femmes damnées, leurs « péchés » étant traités au premier degré. Il s’agit de l’émergence du personnage de la femme fatale, récupérée à la même période par des autrices féministes et des artistes moins enclins aux discours misogynes.

Lucifer et les lesbiennes

Il nous est expliqué ici que, dès le XVIIIe siècle, des textes fictifs ou académiques faisaient le rapprochement entre la sorcellerie, le diable et le lesbianisme. Les lesbiennes étaient vues avec méfiance puisqu’on les soupçonnaient de faire partie d’une secte sexuelle sataniste dont le but était la destruction des hommes.

Au XIXe siècle, le motif de l’homosexualité satanique a été réutilisé par des femmes lesbiennes et des hommes homosexuels pour présenter leur sexualité comme une rébellion face à la tyrannie de Dieu et de l’Église. Deux auteurs majeurs sont mis en avant :

  • Catule Mendes avec son roman Méphistophela, dont l’héroïne Sophor se rapproche de l’héroïne damnée des romans gothiques.
  • Renée Vivien, poétesse ouvertement lesbienne qui s’approprie les motifs du culte satanique pour présenter Satan comme le dieu du féminin, créateur de la femme et protecteur de l’humanité au sens large. Cette appropriation sert de réponse aux les stéréotypes misogynes et homophobes propagés par les écrits précédents.

Devenir la démone

Il est question dans ce chapitre de trois femmes de la haute société qui ont décidé d’utiliser une imagerie morbide et satanique dans le cadre de performances, artistiques ou privées : Sarah Bernhardt, Luisa Casati et Theda Bara. La démarche est souvent montrée comme forcée, issue d’une volonté extérieure (des tentatives de forger une image de marque, le plus souvent), mais il n’en demeure pas moins que cette imagerie permettait à ces femmes de résister aux conventions de l’époque. Per Faxneld note que les milieux aisés dans lesquels elles évoluaient rendaient la création de personas morbides plus facile à accepter. Quoi qu’il en soit, ces trois femmes ont pu servir de sources d’inspiration pour les féministes, dans le sens où leurs personnages rétablissaient les rôles de genre. Certaines ont également inspiré tout une mode autour d’accessoires évoquant le péché originel.

Theda Bara dans le film Cleopatra (1917).
Sarah Bernhardt jouant Floria Tosca dans La Tosca (Act 1) (1887).
Pearls with Luisa Casati par Adolf de Meyer (1912).

Le féminisme satanique autobiographique de Mary McLane

Les deux derniers chapitres de cet essai sont consacrés à des analyses d’œuvres précises, rédigées dans les deux cas par des femmes nord-américaines à la fin du XIXe siècle.
La première œuvre, The story of Mary McLane, est l’autobiographie largement romancée de son autrice, une jeune américaine issue d’un milieu aisé, dont la vie a été marquée par le jeu et la prostitution. Son roman à connu un immense succès de son vivant, et ce malgré de virulentes attaques contre le christianisme. Mary McLane y montre Satan comme un émancipateur sexuel et s’en sert comme un outil de critique sociale. La « féminité acceptable », le mariage et l’éducation trop limitée des jeunes filles y sont rejetés.

Le diable libérateur de Sylvia Townsend

L’autrice de Lolly Willowes adopte un ton moins provocateur que sa consœur, mais ne reste pas moins hostile à l’égard du christianisme et des valeurs qu’il impose au genre féminin. Dans ce roman, l’héroïne est une jeune femme déçue des perspectives de mariage et de procréation que sa famille veut lui imposer. Elle décide de partir dans un village de campagne, ou un Satan asexuel et féminisé vient la trouver. Ce diable est représenté comme un ami des femmes célibataires, inutiles à la société.


Comme vous pouvez le voir, Satanic Feminism est un essai complet, qui rassemble une grande variété de cas. Les analyses que fournit Per Faxneld sont pertinentes et abondamment sourcées. Il n’hésite pas à offrir une multiplicité de points de vue sur chaque sujet traité, où les propos de chercheurs féministes et non féministes sont souvent opposés. À aucun moment nous n’avons l’impression que l’auteur prend parti pour une vision en particulier. Pour lui, le contexte historique prime sur le message à renvoyer, ce qui donne un ton majoritairement neutre avec quelques pointes d’ironie savamment placées pour commenter les cas les plus extrêmes.

L’essai n’est cependant pas sans défaut. On peut reprocher à Per Faxneld d’utiliser une formule trop répétitive. Les chapitres traitent de sujets très différents, mais sont tous construits de la même manière. Même si cela apporte une certaine fluidité à l’ensemble, il est possible que certains d’entre vous se sentent rebutés par ce style d’écriture académique à l’extrême. Il faut également noter la densité des informations contenues, ce qui rend assez difficile de faire une sélection convenable.

Satanic Feminism n’a pas encore été traduit en français, mais nous vous le recommandons néanmoins si la relation entre l’idée de la Femme et du Diable vous intéresse. Ce livre vous permettra d’étoffer vos connaissances et de découvrir de nombreuses œuvres obscures et fascinantes. Reste simplement à trouver des personnes assez courageuses et dévouées pour traduire 514 pages. Avis aux volontaires.

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire