Living in the Lap of the Goddess, de Cynthia Eller – Le féminisme spirituel

Édition de 1959, Crossroad Publishing.

Ce livre n’est pas encore paru en langue française, les quelques traductions sont de l’autrice de cet article, qui se veut une présentation non exhaustive et sans doute maladroite de ce livre, mais qui permettra à un public non anglophone ou ne pouvant pas se le procurer d’en comprendre les principaux enjeux.

Ce livre formidable a été constitué à grand renfort d’une bibliographie en béton armé et surtout d’entretiens. D’ailleurs, on trouve le tableau regroupant des différentes personnes qui ont témoigné, avec leur nom, statut marital, travail, etc. Autant d’informations qui permettent de situer dans les grandes lignes qui sont les féministes spirituelles d’aujourd’hui. Le panel est plutôt important et le guide d’entretien est également fourni, pour une meilleure compréhension encore du sujet et de la démarche. Nous sommes donc face à un ouvrage scientifique solide.

Living in the Lap of the Goddess est donc un ouvrage très complet dans lequel Cynthia Eller aborde des sujets d’actualités, qui trouvent un réel écho dans notre société actuelle alors même que le livre a déjà 25 ans. Nous allons donc parler de féminisme, écoféminisme et spiritualité.

Redécouverte de la spiritualité pour les femmes : un enjeu féministe

Living in the Lap of the Goddess s’interroge beaucoup sur la spiritualité et les rituels qui en découlent. Le livre s’ouvre donc sur un rituel, dont le cadre est : des femmes en position concentrique, une forme de chorégraphie, des mots, des rires… De cette scène on ressent la sororité, et tout ce qu’il y a de pacifique et de méditatif, dans une bonne humeur attachante. L’autrice explique :

« Ce rituel et ces femmes font partie de la spiritualité féministe, une nouvelle religion dont le mouvement commence au début des années 1970 et qui aujourd’hui grossi et fleuri à travers les États-Unis et le Canada, dans certaines parties d’Europe et d’Angleterre, et aussi loin qu’en Australie. » (p. 3)

« Valoriser l’empowerment féministe, pratiquer des rituels et/ou de la magie, vénérer la nature, utiliser la femme ou le genre comme première technique d’analyse religieuse, et épouser la révision historique féministe apportée par ce mouvement » (p.6), sont les liens qu’illustrent ce livre et qui définissent cette nouvelle spiritualité dont l’ampleur a sans doute à voir avec la facilité de la mise en réseau actuelle. Une spiritualité, donc, mais pour l’émancipation de la femme et dans l’air du temps, une spiritualité non rétrograde.

C’est donc un mouvement qui s’est développé sous de nombreuses formes : camps d’été, groupes de paroles, workshops… Autant de formes hybrides autour de l’empowerment féministe, de la magie et de la force du féminin sacré. L’empowerment, c’est cette reprise de la force, de la place, des droits des femmes que nous développerons ci-dessous.

Dans notre lecture, nous rencontrons Suzanne, qui vit aujourd’hui à New York mais a grandit dans le Tennessee et qui, d’aussi loin qu’elle se souvienne, se sentait connectée à quelque chose. Elle avait même des visions, mais ce n’est que plus tard, à la lecture d’un livre, qu’elle a compris qu’elle n’était pas seule. Ses dons et sa confiance en ce qu’elle vivait se sont affirmés lorsqu’elle les a reliés à des valeurs féministes. C’est-à-dire : assumer sa sexualité, et plus généralement, se sentir liée à toutes les femmes quelles que soient leurs préférences sexuelles, leur religion, leur couleur de peau, leur morphologie, leur classe sociale, etc. La connexion entre femmes, la sororité mondiale est réelle, et elle a pu la ressentir en assumant son féminisme.

Cynthia Eller explique le cheminement complexe qui amène à la découverte de la spiritualité. Pour les jeunes filles qui se sentent incomprises et isolées, on peut apparenter leur quête à la crise d’adolescence. Le catholicisme a alors tendance à les séduire, malgré leur inquiétude envers les dogmes. La spiritualité est aussi généralement amenée par une amie, une proche, qui ouvre la curiosité de ces jeunes filles. Certains modes de vie ou activités amènent également à une réalisation spirituelle grâce à un cheminement mental et un cadre de vie, comme le véganisme ou le yoga. Ces groupes offrent une première expérience de sororité, que l’on retrouve entre sorcières…

Féminisme et paganisme

Les « religions féministes », comme les appelle l’autrice, se sont construites en réaction aux religions monothéistes (par exemple, le christianisme), alors trop misogynes. Dans l’incapacité de les réformer, les femmes en ont créé de nouvelles, car, dégoûtées de la religion, leur attitude face à ces religions est ambivalente : elles sont attirées par la spiritualité apportée par ces religions mais déçues par leurs dogmes patriarcaux. Ces groupes féministes ont donc aidé à construire une nouvelle spiritualité d’avantage bienveillante. L’intérêt commun de ces groupes sont la sorcellerie et le néopaganisme.

Le néopaganisme souhaite faire revivre une ancienne religion proche de la nature. Les païens retracent souvent sa généalogie en Europe et plus précisément en Grande-Bretagne. Beaucoup nomment leur religion « sorcellerie » tout autant que paganisme. Ces néopaïens partent du principe que la religion catholique a enterré le paganisme, qui a pu perdurer en se transmettant en secret de parents à enfants (ou de croyant à croyant), tout comme la sorcellerie. Le point commun au paganisme et à la sorcellerie est la chasse aux sorcières menée par l’Église.

Le paganisme est donc imprégné de la croyance en un lignage ancien. Cela s’illustre dans la culture populaire, prenons l’exemple d’Harry Potter, avec la question du lignage par les appellations comme « sang mêlé », « sang de bourbe »… qui font référence au lignage sorcier ou non – un sang est pur si tous les membres de la famille ont toujours été des sorciers. Dans la religion sorcière actuelle, il n’y a plus de condition obligatoire d’être de lignage sorcier/païen.

Illustration de Jean-Claude Gotting pour la couverture de Harry Potter et l’Ordre du Phoenix.

Se revendiquer sorcière a un lien avec le féminisme car il s’accompagne souvent d’actes politiques. La sorcière comme figure féministe est apparue avec le collectif WITCH, créé en 1968, qui n’a jamais prétendu être un groupe spirituel et qui n’était probablement pas au courant de la renaissance néopaïenne aux USA à la même époque. Ce groupe a pourtant anticipé un grand nombre d’idées du féminisme spirituel, qui lie le féminisme au néopaganisme.

Le féminisme c’est aussi se réapproprier son corps en tant que femme, en opposition à la médecine patriarcale. En effet, rappelons que les femmes sont les premières guérisseuses, et ont été dépossédées de leur savoir des plantes et des techniques médicales par la fameuse chasse aux sorcières menée par l’Église pendant la Renaissance. Aujourd’hui, des groupes de paroles féminins et féministes ont été créés afin de réveiller une sorte de sororité. Ils fonctionnent dans l’écoute et le soutien, un peu comme les groupes des Alcooliques Anonymes, et se réapproprient les éléments culturels  ancestraux (comme les rituels évoqués en introduction) mais en les remettant à une sauce plus contemporaine

Quand la magie s’en mêle…

Ce mélange culturel, patrimonial et contemporain use des bases des anciennes croyances comme celle de la déesse de la Terre, la matriarchie, et créé une sororité mondiale grâce à ces femmes partageant les mêmes valeurs. Il y a actuellement un mouvement en Occident qui incite à se réconcilier avec son corps, contrant l’injonction à la maigreur, et à assumer ses menstruations. Ces revendications sont importantes car elle permettent une reconnexion du corps à l’esprit, et cette sororité générale amène à une vraie spiritualité, qui se vit notamment grâce à des rituels. Dans ce cas, ces groupes sont appelés covent ; constitués uniquement de femmes, dont une figure qui mène la séance, ils invoquent la Déesse et nécessitent une préparation spécifique, comme on peut imaginer un cercle de sorcellerie. Séances de méditation, de chant, etc., ces groupes permettent aux femmes de se connecter entre elles et à la nature.

Les rituels peuvent également être solitaires, propres à chacune, et peuvent consister en : se reconnecter à soi même, son corps, faire le ménage dans ses pensées, se calmer… Ce qui a un effet anti-stress mais également hautement positif. Cela permet de reprendre corps, de se redonner confiance, de se donner du courage, de s’offrir de la force, un équilibre, surtout si le rituel est fait chaque jour. Seul ou en communauté, c’est ce qu’appellent les féministes anglophone le re-empowering. C’est reprendre le pouvoir, le contrôle, l’énergie.

La part la plus controversée de ce phénomène ritualisé, c’est la magie. Les féministes soutiennent cet aspect ritualisé qui donne au re-empowerment une forme spirituelle, mais le côté magique effraie. Pourtant, les rituels ressemblent à de la magie. Les féministes spirituelles ne sont pas effrayées par ce mot, mais elles se contentent de « magie blanche », et s’en tiennent à des rituels de re-empowerement. Pour elles, la « magie noire » est vraiment une source de négativité, c’est jouer avec le feu, et tend à de grandes dérives. D’ailleurs, ces femmes se protègent grâce à leurs rituels pour ne pas attirer de mauvais augures.

Triple goddess as Maiden, Mother and Crone, Vector illustration.

Quand le patriarcat annihile la Déesse Mère

La Déesse Mère ou Grande Déesse, la déesse nourricière, n’est pas un dieu unique en jupe. Au contraire, les déesses des religions polythéistes comme celles la mythologie grecque, elles aussi, sont largement priées. Cela s’explique par le fait que la nature est au centre de la spiritualité féministe ; il y a un vrai besoin de reconnexion, d’où le besoin de se rapprocher de ces déesses. Les féministes spirituelles ressentent cette Grande Déesse partout, elle est palpable. Cette résurgence d’une forte croyance en cette Grande Déesse est due au fait que les preuves de son existence sont bien plus anciennes que n’importe quel monothéisme. C’est l’avancé de l’archéologie et de l’anthropologie qui a permis cette découverte alors qu’elle avait été soigneusement plongée dans l’oubli. D’anciennes sociétés matriarcales ont été révélées et montrent que la persécution des femmes est récente par rapport à l’ancienneté de ces croyances. La Déesse est représentée sous de nombreuses formes qui permettaient à toutes les femmes de se reconnaître en elle. Ces femmes avaient des rôles importants et seraient à l’origine de nombre de découvertes agricoles et botaniques, alors que l’Histoire les a effacées au profit des hommes.

C’est l’instauration du patriarcat qui a effacé toute trace des femmes. Ces femmes qui étaient donc bien connectées à la nature, se sont vues considérées comme des animaux : tout juste bonnes à la reproduction. Elles ont été réduites au statut d’ « incubateurs à sperme« . Comme l’explique si bien Pascale d’Erm (retrouver notre entretien ici), le fait de renier les femmes et de renier la nature sont concomitants. Pourtant, il y a une vraie force en chacune. Les hommes, dans la volonté de réduire les femmes à de simples fins reproductives, ont donc créé ce qui était évoqué ci-dessus : la médecine patriarcale, qui exerce ainsi un contrôle sur le corps des femmes. Les guérisseuses, qui maîtrisaient alors la médecine, étaient appelées sorcières et brûlées sur les bûchers pour ne pas entraver l’avancée patriarcale.

Dans les années 1970, se sont opposées les féministes spirituelles et les féministes politiques. En effet, les féministes politiques, pour pouvoir faire entendre leurs revendications, ont dû renier leur lien à la nature, comme les hommes, au contraire des féministes spirituelles qui œuvraient de concert avec les écologistes. Aujourd’hui, le travail des féministes spirituelles permet alors aux femme d’avoir le droit de se reconnecter à leur féminité, à leur corps et leur nature féminine sans avoir à en souffrir, de pouvoir l’assumer sans passer pour inférieure auprès des hommes.

Cynthia Eller rappelle que le terme écoféminisme a été créé par Françoise d’Eaubonne (1920 – 2005), tombée dans l’oubli depuis, mais qu’il est chaudement recommandé de lire, et qui, grâce aux écoféministes actuelles, récupère enfin ses lettres de noblesse.

C’est pourquoi la sorcière, guérisseuse et martyre, est un emblème pour les féministes, et plus encore pour les féministes spirituelles. Starhawk l’explique et le démontre très bien dans ses écrits et ses discours. Elle se nomme elle-même sorcière, et a développé de nombreuses pensées autour de l’écologie et du féminisme. Un peu porte-parole, elle est une des figures incontournables de l’écoféminisme contemporain.

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