Entends la nuit, de Catherine Dufour

Catherine Dufour est une autrice de SFF française qui a reçu plusieurs prix littéraires dont le Grand Prix de l’Imaginaire en 2007 et le Prix Masterton en 2019 pour Entends la nuit, objet de cette chronique. J’avais déjà vu ses livres dans les rayons des librairies sans jamais en acheter. J’ai sauté le pas il y a peu en version numérique avec ce roman de fantasy urbaine publié aux éditions L’Atalante.

Myriame est une jeune femme de 25 ans qui vient tout juste d’être embauchée dans une entreprise parisienne pour faire de la veille informatique, emploi qui ne la passionne guère, mais elle a besoin d’un nouveau départ et de stabilité. De son nouveau bureau humide, elle découvre les employés de la boîte, mais surtout les patrons : d’étranges énergumènes au faciès pâle et statuaire, mutiques et charismatiques. Voire, effrayants. Grâce à un système de surveillance vidéo nommé Pretty Face, chaque employé peut surveiller les autres de son ordinateur, à travers le monde. C’est ainsi que Myriame fait la connaissance de Duncan Vane, un curieux personnage, beau comme un dieu, qui va devenir son supérieur hiérarchique. Petit à petit, ils nouent une relation virtuelle, qui finit par ne plus suffire. En plus de cette singulière relation, la jeune femme remarque des phénomènes étranges au sein du bâtiment de l’entreprise, à relier avec le comportement bizarre des patrons et ses conversations avec Vane… Cependant, Myriame est loin de se douter dans quelle aventure amoureuse elle vient de mettre le pied, et quels secrets séculaires elle va soulever !

L’autrice révèle un roman de fantasy urbaine très prenant dans lequel j’ai plongé tête la première et n’en suis ressortie qu’à la fin. Son style est incisif, drôle, aux images surprenantes, et le récit bourré de références littéraires, dont de gros clins d’œil à Shakespeare. En parlant du dramaturge, il y a une certaine théâtralité dans Entends la nuit, et comme l’œuvre de l’auteur anglais, ce roman s’apparenterait à une tragi-comédie emmenée par le sarcasme de l’héroïne dans un environnement oscillant entre sublime et grotesque (aux sens littéraire et artistique).

Le récit se place en effet du point de vue de Myriame, jeune femme au caractère bien trempé et à la langue bien aiguisée, que l’on prend vite en affection, et on se met rapidement au diapason en suivant sa romance plus que bizarre dans un Paris habité par des créatures mythiques. Ainsi, le second personnage et objet de ses pensées est Duncan Vane, un bellâtre prétendant, au début de leur relation à distance, habiter l’Écosse, dont le visage de marbre la fascine. Ce dernier a des manières d’aristocrate poussiéreux, s’entoure de mystères et a un côté paternaliste que Myriame n’hésite pas à remettre à sa place. La beauté froide et statufiée de Vane est à la fois envoûtante et effrayante. Et c’est pour moi ici que se trouve la grande originalité de l’histoire : Vane est un lémure, une créature antique qui vit littéralement dans les murs, et se nourrit à la fois d’objets divers et de sang, permettant de se recomposer à l’infini. L’autrice offre là plus qu’un vampire, mais un spectre tout-puissant qui peut se matérialiser à l’envi. Car les lémures hantent les villes, leurs immeubles, leurs souterrains, leurs murs. Vane apporte sa touche de poésie surannée, et en même temps, une certaine monstruosité. L’histoire d’amour entre les deux protagoniste est magnétique et morbide. Catherine Dufour revisite donc le couple vampire/humaine d’une belle et ironique façon.

En parlant de morbide, l’un des thèmes principaux de ce roman est la mort, présente métaphoriquement et littéralement. Paris est une ville millénaire, dont les murs reposent sur d’autres murs, qui reposent sur une terre pleine de ruines et d’ossuaires ; ville immortelle et qui repose pourtant sur des fondations fragiles. Et sous ces fondations reposent les morts, avec leurs os friables mais dont les souvenirs hantent à jamais l’esprit de la plus grande ville de France. C’est à l’image de cet oxymore, immortel et fragile, que l’autrice a façonné ses lémures : malgré leurs pouvoirs et leur longévité, ces derniers ne sont plus rien si leurs fondations s’effondrent… Par ailleurs, le couple se meurent à la fin du roman, lorsque suite à la trahison de Vane, Myriame se retrouve enfermée dans un cachot humide et arpente les nervures souterraines de Paris, et finit par se faire enterrer au milieu de milliers d’os appartenant à des centaines de corps vieux de plusieurs siècles. Ce chapitre est une vraie catabase, topos grec repris par Dante au XIIIe siècle dans sa Divine Comédie, on se surprend à descendre aux enfers à pieds joints grâce à la langue truculente de l’autrice !

Le monde de l’entreprise est pointé du doigt à travers les yeux de la narratrice : l’hyperconnexion, la surveillance vidéo, autant de moyens abusifs dont usent nombre d’entreprises sur leurs employés, sans compter les relations hypocrites entre collègues, prêts à sa vautrer dans la délation si cela peut leur rapporter un sourire – ou plus – de la hiérarchie, ici de beaux lémures froids comme la pierre. Une pierre qui semble chère au cœur de l’autrice puisqu’on découvre un Paris mystérieux et unique à travers les murs de ses monuments, dont l’Opéra Garnier et la tour Saint-Jacques.

Pas de points négatifs à apporter à ce roman, si ce n’est peut-être la fin, qui m’a un peu déçue. Je m’attendais à plus de grandiose et quelque chose d’heureux, digne des romans d’amour (mon côté fleur bleue, sans doute), mais cela le démarque de la bit-lit habituelle…

Pour conclure, je recommande fortement aux amateurs de créatures fantastiques et de vieilles pierres 😉 !

 

Entends la nuit, Catherine Dufour, éd. L’Atalante, coll. « La Dentelle du Cygne » , 2018.

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