Marie Gevers en son jardin (1) : la culture dominante mise au ban

Marie Gevers (1883-1975) est une autrice belge, connue pour ses romans du terroir et sa poésie. Née en 1883 à Edegem, en Campine anversoise, elle a vécu presque toute sa vie dans la même propriété : le manoir de Mussenborg (francisé en « Missembourg »), sis dans un domaine de sept hectares que son père acheta en 1867 (et qui fut conservé par la famille Gevers jusqu’à sa récente mise en vente). Une relation intime lie l’autrice à ce lieu, qui lui fait jouer un rôle central dans son œuvre.

Façade nord de Missambourg.
Façade nord de Missembourg, photo par Torsade de Pointes, 2011 – CC0 1.0 [source].

Cette ancienne demeure présentait une façade blanche et régulière, composée de trois pignons, dont le plus petit au milieu. Le tout encadré de hautes plates-formes. Un cordon de pierres bleues séparait la façade des fondations verdies par l’âge, moussues et plongeant dans l’étang couvert de nénuphars. Le pont auquel je m’accoudai, jetait d’un bord à l’autre ses arches de fer modernes et légères, mais, du côté gauche, de très grosses pierres indiquaient l’emplacement de l’ancien pont-levis. Il pénétrait, sans doute, dans un large corridor voûté, transformé aujourd’hui en salle à manger. Le pignon du milieu, auquel il n’y avait pas d’accès, cachait un grenier plein de rumeurs mystérieuses. L’étang, la nuit, délivrait souvent des bruits inexplicables [1].

Cette caractéristique permet une étude de cas intéressante. Dans les deux parties de cet article, je m’emploierai à montrer comment le sens du lieu de Gevers transparait dans ses récits autobiographiques. Je me réfère au concept de sense of place tel qu’il est utilisé par les écologistes profonds américains [2] : une connaissance et un attachement à un territoire qu’il s’agit d’habiter sans domination, dans une perspective biocentrée souvent inspirée des traditions et modes de vie indigènes. La plupart des exemples cités sont issus de Guldentop, histoire d’un fantôme (1935) et de Vie et Mort d’un étang (1950), qui adoptent tous deux le cadre restreint de Missembourg et présentent une évidente unité de ton [3].

À bien des égards, l’œuvre geversien peut être considéré comme un pied de nez à la culture savante. Initiée au travail du folkloriste par Max Elskamp, elle est notamment l’autrice d’un Herbier légendaire (1949), d’une Parabotanique (1964) et de Paravérités (1968). Ces différents livres affirment que la nature détient sa propre vérité, qui appartient au registre de la poésie. Outre du poète, ce savoir particulier est l’apanage des enfants, à l’attention desquels Marie Gevers a beaucoup écrit. En cela, elle fait œuvre de résistance face au savoir qui ordonne — dans les deux sens du terme. L’on peut dès lors considérer que son œuvre constitue une critique du weltbildend, l’homme configurateur de monde tel qu’en parle Heidegger.

Cette remise en cause de l’anthropocentrisme trouve trois terrains d’expression privilégiés dans les récits étudiés : la place accordée à la tradition dite minoritaire, un rapport de méfiance à l’égard du progrès technique, et une conception cyclique — soit naturelle — du temps.

La tradition minoritaire

L’écologie profonde ancre sa démarche dans des courants de pensée divers qu’elle réunit sous le terme de tradition minoritaire (Minority Tradition). S’y trouvent englobées tant des philosophies amérindiennes ou extrême-orientales que des utopies politiques, au nombre desquelles figurent la Commune de Paris et la Révolution sociale espagnole de 1936. Cette tradition minoritaire s’oppose à une tradition dominante dont l’avatar principal est l’ultralibéralisme.

Le projet de l’écologie profonde est l’inversion de ces tendances par la promotion d’une éthique de vie conforme à la tradition minoritaire. Décrit comme un processus de rétablissement, cette évolution conduira nos sociétés hors de l’Âge de l’Exubérance jusqu’à un nouveau paradigme anthropologique, nommé l’Âge de l’Écologie.

Les récits de Marie Gevers véhiculent une sagesse populaire assimilable à une tradition minoritaire. Celle-ci est notamment incarnée par les personnages de servantes et de jardiniers : Trine, Mieke, Petit-Louis et Jo Granjé la lessiveuse dans Guldentop ; Marie Fossé, Gros-Louis et Nélius dans Vie et mort d’un étang

Dans les sections de ces livres traitant de l’enfance sur un mode initiatique, ces personnages jouent volontiers des rôles de mentors. C’est que, selon la formule de Cynthia Skenazi, il n’y a pas de barrière sociale entre l’enfance et les paysans [4]. Cet aspect est particulièrement clair dans un épisode de Guldentop où Marie se rend en pèlerinage à Kalford, en compagnie de trois servantes. L’absence des parents permet une transmission immédiate vers la protagoniste, qui note (p. 48) : « Ainsi, mon enfance a butiné le miel de la morale dans les paroles des humbles gens. » Généralisant son expérience personnelle à la société entière, elle voit dans les illettrés « un trésor que nos pays sont en train de perdre [5] ».

Pieter Brueghel le Jeune (c. 1564-1636), Le Retour de pèlerinage, date et lieu inconnus, huile sur bois, 48.3 x 78.5 cm, Bruxelles, Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, inv. 10 831.

Cynthia Skenazi analyse cet aspect de l’œuvre geversien dans des termes correspondant sans équivoque à la dichotomie entre traditions minoritaire et majoritaire telle qu’elle est énoncée par les écologistes profonds :

Point par point, la sagesse paysanne oppose son édifice solide à un univers inconsistant, un univers à la dérive.
Car la sagesse paysanne centrée sur les notions d’habitudes ancestrales, de famille et de contact avec la terre, donne des amarres à l’homme, elle propose des valeurs permanentes qu’aucun progrès technique ne détachera puisqu’elles ont pour fondement et but l’humain. Elles ancrent l’existence dans un temps à base de constance, dans un espace à sa mesure, dans une collectivité qui partage les mêmes croyances, les mêmes superstitions et rites [6].

Conformément à la mentalité paysanne, cette tradition empreinte de superstitions s’intègre chez Gevers à une conception syncrétique du catholicisme, ouverte à la poésie et au légendaire.

Je crois ? Quel sens donner à ce mot ? Le soleil luit en ce moment : je « crois » qu’il ne pleuvra pas aujourd’hui. C’est une opinion non une foi. Dans cet ordre d’idée, « je crois » que les préceptes de l’Évangile sont les plus favorables à l’enseignement humain, et la religion catholique, si imprégnée de paganisme et si ruisselante de poésie, le plus favorable aussi dans nos pays d’Occident […] Au fond, ce que je crois — comme une « foi » — c’est à la nécessité du sentiment de poésie et des mythes [7].

On trouve une bonne illustration de cette attitude dans le marchand de bestiau Aloysius, personnage de La Ligne de vie (1937) et de Paix sur les champs (1941) qui combine sans contradiction une piété profonde et la science de certaines formules. Cette posture n’est pas rare chez les intellectuels de Flandre, à cette époque. Roland Beyen en donne cette illustration à propos de Michel de Ghelderode, que Gevers a fréquenté au sein du Groupe du Lundi :

[Ces catholiques] se rencontrent principalement parmi les gens du peuple, mais aussi, parfois, parmi les intellectuels qui, à un moment donné, ont cessé de pratiquer leur foi et de la nourrir, tout en restant fidèles, sentimentalement, à un certain nombre de croyances et de pratiques religieuses de leur enfance, de préférence celles qui frôlent le plus la superstition [8].

Une méfiance à l’égard du progrès

Une opposition à l’aspect technocrate de la tradition dominante se trouve exprimée dans plusieurs épisodes de Guldentop. L’installation de la grille aux orlaments (pp. 17-18) et du calorifère (pp. 74-79) en sont deux bons exemples, qui montrent deux attitudes distinctes incarnées chacune par un parent de Marie : la mère se situe du côté de la rusticité, explicitement associée à un état naturel (p. 17 : « maman aimait les choses simples. Ses robes, ses paroles, son visage étaient simples comme… comme les tiges unies de ce champ de seigle »), tandis que le père est plus sensible aux sirènes du progrès. Dans ces deux circonstances, c’est la tradition dominante, incarnée par le père, qui obtient raison, tandis que la mère désapprouve en silence, soutenue par la narratrice.

À cet égard, il n’est pas anodin qu’à la fois le père et l’époux de Gevers soient nommés « Maître-du-logis » dans Vie et Mort d’un étang. À Missembourg, il n’y a pas de frontière nette entre la demeure et la nature ; le père apparait donc incarner l’attitude cartésienne consistant à se « rendre comme maitres et possesseurs de la nature », qui est par ailleurs dénoncée par les écologistes profonds. Ceux-ci soutiennent cependant qu’un retour à l’ordre naturel est possible, et l’anecdote du calorifère en fournit une illustration, puisqu’il est démoli au bout de quelques années et ses matériaux réaffectés à des usages domestiques et potagers (p. 79) :

Au bout de quelques années, mon père, excédé, fit démolir son coûteux calorifère. On en utilisa les décombres partout où l’on pouvait, pendant vingt ans. Le grain des poules était conservé dans la chaudière vide. Les protège-tuyaux entouraient les plates-bandes, les tuyaux servaient de tuteurs aux jeunes arbres.

Comme le père de Gevers, il n’appartient donc qu’à nous de rejeter les fausses innovations de la tradition dominante et, ce faisant, de réinventer des outils conviviaux, au sens où les entend Ivan Illich.

Le temps cyclique

Des critiques [9] ont bien mis en évidence la conception cyclique du temps qui sous-tend les œuvres de Marie Gevers. Le rythme des saisons — le temps naturel, souple et régulier — y prend le pas sur le temps humain et culturel, strictement linéaire et souvent fracturé. C’est une constante de son écriture qui se manifeste d’une façon exemplaire dans un livre tel que Plaisir des météores ou le Livre des douze mois (1938). Des maximes ou proverbes y sont introduits qui, par le biais de prescriptions, lient rythme naturel et activité humaine. L’homme doit s’adapter aux rythmes de la nature et non modeler celle-ci selon sa volonté, ce qui témoigne clairement d’une perspective biocentriste (ou a minima d’une remise en cause du paradigme anthropocentriste moderne).

Une telle vision du monde a été théorisée par Mircea Eliade dans Le Mythe de l’éternel retour (1949). Ses implications écologistes sont évidentes. Longtemps réduite au statut de tradition minoritaire, elle est aujourd’hui promue par des penseurs d’horizons divers et connait un regain d’intérêt tandis qu’est le popularisé le concept de simplicité volontaire.

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Dans la seconde partie de cet article, je montrerai comment une dimension folklorique complète cette posture anthropologique, esquissant un rapport totémique au monde naturel.


Notes & références :

  1. Guldentop, p. 25-26.
  2. Cf. notamment Devall, B. & Sessions, G., Deep Ecology. Living As If Nature Mattered, Salt Lake City, éd. Gibbs Smith, 1985, 267 p.
  3. Ces exemples sont situés entre parenthèses. Les éditions référencées sont les suivantes :
    – Guldentop. Histoire d’un fantôme, Bruxelles, éd. Labor, coll. « Espace Nord », n° 24, [1935] 1985, 142 p.
    – Vie et mort d’un étang, Bruxelles, éd. Brepols, coll. « Le Cheval insolite », n° 4, [1950] 1961, 198 p.
  4. Skenazi, C., Marie Gevers et la nature, Bruxelles, éd. Palais des Académies, 1983, p. 28.
  5. Cité dans ibid., p. 209.
  6. Ibid., p. 210.
  7. Lettre à Franz Hellens, 27 octobre 1962.
  8. Beyen, R., Michel de Ghelderode ou la hantise du masque. Essai de biographie critique, Bruxelles, éd. Palais des Académies, 1971, p. 464.
  9. Cf. Skenazi, C ., op. cit., partie 2, chap. II : « Temps », pp. 151-183 ou Spinette, A., « Marie Gevers ou les rythmes du monde », dans Textyles, n° 1-4, 1997, p. 131-136 [lire en ligne].

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