La colline aux Croix : Kryžių kalnas

Ruelle à Vilnius, capitale de la Lituanie @odalajoy

Bien que la plupart de mes articles portent sur la Scandinavie, sachez chers Faunes, que je suis également portée à voyager dans d’autres pays !

Non, je ne vais tout de même pas parler de plages ensoleillées ni de cocotiers pour autant, puisque en décembre 2019, c’est en Lituanie que j’ai pour la première fois posé mes pieds.

Un lieu en particulier m’a marquée par sa singularité… Je vous conte alors mon histoire, telle que je pourrais la raconter à mes amis.

Carnet de voyage

Alors à Vilnius ce 13 décembre dernier, je décidai d’embarquer dans un train après avoir déambulé plusieurs heures dans la capitale lituanienne. Les trains étant tous complets, je ne pus monter que dans le dernier, vers 20 h, en direction de Šiauliai, une ville à environ 200km de là, la 4e plus grosse ville du pays. (Se prononce « Sholey », je préfère vous l’apprendre afin que les prochains ne galèrent pas comme moi pour demander un billet de train.)

Franchement, je ne savais pas vraiment quoi y trouver, juste qu’il y avait ce site « la colline aux Croix » dont j’avais entendu vaguement parler.

Vers 22 h, j’arrivai dans la ville sous une tempête de neige fondue, la lumière des réverbères ayant du mal à percer l’obscurité. Je quittai la vieille gare pour suivre un axe routier énorme et hostile, bordé d’immeubles délabrés de l’époque communiste : hauts, noirs et grisâtres, en friche, des vêtements pendaient pourtant des fenêtres, quelques-unes étaient allumés. Pour être franche, l’endroit semblait étrange, froid. Ayant réservé une chambre de gîte à 15 min de là, je quittai les immeubles pour me retrouver dans un quartier très silencieux, avec de vieilles maisons en bois qui tombaient elles aussi en ruines. Un son, comme un coup de feu, retentit derrière moi, là où au loin j’apercevais deux silhouettes. Bref, j’accélérai le pas sans trop chercher à comprendre.

@Amos Chapple/Rex Featuers

J’arrivai au gîte qui était éclairé de lumières de Noël, assez ironique pour un tel quartier. Je me présentai devant une femme à moitié en pyjama, les yeux grands ouverts et paniqués : elle ne comprenait pas à un traître mot de mon anglais. Quand sa fille nous rejoignit, on put enfin se faire comprendre et elle me mena à une chambre modestement équipée : deux lits simples, deux tables de chevet, un bureau, une télé, le tout éclairé par des néons blancs, et une salle de bains sur le pallier, que je devais partager avec des Lituaniens qui se révélèrent alcoolisés et bruyants jusqu’à 2 h du matin.

@Amos Chapple/Rex Featuers

Le lendemain matin, je me faufilais dans les salles communes en espérant ne pas croiser mes voisins de pallier. Pas trop envie d’avoir à faire à eux, les sons captés la veille ne m’avaient pas donné une grande envie de faire connaissance. Je sortis assez tôt le matin pour me rendre à l’horrible gare routière de Šiauliai. Grâce à des infos trouvées sur Internet, je repérai la voie 12 du bus en direction de Domantai, arrêt le plus proche du site de « La Colline aux Croix » que j’étais bien décidée à aller voir. Croyez-moi, ma plus grosse envie était sinon de fuir Šiauliai, hostile, grise et si laide. La ville sentait le communiste, la pauvreté, et la souffrance de la guerre froide semblait encore menacer les rues.

J’entrais dans le mini-bus, qui ne contenait que 15 places environ, lançai un « hello » au chauffeur qui ne me répondit jamais et je payai mon misérable billet à 0,80€. J’essayai de lui faire comprendre où je voulais aller, car idem, l’anglais n’est pas trop parlé dans la région et j’avais peur de manquer l’arrêt.

On suivit une route ennuyeuse et droite pendant 20 minutes environ, bordée de champs eux aussi grisâtres, une fois sorti de la ville. Le temps était venteux, un peu pluvieux, chargé en nuages menaçants. J’étais équipée chaudement car l’humidité glacée me transperçait jusqu’aux os.

Une fois arrêtée à Domantai, je repérai le panneau « Kryžių kalnas / Hill of Crosses » et suivis la route indiquée. Je marchai environ 15 min dans le vent, entre les champs, puis enfin, pointaient au loin les premières croix.

Colline aux Croix @odalajoy

C’était captivant. À peine arrivée face aux croix, avec ce Christ immense me faisant face, je percevai les cliquetis des chapelets dans le vent. J’étais presque seule, et ses notes de musique distordues rendaient l’atmosphère encore plus étranges. En s’avançant, on se retrouvait vite dans des chemins étroits, tortueux, qui rétrécissaient parmi les milliers de croix. Des petites, des grandes, en bois ou en métal, avec des messages ou sans, pourries ou plantées la veille. La Colline aux Croix n’est pas une tombe et pourtant l’atmosphère était là.

L’histoire du site

Un ange tombé au sol parmi les croix @odalajoy

Le site est chargé d’histoire. Il s’agit d’un lieu de pèlerinage, rassemblant environ 50 000 croix ! La diversité est impressionnante… de riches croix neuves, des croix taillées à la main, des croix ficelées, tenant avec du scotch, ou des icônes dorées… Le tout agrémenté de chapelets, mots, représentations du Christ ou de la Vierge.

Il paraît que la tradition a débuté au Moyen Âge… Mais nous avons plus de certitudes concernant des croix édifiées vers 1831, pour commémorer les victimes d’une révolte avortée, menée contre les Russes. Les Russes auraient fait disparaître les corps des assassinés, et les familles, en érigeant les premières croix, ont fait de cette colline leur lieu de deuil.

Le lieu n’est donc pas seulement religieux, mais aussi politique : cette première commémoration a associé le site comme le symbole de l’indépendance lituanienne. Elle ne l’a acquis d’ailleurs qu’en février 1918 !

À cause de cette symbolique, le site a été rasé durant la seconde moitié du XXe siècle. Le KGB a ravagé l’endroit avec des bulldozers, et ce à trois reprises. En effet, les gens revenaient et plantaient à nouveau des croix, manière de contester le pouvoir soviétique, et le régime politique antireligieux des communistes.

En s’y promenant, on remarque que des symboles païens se mêlent aux croix chrétiennes. Cette région a en effet été l’une des dernières d’Europe à adopter le christianisme.

 

Pour les futurs voyageurs…

@pinterest

Franchement, pas la peine de passer la nuit à Šiauliai… Il suffit de vous y rendre et de passer directement par la gare routière : prendre le bus 12 jusqu’à Domantai.
Le ticket s’achète en monnaie au conducteur.

Il y en un bus environ toutes les heures, toutes les heures et demi. Ensuite, une fois arrêté à Domantai, revenez un peu sur vos pas et prenez la route qui bifurque, un panneau indique la Colline aux Croix. Il suffit de marcher un quart d’heure en suivant cette route de campagne pour y arriver.

Sinon, il est également possible de se rapprocher d’une compagnie, ou d’un bus touristique… Mais c’est un lieu à fréquenter en dehors des pics d’affluence : il peut y en avoir en été notamment ou les week-ends. Mais lors d’une matinée de décembre vous serez plutôt tranquilles…

Pour revenir à Šiauliai, revenez sur l’axe principal, traversez la grande route (oui, en courant car il n’y pas de passage) et attendez patiemment à l’autre arrêt.

 

Petit bonus, je vous invite à lire cet article, mais surtout à admirer les photographies qui y figurent !

@Skreidzeleu/Shutterstock

 

 


Sources :

400 voyages de rêve, Les hauts lieux de l’Humanité, National Geographic, Cayfosa, 2009.

« La longue route de la Lituanie vers la liberté », Geo n°371, Janvier 2020.

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