Marie Gevers en son jardin (2) : une vision totémique du monde

Dans la première partie de cet article, j’ai montré qu’un mouvement de rejet de la pensée moderne sous-tend les récits autobiographiques de Marie Gevers, et ce sous plusieurs aspects. Engageons-nous à présent sur le terrain ontologique et observons de quelle manière cette posture constitue une mise à distance du naturalisme, au profit d’une vision totémique du monde.

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Le sens du lieu chez Marie Gevers apparait à la fois préalable à l’écriture et construit par sa pratique. Les deux œuvres dont il sera question ici, Guldentop, histoire d’un fantôme et Vie et Mort d’un étang [1] appartiennent en effet toutes deux au genre réaliste merveilleux, dont le critère décisif est l’exaltation auctoriale et qui implique dès lors une posture narrative complice de la fusion opérée entre réel et merveilleux [2].

Il apparait donc que, loin de relater sous une posture neutre de folkloriste, Gevers participe en tant qu’autrice à la croyance en un « esprit des lieux » dont elle fait l’expérience en tant que personnage. Cette croyance trouve trois occurrences remarquables au fil de ces deux livres : le deuil de l’étang qu’observent les habitants du domaine, le pacte tacite les liant au fantôme Guldentop et la présentation faite du Wolfskate, l’étang où le dernier loup de la province aurait été abattu mais où une souche à la forme bizarre perpétue sa présence.

L’unité de ton des deux récits permet de constituer, à travers leur mise en commun, un collectif totémique [3] réunissant les habitants de Missembourg qui croient ou aident à croire au merveilleux et génèrent dès lors de l’attachement au lieu, tout en encourageant une attitude mentale proche de l’écosophie : Marie Gevers elle-même, son chat Poupousse, sa mère, les servants de maison, Guldentop le fantôme, l’étang sous sa forme personnifiée, les arbres familiers du domaine qui ont chacun leur prénom…

On y retrouve même la Pluie Tranquille, que l’autrice imagine résider à l’estaminet De stille regen (Étang, p. 22), et le vent dont elle intentionnalise la course en l’imaginant au service d’un maitre-des-parfums (p. 47) :

Comment dort-elle ? Dans un lit de jeune fille, mais tout en soie couleur de tourterelle ? Comment est son lavabo ? Mais la pluie se lave-t-elle, elle, la mouillée, la ruisselante, la pure ?

Il doit exister quelque part dans l’espace un maître-des-parfums. On imagine aisément comment il s’y prend pour composer l’arôme du jour. Quel choix, quelle diversité et, en même temps, quelle rigueur il met dans son œuvre. Il puise ses éléments à quatre grands casiers, qui évoluent selon le temps qu’il fait, et dans lesquels règnent les quatre vents.

De telles traces d’une ontologie totémique au sein d’une société dominée par la pensée naturaliste — qui exclut toute continuité entre l’homme et la nature — doivent être considérées comme relevant de la tradition minoritaire. Il n’est donc pas étonnant que les servants de maison et la mère de l’autrice se retrouvent dans ce collectif, puisqu’il a été montré plus tôt comment ils résistent dans une certaine mesure à la tradition dominante.

L’étang

L’étang de Missembourg meurt en 1933, victime de l’opération de drainage nécessaire à l’électrification de la ligne de chemin de fer Bruxelles-Anvers. Il connait un sort similaire au Wolfskate, sur l’emplacement duquel on a construit des usines quelques années plus tôt.

Victor Hugo, Souvenir de l’étang du bois de Bellevue, 1845, plume et lavis sur papier vergé, Guernesey, Maison de Victor Hugo, inv. 895.

Comme la grille aux orlaments et le calorifère, ces disparitions marquent des victoires de la tradition dominante sur le merveilleux qui caractérise l’univers enfantin de Gevers. À cet égard, il est notable que la première appréhension à l’annonce des travaux surgisse sur le mode du souvenir, d’une part de la relation nouée dès l’enfance avec l’étang (p. 95) et d’autre part de la mère, incarnation de la tradition minoritaire (p. 94) :

Moi seule, à cause de mon passé lié à l’eau, à cause de mon amour d’enfant pour l’étang, j’éprouvais une vague appréhension.

À ces mots, je revoyais les yeux gris clairs [sic] de ma mère luire de mécontentement, et je l’entendais dire :
— Ah ! le progrès, le progrès… Ils finiront par provoquer des catastrophes avec leur progrès !

Si la mort de l’étang est vécue comme un deuil, c’est à titre symbolique (mort de l’enfance et d’un paradigme technique révolu) mais également à titre littéral, l’étang ayant été personnalisé tout au long de sa cohabitation avec la famille Gevers-Willems. Ainsi, l’étang boit aux jours de pluie (p. 20), s’inquiète de sa paralysie prochaine aux gelées (p. 50), pense à la glace et rêve aux nénufars (p. 24), etc.

Cette anthropomorphisation implique que le rapport de Gevers à l’étang est vécu à la fois dans son intériorité et dans sa physicalité, ce qui constitue la caractéristique déterminante de l’ontologie totémique : « j’aimais cet étang comme on aime une personne », écrit-elle page 24.

Ce phénomène n’est pas restreint à la seule Marie, la poétesse de la famille, mais touche également ses frères, puisque tous partagent cette inquiétude à l’égard de l’étang. Eux aussi le désignent sans avoir besoin de le nommer, selon une marque évidente de proximité. La place de l’étang dans la fratrie se marque enfin par la référence au même vers de Swinburne (« But the world shall end when I forget ») à sa mort (pp. 99-100) et à celle de Florent, emporté par la maladie (p. 28) :

Mais il n’est pas d’année que le rossignol ne me remémore ces mots : Laurent [= Florent] avait treize ans. Ah ! Swinburne, le poète anglais, a bien compris le rossignol quand il rappelle que l’oiseau pleure un autre enfant mort, Itylus, et reproche à l’hirondelle de l’avoir oublié, car, lui, le rossignol, il clame dans les nuits d’avril : « Le monde finira avant que j’oublie. »

L’eau baisse encore aujourd’hui et si l’on creuse un puits il faut aller à sept mètres pour trouver l’eau […] Les roseaux seuls existent. Ils parlent comme ceux de Midas. Ils se souviennent de tout, de la vie de deux générations […] Si l’oiseau Alcyon ne revient plus, le rossignol chante fidèlement en chaque printemps. Alors, je répète avec lui : — Et le monde finira avant que j’oublie.

Guldentop le fantôme

Guldentop (« Tête dorée », en néerlandais) était un voleur de grand chemin actif dans la région anversoise durant la période révolutionnaire. Arrêté dans le grenier de Missembourg le 7 Messidor, an VI (soit le 25 juin 1798), il est guillotiné sur la Grand-Place d’Anvers. Depuis, il hanterait le domaine, à la recherche du trésor qu’il y a enterré mais dont il ne se souvient pas de l’emplacement, ayant perdu sa mémoire en même temps que sa tête. Tous les clapotis de l’étang et les bruits qui se font entendre dans une vieille maison sont donc attribués au fantôme, dont la présence est perçue d’une manière diverse par les différents résidents : les servantes le craignent, le père s’en amuse, Marie veut s’en faire un compagnon…

Il en va de Guldentop comme de l’étang : sa proximité avec la famille est telle qu’il n’a pas besoin d’être désigné par son nom (Guldentop, p. 53) :

La vieille se mit à me considérer avec une curiosité intense. Elle avait un étrange regard. Puis elle me dit :
— L’entendez-vous encore ?
— Qui ? demandai-je.
— Lui.
Je compris, et je répondis : « Oui. Dans l’étang et au grenier. »

Arthur Rackham, « Siegfried looks at his reflection in the brook », ill. pour Richard Wagner, Siegfried & The Twilight of the Gods, Londres, éd. William Heinemann, [1876] 1911, p. 12.

La relation qui se noue entre les habitants du domaine et l’esprit relève de la tutelle. Il s’agit en effet d’un esprit facétieux mais bienveillant. En témoigne l’épisode de l’édredon (pp. 44-46) où la protagoniste, malade de la rougeole, est inexplicablement couverte durant la nuit, ce qui lui évite d’attraper froid, et celui du nouveau puits (p. 29), dont l’eau d’un gout parfait est assimilée au trésor de Guldentop.

L’attitude de Marie Gevers, qui n’autorise finalement pas des radiesthésistes convaincus d’avoir localisé son trésor à le déterrer (pp. 124-129), témoigne d’une sorte de pacte la liant au fantôme. Cette anecdote est à rapprocher de mythes tels que celui de Mélusine (une autre créature liée à l’élément aquatique), où une forme malencontreuse de libido sciendi mène à l’arrêt des bienfaits surnaturels dont les humains jouissaient à son contact : en refusant de tester la vérité de la légende, Gevers cherche à pérenniser à la fois les bienfaits concrets qu’offre l’esprit familier et le merveilleux qui participe à son sens du lieu. Avant cela, l’épisode du coup de revolver (pp. 97-100) constitue une première atteinte à ce pacte, vécue avec regret par l’autrice qui lui confère donc une valeur d’avertissement.

Au travers de ces exemples, Guldentop apparait comme le gardien de la quiétude du domaine. La sagesse qu’il inspire aux résidents est à rapprocher de la tradition minoritaire, en ce que toutes deux reposent sur une ouverture au surnaturel et relèvent de la simplicité volontaire.

Quels enseignements en tirer ?

Les exemples mobilisés au fil de cet article mettent bien en évidence de quelle manière un collectif humain peut nouer des relations profondes avec le milieu de vie qui l’accueille. Ce phénomène relève de l’écologie au sens tant biologique que sociologique du terme.

Certes, le jardin et l’étang dont il est surtout question chez Gevers ne constituent pas un habitat naturel mais bien des constructions humaines. Les attitudes qui découlent d’une enfance à leur contact ne relèvent pas moins d’une ontologie conforme à l’écologie profonde. Quant au processus de deuil tel qu’il est exposé dans Vie et Mort d’un étang, il trouve toute sa pertinence, à l’heure où l’humanité fait l’expérience d’un effondrement massif du vivant, partout dans le monde.

Tout porte à croire que nos générations seront amenées à vivre à grande échelle le bouleversement que Marie Gevers et les siens ont vécu sur un mode microcosmique en 1933. Ce constat implique un travail d’ordre anthropologique, au travers duquel l’humanité doit évaluer son rapport à un monde qu’elle ne peut s’empêcher de détruire. De telles réflexions ont été menées tout récemment, par exemple à l’occasion du déclassement du glacier islandais Okjökull.

Les écologistes profonds nous enseignent qu’aucune solution d’ordre technologique ne pourra résoudre la crise en cours. Seule une révolution de nos modes de vie y parviendrait, révolution qui requiert l’adoption rapide d’une posture anthropologique radicalement différente de celle caractérisant aujourd’hui nos sociétés.

Face à un tel défi, il y a fort à parier que l’œuvre de Marie Gevers recèle d’enseignements utiles et facilement transposables à nos mentalités. La proximité culturelle qu’on ressent à la lecture de ses livres en font des outils commodes, qu’il conviendrait d’intégrer à des séquences pédagogiques. Pour toutes ces raisons, ils devraient figurer en bonne place dans une littérature écologiste de Belgique dont toute l’histoire reste à écrire.


Notes & références :

  1. Les indications de pages situant les exemples cités renvoient vers les éditions suivantes :
    Guldentop. Histoire d’un fantôme, Bruxelles, éd. Labor, coll. « Espace Nord », n° 24, [1935] 1985, 142 p.
    Vie et mort d’un étang, Bruxelles, éd. Brepols, coll. « Le Cheval insolite », n° 4, [1950] 1961, 198 p.
  2. Cf. notamment Scheel, C. W., Réalisme magique et réalisme merveilleux, 2005, version prépubliée en ligne, p. 118 : « le deuxième critère du réalisme merveilleux est constitué, lui, d’une véritable fusion des codes antinomiques : les éléments réalistes (de la nature, en particulier) sont décrits d’une manière poétique qui souligne leur aspect intrinsèquement mystérieux. Cette fusion entre le réel et le mystère ne s’accomplit pas seulement dans un style tendant au lyrisme, mais aussi dans une évidente collusion d’opinion et/ou de sensibilité entre personnages et narrateur. Ce dernier ne se contente nullement de raconter une histoire, mais crée un univers fictif dont la forte cohésion est due à la ferveur d’une vision émerveillée plutôt qu’à un souci d’objectivité réaliste. La fusion narrative est le produit du troisième critère que forme l’exaltation d’un discours nettement auctorial, dans le style comme dans la motivation narrative. »
  3. Descola, Ph., résumé du cours d’anthropologie de la nature, Collège de France, année 2002-2003, pp. 611- 612 : « humains et non-humains y sont distribués conjointement dans des collectifs hybrides, isomorphes et complémentaires, les classes totémiques […] la structure des collectifs totémiques se définit par les écarts différentiels entre des paquets d’attributs physiques et moraux que des non-humains dénotent de façon iconique (les totems), tandis que les propriétés reconnues aux membres de ces collectifs ne procèdent directement ni des humains ni des non-humains, mais d’une classe prototypique de prédicats qui leur préexiste. »

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