Les clichés hors du temps d’Angélique Boissière

Angelique Boissière est une jeune photographe d’origine nantaise. Tout d’abord modèle, elle est petit à petit venue de l’autre côté de l’objectif, privilégiant les méthodes de photographie anciennes, comme l’argentique. Elle s’est surtout spécialisée dans le portrait féminin, qu’il soit sans fard, en contraste avec la nature, ou plus mode. On retient principalement ses travaux en noir et blanc, puisqu’elle utilise plus rarement la couleur, toujours avec le grain particulier de l’argentique. Voici son interview !

Autoportrait.

~ Bonjour Angélique ! Peux-tu nous raconter ton parcours ? Que fais-tu dans la vie, mis à part photographier ?

Je suis née en 1992 à Nantes, ville ou je réside toujours actuellement. Avant ma passion pour la photo, j’étais initialement attirée par la peinture et le dessin.
Ma mère étant peintre plasticienne, j’ai été baignée dans une atmosphère artistique depuis toute petite. J’ai toujours fait beaucoup de création manuelle, des visites aux musées, et je me suis intéressée à l’Histoire de l’art très tôt. Nous avions beaucoup de livres d’art à la maison sur la peinture italienne, la peinture flamande, ou encore les impressionnistes… Et tout cela a fermenté en moi. L’art est devenu une valeur essentielle.
J’ai toujours su que je voulais faire un métier dans ce domaine, et je suis ainsi devenue graphiste par raison, et photographe par passion. Le graphisme est très solitaire alors que la photographie me permet de m’ouvrir aux autres.

~ Tu poses depuis un certain temps devant l’objectif, qu’est-ce qui t’a donné envie de le faire, et pourquoi ?

J’ai beaucoup posé en l’espace de quatre années. Cela m’a permis de décompresser par rapport à mes études en arts appliqués qui étaient très denses, mais surtout d’exprimer ma créativité, car les arts appliqués étant très techniques, ils laissent peu de place à la création. J’en étais très frustrée.
A vrai dire, je me suis toujours sentie plus photographe que modèle car j’ai toujours fortement influencé les séances vers mon univers. J’ai donc tout bêtement commencé à poser afin de nouer avec la photo et de créer des images. À l’heure actuelle je ne pose plus du tout. Je pense être définitivement passée à autre chose.

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modèles : Malou et Oliv.
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modèle : Lily Sly.

~ Tu t’es mise à photographier toi-même, des gens, ou des autoportraits. Était-ce quelque chose que tu as toujours voulu faire ?

Je pense que j’ai préféré commencer par poser car je ne me sentais pas capable techniquement d’arriver à faire une bonne photo, mais j’avais les idées. Au fond, c’est ce que j’ai toujours voulu faire. Comme je le disais précédemment, je me suis toujours sentie davantage photographe.
Petit à petit, j’étais frustrée de ne pas pouvoir m’exprimer pleinement par la pose, de devoir suivre les idées des photographes. J’avais quelque chose à dire et il fallait que je le raconte. J’ai donc décidé de franchir le pas en faisant poser à mon tour, et j’ai découvert le plaisir de décider ma photo toute seule.
En ce qui concerne l’autoportrait, j’en ai toujours fait dans une moindre mesure : comme ça pour m’amuser, mais rares sont ceux que je montre. J’en suis souvent insatisfaite.

~ Penses-tu que poser a permis d’affiner ton regard sur l’image ?

Poser est probablement la meilleure formation qu’on peut avoir en photographie. Observer et apprendre de la technique de chacun a été un formidable point de départ, pour savoir ce que je voulais faire et ce que je ne voulais pas faire. Mon regard s’est ainsi beaucoup affiné en quelques années grâce à cela, mais je suis aussi très curieuse et observatrice de nature. Ce qui est très intéressant dans la pose, c’est de regarder comment chaque photographe s’y prend pour obtenir l’expression qu’il souhaite capturer.

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modèle : Anne Rivière.

~ Pourquoi avoir choisi l’argentique comme moyen photographique ?

Je suis fascinée par la première partie du XXe siècle. J’aurais du naître à cette époque car toute l’esthétique de ces années me plaît énormément, et plus particulièrement la mode et les appareils photo.
La plupart des gens voient l’argentique comme une technique trop longue et compliquée car nous sommes dans l’ère de l’immédiat et ils n’ont plus envie de prendre le temps. Finalement, l’argentique est très simple à appliquer lorsqu’on connaît un minimum la technique. Pour ma part, je suis bien incapable de faire une seule bonne photo en numérique. C’est ambivalent car je suis une personne très speed dans la vie. D’une certaine façon, la photo argentique me canalise. Je n’aime pas faire du numérique. Je n’aime ni la façon dont il me fait prendre des photo, ni son esthétique, et je n’en tire aucun plaisir.
L’argentique est un bel outil pour apprendre à réfléchir avant de déclencher. J’aime l’idée de prendre mon temps avant de découvrir l’image, j’aime le bruit métallique de l’obturateur lorsque je déclenche, j’aime ne prendre que très peu de photos par séances, j’aime voir l’image en inversé dans le dépoli, j’aime aussi réfléchir et noter en amont mes idées dans un carnet. Bref, autant d’arguments qui me poussent à continuer encore aujourd’hui et pour longtemps.

~ Tu fais surtout du noir et blanc, avec le grain si particulier des films. Pourquoi ce choix ? Est-ce que la couleur à sa place dans ta vision de l’image ?

En noir et blanc, les images évoquent le silence. L’élégance et le mystère qu’il apporte à mes images me plaît beaucoup. Il me permet de me concentrer sur l’essentiel, c’est-à-dire, les contrastes et l’émotion. Et puis, le grain du noir et blanc n’est pas sans me rappeler le granit et la pierre, ce qui colle parfaitement avec mes photos en bord de mer.
Bien sûr, j’aime la couleur car elle apporte des émotions différentes mais je la trouve plus compliquée à travailler. J’aime notamment l’utiliser pour de la photo « de mode » mais j’en suis encore au stade de l’expérimentation.

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modèle : Hana.
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modèle : Elise.

~ Tu t’es spécialisée dans les portraits chargés émotionnellement et dans les nus, qui concordent souvent avec un paysage. Qu’est-ce qui te plaît vraiment à photographier chez les modèles ?

Pour moi la photographie est un hymne à la beauté. Quand j’ai commencé la photo, mon seul but était de capturer la splendeur et la profondeur de celle-ci.
Je choisis minutieusement mes modèles. Elles ont toutes en commun leur beauté intemporelle : celle qui ne se démode jamais à travers les années et qui n’appartient à aucune époque. C’est la beauté telle que je la conçois. Et puis, je photographie et j’aimerais photographier ce qui me fascine et ce qui à la fois me fait peur : la mer, le temps qui passe, l’infini, la folie, la solitude, la mort… Et puis cette beauté bien sûr.
Je ne dirais pas que je me suis spécialisée dans un domaine car j’ai beaucoup d’envies complètement différentes pour le futur. En revanche je n’imagine pas ma photo sans sujet humain, car ils sont comme moi, et que je m’identifie à eux. Il y a une citation d’Oscar Wilde à ce sujet qui me parle beaucoup : « tout portrait peint avec sincérité est le portrait de l’artiste et non du modèle… » C’est un peu ça.

~ Quelle est ta vision de la photographie ?

Je cherche à transmettre par l’image quelque chose d’universel, des expériences humaines insignifiantes, mais finalement immuables. Il y a plein de choses à dire dans ce sens. Visuellement, mes images sont simples, elles n’ont vraiment pas de particularités, c’est ce qui fait marcher l’imaginaire propre à chacun.
Quand je réfléchis aux photos qui m’ont le plus marquée, elles ont toutes en commun leur extrême efficacité. Ce sont de grandes photos, pourtant dénuées de tout décor, mais qui sont d’une intensité incroyable. Elles fascinent par leur simplicité et leur perfection. Je pense notamment aux portraits de Paolo Roversi ou Sally Mann.
Je suis convaincue qu’épurer ses photos donne un rendu aussi intemporel que moderne, mais qui demande une extrême habileté. Je tends vers cela.

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modèle : Alena.

~ Tu photographies principalement des femmes. Quelle est ta vision des femmes justement, que cherches-tu à montrer en les prenant en photo ? Te sens-tu appartenir au mouvement féministe ?

De tout temps, les muses sont des femmes, certainement parce qu’elles ont un caractère énigmatique. Elles sont de véritables mystères. C’est ce qui m’inspire chez mes sujets.
Il est vrai que la photo est un domaine très sexiste, mais mon travail n’a aucun propos féministe. Évidemment, je suis une femme, je ne peux qu’être féministe et cela se ressent sûrement dans ma représentation de la femme, mais je ne cherche pas à dénoncer ou à revendiquer quoi que ce soit.
Ainsi, je ne les sexualise jamais et je les représente toujours droites et insoumises, en particulier lorsqu’elles sont nues. Le nu ne doit pas être honteux, ni sexuel, il est dans mes photos tout à fait naturel.

~ Quels sont tes projets pour cette année ?

J’ai beaucoup trop d’idées en tête pour pouvoir toutes les réaliser en une année. Mon plus grand souhait serait de sortir un premier livre. Ce serait un opus de « Afloat, memories and the sea », afin de clore cette série et de repartir sur autre chose.
Et, en ce qui concerne mes nouvelles idées, j’ai envie de me consacrer à des procédés photographiques encore plus anciens : le cyanotype, et le grand format à la chambre. Je trouve complètement incroyable de pratiquer encore ces lointaines techniques.

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modèle : Violette Décembre
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modèles : Zaza et Zoé.

 

 

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[APPEL À TEXTES] Crépuscule

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The Haunted House, John Atkinson Grimshaw.

Bonjour à tous !

Pour le second numéro de la collection du Grimoire du Faune (cliquez ici pour en savoir plus et lire le premier recueil), nous lançons un nouvel appel à textes. Le thème a été décidé par nos lecteurs, qui avaient le choix entre trois propositions. Celle qui a été retenue est : CRÉPUSCULE. Les meilleurs textes seront publiés à titre bénévole. Poèmes et nouvelles (pas plus de 5000 mots) sont acceptés.

Ce second recueil sera également gratuit, et accessible en avant-première aux tipeurs qui nous soutiennent, deux semaines avant sa mise en ligne sur le site.

Vous avez donc jusqu’au 10 septembre, minuit, pour nous envoyer votre texte, accompagné de votre nom, prénom, et pseudonyme si vous le souhaitez, à : editionsdufaune@gmail.com.

Bonne chance !

L’univers magique de Yoann Lossel et Psyché Ophiuchus

Yoann Lossel est un illustrateur français qui habite Brocéliande. Ses travaux sont empreints des mystères fantastiques et finement réalisés, principalement en noir et blanc et feuille d’or. Depuis quelques temps il partage sa vie avec Psyché Ophichus, qui est également une artiste même si elle ne vit pas de ses créations. Au préalable modèle, elle est venue petit à petit à la fabrication de ses propres images, naviguant dans les mêmes inspirations que son compagnon. Je vous propose de découvrir leur univers et leur vie d’artistes amoureux !

The Fall – photo : Yoann Lossel – modèle : Psyché Ophiuchus

~ Bonjour à vous deux ! Entrons dans le vif du sujet : pourriez-vous nous raconter votre rencontre ?

Yoann : En 2014, j’ai contacté Psyché en tant que modèle pour une collaboration. Je travaillais alors sur un projet de peinture destiné à un solo show. Le temps de mettre en place le fil conducteur de mon expo, je la recontactais en 2015 pour une première séance. Nous sommes allés en forêt dans un lieu très inspirant, « Le Chêne dans l’Eau », et avons passé la journée ensemble jusqu’à la tombée du soir.

Psyché : C’était une rencontre artistique qui s’est transformée, petit à petit, en quelque chose de personnel. En fait, il serait plus juste de dire que la première rencontre remonte à 2012 quand j’avais envoyé un e-mail à Yoann, suite à une expo de son travail, pour lui dire que j’avais grandement apprécié… mais je n’avais pas eu la vaillance de dépasser ma timidité pour venir lui parler. J’étais très impressionnée par son travail.

Yoann : Au début de cette année, j’ai terminé le tableau pour lequel Psyché a posé. Il raconte un peu cette histoire et notre rencontre.

The Rise, par Yoann Lossel.

~ Yoann, pourquoi avoir choisi le dessin pour t’exprimer ?

Ça s’est fait naturellement, c’est le medium que j’ai privilégié en tant qu’enfant pour m’exprimer. Ça aurait pu être un autre, mais le temps passant on développe des habilités avec la technique que l’on favorise. Je suis assez touche à tout, j’aime créer des choses de toutes pièces, quel que soit le matériel d’origine.
Malgré tout, j’ai une réelle affinité avec la sphère visuelle, et je trouve que la peinture permet d’aborder des dimensions subtiles, notamment par le biais de l’onirisme et du symbolisme. Finalement, le medium n’est pas si important que ça, c’est le thème et la façon de l’aborder qui prédominent. J’ai choisi mon thème plus que mon medium, et je progresse pour que mon medium soit de plus en plus au service de mon thème.
Ce que j’aime avec l’image, c’est la possibilité de créer du hors-champ. Dans les faits, une peinture est un espace cloisonné, mais le cadre ne doit pas être une limite, c’est le début de l’imaginaire. La force d’une image se trouve autant dans ce qu’elle dévoile que dans ce qu’elle cache.

Danseuse, photo et modèle : Psyché Ophiuchus

~ Psyché, qu’est-ce qui t’a attirée dans la photographie ?

Je me sens complètement appartenir à notre culture de l’image, avec une pulsion scopique très développée et une volonté d’esthétisme. J’aurais aimé savoir dessiner, mais à ma grande frustration, ce n’est pas ça du tout. Un jour, le photographe professionnel David Arraez m’a proposé d’être modèle pour un projet pour L’Oréal et c’est comme ça que la photographie est entrée dans ma vie. Je n’avais jamais pensé à être modèle mais l’expérience m’a beaucoup plu. En tant que modèle, on participe à la création d’une image, à la réalisation d’un projet esthétique (à une petite échelle). Pour moi, être modèle, c’est participer à une image qui véhicule un message, raconte une histoire, en plus de son esthétique.
Ensuite, mon long parcourt de modèle m’a permis de me familiariser avec la photographie. J’ai eu la chance de travailler avec des photographes qui m’ont montré comment on retouche une image et qui m’ont expliqué la « psychologie de l’image ». Cela a été pour moi une révélation. J’ai compris qu’on pouvait aussi traduire son monde intérieur autrement que par le dessin. Et cela m’a donné envie de créer mes propres photos.

Perséphone, photo et modèle : Psyché Ophiuchus

~ Yoann, tes images ont des thèmes très fantastiques et païens (je pense notamment au satyre ou au grand cerf), est-ce que ce sont tes inspirations principales ?

Mes inspirations principales sont les grands thèmes classiques. Les grands thèmes ne sont
pas classiques à force de représentations, mais sont classiques parce qu’ils interrogent depuis longtemps, et communiquent des idées fortes. C’est le principe du symbolisme, il reprend des codes anciens, dans l’esprit de véhiculer des émotions qui nous sont communes. Même sans comprendre la portée d’un symbole, on en saisit un minimum l’idée. J’utilise simplement des thèmes qui interrogent approximativement les mêmes concepts chez tout le monde. Le faune, l’homme sauvage, le Green Man, questionnent sur la part sauvage de l’homme. Par extension, ce thème interroge depuis toujours la place de l’homme dans la nature. Tout le monde est capable de le saisir, sans forcément l’intellectualiser. Lorsque l’on représente une créature mi-humaine, mi-animale/végétale,
le spectateur rapproche d’instinct les concepts de nature et d’humanité/civilisation sans même y réfléchir. Reste un sentiment qui porte l’idée en elle-même et qui séduit, ou pas.
J’ai choisi d’illustrer des thèmes fantastiques parce qu’ils permettent de s’affranchir du réel et des contingences matérielles, pour aborder des émotions subtiles qui appartiennent au réel. La peinture est clairement un medium idéal pour le fantastique, elle n’a pas à suivre pleinement les règles de la physique pour être plausible aux yeux du spectateur.

The Forgotten Gods, par Yoann Lossel

~ Psyché, tu étais modèle pendant longtemps, et désormais tu pratiques l’autoportrait, qu’est-ce qui a provoqué ce revirement ?

Comme je l’expliquais ci-dessus, j’ai eu envie de créer mes propres images et messages. D’être autonome et indépendante pour exprimer mon monde intérieur. En parallèle, j’ai commencé à être vraiment frustrée par les projets photos que l’on me proposait : femme toujours sexy, dénudée voire carrément nue (avec des réalisations qui oscillent de maladroites à glauques), image sans profondeur, des thèmes et des traitements vus et revus.
Je ne souhaite plus participer à l’archétype de la femme qui doit être fatale, sexy, objet pour l’homme. J’ai également été fatiguée des projets avec un fond (quelle que soit la couleur), une fille (interchangeable) et une jolie robe. Ça ne me suffit pas.
Comme je le disais précédemment, j’aime les histoires, une jolie photo ne me suffit plus. Et, à mon sens, le modèle est seulement un élément de cette histoire, de cette image. Ce n’est pas l’élément central sinon il s’agit d’un portrait et ce n’est pas ce que je souhaite développer.
Effectivement, je suis souvent le modèle de mes propres photos, mais je ne le conçois pas comme de l’autoportrait. Le portrait, ou l’autoportrait, viennent de la peinture et servaient à représenter une personne. Dans mes photos, je joue des rôles, ce n’est pas moi et je ne suis qu’un élément au service de mon message.

East of the Sun and West of the Moon, photo : Psyché Ophiuchus – modèle : Yoann Lossel.

~ Tes photographies ont un côté très pictural, quelles sont tes inspirations principales ? Est-ce qu’on peut également dire que tu es influencée par le travail de Yoann ?

Mes inspirations viennent clairement de la peinture qui est l’ancêtre de la photographie. C’est très formateur notamment pour la composition. Plus précisément, je suis très touchée par les mouvements Art Nouveau, préraphaélite et romantique ainsi que par les illustrateurs fantastiques du XIXe et leurs successeurs (Kay Nielsen, Arthur Rackham, P.J. Lynch). J’aime les couleurs utilisées par ces courants, ainsi que les thèmes qu’ils abordent. Beaucoup de douceur s’en dégage même s’ils abordent souvent des thèmes graves, plus sombres. La femme y a aussi une place particulière, c’est très riche d’archétypes différents.
La photographie rend les choses trop réelles de par la précision, la réalité de l’instantané et cela dessert mes propos. Je préfère les flous contrôlés qui permettent le rêve et l’imagination bien loin de la dure réalité. D’où ce côté un peu pictural vers lequel je tends souvent.
Le travail de Yoann correspond à une esthétique que j’aime beaucoup, et à ce titre il fait partie de mes influences, c’est certain.

The Green Room, photo et modèle : Psyché Ophiuchus

~ Yoann, d’après le soin apporté à tes tirages, qui sont très enluminés, on sent également une attirance pour l’Art Nouveau et les mouvements associés. Est-ce le cas ?

Ce sont des mouvements qui se complètent parfaitement. En toute subjectivité, je trouve que l’Art nouveau, de par son sens de la courbe et son aspect ornemental, a permis au Arts Décoratifs d’atteindre leur apogée. C’est une sorte de forme moderne d’enluminure, nourrie par des années d’évolution de l’art.
Concernant le Préraphaélisme, je ne suis pas un aficionado de tous les peintres préraphaélites, j’ai mes têtes. Je suis particulièrement admiratif du travail de Waterhouse, qui n’est pas purement un préraphaélite. Je trouve que la volonté de rupture du mouvement est intéressante, même si concrètement pas si évidente que ça, au regard de son aspect très figuratif. Par contre la manière d’explorer les thèmes a clairement offert un tournant au arts fantastiques modernes. Je connais peu de peintre, illustrateurs contemporains, qui ne soient pas intéressés par ce mouvement pictural.
Les deux mouvements ont ceci en commun qu’ils abordent très régulièrement le thème de la nature et ses représentations, ainsi que celui de la femme sous un jour un peu nouveau. Dans les deux cas, il se dégage une grande poésie accompagnée par une technique quasiment inégalée. Ça ne peut que nous toucher Psyché et moi. En fait, nous nous intéressons à tous les mouvements artistiques qui ont jalonné l’histoire de l’Art Fantastique : Renaissance italienne, Art Fantastique Flamand, Romantisme, Symbolisme, Préraphaélisme, Art Nouveau, Illustration de l’Âge d’Or, Arts and Crafts…

Les Fleurs du Mal, par Yoann Lossel.

~ Si vous deviez choisir une époque où vivre, est-ce que ce serait le XIXe siècle ?

Psyché : Je suis très bien à mon époque personnellement ! Elle nous permet de rêver et d’être plus à l’abri que jamais même si ce n’est pas l’idéal non plus. J’aime beaucoup le XIXe siècle pour son esthétisme et pour les fantasmes que cette époque nous inspire à nous, habitant du XXIe siècle. Mais c’était une époque dure, surtout pour les femmes !

Yoann : Je pense que si j’avais vécu au XIXe, je serais mort à moins de trente ans de la
tuberculose dans la campagne alsacienne, ballotté par les conflits européens… et je n’aurais jamais tenu un pinceau de ma vie. Je me suis construit avec les outils de mon époque, et notamment internet qui m’a permis d’exister artistiquement.

Psyché : Par contre, on ne dirait pas non à un voyage ectoplasmique au XIXe ou à un dîner avec Waterhouse, Mucha, Raphaël etc…

Eros et Thanatos, par Yoann Lossel.

~ Vous travaillez beaucoup ensemble : Psyché pose pour toi Yoann, et tu poses également pour elle, tout comme vous semblez élaborer certains projets ensemble. Comment cela se passe artistiquement entre vous ? Comment décidez-vous des projets ? Y’a-t-il un esprit d’émulation ?

Yoann : A la maison, on est entouré par toutes formes d’arts. L’atelier est grand et nous avons beaucoup de matériel, donc peu de limites. Tantôt, on peint un meuble, tantôt on customise des chaussures. Ceci entre une séance photo, la finition d’une peinture, de la retouche numérique ou de la couture. On s’amuse, on essaye de réaliser des choses qui nous plaisent, que l’on trouve belles.
Pour l’aspect vraiment professionnel : je compte beaucoup sur le regard de Psyché pour ajouter le regard extérieur que je n’ai plus après plus de cent heures de peinture sur le même sujet, étalé parfois sur un an. Nous avons une vision assez commune avec des personnalités qui se ressemblent et se complètent. C’est très facile de confier son travail au jugement de l’autre, nous savons qu’il sera abordé par le bon axe. Psyché a de l’instinct, elle sait pointer du doigt le détail sur une peinture que je sais être en dessous du reste. C’est la confirmation que ce détail n’est pas qu’un problème pour moi et qu’il faut le réfléchir autrement.
Pour finir, Psyché est une véritable muse pour moi, au sens classique du terme. Je suis transporté par ce qu’elle dégage et ça me permet de nourrir mes sujets.

Psyché : Yoann est la seule personne que je fais poser parce qu’il m’inspire et que notre relation, notre intimité me porte. Nous communiquons beaucoup sur nos projets, personnels ou en communs, et de ces échanges naissent de véritables réflexions, une émulation, chacun nourrissant les projets de l’autre. D’ailleurs nous travaillons dans le même atelier !
L’avis de Yoann est très important pour moi car je respecte beaucoup son œil artistique, tout
comme j’aime la personne. Étant donné que nous partageons un grand nombre d’inspirations le choix des projets n’est vraiment pas un problème. Ce qui est important pour nous, c’est le respect de chacun et de s’amuser.

La jeune fille à la balle d’or, photo et modèle : Psyché Ophiuchus.

~ Yoann, parlons technique : quels outils utilises-tu lors de l’élaboration de tes illustrations ? As-tu une préférence ? Les tons gris et or de tes illustrations font très gravure, est-ce un parti pris ?

Je travaille régulièrement avec du graphite ou de la peinture à l’huile et de la feuille métallique. J’adore le graphite combiné à l’or, c’est ma technique favorite depuis quelques années. Le graphite, sous ses déclinaisons, permet d’obtenir des nuances très subtiles et très douces. La feuille d’or, d’argent ou de cuivre, me permettent d’ajouter une troisième dimension à mon travail, une vraie profondeur de champ. Ainsi que d’ornementer une image figurative. Le contraste entre la délicatesse du graphite et l’aspect très franc des reflets sur la feuille métallique offre une gamme assez vaste, et me permet de jouer avec la lumière. J’utilise de multiples formes de graphite, du crayon au bloc de graphite, en passant par des solutions aquarellables. J’ai également toute une panoplie d’or, d’argent, de cuivre, de pinceaux aux formes variées, de poudres, de colles, de brunissoirs, d’encres, de vernis… La liste est longue, l’atelier ressemble à l’antre d’un sorcier. J’utilise également des pétales de fleurs que j’encolle sur mes sujets. La plupart du temps il s’agit d’hortensias.
Concernant l’aspect gravure de mon travail, je crois qu’il est lié d’une part au noir et blanc et d’une autre part à l’aspect ornemental de mes encadrements. Mais, je dois également être influencé par les auteurs que je collectionne : j’affectionne les vieux livres, dont ceux illustrés par Gustave Doré, mais également les livres illustrés durant l’Âge d’Or de l’illustration. J’aime beaucoup la gravure, je trouve que c’est un art passionnant, capable de générer toute une palette de nuances avec uniquement du noir sur du blanc.
Le côté « vieille école » de mon travail est clairement un parti pris et un hommage à mes
prédécesseurs.

Thanatos, par Yoann Lossel.

~ Si l’on pousse la porte de chez vous, comment se passe une journée ordinaire quand on est un couple d’artistes ? Avez-vous chacun des rituels lors de la création d’une œuvre ?

Psyché : Étant donné que je ne vis pas de mon travail créatif, je dois composer avec mon métier qui prend une grande part de mon temps. Je travaille en tant que psychologue clinicienne en libéral. C’est ma seconde passion qui est tout à fait complémentaire à mon travail photographique : j’y retrouve l’importance du symbole, la réflexion sur l’être humain et la valeur du rêve et de l’imagination. Le libéral me permet de caler mon rythme sur celui de Yoann et de pouvoir partager mon temps entre ces deux activités qui me tiennent à cœur.

Yoann : On a la chance d’avoir beaucoup de temps ensemble, et de pouvoir choisir notre rythme. Nous vivons en forêt de Brocéliande, dans une maison assez retirée. Ça nous permet d’avoir une vie paisible et de ne profiter de l’agitation que lorsqu’on le choisit. Pour créer, nous avons besoin d’être au calme, au sein de la nature et loin des sollicitations. Nous échangeons beaucoup et nous imaginons des projets à venir, des voyages, des promenades. La proximité de la forêt nous permet de nous échapper à tout moment pour profiter des paysages. Je n’ai pas spécialement de rituel lors de la création d’une œuvre, mis à part que nous travaillons toujours en musique. J’ai besoin de me sentir connecté avec le thème que j’aborde, et la musique est un excellent medium.

Aoife, photo et modèle : Psyché Ophiuchus.

~ Enfin, avez-vous des projets pour cette année (expositions, nouvelles œuvres, etc) ?

Yoann : Je suis en train d’illustrer Beowulf pour une maison d’édition américaine : Easton Press. Le livre sortira en série limitée en fin d’année, uniquement en anglais, avec une traduction de Frederick Rebsamen. Au mois d’août, je participerai à un « Group Show », dans la galerie Krab Jab Studio, à Seattle. En fin d’année, je dois terminer plusieurs peintures qu’on m’a commandées, dont une sur l’insurrection républicaine de 1832, à Paris. En parallèle, je travaille toujours sur des œuvres personnelles pour les réunir dans un solo show, idéalement à Los Angeles.

Psyché : Notre voyage dans le Dartmoor a été l’occasion de réaliser des photos dans des lieux magnifiques. Elles sont actuellement « en travaux ». J’ai eu des propositions d’expositions pour mes photos qui m’ont fait très plaisir ! Mais c’est encore trop tôt pour en parler. Je suis heureuse aussi d’avoir quelques publications en attente. Et pour les autres projets que nous avons en commun, on garde un peu de suspens.

Liquid Gold, photo et modèle : Psyché Ophiuchus.

 

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Sondage Grimoire n°2

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Queen Mab, Henry Meynell Rheam.

Le 1er Grimoire du Faune numérique est  finalisé , et d’ores et déjà disponible en avant-première aux tipeurs (cliquez ici pour faire un don et obtenir ce recueil). Il sera téléchargeable via le site gratuitement début juillet. Pour rappel : il contient huit textes (nouvelles et poèmes) sur le thème de la résurrection. Bonne lecture du soir 😉 !

Le deuxième numéro est déjà en vue, et il commence par ce sondage que je vous propose, afin de choisir le thème. Vous avez jusqu’au 9 juillet pour vous exprimer ! Cliquez sur le lien ci-dessus pour accéder au sondage :

SONDAGE

 

Merci de nous suivre !

Homo Vampiris, de Fabien Clavel

C1-homo-vampiris-poche-625x1024Homo Vampiris n’est plus tout jeune, puisque ce roman a été publié la première fois en 2009 aux éditions Mnémos. Il est, depuis, paru dans la collection poche Hélios, en 2014, et c’est cette version que je me suis procurée à la suite de ma lecture de Néphilim, excellent thriller fantastique en deux tomes. L’auteur, Fabien Clavel, est professeur de littérature et a reçu le Prix Imaginales en 2009 et 2017 et le Prix Elbakin en 2016. Très prolifique, il a écrit de nombreuses nouvelles, romans jeunesse, réécritures de mythes et légendes tels que sur l‘Odyssée et Merlin l’Enchanteur. Avec Homo Vampiris, il a signé un roman original, une sorte de thriller aux accents de fin du monde, dans lequel les vampires seraient une version plus évoluée de l’Homme, plus résistante aux changements climatiques.

On est dans la deuxième moitié du XXIe siècle, Nina est une jeune femme paumée, étudiante londonienne, finançant ses études avec un petit job de serveuse et en se nourrissant de sang de temps en temps, au sexe même de ses amants d’un soir. Elle rencontre fortuitement un de ses semblables lors d’une conférence : Ashenti, diplomate à l’ONU, qui va lui apprendre que les vampires sont chassés par un ordre religieux, la Brigade Œcuménique, qui réunit les trois grands monothéismes. Attachée aux services d’Ashenti, elle fait la connaissance de ses comparses depuis des centaines d’années : Epone, qui travaille pour une vieille famille aristocratique de vampires, les Bathory, et possède une mémoire infaillible, Marcus, un cuisinier qui tient surtout du garde du corps et a le don de télékinésie, Fedora, étrange danseuse qui ne supporte pas sa nature vampirique, et Nemrod, le vampire énigmatique qui se transforme en panthère noire à volonté. Grâce à tout ce petit monde, et notamment à un certain Zéro, vampire débile échappé de l’Usine qui le tient captif depuis des dizaines d’années, Nina va en apprendre plus sur sa nature, sur ses ennemis, et devra se battre pour sa survie.

Le roman est construit selon le point de vue de six personnages : Zéro et Nina, qui sont surtout dans le temps présent du récit, et Epone, Nemrod, Fedora, et Ashenti, dont on découvre surtout des flashs backs concernant leurs vies antérieures, du temps de l’Ancolie, leur groupe activiste politique formé en XIXe siècle. On se retrouve alors régulièrement plongé dans le passé, du temps de Babylone, au XIXe en Russie, et on comprend peu à peu d’où vient le petit groupe de vampires et ce qui les lie. Le roman se lit surtout comme un thriller : Nina et ses acolytes doivent fuir s’ils ne veulent pas se faire tuer par la Brigade Œcuménique, avant de se décider finalement de se mettre en chasse des Trois, ceux qui dirigent la brigade. Quant à Zéro, on suit son récit maladroit, qui distille petit bout par petit bout des indices sur ce qui se trame et sur ce que sont les vampires.

Fabien Clavel livre un puzzle aux accents bit-lit et post-apo, qu’il faut lire patiemment du début à la fin pour comprendre de quoi il retourne et surtout, comprendre la nature vampirique. J’apprécie beaucoup son écriture efficace et moderne. Le construction de ses romans est toujours un peu déroutante puisqu’ils contiennent des récits enchâssés et divers flashs backs qui, a priori, semblent gratuits, alors qu’ils donnent des indices sur le récit principal. L’auteur revisite avec Homo Vampiris le mythe du vampire de façon très scientifique et terre à terre, ce qui les rend plus humain et surtout, moins extraordinaires. Mon avis ? A lire, pour tous les amateurs de vampires !

 

Homo Vampiris, Fabien Clavel, éd. Mnémos, coll. Hélios, 2014.

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