Résumé et critique du film « Häxan : la Sorcellerie à Travers les Ages », de Benjamin Christensen (1922)

Quelques mots sur le cinéma muet :

Lorsqu’on pense aux débuts du cinéma, on aurait tendance à croire que la majorité des films n’étaient que des œuvres courtes, constituées de gags à base de chutes et de tuyaux d’arrosages défectueux. Compte tenu de ses limitations technique, le cinéma muet en noir et blanc subit une réputation injustifiée, car il suffit de se pencher ne serait-ce qu’un peu sur le sujet pour se rendre compte que des œuvres complexes, aussi bien techniquement que dans les thèmes abordés, ont vu le jour sous cette forme archaïque du média.
En effet, loin d’être uniquement constitué de comédies, le cinéma muet a fait la part belle au fantastique. Déjà, le réalisateur George Méliès, considéré comme le pionnier du cinéma, se servait d’effets spéciaux pour offrir à son public des films situés dans un monde onirique, parfois cauchemardesque, comme on peut le voir dans Le Manoir du Diable. En Allemagne, le réalisateur Friedrich Murnau s’est également attaqué au genre en adaptant le roman de Bram Stoker, Dracula, dans son célèbre film, Nosferatu.

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Extrait de Nosferatu de Friedrich Murnau (1922) (image tirée du site ecran-miroir).

Le film dont nous allons parler aujourd’hui se situe dans la lignée des films muets fantastiques que nous avons brièvement abordés. Une différence majeure existe cependant, car si la plupart de ces films étaient des œuvres de fiction, le réalisateur Benjamin Christensen avait l’ambition d’apporter à son film une part de réalité historique.

Résumé du film :

Häxan: la Sorcellerie à Travers les Âges, est une production suédo-danoise présentée comme « un exposé historique et culturel » en sept parties. Le ton « documentaire » est annoncé dès le départ, ce qui, nous le verrons plus tard, induit quelque peu le spectateur en erreur.

La première partie est effectivement constituée comme un cours, où Benjamin Christensen montre au spectateur des gravures et des manuscrits tout en pointant les détails intéressants avec un bâton, comme le ferait un professeur. Ces images représentent des esprits malins, des diables et des sorcières, et nous montrent l’évolution des superstitions des peuples primitifs à celles de la société médiévale européenne. Nous sommes également instruits sur la cosmogonie de l’homme chrétien, qui considérait la Terre au centre de l’univers, dominée par Dieu et les anges, tandis que le Diable régnait dans l’enfer en son cœur.

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L’univers selon l’homme médiéval : la Terre, entourée du Soleil et des étoiles, surmontée de Dieu et de son chœur d’anges.

Cet enfer était ce qui attendait tout pécheur s’étant laissé tenter par le Diable. Afin de nous faire comprendre à quel point la damnation éternelle était une peur bien réelle dans la société médiévale, Christensen nous montre un automate représentant les sévices infligés aux damnés, en insistant sur les détails déplaisants. Suite à cela, le réalisateur parle de la sorcière comme étant une femme ayant passé un pacte avec le Diable. Il explique sa fonction d’ensorceleuse et de préparatrice de potions avant de nous narrer le déroulement du sabbat.

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Détail de l’automate. « Observez le zèle des diablotins qui s’occupent du feu !« 

Dans la deuxième partie, les diapositives ont laissé place aux « images vivantes ». Afin de donner plus de consistance à son exposé, le réalisateur nous offre sa vision de ce qu’avait pu être la vie d’une sorcière dans l’Europe du XVe siècle. Nous pouvons la voir, dans sa baraque délabrée, ensorceler un tonneau de bière avec le doigt d’un cadavre, préparer une potion avec une grenouille vivante et donner des conseils à une femme qui souhaite rendre un moine fou d’amour pour elle.

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La cliente de la sorcière et l’objet de ses vœux. Une histoire burlesque qui n’est pas sans évoquer les fabliaux du Moyen Âge.

En parallèle, nous voyons deux hommes emporter un cadavre chez eux dans l’intention de le disséquer. Ils supplient Dieu de leur pardonner en expliquant qu’ils cherchent « simplement à découvrir l’origine de nombre de maladies graves. » Malheureusement pour eux, ils se font surprendre par une femme, qui ameute le voisinage en les traitant de sorciers.

Le réalisateur nous montre ensuite les différentes apparitions du Diable, qu’il s’agisse des visions furtives d’un prêtre ou des rêves d’une vielle femme ivre et pauvre. Mais surtout, le Diable est montré comme un séducteur, qui attire les jeunes épouses loin du lit conjugal pour les emporter dans son monde infernal.

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Le Diable (interprété par Benjamin Christensen), attirant une jeune femme dans ses bras.

Une histoire bien plus tragique nous est racontée de la troisième à la cinquième partie du film : celle des victimes de l’Inquisition.
Nous suivons l’histoire d’une jeune épouse, Anna Bokpräntan, qui croit son mari victime d’un sort. Un charlatan utilise la méthode du plomb trempé dans l’eau pour confirmer l’existence du sort. Peu après, une vieille mendiante disgracieuse, nommée Maria Vaveska, entre chez Anna pour lui demander de la nourriture. La prenant pour une sorcière, la jeune femme la dénonce aux inquisiteurs, qui finissent par l’emporter.

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La mendiante devant les juges. « Comment confesser ce que je n’ai pas fait ?« 

Sous la torture, Maria avoue avoir eu des enfants avec le Diable, s’être enduite d’un onguent magique pour assister au sabbat. Elle décrit ensuite cet événement en détail : le cannibalisme, les meurtres d’enfants, le baiser sur les fesses du Diable (qui amuse grandement les inquisiteurs), puis dénonce la mère et la sœur d’Anna Bokpräntan, qui sont à leur tour arrêtées, torturées, et livrées au bûcher.

Plus tard, un jeune inquisiteur se dit victime d’enchantement, car il a des « pensées impures ». Il dit avoir vu la jeune épouse, Anna, s’introduire dans sa chambre. Son supérieur le flagelle pour le punir de ces pensées coupables, puis lui ordonne de témoigner contre la jeune femme. Anna est donc arrêtée et emprisonnée.

Pour accélérer les aveux, l’inquisiteur lui propose la liberté en échange de son savoir magique. Anna refuse, mais l’inquisiteur lui dit que son bébé sera seul au monde si elle n’obéit pas. Désespérée, Anna essaye de lancer un sort, ce qui donne a l’inquisiteur une preuve de sa culpabilité. Elle est condamnée au bûcher.

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La vision du jeune inquisiteur.

La sixième partie est consacrée aux instruments de torture utilisés lors des séances d’interrogatoire de l’Inquisition. Jusque-là ambigus, les aveux de la vielle femme et la tentative de sortilège de la jeune épouse de l’histoire précédente deviennent davantage interprétables, comme des mensonges prononcés pour faire cesser la douleur. Il ne se contente pas de montrer les objets tels quels au spectateur, mais nous laisse imaginer le résultat sur la victime en les faisant porter à des acteurs, arrêtant la démonstration juste avant d’actionner les instruments.

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« Qu’en dites-vous ? Avec de tels accessoires, quiconque ferait probablement d’étonnants aveux.« 

Dans cette même partie, nous assistons à la possession d’une bonne sœur qui, après avoir pourtant pris soin de porter une ceinture d’épines pour expier ses fautes, se retrouve possédée par le Diable. Elle poignarde une hostie, « contamine » les autres sœurs en les rendant folles à leur tour et crache sur une statue de l’enfant Jésus devant les inquisiteurs.

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La bonne sœur provoquant la Mère supérieure.

La septième et dernière partie se distingue de ce que nous avons pu voir précédemment. Benjamin Christensen y parle de « notre époque », ou plus précisément, les années 1920. Il y compare la sorcellerie avec le mal, typiquement féminin, qu’était l’hystérie. D’après Christensen, la sorcellerie et l’hystérie avaient en commun le fait qu’elles étaient liées à des problèmes nerveux. Dans les deux cas, la victime à l’impression de se battre « contre une volonté extérieure ». Pour lui, l’hystérique est la sorcière moderne : somnambule et kleptomane, elle est comme la bonne sœur possédée. Elle voit des hommes célèbres dans sa chambre la nuit comme les femmes mariées, probablement insatisfaites, s’offraient au Diable… Elle est tout autant victime d’une société moderne qui veut l’enfermer dans un asile que d’une société médiévale qui voulait la brûler. Le propos final de Christensen se présente ainsi : même si nous savons que le Diable n’existait que dans la tête des gens, notre société est toujours aussi superstitieuse (preuve à l’appui : les séances de cartomancie et de spiritisme) et toujours impitoyable à l’égard des misérables et des femmes, dont les souffrances sont toujours passées sous silence et condamnées.

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« (…) la brave femme que nous disons hystérique, n’est-elle pas seulement solitaire et malheureuse ?« 

Analyse et interprétation :

Loin d’être un simple documentaire, Häxan est une œuvre complète qui explore la figure mythique de la sorcière avec une bienveillance insoupçonnée à l’égard de ce personnage. Au début du film, tout porte à croire que Christensen fera des « amies du Diables » les antagonistes, les mauvais éléments de la société qui s’attaquent aux bons chrétiens. Cependant, dès la deuxième partie, nous comprenons que l’intention du réalisateur est de « dédiaboliser » la sorcière, en faisant d’elle une victime de la misère et de la peur. Par conséquent, même si Häxan est présenté comme un exposé se voulant objectif, il s’agit en réalité d’une vision fantasmée de ce qu’avait pu être la vie de plusieurs sorcières présumées.

Christensen se base sur ce simple constat pour donner vie à sa vision : la peur bien réelle du Diable et de l’enfer, et les privations des désirs fondamentaux, telle que la sexualité, que cette peur engendrait, rendant les gens malheureux. Si malheureux qu’ils en sombraient parfois dans la folie, en prétextant que c’était le Diable qui guidait leurs gestes.
On peut discerner plusieurs oppositions : tout d’abord, celle entre les inquisiteurs et les gens du peuple. Ces gardiens de la foi sont montrés comme ayant droit de vie et de mort sur les accusés, car ils œuvraient au nom de Dieu. Cependant, comme nous l’avons vu, leur but n’était pas de rétablir la vérité, mais de pousser les sorcières aux aveux par tous les moyens possibles, même en trichant.
Ensuite, il y a une opposition claire entre les hommes et les femmes, représentée d’une façon particulièrement limpide par le personnage du jeune inquisiteur, qui considère les femmes comme une tentation à éviter. Parce qu’il désire la jeune Anna, il l’accuse malgré lui d’être une sorcière, ce qui signe son arrêt de mort. De plus, dans toutes les scènes liées à l’Inquisition, les bourreaux sont tous des hommes, tandis que les victimes sont des femmes.

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Les juges de l’Inquisition.

Enfin, reste l’opposition, dans une scène assez brève, entre la science et la religion, au moment où nous voyons les deux chercheurs tenter de disséquer le cadavre. Le parti pris de Christensen en leur faveur est évident, car il montre les chercheurs comme des hommes pieux, qui sont conscients de la dangerosité de leur geste, mais décident de l’accomplir pour le bien de l’humanité. Malheureusement, l’Église et ses adeptes invalident leurs recherches, qu’ils prennent pour de la « curiosité malsaine ».

Benjamin Christensen a donc fait de Häxan un plaidoyer pour la sorcière, notamment en comparant sa recherche du plaisir au culte de la souffrance des inquisiteurs et des bonnes sœurs, qui passent leur temps à se torturer eux-mêmes à cause de simples pensées. Il montre également que le sabbat tant redouté n’existait finalement que dans les déclarations délirantes arrachées sous la torture. Les sorcières n’étaient que de simples femmes, perçues comme dérangeantes par leur laideur ou leur beauté excessive. Christensen montre l’injustice autour de telles accusations et a par la suite qualifié la chasse aux sorcières comme « l’une des catastrophes majeures de l’humanité. » [1] . Dans le film, il déclare que 8 millions de personnes ont été tuées durant cette période. Il n’est donc pas exagéré de parler ici de génocide, voir de gynocide, car nous pouvons supposer que la majorité des victimes étaient des femmes.

Outre le constat quelque peu déprimant que Häxan nous offre, il propose néanmoins une expérience artistique d’une très grande qualité et cela pour plusieurs raisons. Tout d’abord, parce que son réalisateur ne s’est aucunement soucié de la censure vis-à-vis de la nudité, de l’imagerie sexuelle et violente (parfois les deux mélangés, les scènes de flagellations étant teintées d’un sado-masochisme difficile à ignorer), ce qui donne d’avantage de force au traitement d’un thème déjà extrême dans sa violence systémique.
D’autre part, tout comme le faisaient les réalisateurs du mouvement expressionniste, Christensen utilise les visages déformés par la peur, la tristesse et le rire, pour provoquer chez le spectateur une émotion d’une violence égale. De ce fait, nous pouvons faire preuve davantage d’empathie envers les « sorcières », et craindre les inquisiteurs responsables de leurs souffrances.

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Gros plan sur le visage d’un inquisiteur, riant des descriptions du sabbat.

Enfin, une grande part de la qualité visuelle du film trouve racine dans la scène de sabbat, racontée par la vieille mendiante. Benjamin Christensen, le dircteur de la photographie Johan Ankerstjeme et le décorateur Richard Lovuw sont parvenus à restituer l’obscénité et le caractère profondément onirique de cette rencontre avec le Diable, d’une manière qui évoque les représentations en peinture de Salvator Rosa ou de Francisco de Goya. On y voit les sorcières se délecter d’enfants non baptisés, de cadavres de potence, entourées de démons lubriques qui manifestent leurs intentions en barattant du beurre frénétiquement, tandis qu’un squelette de cheval et d’autres créatures improbables parcourent ces diverses scènes, le tout à grand renfort d’effets spéciaux et de costumes, certes risibles de nos jours, mais qui demeurent efficaces pour un film de cette époque.

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Les sorcières se rendant au sabbat sous l’œil attentif de deux gardiens.
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Le sacrifice d’un nouveau né.

De façon générale, Häxan est un film fascinant, atypique, qui va a l’encontre de ce que l’on attend de lui. Il est rare de voir un réalisateur se ranger du coté d’un personnage, reconnu universellement comme la servante du mal, pour présenter son point de vue, qui se trouve être celle de la victime de la colère arbitraire d’une Église et d’une société au sens large faisant preuve d’animosité à l’égard des femmes. Il est également agréable de constater que Christensen à pris beaucoup de plaisir à réaliser son film: il n’hésite pas à se rendre grotesque sous les traits d’un Diable à la langue pendante, et considère visiblement ses actrices principales avec affection et respect au point de briser le quatrième mur pour pouvoir nous parler d’elles. Nous conseillons vivement cette experience à tous ceux désirant s’informer sur les origines de la sorcellerie d’une manière intelligente, distrayante et émouvante. Ce ne sera sans doute pas une source académique, mais elle aura au moins le mérite d’évacuer quelques idées préconçues.

 

 


Notes :

[1] Cette déclaration est tirée d’un discours prononcé lors d’une présentation de la réédition de Häxan, en 1941 (disponible dans les bonus du DVD cité ci-dessous).


Sources :

« Häxan » sous titré en français.

Christensen, Benjamin, réal. Haxan, La Sorcellerie à Travers les Ages ; 1922, Svenk Film Industri : Potemkine Films, 2011. Agnes B. DVD