Gwennyn : « Les légendes celtiques ont plein de choses à nous dire. »

Avec cinq albums à son actif, la chanteuse de pop-rock celtique Gwennyn porte fièrement les couleurs de la Bretagne en France et à l’étranger. Non seulement ses chansons, bien qu’actuelles, s’inspirent de la musique bretonne, mais cette native de Rennes chante également en breton, la langue qu’elle parlait avant même le français. Dans son dernier album, Avalon, paru en novembre 2016, elle va encore plus loin en faisant la part belle aux légendes celtiques. Un choix qui n’est pas anodin pour Gwennyn…

Digipack-gwennyn-2016 BD
Le titre du cinquième album de Gwennyn fait référence à la légende de l’île d’Avalon : au cœur de la forêt, sous un lac enchanté ou dans les profondeurs de la mer, cette île ne figure sur aucune carte mais est recherchée comme le plus précieux des talismans… On dit que la gardienne de ce lieu est une grande magicienne qui possède un chaudron dans lequel elle puise force et sagesse.

~ Pourquoi avoir choisi le sujet des légendes pour votre  album Avalon ?

Il y a quelques années, Nolwenn Leroy m’a demandé d’écrire une chanson en breton pour elle. J’ai écrit Ahès, pour son album Ô filles de l’eau, en m’inspirant de la légende de la ville d’Ys. Après, je me suis dit : et si je faisais ça pour moi aussi ? J’ai commencé sur mon album précédent, avec la chanson Tristan et Yseult par exemple. Les légendes celtiques ont plein de choses à nous dire sur notre psychologie profonde et sur notre histoire collective. C’est ce que je raconte dans les paroles de mon cinquième album, Avalon, qui leur est consacré.

~ D’où viennent ces légendes ?

Ce sont de très vieilles légendes, qui datent de bien avant Jésus-Christ, mais elles ont été écrites pour la première fois au XIIe siècle par Chrétien de Troyes, par exemple celle de Tristan et Yseult, et il en a fait un livre qui a eu beaucoup de succès à l’époque médiévale. C’était avant l’imprimerie, mais les gens se le transmettaient, tout le monde le voulait, l’intelligentsia européenne se l’arrachait : c’était un best-seller de l’époque.
Et maintenant, ça fait dix siècles qu’on entend parler de Tristan et Yseult et de leur amour impossible. Toute la légende se passe en Bretagne, en Cornouailles, en Irlande et en Écosse, mais les gens se la sont appropriée en Europe, aux États-Unis, on en a fait des livres, des poèmes… Ça a fait le tour du monde au moins quinze fois ! L’histoire de Roméo et Juliette est venue bien après.
Les légendes sont des recettes qui marchent super bien car elles parlent de nos psychologies profondes. Il y en aura toujours. Dans deux cents ans, on parlera d’un amour impossible et ça marchera toujours.

~ En tant que Bretonne, vous leur accordez une importance particulière ?

Ma grand-mère me les a racontées pendant toute mon enfance. Pour moi, les légendes bretonnes, comme celle de la ville d’Ys, c’est l’Histoire. Il n’y a pas vraiment de frontière entre la vraie Histoire et les légendes. C’est typiquement celtique : l’imaginaire et la réalité se confondent, on ne sait plus ce qui est vrai ou pas.

~ Que disent les légendes à propos de l’histoire de la Bretagne ?

Gwennyn HDC84362 © Eric Legret
Crédit photo : Eric Legret

Ces légendes parlent beaucoup des femmes par exemple.
Dans la tradition celtique, aux IVe et Ve siècle, les femmes pouvaient être avocates, juges, maires, elles pouvaient hériter… Les responsabilités sociales leur incombaient autant qu’aux hommes. Puis, la Bretagne a été rattachée à la France et la société n’a plus permis aux femmes de garder ces responsabilités. Mais dans l’attitude de la société bretonne, les femmes ont conservé du pouvoir : c’est ce qu’on appelle le matriarcat breton. Ce sont les traces de ce pouvoir, exprimé non plus en société mais au sein des familles.
Dans toutes les légendes celtiques, on parle toujours de fées, de sorcières, de magiciennes… de toutes ces femmes qui sont puissantes mais qui sont mises en dehors de la société. Une femme qui a du pouvoir, ce n’est pas normal, c’est inquiétant, on la met loin. Elles ont été écartées, mais elles ont conservé un pouvoir. Dans notre inconscient collectif, c’est notre histoire en fait ! C’est notre héritage.
Ces légendes, ce qu’elles nous disent, c’est que les femmes, avant, pouvaient faire beaucoup de choses. C’est seulement en train de revenir aujourd’hui.

~ De quelle façon avez-vous apporté votre touche personnelle à ces légendes célèbres ?

Le rôle des artistes, c’est de reformuler ces légendes qui nous fascinent.
Il n’est pas question pour moi de raconter des légendes dans mes chansons si elles n’ont pas de rapport avec mon histoire. J’ai un besoin vital d’écrire mes propres chansons, qui parlent de choses réellement vécues, et dans lesquelles passent des émotions. Je ne pourrais pas chanter du Barbara par exemple, parce que ce n’est pas ce que j’ai vécu. Je ne suis pas là pour faire des kilomètres de chansons. C’est comme quand on a des enfants : chaque chanson est importante.
J’ai donc fait s’épouser des légendes avec des émotions que j’avais.
Souvent, ça part d’un sentiment profond. Par exemple, une de mes amies s’est un jour engouffrée dans un amour impossible, c’était une folie furieuse et c’est ce qui m’a donné envie d’écrire une chanson sur Tristan et Yseult, avec mes propres sensations. J’ai trouvé les mots pour parler à la place d’Yseult, c’est ce qui rend ma chanson authentique. J’ai associé l’histoire de mon amie à une histoire plus grande, universelle.
C’est ma manière de reformuler une vieille légende pour la ré-actualiser. Je poétise une émotion personnelle.


En savoir plus :

Site Internet

La femme dans le miroir de Thanh-Van Tran-Nhut, entre poésie et érudition.

J’ai une liste, qui s’allonge de jouFullSizeRender (1)r en jour, sur laquelle je note tous les titres de livre dont je voudrais faire l’acquisition. De temps, je me fais un petit plaisir et j’en achète un. Et puis parfois, je laisse le hasard me guider.

C’est ce qui est arrivé dans la Libr’Abri de Moncontour. Peu de chances que vous connaissiez cette librairie bien particulière, mais vous connaissez sans doute Moncontour, de nom au moins, qui a été élu plus beau village de France. Je n’habite pas très loin de Moncontour et j’y passe de temps à autre. Mon endroit préféré dans ce village breton, c’est la Libr’Abri, un endroit magique, de la taille d’un petit commerce, dans lequel s’entassent des centaines de livres sur des étagères, des tables, sur le sol parfois. Il y a de tout : des romans, des livres pour enfants, des livres d’Histoire, des guides de voyage ou des recueils de recettes. Le lieu est ouvert au public. On peut s’asseoir dans un fauteuil pour lire sur place, emprunter un livre et le ramener plus tard, le prendre tout simplement, ou en laisser d’autres à la place. C’est un endroit où le lecteur est libre. C’est un endroit où je perds un peu la tête quand j’entre. Mon regard survole les tranches des livres pour dénicher celui qui fera bondir mon cœur. Parfois c’est un auteur que je connais et d’autres fois, je laisse place à la découverte quand un titre m’interpelle.

Ce jour-là, je n’avais pas beaucoup de temps, pas assez en tout cas pour lire dix résumés avant de me décider, mais un titre m’a interpellée : La femme dans le miroir. Je m’en suis saisi à tout hasard, et j’ai su que le destin existait. Ce livre-là était juste fait pour moi, qui aime à la fois la littérature et la peinture, et notamment la peinture hollandaise du XVIIe siècle. Voilà ce que disait la quatrième de couverture :

« La galerie d’art où s’expose une série de vanités était faite pour Adrien : sa mélancolie de jeune veuf y trouve un écho morbide. Et une obsession : deux toiles d’un maître hollandais du XVIIe siècle, dont le modèle féminin figure, trois cents ans plus tard, dans le tableau d’un peintre suisse… Coïncidence ? Adrien est persuadé qu’il s’agit de la même femme à la présomptueuse beauté, et pourtant cela ne se peut. Emporté par son idée fixe, il scrute les toiles, analyse leurs pigments, interroge les alchimistes, traque sans cesse les secrets de ces œuvres. La passion, à nouveau, le consume. La femme des peintres, dans son éternel défi à la mort, l’appelle à ses côtés… »

Si je vous raconte tout ça, c’est pour que vous compreniez bien mon état d’esprit en ouvrant ce livre. Le livre n’était pas bien gros mais je m’attendais à quelques heures de lecture passionnantes.

Ai-je été satisfaite ? Et bien pas tout à fait.

L’idée était bonne, l’histoire était, ou aurait en tout cas pu être, envoûtante, et j’ai appris plein de choses, car si j’aime beaucoup l’art, et notamment la peinture, je n’ai pas spécifiquement étudié l’Histoire de l’art, j’ai donc encore beaucoup de choses à apprendre dans ce domaine.

Mais…

L’auteur, Thanh-Van Tran-Nhut, écrit certes très bien mais, et c’est mon humble avis, elle cherche trop à le montrer. Ses phrasés poétiques sont parfois de vrais cadeaux, il m’est arrivé de faire une pause pour noter certaines expressions qu’elle employait, comme des « grains de vide » pour désigner des bulles d’air dans un vase. Mais parfois, elle en rajoute de trop, utilisant des mots trop experts et trop spécifiques à des moments où ce n’était pas nécessaire. Résultat : il m’est arrivé de buter plusieurs fois sur des mots inconnus dans une même phrase. C’est trop. Je ne suis pas ce qu’on appelle une illettrée, je pense avoir un bon vocabulaire et je crois donc ne pas me tromper en affirmant que si je bute, une grande majorité de lecteurs butera aussi. Quelques exemples : acanthe, saxifrage, égrillard ou encore théodolite.

Je suis toujours contente d’ouvrir un dictionnaire pour découvrir ou préciser le sens d’un mot que je ne connais que trop mal voire pas du tout, mais quand je le fais cinq fois sur une même page, c’est trop.

De même, certains passages sont presque encyclopédiques. Encore une fois, on y apprend beaucoup de choses, et c’est bien, mais ces passages sont trop longs, ou mal intégrés à l’histoire, ce qui provoque un décrochage. Je n’aime pas trop décrocher d’une histoire qui me plaît donc dans ces cas-là, je lis en diagonale et finalement je loupe des choses, ce qui est un peu dommage. Mais c’est encore plus dommage pour les lecteurs assidus qui s’attardent sur chaque mot, chaque explication, et risquent ainsi de perdre le plaisir d’être aspiré par une belle histoire.

Et justement, on en voudrait plus de cette belle histoire. Je l’ai dit, le livre est court (182 pages en format livre de poche), et une grosse part est consacrée aux explications encyclopédiques dont je parle précédemment. Il reste donc fort peu de place pour le développement de l’histoire et c’est dommage car je suis gourmande et que j’en aurais voulu plus. J’aurais voulu sentir davantage la folie grandissante du personnage. Thanh-Van Tran-Nhut nous dit cette folie, mais nous ne la sentons pas, tout simplement parce que nous n’avons pas le temps. De la même façon, elle tente une incursion plutôt réussie dans l’érotisme et… oui, je l’avoue, j’en aurais voulu beaucoup plus. Érotisme et esthétisme vont bien ensemble, surtout traités avec poésie, comme sait le faire Thanh-Van Tran-Nhut, voyez plutôt par vous-mêmes :

« Tétanisé par cette vision inattendue, pris d’un désir insatiable, je fus soudain happé à l’intérieur de cette femme qui s’abandonnait. A mes oreilles rugissait un vent terrible, tandis que je m’enfonçais dans l’antre ténébreux, comme aspiré par une force sans merci. Je sentis monter en moi une vague de plaisir qui culmina dans un étourdissement total. Puis la vague reflua, entraînant avec elle des bribes de souvenirs, des paroles jadis prononcées, une partie de ma vie qui avait cessé de m’appartenir. Elle me rejeta enfin sur la grève du sommeil, assouvi mais abîmé, nu au milieu de ma mémoire déchiquetée et de ma fidélité en lambeaux. »

Alors pourquoi s’en priver ?

Jeune femme à la balance, Johannes Vermeer.

Maintenant que j’ai dit pourquoi j’avais été déçue, je voudrais quand même dire ce que j’ai aimé dans ce livre. Parce que je l’ai apprécié, même s’il n’entrera pas dans mon top 10, ni même dans mon top 50.

Ce qui m’a particulièrement plu, c’est ce curieux mélange de savoir d’un côté, et de fantastique de l’autre. Tout démarre comme une simple enquête en lien avec des œuvres d’art, des peintures que trois cents ans séparent, mais qui représenteraient apparemment la même femme. Je m’attendais à une histoire de faussaire, ou peut-être à quelque chose de moins « policier » mais malgré tout très terre à terre. Mais voilà que soudain nous quittons le réel pour pénétrer un monde dans lequel la résurrection est possible. Et nous y croyons, ou nous avons envie d’y croire en tout cas. Je n’ai bien sûr pas tenté de faire revenir mon chat à la vie en le peignant après ma lecture (et ce n’est pas seulement parce que je suis nulle en peinture, je vous vois venir), mais l’intrigue tient debout, elle est étayée par des faits scientifiques et historiques, alors oui, d’accord, on marche.

Et quand viennent s’y mêler une histoire d’amour puis finalement, l’histoire de l’emprise d’une femme sur les hommes dont elle se sert pour renaître, encore et encore, le plaisir est là, il n’y a pas de doute. Poésie et sensualité vont bien de pair et l’écriture lyrique de l’auteur est donc adaptée à l’histoire (sauf quand on se fait assommer par des mots connus des seuls académiciens, et de Thanh-Van Tran-Nhut bien sûr, mais je ne vais pas y revenir).

Le début notamment est très beau, et, en tant qu’écrivain qui aime utiliser des métaphores en lien avec la peinture, m’a donné des complexes. En voici un extrait afin que vous puissiez appréciez de vous-mêmes :

« Les couleurs se sont mises à fondre. Le bleu des murs s’est affadi, tirant vers cette teinte que prend la brume au crépuscule. Ensuite, les plis jaunes des draps se sont mués en ondulations blêmes. Tes lèvres sont devenues rosâtres, presque livides, et ta peau a perdu sa carnation chaude, glissant vers le lacté puis le crayeux, à mesure que la lumière faiblissait. J’ai regardé les nuances s’évaporer doucement, révélant la nudité de chaque courbe et la finesse de chaque trait. Les yeux rivés sur ton corps étendu à côté d’un bouquet de roses effeuillées et d’une horloge aux bras figés, j’ai pensé à ces natures mortes dont les détails saisissants de précision subliment la réalité, tout en altérant son inaltérable immobilité. »

C’est donc une lecture en demi-teintes mais que je ne regrette cependant pas. J’ai passé quelques beaux moments en compagnie d’Adrien et de son obsession, j’ai enrichi ma culture personnelle et j’ai apprécié le style poétique de l’auteur, malgré ses regrettables lourdeurs. Si comme moi vous aimez l’art et la peinture et que l’histoire vous intrigue, je vous le conseille donc malgré tout. Le livre n’est pas très long et vaut la peine qu’on lui consacre quelques heures, ne serait-ce que par curiosité même si, vous êtes prévenus, ce ne sera pas LE livre du siècle.

Et si vous l’avez lu aussi, je serais très curieuse d’avoir votre opinion !

 

La femme dans le miroir, Thanh-Van Tran-Nhut, éd. Pocket, 2011.

Jos Van de Ven : « J’espère que mes peintures ouvrent une fenêtre »

Le château de Bogard, dans les Côtes d’Armor, abrite entre ses murs l’atelier de Jos Van de Ven, un artiste-peintre hollandais dont le travail a été salué par divers prix et distinctions, notamment une médaille d’or au salon Art en Capital au Grand Palais de Paris. C’est notamment ici, dans ce château classé monument historique, que plus de trois cents élèves ont déjà pu profiter de son enseignement, mais c’est avant tout son lieu privilégié de création, là où les couleurs prennent vie sous ses coups de pinceaux assurés.

Au premier coup d’œil aux tableaux de Jos Van de Ven, on reconnaît la technique et la précision des grands maîtres hollandais du XVIIe siècle. Mais à mieux y regarder, ses toiles recèlent de nombreuses surprises, tels des objets en lévitation au milieu d’une nature morte de style classique, qui intriguent et éveillent la curiosité. Jos Van de Ven a répondu à nos questions, acceptant de soulever le voile sur les mystères de sa peinture.

light weight
Poids léger (70 x 70 cm – 2016)

~ Qu’est-ce qui vous a mis sur le chemin de la peinture ?

Dans la maison de mes parents, dans le sud des Pays-Bas, il y avait deux portraits de mes arrières-grands-parents dans le style de Rembrandt. Je les regardais beaucoup. Ce fut mon premier contact avec la peinture. C’est tout naturellement que j’ai voulu essayer à mon tour. Au début, j’étais surtout influencé par les impressionnistes français. J’ai remporté mon premier prix pour une de mes peintures alors que j’avais 19 ans et que j’étais engagé dans les Marines. Par la suite je ne me suis jamais éloigné très longtemps de mes pinceaux, mais c’est seulement vers 50 ans et après m’être beaucoup cherché que j’ai décidé de m’y consacrer pleinement.

jos van de ven peintre
Jos Van de Ven dans son atelier au château de Bogard, dans les Côtes d’Armor.

~ Vos tableaux flirtent souvent avec le surréalisme, d’où vient cette tendance ?

Free spirit
Esprit libre (55 x 46 cm – 2012)

Quand j’avais 23 ans, j’ai rencontré Salvador Dalí et à partir de là, j’ai commencé à m’intéresser au surréalisme qui a ensuite toujours influencé mes tableaux. Même les plus classiques contiennent une touche de surréalisme pour interpeller l’observateur.

J’ai aussi étudié la philosophie, ce qui m’a amené à me poser beaucoup de questions sur ma pratique artistique : pourquoi est-ce que j’avais envie de peindre ? Qu’est-ce que je voulais peindre ? Et surtout, qu’est-ce que je voulais dire ainsi ? Ce sont des questions que beaucoup d’artistes se posent, que ce soient des peintres, des écrivains, des acteurs ou des musiciens.

J’ai compris qu’en peignant, je pouvais dire et montrer beaucoup plus de choses qu’avec des mots. J’ai réalisé qu’une grande partie de la vie est faite de mystère. Nous ne savons pas tout. Nous en savons un peu sur le monde matériel dans lequel nous avons tendance à nous enliser, mais ce n’est pas tout ce qu’il y a. Avec la peinture, j’ai appris que la fantaisie et l’imagination n’avaient en fait aucune limite. Nous pouvons créer n’importe quel monde ou univers, en fonction de nos envies. Lorsque j’ai réalisé cela, j’ai commencé à manifester une volonté de non-conformisme. Je ne voulais plus adhérer à tout ce que je voyais, à tout ce que j’entendais. Nous vivons dans un monde libre, même si certains peuvent croire le contraire, dans lequel nous pouvons penser tout ce que nous voulons. A partir de ce moment, j’ai commencé à chercher une façon de peindre mais aussi des sujets de peinture qui pourraient montrer une limite entre réalité et fiction.

Dalí utilisait ses rêves et des paysages imaginaires pour montrer qu’il y a d’autres réalités. De mon côté je représente souvent des objets en lévitation. C’est ma façon d’être en désaccord avec l’univers physique et de montrer que la vie ne devrait pas être prise trop au sérieux.

 

 

~ Pourquoi vous être alors orienté vers les techniques très classiques des maîtres hollandais du XVIIe siècle ?

jfalp
Fille à la perle revisité  (46 x 55 cm – 2014)

Après m’être fait ces réflexions, j’ai cherché le moyen d’exprimer tout ce que je voulais dire avec mon art et j’ai commencé à étudier les techniques des maîtres hollandais du XVIIe siècle sous la tutelle du peintre hollandais Cornelis Le Mair. Je voulais savoir comment utiliser correctement les matériaux, les pigments, les pinceaux, les médiums… avant de faire quoi que ce soit d’autre, quitte à me diriger ensuite vers un autre style. C’était très important pour moi de maîtriser parfaitement les techniques dans un premier temps. Ensuite je pourrais être libre et aborder tous les sujets que je voudrais.

Grâce à ce savoir-faire, j’ai pu expérimenter quantité d’approches et de matériels différents. J’ai réalisé que ces techniques traditionnelles étaient presque perdues à cette époque car les écoles d’art ne les enseignaient plus, alors qu’elles sont fondamentales ! Pendant une période, j’ai fait beaucoup de copies de Vermeer, Rembrandt ou De Vinci. Ce fut une excellente école et une période pleine de découvertes.

lichtspel.R - 2013 - 89 x 116 cm
Symphonie 1 (130 x 97 cm – 2015)

~ Qu’avez vous principalement appris en étudiant ces techniques ?

J’ai appris l’importance de la précision du geste, l’expression de la matière, l’harmonie des couleurs, mais surtout l’utilisation de la lumière naturelle. Dans son atelier, côté nord de sa maison à Amsterdam, Rembrandt éclairait ses sujets avec la lumière naturelle d’une immense fenêtre qui possédait une dizaine de petits volets. Selon la source et la quantité de lumière nécessaire, il ouvrait certains volets et laissait les autres fermés. Vermeer utilisait aussi la lumière naturelle. C’est aussi ce que je fais en utilisant une seule fenêtre, côté nord de mon atelier, qui laisse entrer une lumière douce et uniforme.

Un des buts principaux pour un artiste est probablement de faire en sorte que sa peinture prenne vie, qu’elle puisse communiquer. Et pour moi, cette vie se crée avec la lumière. Mais c’est un vrai défi de créer de la lumière avec seulement un peu de peinture…
Mon travail est un jeu entre la lumière et les ombres.

Airy leaf
Envolé (46 x 55 cm – 2015)

~ Vous avez peint des paysages, des portraits, mais les natures mortes sont finalement devenues votre domaine de prédilection. Pourquoi ?

Je n’aime pas trop le terme français de nature morte. Je lui préfère son équivalent anglais : still life, vie silencieuse. Il n’y a peut-être pas de mouvement dans mes tableaux, mais ils sont vivants. Les objets que je peins sont justement un prétexte pour montrer que la vie est partout, pas seulement dans l’homme et la nature.

rhapsodie en orange
Rhapsodie en orange (80 x 65 cm – 2017)

J’admire beaucoup Willem Kalf et le grand raffinement de ses natures mortes. On ne sait pas grand chose de lui, mais les quelques œuvres qu’il a laissées sont au-dessus de tout. Beaucoup de peintres, à cette époque, étaient sollicités pour peindre des natures mortes pour la bourgeoisie hollandaise, qui voulait montrer toutes les richesses qu’elle possédait. Les techniques d’expression de la matière viennent de cette période. Les artistes ont appris à peindre le verre, l’ivoire, l’argent, le cuivre, l’étain, etc. Ce n’était pas facile et finalement, cela devint un but artistique en lui-même. Willem Kalf l’a atteint avec brio, mais son plus grand plaisir était de toute évidence de peindre l’ordinaire, une approche que j’aime aussi.

Personne n'est parfait
Personne n’est parfait (50 x 50 cm – 2015)

Dans mes peintures, les objets ont souvent des défauts. Ils ne sont pas parfaits. La perfection n’est pas intéressante à peindre, c’est la fin du jeu. La perfection n’est pas le but, car quand on aspire à une peinture techniquement parfaite, elle devient souvent imparfaite artistiquement parlant, dans sa communication. Trop de technique peut détruire l’esprit de l’œuvre. Une de mes peintures représente trois poivrons : un rouge, un jaune, et un bleu. Son titre est Personne n’est parfait.

J’espère que mes peintures ouvrent une fenêtre pour ceux qui veulent regarder au-delà des apparences.

~ Votre façon de peindre n’a cessé d’évoluer tout au long de votre vie, pensez-vous avoir finalement atteint ce que vous recherchiez ?

Mon travail évolue toujours, même maintenant. Récemment encore j’utilisais des objets plus sophistiqués pour donner de l’élégance et de l’harmonie à mes peintures, mais à présent je me concentre sur des sujets et des compositions plus sobres, avec beaucoup de blanc. Mon but est de sublimer l’essentiel. Je le poursuis toujours.

Etude en blanc
Etude en blanc (60 x 60 cm – 2017)

 

 

* * *

 

En savoir plus :

Site Internet 

Wikipédia

Galerie DDG (Paris)

Page Twitter