Deux rituels d’inspiration scandinave à destination des tireuses et des tireurs de runes d’aujourd’hui

Introduction

Dans le paganisme scandinave, les runes sont des caractères éminemment chamaniques : c’est par elles que s’exprime, sous forme écrite et cryptique, la connaissance des choses cachées que seuls acquièrent les initiés au cours de leurs voyages spirituels chez les morts, les dieux et les êtres archaïques, aussi vieux ou presque que le monde lui-même. Elles sont associées à Ódinn, dieu suprême du panthéon nordique qui possède également toutes les caractéristiques du chaman. Ainsi traverse-t-il les dimensions en quête de savoirs secrets, chevauchant Sleipnir, son cheval à huit pattes, ou prenant forme animale, et préside-t-il aux extases en tout genre1.

Dans son excellent ouvrage l‘Edda poétique, Régis Boyer écrit au sujet des runes :

« Elles sont inséparables de toute opération à caractère tant soit peu magique. Leur origine pangermanique semble ne pas faire de doute et les plus anciennes que nous connaissons remontent au IIIe siècle après Jésus-Christ. L’alphabet futhark [autre nom de l’alphabet runique] est ainsi appelé du nom des six premières runes. […] On a établi que leur enseignement retrouvait non seulement les méthodes des chamans de Sibérie, mais encore les mystères des Grecs ou des Irlandais d’autrefois. Nous touchons ici au fond sacré de toute science écrite dont la connaissance, comme le fait remarquer Lévi-Strauss, à la fois isole de la communauté l’initié et lui confère une redoutable supériorité. Ce n’est pas dire expressément, par là, que les runes soient, par définition, de nature magique. Comme l’a fort bien établi Lucien Musset [dans son Introduction à la runologie] après plusieurs autres chercheurs, les runes sont une écriture comme une autre, apte à traduire des messages de toutes sortes, mais aux origines, sans doute, elles servirent surtout des propos magiques, et on leur a certainement attribué des pouvoirs fantastiques. »2

Leur utilisation semblait impliquer un certain nombre d’opérations que récapitule la strophe 144 des Hávamál (Les dits du très haut, ceux d’Ódinn, poème sacré de l’Edda poétique) à travers une suite de questions :

« Sais-tu comment il faut tailler ? [graver la rune dans le bois ou la pierre]
Sais-tu comment il faut interpréter ? [leur sens]
Sais-tu comment il faut teindre ? [la rune une fois gravée, on dit que cela devait être fait avec du sang]
Sais-tu comment il faut éprouver ? [leur pouvoir]
Sais-tu comment il faut demander ? [prier]
Sais-tu comment il faut sacrifier ?
Sais-tu comment il faut offrir ?
Sais-tu comment il faut immoler ? [Pour les trois derniers vers : que faut-il offrir en sacrifice et comment en échange de leur magie] »3

Si l’on en croit le chant VI des Hávamál, quiconque maîtrisait ces opérations pouvait ainsi déchaîner des pouvoirs aussi divers qu’aider « dans les procès et les chagrins/ Et les dures détresses », « mettre à mal [les] ennemis », faire en sorte que « fers (…) tombent des pieds/ Et liens des bras », arrêter « un trait volant parmi le peuple », contrer et renvoyer ses maléfices à « qui (…) voue au malheur », éteindre « la haute flamme » d’un incendie, « où que s’enfle la haine » l’apaiser, mettre « toute la mer en repos » quand la tempête l’agite, égarer des « sorcières / [Chevauchant] par les airs », apporter la victoire au combat à « des amis de toujours », faire revenir à lui et parler « un cadavre de pendu », conférer l’immunité à « un jeune homme », procurer la science « des Ases et des Alfes », donner « la force aux Ases/ Aux Alfes, le renom/ La clairvoyance à Hroptatýr [Ódinn] » et « de la femme sage/ (…) obtenir amour et liesse »4. Avec le temps, beaucoup de savoirs runiques se sont perdus, et ces utilisations magiques anciennes des runes ont fini par tomber en désuétude. De nos jours, l’alphabet futhark est presque exclusivement associé à la voyance, constituant, avec le tarot, l’un des principaux médias divinatoires.

Il y a quelque temps déjà, à l’occasion d’une séance de tirage de runes promise à une amie, je me suis mis en tête de mettre au point deux petits rituels personnalisés, en puisant dans la tradition païenne scandinave. Je me disais qu’ainsi, ma divination contemporaine renouerait symboliquement avec les racines perdues de la pratique runique et pourrait, peut-être, se reconnecter aux forces anciennes qui présidaient originellement à ce type de magie. J’avais notamment à cœur d’intégrer dans ces rituels certaines strophes tirées de poèmes sacrés de l’Edda poétique, considérant, d’une part, la poésie en général comme un excellent canal pour concentrer et libérer des énergies magiques, et sentant par ailleurs dans ces textes, à la beauté ancienne et ésotérique, sommeiller ces puissances païennes que je souhaitais réveiller.

Aujourd’hui, après des expérimentations concluantes, l’envie m’est venue de faire sortir ces rituels de la pénombre de mon grimoire et de les partager avec vous. En espérant qu’ils pourront inspirer, ou servir tels quels, les apprentis devins autant que les expérimentés et faire rêver les autres.

Photographie par Sawsane Kacher-Pfihl/Rhapsodos.

I – Rituel de consécration des runes

De manière générale, consacrer un objet revient à lui faire perdre son caractère profane, à le sacraliser en vue d’un usage strictement magique. C’est aussi un acte par lequel la sorcière ou le sorcier apprivoise son matériel, tisse un lien personnel avec lui ; aussi se pratique-t-il seul ou éventuellement avec une personne de confiance, susceptible de symboliser une partie de vous-même.

Pour consacrer vos runes comme suit, vous aurez besoin :

  • Du jeu de runes à consacrer ;

  • De sel [symbolise l’élément terre] ;

  • D’un bâtonnet d’encens [symbolise l’élément air] (Le choix de la fragrance est laissé à votre discrétion. Chaque fragrance a sa symbolique propre et canalise ainsi des énergies magiques différentes. L’encens de myrrhe me paraît ici être une option intéressante : il possède des vertus purifiantes et favorise les activités spirituelles impliquant une certaine concentration comme la voyance runique. Privilégiez les produits naturels) ;

  • D’une bougie [symbolise l’élément feu] (Le choix de la couleur est laissé à votre discrétion. Comme pour les fragrances des encens, chaque couleur a sa symbolique propre et canalise ainsi des énergies magiques différentes. En cas de doute ou d’indifférence, optez pour une bougie blanche, polyvalente. Privilégiez les produits naturels.) ;

  • D’une coupe ou d’un récipient contenant de l’eau [symbolise l’élément eau] ;

  • D’un pentacle [symbolise l’esprit et sa symbiose avec la matière (tout ce qui est issu des interactions entre les quatre éléments et notamment de leurs mélanges)] ;

  • D’un athamé (poignard rituel) ou d’une baguette préalablement consacré.e. Si vous ne possédez ni l’un ni l’autre, votre main préférentielle, préalablement lavée à l’eau et au sel, fera l’affaire ;

  • D’une coupe ou d’un récipient contenant de la bière [symbolise le savoir poétique et magique détenu par Ódinn dans la mythologie scandinave] ;

  • D’un tambour chamanique ;

  • D’un lacet ou d’une cordelette assez long.ue pour être attaché.e autour de votre cou.

  1. Placez sur une surface quelconque, qui vous servira d’autel, le sel au nord, l’encens à l’est, la bougie au sud, l’eau à l’ouest et le pentacle au centre. Posez votre jeu de runes sur le pentacle et, à côté, la coupe ou le récipient contenant la bière ainsi que le lacet ou la cordelette.

  2. Tracez un cercle invisible (avec la pointe de l’athamé, le bout de la baguette ou votre main préférentielle, dans le sens inverse des aiguilles d’une montre) ayant le pentacle pour centre et un rayon d’un peu plus d’un mètre. Si vous le souhaitez, vous pouvez préalablement matérialiser physiquement votre cercle (avec des éléments naturels, une craie, une corde, etc.), mais cela ne vous dispense en aucun cas de tracer le cercle invisible. Tous les participants et toutes les participantes, ainsi que tous les objets utiles au rituel, doivent se trouver à l’intérieur du cercle au moment de son tracé et y rester jusqu’au moment de son effacement (il s’agit d’une « safe zone » au sein de laquelle seules les énergies convoquées seront admises, les autres étant bannies à l’extérieur). En traçant, psalmodiez ou chantez vos propres formules ou celle-ci :

    Ce cercle au sein du cercle
    Monde au milieu du monde
    J’incante en le traçant
    L’emprunte et puis le rends

    Summon, photographie par NebelViolet.
  1. Placez la pointe de votre athamé, le bout de votre baguette ou votre main préférentielle sur le jeu de runes et invoquez les éléments à l’aide de vos propres formules ou en vous servant de celle-ci :

Par la terre et par l’eau
Par l’air et par le feu
Entendez mon vœu
Sources de vie et d’agonie
Sources du jour et de la nuit
Sources d’esprit
Je vous invoque ici
Infusez votre magie

  1. Utilisez le tambour chamanique pour accompagner la récitation des strophes suivantes, tirées des Sigrdrífumál (Les dits de Sigrdrífa, strophes 13 à 19) :

Il te faut connaître les runes de l’esprit
Si tu veux en sagesse
Quiconque surpasser ;
Les interpréta,
Les grava,
Les conçut Hroptr5
De cette humeur
Qui avait filtré
Du crâne de Heiddraupnir
Et de la corne de Hoddrofnir.

Sur les falaises il se tenait
Avec les tranchants de Brimir6,
Avait un heaume sur la tête ;
Alors la savante tête de Mímir7
Parla pour la première fois,
Et énonça les lettres véridiques8.

Il les dit gravées sur l’écu
Qui se tient devant le dieu brillant9
Sur l’oreille d’Árvakr
Et sur le sabot d’Alsvinnr10
Sur la roue qui tournoie11
Sous le char de Rungnir12
Sur les dents de Sleipnir13
Et sur les chaînes du traîneau

[Boire une gorgée de bière]

Sur la patte de l’ours
Et sur la langue de Bragi14
Sur la griffe du loup
Et sur le bec de l’aigle,
Sur les ailes sanglantes
Et sur la tête du pont,
Sur la paume de délivrance15
Et sur les traces de réconfort,

[Boire une gorgée de bière]

Sur le verre et sur l’or,
Sur les signes tutélaires16
Dans le vin, le moût de bière
Et les lits de repos,
Sur la pointe de Gungnir17
Et sur le poitrail de Grani18
Sur l’ongle de la Norne19
Et sur le bec du hibou.

[Boire une gorgée de bière]

Toutes furet grattées
De celles qui étaient gravées,
À l’hydromel sacré mêlées
Et largement diffusées ;
Elles se trouvent chez les Ases,
Elles se trouvent chez les Alfes,
Certaines parmi les sages Vanes,
Certaines chez les humains.

[Boire une gorgée de bière]

Ce sont les runes gravées sur le bouleau,
Ce sont les runes de délivrance
Et toutes les runes de bière,
Et les suprêmes runes de puissance,
Pour qui sait sans erreur
Et sans adultération
S’en servir comme de talisman ;
Jouis-en si tu les appris,
Jusqu’à ce que les Puissances s’entre-déchirent !20

[Boire le reste de la bière]

  1. Effacez le cercle (avec la pointe de l’athamé, le bout de la baguette ou votre main préférentielle, dans le sens des aiguilles d’une montre). En l’effaçant, psalmodiez ou chantez vos propres formules ou celle-ci :

Ce cercle au sein du cercle
Monde au milieu du monde
J’incante en l’effaçant
L’emprunte et puis le rends

  1. Pendant les neufs nuits suivantes, dormez avec le lacet ou la cordelette noué.e autour de votre cou et votre jeu de runes à vos pieds. Il s’agit ici de reproduire symboliquement l’initiation chamanique par laquelle Ódinn est lui-même passé avant d’obtenir la maîtrise des runes. Chaque soir, avant d’attacher le lacet ou la cordelette autour de votre cou, récitez la strophe 138 des Hávamál (Les dits du très haut, ceux d’ Ódinn) :

    Je sais que je pendis
    À l’arbre battu des vents
    Neuf nuits pleines,
    Navré d’une lance
    Et donné à Ódinn
    Moi-même à moi-même donné,
    – À cet arbre
    Dont nul ne sait
    D’où proviennent les racines.

  2. Le lendemain de la neuvième nuit, ramassez votre jeu de runes. Il est désormais consacré, lié à vous par d’anciennes énergies païennes et prêt à servir.

Odin, tableau par Dislodge.

II – Rituel de tirage des runes

Ce petit rituel sert à convoquer et à concentrer les énergies odiniques : celles qui apportent au devin la prescience et la clairvoyance nécessaires à l’interprétation inspirée des runes. Il convient pour n’importe quel type de tirage.

  1. Avant de tirer les runes, le ou la devin.eresse (vous) et le questionneur ou la questionneuse s’installent face à face, le sac de runes entre eux. Le ou la devin.eresse pose sa main préférentielle sur le sac de runes et le questionneur ou la questionneuse pose sa main préférentielle sur celle du ou de la devin.eresse. Ils récitent à tour de rôle des vers issus des strophes 28 et 29 de la Völuspá (La Prédiction de la prophétesse) :

    Devin : Je sais bien, Ódinn,
    Où tu as caché ton œil :
    Dans le glorieux puits de Mímir21.
    Mímir boit l’hydromel
    Chaque matin
    Dans le gage de Valfödr22

Questionneur : En savez-vous davantage ? – ou quoi ?

Devin : Le père des armées choisit pour [moi]
Anneaux et colliers,
[J’obtiens] sagesse, clairvoyance
Et magique science ;
[Je vois] toujours plus loin
Dans l’étendue des mondes

Questionneur : En savez-vous davantage ? – ou quoi ?

  1. Là-dessus, le questionneur ou la questionneuse pose sa question s’il y a lieu (tout dépend du type de tirage) et tire au hasard dans le sac un certain nombre de runes (tout dépend aussi du type de tirage), qu’il ou elle garde dans sa main fermée. Le ou la devin.eresse pose sa main sur celle du questionneur ou de la questionneuse et récite ces trois vers tirés de la strophe 139 des Hávamál :

Je ramassai les runes,
Hurlant, les ramassai,
De là, retombai.

  1. Le ou la devin.eresse retire ensuite sa main et le questionneur ou la questionneuse laisse tomber ou dépose les runes de la manière qui convient (tout dépend du type de tirage). Il ne reste plus qu’à les interpréter.

Concernant les types de tirage, vous trouverez de nombreuses procédures différentes (sur internet notamment), plus ou moins complexes et plus ou moins adaptées à tel ou tel type d’interrogation. N’hésitez pas à en expérimenter plusieurs et à retenir celles qui vous conviennent le mieux.

An it harm none, do what ye will
(Si cela ne blesse personne, fais ce que tu veux)
– Rede Wiccan –


Notes :

1 Pour un développement plus détaillé à ce sujet, consulter la deuxième partie de « Vivre en viking – IV – Chamanisme et Odinisme », publié sur Faunerie.

2 Boyer Régis, L’Edda poétique, Fayard, 1992, p. 619.

3 Hávamál, strophe 144, texte intégral traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique (p. 169 à 202), op. cit., p.197 pour la strophe citée.

4 Toutes les citations de ce paragraphe sont des vers ou des fragments de vers tirés des strophes 146 à 161 des Hávamál, texte intégral traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique (p. 169 à 202), op. cit., p.198 à 201 pour les strophes citées.

5 « Le crieur ». Il s’agit d’Ódinn, vraisemblablement envisagé dans son rôle de magicien hurlant.

6 Une épée.

7 Géant gardien de la source du savoir située sous l’une des racines de l’arbre-monde Yggdrasil.

8 Les runes.

9 Le Soleil.

10 Noms des chevaux qui tirent le Soleil.

11 Le Soleil encore.

12 Vraisemblablement Ódinn.

13 Nom du cheval à huit pattes d’Ódinn.

14 Un autre dieu associé à la poésie.

15 Paume de la sage-femme.

16 Amulettes.

17 Nom de la lance d’Ódinn.

18 Cheval du héros Sigurdr.

19 C’est le nom donné aux trois vierges mythiques Urdr (Passé), Verdandi (Présent) et Skuld (Futur) installées sous Yggdrasil et qui décident de la destinée des êtres humains comme de celle des dieux.

20 Jusqu’à Ragnarök : Il s’agit de l’ultime bataille qui verra s’affronter hommes, monstres, géants et dieux et au terme de laquelle le monde et la quasi-totalité de ses habitants restants seront seront engloutis dans les flots et consumés par flammes. Une terre de cocagne sortira ensuite des eaux, sur laquelle s’établiront les survivants.

21 Ódinn a donné son œil en gage au géant pour pouvoir boire dans ce puits où source le savoir.

22 Il boit dans la corne Gjallarhorn.

Vivre en Viking – IV – Chamanisme et Odinisme

Introduction

Nous voici rassemblés pour l’ultime volet de notre série consacrée aux Vikings. Par-delà les brumes fabuleuses du Nord, mais aussi les barrières de notre esprit et les limites de notre corps ! Nous partons aujourd’hui pour un voyage surnaturel au pays du chamanisme et de l’Odinisme, un pays aux frontières floues et poreuses, situé partout et nulle part. Dépaysement garanti.

Maria Franz du groupe danois Heilung, inspiré notamment par les anciennes traditions chamaniques scandinaves – Photo Coreandco

I – Le chamanisme

« Par chamanisme, on entend un ensemble de pratiques et de croyances conservées jusqu’à une époque récente dans l’Europe du Nord-Est, l’Asie et l’Amérique. Il repose avant tout sur la croyance en l’autre monde où vont les morts et sur les possibilités laissées aux vivants de communiquer, par magie, avec lui […]. Le chaman est une sorte de prêtre ou de médecin-sorcier, chargé par la communauté à laquelle il appartient de servir de lien entre elle et l’autre monde. Il entre en transe et se rend alors capable de pratiquer quatre opérations différentes :

  1. Ou bien il voyage en esprit jusqu’au ciel ou au pays des morts. Pour ce faire il chevauche volontiers un cheval à huit pattes (comme la monture d’Ódinn, Sleipnir), un oiseau ou tout autre animal. Dans son extase, il est susceptible de décrire à son auditoire le chemin qu’il parcourt. S’il ne fait pas corporellement ce voyage, il y délègue son esprit qui, soit de façon invisible, soit sous forme d’animal, chemine avec une extrême rapidité tandis que le corps du chaman entre en lévitation. Pour faciliter ses errances, le chaman utilise volontiers un arbre ou une échelle immense, qui s’étend du ciel à l’autre monde en passant par la terre. Cet arbre ou cette échelle lui sert à passer d’un monde à l’autre. Il y attache, le cas échéant, son cheval, tout comme Ódinn attache Sleipnir à Yggdrasil (lequel signifie aussi : cheval d’Ódinn). On a pu établir que cet arbre était la source des âmes non nées, le réservoir des êtres possibles en quelque sorte. Sur ses feuilles sont écrites les destinées des humains (on rappelle que la source des Nornes est au pied d’Yggdrasil).

  2. Ou bien il rend visite aux dieux ou aux êtres originels pour obtenir la connaissance des choses cachées (Cf. les Vafthrúdnismál [en français Les dits de Fort à l’embrouille, poème eddique dans lequel Ódinn part rendre visite au géant Vafthrúdnir se disant « Très curieux/(…) de l’ancien savoir/ Que possède ce très sage géant »1]). Dans ce cas, revenu sur terre, il peut révéler ce qu’il a appris, soit directement, soit par le moyen d’écritures ou de formules cryptiques.

    [Comme nous l’avons vu dans le volet précédent de notre série2, la poésie eddique et, plus généralement, scaldique, avec ses heiti et ses kenningar, est un mode d’expression éminemment cryptiques, dont la pleine compréhension est l’apanage des initiés. Aussi cette poésie sert-elle très souvent de médium pour communiquer les expériences chamaniques et, plus généralement, magiques (certains poèmes ou strophes prennent notamment la forme d’incantations, tantôt maléfiques, tantôt bénéfiques).]

  3. Ou bien il sauve une âme qui avait été chassée de son corps par la maladie ou la folie.

  4. Ou bien il se fait voyant, prédit l’avenir, trouve les causes des calamités et des épidémies, répond aux questions sur les destinées de ceux qui le consultent, exactement comme la völva [magicienne-prophétesse] Thorbjörg de la Saga d’Eiríkr le Rouge.

    Une völva représentée sur un timbre des Îles Féroé.

    [Dans cette saga, la venue d’une völva chez un bóndi (paysan-pêcheur propriétaire) et l’accomplissement de son sejdr (rite magique de prévision) nous sont décrits en détail au chapitre IV. Le passage est un peu long, mais passionnant : « Il y avait là dans la contrée une femme qui s’appelait Thorbjörg. Elle était prophétesse et on la surnommait Petite-Voyante. Elle avait eu neuf sœurs qui toutes étaient prophétesses, mais elle était seule survivante. En hiver, Thorbjörg avait coutume d’aller à des banquets : l’invitaient surtout les gens qui étaient curieux de connaître leur destinée ou ce que serait la saison prochaine. Et comme Thorkell était là le plus grand bóndi, on pensa que c’était à lui de savoir quand cesserait la disette qui régnait alors. Thorkell invita la prophétesse et on lui fit bel accueil comme c’était la coutume quand il s’agissait de recevoir des femmes de ce genre. On lui prépara un haut-siège et l’on plaça sous elle un coussin. Il devait y avoir dedans des plumes de poule. Le soir, lorsqu’elle arriva avec l’homme qui avait été envoyé à sa rencontre, elle était équipée de telle sorte qu’elle portait un manteau bleu à fermoir, aux pans tout ornés de pierreries de haut en bas ; elle avait au cou un collier de perles de verre, un capuchon de peau d’agneau noire sur la tête, doublé à l’intérieur de peau de chat blanche ; elle avait à la main un bâton terminé par un pommeau ; ce bâton était orné de laiton et le pommeau était tout entouré de pierreries. Elle avait une ceinture d’amadou à laquelle était attachée une escarcelle de peau, de grande taille, où elle conservait les objets magiques dont elle avait besoin pour faire ses sorcelleries. Elle portait aux pieds des chaussures de peau de veau à longs poils, avec de longs lacets et de gros boutons d’étain au bout. Aux mains, elle portait des gants en peau de chat à longs poils, blancs à l’intérieur. Lorsqu’elle entra, tout le monde se sentit tenu de lui faire d’honorables salutations. Elle reçut ces salutations en fonction de la façon dont les gens lui étaient agréables. […] Elle était taciturne en toutes choses. Le soir, on installa les tables et il faut dire quels mets furent préparés pour la prophétesse. On lui avait fait un gruau de lait de chevrette et on lui avait préparé les cœurs de tous les animaux dont on disposait. […] Le lendemain, vers la fin de journée, on lui prépara l’appareil dont elle avait besoin pour le sejdr [il s’agit d’une sorte d’échafaudage sur lequel la prophétesse s’installait et que l’on appelait sejdhjallr]. Elle demanda aussi qu’on lui donne des femmes qui sachent le poème nécessaire pour l’exécution du sejdr et qui s’appelle Vardlokur. Mais on ne trouva pas de ces femmes. Alors, on chercha par la ferme s’il se trouvait quelqu’un qui le sût. Gudrír dit alors : « je ne suis ni versée dans la magie ni savante d’un savoir secret, toutefois, Halldís, ma nourrice, m’enseigna en Islande le poème qu’elle appelait Vardlokur. » […] Les femmes firent alors un cercle autour de l’échafaudage où était assise Thorbjörg. Gudrír déclama alors le poème si bien et si bellement qu’aucun de ceux qui se trouvaient auprès ne pensa l’avoir jamais entendu dire d’une plus belle voix. La prophétesse la remercia beaucoup de ce poème et déclara que beaucoup d’esprits étaient accourus, trouvant agréable d’entendre le poème si bien incanté « qui voulaient précédemment nous quitter et ne nous prêter aucune obéissance. Voici que maintenant beaucoup de choses qui m’étaient cachées me sont devenues évidentes, à moi et à beaucoup d’autres. Je suis en état de te dire, Thorkell, que cette disette ne durera pas plus que cet hiver, et que le temps s’améliorera quand viendra le printemps. La maladie qui a sévi va s’apaiser plus vite qu’on ne s’y attendait. Pour toi, Gudrír, je vais te récompenser sur-le-champ de l’assistance qui nous est venue de toi, car je vois très clairement maintenant ton destin. Tu vas obtenir ici au Groenland, le parti le plus honorable qui soit, bien qu’il ne doive pas être de longue durée car tes chemins vont vers l’Islande et là, descendra de toi une famille à la fois grande et bonne, et sur ta descendance brillent des rayons d’un tel éclat qu’il ne m’a guère été donné d’en voir de semblables. Au revoir et bonne chance, ma fille ! » Puis les gens allèrent trouver la magicienne et chacun demanda ce qu’il était le plus curieux de savoir. Elle parla volontiers aussi et ce qu’elle dit ne manqua guère de s’accomplir. Sur ce, on vint la chercher d’une autre ferme ; elle y alla. »3]

Pour pratiquer son art, le chaman a besoin d’instruments et de préparatifs divers. Il lui faut souvent un tambour dont il bat avec un instrument qui – notons le fait – évoquerait assez bien le marteau de Thórr. Il ne peut entrer en transe qu’excité par les chants et les danses des assistants.

Enfin et surtout, n’est pas chaman qui veut. Pour acquérir ces prérogatives, il faut subir une séance d’initiation douloureuse qui, seule, dotera le chaman de la force et de la science. Le trait essentiel de cette cérémonie consiste à feindre la mort du candidat et à simuler sa résurrection. Les tourments et les terreurs, d’ordre physique naturellement, mais surtout d’ordre spirituel, qu’il endure lui sont indispensables à la possession des connaissances ésotériques requises. Au cours de ces tortures mentales et corporelles, l’esprit du chaman visite l’Arbre souterrain, lui prend des branches pour battre son tambour.

[…]

La croyance en l’autre monde dans la religion nordique en est l’un des traits constitutifs essentiels (…) : l’importance du royaume de Hel [royaume des morts, domaine de la déesse Hel, fille du dieu Loki et de la géante Angrboda] et des mythes qui y sont rattachés ; le rôle que joue la Valhöll [communément et improprement appelée Walhalla. Il s’agit du lieu où Ódinn reçoit les guerriers défunts les plus valeureux : les einherjar. Ces guerriers d’élite s’y préparent à combattre lors du Ragnarök4] dans la mystique nordique ; la fonction des valkyries, déesses du choix des morts ; les nombreux poèmes ou passages de poèmes qui retracent des descentes aux enfers (…) ; la façon dont l’autre monde manifeste sa réalité dans les visions et les songes et ce jusqu’en plein XIIIe siècle ; d’une manière générale dans les grands poèmes mythologiques, l’absence de frontières nettes entre monde des vivants et empire des morts. »5

Pochette de l’album Börn Loka (« Enfants de Loki« ) du groupe Islandais Skálmöld, représentant la déesse Hel au premier plan et ses frères Jórmungandr et Fenrir en arrière plan.

Cette passionnante présentation de Régis Boyer, augmentée de quelques explications, remarques et extraits de textes, nous rend ainsi attentifs et attentives au nombre et à l’importance des motifs chamaniques qui se retrouvent dans les récits mythologiques, les poèmes, les sagas et, derrière ces textes, dans les croyances et les pratiques religieuses des Vikings.

II – L’Odinisme

Le chamanisme nordique apparaît intrinsèquement lié à la figure et au culte d’Ódinn, dieu suprême ayant lui-même toutes les caractéristiques du chaman. Il voyage à sa guise le long du grand arbre monde Yggdrasil, parcourant ses neufs régions, et notamment celle des morts, dont il est l’un des dieux et le psychopompe (conducteur des âmes). Dans les Baldrsdraumar (en français Les rêves de Baldr) par exemple, il se rend jusqu’à Níflhel (partie la plus sombre du royaume des morts), chevauchant Sleipnir, son cheval à huit pattes, pour y pratiquer la nécromancie auprès d’une voyante défunte afin de lui arracher des révélations. Recueillir ces révélations et les rapporter parmi les siens doit permettre de comprendre, et éventuellement de calmer, les rêves tourmentés du dieu Baldr, entreprise chamanique s’il en est :

« Une fois, tous les Ases,
Étaient au thing
Et les déesses ases,
Toutes en délibération ;
De cela discutaient
Les dieux puissants :
Pourquoi Baldr était
En proie aux rêves sanglants.

Ódinn se leva,
Le vieux Got,
Et sur Sleipnir
Plaça la selle
Descendit chevauchant
Jusqu’à Níflhel
Rencontra un chien
Qui sortait de Hel [le royaume des morts].

La bête était sanglante
Sur le poitrail
Et contre le père de la magie
Hurla longtemps ;
Ódinn chevaucha outre,
La terre résonnait ;
Il arriva au haut
Édifice de Hel.

Alors Ódinn chevaucha
À la porte de l’est,
Là où il savait
Que la voyante était enterrée ;
Pour l’habile sorcière il se mit
À incanter un charme funèbre
Tant que de force elle se lève,
Paroles de cadavre prononça :

« Qui est cet homme
Inconnu de moi
Qui a suscité
Mon périlleux voyage ?
J’étais noyée de neige
Et battue de pluie
Et arrosée de rosée.
Morte je fus longtemps.

— Vegtamr je m’appelle [Ódinn se présente sous ce nom qui signifie « familier des chemins »],
Je suis fils de Valtamr [« familier des occis »]
Parle moi depuis Hel,
Je parlerai depuis le monde » »6.

Ódinn chevauchant Sleipnir – Illustration tirée du manuscrit SÁM 66 (1765-1766) conservé à l’Institut Árni Magnússon de Reykjavík.

Par ailleurs, les Hávamál et les Grímnismál (en français Les dits de Grímnir) mentionnent respectivement à son sujet des épisodes de pendaison et de calcination associés à des privations de nourriture et de boisson, épreuves douloureuses et morbides qui ont tout des initiations chamaniques. En effet, elles précèdent à chaque fois l’acquisition ou l’exposition d’un savoir qui dépasse l’humain ordinaire ; celui des runes, de la poésie et, plus généralement, de la magie dans les Hávamál ; celui des domaines divins, des créatures surhumaines, des régions mythiques, des noms secrets, de la genèse du monde et du futur dans les Grímnismál :

Initiation par la pendaison

« Je [c’est Ódinn en personne qui parle] sais que je pendis
À l’arbre battu des vents
Neuf nuits pleines,
Navré d’une lance
Et donné à Ódinn
Moi-même à moi-même donné,
À cet arbre
Dont nul ne sait
D’où proviennent les racines.

Point de pain ne me remirent
Ni de corne [à boire] ;
Je scrutai en dessous,
Je ramassai les runes,
Hurlant, les ramassai,
De là, retombai. »

[Hávamál, strophes 138-1397]

Initiation par la calcination

« Ardent tu es feu
Et plutôt trop
Éloigne-toi, flamme!
Ma pelisse roussit
Bien qu’en l’air je la relève,
Mon manteau brûle.

Huit nuits
Je suis resté entre les feux ici
Et nul ne m’a offert à manger
Hormis seul Agnarr,
Le fils de Geirrödr
Qui, seul, possédera
Le pays des Gots. »

[Grímnismál, strophes 1-28]

En outre, Ódinn se métamorphose parfois en animal pour se déplacer plus rapidement. C’est le cas dans l’épisode du vol de la poésie, dont Snorri Sturluson nous a fait le récit au cours de notre dernière rencontre9 et dans lequel le dieu se change en aigle pour échapper au géant Suttungr. Suite à ce larcin, on se souvient que la poésie est d’ailleurs devenue sa boisson, une liqueur gorgée de magie, dont il enivre les scaldes jusqu’à les faire entrer dans cet état extatique si propice à la création : l’inspiration.

En bon dieu-chaman, il préside d’ailleurs à toutes les extases, ordinaires ou extraordinaires, à toutes ces expériences qui font sortir l’humain de ses gonds. Son nom renvoie à la fureur (ódr), celle-ci pouvant être de nature sexuelle (orgasme), guerrière (état de guerrier-fauve, de berserkr, provoqué par le double spirituel animal du combattant, qui entre alors dans une furie sauvage et devient surpuissant), magique (transe, extase, catalepsie, lévitation) ou encore poétique (l’inspiration donc, qui a fréquemment aussi une portée magique).

À l’issue de notre propre sortie de nous-même, de ce voyage fabuleux et inquiétant qui nous a conduit par-delà nos croyances et par-delà le monde tel que nous avons l’habitude de le concevoir, nous revenons ainsi sur terre avec une conviction : la religion des Vikings intègre bel et bien un type particulier de chamanisme, que l’on peut légitimement qualifier d’« Odinisme », tant la figure de ce dieu y apparaît centrale.

En espérant que cette série vous aura donné envie de continuer à cheminer de votre côté dans les brumes fabuleuses du Nord. Nous nous séparons une dernière fois autour de la source de Mímir10, en nous rappelant que le savoir y coule en permanence, profond et intarissable. Qui osera revenir y plonger son œil ?


Notes :

1 Vafthrùdnismál, strophe 1 (partielle), texte intégral traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique (p. 517 à 529), Fayard, 1992, p. 517.

2 Voir la première partie de « Vivre en Viking III – La poésie eddique ».

3 Saga d’Eiríkr le Rouge, texte traduit par Régis Boyer, Folio, Gallimard, 1987, chapitre IV, pp. 23 à 27.

4 Régis Boyer traduit Ragnarök par « Consommation du Destin des Puissances ». Il s’agit de l’ultime bataille qui verra s’affronter hommes, monstres, géants et dieux et au terme de laquelle le monde et la quasi totalité de ses habitants restants seront engloutis dans les flots et consumés par flammes. Une terre de cocagne sortira ensuite des eaux, sur laquelle s’établiront les survivants.

5 Régis Boyer, L’Edda poétique, op. cit., pp.588-589.

6 Baldrsdraumar, strophe 1 à 6 (partielle), texte intégral traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique (p. 517 à 529), op. cit., pp. 599 à 601.

7 Texte intégral traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique (p. 169 à 202), op. cit., p.196 pour les strophes citées.

8 Texte intégral traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique (p. 635 à 247), op. cit., p. 635 pour les strophes cités.

9 Voir la seconde partie de « Vivre en Viking III – La poésie eddique ».

10 Dans la Gylfaginning, en français la Mystification de Gylfi, qui constitue la première partie de l’Edda de Snorri Sturluson, il est expliqué que « Sous la racine [d’Yggdrasil] qui est orientée vers la halle des Thurses du givre se trouve la source de Mímir qui recèle science et sagesse, et celui qui possède la source s’appelle Mímir ; il est plein de profond savoir parce qu’il boit l’eau de la source dans la corne Gjallarhorn. Alfödr [Ódinn] y vint et demanda de pouvoir boire à la source, mais il ne l’obtint pas avant d’avoir mis son œil en gage. », Gylfaginning, chapitre 15, passage traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique, op. cit., p. 414.

Vivre en Viking – III – La poésie eddique

Introduction

Toujours plus avant par-delà les brumes fabuleuses du Nord ! Nous nous retrouvons aujourd’hui pour le troisième volet (déjà !) de notre série consacrée aux Vikings. Après avoir écouté le scalde1 nous fredonner un peu d’éthique dans les Hávamál2, intéressons-nous de plus près aux modalités de son chant si particulier, célébré par ses contemporains et admiré par sa postérité, à travers une petite initiation à la poésie eddique.

Cette tradition est arrivée jusqu’à nous sous forme écrite : à travers les poèmes sacrés et héroïques de l’Edda poétique (qui nous est parvenue par le biais du Codex Regius, manuscrit composé vers la fin du XIIIe siècle, actuellement conservé à l’Institut Árni Magnússon de Reykjavík en Islande. Ce manuscrit serait vraisemblablement la copie d’un original composé vers 1210-1240). Elle nous est parvenue également par les traités d’art scaldique et de métrique de Snorri Sturluson (1179-1241), qui constituent les trois dernières parties de l’Edda de Snorri ou Edda en prose (nous étant parvenue par le biais de plusieurs copies manuscrites plus ou moins fragmentaires, dont trois sont datées du XIVe siècle et l’une d’environ 1600). Toutefois, il faut bien garder à l’esprit qu’il s’agit d’abord et avant tout d’une tradition orale, fruit d’un travail de création et de transmission qui est presque exclusivement passé par la performance poétique et le bouche à oreille. Celle-ci se serait constituée entre le IXe et le XIVe siècle, soit en grande partie alors que le « phénomène viking » (793-1066) battait son plein3. L’écrit n’en est que le vestige.

Einar Selvik interprétant « Völuspá » (chanson dont les paroles sont constituées de strophes tirées du poème eddique du même nom) au Menuo Juodaragis XX Festival (Lituanie) en août 2017.

Quant au terme Edda, dont est dérivé le qualificatif eddique, son origine est discutée mais reste incertaine :

« Pourquoi Edda ? On ne sait trop. Il pourrait s’agir d’un cas oblique d’Oddi, le brillant centre intellectuel où Snorri a passé son enfance, dans le sud de l’île [Islande] ; mais il est possible de prendre le mot Edda au sens propre que lui donne la Rígsthula : aïeule, et donc mère de tout savoir. Il ne faut pas faire fi non plus d’une étymologie proposée plus récemment qui ferait venir edda d’un verbe edere : composer de la poésie, comme on a, en islandais également, un kredda dérivé du latin credere. En ce cas, Edda reviendrait à « Art poétique » »4.

Ces quelques éléments de contexte ayant été présentés, entrons maintenant dans le vif du sujet.

I – Aspects formels

Au niveau de la versification, la poésie eddique se construit principalement à travers des procédés d’allitération (répétitions d’une ou de plusieurs consonnes)5 et des jeux d’accentuation combinés à un principe d’alternance des syllabes longues et brèves (la résolution). Tout cela confère rythme et musicalité au poème, un rythme et une musicalité intrinsèques qui appartiennent à sa lettre même. Aussi est-ce dans l’oralisation, là où mots et sons ne font qu’un, qu’il semble être le plus à même de révéler son plein potentiel. Historiquement, « il n’est d’ailleurs pas improbable que certains de ces types de poèmes, sinon tous, aient été effectivement chantés, incantés ou psalmodiés »6.

Parmi les différents mètres répertoriés, on trouve notamment le fornyrdislag (mètre des chants anciens), qui est majoritaire dans les poèmes de l’Edda poétique et dont les caractéristiques principales nous donnent un aperçu de la complexité technique et de la subtilité de cette tradition poétique :

« Le « long vers » comprend donc en fait deux vers à quatre accents et trois allitérations, mais le compte des syllabes est en général limité à huit (quatre et quatre). De plus, les vers sont groupés par strophes de huit. Si le nombre des syllabes est supérieur à quatre par vers, on obtient le málaháttr, ou mode des dits. Il peut arriver que l’on fasse alterner un « long vers » de fornyrdislag avec un vers plus court, à trois accents et développant un système propre d’allitérations. C’est le ljódaháttr (mode des lais) fréquent dans les Hávamál par exemple. Enfin, pour nous limiter, il existe une variante de ljódaháttr appelée galdralag, ou mode des incantations, qui ajoute aux caractères du fornyrdislag un certain nombre de procédés : répétitions de mots ou de tournures, parallélismes de construction, binaires. À l’intérieur d’un même poème, il est possible de passer d’un mètre à un autre. »7

Voici des exemples de strophes illustrant les différentes variantes du fornyrdislag (les deux petits vers qui composent le long vers sont séparés par une barre oblique, le nombre de syllabes dans le grand vers est indiqué entre parenthèses, les allitérations marquées en gras et les accents soulignés) :

Fornyrdislag original (mètre des chants anciens)
« (8) Ár vas alda / þats ekki var,
(10) Vara sandr né saer / né svalar unnir ;
(8) jörd fannsk aeva / né upphimin
(9) gap var ginnunga / en gras hvergi.
(C’était autrefois / Lorsqu’il n’y avait rien ;
N’étaient sable ni mer / Ni fraîches vagues ;
La terre n’existait pas / Ni le ciel élevé,
Béant était le vide / Et d’herbe nulle part.) » [Völuspá, strophe 3]

Málaháttr (mode des dits)
« (12) Frétt hefir öld ófu / þá er endr um gorðu
(10) seggir samkundu / sú var nýt foestum ;
(10) oextu einmaeli, / yggt var þeim síðan.
(14) Ok iþ sama sonum Giúka, / er váru sannráðnir
(Beaucoup ont appris / Comme les hommes, jadis,
Donnèrent un banquet / Dont bien peu jouirent ;
Parlèrent en secret, / Étaient emplis de crainte,
Ainsi que les fils de Gjúki / Qu’ils firent félonnement périr) » [Atlamál, strophe 1]

Ljódaháttr (mode des lais)
« (8) Vin sinum / skal maðr vinr vera,
(4) þeim ok þess vin ;
(10) en óvinar síns / skyli engi maðr
(5) vinar vinr vera.
(De son ami / On doit être l’ami,
De lui et de son ami ;
Mais de son ennemi / Nul ne devrait
Être l’ami de l’ami) » [Hávamál, strophe 43]

Galdralag (mode des incantations)
(9) Heyri jötnar, / Heyri hmþursar,
(10) Synir Suttunga, / sjálfir áslídar,
(11) Hvé ek fyrirbýd, / hvé ek fyrir banna
(10) manna glaum mani, / manna nyt mani !
« (Qu’entendent les géants, / Qu’entendent les thurses du givre,
Les fils de Suttungr, / Les champions des Ases eux-mêmes,
Comment j’interdis, / Comment je proscris
Déduit d’homme à la vierge / Plaisir d’homme à la vierge !) » [Skírnisför, strophe 34]8

Autres procédés poétiques caractéristiques de la poésie eddique, qui viennent s’ajouter aux procédés de versification : le heiti et la kenning (pluriel : kennigar). Ces derniers constituent deux moyens de remplacer les noms habituels des choses, des êtres, des personnes, etc., par des appellations poétiques, qui intègrent la plupart du temps des références mythologiques. Ainsi, comprendre et apprécier les heiti et les keningar suppose une certaine érudition dans ce domaine. À travers eux, nous prenons conscience du fait que composer, performer et entendre cette poésie, c’était faire vivre un savoir traditionnel : le transmettre et l’enrichir.

Le heiti se présente comme une espèce de dénomination alternative qui vient se substituer au substantif habituel à la manière d’un synonyme. Ainsi la strophe 26 des Alvíssmál (en français Les Dits d’Alvíss) nous donne cinq exemples de heiti pour « feu » :

« Feu s’appelle chez les hommes
Mais chez les Ases, flamme,
L’appellent docile les Vanes,
Glouton, les géants,
Mais ardeur les nains.
On l’appelle dans Hel précipité. »9

Giuseppe Arcimboldo, Le Feu.

En ce qui concerne la kenning, elle prend quant à elle la forme d’une périphrase ou d’une métaphore à plusieurs termes, et vient également se substituer au substantif habituel à la manière d’un synonyme. La strophe 18 des Alvíssmál nous donne cinq exemples de kenningar pour « nuage » :

« Nuages s’appellent chez les hommes,
Mais espoirs d’averse chez les dieux
Les Vanes les appellent radeaux du vent,
Espoirs d’ondée, les géants,
Les Alfes, force du vent,
On les appelle dans Hel Heaume d’invisibilité. »10

Dans ces deux strophes des Alvíssmál, on aura remarqué que les différents heiti et kenningar se trouvent associés à différents types d’êtres mythiques. Une telle utilisation de ces procédés permet ainsi d’inventer des modes d’expressions poétiques propres à chacun de ces êtres et qui manifestent leurs natures respectives :

« Le vocabulaire des hommes n’a pas l’élégance de celui des Ases. Les Géants parlent lourd et grossier. Les nains font preuve d’imagination. Les Alfes, êtres légers, aériens, lumineux, ne dédaignent pas le lyrisme : chaque catégorie a son registre. »11

II – Aspects mythologiques

Avant de clore cette petite présentation de la poésie eddique, il nous reste à évoquer ses origines mythiques. Or, qui de plus qualifié que Snorri Sturlusson lui-même pour nous raconter l’histoire mouvementée de la formation et de l’acquisition de l’art poétique :

« Les Ases étaient ennemis du peuple qu’on appelle Vanes et ils se rencontrèrent pour débattre de la paix ; de part et d’autre, ils prirent des garanties, de telle façon que les deux camps allèrent à une cuve et crachèrent dedans. Mais quand ils se quittèrent, les dieux ne voulurent pas que ce gage de paix se perdît, ils le prirent et en firent un homme. Il s’appelle Kvasir et il est si sage que nul ne peut lui poser question à laquelle il ne sache répondre.

Il s’en alla un peu partout dans le monde pour enseigner la sagesse aux hommes. Mais quand il arriva chez deux nains qui s’appellent Fjalarr et Galarr, ils le prirent à part et le tuèrent, et ils firent couler son sang dans deux cuves et dans une cruche ; celle-ci s’appelle Ódrerir, et les cuves s’appellent Són et Bodn. Ils mélangèrent le sang à du miel, et il en résulta un hydromel tel que quiconque en boit devient scalde ou savant. Les nains dirent aux Ases que Kvasir s’était étouffé dans son intelligence, pour la raison qu’il n’y avait là personne qui ne fût si instruit qu’il pût l’interroger sur des choses savantes.

Ensuite, les nains invitèrent chez eux un géant qui s’appelle Gillingr, avec sa femme. Puis il proposèrent à Gillingr d’aller ramer en mer avec eux. Mais quand ils furent arrivés au large, ils mirent le cap sur un écueil et renversèrent le bateau. Gillingr ne savait pas nager et il se noya, mais les nains remirent le bateau sur sa quille et revinrent à terre. Ils racontèrent à la femme du géant ce qui s’était passé ; elle en fut fort affectée et pleura bruyamment. Alors Fjalarr lui demanda si cela lui soulagerait le cœur d’aller en mer, au large, voir l’endroit où il s’était noyé ; elle accepta. Alors Fjalarr dit à son frère Galarr de monter au-dessus de la porte quand elle sortirait et de lui précipiter une meule de moulin sur la tête, disant qu’il était excédé de ses cris. Et c’est ce que fit Galarr.

Quand le géant Suttungr, le frère de Gillingr, apprit la chose, il se rendit là-bas, empoigna les nains, les emmena en mer au large et les déposa sur un écueil découvert à marée basse. Ils prièrent Suttungr de leur laisser la vie sauve et lui offrirent en compensation pour son frère le précieux hydromel ; ainsi obtinrent-ils conciliation. Suttungr emporta chez lui l’hydromel, l’entreposa en un endroit qui s’appelle Hnitbjörg et en confia la garde à sa fille Gunnlöd. De là vient que nous appelons la poésie le flot de Kvasir ou la boisson des nains ou le contenu d’Ódrerir, de Bodn ou de Són ou la liqueur de l’un ou de l’autre ou l’esquif des nains car cet hydromel leur sauva la vie sur l’écueil, ou l’hydromel de Suttungr ou la liqueur de Hnitbjörg.

[…]

Ódinn s’en alla de chez lui et arriva en un lieu où neuf esclaves fauchaient du foin. Il leur demanda s’ils voulaient qu’il affûte leurs faux. Ils acceptèrent. Alors il sortit de sa ceinture une pierre à aiguiser et affûta les faux ; ils trouvèrent qu’elles coupaient beaucoup mieux et ils voulurent acheter la pierre à aiguiser. Mais il décréta que celui-là achèterait la pierre à aiguiser qui en donnerait un prix équitable, et ils dirent qu’ils le voulaient tous, chacun voulant qu’il la lui vendît. Alors, il jeta la pierre à aiguiser en l’air ; ils voulurent la prendre tous et s’y prirent de telle sorte qu’ils se décapitèrent mutuellement avec les faux.

Ódinn se chercha un gîte dans la nuit chez un géant qui s’appelait Baugi, le frère de Suttungr. Baugi dit qu’il avait bien du mal à se tirer d’affaire : il dit que ses neuf esclaves s’étaient entre-tués et qu’il ne voyait aucun espoir de trouver des ouvriers. Ódinn dit s’appeler Bölverkr [artisan de malheur] ; il s’offrit à exécuter le travail de neuf hommes pour Baugi, mais en guise de salaire, il dit qu’il voulait avoir une lampée de l’hydromel de Suttungr. Baugi dit que ce n’était pas lui qui avait pouvoir sur l’hydromel, que Suttungr voulait l’avoir pour lui tout seul, mais qu’il voulait bien aller là-bas avec Bölverkr et voir s’ils pourraient obtenir de l’hydromel.

Cet été-là, Ódinn exécuta le travail de neuf hommes pour Baugi, mais quand vint l’hiver, il demanda ses gages à Baugi. Alors ils allèrent tous les deux chez Suttungr. Baugi raconta à son frère quel accord il avait passé avec Bölverkr, mais Suttungr refusa carrément de donner une seule goutte d’hydromel. Alors Bölverkr dit à Baugi qu’il fallait essayer de quelque stratagème pour mettre la main sur l’hydromel et Baugi n’eut rien là contre.

Bölverkr prit donc une mèche qui s’appelait Rati [rongeur] et dit à Baugi de forer la montagne, voir si la mèche mordait. Ce qu’il fit. Baugi dit que, maintenant, la montagne était percée mais Bölverkr souffla dans le trou et les éclats lui revinrent dans la figure. Il comprit que Baugi voulait le tromper et lui ordonna de transpercer la montagne. Baugi perça de nouveau et quand Bölverkr souffla pour la deuxième fois, les éclats disparurent à l’intérieur. Alors Bölverkr se transforma en serpent et s’insinua dans le trou. Baugi voulut le frapper avec la mèche, mais manqua son coup.

Ódinn et Baugi perçant la montagne à l’aide de Rati – Illustration tirée du manuscrit SÁM 66 (1765-1766) conservé à l’Institut Árni Magnússon de Reykjavík.

Bölverkr arriva à l’endroit où était Gunnlöd et coucha trois nuits avec elle, et elle lui promit de lui laisser boire trois lampées d’hydromel. Au premier trait, il vida tout Ódrerir, au second, Bodn, au troisième Són. Il avait donc bu tout l’hydromel. Ensuite, il se transforma en aigle et s’enfuit en volant aussi vite qu’il le put ; mais Suttungr aperçut l’aigle en fuite, se transforma en aigle (à son tour) et vola à sa poursuite. Quand les Ases aperçurent Ódinn qui arrivait en volant, ils avancèrent leurs cuves dans l’enclos et quand Ódinn arriva dans Ásgardr, il recracha l’hydromel dans les cuves ; mais il s’en était fallu de si peu que Suttungr ne l’eût rattrapé qu’il laissa échapper une partie de l’hydromel par-derrière, et de cet hydromel-là, on ne fait aucun cas. Quiconque en veut peut en prendre, et nous l’appelons le lot des poètes de pacotille. Mais l’hydromel de Suttungr, Ódinn le donna aux Ases et aux hommes qui savent composer. Voilà pourquoi nous appelons la poésie butin d’Ódinn, et sa trouvaille, et sa boisson, et don des Ases et boisson des Ases. »12

Ódinn-aigle recrachant l’hydromel en atteignant Ásgardr – Illustration tirée du manuscrit SÁM 66 (1765-1766) conservé à l’Institut Árni Magnússon de Reykjavík.

Nous voilà devenus suffisamment intimes pour appeler la poésie par ses petits noms ésotériques : « flot de Kvasir », « boisson des nains », « contenu d’Ódrerir », « contenu de Bodn », « contenu de Són », « liqueur d’Ódrerir », « liqueur de Bodn », « liqueur de Són », « esquif des nains », « hydromel de Suttungr », « liqueur de Hnitbjörg », « butin d’Ódinn », « trouvaille d’Ódinn », « boisson d’Ódinn », « don des Ases » ou encore « boisson des Ases », autant de kenningar expliqués ici par Snorri Sturluson. Nous nous quittons donc en apprentis scaldes, non sans se promettre de prolonger cette initiation et de parfaire notre art lors de notre prochaine et ultime rencontre (eh oui notre série touche déjà à sa fin). À bientôt autour de la source de Mímir13 pour nous abreuver ensemble de nouveaux savoirs une dernière fois !


Notes :

1 Nom que les anciens scandinaves donnaient à leurs poètes.

2 Voir nos analyses des vers des Hávamál (en français, les Dits du Très-Haut, ceux qui sortent de la bouche d’Ódinn) dans « Vivre en Viking II – Savoir vivre, savoir bien vivre ».

3 Pour une présentation des grandes lignes du phénomène viking voir « Vivre en Viking I – Quelques généralités ».

4 Boyer Régis, L’Edda poétique, Fayard, 1992, p.71.

5 On trouve parfois des allitérations vocaliques (toutes les voyelles alitèrent indifféremment entre elles) comme dans le premier vers de la strophe 3 de la Völuspá, citée un peu plus loin en guise d’exemple de fornyrdislag original (mètre des chants anciens).

6 Ibid., p. 75.

7 Ibid., p.78.

8 Ces exemplifications analysées des différents mètres eddiques sont tirées de Boyer Régis, La poésie scaldique, typologie des sources du moyen âge occidental, fasc.62, Institut d’Études Médiévales de l’Université Catholique de Louvain, Brepols, Turnhout – Belgium,1992, p. 48-49.

9 Alvíssmál, strophe 26, texte intégral traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique (p. 79 à 87), op. cit., p. 85.

10 Ibid., strophe 18, p. 83.

11 Boyer Régis, L’Edda poétique., op. cit., p.79.

12 Snorri Sturluson, Skáldskaparmál (deuxième partie de l’Edda de Snorri), chapitre 11, passage traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique, op. cit., p. 116 à 119.

13 Dans la Gylfaginning, en français la Mystification de Gylfi, qui constitue la première partie de l’Edda de Snorri Sturluson, il est expliqué que « Sous la racine [d’Yggdrasil] qui est orientée vers la halle des Thurses du givre se trouve la source de Mímir qui recèle science et sagesse, et celui qui possède la source s’appelle Mímir ; il est plein de profond savoir parce qu’il boit l’eau de la source dans la corne Gjallarhorn. Alfödr [Ódinn] y vint et demanda de pouvoir boire à la source, mais il ne l’obtint pas avant d’avoir mis son œil en gage. », Gylfaginning, chapitre 15, passage traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique, op. cit., p. 414.

Vivre en Viking – II – Savoir vivre, savoir bien vivre

Introduction

Toujours plus avant, pardelà les brumes fabuleuses du Nord ! Après avoir posé quelques repères généraux1 dans le premier volet de notre série, nous nous retrouvons aujourd’hui pour une nouvelle immersion en esprit viking. C’est qu’il subsiste encore, à travers quelques poèmes, sagas et témoignages, attendant d’être vivifié à nouveau par nos propres pensées, nos voix et nos actes. Pour l’heure, suivons le chant aphone du scalde2 et, sans plus attendre, entrons dans les vers des Hávamál3.

Une page de l’Edda poétique dans un manuscrit du XIIIe siècle (Codex Regius) conservé à l’Institut Árni Magnússon de Reykjavík.

I – La valeur de la vie

Premier point remarquable : ce texte pose comme une évidence la valeur intrinsèque de la vie, nous assurant que dans tous les cas « Mieux vaut être en vie/ Que d’être sans vie ». Cette affirmation catégorique exclut d’emblée l’hypothèse nihiliste, tout à fait inintelligible aux yeux d’un Viking, pour qui envisager que la vie puisse être absurde constituerait précisément le comble de l’absurde. C’est qu’au plan religieux, cette vie correspond à l’espace que lui a aménagé le Destin4 et au sein duquel il a à le réaliser en se réalisant. Elle est donc pleine de sens et éminemment sacrée.

Mais à un niveau plus terre à terre, ce que nous enseignent ici les Hávamál, c’est aussi que quelles que soient nos conditions d’existence (notre statut social, notre fortune, la qualité de notre habitat, l’étendue et la fécondité de nos terres ou encore notre état de santé), la vie recèle toujours assez de bienfaits pour qu’on la chérisse :

« L’on est pas malheureux tout à fait
Même si l’on est en mauvaise santé :
D’aucuns sont heureux par leurs fils.
D’aucuns par leurs parents.
D’aucuns par biens en suffisance,
D’aucuns par bonnes actions. »5

Même un handicap physique lourd n’empêche pas d’avoir une existence bien remplie, il suffit d’adapter ses activités en fonction de ses incapacités :

« Un boiteux monte à cheval,
Un manchot garde les troupeaux,
Un sourd fait assaut d’armes et rend service. »6

Pourtant, et c’est là toute la subtilité, que la vie soit toujours un bien n’implique pas qu’il soit bon de tout faire pour la conserver. Si le poème incite régulièrement à la prudence, il met également en garde contre son excès : « Prudent, je te prie d’être,/Mais point trop prudent »7. La question se pose alors de savoir quelles sont les manières d’être qui participent d’une sage circonspection, juste milieu entre une insouciance totale et une retenue excessive. La réponse du texte, diluée dans plusieurs strophes, est à peu près la suivante : est d’une prudence mesurée celle ou celui qui se préoccupe de sa santé au quotidien (on trouve par exemple à plusieurs reprises des conseils diététiques dans les Hávamál) et qui reste toujours sur ses gardes, évitant de se mettre en danger par excès d’assurance, de confiance ou encore de boisson. La strophe 73 nous invite ainsi à considérer toute situation comme étant susceptible de dégénérer et de nous être fatale :

« Deux hommes, l’un peut tuer l’autre,
Ta langue peut te coûter la tête,
Sous chaque manteau
Je soupçonne une main sur la garde d’une épée. »8

one blind singer and two dncer odd nedrum
Odd Nerdrum, One Blind Singer and Two Dancers.

La prudence mesurée de l’éthique viking est donc une prudence généralisée. Pour beaucoup d’entre nous, elle aura déjà quelque chose d’excessif dans l’extrême réserve qu’elle prescrit. Mais pour eux, on n’est jamais trop prudent, sauf quand l’appréhension du péril conduit à manquer de courage. C’est qu’il y a des dangers qu’on ne peut éviter sans faillir à ses obligations envers autrui et, du même coup, envers soi-même. La strophe 16 critique ainsi l’attitude de celui qui évite systématiquement le combat dans l’optique de conserver sa vie le plus longtemps possible :

« L’inavisé
Croit qu’il vivra toujours
S’il se garde de combattre,
Mais vieillesse ne lui
Laisse aucun répit,
Les lances lui en eussent-elles donné »9

Se soustraire aux tourments des armes, c’est se livrer aux tourments de la vieillesse, c’est-à-dire bien sûr à la dégénérescence du corps qui étiole l’existence et la rend plus pénible, mais aussi à la désapprobation, à l’inimitié, au mépris, voire à la haine et à la violence d’autrui qui couronnent une vie de couardise. Si l’existence reste toujours intrinsèquement précieuse pour celle ou celui qui en jouit, du point de vue de la communauté, toutes les existences individuelles ne se valent pas : certaines lui sont plus utiles que d’autres et s’il est entendu qu’« un mort n’est utile à personne »10, certains vivants, du fait de leurs comportements antisociaux, ne le sont guère plus et sont même parfois carrément nuisibles. Pour ceux-là, le poème est sans pitié :

« Dépérit le jeune pin
Qui se dresse en lieu sans abri :
Ne l’abritent écorce ni aiguilles ;
Ainsi l’homme
Que n’aime personne :
Pourquoi vivrait-il longtemps ? »11

Comme nous l’explique Régis Boyer, dans les sociétés scandinaves anciennes, la condamnation d’un individu par la communauté revient à sa désacralisation, c’est-à-dire à la dévalorisation consensuelle de sa vie humaine :

« La législation ne prévoyait pas la peine de mort, mais la remplaçait par le bannissement et par la proscription. Très exactement, la vie d’un condamné ne vaut plus rien, si peu en tout cas qu’elle ne mérite même pas qu’on la retranche. Le proscrit est exclu de la communauté : il a été désacralisé par consentement commun. À peine, désormais, si c’est encore un homme. On le traitait de loup (vargr) ou d’homme des bois (skógarmadr). (…) On n’avait le droit ni de l’héberger, ni de lui donner les moyens de s’enfuir, ni de l’aider matériellement, ni même d’avoir commerce avec lui. »12

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Odd Nerdrum, Twilight.

C’est que, comme nous l’avons déjà dit, vivre en être humain pour un Viking, c’est manifester le sacré en lui : réaliser son destin. Or le destin de chacun est toujours lié à celui d’un groupe plus vaste : il s’inscrit dans celui de la famille, lui-même inscrit dans celui du clan, etc. Ainsi ne peut-on se couper de sa communauté sans se couper aussi de son propre destin et donc, en définitive, de sa dimension humaine, de cette partie de soi-même porteuse de sacré. Ne reste alors que la vie brute, bestiale, biologique, qui se vit en solitaire.

II – La valeur vitale de la réputation

Ainsi, pour un Viking, vivre bien ce n’est pas tant jouir de la vie pour soi-même que savoir vivre avec et devant autrui. C’est-à-dire, dans le langage des Hávamál, acquérir et conserver une bonne réputation, qui témoigne d’un tel savoir vivre. Plus encore, une telle réputation prolonge la vie de l’individu par-delà ses limites temporelles, conférant à ce dernier une forme d’immortalité :

« Meurent les biens,
Meurent les parents,
Et toi, tu mourras de même ;
Mais la réputation
Ne meurt jamais,
Celle que bonne l’on s’est acquise.

Meurent les biens,
Meurent les parents,
Et toi, tu mourras de même ;
Mais je sais une chose
Qui jamais ne meurt :
Le jugement porté sur chaque mort. »13

Or mettre sa vie en danger, lorsque cela sert la communauté, permet d’acquérir du prestige, ce qui explique pourquoi la prudence généralisée prescrite par les Hávamál doit être suspendue là où s’impose le courage, sous peine de devenir contre-productive pour la vie même qu’elle prétend préserver. Comme l’illustre parfaitement l’exemple d’Achille, personnage fameux de la mythologie grecque, grand héros de la guerre de Troie (à laquelle il ne survivra pas), la meilleure manière d’exister toujours est de choisir une vie courte mais pleine de gloire, plutôt qu’une vie longue mais sans éclat. D’ailleurs, même dans les cas, nombreux, où la prudence viking est de mise, elle protège au fond tout autant la réputation que la vie. En prenant garde de ne pas froisser son hôte par des paroles ou des comportements déplacés, on évite de périr par son fer enragé mais on évite aussi qu’il médise à notre sujet et salisse durablement notre nom :

« L’inavisé
Pense que tous ceux
Qui rient avec lui sont ses amis ;
Mais ce qu’il ne découvre pas
C’est qu’on ne parle guère en sa faveur,
S’il siège parmi les sages.

L’inavisé
Pense que tous ceux
Qui rient avec lui sont ses amis ;
Alors découvre
Quand vient au thing14
Qu’il y en a peu qui parlent pour lui. »15

Ainsi l’individu préserve t-il sa réputation par sa prudence et accroît-il son prestige par son courage, œuvrant à prolonger sa vie après sa mort mais également à l’intensifier ici bas. En effet, faire preuve de savoir vivre avec et devant autrui, avoir le souci de la communauté, tout cela attire le respect, la sympathie et la bienveillance des gens de valeurs et permet de tisser des relations interpersonnelles de grande qualité : des amitiés véritables, profondes et solides, qui concourent au bien-vivre individuel :

« Jeune, je fus jadis
Je cheminai solitaire ;
Alors, je perdis ma route ;
Riche je me sentis
Quand je rencontrai autrui :
L’homme est la joie de l’homme. »16

Gustave Courbet
Gustave Courbet, Bonjour Monsieur Courbet.

Et c’est sur cette belle pensée que nous nous quitterons une nouvelle fois, avec la promesse de nous retrouver pour le prochain volet de notre série. À bientôt autour de la source de Mímir17 pour nous abreuver ensemble de nouveaux savoirs !


Notes :

1 Voir « Vivre en Viking – I – Quelques généralités », vous y trouverez présentées les grandes lignes du phénomène viking ainsi que l’arrière plan religieux qui irrigue toute la mentalité viking.

2 Nom que les anciens scandinaves donnaient à leurs poètes.

3 Pour rappel, les Hávamál (en français, les Dits du Très-Haut, ceux qui sortent de la bouche d’Ódinn) forment un long poème sacré qui constitue une sorte de résumé de l’éthique des fameux pillards scandinaves. Cela en fait pour nous une porte d’accès privilégié à leur mentalité.

4 Voir « Vivre en Viking – I – Quelques généralités » pour une présentation plus complète de la figure du Destin.

5 Hávamál, strophe 69, texte intégral traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique (p. 169 à 202), Fayard, 1992, p.181.

6 Ibid., strophe 71 (partielle).

7 Ibid., strophe 131 (partielle), p. 194.

8 Ibid., strophe 73, p. 182.

9 Ibid., strophe 16, p.171-172.

10 Ibid., strophe 71 (partielle), p.181

11 Ibid., strophe 50, p. 177-178.

12 Boyer Régis, « Le sacré chez les anciens scandinaves », dans l’Edda poétique (p. 14 à 64), op. cit., p. 27.

13 Hávamál, strophes 76-77, texte intégral traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique (p. 169 à 202), op. cit., p. 182.

14 Le Thing est l’assemblée en plein air des hommes libres, où chacun peut donner son avis sur l’administration, la politique, la justice, les expéditions à entreprendre ou encore les modalités des échanges commerciaux.

15 Ibid., strophes 24-25, p. 173

16 Ibid., strophe 47, p. 177.

17 Dans la Gylfaginning, en français la Mystification de Gylfi, qui constitue la première partie de l’Edda de Snorri Sturluson, il est expliqué que « Sous la racine [d’Yggdrasil] qui est orientée vers la halle des Thurses du givre se trouve la source de Mímir qui recèle science et sagesse, et celui qui possède la source s’appelle Mímir ; il est plein de profond savoir parce qu’il boit l’eau de la source dans la corne Gjallarhorn. Alfödr [Ódinn] y vint et demanda de pouvoir boire à la source, mais il ne l’obtint pas avant d’avoir mis son œil en gage. », Gylfaginning, chapitre 15, passage traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique, op. cit., p. 414.

 

Vivre en Viking – I – Quelques généralités

Introduction

Nombreux sont celles et ceux qui usent du terme « Viking » pour désigner une sorte de figure supérieure de virilité et de férocité, qui aurait vécu dans le nord, on ne sait trop où ni quand. Mais bon, ce qui est sûr, c’est qu’à ce moment là, il faisait froid et que la neige et la glace servaient de textures à des contrées hostiles et désolées, où seul l’homme exceptionnel, une force brute de la nature, était capable de survivre. On se le représente grand, barbu, chevelu, coiffé d’un casque à cornes, vêtu d’une cape en peau de loup ou d’ours (on imagine un animal féroce tué de ses propres mains), sous laquelle se cache une plastique de rêve, sublimée par des cicatrices sexy et quelques bijoux runiques. Ce « Viking » est armé de grosses haches à deux mains ou d’un énorme marteau, à l’image de celui du dieu Thórr, et fend fièrement les flots déchaînés à l’avant de son fameux « drakkar », dont la tête de dragon ne fait qu’ajouter à l’épouvante naturelle que dégage notre personnage, qui, bien sûr, boit des litres et des litres de bière ou de cervoise dans les crânes de ses victimes, forcément nombreuses, puisqu’il ne vit que pour combattre, détruire, tuer, piller et violer. Quant à sa propre mort, il s’en fiche comme de l’an quarante et est réputé pour agoniser en riant, l’épée à la main.

Photogramme du film Astérix et les Vikings (2006).

Le conglomérat de clichés qui constitue le « Viking » de l’imaginaire collectif n’a évidemment que peu de valeur historique et, sous le voile de l’imagerie populaire, se cache en fait une profonde méconnaissance du mode de vie et de l’état d’esprit des Vikings historiques. Le but de cette série d’articles sera modestement d’ébranler quelques idées reçues et d’ouvrir quelques perspectives pour les curieux, bien décidés à porter leur regard par-delà les brumes fabuleuses du Nord.

I – Le phénomène viking

Commençons par camper le décor. Nous sommes en Scandinavie dans les premiers siècles après J.-C. (Norvège, Suède et Danemark), terre d’origine des fameux Vikings. Les populations qui vivent sur ces territoires sont plutôt pauvres. Le climat rude rend l’agriculture difficile et les ressources minières sont minces. Aussi, pour les scandinaves de l’époque, satisfaire aux nécessités courantes n’est pas toujours chose aisée. La situation change à partir du Ve siècle, qui voit l’apparition, au Danemark, de l’ancêtre des célèbres bateaux vikings, dont le nom n’a d’ailleurs jamais été « drakkar » (terme apparu au XIXe siècle). Dès lors, le commerce par voie maritime se développe et devient l’activité principale des scandinaves, commerce pacifique jusqu’au début du IXe siècle.

La mise à sac de l’abbaye de Lindisfarne en Northumbrie (Angleterre) en 793 marque ainsi le coup d’envoi du « phénomène viking ». Dès lors, le pillage et le mercenariat viennent s’ajouter aux activités commerciales des navigateurs scandinaves. Pas question d’aventures épiques et d’héroïsme gratuits, les Vikings prennent la mer pour s’enrichir. Ce qu’ils recherchent, ce sont des objets luxueux, précieux et peu encombrants, qu’ils peuvent facilement charger sur leurs navires, rapides certes, mais peu adaptés au transport de marchandises lourdes et nombreuses.

Viking Ship Museum d’Oslo – crédit.

Ce ne sont ni des envahisseurs, ni des conquérants. Ils s’organisent en bandes et planifient des raids, pendant lesquels ils vont de pillages en pillages, jusqu’à être satisfaits du butin obtenu ou jusqu’à sentir les circonstances tourner en leur défaveur. Mettant en balance l’appât du gain et les risques encourus, ces derniers préfèrent les entreprises faciles et rentables, impliquant des batailles gagnées d’avance, aux prouesses militaires héroïques, incertaines et dangereuses. Ils sont d’ailleurs trop peu nombreux pour pouvoir envisager sérieusement de remporter de tels combats et il est à noter qu’aucun document historique, ou vestige archéologique, ne nous fournit l’exemple d’une bataille rangée à découvert, faisant s’affronter des Vikings et d’autres combattants. Dès que les choses se corsent, ils rentrent chez eux et partagent le butin équitablement pour en jouir, suivant ce que prescrit le droit établi. Car oui, les Vikings ont des lois, fruits de décisions communes prises au Thing, l’assemblée en plein air des hommes libres, où chacun peut donner son avis sur l’administration, la politique, la justice, les expéditions à entreprendre ou encore les modalités des échanges commerciaux. Ces lois régissent chaque domaine de leur vie quotidienne et ils mettent un point d’honneur à les faire respecter. On est loin du cliché barbare.

Au fur et à mesure de leurs expéditions, surtout entre 900 et 980, certains d’entre eux se fixent dans des régions abordées (nord-est de l’Angleterre, certaines îles de l’océan Atlantique nord, notamment les Féroé, Islande, Normandie, Russie, Ukraine), pour fonder des comptoirs commerciaux, monter des raids avec une efficacité accrue, ou encore parce qu’ils y trouvent des terres plus fertiles et un climat plus favorable pour vivre.

Après cette période, deux rois danois, Sveinn à la Barbe fourchue et son fils Knútr le Grand, tentent de monter une entreprise viking de conquête d’envergure, en vue de contrôler toute l’Europe du Nord, sans succès. Le phénomène prend fin peu après cet échec, conventionnellement le 14 octobre 1066, date de la victoire du Normand Guillaume le Conquérant à Hastings, sur les Anglais menés par le dernier roi anglo-saxon Harold Godwinson de Wessex.

(Consulter la carte dans un nouvel onglet)

II – Pénétrer la mentalité viking

Régis Boyer, professeur de langues, littérature et civilisation scandinaves à Paris-Sorbonne de 1970 à 2001, ancien directeur de l’Institut d’études scandinaves de cette même université, traducteur de nombreuses sagas et textes poétiques scandinaves du Moyen Âge et auteur d’une abondante littérature concernant la mythologie, la religion et l’histoire du Nord, écrit dans son ouvrage L’Edda poétique :

« La connaissance des Vikings a fait de notables progrès depuis quelques décennies. À peu près tout ce que nous pouvons prévoir de leur mentalité se trouve parfaitement exprimé dans les Hávamál. […] Aucune saga ne serait en contradiction avec les préceptes des Hávamál. J’irais volontiers plus loin : je conseillerais volontiers à quiconque voudrait connaître en vérité les Vikings (sans chercher, donc, à faire coïncider les idées préconçues avec les textes ou documents dûment sollicités) de commencer son initiation par la lecture des Hávamál : il y gagnera de pénétrer un esprit. »1

Selon Boyer, la lecture des Hávamál (en français, les Dits du Très-Haut, ceux qui sortent de la bouche d’Ódinn) nous offre un accès privilégié à la mentalité viking. Et pour cause : ce long poème sacré constitue une sorte de résumé de l’éthique des fameux pillards scandinaves. La suite de cette série cherchera à y plonger lectrices et lecteurs, afin de les immerger dans cet esprit passionnant.

Mais avant de rendre temporairement la plume, nous profiterons encore une fois de l’érudition de Boyer pour mettre à jour l’arrière-plan religieux qui irrigue toute cette mentalité viking :

« Quels que soient les textes envisagés, antiques inscriptions runiques, récits d’historiens latins, fragments de poèmes immémoriaux, Eddas, sagas de tous genres (…), formules juridiques, vestiges magiques, partout, toujours s’impose l’originale figure du Destin. Il était au commencement dans l’ébauche des monstres primitifs nés du contact entre chaud et froid, il sera à la fin, à la Consommation du Destin des Puissances (Ragnarök) […] Toute étude de la religion germanique et scandinave qui négligerait ce trait pour se confiner à une description de mythes, à une nomenclature de divinités ou de héros, se condamnerait, par là même, à passer à côté de l’essentiel, c’est à dire du sacré : car le sacré chez les anciens Germains, c’est le Destin, le sens du Destin, les innombrables figurations que prend le Destin. Tacite le notait déjà : « Les auspices et les sorts n’ont pas d’observateurs plus attentifs » (Germanie, X, 1). […] Nul ne saurait se soustraire aux arrêts des Nornes2. Les Dieux eux-mêmes sont soumis à leurs lois. Tout est écrit d’avance. […] Ódinn, le maître de la sagesse et de la science ésotérique, le père des runes et de la poésie, sait qu’il périra et de quelle façon ; Baldr a fait des rêves prémonitoires, Thórr n’ignore pas que le venin du grand serpent de Midgardr le détruira. Urdr, la Norne qui veille auprès de la source de tout savoir où le grand arbre cosmique, Yggdrasil, plonge ses racines, domine le monde des dieux et des hommes. »3

Les Nornes représentées au pied d’Yggdrasil sur un timbre des Îles Féroé.

Et en effet, dans la Völuspá (en français Prédiction de la prophétesse), poème sacré qui annonce et décrit Ragnarök4, une prophétesse révèle les arrêts implacables du Destin, prédisant notamment la mort inévitable d’Ódinn et de Thórr lors de ce funeste événement :

« Voici que Garmr [sans doute un autre nom de Fenrir, loup monstrueux né du dieu Loki et de la géante Angrboda] aboie de rage
Devant Gnipahellir [ouverture qui mène au royaume des enfers],
La chaîne va se rompre [celle dont s’est servi le dieu Tyr pour entraver Fenrir]
La bête va bondir.
Je sais maints sortilèges,
Plus loin en avant je vois
L’amère destinée
Des dieux de la victoire.

Les frères s’entre-battront
Et se mettront à mort,
Les parents souilleront
Leur propre couche ;
Temps rude dans le monde,
Adultère universel,
Temps des haches, temps des épées,
Les boucliers sont fendus,
Temps des tempêtes, temps des loups,
Avant que le monde s’effondre ;
Personne
N’épargnera personne.

[…]

Alors arrive à Hlín [autre nom de Frigg, l’épouse d’Ódinn]
Une douleur nouvelle
Quand Ódinn se met en marche
Contre le loup [Fenrir]
(…)
Alors de Frigg
Périra l’amour

[…]

Alors arrive le glorieux
Fils de Hlódyn [il s’agit de Thórr, fils d’Ódinn et de la Terre]
Le fils d’Ódinn s’en va
Tuer le serpent [Jórmungandr, aussi connu sous le nom de grand serpent de Midgardr, autre monstre né du dieu Loki et de la géante Angrboda],
Occit en courroux
La sentinelle de Midgardr [Jórmungandr] ;
Tous les hommes vont
Déserter leur demeure ;
Le fils de Fjörgyn [il s’agit encore de Thórr],
Épuisé, recule
De neuf pas devant la vipère
Sans craindre la honte. »5

Ces strophes illustrent parfaitement ce vers tiré des Hamdismál (en français Les dits de Hamdir) : « On ne peut survivre d’un soir à la sentence des Nornes »6. Le Destin est partout à l’œuvre et partout inflexible, même les dieux les plus puissants lui sont entièrement soumis.

Ódinn et Thórr combattant au Ragnarök – Illustration de Johan Egerkrans tirée de son livre « Nordiska Gudar ».

Pour un Viking, chacun a donc un rôle à jouer, une place à tenir. Tout a été prédéterminé dans le détail par le Destin qui s’incarne en chaque être. Se connaître, s’accepter et se réaliser, c’est connaître, accepter et réaliser son destin : un destin individuel qui participe au Destin du tout (notamment à travers son inscription dans un destin familial, plus vaste), et qui est éminemment sacré puisqu’il est une expression de la divinité suprême, celle devant laquelle même Ódinn et Thórr s’inclinent.

Ces quelques repères généraux étant posés, nous voilà prêts à aborder des aspects plus spécifiques. À bientôt autour de la source de Mímir7 pour nous abreuver ensemble de nouveaux savoirs !


Notes :

1 Boyer Régis, L’Edda poétique, Fayard, 1992, p. 167.

2 C’est le nom donné aux trois vierges mythiques Urdr (Passé), Verdandi (Présent) et Skuld (Futur) installées sous Yggdrasil et qui décident de la destinée des êtres humains comme de celle des dieux.

3 Boyer Régis, « Le sacré chez les anciens scandinaves », dans l’Edda poétique (p. 14 à 64), op. cit., p. 13-14.

4 Comme en témoigne l’extrait précédent, Boyer traduit Ragnarök par « Consommation du Destin des Puissances ». Il s’agit de l’ultime bataille qui verra s’affronter hommes, monstres, géants et dieux et au terme de laquelle le monde et la quasi-totalité de ses habitants restants seront seront engloutis dans les flots et consumés par flammes. Une terre de cocagne sortira ensuite des eaux, sur laquelle s’établiront les survivants.

5 Völuspa, strophes 44, 45, 53 (partielle) et 56, texte intégral traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique (p. 532 à 549), op. cit., p. 544 à 547.

6 Hamdismál, strophe 30 (partielle), texte intégral traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique (p. 404 à 408), op. cit., p. 408.

7 Dans la Gylfaginning, en français la Mystification de Gylfi, qui constitue la première partie de l’Edda de Snorri Sturluson, il est expliqué que « Sous la racine [d’Yggdrasil] qui est orientée vers la halle des Thurses du givre se trouve la source de Mímir qui recèle science et sagesse, et celui qui possède la source s’appelle Mímir ; il est plein de profond savoir parce qu’il boit l’eau de la source dans la corne Gjallarhorn. Alfödr [Ódinn] y vint et demanda de pouvoir boire à la source, mais il ne l’obtint pas avant d’avoir mis son œil en gage. », Gylfaginning, chapitre 15, passage traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique, op. cit., p. 414.