Vivre en Viking – II – Savoir vivre, savoir bien vivre

Introduction

Toujours plus avant, pardelà les brumes fabuleuses du Nord ! Après avoir posé quelques repères généraux1 dans le premier volet de notre série, nous nous retrouvons aujourd’hui pour une nouvelle immersion en esprit viking. C’est qu’il subsiste encore, à travers quelques poèmes, sagas et témoignages, attendant d’être vivifié à nouveau par nos propres pensées, nos voix et nos actes. Pour l’heure, suivons le chant aphone du scalde2 et, sans plus attendre, entrons dans les vers des Hávamál3.

Une page de l’Edda poétique dans un manuscrit du XIIIe siècle (Codex Regius) conservé à l’Institut Árni Magnússon de Reykjavík.

I – La valeur de la vie

Premier point remarquable : ce texte pose comme une évidence la valeur intrinsèque de la vie, nous assurant que dans tous les cas « Mieux vaut être en vie/ Que d’être sans vie ». Cette affirmation catégorique exclut d’emblée l’hypothèse nihiliste, tout à fait inintelligible aux yeux d’un Viking, pour qui envisager que la vie puisse être absurde constituerait précisément le comble de l’absurde. C’est qu’au plan religieux, cette vie correspond à l’espace que lui a aménagé le Destin4 et au sein duquel il a à le réaliser en se réalisant. Elle est donc pleine de sens et éminemment sacrée.

Mais à un niveau plus terre à terre, ce que nous enseignent ici les Hávamál, c’est aussi que quelles que soient nos conditions d’existence (notre statut social, notre fortune, la qualité de notre habitat, l’étendue et la fécondité de nos terres ou encore notre état de santé), la vie recèle toujours assez de bienfaits pour qu’on la chérisse :

« L’on est pas malheureux tout à fait
Même si l’on est en mauvaise santé :
D’aucuns sont heureux par leurs fils.
D’aucuns par leurs parents.
D’aucuns par biens en suffisance,
D’aucuns par bonnes actions. »5

Même un handicap physique lourd n’empêche pas d’avoir une existence bien remplie, il suffit d’adapter ses activités en fonction de ses incapacités :

« Un boiteux monte à cheval,
Un manchot garde les troupeaux,
Un sourd fait assaut d’armes et rend service. »6

Pourtant, et c’est là toute la subtilité, que la vie soit toujours un bien n’implique pas qu’il soit bon de tout faire pour la conserver. Si le poème incite régulièrement à la prudence, il met également en garde contre son excès : « Prudent, je te prie d’être,/Mais point trop prudent »7. La question se pose alors de savoir quelles sont les manières d’être qui participent d’une sage circonspection, juste milieu entre une insouciance totale et une retenue excessive. La réponse du texte, diluée dans plusieurs strophes, est à peu près la suivante : est d’une prudence mesurée celle ou celui qui se préoccupe de sa santé au quotidien (on trouve par exemple à plusieurs reprises des conseils diététiques dans les Hávamál) et qui reste toujours sur ses gardes, évitant de se mettre en danger par excès d’assurance, de confiance ou encore de boisson. La strophe 73 nous invite ainsi à considérer toute situation comme étant susceptible de dégénérer et de nous être fatale :

« Deux hommes, l’un peut tuer l’autre,
Ta langue peut te coûter la tête,
Sous chaque manteau
Je soupçonne une main sur la garde d’une épée. »8

one blind singer and two dncer odd nedrum
Odd Nerdrum, One Blind Singer and Two Dancers.

La prudence mesurée de l’éthique viking est donc une prudence généralisée. Pour beaucoup d’entre nous, elle aura déjà quelque chose d’excessif dans l’extrême réserve qu’elle prescrit. Mais pour eux, on n’est jamais trop prudent, sauf quand l’appréhension du péril conduit à manquer de courage. C’est qu’il y a des dangers qu’on ne peut éviter sans faillir à ses obligations envers autrui et, du même coup, envers soi-même. La strophe 16 critique ainsi l’attitude de celui qui évite systématiquement le combat dans l’optique de conserver sa vie le plus longtemps possible :

« L’inavisé
Croit qu’il vivra toujours
S’il se garde de combattre,
Mais vieillesse ne lui
Laisse aucun répit,
Les lances lui en eussent-elles donné »9

Se soustraire aux tourments des armes, c’est se livrer aux tourments de la vieillesse, c’est-à-dire bien sûr à la dégénérescence du corps qui étiole l’existence et la rend plus pénible, mais aussi à la désapprobation, à l’inimitié, au mépris, voire à la haine et à la violence d’autrui qui couronnent une vie de couardise. Si l’existence reste toujours intrinsèquement précieuse pour celle ou celui qui en jouit, du point de vue de la communauté, toutes les existences individuelles ne se valent pas : certaines lui sont plus utiles que d’autres et s’il est entendu qu’« un mort n’est utile à personne »10, certains vivants, du fait de leurs comportements antisociaux, ne le sont guère plus et sont même parfois carrément nuisibles. Pour ceux-là, le poème est sans pitié :

« Dépérit le jeune pin
Qui se dresse en lieu sans abri :
Ne l’abritent écorce ni aiguilles ;
Ainsi l’homme
Que n’aime personne :
Pourquoi vivrait-il longtemps ? »11

Comme nous l’explique Régis Boyer, dans les sociétés scandinaves anciennes, la condamnation d’un individu par la communauté revient à sa désacralisation, c’est-à-dire à la dévalorisation consensuelle de sa vie humaine :

« La législation ne prévoyait pas la peine de mort, mais la remplaçait par le bannissement et par la proscription. Très exactement, la vie d’un condamné ne vaut plus rien, si peu en tout cas qu’elle ne mérite même pas qu’on la retranche. Le proscrit est exclu de la communauté : il a été désacralisé par consentement commun. À peine, désormais, si c’est encore un homme. On le traitait de loup (vargr) ou d’homme des bois (skógarmadr). (…) On n’avait le droit ni de l’héberger, ni de lui donner les moyens de s’enfuir, ni de l’aider matériellement, ni même d’avoir commerce avec lui. »12

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Odd Nerdrum, Twilight.

C’est que, comme nous l’avons déjà dit, vivre en être humain pour un Viking, c’est manifester le sacré en lui : réaliser son destin. Or le destin de chacun est toujours lié à celui d’un groupe plus vaste : il s’inscrit dans celui de la famille, lui-même inscrit dans celui du clan, etc. Ainsi ne peut-on se couper de sa communauté sans se couper aussi de son propre destin et donc, en définitive, de sa dimension humaine, de cette partie de soi-même porteuse de sacré. Ne reste alors que la vie brute, bestiale, biologique, qui se vit en solitaire.

II – La valeur vitale de la réputation

Ainsi, pour un Viking, vivre bien ce n’est pas tant jouir de la vie pour soi-même que savoir vivre avec et devant autrui. C’est-à-dire, dans le langage des Hávamál, acquérir et conserver une bonne réputation, qui témoigne d’un tel savoir vivre. Plus encore, une telle réputation prolonge la vie de l’individu par-delà ses limites temporelles, conférant à ce dernier une forme d’immortalité :

« Meurent les biens,
Meurent les parents,
Et toi, tu mourras de même ;
Mais la réputation
Ne meurt jamais,
Celle que bonne l’on s’est acquise.

Meurent les biens,
Meurent les parents,
Et toi, tu mourras de même ;
Mais je sais une chose
Qui jamais ne meurt :
Le jugement porté sur chaque mort. »13

Or mettre sa vie en danger, lorsque cela sert la communauté, permet d’acquérir du prestige, ce qui explique pourquoi la prudence généralisée prescrite par les Hávamál doit être suspendue là où s’impose le courage, sous peine de devenir contre-productive pour la vie même qu’elle prétend préserver. Comme l’illustre parfaitement l’exemple d’Achille, personnage fameux de la mythologie grecque, grand héros de la guerre de Troie (à laquelle il ne survivra pas), la meilleure manière d’exister toujours est de choisir une vie courte mais pleine de gloire, plutôt qu’une vie longue mais sans éclat. D’ailleurs, même dans les cas, nombreux, où la prudence viking est de mise, elle protège au fond tout autant la réputation que la vie. En prenant garde de ne pas froisser son hôte par des paroles ou des comportements déplacés, on évite de périr par son fer enragé mais on évite aussi qu’il médise à notre sujet et salisse durablement notre nom :

« L’inavisé
Pense que tous ceux
Qui rient avec lui sont ses amis ;
Mais ce qu’il ne découvre pas
C’est qu’on ne parle guère en sa faveur,
S’il siège parmi les sages.

L’inavisé
Pense que tous ceux
Qui rient avec lui sont ses amis ;
Alors découvre
Quand vient au thing14
Qu’il y en a peu qui parlent pour lui. »15

Ainsi l’individu préserve t-il sa réputation par sa prudence et accroît-il son prestige par son courage, œuvrant à prolonger sa vie après sa mort mais également à l’intensifier ici bas. En effet, faire preuve de savoir vivre avec et devant autrui, avoir le souci de la communauté, tout cela attire le respect, la sympathie et la bienveillance des gens de valeurs et permet de tisser des relations interpersonnelles de grande qualité : des amitiés véritables, profondes et solides, qui concourent au bien-vivre individuel :

« Jeune, je fus jadis
Je cheminai solitaire ;
Alors, je perdis ma route ;
Riche je me sentis
Quand je rencontrai autrui :
L’homme est la joie de l’homme. »16

Gustave Courbet
Gustave Courbet, Bonjour Monsieur Courbet.

Et c’est sur cette belle pensée que nous nous quitterons une nouvelle fois, avec la promesse de nous retrouver pour le prochain volet de notre série. À bientôt autour de la source de Mímir17 pour nous abreuver ensemble de nouveaux savoirs !


Notes :

1 Voir « Vivre en Viking – I – Quelques généralités », vous y trouverez présentées les grandes lignes du phénomène viking ainsi que l’arrière plan religieux qui irrigue toute la mentalité viking.

2 Nom que les anciens scandinaves donnaient à leurs poètes.

3 Pour rappel, les Hávamál (en français, les Dits du Très-Haut, ceux qui sortent de la bouche d’Ódinn) forment un long poème sacré qui constitue une sorte de résumé de l’éthique des fameux pillards scandinaves. Cela en fait pour nous une porte d’accès privilégié à leur mentalité.

4 Voir « Vivre en Viking – I – Quelques généralités » pour une présentation plus complète de la figure du Destin.

5 Hávamál, strophe 69, texte intégral traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique (p. 169 à 202), Fayard, 1992, p.181.

6 Ibid., strophe 71 (partielle).

7 Ibid., strophe 131 (partielle), p. 194.

8 Ibid., strophe 73, p. 182.

9 Ibid., strophe 16, p.171-172.

10 Ibid., strophe 71 (partielle), p.181

11 Ibid., strophe 50, p. 177-178.

12 Boyer Régis, « Le sacré chez les anciens scandinaves », dans l’Edda poétique (p. 14 à 64), op. cit., p. 27.

13 Hávamál, strophes 76-77, texte intégral traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique (p. 169 à 202), op. cit., p. 182.

14 Le Thing est l’assemblée en plein air des hommes libres, où chacun peut donner son avis sur l’administration, la politique, la justice, les expéditions à entreprendre ou encore les modalités des échanges commerciaux.

15 Ibid., strophes 24-25, p. 173

16 Ibid., strophe 47, p. 177.

17 Dans la Gylfaginning, en français la Mystification de Gylfi, qui constitue la première partie de l’Edda de Snorri Sturluson, il est expliqué que « Sous la racine [d’Yggdrasil] qui est orientée vers la halle des Thurses du givre se trouve la source de Mímir qui recèle science et sagesse, et celui qui possède la source s’appelle Mímir ; il est plein de profond savoir parce qu’il boit l’eau de la source dans la corne Gjallarhorn. Alfödr [Ódinn] y vint et demanda de pouvoir boire à la source, mais il ne l’obtint pas avant d’avoir mis son œil en gage. », Gylfaginning, chapitre 15, passage traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique, op. cit., p. 414.

 

Vivre en Viking – I – Quelques généralités

Introduction

Nombreux sont celles et ceux qui usent du terme « Viking » pour désigner une sorte de figure supérieure de virilité et de férocité, qui aurait vécu dans le nord, on ne sait trop où ni quand. Mais bon, ce qui est sûr, c’est qu’à ce moment là, il faisait froid et que la neige et la glace servaient de textures à des contrées hostiles et désolées, où seul l’homme exceptionnel, une force brute de la nature, était capable de survivre. On se le représente grand, barbu, chevelu, coiffé d’un casque à cornes, vêtu d’une cape en peau de loup ou d’ours (on imagine un animal féroce tué de ses propres mains), sous laquelle se cache une plastique de rêve, sublimée par des cicatrices sexy et quelques bijoux runiques. Ce « Viking » est armé de grosses haches à deux mains ou d’un énorme marteau, à l’image de celui du dieu Thórr, et fend fièrement les flots déchaînés à l’avant de son fameux « drakkar », dont la tête de dragon ne fait qu’ajouter à l’épouvante naturelle que dégage notre personnage, qui, bien sûr, boit des litres et des litres de bière ou de cervoise dans les crânes de ses victimes, forcément nombreuses, puisqu’il ne vit que pour combattre, détruire, tuer, piller et violer. Quant à sa propre mort, il s’en fiche comme de l’an quarante et est réputé pour agoniser en riant, l’épée à la main.

Photogramme du film Astérix et les Vikings (2006).

Le conglomérat de clichés qui constitue le « Viking » de l’imaginaire collectif n’a évidemment que peu de valeur historique et, sous le voile de l’imagerie populaire, se cache en fait une profonde méconnaissance du mode de vie et de l’état d’esprit des Vikings historiques. Le but de cette série d’articles sera modestement d’ébranler quelques idées reçues et d’ouvrir quelques perspectives pour les curieux, bien décidés à porter leur regard par-delà les brumes fabuleuses du Nord.

I – Le phénomène viking

Commençons par camper le décor. Nous sommes en Scandinavie dans les premiers siècles après J.-C. (Norvège, Suède et Danemark), terre d’origine des fameux Vikings. Les populations qui vivent sur ces territoires sont plutôt pauvres. Le climat rude rend l’agriculture difficile et les ressources minières sont minces. Aussi, pour les scandinaves de l’époque, satisfaire aux nécessités courantes n’est pas toujours chose aisée. La situation change à partir du Ve siècle, qui voit l’apparition, au Danemark, de l’ancêtre des célèbres bateaux vikings, dont le nom n’a d’ailleurs jamais été « drakkar » (terme apparu au XIXe siècle). Dès lors, le commerce par voie maritime se développe et devient l’activité principale des scandinaves, commerce pacifique jusqu’au début du IXe siècle.

La mise à sac de l’abbaye de Lindisfarne en Northumbrie (Angleterre) en 793 marque ainsi le coup d’envoi du « phénomène viking ». Dès lors, le pillage et le mercenariat viennent s’ajouter aux activités commerciales des navigateurs scandinaves. Pas question d’aventures épiques et d’héroïsme gratuits, les Vikings prennent la mer pour s’enrichir. Ce qu’ils recherchent, ce sont des objets luxueux, précieux et peu encombrants, qu’ils peuvent facilement charger sur leurs navires, rapides certes, mais peu adaptés au transport de marchandises lourdes et nombreuses.

Viking Ship Museum d’Oslo – crédit.

Ce ne sont ni des envahisseurs, ni des conquérants. Ils s’organisent en bandes et planifient des raids, pendant lesquels ils vont de pillages en pillages, jusqu’à être satisfaits du butin obtenu ou jusqu’à sentir les circonstances tourner en leur défaveur. Mettant en balance l’appât du gain et les risques encourus, ces derniers préfèrent les entreprises faciles et rentables, impliquant des batailles gagnées d’avance, aux prouesses militaires héroïques, incertaines et dangereuses. Ils sont d’ailleurs trop peu nombreux pour pouvoir envisager sérieusement de remporter de tels combats et il est à noter qu’aucun document historique, ou vestige archéologique, ne nous fournit l’exemple d’une bataille rangée à découvert, faisant s’affronter des Vikings et d’autres combattants. Dès que les choses se corsent, ils rentrent chez eux et partagent le butin équitablement pour en jouir, suivant ce que prescrit le droit établi. Car oui, les Vikings ont des lois, fruits de décisions communes prises au Thing, l’assemblée en plein air des hommes libres, où chacun peut donner son avis sur l’administration, la politique, la justice, les expéditions à entreprendre ou encore les modalités des échanges commerciaux. Ces lois régissent chaque domaine de leur vie quotidienne et ils mettent un point d’honneur à les faire respecter. On est loin du cliché barbare.

Au fur et à mesure de leurs expéditions, surtout entre 900 et 980, certains d’entre eux se fixent dans des régions abordées (nord-est de l’Angleterre, certaines îles de l’océan Atlantique nord, notamment les Féroé, Islande, Normandie, Russie, Ukraine), pour fonder des comptoirs commerciaux, monter des raids avec une efficacité accrue, ou encore parce qu’ils y trouvent des terres plus fertiles et un climat plus favorable pour vivre.

Après cette période, deux rois danois, Sveinn à la Barbe fourchue et son fils Knútr le Grand, tentent de monter une entreprise viking de conquête d’envergure, en vue de contrôler toute l’Europe du Nord, sans succès. Le phénomène prend fin peu après cet échec, conventionnellement le 14 octobre 1066, date de la victoire du Normand Guillaume le Conquérant à Hastings, sur les Anglais menés par le dernier roi anglo-saxon Harold Godwinson de Wessex.

(Consulter la carte dans un nouvel onglet)

II – Pénétrer la mentalité viking

Régis Boyer, professeur de langues, littérature et civilisation scandinaves à Paris-Sorbonne de 1970 à 2001, ancien directeur de l’Institut d’études scandinaves de cette même université, traducteur de nombreuses sagas et textes poétiques scandinaves du Moyen Âge et auteur d’une abondante littérature concernant la mythologie, la religion et l’histoire du Nord, écrit dans son ouvrage L’Edda poétique :

« La connaissance des Vikings a fait de notables progrès depuis quelques décennies. À peu près tout ce que nous pouvons prévoir de leur mentalité se trouve parfaitement exprimé dans les Hávamál. […] Aucune saga ne serait en contradiction avec les préceptes des Hávamál. J’irais volontiers plus loin : je conseillerais volontiers à quiconque voudrait connaître en vérité les Vikings (sans chercher, donc, à faire coïncider les idées préconçues avec les textes ou documents dûment sollicités) de commencer son initiation par la lecture des Hávamál : il y gagnera de pénétrer un esprit. »1

Selon Boyer, la lecture des Hávamál (en français, les Dits du Très-Haut, ceux qui sortent de la bouche d’Ódinn) nous offre un accès privilégié à la mentalité viking. Et pour cause : ce long poème sacré constitue une sorte de résumé de l’éthique des fameux pillards scandinaves. La suite de cette série cherchera à y plonger lectrices et lecteurs, afin de les immerger dans cet esprit passionnant.

Mais avant de rendre temporairement la plume, nous profiterons encore une fois de l’érudition de Boyer pour mettre à jour l’arrière-plan religieux qui irrigue toute cette mentalité viking :

« Quels que soient les textes envisagés, antiques inscriptions runiques, récits d’historiens latins, fragments de poèmes immémoriaux, Eddas, sagas de tous genres (…), formules juridiques, vestiges magiques, partout, toujours s’impose l’originale figure du Destin. Il était au commencement dans l’ébauche des monstres primitifs nés du contact entre chaud et froid, il sera à la fin, à la Consommation du Destin des Puissances (Ragnarök) […] Toute étude de la religion germanique et scandinave qui négligerait ce trait pour se confiner à une description de mythes, à une nomenclature de divinités ou de héros, se condamnerait, par là même, à passer à côté de l’essentiel, c’est à dire du sacré : car le sacré chez les anciens Germains, c’est le Destin, le sens du Destin, les innombrables figurations que prend le Destin. Tacite le notait déjà : « Les auspices et les sorts n’ont pas d’observateurs plus attentifs » (Germanie, X, 1). […] Nul ne saurait se soustraire aux arrêts des Nornes2. Les Dieux eux-mêmes sont soumis à leurs lois. Tout est écrit d’avance. […] Ódinn, le maître de la sagesse et de la science ésotérique, le père des runes et de la poésie, sait qu’il périra et de quelle façon ; Baldr a fait des rêves prémonitoires, Thórr n’ignore pas que le venin du grand serpent de Midgardr le détruira. Urdr, la Norne qui veille auprès de la source de tout savoir où le grand arbre cosmique, Yggdrasil, plonge ses racines, domine le monde des dieux et des hommes. »3

Les Nornes représentées au pied d’Yggdrasil sur un timbre des Îles Féroé.

Et en effet, dans la Völuspá (en français Prédiction de la prophétesse), poème sacré qui annonce et décrit Ragnarök4, une prophétesse révèle les arrêts implacables du Destin, prédisant notamment la mort inévitable d’Ódinn et de Thórr lors de ce funeste événement :

« Voici que Garmr [sans doute un autre nom de Fenrir, loup monstrueux né du dieu Loki et de la géante Angrboda] aboie de rage
Devant Gnipahellir [ouverture qui mène au royaume des enfers],
La chaîne va se rompre [celle dont s’est servi le dieu Tyr pour entraver Fenrir]
La bête va bondir.
Je sais maints sortilèges,
Plus loin en avant je vois
L’amère destinée
Des dieux de la victoire.

Les frères s’entre-battront
Et se mettront à mort,
Les parents souilleront
Leur propre couche ;
Temps rude dans le monde,
Adultère universel,
Temps des haches, temps des épées,
Les boucliers sont fendus,
Temps des tempêtes, temps des loups,
Avant que le monde s’effondre ;
Personne
N’épargnera personne.

[…]

Alors arrive à Hlín [autre nom de Frigg, l’épouse d’Ódinn]
Une douleur nouvelle
Quand Ódinn se met en marche
Contre le loup [Fenrir]
(…)
Alors de Frigg
Périra l’amour

[…]

Alors arrive le glorieux
Fils de Hlódyn [il s’agit de Thórr, fils d’Ódinn et de la Terre]
Le fils d’Ódinn s’en va
Tuer le serpent [Jórmungandr, aussi connu sous le nom de grand serpent de Midgardr, autre monstre né du dieu Loki et de la géante Angrboda],
Occit en courroux
La sentinelle de Midgardr [Jórmungandr] ;
Tous les hommes vont
Déserter leur demeure ;
Le fils de Fjörgyn [il s’agit encore de Thórr],
Épuisé, recule
De neuf pas devant la vipère
Sans craindre la honte. »5

Ces strophes illustrent parfaitement ce vers tiré des Hamdismál (en français Les dits de Hamdir) : « On ne peut survivre d’un soir à la sentence des Nornes »6. Le Destin est partout à l’œuvre et partout inflexible, même les dieux les plus puissants lui sont entièrement soumis.

Ódinn et Thórr combattant au Ragnarök – Illustration de Johan Egerkrans tirée de son livre « Nordiska Gudar ».

Pour un Viking, chacun a donc un rôle à jouer, une place à tenir. Tout a été prédéterminé dans le détail par le Destin qui s’incarne en chaque être. Se connaître, s’accepter et se réaliser, c’est connaître, accepter et réaliser son destin : un destin individuel qui participe au Destin du tout (notamment à travers son inscription dans un destin familial, plus vaste), et qui est éminemment sacré puisqu’il est une expression de la divinité suprême, celle devant laquelle même Ódinn et Thórr s’inclinent.

Ces quelques repères généraux étant posés, nous voilà prêts à aborder des aspects plus spécifiques. À bientôt autour de la source de Mímir7 pour nous abreuver ensemble de nouveaux savoirs !


Notes :

1 Boyer Régis, L’Edda poétique, Fayard, 1992, p. 167.

2 C’est le nom donné aux trois vierges mythiques Urdr (Passé), Verdandi (Présent) et Skuld (Futur) installées sous Yggdrasil et qui décident de la destinée des êtres humains comme de celle des dieux.

3 Boyer Régis, « Le sacré chez les anciens scandinaves », dans l’Edda poétique (p. 14 à 64), op. cit., p. 13-14.

4 Comme en témoigne l’extrait précédent, Boyer traduit Ragnarök par « Consommation du Destin des Puissances ». Il s’agit de l’ultime bataille qui verra s’affronter hommes, monstres, géants et dieux et au terme de laquelle le monde et la quasi-totalité de ses habitants restants seront seront engloutis dans les flots et consumés par flammes. Une terre de cocagne sortira ensuite des eaux, sur laquelle s’établiront les survivants.

5 Völuspa, strophes 44, 45, 53 (partielle) et 56, texte intégral traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique (p. 532 à 549), op. cit., p. 544 à 547.

6 Hamdismál, strophe 30 (partielle), texte intégral traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique (p. 404 à 408), op. cit., p. 408.

7 Dans la Gylfaginning, en français la Mystification de Gylfi, qui constitue la première partie de l’Edda de Snorri Sturluson, il est expliqué que « Sous la racine [d’Yggdrasil] qui est orientée vers la halle des Thurses du givre se trouve la source de Mímir qui recèle science et sagesse, et celui qui possède la source s’appelle Mímir ; il est plein de profond savoir parce qu’il boit l’eau de la source dans la corne Gjallarhorn. Alfödr [Ódinn] y vint et demanda de pouvoir boire à la source, mais il ne l’obtint pas avant d’avoir mis son œil en gage. », Gylfaginning, chapitre 15, passage traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique, op. cit., p. 414.