« Ossian a remplacé Homère dans mon cœur » : la légende d’Ossian et l’art préromantique en Europe

N.B : Cet article est inspiré des différentes communications qui se sont tenues lors du colloque international « La légende d’Ossian et l’art préromantique en Europe » les 9 et 10 juin à la bibliothèque départementale de Marseille.

Paul DUQUEYLAR, Ossian chantant ses vers, 1800, Musée Granet, Aix-en-Provence

À la fin du XVIIIe siècle, une série de poèmes gaéliques sont traduits et publiés en anglais par le poète James Macpherson. Leur auteur est Ossian, un barde écossais du IIIe siècle, fils de Fingal et de Sadhbh. Macpherson avait découvert des manuscrits inédits de poésie gaélique venant des Highlands et des îles, dont il avait traduit des extraits publiés dans le recueil Fragments de l’Ancienne Poésie collectés dans les montagnes d’Écosse en 1760. Désireux de donner à l’Écosse une Iliade ou une Odyssée, Macpherson était parti à la recherche de cette civilisation gaélique perdue et de sa poésie. Il entame alors un long périple à travers le comté d’Inverness, les îles de Skye, Bencecula, l’île de Mull ou Argyll, où il rencontre des personnes susceptibles de lui transmettre des nouveaux fragments de poésie gaélique. En 1761, il publie Fingal, un Ancien Poème épique en six livres, ainsi que plusieurs autres poèmes composés par Ossian, le fils de Fingal, traduit de la langue gaélique. Très vite, il publie une édition complète des Œuvres d’Ossian, en 1765. L’Europe découvre cette civilisation gaélique avec les traductions du poète écossais et elle est immédiatement séduite. Ossian est la personnification de l’ancienne poésie du Nord ; accompagné de sa harpe, il chante les batailles, l’amour et les héros disparus. La poésie ossianique a le charme de la mélancolie : les fantômes et les brumes hantent les paysages sublimes des Highlands, et c’est ce qui fait son succès, en réaction au scepticisme des Lumières.

 

Pourtant, des doutes sur son authenticité s’élèvent. Cette civilisation gaélique a-t-elle réellement existé ? Comment vérifier les sources de Macpherson, qui sont censées reposer sur la tradition orale perdue des Highlands ? Le public anglais se pose des questions et accuse le poète d’être un faussaire. La supercherie ne tarde pas à être démasquée. Si Macpherson a véritablement fait traduire un nombre considérable de balades et de chants composés en Ecosse et en Irlande entre le XIIIe et XVIe siècles, il n’a pas hésité à y inclure des poèmes de sa composition. Ainsi, sur 39 poèmes attribués à Ossian, 28 ne reposent sur aucune source identifiée. Dans sa volonté de préserver la culture gaélique menacée par l’anglais, Macpherson s’identifie lui-même à un barde et livre une version idéalisée de l’Écosse celtique, en cédant à son imagination toute romantique.

C’était le moment où Ossian, le poète de ce génie des ruines et des batailles, régnait en maître sur la France. »
Lamartine, Confidences, 1849

La supercherie n’a cependant pas empêché la diffusion du mouvement ossianesque en Europe et son influence sur les arts. Comme Werther, le héros du roman épistolaire de Goethe, qui déclare : « Ossian a remplacé Homère dans mon cœur », les artistes vont céder à l’ « ossianophilie ». Illustrer Ossian va être un véritable enjeu pour les artistes préromantiques français, qui n’ont aucune référence iconographique pour appuyer leurs compositions. Certains vont ainsi tenter d’adapter cette source littéraire inédite à des univers visuels classiques, tandis que d’autres s’emparent de cette opportunité unique de se laisser aller à l’imagination. A la tête de cette deuxième catégorie de peintres se placent Girodet et Gérard, au début du XIXe siècle.

Girodet, élève de David, découvre les textes d’Ossian lors de ses voyages à Rome et à Gênes, où il fréquente le milieu cosmopolite anglais. Il illustre les récits d’Ossian à de nombreuses reprises avant de recevoir la commande d’un tableau.

Bonaparte, à son retour d’Égypte, s’étant pris de passion pour les prétendues poésies d’Ossian, en avait répandu le goût en France. » 
Etienne-Jean Delécluze, Souvenirs de soixante années, 1862

Anne-Louis GIRODET, Apothéose des héros français morts pour la patrie pendant la guerre de la Liberté, vers 1800, Musée de la Malmaison

Napoléon était un lecteur assidu des poèmes du barde. Grand amoureux de ces épopées celtiques, il commande aux peintres Girodet et Gérard deux tableaux sur le thème d’Ossian pour la salle à manger de la Malmaison. Avec Ossian recevant les guerriers français dans ses palais aériens (ou Apothéose des héros français morts pour la patrie pendant la guerre de la Liberté) , Girodet esquisse les principes d’une nouvelle esthétique qui déstabilise la critique : touche cotonneuse, personnages fantasmagoriques… Le traitement du sujet est loin de l’enseignement néoclassique de David. Ce dernier dira d’ailleurs :

Ah ça ! il est fou, Girodet !… Il est fou, ou je n’entends plus rien à l’art de la peinture. Ce sont des personnages de cristal qu’il nous a fait là… Quel dommage ! avec son beau talent, cet homme ne fera jamais que des folies… Il n’a pas le sens commun. »
Étienne-Jean Delécluze, Louis David, son école et son temps (1855), éd. Macula, 1983, p. 266

Il pose les bases d’une iconographie propre à Ossian : nuages, lumière nocturne, harpe, êtres fantomatiques… tant d’éléments qui se retrouveront dans les productions ultérieures. Dans sa volonté de séduire Bonaparte, Girodet représente les âmes des généraux français morts dans les batailles. Le tableau est incroyablement surchargé de détails et de personnages, dans une composition ascendante donnant l’impression d’une grande agitation. La confrontation entre le monde surnaturel des fantômes et celui des héros français tués au combat (dont la plupart sont parfaitement identifiables) est atypique.

François GÉRARD, Ossian évoque les fantômes au son de la harpe sur les bords du Lora, vers 1800, Musée de la Malmaison

Le tableau de Gérard, Ossian évoque les fantômes au son de la harpe sur les bords du Lora n’a pas l’ambition politique de celui de Girodet. Il respecte le caractère surnaturel des récits ossianiques en représentant l’apparition des fantômes au son de la harpe du barde. Ils occupent la partie supérieure du tableau, portés par des nuages, et ils baignent dans la lumière qui perce les nuages en arrière-plan. À l’inverse, Ossian est dans l’ombre, et ses pieds touchent bien le sol. Avec cette composition très simple, Gérard montre la différence entre la réalité et le surnaturel, entre le terrestre et le céleste, caractéristique de l’iconographie d’Ossian. Cette composition va influencer Ingres, qui succombera à son tour aux charmes d’Ossian, lui qui était pourtant considéré comme un peintre classique. La violence épique des combats ou les apparitions fantomatiques sont en effet loin de ses sujets de prédilection. Comme Gérard et Girodet, il reçoit la commande d’un tableau pour la chambre de Napoléon au Palais Quirinal à Rome. Le goût de l’empereur pour les thèmes ossianesques étant connu de tous, Ingres choisi donc d’illustrer Le songe d’Ossian.

Jean-Auguste-Dominique INGRES, Le songe d’Ossian, 1813, Musée Ingres, Montauban

Appuyé sur sa harpe, dans la partie inférieure du tableau, Ossian rêve aux siens disparus. Comme dans le tableau de Gérard, ces fantômes du passé occupent la partie supérieure de la composition. La frontière entre le rêve et la réalité est également symbolisée par l’absence de couleurs dans le traitement des manifestations de l’au-delà. Malgré un sujet en apparence aux antipodes de ses préoccupations picturales, Ingres en fait une composition sage, sans violence, sans effroi ou guerriers primitifs. Trop sage pour correspondre à la réalité des textes d’Ossian.

En littérature, Mme de Staël, Chateaubriand, Lamartine, de Vigny, de Musset, furent également séduit par Ossian et ses thèmes pittoresques. La mélancolie ossianique et le culte de la nature sauvage et primitive trouvaient un parfait écho dans le sentiment romantique et son lyrique désespoir. En Allemagne aussi, Ossian trouve des échos, chez Goethe ou Herder, en accord avec le mouvement Sturm und Drang (« Tempête et Passion » en français). Le mouvement ossianique allemand soulève de véritables enjeux métaphysiques et une profonde réflexion sur l’art et la littérature. Les chants élégiaques du vieux barde inspirent également les compositeurs lyriques. Jean-François Lesueur compose ainsi Ossian ou les Bardes en 1804, un opéra français qui connait un succès retentissant à l’Académie impériale. Selon la légende, l’Empereur aurait décroché sa propre Légion d’Honneur pour la remettre au compositeur après une représentation.

Jean-Simon BERTHELEMY, Dessins de costumes pour l’opéra Ossian, ou les Bardes, 1804, Bibliothèque Nationale de France, Département Bibliothèque-Musée de l’Opéra, Paris.

Parce qu’elle proposait une alternative nouvelle à l’Antiquité gréco-romaine, l’épopée d’Ossian a séduit une grande partie des arts européens. Mais la vague ossianique s’essouffle et tombe dans l’oubli avant la moitié du XIXe siècle. Peu de personnes connaissent le barde et ses récits aujourd’hui. Son héritier moderne est sans aucun doute Tolkien, considéré comme le père de la Fantasy, chez qui on retrouve de nombreux éléments ossianesques. Ainsi, si Ossian était le « Homère du Nord » selon Mme de Staël, Tolkien peut tout à fait être comparé à Macpherson dans sa volonté de créer une mythologie nationale, à travers des récits épiques mêlant histoire, folklore et légendes.

 


Sources :


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Partie 1 : Le noir fantastique d’Odilon Redon

Odilon Redon chez lui, à la fin de sa vie
«Prince du Rêve» (1) c’est le titre donné à Odilon Redon, artiste symboliste célébré par Huysmans et bien d’autres. Cet homme réservé, timide, est à l’opposé de l’image que l’on pourrait se faire de lui en découvrant ses oeuvres. Le critique bruxellois Jules Destrée le dit bien : « Je me souviens encore de mon étonnement lorsque, pour la première fois, je rencontrai l’artiste dont les oeuvres m’avaient si tenacement obsédé… (…) Je m’étais figuré un artiste jeune, hirsute, bavard, une espèce de rapin de génie, exubérant, parti en guerre contre le bourgeois et chevauchant effrontément les paradoxes les plus fous. » Aux antipodes de la figure de l’artiste symboliste ou de l’esthète fin-de-siècle (2), Odilon Redon est un homme d’âge mur, aux sages allures bourgeoises. Il le dit lui-même : « Quel malheur d’être un bourgeois ! »

Après une enfance solitaire et déscolarisée au domaine familial de Peyrelebade (3), où déjà ses premiers fusains voient le jour, il déménage à Bordeaux et prend des cours de dessins auprès de Stanislas Gorin. Ce dernier lui fait découvrir les grands maitres, Eugène Delacroix, Jean-Baptiste Corot et Gustave Moreau, un choc pour le jeune Odilon. Il veut devenir artiste.
En 1857, il fait la rencontre d’Armand Clavaud, un botaniste bordelais qui aura une influence décisive sur l’oeuvre de Redon. Sous son aile, Redon s’initie à la botanique, aux sciences naturelles, aux théories de Darwin, de Spinoza, et même à l’hindouisme… Il lit Flaubert, Baudelaire, Mallarmé et Poe. Le scientifique côtoie le poétique, dans une approche panthéiste de la nature (4).

Germination, Dans le rêve, 1879
Sur la coupe, Dans le rêve, 1879
Un échec au concours d’architecture et une mauvaise expérience au sein de l’atelier parisien de Jean-Léon Gérôme confortent Redon dans un art personnel, nourri d’imaginaire et de fantastique. « J’ai fait un art selon moi. Je l’ai fait avec les yeux ouverts sur les merveilles du monde visibles. »
Le graveur bordelais Rodolphe Bresdin, rencontré en 1865, prend la relève d’Armand Clavaud et lui apprend l’art de la gravure. Son répertoire fantastique mêle des paysages angoissants, où la nature devient le personnage principal, et des visions sorties de son imagination (ou des ses cauchemars). Un mentor idéal pour Redon. 
C’est au retour de la guerre de 1870 où il était soldat, que Redon connait une véritable activité artistique. Entre Paris, Bordeaux et Peyrelebade, il cherche l’inspiration, fréquente des salons (5) et des artistes. Il se consacre pleinement à ses « Noirs », comme il appelle ses fusains et ses lithographies aux tons sombres et aux accents symbolistes. En effet, ces oeuvres proposent une synthèse des influences de l’artiste, où se croisent des créatures hybrides, embryonnaires, végétales – résurgences des enseignements d’Armand Clavaud – et les chimères, cyclopes et autres monstres étranges qui peuplent la littérature et l’imagination personnelle de Redon. Dans ses « Noirs », Redon développe un véritable vocabulaire pictural, presque un bestiaire personnel reconnaissable au premier coup d’oeil : des êtres flottants, primitifs, difformes, en clair-obscur, à mi-chemin entre la biologie cellulaire et des visions morbides. Le microscopique côtoie le macroscopique, dans un univers onirique hors du temps, et pourtant inspiré du réel. « Le surnaturel ne m’inspire pas. Je ne fais que contempler le monde extérieur, et la vie ».

Les entités étranges d’Odilon Redon évoluent dans un monde de ténèbres, angoissé et angoissant. Quand l’arrière plan n’est pas un sombre sfumato indéterminé, les figures prennent place dans des paysages désolés, ou des temples archaïques, possibles échos de l’influence de Gustave Moreau. Ainsi, l’univers imaginaire de Redon est complexe, mystérieux et spirituel, intégrant mille et unes influences.  
Vision, Dans le rêve, 1879
Le joueur, Dans le rêve, 1879
Eclosion, Dans le rêve, 1879
À rebours de tout ce qui se faisait dans le monde artistique à ce moment-là, les « Noirs » de Redon contrastent avec la peinture claire des impressionnistes, avec qui il partage pourtant une exposition en 1886. Il fait figure d’anachronisme au sein de la scène artistique. En 1879, il publie Dans le Rêve, son premier recueil de lithographies. La lithographie se révèle être un excellent moyen de diffusion de ses fusains. Tirée à seulement 25 exemplaires, l’oeuvre attire l’attention d’Emile Hennequin et Joris-Karl Huysmans, deux critiques séduits par l’étrange artiste, qui se chargeront de la diffusion de l’oeuvre de Redon dans les milieux littéraires parisiens. Sa carrière est lancée : il publie d’autres recueils (6), il expose dans divers galeries et salons. Hennequin parle d’ «un frisson nouveau. » Jean des Esseintes, le personnage créé par Huysmans en 1884 dans À rebours, possède des fusains d’Odilon Redon. C’est à travers lui que l’auteur rend hommage à l’artiste et à son oeuvre symboliste en accord avec les principes fin-de-siècle énoncés dans le roman. 
« Ces dessins étaient en dehors de tout ; ils sautaient, pour la plupart, par-dessus les bornes de la peinture, innovaient un fantastique très spécial, un fantastique de maladie et de délire. Et, en effet, tels de ces visages, mangés par des yeux immenses, par des yeux fous ; tels de ces corps grandis outre mesure ou déformés comme au travers d’une carafe, évoquaient dans la mémoire de des Esseintes des souvenirs de fièvre typhoïde, des souvenirs restés quand même des nuits brûlantes, des affreuses visions de son enfance. » (7)

L’oeil comme un ballon bizarre se dirige vers L’INFINI, A Edgar Poe, 1882

Araignée souriante, 1881

La génération décadente voit en lui un véritable maître, un modèle à suivre dans la lignée de Poe, de Baudelaire et de Mallarmé. Odilon Redon, le peintre du noir, retrouve pourtant la couleur dans les 25 dernières années de sa vie. 

(1)  Selon la formule du critique d’art Thadée Natanson en 1894.
(2)  La figure du dandy ou de l’esthète fin-de-siècle trouve son apogée dans le personnage de Des Esseintes dans À rebours de Huysmans. 

(3)  L’enfant chétif et malade est confié à son oncle, à Peyrelebade, dans les Landes. Cette campagne isolée est à la base de son inspiration. 
(4)  Le panthéisme est une pensée philosophique selon laquelle Dieu est dans tout. 
(5)  Il fréquente notamment celui de Berthe de Rayssac, où il rencontre des musiciens et des peintres comme Fantin-Latour. 
(6)  À Edgar Poe en 1882, Les Origines, La Nuit, La Tentation de saint Antoine… 
(7)  J.-K Huysmans, À Rebours, 1884, Folio classique, Chapitre V, page 140-41