Egon Schiele, la force expressive.

Tout un art

L’’expressionnisme se développe entre 1900 et 1925, particulièrement en Allemagne et dans les pays germaniques, et rejette la représentation insouciante de la réalité du mouvement impressionniste. La peinture angoissée d’’Edvard Munch et la touche passionnée de Van Gogh en annonçaient le mouvement. À Vienne, des artistes se regroupent, s’’opposent aux organismes académiques officiels pour choquer les religieux et la bourgeoisie. La ville devient un riche centre d’expérimentation dans tous les domaines artistiques, et donne ainsi naissance au dessin industriel.
Face au malaise économique et social d’une société qui court à la guerre de 1914, l’art exprime l’agitation des citoyens et une extériorisation des névroses individuelles. Les peintres exposent la misère et suggèrent le drame par la déformation et l’’agrandissement de certains éléments anatomiques. Des accords colorés violents et les tons salis composent les toiles au support souvent apparent.

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Egon Schiele – Femme assise à la jambe gauche repliée, 1917.

Le pouvoir nazi interrompt brutalement l’expressionnisme allemand jugé « dégénéré », et de nombreux peintres partent pour les États-Unis. Attiré par le style plat et linéaire de Gustave Klimt (considéré comme le « messie » de ce mouvement), Egon Schiele se joint à la « Wiener Werkstäte », une association d’artistes de la Sécession viennoise.
Tous partagent leurs expériences, et progressivement, le jeune créatif adopte l’utilisation des ornements du maître pour remplacer l’espace, et sublimer le déclin d’une époque.

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Egon Schiele – Voiliers dans une eau mouvante, 1907.

De Klimt à Schiele

Les débuts. Enfance et académie.

L’’artiste est né le 12 juin 1890 à Tulln, dans le sud de l’’Autriche. Après une succession de drames familiaux, sa sœur Gertrud naît en 1893 et devient la petite favorite du peintre. Les premiers dessins d’’Egon sont consacrés aux trains, passion héritée de son père, président du comité d’’entreprise des chemins de fer dans sa ville.

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Egon Schiele – Étude du train.

Élève médiocre, il n’’a d’’intérêt et d’’enthousiasme que pour l’’étude du dessin. Il obtient cependant son admission précoce à l’’académie des Beaux-Arts de Vienne, l’’année précédant la disparation de son père (en 1906), grâce aux soutiens de son professeur Ludwing Karl Strauch, du peintre Max Kahrer, du chef de choeœur Wolfang Pauker, en dépit des réticences de son tuteur Leopold Czihaczek.
En 1911, il écrit à ce dernier une lettre qui affiche déjà son ambition spectaculaire :

[…..] Les artistes vivront éternellement. Je sais qu’’il n’’existe pas d’’art moderne, mais seulement un art, qui est éternel.

Si quelqu’’un demande qu’’on lui explique une œœuvre d’’art, ce n’est pas la peine de répondre à son vœu : il est trop borné pour comprendre. Je peins la lumière qui émane de tous les corps. L’œ’œuvre d’art érotique, elle aussi, a un caractère sacré ! J’’irai si loin qu’’on sera saisi d’’effroi devant chacune de mes œœuvres d’’art « vivant ».

Le véritable amateur d’’art doit avoir l’’ambition de pouvoir détenir en sa possession aussi bien l’œ’œuvre d’’art la plus ancienne, que la plus moderne. Une unique œœuvre d’’art « vivant » suffit à assurer l’’immortalité à un artiste. Les artistes sont si riches, qu’’ils doivent se donner sans trêve ni relâche. L’’art ne saurait être utilitaire. Mes tableaux devront être placés dans des édifices semblables à des temples.

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Egon Schiele – Autoportrait avec physalis.
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Egon Schiele – Autoportrait aux avant-bras dressés, 1914.

Il apparaît aussi dans ses œuvres son caractère égocentrique. L’’autoportrait (environ une centaine de toiles et dessins) obtient la place la plus importante dans son ouvrage.

La Mode

Le jeune dandy au fait de la mode, en totale contradiction avec son reflet d’’artiste bourru, présente dans son œœuvre l’’expression d’une émotion exacerbée. Très jeune, il manifeste son goût pour l’’élégance. Dès lors, il use d’’inventions pour camoufler les vieux habits et chapeaux de son tuteur, dont la doublure était déchirée, le tissu usé, flottant autour de ses maigres membres.

[……] C’est pourquoi les dimanches et dans les occasions spéciales, je portais des cols « faits main ». C’est-à-dire, des cols que j’avais moi-même confectionné à l’aide de papier.

Extrait : Lettre à Arthur Roessler, critique d’art.

Il est dit qu’’il se soumettait aux exercices de l’’Académie avec la plus mauvaise volonté du monde, mais son tempérament lui donnait assez d’’audace pour trouver des collaborateurs.
C’’est après 1909 et grâce à Joseph Hoffmann, le co-fondateur de la «Wiener Werkstäte », que Schiele peut dessiner des vêtements, mais aussi des cartes postales et des vitraux pour le Palais Stoclet à Bruxelles. Une trace de ces travaux est conservée dans ses carnets d’esquisses.

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Egon Schiele – Fille debout en robe bleue et bas verts, 1913.

L’’art Klimt

Inspiré par cet art raffiné, Egon Schiele reprend, dans Esprits aquatiques I de 1907,  le motif des personnages féminins, glissant à l’’horizontal dans Serpents d’eau II. Mais la première rencontre personnelle entre les deux talents date probablement de 1910. Schiele propose alors un  échange de dessins, pensant naïvement qu’’il aurait bien offert plusieurs de ses images contre un seul Klimt. Pour autant, le maître lui répond : « Pourquoi diable voulez-vous faire un échange de dessins ? Vous dessinez bien mieux que moi…. » Et il accepte volontiers l’’étonnante proposition. Il lui achète encore plusieurs autres dessins, ce qui rend Schiele tout aussi heureux que fier de l’’échange.
Klimt meurt le 6 février 1918. Parvenu alors au sommet d’’une gloire longtemps attendue, Egon Schiele organise alors lui-même, la 49ème exposition de la Sécession Viennoise pour lui rendre hommage.

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Gustave Klimt – Serpents d’eau II, 1904-17.
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Egon Schiele – Esprits aquatiques I, 1907.

Portraits et nudité

Observateur et maniaque, il utilise le miroir pour s’’auto-représenter. Peu après sa période Klimt, la tension se dessine dans ses autoportraits mélancoliques, qui se rapprochent de l’’hystérie.

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Egon Schiele – autoportrait.

Préoccupé par le problème de l’’alter-ego et de la double personnalité, il est dans l’’Histoire le premier peintre à afficher sa nudité. Comme l’’utilisait son ami Kokoschka, le dessin se caractérise par une ligne nerveuse et anguleuse, qui fait se détacher le sujet de son fond. Parfois, il alourdit la composition, en ajoutant un encadrement blanc pour y cerner le corps.
Les dessins de Schiele sont construits de contours, recevant leur caractère plastique par la couleur qu’’il disposait de mémoire, sans modèle. D’’une façon totalement anti-académique et subjective, il invente des angles et des perspectives. Il décale généralement ses corps par rapport au centre et ne les place que rarement de face ou au milieu du tableau.

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Egon Schiele – Femme avec un homoncule, 1910.

[……] Souvent, il dessinait assis sur un tabouret bas, planche à dessin et feuille posées sur les genoux ou le pied droit posé sur un tabouret bas, debout devant son modèle. Sans prendre aucun appui, il posait alors son crayon à la verticale sur la feuille et commençait à dessiner, tirant en quelque sorte les lignes avec son épaule. S’il faisait une erreur, ce qui était extrêmement rare, il jetait sa feuille.

Heinrich Benesch.

Ne reculant devant aucun tabou, il emploie des modèles professionnels, considérés comme des prostituées dans ce changement de siècle et cette société aux morales puritaines et bigotes. Ces corps exhibés qui révèlent un regard « clinique » ou un « examen du nu », sont livrés et offerts au spectateur. La nudité totale, agressive, dérange alors.
En 1912, l’’affaire de Neulengbach lui valut de passer quelque temps en prison, pour avoir répandu des dessins immoraux. Pour se défendre, il affirme le caractère sacré de l’’art érotique.

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Egon Schiele – L’acte sexuel.

[……] Je peins la lumière qui vient de tous les corps.

La sacralisation de ses œœuvres n’a pu l’’empêcher d’’être arrêté, accusé de détournement et de viol d’’une mineure. Accusations qui n’ont pas été retenues au cours du procès de Sankt Polten.

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Egon Schiele – Nu aux bas verts.

Muses et femmes de sa vie.

En 1915, un flirt anodin se transforme en un penchant plus sérieux pour Edith, fille de bonne famille. Il se sépare alors de sa maîtresse Wally pour épouser Edith Harms, qui devient le sujet presque obsédant de ses toiles, dessins et aquarelles.
Wally Neuzil, modèle de prédilection de la plupart de ses dessins érotiques, apparaît également dans quelques-unes de ses œœuvres majeures. Aspirant à une vie plus bourgeoise, il décide de se marier. Egon envoie à son amie une curieuse proposition de ménage à trois, et lui fait la promesse de partir avec elle en voyage d’’agrément d’un mois, une fois par an. Mais jalouse, Edith exige une prise de position. Après une séparation forcée, Wally s’’engage dans la Croix-Rouge et meurt de la scarlatine en Dalmatie, en 1917. Elle ne reverra jamais l’’artiste. Le mariage de Schiele avec Edith Harms a lieu à la hâte le 17 juin 1915, quelques jours seulement avant sa mobilisation.

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Egon Schiele – La mort et la jeune fille.

Dans le tableau La mort et la jeune fille, il fait ses adieux définitifs, exprimant son deuil sincère, c’est-à-dire la perte de Wally. L’’enlacement désespéré révèle le caractère inéluctable d’’une relation amoureuse sans lendemain. Le tissu froissé et les reflets verdâtres sur sa blancheur l’apparente à un drap mortuaire. Il joue avec la tension gestuelle, une main semble déjà repousser Wally, la pupille fixe. Les amants s’’unissent de désespoir, conscients de l’inévitable.

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Egon Schiele – Wally.
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Egon Schiele – Edith.

De la maternité à la mort. La guerre au milieu.

Fasciné par la stylisation de personnages expressifs, il s’’intéresse de près aux manifestations physiques des malades mentaux, aux convulsions et aux corps à l’’état de décomposition. Egon Schiele a vu et peint des visages humains aux lueurs pâles, souriant douloureusement, qui ressemblent à des visages de vampires à qui leur répugnante nourriture fait défaut. Les émotions sont intenses. Le critique Arthur Roessler, poursuit en mai 1912 à son honneur :

[..…] Il a vu et peint des yeux froids comme des pierres précieuses, qui rayonnent du pâle reflet de la décomposition, et il a peint la mort sous la peau. Avec une grande candeur, il voyait des mains tordues, déformées, des mains décharnées aux ongles jaunes… Mais on se trompe en pensant qu’il peint toutes ces choses par perversité.

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Egon Schiele – La mère morte, 1910.

En conflit relationnel avec sa mère, il fait naître une série de tableaux entre 1910 –et 1911, et dont les seuls titres donnent matière à réflexion. Il peint dans des tonalités pessimistes La mère morte et Femme enceinte et la mort.

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Egon Schiele – Femme enceinte et la mort, 1911.

Avec la toile La famille, il aborde une nouvelle fois, en 1918, le thème de la maternité et d’’une vie nouvelle. Cette œœuvre importante illustre à la fois la situation biographique et l’’évolution du peintre. La mélancolie ne se lit pas seulement dans les regards de la femme et de l’’homme, dont les sourcils levés désignent une fatalité. A-t’-il pressenti, malgré l’’espoir d’’une prochaine naissance,  qu’’il ne connaîtrait jamais cette joie ? La même année, le 28 octobre 1918, la femme de Schiele, enceinte de six mois, meurt de la grippe espagnole.
Mobilisé à Prague quelques jours après son mariage, il tient un journal de guerre détaillé, livrant des descriptions de son environnement. Il n’’est pas envoyé sur le front après ses classes. Employé comme secrétaire, il est affecté à Vienne en 1917, après d’’interminables démarches officielles.  Il est ensuite affecté à Mulaling en Autriche du sud, où il sert d’’interprète pour des officiers russes prisonniers de guerre.

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Egon Schiele – La famille, 1918.

Le 4 août 1914, il écrit à sa sœur : « Ce qui était avant 1914, appartient déjà à un autre monde. » On retient aussi de sa poésie une grande sensibilité. « Toute chose est mort-vivante ».
Ce n’’est que dans les paysages plus tardifs, comme Quatre arbres de 1917, que sa froide palette se réchauffe. Et désormais, le fond est traversé de lumière. Les paysages et villes de Schiele, dénués d’industrialisation, ne peuvent témoigner de la technique moderne.

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Egon Schiele – Quatre arbres, 1917.
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Egon Schiele – Paysage à Krumau, 1916.

La grippe espagnole se répand dans tout Vienne et fait des millions de victimes en Europe. Edith tombe malade. Schiele suivra sa femme, trois jours plus tard seulement, le 31 octobre 1918.

Son œuvre marque une des pages les plus dramatiques de l’’art européen du début du XXe siècle.

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Egon Schiele – Femme assise.

 

 

* * *

 

Sources :

Les mouvements dans la peinture, aux éditions Larousse.
Schiele de Reinhard Steiner, aux éditions Taschen
Petite encyclopédie de la peinture de Stefano Zuffi, aux éditions Solar
Wikipédia
Pinterest

 


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Portrait au Positif

Baptiste Riera, auteur photographe et amateur  de techniques anciennes nous présente aujourd’hui Cendre noire, son laboratoire d’images au collodion humide. Le procédé  fut disputé dans les années 1850, opposant les deux grandes figures de l’époque du domaine de l’expérimentation scientifique et photographique. Malgré eux, l’anglais Frederick Scott Archer et le pionner français Le Gray n’en tireront aucun profit.

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~ Bonjour Baptiste, comment est née votre passion pour la technique du collodion humide ?

Salut Aurélie, ayant fait un peu d’argentique, je suis un jour tombé par hasard sur l’image d’un ambrotype. J’ai tout de suite cherché à savoir ce que c’était, car cette esthétique me plaisait beaucoup. J’ai ensuite prospecté pour apprendre cette technique et découvert qu’il existait des stages pour particuliers un peu partout en France. J’ai donc réalisé une formation de 2 jours chez Julien Felix qui pratique depuis plusieurs années. C’était une expérience fabuleuse !

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~ Le collodion, qui se présente comme un vernis, doit être préparé à l’avance pour lui laisser le temps de se clarifier. La patience est-elle le meilleur des atouts pour réussir ses images ?

En fait, il existe des recettes qui peuvent être utilisées après quelques heures. Le collodion évolue dans le temps et sur plusieurs mois, car les sels présents dans la solution se dégradent peu à peu.
Je dirais que la patience est un atout, au vu des nombreux échecs que l’on peut rencontrer au début. Il arrive parfois qu’une des chimies soit défaillante. Il faut alors rechercher laquelle ou lesquelles posent problème, cela peut être très long. Avec de l’expérience il est plus facile de trouver des indices pour voir ce qui s’est passé, car elles peuvent être aussi des erreurs de manipulations.
Je pense que l’atout majeur dans ce travail est la conscienciosité, qui évite beaucoup de problèmes en aval.

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~ La préparation se fabrique avec des sels de Potassium, de l’eau déminéralisée, de l’alcool 90° et de l’éther. Comment avez-vous appris cette manipulation délicate ? Pouvez-vous nous expliquer brièvement les étapes de ce travail de chimiste ?

Ayant appris par le biais du stage, j’ai tout eu dans les mains dès le début, mais je continue d’apprendre constamment grâce à certains ouvrages et surtout aux témoignages de passionnés qui échangent sur internet.
Le travail de chimie se résume  à des dissolutions. Cela s’apparente plus, à mon niveau, à suivre une recette de cuisine ! Après, on peut pousser la recherche théorique très loin, apprendre l’action chimique ou physique réelle de chaque composant.
C’est un travail que j’envisage de faire par la suite, grâce à des manuels de l’époque où les photographes étaient tout d’abord des scientifiques.

~ L’ambrotypie est-elle bien la technique de ce vieux procédé photographique ? Quel matériel utilisez-vous pour développer votre travail ?

L’ambrotypie est le nom de la technique qui s’applique dès lors que la solution de collodion est couchée sur du verre (ou autre matériau transparent). Elle produit alors un ambrotype. Il existe les ferrotypes, qui eux, ont comme support une plaque de métal laquée de noir, mais les produits restent sensiblement les mêmes. Cette technique a la particularité de nécessiter que toutes les étapes soient réalisées à la suite. Ainsi, la couche de collodion restée humide peut continuer à être sensible aux différentes solutions qui lui sont appliquées. Cela implique d’avoir un espace isolé de la lumière lors de sa mise en œuvre.
Au début, les photographes travaillaient dans leurs studios, souvent aménagés d’une véranda afin de profiter un maximum de la lumière naturelle.  Leurs chambres photographiques s’apparentaient plus à des meubles et dont la facilité de déplacement était limitée. Puis des chambres photographiques « de voyage » sont apparues, elles étaient pliables et désolidarisables de leurs pieds. Les photographes ont pu, dès lors, commencer à réaliser des prises de vue extérieures, mais tout en transportant à chaque fois l’intégralité du matériel chimique ainsi que leurs laboratoires… les « laboratoires mobiles ».

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Source

~ N’est-il pas encombrant de se déplacer avec un laboratoire portable ?

Peu de choses ont changé depuis le début de cette technique. Les nouveaux matériaux comme les plastiques, ou l’aluminium, permettent d’alléger un peu la totalité de la charge de matériel à transporter (qui reste de plusieurs dizaines de kilos). Mais tout le matériel reste très encombrant… Certains construisent le laboratoire directement dans un camion ou une voiture, ce qui règle pas mal de problèmes.
L’un des premiers à avoir véhiculé son laboratoire fut Roger Fenton, qui a construit une roulotte photographique et qui fut le premier photographe de guerre.

~ Est-il agréable de composer avec le verre ?

Oui, c’est très agréable. Certains utilisent du plexiglas pour des qualités reconnues mais je préfère garder le verre, qui pour moi est indissociable de l’ambrotypie. C’est un matériau noble, fragile, qui accentue la nature unique des ambrotypes.

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~ Après avoir donné au support son bain pour arrêter la réaction chimique, comment séchez-vous la plaque ?

Je laisse les plaques sécher naturellement, posées inclinées contre une surface verticale pour ne pas que la poussière se dépose sur la gélatine encore humide.
Les faire sécher à la chaleur peut abîmer l’image. De plus, avec un système de soufflerie, cela projetterait beaucoup de poussières qui se colleraient sur la surface sensible.

~ La magie de l’image peut parfois révéler des petites pollutions, témoins chimiques. Charmantes ou disgracieuses, gardez-vous toutes vos productions ?

Non, bien que j’essaye d’éviter ces pollutions au maximum. Ce sont plutôt les erreurs de calibrages du temps d’exposition qui me font principalement recycler mes plaques.

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~ La technique du collodion est une esthétique longue à maîtriser. Vous êtes-vous parfois découragé ?

Oui, il m’est parfois arrivé d’avoir l’idée d’abandonner, mais cela passe très vite dès qu’une nouvelle image apparaît dans le bain de fixateur…

~ Cette passion qui demande du temps et de l’argent fait-elle concurrence au numérique ? 

Je ne pense pas, pour moi le numérique entre dans une autre philosophie de production, plus « industrielle », du fait de sa reproductibilité infinie et peu coûteuse. La photo argentique est artisanale.

~ Vos élégants portraits sont très expressifs et chic. Leur attraction est troublante. Comment préparez-vous vos modèles ?

À vrai dire, je n’ai pas encore trop travaillé sur cet aspect. Jusque-là, je me suis contenté de faire un petit brief sur le déroulement de la prise de vue. Je donne quelques indications de postures et je laisse faire le modèle car j’ai une sorte d’appréhension et de stress de rater ma plaque. Je commence seulement à me détacher du côté technique lors de la mise en œuvre, grâce à une meilleure aisance dans ma préparation et manipulations. Je pense que le modèle doit être à l’aise (ce qui peut être difficile dans les conditions de cette technique).
L’interaction entre le photographe et son modèle me semble jouer pour beaucoup. C’est pour ça que j’aimerais réaliser systématiquement un petit travail préparatoire avec la personne, pour qu’elle se sente impliquée dans le projet et plus sereine au moment de la réalisation.

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~ Très populaires aux États-Unis entre le XIXe et le milieu du XXe siècle, les foires aux « monstres », où étaient exposés des humains aux drôles de maladies ou mutations génétiques, ont sans aucun doute inspiré la série FREAKS. Pourquoi avoir choisi ce thème ?

C’est grâce à Nathalie Manissier, comédienne, que j’ai pu avoir l’opportunité de travailler avec la troupe du « Théâtre de Lune » dont elle fait partie.
Ils avaient le projet de travailler sur le roman de Tod Robbins Spurs et son adaptation cinématographique Freaks de Tod Browning au théâtre. Il y a eu de leur côté un énorme travail de costume pour chaque personnage. Nous trouvions que l’esthétique du collodion se prêtait bien à l’univers lugubre et glauque de Freaks.

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~ Ces étranges créatures torturées s’illustrent comme un spectacle. Aimerez-vous travailler aux côtés de compagnies théâtrales et/ou vous associer au monde du cirque ?

Le théâtre est vraiment génial pour mon travail, il regorge d’univers différents, de décors, de costumes… De plus les comédiens ont tendance à bien jouer le jeu  devant l’objectif, c’est un réel plaisir !

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~ « Ivresse » est une poésie mélancolique figée dans une luxure en mémoire des Maisons Closes. Je perçois dans plusieurs des images de cette collection chargée d’érotisme, une ambiance latine pouvant exprimer le mythe d’androgyne et une sensibilité à la sculpture. Est-ce que je me trompe ?

« Ivresse » est une création mise en scène par Lisa Robert et Charlotte Piechon. Je crois que tu as bien saisi l’univers, les personnages de la pièce ne semblent pas inscrits dans un genre bien défini, ils se sont inspirés entre autre des mouvements « Queer » et « gender fluid ».  On y trouve une perpétuelle tension, un jeu d’attirance et de répulsion entre les personnages. C’est fascinant !
La série de photos peut faire penser à certaines figures des sculptures antiques, oui.

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~ Ce tirage a retenu mon attention car il pourrait sortir d’un conte. L’enfance est-elle une inspiration ?

Pas spécialement, mais elle pourrait l’être dans mes futurs projets. J’ai tenté dans cette série d’inclure une part de narration, en rapport à l’identité définie de chacun des personnages de la pièce.
D’ailleurs je me suis souvenu récemment d’une série de petits contes pour enfants que mes parents m’achetaient étant gamin et qui m’ont marqué, « Les belles histoires ». Chacun était illustré brillamment par un illustrateur différent. Les images de la revue pouvaient se passer du texte pour raconter l’histoire.
C’est peut-être ce vers quoi je voudrais diriger mon travail: l’image narrative. Je trouve ça génial d’imaginer  un récit rien que par l’ image !
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~ Comment numérisez vous vos œuvres ?

Vu que je travaille au format maximal de 18 par 24cm, un simple scanner me suffit pour numériser mes plaques.
J’ai pour projet de travailler par la suite avec la technique négative du collodion pour pouvoir reproduire mes images sur papier avec ou sans agrandissement. Du coup la numérisation pourrait devenir un peu plus compliquée, je vais sûrement devoir ressortir mon vieil appareil numérique…

~ Quels sont vos projets ? Où pouvons-nous voir et acheter vos créations ?

J’installe mon atelier plusieurs mois à la Taverne Gutenberg de Lyon à partir du mois d’août. C’est une association et un lieu de création très actif accueillant plusieurs artistes résidents et passagers. Ce sera pour moi l’occasion d’approfondir ma technique et théorie et mettre en place des projets et peut-être des collaborations avec mes co-résidents !
Le lieu est ouvert au public et j’installerai mes réalisations dans mon espace de travail au fur et à mesure.

~ Pourquoi Cendre Noire ? Quelle en est la signification ?

Une sorte de faux jeu de mots qui se rapproche de « chambre noire », aussi pour la couleur cendrée de l’argent et le noir profond et charbonneux du bitume de Judée, qui est un pigment utilisé pour noircir les épreuves.
Cela peut aussi avoir une connotation à l’alchimie, et à l’ésotérisme que mon logo retranscrit.

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~ Une petite question amusante pour terminer. Si on vous donnait la possibilité de rencontrer d’illustres disparus, qui choisiriez-vous et que feriez-vous avec chacun d’entre eux ?

Boire des canettes avec Lemmy 🙂

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~ Merci pour ce partage passionnant.

Merci à toi !

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Les poupées qui disent non de Sara Amaktine

Le Pop-surréalisme ou l’art de dévoiler le beau d’une laideur baroque est la spécialité de l’artiste Sara Amaktine. Ses créations et photographies décalées au caractère étrange ont séduit le webzine Faunerie. De l’inspiration à la réalisation, nous avons mené l’enquête sur son surprenant travail.

Les petites filles modèles

~ Bonjour Sara, les scènes de vos poupées à l’esthétique troublante sont chargées d’allégories. Utilisez-vous des motifs récurrents pour vos images ? Tous ces détails font penser aux contes de notre enfance. La littérature est-elle le sujet principal de vos œuvres ?

J’ai appris à lire très tôt ; la littérature a toujours fait partie de ma vie. Petite, je dévorais à peu près tout ce que j’avais sous la main. Vers l’âge de 10 ans, j’ai découvert Arsène Lupin et de là est née ma fascination pour le XIXe siècle, les figures de dandies et le goût pour le fantastique. Cela ne m’a jamais vraiment quitté car des années plus tard, je consacrais mes années de recherche à la fac à la littérature fin-de-siècle/1900. Cette époque me captive car elle regorgeait de personnages qui possédaient quelque chose de rare aujourd’hui : le panache. C’est un trait de caractère qu’on retrouve dans mes personnages.

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Le Petit Prince

~  Votre souffle créatif fait se côtoyer la comtesse de Ségur au monde féerique de Disney.  Les petites filles modèles ont ici des rêves hantés à l’innocence révolue. Est-ce une critique de notre société ?

Ma grand-mère m’a fait découvrir la Comtesse de Ségur quand j’étais enfant ; j’ai un souvenir impérissable de ces œuvres. Je me souviens que petite déjà, les « petites filles modèles » telles qu’on les connaît m’agaçaient profondément. J’étais toujours du côté de la voleuse, de la menteuse, Sophie. L’injustice dont elle était victime et la morale très bigote me révoltaient ! De ce point de vue, les Disney m’intéressaient peu. Je leur préférais plutôt des dessins animés comme Batman, que je regardais en boucle… Aujourd’hui encore, ce héros me colle à la peau.
Peut-être que mes petites filles modèles sont une revanche sur cette « frustration »  occasionnée par mes lectures d’enfance… !

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Destin de chien

~  Vous émancipez vos poupées par un grimage des années 60. Un kitch à la caricature dérangeante. Ce décalage rétro oscille entre tristesse et ironie. Pourquoi ce choix ?

L’enfance est un terrain de jeu incroyable : l’imaginaire n’a pas de limite. Quoi de plus sérieux qu’un enfant qui construit son château de sable ? Mes poupées ont souvent une posture défiante, fière ou impartiale face à l’objectif. J’aime briser ce faux panache par l’humour et le second degré, qui viennent renverser la première lecture qu’on peut faire de mes images ; c’est pourquoi je qualifie souvent mon univers d’aigre-doux. En ce sens, Don Quichotte est une de mes figures de prédilection. Cette démarche est assez représentative des artistes pop-surréalistes, comme Mark Ryden ou Marion Peck, qui se plaisent à tordre le cou à nos références populaires.

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Space Invaders

~  Vos enfants particuliers émanent de la poésie de Tim Burton. Est-elle toujours présente lors de l’ébauche ?

Comme beaucoup d’artistes de ma génération, j’ai « biberonné » Tim Burton et il figure aujourd’hui encore parmi mes influences directes. J’aime aussi énormément le travail des studios d’animation Laïka.
Pour autant, mes inspirations sont très diverses, allant de Buster Keaton à Botero, en passant par la musique. Juliette par exemple a été une découverte incroyable, ses textes m’ont inspiré de nombreuses photos : « Garçon manqué » ou « Fantaisie héroïque » notamment correspondent absolument à mes personnages. En somme, le leitmotiv de mes héroïnes est aussi le mien : s’amuser très sérieusement.

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Garçon manqué
(inspiré de Juliette. Texte : « Oui je joue mon dernier jour de petite fille… Et pour mon anniversaire On me donnera demain un beau sabre de corsaire. Une boîte de Meccano Un vrai camion de pompiers, une tenue de Zorro Des soldats d’Napoléon Adieu les sales poupées, les jupes et les jupons ! La perpétuelle punition, la cruelle contrefaçon, L’erreur de fabrication ! »)

Comment procédez-vous lors de la création ? Quelles sont les étapes ? Faites-vous appel à des collaborateurs ?

Je ne sculpte pas moi-même mes poupées. J’apprends peu à peu à les modifier (ouverture de la bouche, des paupières…) mais ce n’est pas aujourd’hui ma démarche première. La sculpture est un métier qui nécessite de s’y consacrer à part entière.
Concernant les photos, je travaille généralement seule, dans mon atelier. Toutefois, j’ai la chance de collaborer régulièrement avec Julien Martinez, sculpteur et miniaturiste travaillant notamment avec Benjamin Lacombe, lorsque j’ai besoin d’accessoires, ou que j’ai envie d’un personnage particulier. Je suis très heureuse de bénéficier de ses talents.
De la même façon, je travaille depuis quelque temps avec mon ami Slimane Lalami sur des petites vidéos, mêlant stop motion et petites mises en scène. Ici encore, j’ai la chance d’avoir un collaborateur suffisamment patient pour passer des jours sur une vidéo de quelques secondes ! (Voir une vidéo ici)

~  Est-il plus difficile de réaliser une poupée plus traditionnelle ?

Paradoxalement, je n’ai jamais été amatrice de poupées étant plus jeune. Je les trouvais trop sages ou trop « filles ». Aujourd’hui encore, je préfère les moules atypiques, ceux plus difficiles à apprivoiser mais qui possèdent souvent un potentiel extraordinaire.

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Il paese dei balocchi

~ Quel est votre parcours artistique ?

Je collectionne les miniatures depuis l’âge de 6 ou 7 ans – je les utilise d’ailleurs toujours dans mes photos. Je me suis intéressée aux poupées contemporaines vers l’âge de 20 ans, tout à fait par hasard, et il m’a fallu quelque temps avant de les amadouer. C’est en découvrant les créations de Julien Martinez que j’ai eu un « flash » : elles me racontaient des histoires.

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Marcelle, réalisée par Julien Martinez

Concernant la photographie, étant autodidacte, ma démarche a été assez intuitive.
Il a fallu beaucoup de patience et de persévérance pour parvenir à un niveau convenable. De la même façon, la mise en scène, la couture, le maquillage, sont autant d’aspects exigeant de la rigueur et un entraînement régulier. Costume, décor, accessoires, chaque détail compte pour moi. J’ai tendance à travailler mes photographies comme des illustrations.

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The Nobodies

~  Vous exposez les petites filles modèles au bar « Les Furieux » (74, rue de la Roquette, métro Bastille) jusqu’au 29 avril. Amis Parisiens, ne manquez pas ce rendez-vous. Quels sont vos prochains projets ?

J’ai signé en début d’année avec une maison d’édition, Les Editions de Mai, pour une collection de 8 images au format carte postale. Je suis très curieuse de connaître l’accueil que réservera le grand public à mes poupées pas comme les autres !

~  Merci Sara pour vos réponses passionnantes.

Un grand merci à vous et à vos lecteurs !

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Lizzie Saint Septembre : une artiste à croquer

Lizzie Saint Septembre est une artiste parisienne. Modèle fascinante, elle prend la pose et imagine avec les photographes des histoires dans un monde spectral sur fond de romantisme noir. Aussi, cette belle aux traits préraphaélites est l’auteure d’un recueil de photographies : Le livre des morts, publié aux éditions Ragage. Elle traduit par ses images une tradition du XIXe siècle. Celle d’immortaliser les défunts, époque où la mortalité infantile était importante. Lizzie expose sa sensibilité dans divers arts avec une singularité qui lui est propre. Chocolatière de profession, elle nous emmène dans un gourmet voyage et répond à nos questions.

pièce : Coeur de Chocolat – photo : Aurélie R. – modèle : Lauréline M.

~ Bonjour Lizzie, vos créations chocolatées sont souvent chargées de symboliques, d’ironie et de subtilités. On peut y interpréter des jeux de mots. Le message est-il aussi important que l’harmonie des saveurs ?

Bonjour Faunerie, ravie de vous retrouver pour parler chocolat ! Le plus important à mes yeux, est l’idée ainsi que la réalisation. La création, tout simplement. C’est souvent de l’humour « chocolat noir », avec l’idée de manger quelque chose de répugnant, mais d’indéniablement délicieux, comme le cœur humain, les oreilles ou les dents. Ludique, esthétique, insolite, il nous permet de voyager dans les contes sombres de l’enfance à bord d’un manège qui fondrait au soleil.
Il ne faut jamais hésiter à le manger, même si vous le trouvez joli sur votre cheminée, n’oubliez pas qu’il est fait pour être croqué. Personnellement, je photographie mes créations pour en garder le souvenir afin de m’épargner d’éventuels remords.

Avoir une dent
Œil pour œil, dent pour dent.
La clé de la liberté

~ Le chocolat est complexe à travailler. Il doit être esthétique, bon et surprenant en bouche. Votre personnalité et vos prédispositions artistiques vous ont préparé à ce métier. Était-ce une évidence ?

C’est bien ce qui m’a mené à ce métier, qui est un bon compromis pour gagner sa vie, tout en s’exprimant artistiquement. Les créations en chocolat m’offrent d’infinies possibilités et ont l’avantage d’être rares de par leur complexité et la méticulosité qu’elles nécessitent. Je ne peux néanmoins me retenir de toucher à toute forme d’expression artistique et ne saurais me contenter exclusivement du chocolat.

Miroir, oh mon beau miroir, qui est la plus gourmande ?

~ Techniquement, travaillez-vous l’accord des arômes, du parfum avant la recherche de moulages, ou est-ce que ce sont les émotions de la création des pièces qui en inspirent le secret des préparations et le choix des ingrédients ?

Je suis spécialisée dans les moulages, qui contrairement à ce que nous appelons les bonbons de chocolats (pralinés, ganaches, pâtes d’amande et cie enrobés que l’on trouve dans les ballotins), ne comportent que trois sortes de chocolat : au lait, noir, ou blanc, avec différents pourcentages de cacao et provenances. Les matières premières utilisées sont toujours de la plus haute qualité. Finalement, tout cela se rapproche plus du métier de sculpteur que de chocolatier, sauf que les sculptures sont agréablement comestibles.

A l’œuvre, atelier Yves Pirès

~ Votre goût pour les allégories et la poésie a grand succès au sein de l’élégante chocolaterie, Maison Chaudun. Réalisez-vous des pièces en indépendante ?

C’est au sein de cette maison que j’ai appris toutes les techniques et astuces pour réaliser ces moulages si particuliers. J’y suis entrée en septembre 2008, et depuis peu certaines de mes créations personnelles y sont en vente, parmi une multitude d’autres délices, nougats, pâtes de fruits, caramels, bonbons de chocolat etc, réalisés par la talentueuse chocolatière Alexia Santini, qui succède depuis cette année le fondateur de la Maison.
Je suis pour ma part chargée principalement de la confection des moulages, exposés dans un cabinet de curiosité unique en son genre, situé dans l’arrière-boutique. On y trouve des masques africains ou de Star Wars, en passant par les chevaux et autres animaux, les voitures et même les saucissons, il y en a pour tous les goûts !

Site Maison Chaudun

~ Il n’est pas rare de comparer le travail d’un chocolatier à celui d’un alchimiste. Son audace règne dans le secret de la composition et dans la faculté à en créer une pièce d’orfèvrerie. Cet attrait pour cette science rappelle les incantations et autres diableries.  Une inspiration que l’on retrouve dans la palette de vos créations. Votre originalité vous a-t-elle parfois paralysé dans la fabrication de chocolats à élaborer avec plus de simplicité ?

J’aime beaucoup l’idée de comparer ce travail à de la sorcellerie, c’est d’ailleurs par le dessin d’une petite sorcière qu’est représentée «Lizzie Saint Septembre – Chocolat». Tout y est… La table de ouija pour appeler les esprits en chocolat, et le chaudron pour concocter des préparations agrémentées de magie blanche, noire ou au lait… Le chocolat est une matière qu’il faut maîtriser parfaitement si vous souhaitez le changer en or. À la moindre contrariété, il risque de se braquer et vous n’obtiendrez plus rien de bon venant de lui.
Chaque année au moment des fêtes de Pâques, la Maison Chaudun propose des œufs luxueux inspirés de Fabergé. De réels bijoux que je suis heureuse de pouvoir réinventer à mon idée.
Je ne rencontre toutefois aucun inconvénient dans la réalisation de simples sucettes cœurs ou tours Eiffel, qui feront plaisir aux voyageurs de passage.

Maison Chaudun – Oeufs  inspirés de Fabergé
Table de Ouija

~ Une grande partie de votre production culinaire dessine un univers mélancolique, d’étrangetés et de vanités. Est-ce le fil rouge de toutes vos réalisations ? Quel est votre rapport avec la mort ?

C’est tout simplement mon univers, ce qui me plaît ou me vient naturellement à l’esprit. La mort est un vaste et fantastique sujet qui inspire depuis toujours. Son mystère laisse aux imaginations débordantes la liberté d’inventer à l’infini. Memento Mori est un thème chargé de poésie et de mélancolie, qui n’est pas réservé au 31 octobre.

Vanités

~ Diplômée également de pâtisserie, cette activité culinaire est-elle complémentaire au domaine de  chocolatier-confiseur ?

Je reconnais qu’il y avait très peu de probabilités pour que ce soit le cas, mais je suis une des rares chocolatières à ne pas avoir suivi le cursus classique. Je n’ai aucune formation en pâtisserie car à mes yeux ce sont deux métiers parfaitement dissociables.
Aujourd’hui, le passage par la pâtisserie pour accéder au Saint Graal qu’est le chocolat n’est plus obligatoire.
Je pâtisse tout de même régulièrement à la maison. Je fais galettes des rois, tartes au citron meringuées ou encore les Mendl’s inspirés directement du film The Grand Budapest Hôtel, juste pour mon plaisir et celui de mes proches.

Passage du film The Grand Budapest Hotel.
Douceurs de Lizzie

~ Vos photos sont troublantes de sensualité, comme le caractère agréable du chocolat. Cette matière à modeler avec précaution a des allures de séduction. Si on vous le proposait, aimeriez-vous  allier les deux dans une performance, comme du « Chocolate body paint »?

Ayant été modèle pendant près de dix ans, je me suis vue régulièrement proposer des projets de photos avec du chocolat fondu ou autre fantaisie, mais ça ne m’a jamais vraiment intéressé. Même si mon univers est constant, je ne voudrais pas tout mélanger au risque de me retrouver réduite à mon métier premier.
Mais le chocolat est bel et bien séducteur !

photographe : Eric Keller

~ La gourmandise est un des péchés capitaux. Est-il facile de résister à la tentation ?

Impossible. Tant que vous parvenez à résister au premier tout va bien, mais si vous commencez, vous ne vous arrêtez plus, et c’est tant mieux car le chocolat rend heureux.

Mater Dolorosa

~ Vous transformez le chocolat en bonbons, ganaches, pralinés, tablettes pour nos papilles délicates mais vous, vous l’aimez comment le chocolat ?

Tout dépend de mon humeur du moment, de la journée, des périodes de l’année, mais je l’aime sous toutes ses formes. Je ne me lasse pas des spécialités de Noël ou des œufs de Pâques, que ce soit pour créer ou déguster, la magie ne s’estompe jamais.

Les coffres ont des oreilles
Avoir les crocs

~ Grâce à vos multiples talents, vous semblez vous épanouir dans le rôle d’ambassadrice. Est-ce possible d’assister à une démonstration ou de prendre des cours ?

Je réalise ma toute première Masterclass le samedi 8 avril prochain au sein de la Maison Chaudun avec OpnKitchen. (Cliquez sur ce lien pour plus d’infos.)

~ Merci Lizzie pour cet échange savoureux et votre gentillesse.

Merci à vous, et à tous vos lecteurs.

Le livre des morts

 

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En savoir plus :

Site de Lizzie
Page Facebook Lizzie Saint Septembre – Chocolats

Maison Chaudun
Page Facebook Maison Chaudun

J’ai parlé avec une fée : interview de Candice Angelini

La française Candice Angelini est une artiste modiste et créatrice de poupées. Autodidacte, elle nous fait rêver depuis les années 2000 avec ses fabrications artisanales d’une grande poésie et nous livre aujourd’hui quelques secrets…

 

Pièce : Mechanical Crown – modèle : Kat Rin / Photographie : Claudia Wycisk

~ Bonjour Candice, quand et par quel moyen avez-vous décidé de lancer votre activité ?

J’ai décidé de changer de voie il y a maintenant 9 ans. J’étais infirmière et totalement autodidacte sur le plan artistique. Mais ce rêve d’enfant était toujours présent. J’ai  donc décidé de me lancer. Je n’avais pas de plan précis en tête. Il y avait tout à faire : tisser mon univers, développer ma pratique et créer tout un carnet de contacts… De longues années de travail étaient devant moi. Avec du recul, c’était sans doute un peu fou ! Mais l’énergie et la volonté étaient là.

~ Pouvez-vous nous décrire votre première pièce ? Quel est son message ?

Honnêtement, ma première pièce n’avait pas de message précis à transmettre. J’ai débuté avec la création de chapeaux de prêt à porter. La démarche artistique était assez différente mais cette étape a été essentielle dans mon cheminement. Il était important dans un premier temps, de développer une technique. L’univers sur lequel je travaille maintenant est né bien plus tard.

Ma première création a été un petit chapeau d’inspiration rétro. Une pièce aperçue dans une vitrine, trop chère pour ma bourse, m’a donné l’envie d’en réaliser un dans cet esprit. Un jour où je le portais, une jeune fille l’a remarqué et a souhaité me l’acheter. L’aventure a débuté de cette façon-là.

 

Modèle : Alysha / Photographie : Claudia Wycisk

Modèle : Alysha / Photographie : Claudia Wycisk

~ Vous utilisez des matières luxueuses, comme les dentelles, perles et fleurs de tissus. Cette féminité côtoie un univers mystérieux et végétal qui libère un profil sauvage et sombre. Quelle femme se cache derrière cette poésie mélancolique ?

Une amoureuse et nostalgique du XIXe siècle. D’où l’utilisation de ces  matières anciennes, empruntes de souvenirs qui me sont indispensables pour créer.

Je compose à partir de ressentis et des émotions. Je suis très attachée à l’esthétique et aux histoires souvent sombres de cette période.

Je vis à cette époque, un peu au quotidien. Notre maison est décorée de cette façon et le plus gros de mes lectures concernent cette période. Je collectionne les poupées de cire et les photos du XIXe. Toute trouvaille de ce temps passé est pour moi un véritable trésor ! La nature aussi est un élément important. Nous vivons à la campagne et ce décor est propice à l’inspiration.

~ Vos créations sont une ode au temps. Vous explorez les arts du XIXe siècle et le chamanisme comme l’écriture d’un conte. Des lectures vous inspirent-elles ?

Oui bien sûr ! Mes lectures alimentent ces voyages : sur les arts magiques, l’intelligence émotionnelle des végétaux, les mœurs et drames d’un temps passé. Il y a tant de livres passionnants. L’aventure est sans fin !

 

Shamanic Bird / Photographie: Mothmeister
La belle au bois dormant / Modèles : Clara et Ana  – Photographie : M Ramos

~ Quelles matières aimez-vous le plus travailler ? Pourquoi ?

La structure de base de mes créations (coiffes, masques, poupées) est faite de matériaux bruts qu’il faut entièrement travailler, modeler… J’utilise le fil de fer, le papier et parfois des pâtes polymères. Il y a peu d’émotions dans cette phase du travail. Elle est technique et demande de la concentration. Ce sont mes mains qui travaillent le plus à ce moment-là. L’ajout par la suite des encres pour dessiner le visage, la création de petits costumes au moyen des tissus anciens, l’ajout  des cheveux sont probablement les phases que je préfère. Mon esprit, ma mémoire prennent  le relais, j’ai le droit de m’évader.

~ Vos étranges coiffes et masques ont laissé place à une nouvelle exploration : la poupée. Vous utilisez pour vos pièces uniques des matières anciennes et de vrais cheveux. Chinez-vous souvent dans les brocantes ?

Partir à la recherche de tissus anciens, de cheveux, de petits morceaux de passé est en effet une des étapes de mon travail. Et pour sûr, une des plus amusantes !

J’aime énormément les brocantes, les marchés aux puces et les vides greniers. Ce sont des lieux de rencontres extraordinaires. Aussi, j’ai appris beaucoup de choses au contact des brocanteurs.

 

Cendre 

~ Vos poupées à l’apparence funeste rappellent une étrange tradition victorienne née suite à l’invention du daguerréotype. Celle de prendre des photos post-mortem. Ces sculptures n’appartiennent pas à l’enfant qui sommeille en vous mais à une artiste nostalgique dont le souffle créatif émane de croyances. Est-ce ce que je me trompe ?

C’est tout à fait ça, Aurélie.

Mon travail artistique est un travail sur le souvenir. Sur de très vieux souvenirs…

J’ai l’intime conviction que cette vie n’est pas la seule que nous ayons à traverser. Nous avons probablement déjà beaucoup voyagé et ce voyage n’est sûrement pas le dernier ! Ces croyances, certaines rencontres assez magiques, et ce sentiment étrange de familiarité pour certaines périodes du passé constituent mon moteur créatif. C’est comme un grand nettoyage ! Et aussi la permission de faire revivre certains souvenirs.

 

Sido : Grande poupée entièrement réalisée main
Cheveux humains, visage de porcelaine, yeux de verre et tissus anciens.

~ Avez-vous des pièces fétiches ? Quelles sont leurs histoires ?

Je ne dois pas trop m’attacher à mes créations. Elles sont vouées à être adoptées par d’autres… Mais ce sont en général de mes poupées dont j’ai le plus de mal à me défaire. Peut-être parce que je les vois comme des petites personnes.

~  Vous collaborez avec de grands photographes. Choisissez-vous leurs univers pour parfaire la présentation ?

J’ai fait de belles rencontres artistiques. J’ai eu beaucoup de chance ! Ces collaborations sont nées de coups de cœur mais aussi d’un désir fort d’échanges et de découvertes.

Chaque collaboration, initiée par moi ou l’un de ces artistes, m’a permis d’avancer. Les mécanismes de création, les sensibilités de chacun sont si différents. On apprend beaucoup en collaborant. C’est  toujours un nouveau défi, cela rend humble et c’est très stimulant !

 

Poupée : Edorine

~ Votre poupée Edorine s’est exportée en novembre à Los Angeles à la Hive Gallery and Studio. Est-il plus facile de se révéler à l’étranger ? Avez-vous des projets d’expositions en France ?

Je pense que cela dépend vraiment du type de créations. Il y a un art institutionnel en France qui bloque certaines portes et la France a tendance à adopter ce qui a été au préalable validé à l’étranger.

Heureusement, les « Arts Outsiders » ou « Arts en marge » font peu à peu leur place grâce à des festivals d’art animés par des passionnés et grâce à des revues d’art pointues comme la revue HEY.

Les prochains expositions en France auront lieu à la Galerie Atelier de Bibi Blanchet « Le Rencart » et  au Concept Art Store « L’Hybridarium » de la Rochelle.

~ Quel est votre prochain défi ?

Mon prochain défi concerne mes poupées. J’ai depuis un certain temps envie de leur donner vie et je suis en train de travailler sur la réalisation d’automates.

~ La vie est ponctuée de désillusions et de découragement. Quel est votre leitmotiv ?

La création est un moteur extraordinaire ! Elle a le pouvoir de reléguer au second plan les soucis du quotidien. Je suis reconnaissante d’avoir cet échappatoire lors des moments difficiles.

 

Modèle : Rose / Photographie : Paulina Otylie Surys
Modèle : Lizzie Saint Septembre / Photographie : Daria Endresen

~ L’art fait appel à tous nos sens. Il s’écoute, se touche, se regarde. Parfois il se goûte et peut se sentir. Si un créateur de parfum vous propose de mettre en bouteille vos délicates inspirations, que choisirez-vous comme composants ?

J’aime les parfums capiteux et les parfums poudrés : le lys, le musc et le patchouli… Tous ces parfums forts que les courtisanes portaient.

~ Merci Candice pour ce partage d’idées, de rêves et d’histoires… (Je suis personnellement touchée par l’interview, car j’ai eu la chance de collaborer avec cette belle artiste en 2013, sur ma série photographique « Les cocottes parisiennes ».)

J’ai beaucoup apprécié de répondre à toutes ces questions. Merci au webzine Faunerie.

 

Modèle: Elise / Détail d’une photographie: L’illusgraphie / Série « Les cocottes Parisiennes »
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