Suspiria : le rêve sombre de Dario Argento

affiche12704suspiria

Dans ce classique du Giallo, le film nous raconte l’histoire d’une jeune danseuse, Suzy, qui arrive dans une école reculée à Fribourg afin de devenir artiste de ballet, avant de découvrir que l’établissement est tenu par l’une des trois mères sorcières…

Avant d’entrer dans le vif du sujet, quelques mots sur le réalisateur Dario Argento. L’homme, toujours en activité, est connu pour son style onirique et expérimental, mais aussi pour avoir signé de nombreux classiques : Phenomena, Opera, Dracula ou encore Le syndrome de Stendhal. Sa mise en scène est dite sensorielle plutôt que rationnelle, comme le dit très bien Noodles :

Vise moins à produire du sens que de pures sensations illustrant ce que les personnages ressentent : des sensations de matières, de textures, où les objets paraissent plus luisants qu’en réalité (un rasoir brillant comme un diamant), des gants en cuir excessivement mis en valeur par un gros plan et un travail sur la couleur du cuir… (Article Dario Argento : génie du Giallo paru sur le site doc.cine.fr)

Sorti en 1977 en Italie, Suspiria n’avait rien à voir avec le cinéma de l’époque, par son avant-gardisme et sa mise en scène magistrale. Avant lui, il y avait des œuvres misant sur l’hystérie et les hurlements outre-Atlantique (notamment avec Massacre à la tronçonneuse ou L’Exorciste) et des adaptations coupables outre-Manche (les productions Amicus et Hammer), et en Italie, des polars colorés produits à chaîne : le Giallo.

505582.jpg-r_1920_1080-f_jpg-q_x-xxyxx
Copyright Les Films du Camelia.

Pour comprendre l’impact de Suspiria, il convient de revenir sur ce genre dominant et très populaire chez nous (et de manière durable grâce au label vidéo Néo Publishing). Il tire son origine d’une collection de romans policiers publiés par les éditions Mondalori de 1929 à 1960, reconnaissables par leurs couvertures colorées et leurs narrations mêlant gore, érotisme et whodunit. Ces récits étaient pour l’époque l’équivalent transalpin des pulp fictions anglophones, également de par le papier de mauvaise qualité de leurs éditions1. Ainsi, le Giallo était dans les années 1960 une forme du cinéma d’exploitation qui se caractérisait par une esthétique influencée par les modes du moment, puisque uniquement fait pour rapporter de l’argent. En termes de formes, cela donnait à voir des œuvres comme celles de Mario Bava (La Baie sanglante, ancêtre du slasher, Les Visages de la peur, entre autres œuvres dans des genres aussi différents que le gothisme ou le péplum), Sergio Martino (Torso, Rue de la violence) ou celles du poète du macabre Luigi Fulci (Le Temps du massacre), mais aucune n’avait jusqu’alors été en totale rupture avec le modèle d’origine. Ce sera le cas pour le film qui nous occupe.

La première raison est de ne pas être un film policier ni un film gore à proprement parler. Ici, nous suivons une jeune élève qui découvre une école de danse réputée et son internat – c’est alors que des morts surnaturelles surviennent. Au lieu de policiers et de tueurs fous, Argento préfère les jeunes filles innocentes et les sorcières. L’esthétique extrêmement travaillée dans ses couleurs vives et ses cadrages géométriques d’une grande précision vient nous rappeler l’origine du projet : créer une trilogie autour de trois sorcières,  »les trois mères », avec chaque film se situant dans une ville différente (Inferno sera situé a New-York et Mother of tears à Rome). Chaque film de la trilogie possède une esthétique onirique au montage lancinant et au travail proche du rêve, bien loin des cadres urbains du genre. De plus, la musique est clairement l’élément qui donne son rythme au montage, tout en ruptures et en répétitions (d’autant plus forte qu’elle est l’œuvre du mythique groupe Goblin), mais l’aspect visuel déborde de la simple quête d’efficacité. En effet, tout existe sous un contraste rouge et blanc, en contre-plongée jouant parfaitement de la géométrie glaçante des architectures (qu’il s’agisse de l’école ou d’une cour extérieur), afin de perdre le spectateur. Délibérément, Argento y parvient de mieux en mieux au fil du film, jusqu’à un paroxysme halluciné dont on ne doit rien dévoiler dans ces lignes.

504176.jpg-r_1920_1080-f_jpg-q_x-xxyxx
Copyright Les Films du Camelia.

Bien entendu, les thèmes de la mort et de l’érotisme ne sont jamais loin chez le réalisateur, et cela se ressent par la manière dont il met les corps en valeur (notamment avec nombre de scènes en nuisette). Un plaisir gratuit ? Non, le réalisateur assume jusqu’au bout la dimension de conte de son long métrage, et surtout son aspect initiatique sur le passage de l’enfance à l’âge adulte. Quant à la sorcellerie, elle est également montrée d’une manière innovante. Émerge une figure d’autorité, la sorcière qui gère l’école. Les jeunes danseuses deviennent des proies fragiles. Le long métrage n’est pas seulement une œuvre expérimentale, c’est aussi une œuvre efficace. C’est là l’une des raisons de la pérennité de Suspiria sur l’ensemble du cinéma d’horreur : tout, du jeu de couleurs et de cadres, du le rythme et de la musique, rend le cauchemar terrifiant à la manière d’un rêve intime. On peut le découvrir à l’occasion de la sortie du remake, en date du 14 novembre, avec Dakota Johnson et Chloé Moretz, et réalisé par Luca Guadagnino (Call me by your name, The Bigger Splash).

Faites de beaux rêves, les enfants !


Les mauvais esprits (De Fleur, 2018)

LesMauvaisEsprits-Banniere-800x445

Résumé :

Jackson et Angela ont monté une escroquerie en se faisant passer pour des chasseurs de fantômes et en vivent plutôt bien. Un jour qu’ils sont chargés d’enquêter sur une vieille maison hantée, de véritables terreurs surnaturelles occupent la maison, et même un mal bien plus grand encore…

Critique :

Cette production anglo-islandaise déçoit, sans pour autant être sans intérêt. Le film se présente comme une énième histoire d’une équipe de tournage d’émission sur le surnaturel, avec des enquêteurs cyniques se retrouvant face à des événements qui mettent à mal leurs convictions, mais il est plus malin que cela. Tout d’abord, le métrage offre un scénario plus subtil que la majorité des films de ce genre grâce à des personnages forts. D’un coté, une médium manipulée par un frère aussi mégalo qu’aimant, ayant peur d’être aussi folle que sa mère, de l’autre, une mère aimant son fils supposé responsable de plusieurs infanticides. À partir de là, le traitement du récit dévie heureusement du schéma habituel : une équipe cynique entre puis découvre une entité surnaturelle qui les tue et fin, pour offrir un second degré fort en termes de construction de personnages. D’autant que l’atmosphère elle-même est inclassable pour le spectateur européen. La composante islandaise est à prendre en compte, car c’est un cinéma sans gros moyens, jouant beaucoup sur des trucages de plateau et des effets de mise en scène davantage sur des effets spéciaux. Ainsi par le passé, ce pays nous a offert les cultes Dark Floors et ses monstres (réalisé par le leader du groupe de hardrock Lordi) ou la saga Dead Snow et ses nazis zombies, avec un goût tout particulier pour les pitchs sortant de l’ordinaire. Cette approche se ressent dans le soin porté aux décors ainsi qu’aux extérieurs, notamment les forêts, à l’opposé de l’école anglaise plus en intérieurs et en détails, mais nous y reviendrons.

UrO9-dgQjrJl

Ici, la production y propose un usage de ses derniers dénotant dans le genre exploré, traditionnellement plutôt en lieux clos et vieilles maisons (voir le navrant Épisode 50, ou les plus recommandables Le dernier exorcisme produit par Eli Roth et Troll Hunter, jouant eux aussi sur les codes du faux documentaire fantastique), de plus, ici, l’une des bonnes idées est d’alterner les séquences filmées comme un documentaire et celles plus classiques, voire proposant une alternance des codes tout à fait appréciable. Avec bonheur lorsque les éléments de la narration classique induisent en erreur et alimentent les retournements de situation. Avec tiédeur lorsque cela amène des éléments aussi rapidement exploités qu’oubliables, comme une vague histoire de gangster ou des personnages dont même le nom n’est pas dit. Cependant, le moment fort est son dernier tiers où le procédé fait merveille : les victimes et les coupables ne sont pas ceux qu’on croit, les horreurs ne sont pas de la nature anticipée. L’aspect anglais ajoute à l’ensemble une rigueur old school dans la mise en scène, donnant à plusieurs séquences un véritable charme. Pour les spectateurs attentifs et patients, le film déploie dans certaines séquences un soin aux moindres détails des décors et des costumes, rendant les atmosphères et illustrant des blackgrounds efficacement (surtout lors de l’arc autour de la famille dévastée par la mort d’une mère), sans besoin de surverbaliser. D’ailleurs, c’est un autre point fort : le scenario ne se perd jamais dans des dialogues inutiles ou trop littéraires, pas non plus de pseudo explications à l’aspect surnaturel.

5979313.jpg-c_215_290_x-o_logo-netflix-n.png_SE_5-f_png-q_x-xxyxx

Au point que les personnages en présence sont tous conscients de la mis en scène, tantôt acteurs tantôt spectateurs du procédé. Beaucoup de bonnes choses donc, simplement gâchées par un défaut de structure narrative. En effet, la construction en trois actes est ici défaillante. La première partie apporte une psychologie aux personnages, avec une grande efficacité, alors que la seconde passe trop de temps à explorer basiquement des schémas trop connus. La médium accepte sans vraie raison d’aller dans la maison pour une mission de plus, sinon que de rendre possible la suite du film, et à partir de ce point, si les événements et les révélations fonctionnent à plein, l’empathie n’est plus tout à fait présente. D’autant moins qu’une histoire d’amour dispensable et n’apportant rien en terme d’incidence sur les événements vient un peu alourdir un dernier tiers de grande qualité. Le filmage est lui aussi en dents de scie : pour un plan malin, une série de plans et un montage rappelant le pire dans le genre. La qualité de la production rend le tout digeste et même sympathique, sans pour autant le rendre inoubliable. Un premier pas vers la production islandaise cela dit qui gagnerait à être plus connue sur nos terres, rien de plus et c’est déjà ça. Et en plus, Florence Pugh est excellente dans le rôle principal.

Down the Dark Hall (Cortès, 2018)

thumbnail

Down the Dark Hall suit l’histoire de Kit Gordy, une adolescente rebelle, qui devient de plus en plus difficile à gérer pour sa mère. Elle est envoyée à Blackwood, un mystérieux pensionnat. Elle y fait la rencontre de l’étrange directrice Madame Duret et des quatre seules autres élèves du pensionnat, des jeunes filles au passé également trouble. Mais en se promenant dans les couloirs de l’établissement, Kit va vite se rendre compte que quelque chose d’étrange se passe à Blackwood. Entre une pièce interdite d’accès, une élève qui perd le contrôle de son corps et des apparitions mystérieuses, Blackwood semble hanté par une force démoniaque.

Il s’agit de la nouvelle réalisation de Rodrigo Cortès (Buried, Red Lights), connu pour son goût des univers clos et des personnages luttant pour leur survie mentale puis physique. De telles thématiques ne pouvaient en toute logique que se fondre à merveille avec le gothique, qu’il soit ancien (le principe de la demeure qui dévoile son attrait fantastique peut le relier à des œuvres telles que La maison du diable de Robert Wise ou plus proche de nous, le très réussi Winchester des frères Sperring), nouveau (on pense bien entendu à Crimson Peak de Del Toro), mais à l’écran le résultat est mitigé. Non pas que la réalisation ne prenne pas toute la mesure des possibilités du lieu, l’exploitant afin d’en rendre parfaitement l’aspect massif, bourgeois et loin de toute modernité. Car le genre est d’ordinaire ancré dans une époque particulière, la fin du XIXe siècle (cela se vérifie de Frankenstein [Whale, 1932] à The Asphyx [Newbrook, 1972]) et surtout un cadre sentant bon l’architecture victorienne ou européenne, mais presque jamais américaine. Où plutôt, on peut y voir le signe d’une tendance toute récente.

MV5BY2I0YmVmODMtMzNjMi00NDhkLTgwM2QtODY0ZThmNWE4YmIzXkEyXkFqcGdeQXVyNzUzMDUxNjg@._V1_

Non, le souci n’est pas non plus dans le casting qui marie jeunes gloires, avec en première ligne la toujours impeccable AnnaSophia Robb (Vu chez Burton dans Charlie et la chocolaterie), et de valeurs sûres avec une Uma Thurmann bluffante. À noter aussi la révélation de ce casting, l’excellente Victoria Moroles dans le rôle de Veronica Diez. Le souci n’est pas non plus à chercher du côté de la musique qui a la bonne idée, surtout si on le regarde en VOST, de jouer non seulement sur la répétition (on peut penser ici aux compositions des années 1970, surtout Dr Phibes où le personnage titre joué par Vincent Price joue sans cesse le même morceau d’orgue), mais surtout sur la musique écoutée par le personnage principal au fil de l’œuvre, reflétant ainsi son état d’esprit évolutif vers la folie puis vers la santé mentale, mais créant une dynamique particulière entre l’espace filmique sonore et celui du spectateur, avec le personnage comme prisme d’interprétation. Tout cela concourant à une technique au service d’un scénario lui aussi intéressant. D’abord, parce que les personnages des jeunes filles sont modernes dans un espace et un genre qui ne l’est pas, forcées de s’y intégrer (l’interdiction des téléphones portables et des écrans), ensuite par sa thématique ambitieuse : permettre à des génies de finir leurs grandes œuvres à travers leurs esprits (pour faire court et pas trop en dire). Si pour le personnage principale, la progression est forte, la construction plus large pose souci dès qu’on y regarde de plus près. En effet, le récit se divise en deux parties, la première qui correspondant au résumé ci-dessus, puis une seconde basculant plus clairement dans la folie et le spectaculaire (ce qui est nouveau dans le genre, car très théâtrale depuis toujours, mais mettons cela sur le compte d’une américanisation du style, notamment pour emboiter le pas au très décevant mais très lucratif It [2017, Muschetti]). Ce choix impose un challenge scénaristique complexe à gérer et malheureusement seulement à demi-réussi.

GDRu86f

Car de par sa nature théâtrale sinon littéraire (le gothique est liée à l’origine à des œuvres comme celles d’Oscar Wilde ou de Bram Stoker), c’est un genre qui tient son charme de sa construction dramatique. Autrement dit, il faut un nœud émotionnel fort et un dilemme prenant, c’est un drame exagéré en quelque sorte, or ici, cet aspect pâtit de l’écriture. D’abord par un trop brutal changement en son milieu, faisant disparaitre la plupart des personnages secondaires sans explication parfois après les avoir réduits à des utilités, concentrant toute sa narration sur le personnage principal et basculant dans le récit éculé du  »lieu dont on découvre l’histoire sanglante, où se trouve le mal ». Si le spectacle et la mise en scène restent des points forts, ces choix laissent penser à une volonté contrariée. D’abord parce qu’adapté du classique écrit par Lois Duncan et paru en 1974, faisant tout de même 270 pages en version américaine, réduit ici à 96 min, obligeant à des raccourcis et laissant de côté le style poétique de l’ouvrage. Ensuite parce que le cinéma d’horreur d’aujourd’hui, en Amérique du Nord surtout, est à la redécouverte d’anciens genres (le film de babysitter avec l’excellent The Babysitter [McG, 2017], le giallo avec le remake prochainement visible du monument d’Argento, Suspiria, entre autres) en les forçant à correspondre au penchant typiquement étatsunien de l’explication rationnelle à tout prix. Pourtant, néanmoins, dans son dernier acte, on peut sentir une volonté de s’en échapper (non pas de spoiler !). Soit dans son ensemble, une œuvre avec plus de qualités que de défauts, mais surtout une promesse tenue, malgré plusieurs compromis, commerciaux notamment.