La sirène des suicides

IMG_4095
Diane de Clairbois en 1910.

Son charme magnétique fascinait les hommes, ses grands yeux verts promettaient l’amour, ses courbes parfaites et sa grande beauté furent des armes imparables. Elle s’appelait Diane de Clairbois et l’histoire a oublié l’une des plus fatales des courtisanes de la Belle Époque.

La chanson « La femme aux bijoux » lui rend un déchirant hommage, et stigmatise « son amour de l’argent et des bijoux dont elle aimait se parer, même nue » (4). Des goûts luxueux qui ne sont pas les seuls puisqu’elle affectionnait les ballets, les attelages, puis les premières automobiles de la Belle Époque, ainsi que les beaux hôtels particuliers (1).
Son mari, le comte Auguste de Clairbois se suicida d’une balle dans la tête à l’âge de vingt-six ans seulement, désespéré par une lionne (ainsi que l’on qualifiait ces courtisanes qui prétendaient dominer les hommes) qu’il avait cru dompter « après lui avoir légué sa fortune et ses deux hôtels particuliers du VIIIe arrondissement »(2). Un homme séduit, puis brisé par une séductrice impitoyable, comme tant d’autres infortunés. On dit, dans certains quotidiens (sans doute mal intentionnés), que le lendemain de ses funérailles, la veuve organisait déjà une soirée costumée où le tout Paris s’empressa (5).
Les journaux du lendemain racontèrent que la comtesse y avait officialisé son nouveau protecteur, André-Marie Riksa, d’origine russe. Le maillon d’une chaîne qui, quelques mois plus tard, fut broyé. Au bord de la ruine, abandonné, ruiné et désespéré par la courtisane qui entamait – du moins l’annonçait-elle, une période de solitude durant laquelle elle allait se couper du monde pour « rentrer en elle-même » (2).

La veuve joyeuse

Elle ne put visiblement y demeurer puisque trois semaines  après cette annonce tapageuse, elle se pressait à un ballet dans lequel s’illustrait l’une de ses meilleures amies, la gracieuse danseuse étoile Cléo de Mérode, qui partageait avec Diane une beauté fascinante.
Robert de Trévise, des banques Trévise, fondit sur la loge dans laquelle s’était installée la belle. Comme beaucoup d’hommes, il pensait être « le seul à pouvoir capturer la précieuse Diane de Clairbois, et tenait ses prédécesseurs pour de piètres pantins. Quoi, lui qui avait cuit et recuit au feu de toutes les prostitutions Parisiennes ! » (5) Lui seul aurait l’étoffe de résister au charme corrosif de la comtesse, qui avait déjà envoyé plusieurs messieurs dans la tombe. Pour l’anecdote, quelques duels avec comme enjeu la bienveillance de certaines maîtresses, avaient déjà eu lieu avec, à la clé, un mort en trophée pour l’élue et Trévise. Funeste palmarès !

Diane de Clairbois accueillit Robert de Trévise courtoisement et la fixité de ses yeux verts acheva visiblement de le convaincre qu’il devait posséder cette femme (7). Bien mal lui en pris ! Trévise, qui était alors un homme de quarante-sept ans dans la force de l’âge, un «viveur» « comme on appelait alors les gens qui avaient assez de santé pour courir les cabarets et les bordels chaque soir, ne se doutait pas qu’il compromettait grandement son avenir et son nom »(1). Quoi qu’il en soit, la soirée s’acheva fort sereinement puisqu’à l’issue du ballet et des salutations à la délicate Cléo de Mérode dans sa loge, « Trévise raccompagna la comtesse de Clairbois jusqu’à son hôtel particulier » (7).
Nul ne sait quels mots furent échangés dans le fiacre N°1296 (Trévise se souvient précisément du numéro dans ses Mémoires (7)), mais de nombreux témoins attestèrent un changement de caractère brutal. Homme avisé et réfléchi, il avait coutume de ne jamais prendre ses décisions rapidement et de toujours analyser les situations froidement.
Pourtant, quelques jours après sa rencontre avec Diane, il devint irascible, sanguin, empressé, impatient : « Il fit perdre à sa banque plusieurs millions de francs en quelques heures et alla à l’encontre de ses conseillers qui ne comprenaient pas quelle mouche avait piqué cet homme autrefois si réfléchi. Il commença à disparaître subitement dans la journée et quitter son bureau beaucoup plus tôt. On le voyait revenir le lendemain et l’on remarquait que ce dandy autrefois impeccable n’avait plus le col et les manchettes aussi blancs qu’à l’habitude. Ses yeux bleus autrefois perçants, se teintaient désormais de rouge. Un voile leur donnait l’air absent. De toute évidence, cet homme était sous emprise » (4).

Diane de Clairbois ne s’affichait pas avec Trévise, préférant la compagnie de jeunes artistes qu’elle accompagnait aux fêtes « bachiques » (5) organisées sur les hauteurs de Montmartre ou chez Liane de Pougy, la demi-mondaine qui aimait les femmes et les salades de fraises à l’éther.
C’est l’époque durant laquelle on la vit beaucoup au Lapin Agile, au Moulin Rouge et même au Mirliton, où elle ne remit plus les pieds après une diatribe d’Aristide Bruant sur ses amants… qui lui déplut. Elle semblait mener une vie de bohème dans des milieux qu’elle n’avait jamais fréquentés, « au grand désespoir de Trévise qui ne cessait de lui envoyer des invitations pour dîner dans le monde » (5).

Les folles soirées de la comtesse

Elle avait coutume de tenir salon une fois par mois et d’accueillir, comme c’était la mode alors, les artistes connus et méconnus : « Idole alanguie et parfumée, jetée au travers d’un divan, elle leur donnait durant quelques heures l’espoir qu’un jour elle serait à eux, distribuant un bon mot par-ci, un baiser par-là : vaguement dédaigneuse, parfaitement désirable, elle hypnotisait l’assemblée telle une mystérieuse prêtresse. Si l’un d’eux avait une histoire terrible à raconter, il avait parfois le privilège d’approcher un peu plus près pour caresser ses cheveux. » (5)
Trévise et les autres avant lui avaient eu vent de ces soirées puisque les amants de Diane n’y étaient pas conviés. Leur imagination faisait le reste et achevait de tourmenter les envoûtés, car les échos qui faisaient suite à ces fêtes étaient contradictoires. On les comparait souvent à celles de Nina de Villard, auxquelles on a longtemps prêté « des ripailles qui ne se terminaient pas toujours dignement » (8). Quoi qu’il en soit, les artistes qui s’y rendaient étaient heureux de pouvoir adorer une muse enchanteresse et oublier ainsi leurs tracas le temps d’une soirée ou d’une nuit.

Finalement, quelques mois plus tard et à la surprise générale, on aperçut la comtesse de Clairbois au bras de Robert de Trévise au théâtre Saint-Martin.
L’homme parut amaigri et livide, lui qui était d’habitude si coloré, si souriant. Mais il souriait tout de même « de ces sourires qui semblent faire souffrir. Diane quant à elle affichait une mine ennuyée et lassée, malgré la qualité de la représentation de Cyrano de Bergerac où Coquelin Ainé s’illustrait merveilleusement. » (4)
Célibataire, Trévise le devint davantage puisque ses maîtresses habituelles ne furent plus de ses sorties et que ses amis durent fréquenter les bordels sans sa compagnie. Ils l’accusèrent de fainéantise, aiguillonnèrent, mais rien n’y fit. Trévise, comme tant d’autres avant lui était obsédé, de ces obsessions qui vous privent sans doute de libre-arbitre et gouvernent votre vie. Pour la première fois depuis longtemps, il lui arrivait de passer des soirées seul chez lui ! (1)

elle 15 cmt
Elle, Gustav Adolf Mossa. 1906. « Diane fut ma Salomé, je fus son Jean-
Baptiste et j’aurai donné plus que ma tête pour
prolonger notre histoire. Parfois, elle m’évoquait
ce tableau de Mossa : « Elle »… Et me fascinait alors davantage. »
R. de Trévise.

La morsure du serpent

Diane de Clairbois avait accompli son œuvre, une fois de plus. Comment, par quel artifice ? Avant tout, « grâce au minois délicieux d’une jeune femme d’une trentaine d’années, désirable avec sa crinière fauve et ses jolies tâches de rousseur ; un teint de rose, un nez légèrement retroussé de gamine narquoise, et une bouche un peu grande, ornée des plus jolies dents. Des yeux verts, profonds, impénétrables, hypnotiques, semblaient promettre le paradis et lire dans votre âme comme dans un livre ouvert, causant une sensation de vertige et d’abandon », confia Trévise dans ses mémoires. (7)
On parlait alors de la Sirène des suicides : « Sa cambrure suggestive mettait en valeur une croupe des plus appétissantes. Son attrait rivalisait avec un charme que certains qualifièrent de « magnétique ». Les hommes se sentaient attirés de manière incompréhensible et comme les yeux de Méduse, ceux de Diane dominaient immédiatement leur volonté. » (5) On qualifia de nombreux sobriquets (« joujoux, pantins, valets… » (5)) les aventuriers, les titrés, les hommes d’affaire, les artistes, en un mot, les victimes, qui tombèrent dans ses griffes sans toujours avoir la bonne fortune d’en réchapper.

Robert de Trévise, après lui avoir offert un splendide Tilbury, des rivières de diamants, des robes de grands couturiers et sa somptueuse maison sur la Riviera, « fut remercié du jour au lendemain » (1). Il qualifia toujours sa brève liaison avec Diane de Clairbois de « plus belle aventure de sa vie » (7). Il ne dut pourtant sa survie qu’à un bon médecin qui sut diagnostiquer et soigner sa maladie assez tôt. Il s’exila en Suisse en sanatorium et y termina sa vie. Il écrivit à la fin : « Diane fut ma Salomé, je fus son Jean-Baptiste et j’aurais donné plus que ma tête pour prolonger notre histoire. Parfois, elle m’évoquait ce tableau de Adolf Mossa : Elle… Et me fascinait alors davantage. » (7)).
Après Robert de Trévise, ils furent encore nombreux à tomber sous le charme de Diane.
Athos de San Malato, le fameux maître d’arme italien, dut affronter son rival Louis Damotte dans l’un des derniers duels de la Belle Époque afin de gagner les faveurs de Diane (voir plus loin)… Qui le quitta  deux mois plus tard après l’avoir rendu fou d’amour. Au point qu’il regagna l’Italie, ferma sa salle d’armes et se retira du monde.

À plus de quarante ans, la belle jouissait toujours de son aura, et seule la Première Guerre Mondiale mit un terme à sa vénéneuse carrière de lionne, comme l’on surnommait alors les hétaïres flamboyantes de la Belle Epoque.
Elle disparut de la vie parisienne en 1914 pour s’exiler en Suisse et ne plus revenir . De nombreuses histoires circulèrent, mais aucune ne put être vérifiée et la
légende perdura. On la prétendit diseuse de bonne aventure, chanteuse, vagabonde, tenancière de maison close… (1)
On dit qu’elle écrivit ses mémoires dans les années 1930 mais que le manuscrit ne fut pas édité, les années folles ne prisant guère les vieilles gloires de la Belle Époque. Le texte, édifiant, serait actuellement aux mains d’un bibliophile Suisse.

combat

Pour ses beaux yeux

Le 28 janvier 1901, Athos de San Malato, maître d’armes italien et le professeur Damotte, maître d’armes français, s’affrontaient pour les beaux yeux de Diane de Clairbois. Quatre jours avant, les deux hommes avaient jouté verbalement pour se disputer les faveurs de la belle, qui avait mis un terme à la discussion en décidant qu’elle irait avec le vainqueur d’un match à l’épée.
Mais la situation empira le lendemain : alors qu’il était convenu de combattre avec pointe d’arrêt, des télégrammes échangés entre les deux hommes aggravèrent le différend et le match devint duel. athosIl fut convenu de s’affronter sans pointe d’arrêt. Athos de San Malato et le professeur Damotte se rendirent donc au Vélodrome du Parc des Princes de Boulogne le matin
du 28 janvier et le combat débuta devant le Tout Paris. Athos de San Malato se montra constamment préoccupé par la beauté de ses attitudes et apporta ainsi une certaine allure romantique, un peu théâtrale, qui peut-être au fond, n’était pas pour déplaire à Diane de Clairbois.
Le duel fut palpitant : Athos de San Malato montra de l’ardeur tandis que Louis Damotte fit preuve de simplicité, maître de lui devant les attaques furieuses et les cris de son adversaire. Il y eut quatre reprises. À la quatrième, Louis Damotte « fut atteint d’une blessure pénétrante de quatre centimètres en biais intéressant le grand dorsal et amenant une paralysie momentanée du bras » (L’Illustration N°2023 du 2 Février 1901). Le combat fut donc arrêté là et Athos de San Malato fut félicité. Il envoya un baiser à Diane de Clairbois puis entra dans la cabine où l’on pansait son adversaire pour lui serrer la main. Sitôt la porte ouverte, il l’embrassa dans un beau geste et fut applaudi. (7)

La femme aux bijoux

Paroles et musique de Ferdinand-Louis Bénech et d’Ernest Dumont (1912). On dit que la chanson est inspirée de Diane de Clairbois.

Quand il rencontra la jolie Ninon
Ce fut dans un bal au bois de Meudon
Au son d’une valse entraînante
Il sut captiver la charmante
Ils se séparèrent à la fin du jour
Ayant échangé des serments d’amour
Et lui, tout joyeux de sa bonne fortune disait :
« je suis l’amant de la plus belle des brunes ! »
Ses amis lui dirent « Halte-là !
Cette femme, tu ne la connais donc pas ? »
C’est la femme aux bijoux
Celle qui rend fou
C’est une enjôleuse
Tous ceux qui l’on aimée
Ont souffert, ont pleuré
Elle n’aime que l’argent
Se rit des serments
Prends garde à la gueuse !
Le cœur n’est qu’un joujou
Pour la femme aux bijoux
Il leur dit : « Vous êtes jaloux de mon bonheur
Parce que moi, j’ai su captiver son cœur »
Et sans compter pour la jolie
Notre amoureux, fit des folies
Sa maman lui dit : « tu perds la raison,
Tu vas te ruiner, mon pauvre garçon ».
Il lui répondit : Moi, je l’aime qu’importe !
Si ça ne te plaît pas, tiens voilà la porte ! »
La pauvre partit en pleurant :
On m’a pris le cœur de mon enfant !
C’est la femme aux bijoux
Celle qui rend fou
C’est une enjôleuse
Tous ceux qui l’on aimée
Ont souffert, ont pleuré
Ell’n’aime que l’argent
Se rit des serments
Prends garde à la gueuse !
Le cœur n’est qu’un joujou
Pour la femme aux bijoux
Quand il fut ruiné, la belle partit
En lui écrivant : « Adieu mon chéri
Notre amour était une folie
Il faut nous quitter, c’est la vie ! »
Il souffrit tellement qu’il ne put pleurer
Il se prit à rire d’un rire insensé !
Et c’est maintenant, poursuivant sa chimère
Un pauvre dément qui traîne sa misère !
Quand une femme passe devant lui
Il chante en fuyant dans la nuit :
C’est la femme aux bijoux
Celle qui rend fou
C’est une enjôleuse
Tous ceux qui l’on aimée
Ont souffert, ont pleuré
Ell’n’aime que l’argent
Se rit des serments
Prends garde à la gueuse !
Le cœur n’est qu’un joujou
Pour la femme aux bijoux

 

* * *

 

 

Bibliographie :

(1) Le mode de vie du grand monde Parisien : modalités et persistance d’un modèle culturel attractif (1900-1939), Alice Bernard.
(2) Souvenirs de la vie littéraire et politique, Albert Kaim.
(3) Le mouvement poétique français de 1867 à 1900, Catulle Mendès.
(4) Souvenirs de la vie mondaine (1900), Abel Hermant.
(5) J’en ai vu des choses !, Louis Merlin.
(6) L’Illustration N°2023 du 2 Février 1901.
(7) Mémoires, Robert de Trévise.
(8) La maison de la vieille, Catulle Mendes.

 


→ Cet article vous a plu ? N’hésitez pas à nous soutenir financièrement sur Tipeee, plateforme de mécénat participatif !

Etudes sur la mort du Comte Eric Stenbock

stenbockcouv

Titre : Etudes sur la mort
Illustrations : Florence Bongni
Date de parution : 2011
Editeur : Le Visage Vert

Le comte Eric Stenbock ne connut jamais le succès et sa vie fut triste et brève. C’est d’emblée ce que nous assène la préface de son unique recueil de courtes nouvelles fantastiques.
Eric StenbockDissipé, alcoolique, excentrique, cet aristocrate décadent et homosexuel semble tout droit sorti d’un roman d’Oscar Wilde. Également auteur de livres de poésie qui n’eurent pas plus de succès que ses nouvelles, sa vie reste mystérieuse et mal renseignée, émaillée d’anecdotes étranges comme cette histoire de mannequin à taille humaine qui l’aurait accompagné partout.
Assurément un drôle d’artiste anglais qui paya ses excès et sa mélancolie de sa vie puisqu’il s’éteignit à 35 ans. Il aurait mérité une place dans l’article « L’absinthe et les poètes maudits », mais il était exclusivement porté sur le champagne et les opiacés.

Le lecteur doit se satisfaire de ces huit nouvelles qui tiennent autant du récit, du conte et du poème en prose, tant la sensibilité et la mélancolie habitent ces pages désabusées et poétiques. On est immédiatement séduit par la délicatesse du style que l’on doit aussi à une belle traduction d’Olivier Naudin (la première en Français depuis la parution du recueil en 1894).  Ensuite, c’est l’art de la chute qui surprend : les premiers textes sont à ce titre fascinants puisque le dénouement intervient dans la dernière ou l’avant dernière phrase. Stenbock maintient parfois le suspense et le ressort de ses brèves intrigues avec une efficacité absolue jusqu’à l’orée du point final.

Les thèmes sont originaux mais c’est celui de la mort qui préside (le recueil porte bien son nom !). Comme chez Shakespeare, on meurt beaucoup par ici !
Une infortune romantique frappe la plupart de ses personnages au terme de péripéties énigmatiques dans lesquelles le fantastique affleure avec finesse. Qu’il s’agisse d’un peintre préraphaélite doté du don de prémonition, d’un homme narcissique puni par le destin, d’une famille endeuillée par une viole d’amour magique ou par un vampire atypique, chaque récit est nimbé d’un mystère original et dissipé adroitement dans les dernières lignes.

Deux nouvelles sont très marquantes : « L’œuf de l’albatros » et « L’autre coté ».
La première raconte l’histoire d’une petite fille vivant seule dans un phare. Enfant sauvage et solitaire en communion avec la nature, elle héberge un albatros dont elle protège les œufs et vend des coquillages pour subsister. L’histoire est à la fois déchirante et tragique puisque la collision entre le monde et la petite fille marginale finira par lui être extrêmement néfaste. La dernière scène est d’une beauté marine irrésistible.
Le fantastique est discret et troublant, exprimant avec grâce l’inconfort que ressentait peut-être un personnage inadapté et triste comme Stenbock pour s’insérer dans la société.
La seconde nouvelle, « L’autre côté » est un récit fantasmagorique, situé entre rêve et réalité, illustré par des scènes colorées qui saisissent l’imaginaire. L’autre côté, c’est la rive opposée et inconnue par-delà une rivière que nul, dans un village non identifié, ne franchit jamais. Gabriel, pourtant, s’y aventurera pour y découvrir de jour comme de nuit, des scènes et des paysages extraordinaires dans lesquels des loups, des hommes-loups, des loups-hommes (il y a bel et bien une différence) et des femmes-loup participent à des rituels presque initiatiques. Gabriel, en franchissant ce que nul n’a jamais franchi, ira de découvertes en illuminations et subira une transformation importante.
Il y a dans cette nouvelle comme dans les autres un appel impérieux de la nature ; c’est, chez Stenbock, le creuset de la métamorphose. Elle confère élévation, révélation ou fatalité et modifie l’individu de manière définitive. L’élément sylvestre ou aquatique n’est pas le seul à changer la vie des personnages en profondeur, il y a aussi l’amour et l’amitié qui ne sont jamais légers ou anodins, et participent activement à la transfiguration du destin.

Ces « Études sur la mort » sont restées longtemps secrètes et ignorées. On y découvre le tempérament d’un auteur sensible qui sut conjuguer le fantastique, l’art de la chute et la mélancolie avec une grande subtilité.
Pour l’anecdote et parce qu’un pont existe entre la littérature et la musique, il est important de signaler que le groupe anglais Current 93 a dédié un album entier à la courte œuvre de Stenbock dans leur album ambient « Faust ».


→ Cet article vous a plu ? N’hésitez pas à nous soutenir financièrement sur Tipeee, plateforme de mécénat participatif !

L’absinthe et les poètes maudits

Les Buveurs d’Absinthe par Jean Béraud (1908)

La mort prématurée n’est pas l’apanage des rock stars d’aujourd’hui. Avant ces idoles modernes, les poètes maudits français tombèrent sous l’emprise de l’absinthe, des drogues et de l’alcool sans connaître la célébrité, souvent victimes de maladie ou de pauvreté.
Lautréamont mourut à 24 ans, Jules Laforgue à 27 ans, Hégésippe Moreau à 28 ans, Tristan Corbière à 30 ans, Edouard Dubus à 32 ans, Alfred Jarry et Albert Glatigny à 34 ans, Arthur Rimbaud à 37 ans. Les poètes maudits de la fin du XIXe siècle étaient les précurseurs de nos rock stars les plus écorchées. Ils vivaient vite et dans l’excès. Comme Jim Morrison, Janis Joplin, Ian Curtis, Kurt Cobain ou plus près de nous, Amy Winehouse, les poètes d’antan avaient à leur disposition des substances psychotropes… Mais qui à leur époque étaient licites : opium, morphine, cocaïne, etc. Ces remèdes se muèrent en poisons nouveaux, comme l’explique le journal Gil Blas en 1889 : « Le tabac, l’alcool, l’éther, le haschich, la morphine ne suffisaient plus à l’espèce humaine : on s’intoxique maintenant les centres nerveux à l’aide de la cocaïne : et le cocaïnisme prend place dans le tableau des maladies nouvelles à côté de l’alcoolisme et de la morphinomanie« .

mariani

Incorporée dans certains vins (le vin Mariani notamment), dans les cigarettes, ou consommée telle quelle, la cocaïne était par exemple, avant son interdiction en France en 1910, thérapeutique et recommandée dans le soin des maladies respiratoires, très répandues au XIXe siècle. La tuberculose, les infections pulmonaires et l’asthme étaient alors des maladies communes, parfois induites par la consommation excessive d’absinthe et d’alcool, elle-même provoquée par la misère (on boit plutôt que de s’alimenter) et la dépression (Tristan Corbière avait pris le pseudonyme de « triste en corps bière« ).
Tout ceci formait un engrenage parfait avec un seul résultat : une destruction lente du corps humain, dont succombèrent poètes maudits, et plus tard, rock stars tourmentées qui se voulaient aussi versificateurs.

  • L’absinthe, compagne éternelle
img032_1
Verre à réservoir, sucre posé sur une cuillère percée : les accessoires du buveur d’absinthe

Les poètes maudits traînaient dans les cafés à la mode, consommaient beaucoup de spiritueux, parfois des psychotropes lorsque leurs moyens le permettaient. Parmi les innombrables apéritifs de l’époque, l’absinthe en était la reine. C’est la seule à embaumer les caboulots ou les terrasses de café de ses effluves boisées, apportant dans les villes les senteurs végétales de la campagne et le parfum sucré de l’anis. Allongée d’eau, elle est fraîche et tonique. De plus, elle n’était pas chère : cinq à vingt-cinq centimes (pour une absinthe de qualité comme Pernod Fils) suffisaient au consommateur pour se préparer un grand verre d’une délicieuse boisson… Et surtout, l’absinthe se déguste longtemps ; sa tonicité lui assurait la fidélité des consommateurs. L’on pouvait reprendre plusieurs vertes consécutives sans se lasser ou se sentir trop grisé.

falco
La vie pour rire (Falco, 1900)

Un dessin humoristique de Falco stigmatisait le poète buveur d’absinthe en le représentant au café devant une feuille de papier, une pile de quatre coupelles tarifées (l’ancêtre du ticket de caisse), une cuillère percée et un verre, appelant le garçon : « C’est étonnant ! J’ai pourtant bu quatre absinthes et je n’ai encore fait qu’un quatrain pour mon sonnet… Garçon ! Une absinthe !« . Sans doute le début d’une très longue série ! L’absinthe leur éclaircissait les idées, libèrait leurs ardeurs verbales, désinhibait, faisait jaillir des idées nouvelles et endormait leurs angoisses : « Je pensais que c’était surtout ses perpétuelles absinthes qui lui [Alfred Jarry] valaient cette effrayante incontinence de langage » écrivit Rachilde sur Jarry, qui faisait aussi une énorme consommation de spiritueux.
L’absinthe représentait pour les écorchés qu’étaient les poètes maudits un havre de paix, une source d’apaisement et en même temps, une élévation de leur perception
et de leurs sens.
Sa préparation ritualisée, ses parfums complexes et ses effets euphorisants rencontrèrent leur fibre artistique. L’absinthe put devenir une muse, au point que nombre d’entre eux lui consacrèrent des vers : Charles Cros, Raoul Ponchon, Rimbaud ou Albert Glatigny.
Mais l’absinthe, qui était bien plus qu’un simple spiritueux, flattait aussi leur soif de paradis artificiels. Grâce aux plantes toniques qui composent les différentes recettes, l’ivresse s’installait de manière sournoise sans altérer la créativité, l’élocution ou le raisonnement, permettant aux buveurs de passer de longues heures à deviser ou à lire leurs poèmes en public, chaque jour.

auteur-cros
Charles Cros

Dans L’heure Verte, Charles Cros écrivit :

« Comme bercée en un hamac.
La pensée oscille et tournoie
A cette heure où tout estomac
Dans un flot d’absinthe se noie
« 

Il consacrait une extrême méticulosité à la préparation de son absinthe : il imposait un silence exagéré à tout le monde pendant que l’eau coulait goutte à goutte sur le sucre. Intoxiqué par la fée verte, il n’était pas question de la préparer de manière rapide et compulsive. Il lui consacra deux poèmes : L’Heure Verte et Lendemain.
Tous n’eurent pas les mêmes égards pour la verte. Alfred Jarry fut vu lors d’un dîner au Père Jean alterner chaque cuillerée de potage avec une cuillerée d’absinthe pure.

  • L’Heure Verte
illustration-vidal
Sur la couverture de « Paris qui consomme » de Pierre Vidal (1893), l’absinthe domine

Depuis 1850 jusqu’en 1914 en France, le moment sacré et quotidien de l’apéritif était surnommé « l’Heure Verte » tant l’absinthe le présidait. Les coupelles tarifées indiquant le prix des consommations et dans lesquelles étaientservis les verres s’entassaient sur les guéridons.
Il était effectivement fréquent pour les artistes de boire de nombreux verres d’absinthe, l’alcoolisme accentuant de plus en plus leur tolérance. La santé et la médecine à cette époque n’étaient pas les mêmes que celles d’aujourd’hui, et l’alcool, surtout l’absinthe -le plus fort des spiritueux, 72°-, était un curatif pour apaiser les crises d’asthme, les douleurs diverses et les symptômes pulmonaires…
Certaines plantes qui entrent dans la composition de la verte ont des vertus expectorantes et permettaient de libérer les bronches (comme l’angélique, l’hysope et la mélisse) et donnaient ainsi aux asthmatiques et aux pulmonaires quelques heures de répit.
« L’infortuné garçon buvait par esprit grégaire, de l’absinthe, comme tel poète en renom (…) : il soignait sa phtisie à coup de petits verres » écrivit Laurent Thailade au sujet de Edouard Dubus, qui se « médicamentait » également avec de la morphine et de l’opium. Vrai poète maudit, encore aujourd’hui, puisque son unique recueil de poèmes Baudelairiens Quand les violons sont partis ne fut jamais réédité depuis 1905.

Le poète Albert Aurier conclut La Poitrinaire par :

« Viens étouffer ta quinte
Et ton affreux hoquet
Dans un verre d’absinthe
Au zinc du mastroquet ! »

IMG_0239
Le buveur d’absinthe représenté après six verres (comme en témoignent les six coupelles tarifées) d’absinthe Pernod Fils, marque emblématique.

Malheureusement, l’absintheur (asthmatique ou non) enchaînait fréquemment de six à douze verres d’absinthe par jour (cf. les descriptions de sujets absintheurs dans l’étude médicale Considérations générales sur l’alcoolisme, et plus particulièrement des effets toxiques produits sur l’homme par la liqueur d’absinthe par Alexandre Mottet, 1859). L’addiction ne lui permettait plus de réaliser qu’il ingérait souvent un demi litre d’un alcool mesurant soixante-douze degrés, ouvrant la porte au cycle vénéneux de l’alcoolisme et la vulnérabilité aux maladies, le système immunitaire étant progressivement détruit par l’alcool.

timbre
Timbre produit à l’initiative des ligues anti alcooliques

La consommation d’absinthe excessive était souvent stigmatisée par les Ligues Antialcooliques et les mises en scène caricaturales des cartes postales fantaisies, dans lesquelles le buveur était représenté stupéfié devant sa pile de coupelles et sa cuillère percée, témoins d’une absorption de plusieurs verres d’absinthe.
L’action des plantes toniques qui animait les absintheurs tout en leur donnant énergie et créativité ne put finalement plus lutter contre autant d’alcool. Les effets euphorisants si particuliers et si recherchés laissaient finalement place à une rêverie atone et hébétée, à des crises, au sommeil ou pire, à l’évanouissement.

Certains artistes y trouvèrent la paix, l’inspiration ou les visions, comme Valéry Vernier qui dans son poème Ode à l’absinthe écrivit :

« De l’ivrogne absinthé le sommeil radieux,
Qui peut quand il lui plaît durant son rêve étrange,
Quittant le corps humain, sentir des ailes d’ange
L’emporter dans les cieux
« .

D’autres poètes y trouvèrent un sommeil lourd et sans rêve qui les délivrait peut-être de leurs angoisses, comme Arthur Rimbaud : « Le meilleur, c’est un sommeil bien ivre, sur la grève » (Mauvais sang).

verlaine
Paul Verlaine devant son absinthe au Procope (Dornac, 1892)

Cet absinthisme était fréquent chez les poètes : la photographie de Verlaine attablé à une table du Procope, le regard perdu devant un verre d’absinthe qui n’était sans doute pas le premier, en atteste. Les deux balles de revolver qu’il tira sur Rimbaud en Belgique (son notoire compagnon de beuverie et son amant), lorsqu’il était ivre, également, tout comme les excentricités d’autres poètes comme Alfred Jarry qui tirait au revolver sur les araignées, dans sa chambre de bonne.

Opium, éther et autres psychotropes pouvaient aussi s’associer à une consommation quotidienne d’absinthe et d’autres alcools forts, occasionnant des dégâts épouvantables sur la santé et écourtant considérablement la durée de vie des individus, comme Edouard Dubus qui, bien avant Jim Morrison ou Amy Winehouse, associait consommation de drogues et d’alcools.
Dans les années 1990, le chanteur et parolier du groupe Nirvana, Kurt Cobain, céda
au même fonctionnement que les tourmentés d’antan : afin d’apaiser des douleurs d’estomac aiguës récurrentes et une bronchite chronique dont les causes ne purent être identifiées malgré les nombreux spécialistes consultés, il prit l’habitude de s’injecter de l’héroïne, seule substance capable de le soulager.
Ian Curtis, le chanteur et parolier tourmenté du groupe Joy Division, associa l’alcool à la lourde médication qu’il devait prendre pour éviter les crises d’épilepsie. Un cocktail détonnant qui n’améliora sans doute pas une dépression galopante, et qui le conduisit au suicide, un matin, après un nouveau mélange d’alcool et de médicaments.

  • La dépression
Albert Maignan La muse verte Green Muse (1)
La Muse Verte d’Albert Maignan (1895) est l’illustration parfaite de l’artiste maudit consolé par l’absinthe, personnifiée en fée verte évanescente

Les poètes maudits étaient par définition méconnus : leur œuvre marginale et sans compromis était trop avant-gardiste pour être appréciée du grand public et des chroniqueurs littéraires qui, lorsqu’ils en parlaient, en faisaient des critiques épouvantables (Les Chants de Maldoror fut qualifié d’ouvrage non sérieux dans « Le bulletin du Bibliophile », la première représentation de Ubu Roi déclencha un tollé médiatique et Les Fleurs du Mal conduisirent Baudelaire tout droit au tribunal).
Malgré l’appui de Verlaine, Arthur Rimbaud ne parvint jamais à faire éditer ses poèmes de son vivant et eut finalement recours à l’auto édition pour Une Saison en Enfer… Il ne put même pas payer la production entière ! On imagine aisément l’état d’esprit des auteurs.
Les poètes étaient démoralisés : Jule Laforgue écrivit « Mon corps a bien mal à son âme« . Tristan Corbière, poète rimbaldien en diable, conclut ainsi l’épitaphe de son poème homonyme « Il mourut en s’attendant vivre et vécut s’attendant mourir« . Charles Cros quant à lui était, en plus, très lucide : « Chez les nuls, qui ne voient qu’hier, le poète, interdit et fier, rêvant l’art de demain, s’efface« .
Ils étaient souvent miséreux comme Alfred Jarry, obligé de suspendre son vélo au plafond de sa mansarde à cause des rats qui lui dévoraient les pneus : tous ses revenus et son héritage avaient été dilapidés en spiritueux.
Naturellement, les poètes maudits consommaient de l’absinthe ou de la drogue, parfois les deux. Ils devinrent inéluctablement alcooliques et/ou drogués, ce qui causa leur perte (Jules Laforgue et Alfred Jarry moururent d’infection pulmonaire, Edouard Dubus d’une overdose de morphine, Charles Cros succomba à l’absinthe).
Certaines natures résistèrent plus que d’autres : Verlaine, malgré un alcoolisme qui remontait à l’adolescence, mourut à 52 ans et Raoul Ponchon, à 72 ans, après un usage de spiritueux inimaginable.

05
L’artiste immortalisé en buveur d’absinthe dans une série de cartes postales

Les poètes se fréquentaient grâce aux divers cercles avant-gardistes de l’époque (Hydropathes, Fumistes, Hirsutes, Zutistes…) dans des cabarets comme Le Chat Noir ou des cafés comme Le Rat Mort. C’était souvent leur seul public. Ils se rassuraient ainsi sur leur talent et se donnaient des coups de pouce : Paul Bourget trouva une place de lecteur pour Jules Laforgue à la cour de l’impératrice d’Allemagne. Verlaine, pourtant peu prisé par l’intelligentzia littéraire et qui vivait correctement grâce à sa femme Mathilde, prit Rimbaud sous sa protection et aida Germain Nouveau à publier ses premiers textes.
Les Fleurs du mal furent saluées par une poignée de grands auteurs mais ne trouvèrent pas leur public, sauf peut-être le poème Les Chats, « tube » des revues littéraires ; le poème le plus connu de Baudelaire de son vivant au point qu’un de ses amis, Gustave Le Vavasseur, en écrivit même un pastiche savoureux.
Alphonse Allais soutint toujours Charles Cros, publiant ses nouvelles dans la revue
Le Chat Noir.
S’ils étaient souvent reconnus par leurs pairs, la plupart des poètes maudits virent leurs poèmes surtout publiés dans des revues à faible tirage, mais ils passèrent inaperçus du grand public et des milieux littéraires reconnus et bien vus par l’ordre moral.

  • Excentricités

Comme les stars du rock, les poètes maudits s’illustrèrent par un comportement excentrique souvent provoqué par l’absinthe, l’alcool ou la drogue, mais certainement aussi par un tempérament caractériel et hyper sensible.
Frédérick-August Cazals, un intime de Verlaine qui terminait souvent ses derniers verres d’absinthe pour lui éviter le pire, en parle dans Les Poètes :

« Sans doute ils sont de braves gens,
Mais poseurs, naïfs, exigeants
Capricieux et irritables
Si qu’à les fréquenter souvent
En dépit de leur talent
Ils deviennent insupportables
« .

rimbaudSi Jim Morrison se blessa à l’hôtel Château-Marmont, essayant d’entrer dans sa chambre par la fenêtre en passant par la gouttière, ou lorsque Janis Joplin lui brisa une bouteille de whisky sur la tête parce qu’il lui avait tiré les cheveux, Rimbaud quant à lui attaqua le photographe Carjat avec une canne-épée car ce dernier voulait l’exclure d’un dîner des Vilains Bonshommes. Rimbaud ne cessait en effet de ponctuer la lecture de poèmes de multiples « merde« , jugeant leur niveau désastreux.
Carjat détruisit toutes les photos du poète en représailles mais heureusement, en oublia une. Le poète aux semelles de vent taillada aussi la main de Verlaine au restaurant, versa de l’acide sulfurique dans le verre d’un ami peintre…
Alfred Jarry tirait quant à lui au revolver dans le jardin de sa maison de campagne, co-louée avec Rachilde et son mari. Un jour la voisine vint se plaindre et lui enjoignit de cesser, par crainte qu’il ne touche ses enfants : « Je vous en ferai d’autres madame« , lui dit-il.
D’autres fois, c’est dans sa mansarde qu’il faisait feu sur les araignées en prenant soin de préserver leurs toiles « parce que ça fait joli« .
Tristan Corbière qui se promenait parfois dans la rue avec une mitre d’évêque ou un bonnet de forçat, envoya un jour par la poste à sa fiancée un paquet qui contenait un cœur de mouton avec ces mots : « Voici mon cœur« . Une autre fois à Morlaix il bénit la foule scandalisée depuis son balcon… déguisé en évêque.

  • Alcool : danger mortel

« Ce que l’usage de l’absinthe a de fatal, c’est qu’il paraît se recommander en se montrant
de prime-abord plutôt bienfaisant que nuisible. Par conséquent, il ne peut tarder à dégénérer en habitude, puis en besoin dominant, puis enfin en passion exclusive, sans cesse entretenue, toujours inassouvie
 » écrivait déjà en 1865 Octave Ferré dans Les Buveurs d’absinthe.

Effectivement, une consommation d’absinthe répétée entraînait chez les poètes maudits une dépendance que rien ne semblat pouvoir interrompre. Verlaine, Rimbaud, Alfred Jarry, Alfred de Musset, Tristan Corbière, Raoul Ponchon et tant d’autres étaient tous de gros consommateurs de spiritueux et d’absinthe, certains allant même jusqu’à glorifier la fée verte dans leurs œuvres.
Seul Isidore Ducasse, dit Comte de Lautréamont, semble avoir échappé à une consommation alcoolique fréquente malgré une mort prématurée à 24 ans durant la Commune en 1870, due à la fièvre typhoïde qui frappait la capitale. Cependant, les détails de sa biographie restent imprécis, l’auteur ayant vécu à Paris dans une solitude absolue, on ne connaît rien de ses habitudes.

Quelques rares poètes comme Arthur Rimbaud se sortirent finalement de l’alcoolisme et d’une vie de bohème en choisissant l’exil à 25 ans : après avoir fui en Angleterre avec Germain Nouveau, puis un peu partout en Europe, il s’évada encore plus loin, là où personne ne put le suivre… En Éthiopie.
Faut-il y voir le désir de couper court à tous les excès passés et fuir une vie de poète qu’il méprisait (il se jugeait alors durement dans ses lettres : « un poète absurde, ridicule, dégoûtant« ) ? La colère face à une reconnaissance qui ne vint pas de son vivant ?
Il rompit en tous cas avec ses habitudes et succomba à 37 ans d’une gangrène mal soignée, au terme d’une vie d’aventurier et de commerçant d’une douzaine d’années.

1-Germain-Nouveau-21
Germain Nouveau par Carjat.

Germain Nouveau suivit une destinée similaire puisqu’à 35 ans, après une crise de delirium tremens et un séjour en asile psychiatrique, il reçut une illumination mystique et rejeta, comme Rimbaud, sa vie et ses excès passés de manière brutale.
Il entama alors trente ans de vie mendiante et vagabonde sous le signe de la spiritualité, et parcourut le monde avant de revenir en France.
Comme Rimbaud, il rejeta son œuvre au point de s’opposer à sa publication.
Il mourut à 69 ans dans une misère infinie, mais certainement délivré des affres de l’alcoolisme et de la poésie.

Les autres accomplirent leur destin et moururent plus ou moins jeunes selon la gravité de leurs excès.
Alfred Jarry tint jusqu’à 34 ans. Un record de longévité si l’on tient compte de sa consommation quotidienne basée sur plusieurs litres de vin blanc, marcs, apéritifs et verres d’absinthe. Son amie Rachilde résumait ainsi ses habitudes : « Jarry commençait la journée par absorber deux litres de vin blanc, trois absinthes s’espaçaient entre dix heures et midi, puis au déjeuner il arrosait son poisson, ou son bifteck, de vin rouge ou de vin blanc alternant avec d’autres absinthes. Dans l’après-midi, quelques tasses de café additionnées de marcs ou d’alcools dont j’oublie les noms, puis au dîner, après bien entendu, d’autres apéritifs, il pouvait encore supporter au moins deux bouteilles de n’importe quels crus ». Et encore : « Sans sa terrible passion pour l’alcool il aurait peut-être dompté son naturel d’homme des bois. L’abus d’absinthe en faisait un fou« .
Tristan Corbière tint jusqu’à 30 ans mais il eut toujours une santé fragile et même un exil en Bretagne ne retarda pas l’échéance de sa mort.
Charles Cros, fragilisé par sa consommation d’absinthe excessive, succomba finalement
à 46 ans : parmi ses poésies, seul le recueil Le coffret de Santal fut publié de son vivant, mais il inventa la photographie couleur et le phonographe avant Edison… sans en obtenir reconnaissance ou lauriers. La dépossession de ses œuvres et inventions semblait avoir ponctué sa vie puisque le comédien Coquelin Cadet eut un immense succès avec les monologues que lui écrivait Cros.
img005

Edouard Dubus fut retrouvé à 34 ans inanimé dans une vespasienne, avec dans sa poche deux fioles de morphine et une seringue. Il expira au terme de deux jours de coma. Non identifié, son corps fut sauvé de justesse de la salle de dissection par un ami qui eut vent de la nouvelle.

ponchon-002
Raoul Ponchon

Il y a une exception inexplicable : Raoul Ponchon.
Il succomba à 72 ans au terme d’une consommation alcoolique inouïe. Six jours sur sept, au terme de journées alcoolisées durant lesquelles l’absinthe présidait, il rentrait le soir, ivre, dans son meublé. Cependant tous les dimanches, il ne buvait pas une goutte et marchait depuis la Sorbonne jusqu’à Versailles aller et retour. Il dédia sept poèmes à l’absinthe dans son recueil le plus célèbre La Muse au Cabaret.

Les œuvres de Lautréamont, Tristan Corbière ou Charles Cros durent attendre l’avènement du surréalisme pour être tirées de l’oubli. Quant aux œuvres d’Albert Glatigny ou d’Edouard Dubus, elles n’ont tout simplement jamais été rééditées depuis plus d’un siècle.

L’absinthe quant à elle, est déjà revenue parmi nous telle qu’elle fut jadis, avec ses soixante-douze pour cent d’alcool. Séduira-t-elle à nouveau poètes et artistes ?

bout-ba2012-01-s
Aujourd’hui, certaines rares absinthes comme la Belle Amie sont produites exactement comme les absinthes du XIXème siècle

 

 

* * *

 

 

Bibliographie :

L’absinthe : Les poètes, Marie-Claude Delahaye, éd. Musée de l’absinthe, 2000.

Le coffret de santal, Charles Cros, éd. Poésie Gallimard, 1989.

Les amours jaunes, Tristan Corbière, éd. Poésie Gallimard, 1988.

La doctrine de l’amour, Germain Nouveau, éd. Poésie Gallimard, 1981.

Œuvres Poétiques, Arthur Rimbaud, éd. Flammarion, 1964.

Dictionnaire des anecdotes littéraires, Denis Boissier, éd. du Rocher, 1995

Albert Glatigny, ob-Lazare, éd. Bécus, 1878.

Petits mémoires de la vie, Laurent Tailhade, éd. G. Crès, 1922.

Quand les violons sont partis, Vers posthumes, Édouard Dubus, éd. A. Messein, 1905.

Le fer rouge : nouveaux châtiments, Albert Glatigny, éd. Tous les libraires, 1871.

Lautréamont, Jean-Jacques Lefrère, éd. Flammarion, 2008.

Considérations générales sur l’alcoolisme, et plus particulièrement des effets toxiques produits sur l’homme par la liqueur d’absinthe, Alexandre Mottet, éd. Rignoux, 1859.

Les cavaliers de l’orage, John Densmore, éd. Camion Blanc, 2005.

The Lords and the new creatures, Jim Morrison, éd. Touchstone, 1971.

Alfred Jarry ou le surmâle des lettres, Rachilde, éd. Arléa, 2007.

Les buveurs d’absinthe, Octave Ferré, éd. Librairie Centrale, 1865.


→ Cet article vous a plu ? N’hésitez pas à nous soutenir financièrement sur Tipeee, plateforme de mécénat participatif !