Le Näcken, d’Ernst Josephson.

Josephson, Strömkarlen, 1884
E. Josephson, Näcken, 1884.

Dans cet article, j’aimerais vous présenter une peinture importante dans l’art suédois, qui a pourtant connu une première réception chaotique. Celle-ci nous fait également découvrir une figure mythique des contes nordiques, inconnue du continent européen, celle du Näcken, également appelé Strömkarlen.

Dans les années 1880, le peintre suédois Ernst Josephson consacra toute une série de toiles et de dessins au « Näcken », un génie nordique des eaux, ange déchu qui a été condamné à jouer éternellement du violon dans les torrents sauvages. Si le mythe est d’origine norvégienne, cette légende a joui d’une forte popularité dans les régions rurales en Norvège, mais également en Suède. Josephson eut cette vision du Näcken en 1872 alors qu’il se baladait près de la cascade d’Eggedal. Ce thème devint si important pour le peintre qu’il en conçut pas moins de sept versions et plusieurs poèmes.

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E. Josephson, Näcken, version antérieure de 1882.

Présentée à Stockholm en 1885 lors de l’exposition « Des Berges de la Seine », cette toile fut considérée comme une offense contre l’establishment du monde de l’art, en particulier contre l’enseignement de l’Académie royale de Suède, elle reçut donc un accueil glacial. Jugée esthétiquement mauvaise, voire inachevée, immorale du fait de la nudité de la divinité, avec des couleurs criardes, cette œuvre fut tout d’abord dénigrée par les académiciens suédois ainsi que par les camarades du peintre. La toile fut d’ailleurs refusée au Salon de Paris qui eut lieu la même année.

Le prince Eugen de Suède, fils d’Oscar II roi de Suède, et également artiste-peintre lui-même, fut bouleversé par cette œuvre et en fit l’acquisition, tout en prenant la défense de l’artiste. Son intention était d’offrir le Näcken au Nationalmuseum, avec l’argument que le musée se devait de posséder une œuvre majeure de ce peintre. Les membres du conseil administratif acceptèrent le don avec embarras mais refusèrent de l’accrocher. Suite à cette réponse, le prince prit la décision de conserver la toile.

En 1893, des artistes suédois éminents (Richard Bergh, Georg et Hannah Pauli, le prince Eugen) entreprirent d’organiser une exposition pour la réhabilitation du peintre Josephson alors que ce dernier se trouvait interné dans un asile depuis 1888. Le Näcken fut cette fois-ci interprété comme la quintessence du romantisme national suédois.

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E. Josephson, Gaslisa, 1888-1890 (l’artiste a alors sombré dans la schizophrénie)

L’œuvre est désormais considérée comme l’apparition des prémices d’un symbolisme suédois, Josephson exaltant le pouvoir de l’imagination de l’artiste. Le Näcken est l’expression d’une expérience mystique : en donnant forme à son hallucination, Josephson assume un lien intuitif entre la nature et les sentiments qu’elle procure. Il fut le premier artiste scandinave de sa génération à défendre une connexion entre nature et expérience personnelle, concept bien en avance sur son temps qui explique la résistance initiale que provoqua sa toile. En effet, les hallucinations ou les visions n’étaient pas un sujet courant dans la littérature jusqu’en 1885. Le Näcken de Josephson libéra la peinture en lui offrant un nouveau monde à peindre : celui des rêves et des illusions où les artistes peuvent enfin s’abreuver de leur imaginaire et donner forme à leurs propres sentiments et idées.

Aujourd’hui, l’œuvre est devenue si célèbre qu’elle apparaît désormais sur des timbres, en couverture de livres et autres produits dérivés.

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Bibliographie :

FACOS M., Nationalism and the Nordic imagination: Swedish art of the 1890s, Berkeley, University of California Press, 1998, p. 97.

JOSE P., L’Univers Symboliste : décadence, symbolisme et art nouveau, Paris, Somogy, 1991, p. 113.

ZACHAU I., Eugène de Suède : Prince et Peintre, Paris, Michel de Maule, 2000, 105-109.

 

La Colonie d’artistes à Fleskum

Toujours aussi désireuse de vous faire découvrir un pan de l’histoire de l’art nordique, cet article se veut être une présentation succincte d’un moment-clef de la fin XIXe dans l’art norvégien : La Colonie d’artistes à Fleskum en 1886.

L’été 1886, des artistes se rassemblent en une colonie, celle de Fleskum (à moins de 20km à l’ouest d’Oslo).  Kitty Kielland, Eilif Peterssen, Harriet Backer et Erik Werenskiold sont tous des peintres norvégiens de renommée et se réunissent dans le but de créer dans un endroit idyllique, stimulant leur créativité.

Les attitudes de Kitty Kielland et Eilif Peterssen divergent des autres : ils préfèrent tous deux peindre le soir au bord du lac Dalivannet, plutôt qu’en pleine journée, afin de profiter du calme et du silence de la nuit d’été nordique qui confère à leurs œuvres une lumière si particulière et typiquement scandinave.
Transperce alors dans leurs toiles l’harmonie apaisante de la nature, une atmosphère sereine et imperturbable. Le temps semble se figer sous un « soleil nocturne » qui ne laisse pas l’obscurité s’installer.
Cet été artistique à Fleskum est d’une importance capitale dans l’art norvégien, puisqu’il met à l’honneur le territoire même de la Norvège et ses particularités géographiques tout en annonçant une peinture nouvelle.

Alors que le réalisme était en vigueur, il s’agit ici de capter l’atmosphère plus que l’illusionnisme. À partir de la colonie de Fleskum, la peinture de paysage va au fur et à mesure s’émanciper de la mimesis : l’observation minutieuse de la nature cède peu à peu place au sentiment que celle-ci transmet. Les couleurs vont s’éloigner du ton naturel, les détails s’amoindrir, les artistes s’efforcent de capter le ressenti que laisse le « sauvage », ainsi que le mystère des forêts et des montagnes qu’offre leur nation.

Peterssen, Summer night, 1886
Peterssen, Summer night (Sommernatt), 1886.
Oslo, Nasjonalmuseet.

Il s’agit ici d’une des premières peintures de la Colonie à Fleskum. Peterssen a encore une manière réaliste de peindre le paysage avec cette toile, celui-ci est encore représenté dans un souci mimétique. Notons cependant une particularité : le ciel n’est que peu visible en lui-même, la lune et les nuages se reflètent surtout dans le lac, donnant une sensation troublante de renversement.

Cette toile va contribuer à la démarche symboliste progressive chez Peterssen qui, par la suite, peindra son Nocturne de 1887 : nous retrouvons le même lieu, mais une femme nue nous tourne le dos. Elle donne l’effet d’être une apparition, un personnage enchanté ; remarquons d’ailleurs que si le titre de tableau est traduit par « Nocturne », en norvégien celui-ci est nommé « Skognymf », littéralement : « nymphe de la forêt ».  Le motif n’est pas sans rappeler Puvis de Chavannes, et notamment sa toile The Sacred Grove (vers 1884 ; Art Institute, Chicago) dont Peterssen avait admiré le travail lors des Salons parisiens de 1884-1886.

Peterssen, Nocturne, 1887
Peterssen, Nocturne, 1887. Stockholm, Nationalmuseum.

Du côté de Kitty Kielland, nous retrouvons également cette atmosphère silencieuse, d’une nature immobile qui semble piégée par les nuits d’été interminables. La peinture est lyrique, le paysage se fait le reflet de l’esprit : il est imprégné d’une nostalgie douce.

La peintre norvégienne s’est surtout appliquée à travailler le rendu de l’eau. Elle fut cependant critiquée à son époque pour avoir réalisé des toiles « obscures » et trop « mélancoliques », alors que la tendance était plutôt aux thèmes joyeux, d’une vie paysanne active.

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Kielland, Summer Night (Sommernatt), 1886.  Oslo, Nasjonalmuseet.

La toile suivante fait suite aux recherches de l’été à Fleskum et a été offerte à l’occasion de l’anniversaire de la reine Maud, le 26 novembre de l’année 1905, et a été accrochée dans le salon de la reine au Palais Royal. L’œuvre fut également un cadeau de bienvenue puisque celle la jeune reine venait de faire son entrée dans le palais cette même année.

Sur le cadre, une inscription dit : « Til Norges Dronning fra Damer i Elverum 26 de November 1905 » (« à la Reine des norvégiennes, à Elverum, le 26 novembre 1905 »).

Kielland, Evening, 1890
Kielland, Evening landscape, 1890. Oslo, The Royal House.

L’été à Fleskum est perçu comme le un tournant dans l’histoire de l’art norvégien. Il est le point de départ où la peinture, qui était surtout illusionniste à cette époque, tombe dans le symbolisme nordique, c’est-à-dire un art du sentiment personnel plus que de l’observation, où l’esprit de l’artiste même influence la contemplation du motif représenté.

Cette peinture dite d’atmosphère est appelée « stämningmalare » en suédois, et connaît une popularité importante chez les peintres scandinaves, en Norvège comme en Suède avec des suiveurs tels que Harald Sohlberg (Norvège), Richard Bergh ou encore le Prince Eugen en Suède, dont je ne manquerai pas de vous faire découvrir les œuvres.

 

 


Bibliographie :

FACOS, Sweden and visions of Norway: politics and culture, 1814-1905, Southern Illinois University Press : Carbondale, 2003.

RÖSTORP V., Le mythe du retour: les artistes scandinaves en France de 1889 à 1908, Stockholms Universitets Förlag : Stockholm, 2013.

VARNEDOE K., Northern light: realism and symbolism in Scandinavian painting, 1880-1910, Brooklyn Museum : Brooklyn, 1982.

Site du palais royal norvégien : http://www.kongehuset.no

Theodor Kittelsen, l’illustrateur préféré des norvégiens.

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Kittelsen, Fattigmannen (Le mendiant), 1894-1896. Illustration pour Svartedauen (La Peste noire), Kristiania, publiée en 1900, Oslo, Nasjonalmuseet, The Fine Art Collections.

Certains auront peut être reconnu cette illustration que le musicien norvégien Varg Vikernes, du projet musical solo Burzum, a utilisé pour une de ses pochettes d’album de black métal. Mais cette image inquiétante est avant tout l’œuvre de l’artiste Theodor Kittelsen (1857-1914), originaire également de Norvège, figure désormais incontournable de la culture scandinave.

Né à Kragerø en 1857, dans une ville de marins, Kittelsen n’était pas voué à une carrière d’artiste. Issu d’une famille marchande, son père Johannes Kittelsen le destinait plutôt à la profession d’horloger.
Après une formation à Arendal en tant qu’apprenti, Kittelsen sut finalement imposer ses choix à sa famille et partit donc à Kristiania (actuelle Oslo) pour étudier dans l’Académie de dessin en 1874, alors âgé de 16 ans seulement.

Meilleur dessinateur que peintre, il intégra tout de même l’Académie des beaux-arts de Munich en 1876, et se rendit bien vite compte qu’il ne pouvait rivaliser avec ses camarades. Cependant, son travail n’en est pas moins de grande qualité, et par ses dessins, nous découvrons son monde intérieur peuplé de trolls et autres monstres : Kittelsen est avant tout un dessinateur populaire plus qu’un peintre, et malgré les difficultés qu’il a rencontrées au cours de son existence, ses illustrations sont désormais passées à la postérité.

En 1880, Kittelsen retourna en Norvège après ses études, mais il effectuera divers voyages, notamment en France et en Allemagne, deux pays importants grâce aux artistes nordiques qui y séjournaient longuement afin de parfaire leur éducation et leur culture artistiques.

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Kittelsen, Askeladden og ulven (Askeladden et le loup), 1900. Huile sur toile, 45,5 x 68,5 cm, Oslo, Nasjonalmuseet, The Fine Art Collections.

Kittelsen, en illustrant le folklore nordique, s’inscrit dans la vaste mouvance fin-de-siècle qui consistait à faire revivre les sagas et les traditions passées. La Norvège, unie à la Suède en 1814 par le traité de Kiel, et ce après des siècles de domination danoise, a bien des raisons pour affirmer son identité culturelle afin de se détacher de son voisin, et nombreux sont les artistes à regarder en arrière pour raviver les mythes originaires qui font l’histoire de leur pays.

Peintres, dessinateurs, mais aussi écrivains, s’attachent alors à dépoussiérer leur culture populaire et, en réaction au réalisme et à la montée de l’industrialisation, ils exploitent leur imagination, leurs rêveries, en quête d’un monde onirique dans lequel la nature fait naître des créatures terrifiantes ou enchanteresses.
En Norvège, deux auteurs inspirés par les frères Grimm en Allemagne, et Andersen au Danemark, réécrivent les contes de leur patrie : Christian Asbjørnsen et Jørgen Moe œuvrent ensemble et publient leur ouvrage Norske folkeeventyr (Événements du folklore norvégien) pour la première fois en 1841.

Le travail de Kittelsen est surtout connu aujourd’hui pour avoir illustré les contes norrois qui connurent un grand succès à cette époque : à la demande de Christian Asbjørnsen en 1881, le livre de contes intitulé Eventyrbog for børn (Le livre d’aventures pour enfants) a été agrémenté par les créations de Theodor et de son ami Erik Werenskiold (1855-1938).
La diversité des ouvrages auxquels Kittelsen collabora le poussa à représenter trolls, sorcières, farfadets, lutins, nøkken (génie nordique des eaux, qui a été condamné à jouer éternellement sur son violon dans les torrents sauvages) et autres créatures fantastiques qui peuplent la mythologie scandinave.

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Kittelsen, Skogtroll (Le troll de la forêt), avant 1906. Dessin pour la couverture de Eventyr par Christian Asbjørnsen et Jørgen Moe, 1907, Oslo, Nasjonalmuseet, The Fine Art Collections.

Kittelsen connut un certain succès à partir des années 1890, et continua un travail dense d’illustrateur de contes nordiques, notamment avec sa collection pour Svartedauen (La Peste noire) qui fut publiée en 1900.

Dès 1905, sa santé se détériora. Il est nommé « Chevalier de l’Ordre Royal Norvégien de St. Olav » en 1908, mais malgré cela, il vécut toujours dans la pauvreté avec sa famille nombreuse. En 1911, il publia son autobiographie Folk og Trold (Peuple et trolls), suivie de Løgn og forbandet digt (Mensonges et poèmes maudits) en 1912.
Le 21 janvier 1914, Kittelsen mourut, laissant derrière lui une veuve et ses neuf enfants.

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Kittelsen, « Udenfor laa der en vældig Drage og sov » (« Par là-bas, il y avait un grand dragon endormi), 1900. Huile sur toile, 46 x 69 cm, Oslo, Nasjonalmuseet, The Fine Art Collections.

Toute sa vie, Kittelsen lutta pour faire connaître son art, et vécut dans la pauvreté. Sa reconnaissance fut tardive, et malgré son gain de popularité dans les années 1890, sa famille a toujours connu des difficultés financières.
Theodor n’était pas seulement illustrateur, mais également écrivain lui-même, et a produit fables, anecdotes, farces, parodies, etc. Sa plume satirique s’attaquait à la société bourgeoise contemporaine et aux classes dirigeantes. Il eut des difficultés pour trouver des éditeurs à ses créations, en dépit de sa participation à divers ouvrages de contes norrois. D’un tempérament passionné, triste et susceptible, ses échecs firent fait de lui un homme amer :

Il est souvent terriblement difficile d’être un artiste norvégien, parfois si difficile que cela en devient désespérant. Mais rien ne sert de s’attendrir sur son sort. On doit se ressaisir et persévérer. Si je n’étais pas épris de la nature, de chaque fleur dans chaque cours d’eau, je ne sais pas si je pourrais tenir. Mais la nature est une merveilleuse consolation.

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Kittelsen, Nøkken han sjunger paa Bøljen blaa (Le Nøkk chante la nuit sur la vague bleue), après 1900, Oslo, Nasjonalmuseet, The Fine Art Collections.
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Kittelsen, « Har du sittet mjukere, har du sett klarere, » spurte han. « Nei, aldri! » svarte hun (« T’aies tu déjà assise sur plus doux, assise sur plus blanc ? » a-t-il demandé. « non, jamais ! » a-t-elle répondu), 1907. Illustration pour Hvidebjørn kong Valemon (Le roi ours polaire), de P. Ch. Asbjørnsen, Kristiania et Copenhague, 1907, Oslo, Nasjonalmuseet, Billedkunstsamlingene.

Einar Økland (écrivain et poète norvégien né en 1940) voit dans ses images l’expression de la solitude de l’artiste, ainsi qu’une attirance, mais également une peur de la nature sauvage. Cet élément a d’ailleurs été rapporté par un peintre et ami de Kittelsen, Christian Skredsvig :

Les grandes forêts fourmillaient de personnages surnaturels. Incidemment, je ne crois pas que Kittelsen s’y soit jamais aventuré, car il avait peur de la nature. À l’origine, c’est probablement cette peur de l’immensité et du silence de la nature et de l’humanité qui a rendu son art étrangement mystique. Il n’est jamais allé plus loin que l’orée de la forêt pour rencontrer toutes ces créatures remarquables qui nous sont devenues si familières grâce à ses dessins.

Bien qu’ayant jouit d’un succès modéré de son vivant, les illustrations de Kittelsen sont aujourd’hui devenues mythiques et imprègnent la culture norvégienne. Il n’est donc pas rare de retrouver ses œuvres sur des pochettes d’album, comme nous l’avons déjà noté avec des groupes comme Burzum ou encore Satyricon.

Pour découvrir encore plus d’illustrations étranges et délicieuses du « Grand peintre des trolls » comme le surnommait Skredsvig, je vous conseille d’aller jeter un œil sur le site du Nasjionalmuseet d’Oslo :

http://samling.nasjonalmuseet.no/en/term/producer/Theodor%20Kittelsen

 


Bibliographie :

Borge E., Troll, Kittelsen, SFG Scandinavian Film Group : Oslo, 1998.

Join-Dieterle Catherine, « Angoisse et violence, la peinture nordique de 1885 à 1905 », Connaissance des arts, n°421, Paris, mars 1987.

José P., L’Univers Symboliste : décadence, symbolisme et art nouveau, Paris, Somogy, 1991.

Malmanger M., One hundred years of Norwegian painting: with illustrations from selected works, Nasjonalgallerie : Oslo, 1988.

Eugène Jansson : nocturnes à Stockholm

Jansson, Selfportrait, 1901
Eugène Jansson, Moi. Autoportrait (Jag. Självporträtt), 1901. Huile sur toile, 101 x 144 cm, Stockholm, Thielska Galleriet.

J’aimerais vous présenter un artiste trop peu connu qui me tient particulièrement à cœur : Eugène Jansson.
La fin XIXe siècle en peinture suédoise est marquée par un intérêt vif pour les paysages nocturnes, qu’ils soient urbains ou ruraux. Lassés d’une peinture diurne de « plein-air », alors en vogue dans les années 1870-1880 sous l’influence de Monet, les peintres scandinaves observent désormais leur environnement de nuit, et retournent dans leur studio afin de composer des toiles mystérieuses d’après leurs souvenirs visuels. Certains célèbrent alors une nouveauté : la lumière électrique qui fait surgir une facette inédite des villes parsemées de lampadaires.

Eugène Jansson (1862-1915), peintre suédois et essentiellement autodidacte, a réalisé de nombreuses versions nocturnes de Stockholm dans les années 1890, et y a capté une atmosphère secrète toute particulière.
Fasciné par le paysage urbain, sombre, dépeuplé et silencieux, il y déploie sa puissance mystique dans des lignes courbes et des lumières vacillantes. Face aux larges toiles de Jansson exposées à la Thielska Galleriet de Stockholm, le spectateur se sent hypnotisé par un espace urbain vibrant, dont les rues semblent avalées par la nuit. Sa peinture est inquiète, Jansson est le peintre de l’heure bleue, celui des atmosphères étranges parsemées de curieuses boules de feu, nées des réverbères.

Jansson, At Dusk, 1902
Jansson, Au Crépuscule (I skymningen), 1902. Huile sur toile, 149 x 134 cm, Stockholm, Thielska Galleriet.
Jansson, Honsgatan by night, 1902
Jansson, Hornsgatan de nuit (Hornsgatan nattetid), 1902. Huile sur toile, 130 x 160 cm, Stockholm, Thielska Galleriet.

De ses peintures de « rues », une en particulier a attiré mon attention : Hornsgatan de nuit de 1902. Cette toile aux dimensions imposantes entraine le regard dans une avenue en pente, où les bâtiments s’effondrent lascivement dans une obscurité dense. Le regard suit l’inclinaison de la rue et se perd au fil des faisceaux lumineux qui finissent par s’évanouir dans une nuit noire.
La sensation est similaire dans Au Crépuscule, peinture réalisée la même année. Mais cette fois-ci, en plus d’avoir le sentiment de sombrer, de glisser par cette rue qui « s’affaisse », on se sent attiré par la lumière qui vibre au loin. Mais gêné également par un sentiment d’étouffement qui se déploie : en effet, les arbres sur la gauche semblent grandir dans le but de nous recouvrir de leur feuillage et mieux nous cerner. La vision est presque claustrophobique, face à cette peinture d’Eugène Jansson, le sol s’enfonce vers des abîmes sous nos pas, les arbres nous avalent, et la lumière vacillante au loin paraît être sur le point de s’éteindre.

Jansson, Dawn over Riddarfjarden, 1899
Jansson, Aurore sur le Riddarfjärden (Gryning över Riddarfjärden), 1899. Huile sur toile, 150 x 201 cm, Stockholm, Prins Eugens Waldemarsudde.

Penchons-nous sur une autre catégorie de toiles d’Eugène : ses vues grandioses de Stockholm. S’il fut à même de nous offrir les plus beaux nocturnes de la capitale suédoise, c’est notamment parce qu’il a demeuré un temps avec sa mère et son frère dans un appartement avec une vue panoramique sur le Riddarfjärden, la baie lacustre au centre de la capitale. L’artiste a peint des toiles imposantes aux bleus profonds, parant la ville d’un manteau mystique.
Aurore sur le Riddarfjärden de 1902 fut achetée par le Prince Eugen de Suède, fils du roi Oscar II, et accrochée dans son salon en 1908. Prince et ami de l’artiste, ce dernier estimait qu’un peintre devait pouvoir peindre comme un musicien compose. La peinture devait se ressentir comme un air enveloppant son spectateur. Dans cette toile, les lumières de la capitale se reflètent sur l’eau, l’artiste joue avec la baie comme avec un miroir, tandis qu’une lumière vive orangée nait à l’horizon : le lever du soleil est prêt à embraser le ciel et à chasser la nuit.

Jansson, Riddarfjärden-Stockholm 1898
Jansson, Riddarfjärden à Stockholm (Riddarfjärden i Stockholm), 1898. Huile sur toile, 150 x 155cm, Stockholm, Nationalmuseum.

Peintre solitaire, décrit comme excentrique par ses amis, Eugène Jansson a grandi dans la pauvreté et la maladie : atteint de surdité et de maladie rénale, il dut constamment faire attention à pratiquer assez d’activité physique et à ne pas vivre d’excès pour maintenir sa santé fragile. Enfant, il suivit un parcours scolaire ordinaire, mais son goût pour le dessin le mena à s’inscrire dans une école d’art, puis à être admis à l’Académie royale des Beaux-Arts en 1881, malgré les protestations de ses parents qui finirent par céder.
Mal intégré à l’Académie, son enseignement ne lui permit pas de découvrir et d’épanouir son propre génie artistique, son professeur principal étant un aristocrate très conservateur. Il quitta alors l’Académie au bout de deux ans, motivé notamment par l’obtention d’un emploi dans l’atelier du peintre Perséus. Ce dernier, bien que professeur à l’Académie et intendant de la cour du roi, fût l’un des chefs de file du mouvement des Opposants : un groupe d’artistes suédois prônant la modernisation des méthodes d’enseignement et appelant à une peinture renouvelée, brisant le conservatisme ambiant.
À partir de l’automne 1891, Eugène Jansson rencontra un certain succès et sa notoriété grandit auprès de ses camarades et des critiques. Cependant, ses conditions de vies restaient précaires, et il eut des difficultés à assumer le rôle de chef de famille suite au décès de son père la même année.

C’est à partir de 1892 que le bleu domina véritablement toute sa peinture : il sut conférer à des motifs désapprouvés (ateliers d’usine, cheminées, bateau à vapeur, etc.) des ambiances lyriques, adoptant une palette d’un modernisme criard. Ses coloris audacieux ne rencontraient plus alors l’approbation du public. Cependant, cette même année, il rencontra le mécène et collectionneur Pontus Fürstenberg, qui lui acheta plusieurs toiles. Une autre rencontre fut décisive : celle avec Ernst Thiel, banquier et collectionneur de grande importance. Mécène et ami, c’est aujourd’hui grâce à cette amitié qui naquit entre les deux hommes que les toiles de Jansson sont visibles dans la galerie Thielska.

S’il est tentant de découvrir davantage la personnalité mystérieuse du peintre, il nous est aujourd’hui impossible d’en savoir plus sur ses pensées : sa correspondance avec ses amis et sa famille a malheureusement été brûlée après sa mort par son frère, ce dernier voulant certainement protéger la vie intime du peintre homosexuel, orientation décriée à cette époque. Atteint d’une hémorragie cérébrale en janvier 1915, Eugène Jansson resta alité et mourut à son domicile le 15 juin de la même année, à l’âge de 53 ans.

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Jansson, Hornsgatan, 1902. Huile sur toile, 130 x 160 cm, Stockholm, Thielska Galleriet.

J’aimerais finir cet article avec Édith Södergran (1892-1923), sa poésie reflète bien cette attirance nocturne dont s’enivra l’art scandinave. Poète finlandaise mais d’expression suédoise, elle a composé ces quelques vers extraits du recueil Le pays qui n’est pas et Poèmes, publié à titre posthume :

Purée argentine du clair de lune,
Onde bleue de la nuit,
Déferlement sans fin des vagues,
Scintillement sans bruit.
Ombres sur le chemin, pleurs silencieux,
Des buissons du rivage,
Sur les berges d’argent veillent de noirs géants.
Profond silence du plein été,
Sommeil et rêve –
Tendre et blanche, la lune,
Glisse sur l’océan.

 


Bibliographie :

Brummer H-H. (dir.), Eugène Jansson (1862-1915) : nocturnes suédois, Réunion des musées nationaux : Diffusion, Seuil, Paris, 1999.

Linde U., Thiel’s Gallery Stockholm, Thiel’s Gallery : Stockholm, 2010.

Södergran E., Le pays qui n’est pas et Poèmes, Orphée/La différence : Paris, 1992.