Midsommar à Stockholm.

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J.A.G. ACKE, Midsommar i metallstaden (Midsommar dans la ville de métal), 1898.

En France, nous avons pris l’habitude de fêter le retour de l’été avec la Fête de la Musique instaurée en 1982 par Jack Lang, mais l’idée vient à l’origine du musicien américain Joel Cohen, en 1976.

Cette année, j’ai eu la chance de célébrer le retour du soleil en Suède, avec leur fameux « Midsommar Fest », long week-end dédié à différents rites traditionnels qui sont bien loin de l’image « viking » et agressive que nous leur accordons !
Séjourner dans ce pays durant les festivités m’a permis d’en savoir un peu plus, notamment la vision qu’en avait les Suédois eux-mêmes.

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Photographe : Oli Sandler.

Les festivités commencent la veille du véritable « Midsommar Dag », c’est à dire le 22 juin en cette année 2018 (la date évoluant entre le 20 et le 25 juin, afin qu’elle corresponde au vendredi de la semaine du solstice).
Fêter le Midsommar permet de clore symboliquement le chapitre hivernal et obscur, mais surtout d’accueillir les longues journées d’été nordique où le soleil ne se couche qu’environ cinq heures par nuit.

Lors de la veille du Midsommar, les Suédois se rassemblent à midi afin de partager un repas composé de pommes de terre, de grillades (le barbecue étant largement sollicité pour cuire viande, poisson, légumes), de fraises (qui doivent forcément être de Suède, c’est important… mais je n’en ai pas vu beaucoup), servis avec de la bière, schnaps et autres alcools (cela par contre, j’en ai vu en quantité).

À partir de 14h, on dresse un mât enrubanné de fleurs appelé « Midsommarstången » et des danses diverses sont effectuées autour, notamment… la danse des grenouilles. Nombreux sont ceux (et je pense à certaines connaissances) à railler l’aspect phallique de ce mât. Cependant, beaucoup pensent qu’il s’agissait à l’origine d’un symbole de fertilité.

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Midsommarstången  (source)

C’est ainsi que, couronnés de fleurs — comme le veut la tradition —, une troupe joyeuse et alcoolisée se déchainent autour du Midsommarstången ! Ne nous leurrons pas : si le terme de « midsommar » éveillent des images de soleil, de fleurs, d’un ciel bleu, de chaleur et de belles tenues blanches, le véritable Midsommar suédois se passe généralement sous un ciel capricieux, entre pluie et beau temps ; l’habitude fait que les suédois s’attendent chaque année à avoir de la pluie ce jour-ci.

Revenons à la danse. Aurais-je éveillé votre curiosité avec la danse des grenouilles ? En effet, la « Små gordorna » (petites grenouilles) est une danse effectuée sur des paroles enfantines et naïves, se prêtant bien à l’humeur décontractée et — je le répète — alcoolisée de la journée :

Små grodorna,
Små grodorna
Är lustiga att se.
Små grodorna,
Små grodorna
Är lustiga att se.Ej öron, ej öron,
Ej svansar hava de.
Ej öron, ej öron,
Ej svansar hava de.Koack, ack, ack
Koack, ack, ack
Koack, ack, ack, ack, aa.
Koack, ack, ack
Koack, ack, ack
Koack, ack, ack, ack, aa.
 

Petites grenouilles,
petites grenouilles
C’est amusant à voir.
Petites grenouilles,
Petites grenouilles
C’est amusant à voir.

Pas d’oreilles, pas d’oreilles,
Elles n’ont pas de queue.
Pas d’oreilles, pas d’oreilles,
Elles n’ont pas de queue.

Koack, Ah, Ah
Koack, Ah, Ah
Koack, oh, oh, oh, aa.
Koack, Ah, Ah
Koack, Ah, Ah
Koack, oh, oh, oh, aa.

 

Se succèdent tout au long de la journée danses et chants paillards jusqu’à la tombée de la nuit, et la tombée des individus eux-mêmes… Le lendemain, jour férié, il est étonnant de se balader dans des rues désertes, puisque la journée est bien évidemment consacrée au repos.

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Midsommar au Södra Teatern, animé par Miss Inga.  (Photographe : Erik Ardelius.)

Pour ma part, j’ai observé les festivités du Midsommar au Södra Teatern, situé au sud de Stockholm, bien que les fêtes se passent traditionnellement en campagne, avec la famille. (Idée reçue peut-être ? Un de mes amis ayant préféré échapper au repas de famille « ennuyant » pour faire une soirée plus rock’n’roll entre jeunes adultes… évidemment !).

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Midsommarstången au Södra Teatern. (Photographie de l’auteure.)

Au Södra Teatern, la journée a été présentée et menée par Miss Inga, un transsexuel pétillant à l’énergie inépuisable, vidant verres de shooter sur verres de shooter tout en animant les danses ! Ma surprise fut d’autant plus grande quand la foule se mit à danser sur YMCA, car la Suède actuelle c’est cela aussi : faire évoluer les traditions. Les efforts pour intégrer la communauté LGBT sont nombreux et bien accueillis, l’idée est de ne pas rester dans des traditions « figées », mais de les actualiser afin que chacun y trouve sa place.

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Couronne de fleurs, Södra Teatern. (Photographie de l’auteure.)

Une autre tendance est apparue dernièrement concernant le Midsommardagen : le remplacement du Midsommarstången par le Midsommarfitta… Gênés de voir se dresser autant de mâts « virils », les Suédois ont réalisé son penchant féminin afin d’offrir la possibilité à ceux qui le désiraient d’avoir une alternative au symbole masculin.

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Midsommarfitta (source)

Comme nous pouvons le remarquer, le fait que la tradition soit ancestrale ne l’empêche pas de se réinventer ! Celle-ci évolue encore, en parallèle des mentalités et libertés de chacun, mais reste unanimement fêtée par la population suédoise.

Harald Sohlberg et la couleur imaginaire

Lors de recherches sur l’art nordique, mon œil a été attiré à plusieurs reprises par les toiles d’un norvégien dont je n’avais encore jamais entendu parler. Malheureusement, je ne pouvais regarder ses toiles qu’à travers divers ouvrages. Mais il y a peu, lors d’un voyage à Oslo, je me rendis à la Nasjonalgalleriet, et je pus contempler les toiles grandioses de cet artiste : des tableaux aux couleurs somptueuses dont la lumière émerge avec intensité.

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Sohlberg, Self-portrait, 1896.

Harald Sohlberg (1869-1935), malgré le talent et l’originalité dont il a fait preuve, est encore bien peu connu. Cet article aura pour but de vous le présenter et d’attiser votre curiosité. Pour ceux qui seront charmés et qui auront le temps et les moyens cet automne, une exposition en hommage au peintre aura lieu à la Nasjonalgalleriet d’Oslo à partir du mois de septembre, pour la première fois !

Harald naquit à Christiania en 1869, et fut d’abord formé comme peintre décoratif dès l’âge de 16 ans en suivant les enseignements à l’Académie royale de dessin de la capitale norvégienne.

Solitaire, avec un sens profond du paysage, sa peinture s’inscrit dans les mouvements néo-romantique et symboliste scandinaves. L’artiste est surtout connu pour ses panoramas et ses vues de Røros : il s’efforçait de représenter la grandeur de la nature, donnant à ses représentations un mystère dense et énigmatique. Il est surnommé « le peintre des montagnes de Rondane », paysage montagneux grandiose en Norvège, difficile d’accès à l’époque.

Après avoir skié dans cette région en 1889, il réalisa plusieurs toiles entre 1901 et 1902 et s’attela à rendre la grandeur des pics enneigés lors des nuits nordiques d’hiver. Sa peinture, d’abord illusionniste, s’est rapprochée par la suite de ce que l’on nomme le « synthétisme » : de grands aplats de couleurs ne respectant pas les tons naturels offerts par la nature, le peintre agissant avec plus de liberté quant à l’interprétation de ses observations.

Sohlberg, winter night, 1900
Sohlberg, Winter Night, 1900.

Ses paysages, dont a pu dire qu’ils étaient des « poèmes sur la solitude » (cf. Ostby, cité par J.- C. Ebbinge Wubben dans Le Symbolisme en Europe), transportent le spectateur dans un monde émouvant, sensible, où les montagnes semblent dégager une puissance enivrante. Sa palette reste souvent limitée, attribuant à la représentation une ambiance nocturne soignée, où l’impression d’un tout domine le souci du détail.

Sohlberg, Night Glow, 1893
Sohlberg, Night Glow, 1893.

Dans sa peinture Night Glow de 1893, le soleil couchant a déjà disparu à l’horizon mais laisse le ciel et l’eau enflammés de couleurs rouges et orangées. Les herbes, peintes avec précision au premier plan, semblent être des silhouettes dansantes. Cette toile a été interprétée comme une image de l’amour, le paysage observé par un vagabond solitaire couché sur l’herbe pour admirer le soleil couchant, faisant l’expérience de la rencontre entre l’immensité et l’infiniment petit.

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Sohlberg, Sommernatt, 1899.

Sommernatt (Nuit d’été) de 1899 est vu comme le point culminant des recherches de Sohlberg lors des années 1890. Il représente un paysage infini et mystérieux, avec au premier plan, une table dressée qu’un couple certainement vient de quitter : les verres ne sont pas encore vides, des gants féminins sont abandonnés sur la table. Cet abandon d’effets personnels sur cette table donne une tension érotique à la scène, le couple vient certainement de quitter le repas pour se retrouver dans le chalet. Le paysage se compose d’une forêt, d’un lac, de collines. Les fenêtres de la véranda reflètent le panorama immense. La peinture fait l’alliance de deux expériences différentes : celui du monde intime et charnel des amants, et celui du monde transcendantal de la nature sauvage qui déploie ses secrets en une étendue incommensurable.

Sohlberg, Fisherman's Cottage, 1907
Sohlberg, Fisherman’s cottage, 1907.

Quant au thème de la maison de campagne isolée, il a été traité à de nombreuses reprises par l’artiste dans les années 1880/1890 : il était de bon gout à l’époque d’échapper à la vie bourgeoise citadine pour se retirer en pleine nature et profiter de son bateau, de baignades, se relaxer… Des vacances bien évidemment réservées à une classe norvégienne plutôt aisée dont Sohlberg faisait partie.

La représentation du paysage était un moyen pour lui de représenter les réactions internes, la psychologie de l’individu face au panorama. Chacune de ses toiles est le témoignage d’une émotion unique. À ses intensités nocturnes, il mêle des influences japonisantes et la force magique de la lumière. Sa manière est minutieuse, soignée, faisant de son art une combinaison extrêmement personnelle mais aussi naturaliste. Son orientation picturale s’efforce de représenter des sentiments, des états d’âmes. En tant qu’individu, Sohlberg pouvait se montrer solitaire, mélancolique, mais aussi volontaire et persévérant, proche de sa famille et de ses amis.

Par sa peinture, Sohlberg s’affirma comme peintre symboliste en utilisant les thèmes typiques de ce mouvement des années 1890 comme : la foi, l’érotisme, la mort, la spiritualité. Bien qu’assimilé à ce courant, Sohlberg critiquait ses collègues qu’il considérait trop détachés de la réalité terrestre.

Peintre, mais aussi écrivain, Sohlberg réalisa divers poèmes et histoires courtes. Il y aurait encore bien des choses à dire à propos de cet artiste fascinant et mystérieux, aux influences diverses (de Gauguin au japonisme, il était également obnubilé par le thème de la sirène… ), j’invite donc les passionnés à le découvrir via l’ouvrage d’ O.S. Bjerke, Edvard Munch, Harald Sohlberg : Landscapes of the Mind de 1995, seul ouvrage en langue anglaise qui traite de manière précise d’Harald Sohlberg. Et pour les plus chanceux : n’oubliez pas l’exposition cet automne à Oslo du 28 septembre jusqu’en janvier 2019 !

 

 


Bibliographie :

O.S. Bjerke, Edvard Munch, Harald Sohlberg : Landscapes of the Mind, New York, National Academy of Design, 1995.

Burollet T., Berg K., Lumières du Nord : la peinture scandinave 1885-1905, Paris, Musée du Petit Palais, exposition du 21 février-17 mai 1987.

Gunnarsson T. (dir), A mirror of nature: nordic landscape painting 1840 – 1910, Copenhague, Statens Museum for Kunst, 2006.

Pierre J., L’univers symboliste: décadence, symbolisme et art nouveau, Somogy, Paris, 1991.

Varnedoe K. (dir.), Northern light: realism and symbolism in Scandinavian painting, 1880-1910, Brooklyn, Brooklyn Museum, 1982.

À propos de l’exposition à venir :

http://www.nasjonalmuseet.no/en/exhibitions_and_events/exhibitions/national_gallery/Harald+Sohlberg.+Infinite+Landscapes.b7C_wJjU5M.ips

 

 

 

 

Le Näcken, d’Ernst Josephson.

Josephson, Strömkarlen, 1884
E. Josephson, Näcken, 1884.

Dans cet article, j’aimerais vous présenter une peinture importante dans l’art suédois, qui a pourtant connu une première réception chaotique. Celle-ci nous fait également découvrir une figure mythique des contes nordiques, inconnue du continent européen, celle du Näcken, également appelé Strömkarlen.

Dans les années 1880, le peintre suédois Ernst Josephson consacra toute une série de toiles et de dessins au « Näcken », un génie nordique des eaux, ange déchu qui a été condamné à jouer éternellement du violon dans les torrents sauvages. Si le mythe est d’origine norvégienne, cette légende a joui d’une forte popularité dans les régions rurales en Norvège, mais également en Suède. Josephson eut cette vision du Näcken en 1872 alors qu’il se baladait près de la cascade d’Eggedal. Ce thème devint si important pour le peintre qu’il en conçut pas moins de sept versions et plusieurs poèmes.

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E. Josephson, Näcken, version antérieure de 1882.

Présentée à Stockholm en 1885 lors de l’exposition « Des Berges de la Seine », cette toile fut considérée comme une offense contre l’establishment du monde de l’art, en particulier contre l’enseignement de l’Académie royale de Suède, elle reçut donc un accueil glacial. Jugée esthétiquement mauvaise, voire inachevée, immorale du fait de la nudité de la divinité, avec des couleurs criardes, cette œuvre fut tout d’abord dénigrée par les académiciens suédois ainsi que par les camarades du peintre. La toile fut d’ailleurs refusée au Salon de Paris qui eut lieu la même année.

Le prince Eugen de Suède, fils d’Oscar II roi de Suède, et également artiste-peintre lui-même, fut bouleversé par cette œuvre et en fit l’acquisition, tout en prenant la défense de l’artiste. Son intention était d’offrir le Näcken au Nationalmuseum, avec l’argument que le musée se devait de posséder une œuvre majeure de ce peintre. Les membres du conseil administratif acceptèrent le don avec embarras mais refusèrent de l’accrocher. Suite à cette réponse, le prince prit la décision de conserver la toile.

En 1893, des artistes suédois éminents (Richard Bergh, Georg et Hannah Pauli, le prince Eugen) entreprirent d’organiser une exposition pour la réhabilitation du peintre Josephson alors que ce dernier se trouvait interné dans un asile depuis 1888. Le Näcken fut cette fois-ci interprété comme la quintessence du romantisme national suédois.

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E. Josephson, Gaslisa, 1888-1890 (l’artiste a alors sombré dans la schizophrénie)

L’œuvre est désormais considérée comme l’apparition des prémices d’un symbolisme suédois, Josephson exaltant le pouvoir de l’imagination de l’artiste. Le Näcken est l’expression d’une expérience mystique : en donnant forme à son hallucination, Josephson assume un lien intuitif entre la nature et les sentiments qu’elle procure. Il fut le premier artiste scandinave de sa génération à défendre une connexion entre nature et expérience personnelle, concept bien en avance sur son temps qui explique la résistance initiale que provoqua sa toile. En effet, les hallucinations ou les visions n’étaient pas un sujet courant dans la littérature jusqu’en 1885. Le Näcken de Josephson libéra la peinture en lui offrant un nouveau monde à peindre : celui des rêves et des illusions où les artistes peuvent enfin s’abreuver de leur imaginaire et donner forme à leurs propres sentiments et idées.

Aujourd’hui, l’œuvre est devenue si célèbre qu’elle apparaît désormais sur des timbres, en couverture de livres et autres produits dérivés.

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Bibliographie :

FACOS M., Nationalism and the Nordic imagination: Swedish art of the 1890s, Berkeley, University of California Press, 1998, p. 97.

JOSE P., L’Univers Symboliste : décadence, symbolisme et art nouveau, Paris, Somogy, 1991, p. 113.

ZACHAU I., Eugène de Suède : Prince et Peintre, Paris, Michel de Maule, 2000, 105-109.

 

La Colonie d’artistes à Fleskum

Toujours aussi désireuse de vous faire découvrir un pan de l’histoire de l’art nordique, cet article se veut être une présentation succincte d’un moment-clef de la fin XIXe dans l’art norvégien : La Colonie d’artistes à Fleskum en 1886.

L’été 1886, des artistes se rassemblent en une colonie, celle de Fleskum (à moins de 20km à l’ouest d’Oslo).  Kitty Kielland, Eilif Peterssen, Harriet Backer et Erik Werenskiold sont tous des peintres norvégiens de renommée et se réunissent dans le but de créer dans un endroit idyllique, stimulant leur créativité.

Les attitudes de Kitty Kielland et Eilif Peterssen divergent des autres : ils préfèrent tous deux peindre le soir au bord du lac Dalivannet, plutôt qu’en pleine journée, afin de profiter du calme et du silence de la nuit d’été nordique qui confère à leurs œuvres une lumière si particulière et typiquement scandinave.
Transperce alors dans leurs toiles l’harmonie apaisante de la nature, une atmosphère sereine et imperturbable. Le temps semble se figer sous un « soleil nocturne » qui ne laisse pas l’obscurité s’installer.
Cet été artistique à Fleskum est d’une importance capitale dans l’art norvégien, puisqu’il met à l’honneur le territoire même de la Norvège et ses particularités géographiques tout en annonçant une peinture nouvelle.

Alors que le réalisme était en vigueur, il s’agit ici de capter l’atmosphère plus que l’illusionnisme. À partir de la colonie de Fleskum, la peinture de paysage va au fur et à mesure s’émanciper de la mimesis : l’observation minutieuse de la nature cède peu à peu place au sentiment que celle-ci transmet. Les couleurs vont s’éloigner du ton naturel, les détails s’amoindrir, les artistes s’efforcent de capter le ressenti que laisse le « sauvage », ainsi que le mystère des forêts et des montagnes qu’offre leur nation.

Peterssen, Summer night, 1886
Peterssen, Summer night (Sommernatt), 1886.
Oslo, Nasjonalmuseet.

Il s’agit ici d’une des premières peintures de la Colonie à Fleskum. Peterssen a encore une manière réaliste de peindre le paysage avec cette toile, celui-ci est encore représenté dans un souci mimétique. Notons cependant une particularité : le ciel n’est que peu visible en lui-même, la lune et les nuages se reflètent surtout dans le lac, donnant une sensation troublante de renversement.

Cette toile va contribuer à la démarche symboliste progressive chez Peterssen qui, par la suite, peindra son Nocturne de 1887 : nous retrouvons le même lieu, mais une femme nue nous tourne le dos. Elle donne l’effet d’être une apparition, un personnage enchanté ; remarquons d’ailleurs que si le titre de tableau est traduit par « Nocturne », en norvégien celui-ci est nommé « Skognymf », littéralement : « nymphe de la forêt ».  Le motif n’est pas sans rappeler Puvis de Chavannes, et notamment sa toile The Sacred Grove (vers 1884 ; Art Institute, Chicago) dont Peterssen avait admiré le travail lors des Salons parisiens de 1884-1886.

Peterssen, Nocturne, 1887
Peterssen, Nocturne, 1887. Stockholm, Nationalmuseum.

Du côté de Kitty Kielland, nous retrouvons également cette atmosphère silencieuse, d’une nature immobile qui semble piégée par les nuits d’été interminables. La peinture est lyrique, le paysage se fait le reflet de l’esprit : il est imprégné d’une nostalgie douce.

La peintre norvégienne s’est surtout appliquée à travailler le rendu de l’eau. Elle fut cependant critiquée à son époque pour avoir réalisé des toiles « obscures » et trop « mélancoliques », alors que la tendance était plutôt aux thèmes joyeux, d’une vie paysanne active.

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Kielland, Summer Night (Sommernatt), 1886.  Oslo, Nasjonalmuseet.

La toile suivante fait suite aux recherches de l’été à Fleskum et a été offerte à l’occasion de l’anniversaire de la reine Maud, le 26 novembre de l’année 1905, et a été accrochée dans le salon de la reine au Palais Royal. L’œuvre fut également un cadeau de bienvenue puisque celle la jeune reine venait de faire son entrée dans le palais cette même année.

Sur le cadre, une inscription dit : « Til Norges Dronning fra Damer i Elverum 26 de November 1905 » (« à la Reine des norvégiennes, à Elverum, le 26 novembre 1905 »).

Kielland, Evening, 1890
Kielland, Evening landscape, 1890. Oslo, The Royal House.

L’été à Fleskum est perçu comme le un tournant dans l’histoire de l’art norvégien. Il est le point de départ où la peinture, qui était surtout illusionniste à cette époque, tombe dans le symbolisme nordique, c’est-à-dire un art du sentiment personnel plus que de l’observation, où l’esprit de l’artiste même influence la contemplation du motif représenté.

Cette peinture dite d’atmosphère est appelée « stämningmalare » en suédois, et connaît une popularité importante chez les peintres scandinaves, en Norvège comme en Suède avec des suiveurs tels que Harald Sohlberg (Norvège), Richard Bergh ou encore le Prince Eugen en Suède, dont je ne manquerai pas de vous faire découvrir les œuvres.

 

 


Bibliographie :

FACOS, Sweden and visions of Norway: politics and culture, 1814-1905, Southern Illinois University Press : Carbondale, 2003.

RÖSTORP V., Le mythe du retour: les artistes scandinaves en France de 1889 à 1908, Stockholms Universitets Förlag : Stockholm, 2013.

VARNEDOE K., Northern light: realism and symbolism in Scandinavian painting, 1880-1910, Brooklyn Museum : Brooklyn, 1982.

Site du palais royal norvégien : http://www.kongehuset.no

Theodor Kittelsen, l’illustrateur préféré des norvégiens.

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Kittelsen, Fattigmannen (Le mendiant), 1894-1896. Illustration pour Svartedauen (La Peste noire), Kristiania, publiée en 1900, Oslo, Nasjonalmuseet, The Fine Art Collections.

Certains auront peut être reconnu cette illustration que le musicien norvégien Varg Vikernes, du projet musical solo Burzum, a utilisé pour une de ses pochettes d’album de black métal. Mais cette image inquiétante est avant tout l’œuvre de l’artiste Theodor Kittelsen (1857-1914), originaire également de Norvège, figure désormais incontournable de la culture scandinave.

Né à Kragerø en 1857, dans une ville de marins, Kittelsen n’était pas voué à une carrière d’artiste. Issu d’une famille marchande, son père Johannes Kittelsen le destinait plutôt à la profession d’horloger.
Après une formation à Arendal en tant qu’apprenti, Kittelsen sut finalement imposer ses choix à sa famille et partit donc à Kristiania (actuelle Oslo) pour étudier dans l’Académie de dessin en 1874, alors âgé de 16 ans seulement.

Meilleur dessinateur que peintre, il intégra tout de même l’Académie des beaux-arts de Munich en 1876, et se rendit bien vite compte qu’il ne pouvait rivaliser avec ses camarades. Cependant, son travail n’en est pas moins de grande qualité, et par ses dessins, nous découvrons son monde intérieur peuplé de trolls et autres monstres : Kittelsen est avant tout un dessinateur populaire plus qu’un peintre, et malgré les difficultés qu’il a rencontrées au cours de son existence, ses illustrations sont désormais passées à la postérité.

En 1880, Kittelsen retourna en Norvège après ses études, mais il effectuera divers voyages, notamment en France et en Allemagne, deux pays importants grâce aux artistes nordiques qui y séjournaient longuement afin de parfaire leur éducation et leur culture artistiques.

NOR "'Jeg er saa sulten at det piber i Tarmene mine', sagde Skrubben", ENG The Ash Lad and the Wolf
Kittelsen, Askeladden og ulven (Askeladden et le loup), 1900. Huile sur toile, 45,5 x 68,5 cm, Oslo, Nasjonalmuseet, The Fine Art Collections.

Kittelsen, en illustrant le folklore nordique, s’inscrit dans la vaste mouvance fin-de-siècle qui consistait à faire revivre les sagas et les traditions passées. La Norvège, unie à la Suède en 1814 par le traité de Kiel, et ce après des siècles de domination danoise, a bien des raisons pour affirmer son identité culturelle afin de se détacher de son voisin, et nombreux sont les artistes à regarder en arrière pour raviver les mythes originaires qui font l’histoire de leur pays.

Peintres, dessinateurs, mais aussi écrivains, s’attachent alors à dépoussiérer leur culture populaire et, en réaction au réalisme et à la montée de l’industrialisation, ils exploitent leur imagination, leurs rêveries, en quête d’un monde onirique dans lequel la nature fait naître des créatures terrifiantes ou enchanteresses.
En Norvège, deux auteurs inspirés par les frères Grimm en Allemagne, et Andersen au Danemark, réécrivent les contes de leur patrie : Christian Asbjørnsen et Jørgen Moe œuvrent ensemble et publient leur ouvrage Norske folkeeventyr (Événements du folklore norvégien) pour la première fois en 1841.

Le travail de Kittelsen est surtout connu aujourd’hui pour avoir illustré les contes norrois qui connurent un grand succès à cette époque : à la demande de Christian Asbjørnsen en 1881, le livre de contes intitulé Eventyrbog for børn (Le livre d’aventures pour enfants) a été agrémenté par les créations de Theodor et de son ami Erik Werenskiold (1855-1938).
La diversité des ouvrages auxquels Kittelsen collabora le poussa à représenter trolls, sorcières, farfadets, lutins, nøkken (génie nordique des eaux, qui a été condamné à jouer éternellement sur son violon dans les torrents sauvages) et autres créatures fantastiques qui peuplent la mythologie scandinave.

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Kittelsen, Skogtroll (Le troll de la forêt), avant 1906. Dessin pour la couverture de Eventyr par Christian Asbjørnsen et Jørgen Moe, 1907, Oslo, Nasjonalmuseet, The Fine Art Collections.

Kittelsen connut un certain succès à partir des années 1890, et continua un travail dense d’illustrateur de contes nordiques, notamment avec sa collection pour Svartedauen (La Peste noire) qui fut publiée en 1900.

Dès 1905, sa santé se détériora. Il est nommé « Chevalier de l’Ordre Royal Norvégien de St. Olav » en 1908, mais malgré cela, il vécut toujours dans la pauvreté avec sa famille nombreuse. En 1911, il publia son autobiographie Folk og Trold (Peuple et trolls), suivie de Løgn og forbandet digt (Mensonges et poèmes maudits) en 1912.
Le 21 janvier 1914, Kittelsen mourut, laissant derrière lui une veuve et ses neuf enfants.

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Kittelsen, « Udenfor laa der en vældig Drage og sov » (« Par là-bas, il y avait un grand dragon endormi), 1900. Huile sur toile, 46 x 69 cm, Oslo, Nasjonalmuseet, The Fine Art Collections.

Toute sa vie, Kittelsen lutta pour faire connaître son art, et vécut dans la pauvreté. Sa reconnaissance fut tardive, et malgré son gain de popularité dans les années 1890, sa famille a toujours connu des difficultés financières.
Theodor n’était pas seulement illustrateur, mais également écrivain lui-même, et a produit fables, anecdotes, farces, parodies, etc. Sa plume satirique s’attaquait à la société bourgeoise contemporaine et aux classes dirigeantes. Il eut des difficultés pour trouver des éditeurs à ses créations, en dépit de sa participation à divers ouvrages de contes norrois. D’un tempérament passionné, triste et susceptible, ses échecs firent fait de lui un homme amer :

Il est souvent terriblement difficile d’être un artiste norvégien, parfois si difficile que cela en devient désespérant. Mais rien ne sert de s’attendrir sur son sort. On doit se ressaisir et persévérer. Si je n’étais pas épris de la nature, de chaque fleur dans chaque cours d’eau, je ne sais pas si je pourrais tenir. Mais la nature est une merveilleuse consolation.

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Kittelsen, Nøkken han sjunger paa Bøljen blaa (Le Nøkk chante la nuit sur la vague bleue), après 1900, Oslo, Nasjonalmuseet, The Fine Art Collections.
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Kittelsen, « Har du sittet mjukere, har du sett klarere, » spurte han. « Nei, aldri! » svarte hun (« T’aies tu déjà assise sur plus doux, assise sur plus blanc ? » a-t-il demandé. « non, jamais ! » a-t-elle répondu), 1907. Illustration pour Hvidebjørn kong Valemon (Le roi ours polaire), de P. Ch. Asbjørnsen, Kristiania et Copenhague, 1907, Oslo, Nasjonalmuseet, Billedkunstsamlingene.

Einar Økland (écrivain et poète norvégien né en 1940) voit dans ses images l’expression de la solitude de l’artiste, ainsi qu’une attirance, mais également une peur de la nature sauvage. Cet élément a d’ailleurs été rapporté par un peintre et ami de Kittelsen, Christian Skredsvig :

Les grandes forêts fourmillaient de personnages surnaturels. Incidemment, je ne crois pas que Kittelsen s’y soit jamais aventuré, car il avait peur de la nature. À l’origine, c’est probablement cette peur de l’immensité et du silence de la nature et de l’humanité qui a rendu son art étrangement mystique. Il n’est jamais allé plus loin que l’orée de la forêt pour rencontrer toutes ces créatures remarquables qui nous sont devenues si familières grâce à ses dessins.

Bien qu’ayant jouit d’un succès modéré de son vivant, les illustrations de Kittelsen sont aujourd’hui devenues mythiques et imprègnent la culture norvégienne. Il n’est donc pas rare de retrouver ses œuvres sur des pochettes d’album, comme nous l’avons déjà noté avec des groupes comme Burzum ou encore Satyricon.

Pour découvrir encore plus d’illustrations étranges et délicieuses du « Grand peintre des trolls » comme le surnommait Skredsvig, je vous conseille d’aller jeter un œil sur le site du Nasjionalmuseet d’Oslo :

http://samling.nasjonalmuseet.no/en/term/producer/Theodor%20Kittelsen

 


Bibliographie :

Borge E., Troll, Kittelsen, SFG Scandinavian Film Group : Oslo, 1998.

Join-Dieterle Catherine, « Angoisse et violence, la peinture nordique de 1885 à 1905 », Connaissance des arts, n°421, Paris, mars 1987.

José P., L’Univers Symboliste : décadence, symbolisme et art nouveau, Paris, Somogy, 1991.

Malmanger M., One hundred years of Norwegian painting: with illustrations from selected works, Nasjonalgallerie : Oslo, 1988.