Sankta Lucia

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Crédit photographique @Cecilia Larsson Lantz.

Inconnue ou presque en France, la fête de la Sankta Lucia (Sainte-Lucie) est un événement qui se déroule tous les 13 décembre. Trouvant son origine en Suède, elle est également célébrée dans d’autres pays nordiques comme la Norvège, la Finlande, ainsi que le Danemark, et ce depuis environ 400 ans.

La Sainte-Lucie telle qu’on la fête en Suède, est la seule coutume dont on puisse dire à juste titre qu’elle est typiquement et exclusivement suédoise.

Jan-Öjvind Swahn

La date

Le 13 décembre correspond au solstice d’hiver, nuit considérée comme étant la plus sombre et longue de l’hiver scandinave. Dans un article précédent, nous avons déjà abordé la fête du solstice d’été avec le Midsommar, voyons désormais quelques caractéristiques de son pendant, la Sainte-Lucie.

Selon des croyances païennes, lors de cette nuit mystique, les animaux avaient alors la possibilité de parler, et les puissances surnaturelles étaient en mouvement. Afin de repousser et d’échapper aux puissances de l’obscur, la population veillait et allumait de nombreuses bougies afin d’éloigner les Ombres. Mais les théories de l’origine de cette célébration ne s’arrêtent pas là, et nous allons voir en abordant la question de Sankta Lucia elle-même que celle-ci nous reste encore bien mystérieuse.

Qui est donc Sainte Lucie ?

Sainte Lucie se réfère aujourd’hui à sainte Lucie de Syracuse, une sainte catholique du IVe siècle, connue notamment pour être la première martyre femme de la religion chrétienne. Selon la légende, mariée de force à un païen, sainte Lucie, croyant en un seul Dieu unique, apportait de la nourriture aux chrétiens qui se cachaient alors dans les catacombes de Rome, leur religion n’étant pas tolérée à l’époque.
Des gardes romains eurent l’ordre de capturer Lucie et de la réduire à l’état d’esclave. Cependant, lorsqu’ils essayèrent de l’attraper, impossible de bouger son corps. Elle fut alors condamnée à être brûlée sur place, mais ces mêmes gardes romains durent finalement tuer Lucie à l’aide d’une épée puisque son corps ne prenait pas feu.

Voici pour certains l’explication de la Sankta Lucia.

Mais l’origine de la célébration de cette fête ne serait cependant pas en relation avec cette sainte chrétienne : la Sainte-Lucie suédoise n’aurait de commun avec la Sainte-Lucie italienne que son nom. Essayons d’y voir plus clair…

Le solstice d’hiver était déjà l’occasion de feux de joie, et le jour de Lucia était en fait déjà célébrée avant même la christianisation de la Suède qui eut lieu au XIe siècle, mais sous le nom de Sunna, la déesse nordique conduisant le char du Soleil. Elle apparaitrait portant une robe blanche, ornée d’une ceinture rouge, couronnée de vraies bougies.

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J. C. Dollman, The Wolves Pursuing Sol and Mani, 1909.

Selon une autre histoire encore (dont les sources ne sont que des « on-dit »), si sainte Lucie l’Italienne s’est implantée en Suède et aurait remplacé Sunna, ce serait grâce à son apparition dans la contrée du Varmland. La population de cette province rurale souffrait alors de famine, certains mouraient de faim. Mais une lumière salvatrice apparue la nuit du 13 décembre sur le Lac Vanern : il s’agissait d’un bateau apportant de la nourriture en quantité abondante, avec à sa proue, sainte Lucie coiffée de ses fameuses bougies.

Toutes ces versions ne semblant pas suffire, à la lecture de Walpurgis, écrevisses et Sainte-Lucie : fêtes et traditions en Suède, de Jan-Öjvind Swahn, l’on apprend que Lucia serait cette fois-ci un avatar d’un autre saint médiéval : saint Nicolas. Je cite ici l’ouvrage de Swahn :

En s’imposant dans le nord de l’Europe, la Réforme avait interdit le culte des saints, mais il apparut difficile de renoncer à certains d’entre eux, et en particulier le généreux patron des écoliers, saint Nicolas. Les Allemands, alors, remplacèrent le saint évêque à la barbe vénérable par l’enfant Jésus et reportèrent à Noël la distribution des cadeaux de la Saint-Nicolas qui avait lieu auparavant le 6 décembre.
Aux XVIIe et XVIIIe siècles, cette distribution était faite en Allemagne par l’enfant Jésus, incarné par une petite fille vête due lin blanc et portant une couronne de lumière dans les cheveux ; il en était de même dans les milieux allemands et apparentés de Suède, mais la date de Noël ne réussit pas à s’imposer ici et la fête fut transférée à la Sainte-Lucie. En effet, ce jour-là, avant le lever du soleil, les Suédois avaient déjà coutume depuis le Moyen Âge de manger et boire jusqu’à sept petits déjeuners de suite, pour se préparer au jeûne de Noël, qui devait commencer le matin du 13 décembre au lever du soleil.
Dans les manoirs de l’ouest de la Suède, on en vint au XVIIIe siècle à faire présider ces festins par l’enfant Jésus, qui prit alors le nom de la sainte du jour, particulièrement approprié (Lucia vient du latin lux, lumière).

Sankta Lucia reste donc un mystère… « Fusion » entre une sainte italienne et une déesse nordique ou avatar de saint Nicolas ? J’avoue mon désarroi devant tant de sources divergentes.

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Illustration par Elsa Beskow (1874-1953).

Fêter la Sainte-Lucie

La Sankta Lucia était donc célébrée lors d’une nuit de veille, agrémentée de chants. C’est dans le courant du XIXe siècle que la viande de porc et l’eau-de-vie on fait place à une collation plus frugale : café et brioches au safran. La tradition désormais veut que l’on déguste des pâtisseries tels que les lussebullar, les lussekatter (gâteaux au safran), ainsi que du glögg (vin chaud) et du café, le tout étant servi par Lucie elle-même. Cette veillée de lusse est appelée lussevaka en suédois.

Aujourd’hui, dans les écoles et lycée de Suède, une Lucia est élue à l’occasion. Lors de la procession de sainte Lucie, Luciatåg, les enfants et lycéens chantent les chants traditionnels. Vêtue de sa robe blanche, de sa ceinture rouge, elle est coiffée d’une couronne de ramilles d’airelles garnie de bougies (ou lumière électrique… évidemment).
Les autres filles ou jeunes femmes n’ayant pas été élues sont les tärnor de Lucia, également vêtues d’une robe blanche, coiffées de guirlandes brillantes ou couronnes végétales. Les garçons et hommes participants sont, quant à eux, déguisés en stjärngossar (stjärnan, l’étoile ; gosse, le garçon) avec un cône sur la tête et une étoile dans la main.

Sankta Lucia se fête à plusieurs niveaux :

  • Au niveau local :  un « concours de Lucia » est organisé et une jeune fille se fait élire chaque année. Elle est à la tête du cortège et défile dans la Grande-Rue avec son cortège composé de tärnor et stjärngossar. Il y a une cinquantaine d’année, la tradition voulait que la Sankta Lucia élue visitent les hôpitaux et maisons de retraite.
  • À l’échelle d’une école ou d’un foyer paroissial : on sert alors le café de Lucia avec les brioches au safran (lussekatter), dont les formes chargées de symboles sont héritées du pain spécial que l’on cuisait en Suède pour les Noëls d’autrefois.
  • Enfin, à l’échelle familiale : la mère, ou les plus âgés des enfants, se lèvent au petit matin pour dresser un plateau de café et de brioches au safran, après quoi la plus jeune joue le rôle de Lucia.

La procession de Sankta Lucia n’est pas si ancienne : le premier cortège a eu lieu à Stockholm en 1927 et c’est vers la fin du siècle que cette coutume s’est répandue.

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Crédit photographique @Claudia Gründer.

 

Je vous partage également une chanson de la Sankta Lucia, avec une traduction :

Sankta Lucia,
Ljusklara hägring,
sprid i vår vinternatt
glans av din fägring!
Drömmar med vingesus
under oss sia!
Tänd dina vita ljus, Sankta Lucia!

Sainte Lucie,
Mirage lumineux,
répand dans notre nuit d’hiver
ta beauté resplendissante !
Des rêves de battements d’ailes
nous sont prédits !

Allume tes blanches bougies, sainte Lucie !

Kom i din vita skrud
huld med din maning!
Skänk oss, du julens brud,
julfröjders aning!
Drömmar med vingesus
under oss sia!
Tänd dina vita ljus, Sankta Lucia!

Viens avec ta blanche robe
gracieuse dans ton apparition !
Offre nous un présent, toi fiancée de Noël,
Mirage joyeux de Noël
Des rêves de battements d’ailes
nous sont prédits !

Allume tes blanches bougies, sainte Lucie !

 

Le message que l’on doit retenir de cette célébration, c’est l’apparition d’une jeune femme tout de blanc vêtue lors d’une longue nuit des plus sombres, apportant chaleur, réconfort et lumière. Il faut imaginer aujourd’hui combien cette image pouvait être forte alors, lorsque l’on doit traverser un long hiver glacial où le soleil disparait déjà peu avant 3 heures de l’après-midi…

Pour ceux qui ont la chance de se trouver à Stockholm lors de cette célébration, ne manquez pas la procession à Skansen, un parc et zoo où est reconstituée la Suède « à l’ancienne ».

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Sanka Lucia fêtée dignement à Uppsala en 1947, avec du glögg. Crédit @upplandmuseet.

 


Et pour les curieux, voici quelques liens afin de fêter vous aussi la Sankta Lucia :

 


Bibliographie :

Peu d’informations étant à disposition pour comprendre le mystère « Sankta Lucia », je me base surtout sur cet ouvrage :

SWAHN J.-Ö., Walpurgis, écrevisses et Sainte-Lucie : fêtes et traditions en Suède, 1994.

Ainsi que sur plusieurs témoignages oraux et écrits de personnes originaires de Suède.

Olof Sager-Nelson : avant-gardiste suédois

Sager-Nelson, självporträtt, ca. 1895, huile sur bois, 35x23,5cm, nationalmuseum stockholm
Sager-Nelson, Självporträtt (auto-portrait), ca. 1895.

Le 11 avril 1896, à Biskra en Algérie, s’est éteint un jeune homme hors du commun : Olof Sager-Nelson. Peintre doté d’une personnalité complexe, il est l’une des rares figures de l’avant-gardisme et du symbolisme suédois.

Né dans la contrée rurale du Värmland durant le mois de septembre 1868, Olof Sager-Nelson n’eut pas une enfance des plus faciles : sa mère mourut alors qu’il était âgé de seulement 4 ans, son père fut emprisonné quand le jeune Olof n’avait que 9 ans. Le chef de famille quitta ensuite son fils pour refaire sa vie aux États-Unis pendant plusieurs années. La Suède connaissait en effet une émigration très forte durant la fin de siècle, l’Amérique était considérée comme la terre promise, et près d’1/5e de la population suédoise y émigra entre 1880 et 1905.

Olof Sager-Nelson grandit donc avec sa grand-mère et sa tante, souffrant des moqueries de ses camarades qui eurent vent de l’emprisonnement de son père. Manquant de sérieux, Olof quitta l’école en 1882 à l’âge de 14 ans et sans diplôme puisqu’il échoua à l’examen de mathématiques. Lorsqu’on observe ses cahiers, on remarque que ceux-ci sont remplis de nombreux dessins humoristiques, caricaturaux, de ses camarades de classe.

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Sager-Nelson, Flickhuvud II (Tête de femme II), non datée.

Olof reçut enfin des nouvelles de son père par voie postale, et ce dernier l’invita à le rejoindre aux États-Unis, mais il mourut prématurément en 1884 avant d’avoir revu son fils.

Olof débuta alors des études de technicien à Chalmers, dans la ville de Göteborg (ou « Gothenburg », au sud-ouest de la Suède), mais échouant encore aux examens de mathématiques et de physique en 1887, il fut expulsé de l’université, et se concentra davantage sur les arts plastiques.

C’est certainement l’exposition « Scandinavian Art » de 1886 à la Gothenburg School of Fine Arts, fondée par le célèbre mécène suédois Pontus Fürstenberg, qui marqua l’esprit du jeune Olof. Pas moins de 560 œuvres d’art de 278 artistes y étaient alors exposées, rassemblant la nouvelle comme l’ancienne génération d’artistes suédois et des maîtres danois.

Sager-Nelson, Höst vid Vänern, 1891
Sager-Nelson, Höst vid Vänern (Lac Vänern en automne), 1891

Olof Sager-Nelson se mit alors à peindre dès 1887, dans le village d’Åmål où vivaient sa tante et sa grand-mère, mais il n’arrive pas à vendre ses toiles.

Par la suite, durant l’automne 1888, Olof parvint à décrocher une bourse qui lui permit alors d’étudier gratuitement à l’école d’art de Göteborg (école surnommée « Valand »). S’il est d’abord attiré par les théories impressionnistes venues de France qui connaissaient une grande popularité à Valand, Olof Sager-Nelson réalisa une toile étonnante de par sa modernité en 1891, inspirée de son voyage à Uppsala (ville située à une heure au nord-ouest de Stockholm).
Höst vid Värnen (Lac Värnen) a tout des caractéristiques synthétistes élaborées par les peintres français (Émile Bernard, Paul Gauguin) il y a quelques années à peine, c’est-à-dire des aplats de couleurs vifs, les formes cernées de traits épais et sombres. Par cette peinture, Olof rompt avec la tendance impressionniste enseignée dans son école. Nous ne savons toujours pas aujourd’hui comment Olof a pu avoir l’idée de ses aplats de couleurs irréels et de cette manière de cerner les formes puisqu’il n’a pas pu voir des tableaux de ces artistes synthétistes français, ces derniers n’ayant pas encore été vendus ni exposés en Suède.

Sager-Nelson, Fiolspelaren, huile sur toile, 54x65cm, Göteborgs Konstmuseum-1
Sager-Nelson, Fiolspelaren (Le joueur de violon), 1894.

Alors que l’école de Valand dut fermer temporairement en 1890, Olof quitta l’ouest de la Suède pour rejoindre Stockholm en 1892, et joignit l’école fondée par l’Association des Artistes (groupe d’artistes en rupture avec la trop conventionnelle Académie des beaux-arts de Suède), mais il n’était pas un élève assidu. Il préféra fréquenter l’atelier de Knut Åkerberg, dans lequel se forme un cercle d’artistes bohèmes comprenant un autre personnage complexe et important de l’histoire de l’art suédoise : Ivan Aguéli, qui deviendra un des plus proches amis d’Olof Sager-Nelson.

À partir de l’été 1893, Olof eut la chance de bénéficier de l’aide du mécène Pontus Fürstenberg, qui le finança régulièrement et permit à l’artiste de partir à Paris et de voyager dans diverses villes européennes comme Bruges, Amsterdam, Rotterdam, La Hague…

En septembre 1893, Olof s’installa à Paris, dans le quartier Montparnasse, populaire grâce aux sculpteurs qui étaient nombreux à y habiter du fait de la proximité avec le cimetière, leur permettant ainsi d’avoir des commandes.
La capitale française fut une aubaine pour le jeune peintre suédois, qui découvrit alors Rembrandt, Le Greco, Delacroix, Cranach, De Vinci, dont il admira longuement le travail. S’il fut critique envers beaucoup de ses contemporains, il respectait cependant les travaux de quelques artistes de son époque comme Whistler, Puvis de Chavannes, Manet, Gauguin…

Sager-Nelson, Albert von Stockenström, Sculptor, 1895, huile sur toile, 55x38cm, Göteborgs Konstmuseum
Sager-Nelson, Albert von Stockenström, Sculptor, 1895.

Vivre à Paris lui permit aussi d’intégrer les salons et cafés littéraires, où les cercles symbolistes se sont développés, témoignant d’un intérêt vif et profond pour le mysticisme, les sciences occultes, l’inconscient, la face cachée de l’homme… Autant de domaines obscurs que la science n’explique pas encore… Olof avait une attitude ambiguë par rapport à cette tendance « décadente », rassemblant des artistes en proie à l’absinthe et plongés dans des expériences mystiques. Il critiqua d’ailleurs férocement ses collègues symbolistes, mais son œuvre pourtant se fait le reflet de leurs idées.

En effet, les portraits d’Olof Sager-Nelson s’attachent plus à décrire les émotions internes du personnage que ses traits physiques véritables. L’enveloppe charnelle du corps est pour lui une masse passive, alors que l’âme est habitée de sentiments et émotions intenses, source créatrice d’énergie. Olof s’était fixé pour but d’incarner les émotions, et nous le remarquons avec ses autoportraits ainsi que les représentations de ses amis dont les regards sont pénétrants et lourds de sens.

Sager-Nelson, en ung poet (Charles Grolleau), ca. 1894, huile sur toile, 92x59cm, Göteborgs konstmuseum - détail
Sager-Nelson, En ung poet (Un jeune poète, Charles Grolleau), ca. 1894, (détail).

Cependant, ses portraits si sombres, verdâtres, accrochés lors d’une exposition à Stockholm en 1894, furent fortement critiqués à cause de l’aspect cadavérique des figures. Le jeune artiste ne rencontra alors pas de succès et énerva le public de l’exposition. Il dit lui même :

Perhaps I will come out with something that will not be acknowledged or understood until long after my death.

Peut-être me ferai-je remarquer avec quelque chose qui ne sera pas reconnu ni compris encore longtemps après ma mort.

En mars 1894, il apprit la mort d’un de ses deux frères, tué par une maladie qui faisait alors rage en Scandinavie : la tuberculose. Il n’y a pas de doute sur le fait qu’Olof  souffrit du même mal, il se plaignait souvent dans ses lettres de sa santé fragile.
Bien que malade, il partit à Bruges et voua une fascination à son architecture médiévale, sa vie religieuse et son atmosphère mystique. Le suédois, malgré sa santé chétive, réalisa une série de toiles capturant les ruelles de la ville belge : mélancolique et désespérée, les ruelles sont étroites, cernées de noir, et se chargent d’une ambiance silencieuse et morbide. Sa fascination peut s’expliquer par la lecture du roman de Rodenbach Bruges-la-morte, publié en 1892, qui rencontra un grand succès dans les cercles symbolistes, inspirant même plusieurs Suédois comme le peintre Pelle Swedlund, ou encore le poète Oscar Levertin.

Sa santé s’étant dégradée fortement, Olof partit en voyage vers le Sud, en espérant qu’un climat chaud et sec parviendrait à le soigner. Olof Sager-Nelson arriva le 30 janvier 1896 à Briska, en Algérie, mais mourut quelques mois plus tard, en avril.
Pontus Fürstenberg, son mécène, organisa une exposition commémorative l’été de cette même année. Aujourd’hui, le travail d’Olof est reconnu pour son avant-gardisme surprenant, et plusieurs de ses œuvres sont visibles dans le Musée des beaux-arts de Göteborg, ainsi qu’à Karlstad et Stockholm.

Sager-Nelson, Gata i Brügge, Street in Bruges, v. 1894, huile sur panneau, 32,5x24,5cm, Göteborgs Konstmuseum
Sager-Nelson, Gata i Brügge, (Rue à Bruges), ca. 1894.

 

 


Bibliographie :

Battail M., Battail J.-F, Une amitié millénaire : les relations entre la France et la Suède à travers les âges, Beauchesne : Paris, 1993.

Facos M., Nationalism and the Nordic imagination: Swedish art of the 1890s, University of California Press : Berkeley, 1998.

Sjöström J., Anywhere out of the world : Olof Sager-Nelson och hans samtida / Olof Sager-Nelson and his contemporaries, Göteborgs Konstmuseum, Göteborg, 2015.

 

Ivar Arosenius et ses contes burlesques

Arosenius, Självporträtt 1906
Arosenius, Självporträtt (Selfportrait), 1906.

Cet homme au regard pénétrant et noir malgré la couronne de fleurs qui orne sa tête s’appelle Ivar Arosenius. Personnage atypique, doté d’une grande imagination, son œuvre graphique unique et spontanée va vous ouvrir les portes d’un monde enchanté mais perverti…

Mort prématurément à l’âge de 30 ans à la suite d’une hémophilie, Ivar Arosenius est un illustrateur suédois peu connu malgré le charme enfantin et l’humour burlesque de ses aquarelles originales et curieuses.
Né un 8 octobre 1878, ce personnage étrange issu d’une famille modeste de Göteborg  fit ses premières expériences artistiques à l’âge de 17 ans en suivant un enseignement avec Miss Peterson. Par la suite, il s’inscrivit à l’école d’art de Göteborg, ainsi qu’à l’école de Stockholm fondée par Richard Bergh, un artiste et théoricien de l’art célèbre en cette période.
L’enseignement de cette nouvelle école fondée par Richard Bergh se voulait moderne, ce dernier reprochant à l’Académie son apprentissage « vieillot », et avait pour ambition de casser les codes établis. Pourtant, l’éducation artistique dispensée dans cette école était encore trop rigide pour Ivar, esprit libre et indépendant, qui préfèra alors retourner en province en 1901 afin de retrouver un ancien professeur : Carl Wilhelmson, à l’école de Göteborg surnommée « Valand ». Ivar avait alors 23 ans.
Carl Wilhelmson laissa plus de liberté à son élève et lui permit d’explorer ses propres thèmes et fantaisies : en effet, malgré son jeune âge, Arosenius se montrait très critique envers ses collègues et gardait ses distances avec les tendances artistiques de l’époque.

Arosenius, den första krogen, 1906
Arosenius, Den första krogen (The first pub), 1906.

Bien que l’artiste touchât à des techniques diverses, l’aquarelle restait son médium de prédilection, alors que celle-ci était surtout utilisée pour des travaux préparatoires par les autres artistes. Ivar, lui, la voyait comme une finalité. Il en expérimentait alors la texture, l’aspect mouvant, vibrant, le chatoiement des couleurs, ou l’usage de tons plus ternes…

C’est lors d’un séjour dans le Värmland en 1902 qu’Ivar Arosenius se plongea dans l’observation de la nature, bien loin de villes comme Göteborg ou Stockholm.
Son intérêt pour les forêts, le folklore, l’architecture rustique des villages, se développa alors ; ce sont autant de thèmes nouveaux à exploiter qui imprégnèrent son imaginaire et son œuvre. En partant dans le Värmland, l’artiste prit ses distances avec ses professeurs et collègues avec qui il étudiait. Son approche de l’aquarelle se fit alors plus personnelle, ainsi que sa manière d’utiliser la couleur, et l’œuvre d’Ivar gagna en originalité et en indépendance.

Loin des préoccupations « réalistes » enseignées à Stockholm, Ivar aimait à peindre un monde irréel : ses aquarelles mêlent subtilement réalité et fantaisie, il associait souvenirs vécus et histoires fantastiques, brouillant les frontières entre le conte et le vécu.

En cela, son œuvre annonce les paroles d’Einar Jolin qui s’exprima en ces termes en 1913 :

« Aucune belle œuvre d’art n’est une simple copie de la nature… toute grande œuvre a été la traduction de sentiments personnels pour la nature. »

Arosenius, The Princess and the Troll, 1904
Arosenius, Prinsessan hos trollet (The Princess and the troll), 1904

Ivar était donc fortement critiqué par ses contemporains pour son manque de rigueur dans l’observation de la faune et de la flore, mais il lui était impossible de se plier à une discipline artistique stricte. Son approche de l’art était intuitive, spontanée. L’inspiration lui venait lorsqu’il commençait à dessiner, il ne « planifiait » pas ses créations qu’il exécutait rapidement, avec vivacité.

Bien qu’Ivar souffrît d’une santé très fragile et se trouvât souvent alité, il créait avec intensité, de son lit, et ne manquait pas d’humour ni d’esprit satirique.
En contact avec d’autres illustrateurs caricaturistes comme Thomas Theodor Heine en Allemagne et Albert Engström en Suède, Ivar s’essaya également aux dessins de presse. Si de nombreuses aquarelles sont ironiques, moqueuses, s’attaquant à la classe moyenne, à la bourgeoisie et à la bureaucratie suédoise, Ivar Arosenius ne s’engagea jamais politiquement et ne fit jamais partie des militants. Son but était de distraire, de se moquer avec légèreté de la société suédoise en exposant des traits caractéristiques de la nature humaine telles que l’hypocrisie, la fausseté, l’avarice, la perversité, etc.

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Arosenius, Drunkness, 1906.

Malgré ses tentatives et collaborations occasionnelles avec des magazines (Strix ou Söndags-Nisse), Arosenius ne réussit jamais à trouver une place stable dans un journal, bien que le marché l’illustration comique connût à cette époque un développement important. Cet échec s’explique certainement par le fait que plusieurs de ses dessins cachaient un sérieux subversif derrière une façade humoristique.

Dans ses portraits et autoportraits, l’artiste suédois montre son gout pour l’exagération ainsi que la caricature, grossissant les traits de caractères de ses amis et autres connaissances. Mais lorsqu’il représente sa propre famille, Arosenius fait preuve d’une grande douceur, d’une tendresse charmante : sa femme Eva est souvent représentée sous l’apparence d’une princesse de conte de fées, ou d’une madone lorsqu’elle s’occupe de leur fille unique Lillan. Ivar donne une vision embellie d’une réalité harmonieuse, prenant plaisir à multiplier les aquarelles portraiturant sa jeune fille.

Arosenius, Lillian in the Meadow, 1908
Arosenius, Lillan in the Meadow, 1908

L’œuvre la plus connue d’Ivar Arosenius en Suède est Kattresan (The Cat Journey / Le Voyage du Chat), paru en 1908. Il s’agit d’un conte dont le texte et les illustrations ont été réalisés par Ivar ; il y raconte les aventures et découvertes quotidiennes d’une petite fille qui fait ses premiers pas dans le monde, suivie de son fidèle compagnon félin.

Destiné uniquement à Lillan, Ivar a été poussé par sa femme et ses amis à publier l’ouvrage. S’il s’est alors mis à en retravailler les illustrations afin d’en améliorer l’aspect, l’œuvre n’a finalement jamais pu être achevée par Ivar, et la première version de Kattresan a été publiée telle quelle après sa mort en 1909.

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Arosenius, Kattresan, 1908.

Mort pendant la nuit du 1er au 2 janvier 1909 dans sa maison à Älvängen, l’Académie des beaux-arts lui rendit hommage avec une exposition organisée au mois de mai de la même année. Après plusieurs années de scepticisme, son travail fut enfin reconnu par ses compères.

Nombre de ses œuvres sont visibles dans le musée de Göteborg, quelques-unes sont également visibles dans la galerie Thielska à Stockholm.

Arosenius, Self portrait with bleeding heart, 1903
Arosenius, Självporträtt med blödande hjärta (Selfportrait with bleeding heart), 1903

 

 


Pour découvrir quelques œuvres d’Ivar, le site du musée national de Stockholm et la collection du Konstmuseum de Göteborg :
⇒ National Museum of Stockholm
⇒ Göteborg Konstmuseum-Ivar Arosenius

 


Bibliographie :

Nordal B. & Persman J., Ivar Arosenius, Nordiska akvarellmuseet, Skärhamn, 2005.

Thordman B., Gauffin A., Hoppe R., Exposition de l’Art Suédois Ancien et Moderne, Musée du Jeu de Paume, Paris, 1929.

Tyra Kleen

Kleen, Självportratt, 1903
Tyra Kleen, Självporträtt (Auto-portrait), 1903

Lors d’une quête acharnée sur le symbolisme suédois, en mars 2018 , j’ai fait l’heureuse acquisition du PDF de Symbolism & Dekadens, catalogue — malheureusement épuisé — de l’exposition éponyme présentée à la Waldermasudde Galleriet à Stockholm. Le PDF m’a généreusement été transmis à titre exceptionnel par cette galerie pour m’aider dans mes recherches en Histoire de l’art.

C’est grâce à ce document que j’ai découvert plusieurs artistes encore inconnus des historiens de l’art français, et notamment celle d’une personnalité unique que je suis heureuse de vous présenter : Tyra Kleen.

Fascinée par son travail, et avide d’en savoir toujours plus, les informations me manquaient et rien n’a encore été publié en langue française ou anglaise. Par chance, et pour la toute première fois depuis la mort de l’artiste, la galerie Thielska à Stockholm a présenté cet été l’œuvre de Tyra Kleen dans une exposition qui se tient jusqu’au 23 septembre. L’illustratrice avait en effet demandé dans son testament à ce que durant les cinquante années suivant sa mort, son art ne soit pas exposé.

Kleen Tyra, Nevermore (skiss rosor), 1904
Tyra Kleen Nevermore (esquisse des roses), 1904

Née un 29 mars 1874 à Stockholm, Tyra Kleen, la plus jeune des trois enfants de Rickard et Amélia Kleen est issue d’une famille bourgeoise dont le père voyage constamment, entre la Suède, la Russie ou encore l’Autriche.
Ballotée de pays en pays, Tyra se sent « déracinée », et souffre de la dépression nerveuse de son père, qui finit par s’enfermer dans un hôtel et ne supporte plus le moindre bruit ou agitation. Seule sa femme est alors autorisée à lui rendre visite, ses enfants étant trop bruyants.

Enfant vive, solitaire, Tyra Kleen grandit avec son grand-père bien aimé à Valinge (nord-ouest de Malmö). Élevée par des nourrices françaises, elle occupe son temps avec le dessin, les aquarelles et les livres de la bibliothèque d’Adolf Wattrang, son grand-père. Très tôt, elle fait preuve d’aptitudes pour les arts plastiques comme le démontre les aquarelles de ses 16 ans.
La jeune Tyra se plait également à écrire des poèmes, à se raconter des histoires — les personnages imaginaires lui offrent une compagnie amicale dont elle n’était pas dotée. Ses histoires, afin de rester intimes, sont racontées dans un langage qu’elle a inventé elle-même afin d’empêcher quiconque essaierait de les lire. Elle retourne chez elle alors que son père se remet peu à peu et enchaîne à nouveau les voyages en Europe (Allemagne, Suisse…).

Kleen, L'horreur de vivre
Tyra Kleen, L’horreur de vivre, 1907

En 1890, elle est envoyée à une école d’art (non mixte) à Dresde où elle étudie deux années. Par la suite, de 1892 à 1893, Tyra rejoint son père à Karlsruhe pour l’aider dans la réalisation de copies de manuscrits et un travail de lecture, tout en étudiant à l’École d’art pour femmes de Karlsruhe. Elle réalise à cette époque combien elle est proche de son père : souffrant comme lui d’un tempérament nerveux, irritable, d’éruptions cutanées, d’insomnies….

L’éducation de Tyra Kleen ne s’arrête pas là, elle passe par la suite un temps à l’École d’art de Munich (1894-1895), puis emménage à Paris en automne 1895 où elle fréquente l’Académie Vitti, l’Académie Colarossi et l’Académie Delecluse. Elle prend également des cours d’anatomie et étudie la structure du squelette humain, de ses muscles, afin de doter ses œuvres d’un réalisme scientifique et d’une précision toujours plus poussée. Elle passe l’été 1896 à Étaples dans une colonie d’artistes qui est une grande source d’inspiration pour elle.

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Tyra dans son studio, au 27 Via Gesù e Maria, à Rome, 1904.

En 1898, Tyra Kleen s’installe à Rome où elle passe dix années de sa vie. Toujours avide de connaissances, elle continue à fréquenter diverses académies et passe son temps à visiter les expositions, lire, créer dans son studio, faisant preuve d’une productivité intense. Rome est alors un carrefour pour les artistes qui se côtoient, et elle y fréquente les grands intellectuels de son temps.

Dès l’année 1900, sa production est intense : photographies, dessins, lithographies, aquarelles, elle touche à de nombreux médiums et s’affirme comme excellente portraitiste, fascinée par les mouvements du corps et ses expressions.
Elle créé et illustre ses propres histoires (Lek en 1900, Psykesaga en 1902, etc.), mais également celles d’auteurs divers : Rêves d’Olive Schreiner, Den nya Grottesången de Viktor Rydberg, Dødens Varsel de Mons Lie… Elle prend aussi plaisir à illustrer ses poèmes préférés de Baudelaire (« La Chevelure », « La Fontaine de Sang »), ainsi que ceux de Poe (« Nervermore »). Elle est également rédactrice pour des magazines suédois célèbres comme Ord och Bild, Idun, Länstidningen.

Kleen, La Fontaine de Sang, 1903
Tyra Kleen, illustration pour « La Fontaine de Sang » de Baudelaire, 1903.
Kleen, Nevermore, ?
Tyra Kleen, Illustration pour le poème « Nevermore » d’E.A. Poe.

Très active dans les cercles intellectuels, Tyra s’intéresse aussi aux questions religieuses, remet Dieu en question, se convertit au bouddhisme et touche aux sciences occultes ainsi qu’au spiritisme, des croyances alors en vogue lors de la fin XIXe siècle.

Indépendante, forte et avide de liberté, ses diverses relations amoureuses restent éphémères. Tyra Kleen a en effet toujours été hantée par « l’enfermement du mariage ». Elle considérè la mise en ménage comme une prison, le couple comme un frein à son autonomie. Le thème du choix à faire entre l’amour et la liberté (et notamment la liberté de voyager) se retrouve dans plusieurs de ses textes comme Psykesaga et Lek précédemment mentionnés.

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Tyra Kleen, extrait de Psykesaga, 1902.

L’artiste suédoise voyage énormément : États-Unis, Colombie, Inde, Bali, Java, Égypte… Autant d’aventures qui enrichissent son regard et laissent une trace dans son œuvre. Elle est fascinée par les temples égyptiens comme par les danses hindouistes. Curieuse et passionnée, elle étudie ces cultures et s’en approprie les codes.
Elle reste pendant plusieurs années à l’étranger, et notamment à Java et Bali où elle se prend de passions pour les rites et les danses. Sa production n’en est que plus intense puisque son étude des danses l’amène à réaliser divers ouvrages tels que Varjang sur le théâtre javanais (1930), Mudräs sur les prières balinaises et la gestuelle (1922), Ni-Si-Pleng : En historia om svarta barn berättad och ritad för vita barn (Ni-Si-Pleng : une histoire d’enfants noirs racontée et dessinée pour les enfants blancs), un conte sur l’habilité de la danse à destination des enfants (1924). Tyra Kleen participe à la réalisation d’autres livres, que ce soit pour l’écriture ou pour les illustrations.

Il est étonnant de consulter la production artistique de cette artiste et d’en suivre les variations extraordinaires, entre illustrations des douleurs viscérales inspirées par les poèmes baudelairiens, les contes enchantés pour enfants, jusqu’aux images colorées des danseuses indonésiennes.

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Tyra Kleen, études de la gestuelle rituelle, Bali, 1920.

Il reste bien des choses à dire et à découvrir sur Tyra Kleen : femme déterminée, nerveuse et torturée, hurlant son envie de liberté à chaque instant ; sa vie contient autant de facettes originales et surprenantes. Entre ses voyages, ses passions, ses rencontres, sa production artistique, Tyra s’est forgée une personnalité hors du commun et étonnante qui ne cesse de fasciner.

Cet article pourrait se prolonger à l’infini, de nombreuses pistes n’ayant pas pu être approfondies : son rapport à la religion, au spiritisme, son empreinte dans les cercles symbolistes, ses rencontres avec des princes indonésiens, ses visites de temples ou de harems… Autant d’événements qui ont enrichi sa vie et son œuvre d’une complexité et d’une densité rare.

Kleen, Liemannen, 1909
Kleen, Liemannen (La Faucheuse), 1909.

 

 


Bibliographie :

Franzén N., Gullstrand H., Lind E., Ström Lehander K., Tyra Kleen : Her life and work rediscovered, Linderoths Tryckeri, Sweden, 2018.

Kleen T., Psykesaga, Wahlström & Widstrand, Stockholm, 1902.

Prytz D. et al., Symbolism och dekadens, Prins Eugen Waldemarsudde Galleriet, 2015.

Midsommar à Stockholm.

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J.A.G. ACKE, Midsommar i metallstaden (Midsommar dans la ville de métal), 1898.

En France, nous avons pris l’habitude de fêter le retour de l’été avec la Fête de la Musique instaurée en 1982 par Jack Lang, mais l’idée vient à l’origine du musicien américain Joel Cohen, en 1976.

Cette année, j’ai eu la chance de célébrer le retour du soleil en Suède, avec leur fameux « Midsommar Fest », long week-end dédié à différents rites traditionnels qui sont bien loin de l’image « viking » et agressive que nous leur accordons !
Séjourner dans ce pays durant les festivités m’a permis d’en savoir un peu plus, notamment la vision qu’en avait les Suédois eux-mêmes.

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Photographe : Oli Sandler.

Les festivités commencent la veille du véritable « Midsommar Dag », c’est à dire le 22 juin en cette année 2018 (la date évoluant entre le 20 et le 25 juin, afin qu’elle corresponde au vendredi de la semaine du solstice).
Fêter le Midsommar permet de clore symboliquement le chapitre hivernal et obscur, mais surtout d’accueillir les longues journées d’été nordique où le soleil ne se couche qu’environ cinq heures par nuit.

Lors de la veille du Midsommar, les Suédois se rassemblent à midi afin de partager un repas composé de pommes de terre, de grillades (le barbecue étant largement sollicité pour cuire viande, poisson, légumes), de fraises (qui doivent forcément être de Suède, c’est important… mais je n’en ai pas vu beaucoup), servis avec de la bière, schnaps et autres alcools (cela par contre, j’en ai vu en quantité).

À partir de 14h, on dresse un mât enrubanné de fleurs appelé « Midsommarstången » et des danses diverses sont effectuées autour, notamment… la danse des grenouilles. Nombreux sont ceux (et je pense à certaines connaissances) à railler l’aspect phallique de ce mât. Cependant, beaucoup pensent qu’il s’agissait à l’origine d’un symbole de fertilité.

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Midsommarstången  (source)

C’est ainsi que, couronnés de fleurs — comme le veut la tradition —, une troupe joyeuse et alcoolisée se déchainent autour du Midsommarstången ! Ne nous leurrons pas : si le terme de « midsommar » éveillent des images de soleil, de fleurs, d’un ciel bleu, de chaleur et de belles tenues blanches, le véritable Midsommar suédois se passe généralement sous un ciel capricieux, entre pluie et beau temps ; l’habitude fait que les suédois s’attendent chaque année à avoir de la pluie ce jour-ci.

Revenons à la danse. Aurais-je éveillé votre curiosité avec la danse des grenouilles ? En effet, la « Små gordorna » (petites grenouilles) est une danse effectuée sur des paroles enfantines et naïves, se prêtant bien à l’humeur décontractée et — je le répète — alcoolisée de la journée :

Små grodorna,
Små grodorna
Är lustiga att se.
Små grodorna,
Små grodorna
Är lustiga att se.Ej öron, ej öron,
Ej svansar hava de.
Ej öron, ej öron,
Ej svansar hava de.Koack, ack, ack
Koack, ack, ack
Koack, ack, ack, ack, aa.
Koack, ack, ack
Koack, ack, ack
Koack, ack, ack, ack, aa.
 

Petites grenouilles,
petites grenouilles
C’est amusant à voir.
Petites grenouilles,
Petites grenouilles
C’est amusant à voir.

Pas d’oreilles, pas d’oreilles,
Elles n’ont pas de queue.
Pas d’oreilles, pas d’oreilles,
Elles n’ont pas de queue.

Koack, Ah, Ah
Koack, Ah, Ah
Koack, oh, oh, oh, aa.
Koack, Ah, Ah
Koack, Ah, Ah
Koack, oh, oh, oh, aa.

 

Se succèdent tout au long de la journée danses et chants paillards jusqu’à la tombée de la nuit, et la tombée des individus eux-mêmes… Le lendemain, jour férié, il est étonnant de se balader dans des rues désertes, puisque la journée est bien évidemment consacrée au repos.

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Midsommar au Södra Teatern, animé par Miss Inga.  (Photographe : Erik Ardelius.)

Pour ma part, j’ai observé les festivités du Midsommar au Södra Teatern, situé au sud de Stockholm, bien que les fêtes se passent traditionnellement en campagne, avec la famille. (Idée reçue peut-être ? Un de mes amis ayant préféré échapper au repas de famille « ennuyant » pour faire une soirée plus rock’n’roll entre jeunes adultes… évidemment !).

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Midsommarstången au Södra Teatern. (Photographie de l’auteure.)

Au Södra Teatern, la journée a été présentée et menée par Miss Inga, un transsexuel pétillant à l’énergie inépuisable, vidant verres de shooter sur verres de shooter tout en animant les danses ! Ma surprise fut d’autant plus grande quand la foule se mit à danser sur YMCA, car la Suède actuelle c’est cela aussi : faire évoluer les traditions. Les efforts pour intégrer la communauté LGBT sont nombreux et bien accueillis, l’idée est de ne pas rester dans des traditions « figées », mais de les actualiser afin que chacun y trouve sa place.

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Couronne de fleurs, Södra Teatern. (Photographie de l’auteure.)

Une autre tendance est apparue dernièrement concernant le Midsommardagen : le remplacement du Midsommarstången par le Midsommarfitta… Gênés de voir se dresser autant de mâts « virils », les Suédois ont réalisé son penchant féminin afin d’offrir la possibilité à ceux qui le désiraient d’avoir une alternative au symbole masculin.

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Midsommarfitta (source)

Comme nous pouvons le remarquer, le fait que la tradition soit ancestrale ne l’empêche pas de se réinventer ! Celle-ci évolue encore, en parallèle des mentalités et libertés de chacun, mais reste unanimement fêtée par la population suédoise.