Une petite ballade à Cross Bones Graveyard

Un certain temps s’est écoulé depuis ma dernière expédition, je m’en excuse sincèrement. En réalité, je peux fournir une très bonne raison à cette absence prolongée : je me suis subtilement déplacée en outre-Manche, à Londres plus exactement, pour quelques mois. Qu’à cela ne tienne, le pays des Angles est riche en mystères et en lieux étranges, et représente une véritable terre de prédilection pour l’amatrice de curiosités que je suis. Je vous invite donc à plier vos bagages et à me suivre dans la contrée anglo-saxonne.

Pour ce premier compte rendu, je vous emmène sur les traces d’un « ancien » cimetière plutôt hors du commun, Cross Bones (littéralement, le carrefour des os). Si Londres regorge de cimetières de renom tels que Highgate Cemetery, Golden Green Crematorium ou Nunhead Cemetery, qui sont de véritables bijoux architecturaux et donc, des lieux à ne manquer sous aucun prétexte (sauf si vous êtes du genre froussarde et que vous ne voulez ramener aucune âme perdue et tourmentée chez vous – comme moi), le lieu que je vais vous présenter n’a pas toujours été mis sous les feux de la rampe, mais il ne manque pas d’intérêt pour autant.

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De nos jours, le site ne comporte ni tombe ni trace éventuelle d’avoir servi de dernière demeure à de nombreux trépassés. En pleine jungle urbaine, non loin de la City et de ses bâtiments iconiques tels que le 30 St Mary Axe surnommé le « Gherkin », le 20 Fenchurch Street dit le « Talkie Walkie » et le 122 Leadenhall, dans le borough de Southwark, se trouve Cross Bones Graveyard.

Le lieu est accessible par une entrée située dans la rue Redcross Way, un des axes perpendiculaires à Southwark Street. Rien ne peut laisser deviner la présence d’un tel sanctuaire, caché entre les bâtiments d’une zone urbaine toujours en plein travaux de réaménagement. Une fois que nous nous avançons dans la rue, à notre droite, quelques affiches collées aux murs et une énorme inscription peinte le long des panneaux de métal indiquent que nous nous rapprochons de la fin de notre périple.

Au Moyen Âge, Cross Bones servait de fosse commune aux indigents et aux parias de la société, en général des prostituées employées dans les maisons closes de Bankside, connu pour être le quartier des plaisirs londoniens de l’époque. De leur vivant, ces dames bénéficiaient d’une mesure de protection instaurée par l’évêque de Winchester pour l’exercice de leurs fonctions et portaient le titre de Winchester Geese (littéralement « les oies de Winchester »). Une fois décédées, elles n’avaient pas droit à un enterrement chrétien et ne pouvaient pas être ensevelies en terre consacrée. À l’époque victorienne, Redcross Street (maintenant Redcross Way) était la rue « proscrite » de Londres où s’entassaient les citoyens de seconde zone, un véritable quartier des bas-fonds où trouvaient refuge des criminels en tout genre et des malades condamnés par le choléra. Toute cette plèbe victorienne finissait dans la fosse commune de Cross Bones, une fois passée de vie à trépas. Ce cimetière des plus démunis était régulièrement « pillé » par des voleurs de corps, à la recherche de cadavres à disséquer pour le Guy’s Hospital situé à deux pas du site (1). Personne ne peut vraiment dire que le lieu ait joui d’une réputation très enviable depuis sa création…

Dans les années 1990, lors des travaux de l’extension du métro londonien, les archéologues du Museum of London ont exhumé plus de 148 squelettes de Cross Bones, dont certains spécimens ont été montrés lors d’une exposition. En 1996, l’écrivain John Constable inspiré par une vision, rédige par le biais de l’écriture mécanique un poème dédié à Cross Bones qui, plus tard, fera partie d’un cycle épique nommé Southwark Mysteries, regroupant poésies et pièces de théâtre. L’œuvre connaît un énorme succès et est jouée au Shakespeare’s Globe et à la Southwark Cathedral.

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Ce regain d’intérêt pour Cross Bones est le point de départ de nombreux projets et manifestations artistiques qui ont conduit à la sauvegarde de l’ancien cimetière et à la création du jardin actuel, avec notamment l’aide des bénévoles (Friends of Cross Bones), de la mairie de Londres, du service des transports publics londoniens (Transport for London) et des entrepreneurs chargés des travaux de rénovation du quartier (Bankside Open Spaces Trust) (2).

Qu’en est-il du lieu en soi ? Le Garden of Remembrance, conçu par Helen John a été aménagé par-dessus la fosse commune, pour ne pas déranger le repos des défunts. Le lieu ouvre ses portes au public en 2015 et le 22 juillet de l’année, Cross Bones reçoit la bénédiction du clergé local et devient enfin la terre consacrée qu’elle aurait dû être depuis le XIIe siècle (3). Le jardin est ouvert du lundi au samedi, de 12h à 15h grâce au travail des bénévoles. Le lieu est un concentré d’éclectisme où les rituels chrétiens et païens se mêlent en tout quiétude. Plusieurs artistes locaux ont participé à la création du jardin et de ses différentes infrastructures, ainsi qu’à la mise en place du sanctuaire accroché aux Red Gates, ces barrières qui font face à la rue Red Cross Way, où se trouve la plaque commémorative.

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Sur cette plaque, les passants peuvent lire :

Cross Bones Graveyard

À l’époque médiévale, ce lieu était une terre non consacrée réservée aux prostituées dites « Winchester Geese ». Au tournant du XIIIe siècle, il était devenu le cimetière des indigents, pour être fermé en 1853. Ici, les locaux ont construit un sanctuaire en leur mémoire.

Chers Parias, reposez en paix (4).

Parmi les différentes installations du jardin se retrouvent: The Invisible Garden, The Infinity Beds, The Pyramid, The Map of Liberty, The Old Door et The Shrine at The Red Gates. Le jardin est toujours en pleine extension, certaines installations moins imposantes sont remplacées par d’autres au fil du temps et des fleurs sauvages sont ressemées à chaque saison.

Je vous laisse en compagnie de ces quelques photographies qui valent mieux qu’un long discours. Le style un peu bohème et coloré du jardin me rappelle énormément le culte des défunts du folklore mexicain. Tout est paisible, mais également (et très étrangement) décalé par rapport à l’idée que la plupart peuvent se faire d’un sanctuaire. La pièce maîtresse reste tout de même les centaines (les milliers peut-être) de rubans et de grigris en tout genre accrochés sur les barrières du jardin, à la mémoire de tous ces défunts qui n’avaient pas eu droit à un semblant de dignité pour leur dernier grand voyage.

Aujourd’hui, cette faute a enfin pu être réparée. Cross Bones accueille de nombreux visiteurs et, lors de ma venue, j’ai été assez surprise de voir des familles avec des enfants en bas-âge s’amuser dans ce jardin tout à fait particulier. L’existence de Cross Bones reflète en quelque sorte une manière « so British » de réaliser un travail de mémoire sans tout le cortège très funeste censé habituellement l’accompagner, mais toujours dans le plus grand respect.

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Votre serviteur en pleine action…

De nombreuses manifestations et célébrations se déroulent encore sur place, surtout lors de la Saint George ou pendant Halloween. Des veillées commémoratives sont aussi régulièrement organisées sur le site.

Si vous êtes dans le coin, n’hésitez pas à faire un tour dans ce « jardin du souvenir » aussi éclectique qu’étrange, niché en plein cœur de Londres, mais dont l’histoire ne peut vous laisser indifférent. Faites-vous guider par l’esprit The Goose, pour une visite inoubliable…

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The Garden of Remembrance, perdu en pleine jungle urbaine

(1)(2)(3) Historique de Cross Bones traduit et adapté du site : https://crossbones.org.uk/

Toutes les images ont été prises par mes soins (sauf mention contraire)

Adresse : Redcross Way, London SE1 1TA, UK

Horaire : 12h à 15h, du lundi au samedi

Tarif : gratuit


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Chat Siamois de Guillaume Bianco et Ciou

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Titre : Chat Siamois
Date de parution : 12 novembre 2009
Scénario de Guillaume BIANCO et illustrations de Ciou
Collection : Venusdea
Édition : Soleil

Emmy Hyacinthe Muffin, une petite fille comme les autres ?
Pas vraiment… On la croit sorcière !
Et cela ne s’arrange pas lorsqu’un soir de pleine lune, une veuve brune se glisse le long de sa gorge.
Dès lors, sa vie chavire…

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Illustration de Ciou

En journée, Emmy Hyacinthe Muffin a tout pour paraître une petite fille modèle, mais le soir, ses plus doux songes sont peuplés de monstres inquiétants, d’ophidiens déjantés, de tarentules démentes… Par une nuit pas comme les autres, une veuve brune se glisse dans la gorge de la jeune fille. Au réveil, Emmy n’est plus tout à fait la même, sa chevelure n’a plus rien à envier à celle de la gorgone Méduse ! Loin d’être totalement effarée par ce changement tout à fait loufoque (et terrifiant pour le commun des mortels), elle s’accommode bien de ses nouveaux compagnons capillaires.

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Texte de Guillaume Bianco et illustration de Ciou

Elle décide même de déposer un œuf de veuve noire dans la pâté d’anniversaire de Marcelline, sa brave chatte. Malheureusement, cette recette ne sied pas autant au pauvre animal qu’à sa maîtresse ; les métamorphoses étranges s’enchaînent et, au petit matin, Marcelline rend son dernier souffle. Emmy est dévastée par la mort de son compagnon à quatre pattes et l’enterre dans le jardin familial. Cependant, à son retour, la jeune fille est accueillie par une surprise de taille. Hors du panier du défunt animal, pointe non pas une tête de chat, mais bien deux ! Marcelline a repris vie sous la forme d’un chat siamois. Emmy est comblée de bonheur par cette découverte, alors que sa mère est exaspérée par la foire à monstres qui occupe maintenant son domicile. Madame Muffin fait donc appel à spécialiste pour remettre de l’ordre sous son toit. La suite de l’histoire comporte une séance de coiffure assez violente à coups de tenaille et une tête en trop retirée de force au scalpel. Cependant, malgré les apparences, une fois le germe de l’étrange semé, personne n’est plus en mesure de l’arrêter…

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Illustration de Ciou

Chat Siamois réunit deux artistes de l’imaginaire, aussi talentueux qu’incroyables. Guillaume BIANCO n’est plus à présenter puisqu’il a d’ores et déjà travaillé sur de nombreux ouvrages parus dans la collection Métamorphose, telle que la série Billy Brouillard. Ciou est, quand à elle, une artiste lowbrow à la renommée internationale, dont le style dit « necro kawaï », mêlant le grotesque au mignon, est tout à fait reconnaissable. Les efforts conjugués de ces deux artistes donnent naissance à une œuvre hybride et jouissive, tant sur le plan narratif que pictural. Le texte Chat Siamois est une véritable poésie rédigée en vers dans la langue de Molière et en proses dans la langue de Shakespeare (le label étant international). Le tout est servi par l’univers monochrome à la fois macabre et enfantin né des pinceaux de Ciou. Le format est bien entendu celui d’une fable un peu cruelle, qui n’est pas sans rappeler les poèmes de Tim BURTON dans son recueil La triste fin du petit enfant huître et autres histoires (The Melancholy Death of Oyster Boy & other stories en anglais). Entre humour noir, inspiration quelque peu macabre et innocence à demi feinte, ce conte résolument adulte fera le plus grand plaisir des amateurs du genre, qu’ils soient de fervents admirateurs du travail de Ciou et de Guillaume BIANCO ou des curieux à la recherche d’un récit étrange à la beauté sombre et lyrique, sorti des sentiers battus.

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Photographies par Julien Lesur: Ciou et  son chat siamois

Chat Siamois a également inauguré le label Venusdea, dédié aux livres ArtPop, toujours dirigé par les excellentes Barbara CANEPA et Clotilde VU (pour les plus attentifs d’entre vous, le logo de Venusdea est le même que celui retrouvé chez le fabriquant des Sky-Doll de la série du même nom. Observez l’oreille de Noa !). L’ouvrage est de dimensions modestes, mais la qualité est plus que présente, grâce à une couverture rigide toilée marquée au fer à chaud et à un papier de grande qualité. Chat Siamois est donc un très bel objet de collection à déposer sur l’étagère de tout bon fanatique de lecture et d’art pop surréaliste.

 

* * *

 

En savoir plus :

Guillaume BIANCO
Ciou
Collection Venusdea


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Une rencontre avec le Génie du Mal

Les fonctions de rédacteur au sein des Éditions du Faune ne se cantonnent pas uniquement à jouer du clavier, bien à l’abri derrière l’écran de son ordinateur, ou à parcourir avidement de vieux ouvrages poussiéreux et les tréfonds de la toile à la recherche d’informations dignes de figurer sur l’article qui méritera toute votre attention. Non, loin s’en faut. Aujourd’hui, je vous emmène donc en expédition pour une rencontre peu banale. Hâtez-vous, ou vous risquerez de manquer votre rendez-vous !

Où allons-nous ? Disons que je vous emmène dans un plat pays réputé pour son surréalisme et plus précisément, dans une principauté qui, durant ses beaux jours, comptait parmi les villes les plus effervescentes de l’époque. Là-bas, nous cherchons un lieu de culte, une belle cathédrale qui abrite l’hôte à qui nous allons payer une visite.

Êtes-vous prêt ?

Très bien. Allons-y.

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Cathédrale Saint Paul de Liège (image du site officiel)

Notre périple nous amène dans la principauté de Liège, en Belgique, sur le seuil de la cathédrale Saint Paul. Cette belle dame de pierre n’est plus toute jeune et, malheureusement, les travaux de rénovations vous empêcheront de la voir dans toute sa splendeur (selon les autorités, elles dureront environ cinq années). Mais qu’à cela ne tienne, notre hôte nous attend à l’intérieur. Poussez lentement la porte en bois à votre droite, puis la seconde, juste en face de vous. Entrez et ne faites pas trop de bruit. Nous y voilà. L’édifice regorge de trésors historiques et architecturaux en tout genre, mais ces beautés ne sont pas l’objet de notre visite. Une autre fois peut-être ? Plus loin, à votre gauche, vous apercevez une haute chaire en bois, richement sculptée, portant plusieurs statues de marbre en son sein. Longez les chaises et dirigez-vous vers cette œuvre illustre du sculpteur bruxellois Guillaume Geefs (1848).

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Chaire de Vérité

L’installation répond au nom de Chaire de Vérité. Sur l’écriteau, vous pouvez lire cet explicatif :

Chaire de Vérité par Guillaume Geefs,

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Réalisée dans le style flamboyant selon l’esprit néo-gothique par ce talentueux bruxellois, elle symbolise le triomphe de la religion en thèmes et figures émanant des deux Testaments, dans une abondance d’arcades, d’arcs-boutants, de contreforts et de pinacles. D’imposantes statues de marbre blanc sont logées dans les niches : au centre, la religion ; de part et d’autres, saint Pierre et saint Paul et saint Lambert et saint Hubert ; à l’opposé, un très gracieux Lucifer. Cette chaire d’un luxe spectaculaire contraste avec la sobre ordonnance de l’église (1).

Nous y sommes enfin. Au centre, dépeinte sous des traits féminins, la religion, et à ces côtés, les saints susmentionnés. Cependant, nulle trace de notre hôte. « À l’opposé, un très gracieux Lucifer ». Essayons de faire le tour de cette chaire, le diable n’est pas réputé pour sa grande patience… Tiens-donc, le voici enfin.

Le Génie du Mal est le nom porté par cette magnifique sculpture en marbre blanc (chez les anglo-saxons, l’œuvre est officieusement connue sous l’appellation The Lucifer of Liège).

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Le Génie du Mal, de Guillaume Geefs

Pour l’histoire, la représentation du diable, logée à l’origine dans la chaire, n’était pas l’œuvre de Guillaume Geefs (1805-1883), mais avait été réalisée par son jeune frère, Joseph Geefs (1808-1885). De nos jours, cette statue peut être admirée aux Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, où elle a élu domicile depuis 1864 (2). Pourquoi avoir retiré la première sculpture et l’avoir remplacée parce celle que vous pouvez observer actuellement ? Lorsque l’œuvre de Joseph Geefs a été installée dans la chaire en 1843, elle n’a vraisemblablement pas suscité l’engouement escompté auprès du Conseil de fabrique de la cathédrale. Dans la presse d’époque, on peut lire que « Ce diable-là est trop sublime » (cité par VAN LENNEP, d’après L’Émancipation, 4 août 1844) (3) et que cette représentation pourrait distraire les jeunes paroissiennes venues se recueillir dans la cathédrale. Que d’outrages aux bonnes mœurs ! La commande est ainsi passée auprès du frère aîné qui s’attelle à la réalisation d’une nouvelle version du Génie du Mal. Pourtant, de manière assez subjective je dois l’avouer, cette statue reste un véritable hommage à la beauté fascinante du diable.

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Le Génie du Mal de Joseph Geefs, Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique

Si les deux sculptures produites par les frères Geefs sont d’apparence similaire, certaines différences notables peuvent tout de même être relevées.

La première version de l’ange déchu revêt les traits d’un jeune éphèbe assis, à la manière d’un Adonis (dont Joseph Geefs a également réalisé une sculpture nommée Adonis allant à la chasse avec son chien) (4). La critique lui reprochait une nudité trop affichée, à peine dissimulée par un léger drapé déposé nonchalamment sur le haut des cuisses, avec les hanches totalement découvertes et en avant. Les cheveux ondulés bien disciplinés, le regard baissé, le visage à l’expression un peu sévère et la position avec le buste en retrait et le genou à la fois  relevé et écarté, invite le spectateur à admirer la beauté de ce corps proche des canons antiques. Si personne n’ose parler de nu lascif, cette comparaison n’a sûrement pas échappé à ses détracteurs. Les seuls éléments rappelant l’iconographie satanique sont les ailes de chauve-souris ornant le dos, la couronne et le spectre brisé que le diable tient dans la main droite et le serpent à ses pieds qui rappelle l’épisode du fruit défendu dans le jardin d’Éden.

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Le Génie du Mal, vue rapprochée

La deuxième version est, quant à elle, plus conforme aux canons bibliques, en tout cas, selon le Conseil de fabrique (5). Le Lucifer de Guillaume Geefs possède une musculature plus définie et marquée, donc un corps plus masculin. La nudité est plus largement occultée par le large drapé jeté par-dessus l’épaule droite et recouvrant la totalité des cuisses. Les cheveux sont ébouriffés et garnis de deux protubérances faisant office de cornes. Ces deux excroissances rappellent de manière très subtile l’origine céleste de l’ange déchu, car elles peuvent également représenter des points de lumière, des épiphénomènes célestes retrouvés autour de la tête de certaines sculptures antiques pour représenter l’aura divine (le Moïse de Michel-Ange s’est retrouvé affublé de ce type de « cornes » à cause d’une erreur de traduction, mais il s’agit là d’une toute autre histoire) (6). En effet, avant la rébellion, Lucifer était le porteur de lumière dit Lucifel ou l’Étoile du Matin.
Ensuite, le regard est détourné sur le côté, le visage est crispé d’une certaine angoisse, une larme de remord perle du coin de l’œil gauche et le diable se protège du châtiment divin par son bras droit relevé au dessus la tête. Ici, le Mal est toujours assis, mais enchaîné au rocher. Les ailes membraneuses de chauve-souris sont toujours présentes. Dans sa main gauche se retrouvent la couronne et le sceptre brisé, dont l’autre partie dotée d’une forme stellaire est située aux pieds de la statue, avec cette fois-ci, non pas le serpent, mais le fruit défendu déjà croqué. Le spectateur attentif peut également remarquer que les ongles de pieds sont crochus, pour rappeler l’animalité du diable.

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Le Génie du Mal, socle

Malgré tous ces détails, d’un point de vue strictement personnel, ce Génie du Mal reste toujours « trop sublime », logé au creux de sa niche, entre deux escaliers, à l’arrière de la Chaire de Vérité.

Dans tous les cas, que vous soyez distraits ou non par la beauté du diable, vous êtes aujourd’hui en droit d’admirer cette magnifique sculpture néoclassique et romantique (7) dans la cathédrale Saint Paul de Liège, sans subir le courroux divin, car après tout, le Conseil de fabrique a bien autorisé son installation.

Je vous laisse donc à votre contemplation (n’oubliez pas le reste de la Chaire de Vérité), vous connaissez le chemin du retour…

Si vous avez le temps, faites le tour de la cathédrale, elle mérite également toute votre attention.

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Signature de l’artiste sur le socle d’une des quatre statues de saints

***

Références:

(1) Écriteau n°18, Cathédrale Saint Paul de Liège.
(2) Joseph Geefs, « Le génie du mal ». Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique.
(3) Soo Yang Geuzaine et Alexia Creusen, « Guillaume Geefs: Le Génie du Mal (1848) à la cathédrale Saint-Paul de Liège », dans Vers la modernité. Le XIXe siècle au Pays de Liège, Liège, 2001, 565 p. Article en ligne.
(4) Joseph Geefs, «Adonis allant à la chasse avec son chien». Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique.

(5) Soo Yang Geuzaine et Alexia Creusen, « Guillaume Geefs: Le Génie du Mal (1848) à la cathédrale Saint-Paul de Liège », dans Vers la modernité. Le XIXe siècle au Pays de Liège, Liège, 2001, 565 p. Article en ligne.
(6) Eric Vartzbed, «Le mystère des cornes de Moïse», Le Temps, 22 décembre 2013. Article en ligne.
(7) Soo Yang Geuzaine et Alexia Creusen, « Guillaume Geefs: Le Génie du Mal (1848) à la cathédrale Saint-Paul de Liège », dans Vers la modernité. Le XIXe siècle au Pays de Liège, Liège, 2001, 565 p. Article en ligne.

Autre référence:

«The Lucifer of Liège.»Atlas Obscura. Web. 3 March 2017.

Note: Toutes les photographies ont été prises par mes soins, sauf mention contraire.

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L’Épouvantable Peur d’Épiphanie Frayeur de Séverine Gauthier et Clément Lefèvre

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Titre: L’Épouvantable Peur d’Épiphanie Frayeur
Date de parution
 : 12 octobre 2016
Scénario de Séverine GAUTHIER et illustrations de Clément LEFÈVRE
Collection : Métamorphose
Édition : Soleil

Voici Éphinanie. Elle a huit ans et demi.
Et voici sa peur, elle a huit ans aussi.
En huit ans, Épiphanie n’a pas beaucoup grandi.
Sa peur, SI.

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Illustration de Clément LEFÈVRE
Épiphanie a un sérieux problème, elle a peur. Peur de son ombre devenue aussi encombrante qu’incontrôlable. Avec ce compagnon bien incommode et impossible à défaire, la jeune fille ne peut plus faire un pas dans l’existence sans que peur ne lui mette des bâtons dans les roues et ne l’empêche d’avancer. Pour résoudre son problème, elle doit se rendre au cabinet du docteur Psyche, spécialiste des phobies rares et insolites. Dans son parcours, au milieu de la forêt, elle tombe sur un curieux guide moustachu qui, ayant perdu son sérieux, n’est plus capable de garder les pieds sur terre et flotte comme un ballon de baudruche au gré des courants d’air. Épiphanie parvient alors, sans trop de peine, à convaincre le bonhomme de venir consulter le praticien avec elle. Entre un « sérieux problème » de peur et un « problème de sérieux », la jeune fille pense bien que tous deux auraient bien besoin des lumières du psychiatre. Bien malgré elle, après une auscultation plutôt musclée et peu réussie chez le docteur Psyche, Épiphanie termine sa course chez un coiffeur excentrique qui s’est donné pour but de dompter les cheveux « figés de peur » de la jeune fille. En effet, la peur a eu pour conséquence de lui dresser les cheveux sur la tête de manière permanente. Le remède à cette peur serait donc de remettre cette masse désobéissante dans le sens de la gravité. Les efforts du professionnel des problèmes capillaires se soldent malgré tout par un échec cuisant. Sans compter que l’ombre de la jeune fille finit par déchaîner sa colère. Avec son sérieux problème de peur toujours sur les bras, Épiphanie continue son chemin et fait des rencontres bien saugrenues : un preux chevalier sans peur et sans reproche, et le cirque ambulant de la 12e nuit du dompteur Alfio Delmonico qui ne craint aucune bête sauvage. Qui du chevalier ou du dompteur aura raison de la peur d’Épiphanie ? Seul le reste de l’histoire peut nous le dire… À moins que la solution se trouvât à l’origine, bien plus proche qu’elle n’y paraissait.
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Extrait: planches n°26 et n°27, scénario de Séverine GAUTHIER et illustration de Clément LEFÈVRE


L’Épouvantable Peur d’Épiphanie Frayeur
est une de ces œuvres savoureuses et uniques issues de l’incroyable collection Métamorphose des éditions Soleil. À mi-chemin entre un livre de conte, un album illustré et une bande-dessinée, l’ouvrage surprend agréablement le lecteur. Les talents de conteuse de Séverine GAUTHIER ne sont plus à démontrer. Elle est notamment aux commandes du scénario d’autres publications comme Aristide broie du noir et Cœur de pierre (avec Jérémie ALMANZA aux illustrations) ou L’Homme Montagne (avec Amélie FLÉCHAIS aux illustrations). Quant à Clément LEFÈVRE, dont le trait arrondi et l’utilisation de couleurs chatoyantes sont reconnaissables, il a entre autres mis en images les deux volumes de Suzine et le Dorméveil publiés dans la même collection.

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Extrait: planche n°13, scénario de Séverine GAUTHIER et illustrations de Clément LEFÈVRE

Ensuite, L’Épouvantable Peur d’Épiphanie Frayeur ne tarit pas de références littéraires en tout genre. L’univers imaginaire tout à fait absurde fleure bon l’étrangeté née de la plume de Lewis CARROLL et de son œuvre qu’on ne nomme plus, Alice au pays des merveilles (Alice in Wonderland). Le livre s’ouvre sur une forêt, avec ses fléchages à en faire perdre la tête à plus d’un, très semblables à ceux rencontrés par Alice lorsqu’elle se lance sur les traces du lapin blanc. Les dialogues et les jeux de mots burlesques en sont tout aussi inspirés. Le lecteur peut également reconnaître dans la figure du preux chevalier celle de L’Ingénieux Hidlago Don Quichotte de la Manche (El ingenioso Hidalgo don Quijote de la Mancha), le protagoniste haut en couleur de Miguel de CERVANTES. Si dans l’histoire, les moulins ne font pas partie du paysage, l’homme vêtu d’une armure rutilante cherche toujours à sauver les demoiselles en détresse, surtout lorsque son existence se résume à cette unique activité.

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Illustration de Clément LEFÈVRE

À côté de ces hommages, sous couvert d’une épaisse couche d’absurde, L’Épouvantable Peur d’Épiphanie Frayeur reste une belle leçon de vie et nous montre le chemin pour surmonter ses peurs, qu’elles aient la forme d’une gigantesque ombre menaçante ou non. Que vous souffriez d’un « sérieux problème de peur » ou d’un « problème de sérieux », sachez que les solutions sont toujours plus simples qu’elles n’y paraissent. Il suffit peut-être de commencer par regarder votre problème en face ?

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En savoir plus:

Sévérine GAUTHIER: http://www.bedetheque.com/auteur-12175-BD-Gauthier-Severine.html

Clément LEFÈVRE :
https://www.facebook.com/Clément-Lefèvre-1216727548355350
http://nenent-illustrations.tumblr.com/

Éditions Soleil : http://www.soleilprod.com/

Traverse intemporelle : Blancanieves, le conte sans fées monochrome de Pablo Berger

Titre: Blancanieves
Date de sortie: 28 septembre 2012 (Espagne), 23 janvier 2013 (France).
Nationalité: espagnole
De: Pablo Berger
Avec: Maribel Verdú, Macarena García,  Daniel Giménez-Cacho, Ángelina Molina, Pere Ponce, Sofía Oria, Josep Maria Pou, Inma Cuesta.

Synopsis : 

En plein Séville, durant les années 1920, le matador auréolé de gloire Antonio Villalta (Daniel Giménez Cacho) s’apprête à affronter le taureau dit « Lucifer », une bête féroce à la renommée sanglante. Malheureusement, l’affrontement spectaculaire se transforme en carnage sans nom. Antonio se retrouve mutilé et paralysé à vie. Dans les gradins, l’épouse du toréador, l’étoile du flamenco Carmen de Triana (Inma Cuesta), assiste à l’horreur et finit par mourir en couches lorsqu’elle donne naissance à sa fille Carmencita (Sofía Oria). Fou de douleur à l’annonce du décès de sa femme et sous le choc d’accident, l’ancien matador rejette l’enfant, qui finit par être élevée par sa grand-mère, doña Concha (Ángelina Molina). 
Lors de la première communion de Carmencita, la doyenne décède d’un malaise cardiaque et l’enfant est envoyée chez son père qui s’est, entre temps, remarié avec l’infirmière Encarna (Maribel Verdú). La marâtre, aussi fière que vaine, se plaît à maltraiter Carmencita et la charge de toutes les corvées domestiques. Un jour, l’enfant se retrouve par mégarde dans l’aile du manoir où elle est interdite d’accès. Dans cette partie de la demeure est séquestré son père, invalide depuis l’accident de l’arène. Dans le dos d’Encarna, le père apprend à sa fille toutes les ficelles de la tauromachie. 
Plusieurs années se sont écoulées depuis lors, Carmen (Macarena García) est finalement devenue une véritable beauté. Ivre de jalousie, Encarna décide d’envoyer son chauffeur et amant Genaro (Pere Ponce) pour l’assassiner. Toutefois, la jeune femme survit à l’agression qui la laisse amnésique. Elle est récupérée par une troupe itinérante de sept nains toréadors qui la rebaptisent Blancanieves (Blanche-Neige en espagnol), en référence au conte. Très vite, Carmen démontre des talents de matador hors-normes qui lui permettent de gravir les échelons de la gloire. Elle finit par faire la une d’une revue de mode qui se retrouve entre les mains d’Encarna. La marâtre reconnaît avec effroi sa belle-fille bien en vie et jure d’en finir avec celle-ci. Dans la suite de l’histoire, il est notamment question d’une certaine pomme empoisonnée, mais seulement, cette fois-ci, aucun « prince charmant » ne rentrera dans l’arène…

Carmen dite Blancanieves (Blancanieves, 2012)
Encarna (Blancanieves, 2012)

1. Blancanieves ou l’universalité du conte

Blancanieves est un film muet en noir et blanc réalisé par Pablo Berger (Torremolinos 73). Cette œuvre atypique voit le jour après neuf pénibles années de gestation, notamment à cause de problèmes de finance, et sort sur le grand écran en 2012, soit une année après The Artist du français Michel Hazanavicius, au grand dam du réalisateur espagnol. La comparaison entre les deux long-métrages, surtout sur le plan artistique, est donc plus qu’inévitable. Pour ajouter encore une ombre au tableau, l’année 2012 se révèle aussi être celle de deux autres films inspirés du conte des frères Grimm : Blanche-Neige de Tarsem Sighn (Mirror Mirror, 2012) et Blanche-Neige et le Chasseur (Snow White and the Huntsman, 2012) de Rupert Sanders.
 

En dépit de ces circonstances accablantes, Blancanievesparvient tout de même à tirer son épingle du jeu, se retrouve récompensé de multiples prix honorifiques sur le vieux continent, même s’il n’a clairement pas rencontré de succès outre-Atlantique. En effet, l’œuvre de Pablo Berger est un pari audacieux, celui de transposer un conte original dans une Espagne des années 1920, alors une péninsule agonisante à la fin de la Grande Guerre. Le conte oral retranscrit et publié par les frères Grimm dans sa première édition en 1812 (1) se déroule plutôt dans une contrée germanique au xixe siècle, bien que les références temporelles puissent être plus anciennes selon certains folkloristes (2). Les spectateurs les plus septiques sont alors en droit de se poser plusieurs questions. Comment est-il possible de transposer des éléments entre deux cultures aux différences marquées, tout en respectant la trame d’origine et le message du récit, et surtout en restant cohérent et convainquant ? Les contes merveilleux sont une source inépuisable d’inspiration et d’adaptation, tant sur le plan littéraire que cinématographique, ou simplement artistique au sens large. La culture sous-jacente au texte, celle qui l’a vu naître, ne peut bien entendu pas être ignorée. Toutefois, ces écrits possèdent un aspect particulier qui les rend précisément très malléables.

1.1 Étude narratologique : le  Masterplot d’H. Porter Abbott

Dans The Cambridge Introduction to Narrative,le professeur américain H. Porter Abbott(1940-) définit la notion de masterplotcomme suit : ce terme désigne les récits très spécifiques, racontés presque depuis la nuit des temps et intrinsèquement connectés aux valeurs morales profondes, aux désirs et aux peurs de l’humanité (3). Ces histoires peuvent revêtir différentes formes et répondent à des thèmes universels qui marquent le lecteur de manière très précise, sans qu’il en soit toujours conscient. Elles incarnent en réalité le reflet de notre perception de la réalité. Les contes sont donc de très bons exemples de masterplots. La plupart de ces histoires universelles et intemporelles possèdent de multiples variantes à l’échelle nationale. D’autres chercheurs en Lettres peuvent également parler de récits canoniques ou archétypaux, mais H. Porter Abbott préfère le terme masterplot, car bien que ce type de récit réponde à certains motifs récurrents, il n’a besoin ni d’une validation de la culture d’origine (récit canonique) ni d’une reconnaissance en tant que gardien de la mémoire collective dans l’héritage spirituel (récit archétypal) pour influencer notre pensée ou déclencher un effet cathartique (4). Les masterplots agissent bien plus subtilement sur un plan beaucoup plus large et la réponse de chaque lecteur à ces récits reste toujours très personnelle.

Snow White, Arthur Rackham (1867-1939)

Chaque nation possède ses masterplots chargées d’installer les fondations d’une identité culturelle pour les individus (5). Ainsi, lors de la transposition du récit de Blanche-Neige vers Blancanieves, Pablo Berger est retourné aux motifs universels du conte et, en quelque sorte, a retiré la couche de « spécificités » culturelles. Le spectateur retrouve donc bien les éléments universels comme la dénonciation de la vanité, de la cupidité, de la jalousie du conte d’origine, ainsi que la mise en exergue de valeurs morales comme l’honnêteté, la patience, l’humilité. La trame originale est également conservée, ainsi que les personnages-types dans leurs aspects généraux (l’héroïne au cœur pur, la vile marâtre, la figure du père plus ou moins absente, les nains). Il est donc impossible de ne pas y reconnaître le conte de Grimm, bien qu’ « écrémé » de sa couche culturelle germanique. La plongée dans le folklore hispanique peut donc ensuite s’opérer, mais non sans une certaine prise de risque.

Schneewittchen, Paul Friedrich Meyerheim (1842-1915)

1.2 La Morphologie du conte de Vladimir Propp

Les motifs récurrents et les personnages-types n’ont bien évidemment pas échappé aux folkloristes. Ainsi, ces chercheurs ont tenté d’établir de nombreuses classifications, dont la plus connue à nos jours reste celle d’Aarne-Thompson-Uther (6). Si l’analyse à la lumière des travaux narratologiques de H. Porter Abott reste tout à fait pertinente, certains critiques de cinéma n’hésitent pas à faire remarquer une inspiration très marquée du traité La Morphologie du Conte (Морфология сказки, 1928) de Vladimir Propp (1895-1970) sur l’œuvre de Pablo Berger (7). L’auteur russe s’attarde notamment sur la morphologie des contes et donc, sur leurs fonctions narratives (unités narratives), tout en reléguant au second plan tous les éléments jugés non pertinents, très souvent attachés à la forme du récit. La classification des contes merveilleux selon les 31 fonctions narratives de Vladimir Propp est à ce jour toujours sujette à de nombreuses critiques de la part de ses confrères lettrés, à cause de cette omission volontaire de la « forme » du conte, au profit de la fonction (8).

Dans tous les cas, peu importe les influences véritables du réalisateur espagnol, Blancanieves réussit bel et bien à retenir la morphologie et les éléments universels du conte original. Maintenant, est-il possible de parler très simplement d’un Blanche-Neige aux couleurs hispaniques ? La réponse n’est en réalité pas si tranchée. Lors de la transposition entre le récit et son adaptation cinématographique, Pablo Berger a élaboré un véritable hommage à l’iconographie gothique peu connue de l’Espagne, mais également au cinéma muet européen.

2. España Negra, España Oculta

Gravure de Theodor de Bry (1528–1598)

Aux yeux du spectateur, la transition des landes gelées de la Forêt Noire à une arène de combat sous le soleil de plomb andalou peut paraître soit un choix incongru soit une prouesse qui force le respect. Pablo Berger plante sa Blanche-Neige dans un décor atypique, mais pas anodin. Son choix est en réalité très pertinent, car les terres de la péninsule ibérique sont le berceau d’une incroyable iconographie gothique, mélange de croyances chrétiennes et de rites païens étranges, qui ferait pâlir d’envie les Anglo-saxons, pourtant passés maîtres en la matière. Quoi de mieux pour y conter une histoire bien cruelle, comme celle de notre innocente princesse à la peau blanche et de sa pomme empoisonnée. Cette iconographie prend notamment source dans la leyenda negra españolaou « légende noire espagnole », une vision manichéenne de l’Espagne à travers le regard des pays voisins, fleurant bon l’obscurantisme, l’intolérance, et le fanatisme religieux. Cette perception défavorable, largement répandue depuis le xviesiècle, est fondée sur la politique menée par les autorités espagnoles au sein de leur territoire, mais également en matière de conquête et de colonisation de l’Amérique (9).

En réalité, aucun positionnement « politique » n’est requis pour observer le côté « occulte » de la culture hispanique, surtout dans les zones rurales. Ce sujet a été méticuleusement documenté par la photographe et journaliste espagnole Cristina García Rodero (1949-), membre de l’agence Magnum, dans son ouvrage España Oculta (1989). Ses clichés en noir et blanc couvrent une période allant de 1974 à 1989 et y jeter un simple coup d’œil permet au spectateur d’établir un parallèle saisissant avec l’esthétique gothique de Blancanieves. De plus, l’idée de base du film est venue au réalisateur lorsqu’il est tombé sur une photographie de nains toréadors dans le recueil en question (10).

Cuenca a las once en el San Salvador (1982)
Promesa de una madre, La Franqueria (1981)
La cuadrilla, Vitoria (1978)
Enanitos Torreros et Carmen  (Blancanieves, 2012)


3. Hommage au cinéma muet du vieux continent

Manoir d’Encarna (Blancanieves, 2012)

Si Michel Hazanavicius a allègrement puisé dans l’âge d’or du cinéma hollywoodien pour son film The Artist, Pablo Berger ne tarit pas en influences issues de l’expressionnisme allemand ou de l’œuvre du cinéaste américain Tod Browning(1880-1962).

Par exemple, l’architecture de l’imposant manoir familial, un véritable dédale, fait directement écho aux décors psychédéliques et étouffants employés dans Le cabinet du Dr Cagliari (Das Cabinet des Dr. Caligari, 1920) de Robert Wiene. Le spectateur attentif peut retrouver la signature d’autres grands noms du cinéma comme Sergei M. Einsenstein, Erich von Stroheim, Fritz Lang, Julien Duvivier, Jacques Tourneur et Marcel L’Herbier(11). Toutefois, Blancanieves ne se veut pas être un simple pastiche du cinéma d’époque, mais bien un hommage original et personnel, réinventé à travers la caméra résolument moderne de Pablo Berger et la direction photographique de Kiko de la Rica. Certaines techniques utilisées dans lors du tournage sont bien évidemment inconnues des cinéastes d’époque.

Tod Browning, Freaks (1932)

Le réalisateur espagnol affirme également s’être profondément inspiré du film La Monstrueuse Parade (Freaks, 1932) de Tod Browning. À l’instar de l’Américain qui avait engagé de «véritables  freaks» pour réaliser son œuvre, il a fait appel à de véritables nains et non à des acteurs pour incarner les membres de la troupe des Enanitos Toreros (qui existe dans la réalité). La dénonciation de la monstruosité de l’âme derrière une façade irréprochable est également bien mise en évidence, que ce soit à travers la vanité d’Encarna, l’ignorance et la méchanceté des badauds qui assistent aux «fausses» corridas des nains dites charlotadas, les intentions tout à fait malhonnêtes de l’impresario de Carmen ou bien le manque de déontologie du journaliste responsable de l’accident à l’ouverture du film. Finalement, la dernière partie du long métrage se déroule dans un cirque de monstres, un clin d’œil supplémentaire et explicite au travail de Tod Browning.

Le cirque des monstres (Blancanieves, 2012)

4. Où sont les fées ?

Dans Blancanieves, le spectateur ne retrouve aucune magie à proprement dire, mais ce parti pris n’ôte rien aux puissants messages du conte original. Notamment, si la marâtre se complaît à interroger son miroir magique dans le conte, Encarna observe son propre reflet dans les revues de mode et les tabloïds, incarnations de toute sa vanité. Pablo Berger est très attentif aux petits détails, car le magazine en question Lecturas, illustré à l’écran, est une véritable publication espagnole, ancêtre du magazine actuel ¡HOLA!(12).

Encarna et son magazine Lecturas (Blancanieves, 2012)

La dernière scène du film peut tout de même être interprétée comme une légère allusion au merveilleux par les plus optimistes, même si elle ne peut que leur laisser un goût doux-amer. Somme toute, à travers la caméra du cinéaste espagnol, le conte merveilleux de Grimm s’est métamorphosé en conte dramatique et gothique, du moins dans sa forme.

Blancanieves, 2012
 Avec Blancanieves, Pablo Berger a tenu le pari de produire un film absolument intemporel aux thèmes universels, riche de multiples influences cinématographiques et doté d’acteurs au jeu exceptionnel. Son long métrage rappelle que le septième art n’a aucune frontière pour peu que le spectateur prenne la peine d’entrer dans une salle obscure (ou de s’installer confortablement dans son canapé, modernité que dis-je !)
* * *

Références :

(1) Grimm, Contes, Paris, Gallimard, 1976, p. 9
(2) ibid
(3) Porter Abott, H., The Cambridge Introduction to Narrative. Cambridge: Cambridge University Press, 2002, print, p. 42
(4) ibid, p. 43
(5) ibid, p. 44
(6) Uther, H-J. “The Third Revision of the Aarne-Thompson Tale Type Index (FFC 184).” Folklore Fellows, 6 July 2009. Web. 20 Jan. 2017.
(7) Solla, F. “Blancanieves de Pablo Berger, ¿Cómo te llamas? Carmencita.” Cinedivergente, 30 Sept. 2012. Web. 20 Jan. 2017.
(8) Guister, M. « Les études sur le conte merveilleux en Russie », Féeries, 6 | 2009, pp. 225-240.
(9) Traduction personnelle de l’entrée correspondant à leyenda negra dans la deuxième édition électronique du Diccionario de Uso del Español de María Moliner. “ opinión desfavorable sobre España, que se difundió en el siglo XVI, basada sobre todo en la política de la casa Austria en sus territorios europeos y en la conquista y colonización de América
(10) Matheou, D. “Pablo Berger: ‘A movie’s like a paella, you put all of your obsessions in there’.” The Guardian, 11 July 2013. Web. 20 Jan. 2017.
(11) Diestro-Dópido, M. “Film of the Week: Blancanieves.” The British Film Institute, 22 Oct. 2015. Web. 20 Jan. 2017.
(12) ibid

Autres références :

-Atkinson, N. “Dreaming in black and white: Blancanieves director Pablo Berger talks about Hollywood’s early film magic.” The National Post, 29 May 2013. Web. 20 Jan. 2017.
-Latorre, G. “Pablo Berger’s Blancanieves and Modern Spain.” Sense of Cinema, March 2014. Web. 20 Jan. 2017.
-Rodriguez Chico, J. “‘Blancanieves’: El milagro del cine.” LaButaca.net, 1 Oct. 2012. Web. 20 Jan. 2017.