Imaginaire d’une plante : la Belladone.

9d512bca90afdcba5451eca87ae11d5a--alchemy-tattoo-witch-tattoo
Source : Pinterest. Illustration ancienne de la plante en question.

Je reviens aujourd’hui avec l’imaginaire d’une nouvelle plante :  la belladone ! Le premier article sur la mandragore a été un succès et je prépare des articles réguliers sur quelques plantes mythiques de la sorte. Plongeons quelques minutes dans les vapeurs toxiques de cette dame-là…

belladon
Over-Blog : Mystères Verts. Planche botanique de la plante, de la famille de la tomate. Évident, non ?

Une Belle Dame sans merci ?

Belle-dame : ce surnom pourrait laisser à présager une plante vraiment bénéfique selon la théorie scientifique des signatures. En fait, elle est aussi appelée « Herbe au diable » et « Bouton noir ». En effet, son odeur fétide et la couleur de ses baies indiquent sa très haute toxicité. Dix à vingt de ces « petites cerises noires » suffisent pour tuer un homme et beaucoup en meurent chaque année, faute de l’avoir prise pour une autre plante. Belle-dame de la taille parfois d’un homme en nature, elle pousse en Europe, en Asie, mais aussi dans la partie nord de l’Afrique. Elle fait partie de la large famille des solanacées, que j’avais déjà présentée dans mon article sur la mandragore. Si l’on peut réduire les solanacées à des toxiques mortelles essentielles comme la jusquiame noire ou la mandragore, en réalité cette famille inclut aussi… nos bonnes vieilles pommes de terre, nos tomates et nos piments ! Les graines sont similaires, mais toxiques (surtout la jusquiame). Elle est devenue rare dans la nature, et c’est bien pour cela qu’elle est une espèce protégée en Basse-Normandie. C’est une plante de soleil, une « vivace » dans le jargon, qui disparaît de la surface en hiver. Il est important de marquer son emplacement si l’on veut l’avoir dans son jardin le printemps suivant ! Cette plante a une longue histoire derrière elle, sur le fil entre la vie et la mort.

Atropa-belladonna-plant-health-benefits-and-images
Source : Medicinal Plants and Uses. Planches photographiques de la plante.

Histoire médicale : entre dose létale et propriétés curatives.

Comme ses amies solanacées, elle possède des molécules alcaloïdes, composées d’atropine et de scopolamine. Ce sont ces alcaloïdes qui sont responsables des hallucinations et manifestations corporelles, parfois graves, suite à l’ingestion de la plante. Sensation de voler, sudation, léthargie, excitation ; les sensations varient et peuvent conduire la personne à la mort. La belladone est appréciée médicalement pour ses vertus sédatives (à la limite, donc, de la mort ou la léthargie) quand elle est impeccablement dosée, tout comme ses vertus narcotiques et anti-douleur. Elle reste d’une toxicité avérée au contact et à l’ingestion : voilà donc tout l’art médical quand il s’agit de transformer un toxique en remède. Au XVIIIe, on propose de lui donner un nom latin plus précis : Atropa Belladona. Cela vous rappelle sans doute les histoires des Parques antiques : en effet, Atropos est la troisième des Parques, la « redoutable », la « cruelle ». C’est elle qui coupe le fil de la vie des hommes, et de même agit la belladone. Jolie manière d’allier la mythologie et la science naturelle.

1557
Numérisation d’un manuscrit datant probablement du XVIe.
02b7ebb9248ba76fb7f383fd55628123--medieval-art-medieval-clothing
Les Moires, Robinet Testard, XVe, Bnf.

Folklore de la belladone : l’herbe des femmes et de la mort.

Son nom provient sûrement de l’usage qu’en faisaient les dames italiennes il y a quelques siècles. L’un des critères de beauté a pu concerner les yeux brillants : quoi de mieux qu’une plante aux vertus mydriatiques pour se l’appliquer en collyre ? Les pupilles, une fois dilatées, donnaient en effet un aspect très brillant et profond à l’œil. Cette plante est aussi connectée, par le lien ténu qu’elle entretient avec la mort, aux dieux Pluton et Saturne. Le folklore veut qu’elle ait été utilisée dans tout ce qui concernait la mort et les pratiques funéraires : les prêtres.ses romain.e.s de Bellone prenaient de son infusion pour rendre son culte à la déesse de la guerre. Dans les cultes magiques plus individuels, on a pu remarquer sa présence : elle entretient un rapport particulier à d’autres mondes (la mort, le voyage).

Bellona,_by_Rembrandt_van_Rijn
Rembrandt, Bellona, 1633, États-Unis, New-York (NY), The Metropolitan Museum of Art.

Belladone et sorcellerie.

J’en viens donc à son usage dans la sorcellerie. Il va sans dire qu’elle est une solanacée et que cette variété de plantes possède un lien unique avec la sorcière. Elles sont ses aides, ses compagnes. En effet, on associe la belladone à Hécate (déesse de la mort :  le lien n’est plus à faire !) et Circé (la mère des sorcières dans l’imaginaire collectif). Plus encore, la belladone tout comme la jusquiame, la mandragore et le datura forment un ensemble de plantes utilisé dans le fameux onguent des sorcières. Je vous renvoie à mon article sur la mandragore ! En 1902, deux chercheurs allemands retrouvent un document vieux du XVIIe : celui-ci proposait une recette de l’onguent. Les deux érudits, sous assistance, suivent alors la recette et se proposent à l’expérience. Après vingt-quatre heures de sommeil et de délire, les deux scientifiques relatent leur expérience : après avoir respiré les vapeurs de jusquiame et appliqué l’onguent, ils se sont respectivement sentis partir, voler, développer une sensation d’excitation, d’euphorie. Ils comprenaient alors totalement l’effet de « vol sur un balai » que cela avait pu procurer aux femmes-sorcières. Amie ou pas, cette plante peut vous intéresser. Si vous tenez à l’avoir dans votre jardin de toxiques l’année prochaine, sachez que le semis se fait au printemps ou en septembre. Attention ! Les graines sont aussi toxiques, donc un peu de prudence s’impose avant de pouvoir profiter de la beauté de ces baies noires…

AN00026360_001_l
Goya, Linda Maestra ! [série de Los Caprichos], 1799, pas exposé.


Bibliographie :

Bilimoff Michèle, Enquête sur les plantes magiques, Rennes, Éditions Ouest France, 2003.

Brosse Jacques, La Magie des plantes, Paris, Albin Michel, 2005 [1979].

Cunningham Scott, Encyclopédie des plantes magiques, 1985.

Debuigne Gérard ; Couplan, François, Le Petit Larousse des plantes qui guérissent : 500 plantes et leurs remèdes, Paris, Larousse, 2016, [2013].

Kynes Sandra, La Magie des plantes, Rayol Canadel, Editions Danaé, 2017.

Laïs Erika, Grimoire des plantes de sorcière, Paris, Rustica, 2016, [2013].

Laïs Erika, Petit grimoire de sorcière : potions et plantes magiques, Paris, Rustica, 2017.

 

Grimoire des plantes de sorcière, d’Erika Laïs.

grimoire-des-plantes-de-sorciere
Site : Apiculture.net

Un grimoire à lui seul.

Les Éditions Rustica se surpassent depuis quelques temps, avec la publication de plusieurs ouvrages de la sorte. Je dois avouer que celui-là m’a fait de l’œil : couverture épaisse, moelleuse, parsemée de dorures et d’effets végétaux. Le Grimoire des plantes de sorcière est un grimoire à lui seul : il s’ouvre dans tous les sens, offre aux yeux et aux mains des dépliants à l’infini (ou presque). En tant qu’objet, ce livre est déjà très beau. Les illustrations rappellent les gravures les plus anciennes en termes de botanique. Les premières pages délivrent quelques informations sur les fêtes de sorcière par excellence (Walpurgis, Beltane, Samhain…), des notions sur les charmes, mais aussi des techniques jardinières. En effet, l’auteure vous conseille sur la manière de récolter les plantes dans la page concernant le prélèvement des spécimens. Elle rappelle tout aussi la toxicité de certaines plantes dites de sorcière. Les premières pages peuvent s’adresser aux âmes les plus vertes et aptes à jardiner…

Des efflorescences de recherches.

Chaque plante est nommée par une appellation en général populaire. Vous ne trouverez pas d’article pour l’aconit, mais pour le Casque-de-Jupiter. Avec cette manière de ramener les plantes à leurs appellations populaires, l’auteure nous permet de développer tout un savoir autour de ces chers végétaux. Une page type se présentera ainsi :

  • une ou plusieurs illustration-s représentant la plante
  • un petit texte introductif
  • « comment reconnaître » cette plante dans la nature
  • ses lieux préférés
  • dans votre jardin : ou comment la cultiver
  • prélèvement et plantation
  • le semis .
  • insertion d’anecdotes, histoires, ou extraits de livres annexes.

Comme vous l’aurez remarqué, le livre est solide par ses recherches : il cite, coupe, recoupe ses sources, pour notre plus grand plaisir. Très précieux par ses apports culturels, il nous aide à mieux cerner la plante, que ce soit dans son histoire folklorique ou dans sa réalité de dame végétale. La partie botanique est très fiable et l’auteure nous livre ses secrets de culture en connaissance de cause : elle nous confie dans les quelques lignes introductives qu’elle jardine même dans un endroit très froid de France. Alors, nous pouvons nous lancer !

1385237748
Site : Actu-Littéraire. Exemple de page introductive pour la cueillette des plantes de sorcière.

Recettes pour curieux et curieuses : mise en garde des poisons.

Fantasmer sur ces plantes mythiques est une chose : les cultiver, les approcher, voire les apprécier en est une autre. La réalité botanique de ces éléments de nature est telle : en général, les plus belles seront toxiques. La première page nous met bien en garde : ne cédons pas facilement à cette pensée : tout ce qui est naturel serait bon pour nous. L’aconit n’est pas considéré comme l’arsenic végétal pour rien…

Je vous conseille, si vous avez l’âme jardinière comme moi, de vous en tenir à un carré de toxiques. Parcelle de balcon ou carré délimité dans le jardin, n’hésitez pas à concentrer ces belles dames dans une zone tout indiquée. Cela n’empêche pas Erika Laïs de rédiger quelques articles sur des plantes non toxiques, comme l’alchémille (ou  Manteau-de-Notre-Dame) : à la page 136, vous apprendrez donc comment faire de la gelée de cette plante, à servir en accompagnement. Plantes de sorcière, certes, elles ne sont pas toutes bonnes à vous empoisonner, loin de là : nous retrouvons le cerfeuil, l’ail, le fenouil, tout à fait au même titre que le datura stramoine, la digitale ou l’armoise vulgaire. Chacun y trouvera son compte !

giphy
Site : Giphy. A vous le jardinage magique !

À la fin, ce que j’apprécie : carnet d’adresses et centre antipoison.

Un ouvrage de la sorte ne saurait être entier sans quelques compléments bienvenus : d’abord très étonnée par la quantité de références annexes, je l’ai aussi été par le carnet d’adresses qui est proposé. Il donne des endroits où chercher des semences, des plantes, et ce, en France ou ailleurs. Ce carnet d’adresses a le bénéfice d’être rapidement commenté à chaque section par son auteure, où celle-ci file « les bons tuyaux » pour trouver favorablement de la chélidoine ici, ou de la tanaisie là… Au même titre, elle donne une liste considérable de centres antipoison au sein de l’Hexagone. La bibliographie montre aussi l’étendue des recherches : au moins cinquante ouvrages de différents horizons autour de cette question botanique. Vous pourrez piocher à dessein dedans, et y retrouver de grands classiques comme l’Encyclopédie des plantes magiques de Scott Cunningham.

source
Site : Giphy. En espérant que vos mandragores soient aussi vives !

 

Le Grimoire des plantes de sorcière, Erika Laïs, éd. Rustica, 2016.

Huysmans à l’école du Diable : Là-Bas.

bm_2633_aj_m_9815
Une des couvertures du roman, reprenant l’imagerie des cartes de tarot.

Une critique acide du naturalisme matérialiste contre le romantisme idéaliste ?

Ainsi s’ouvre le roman : une discussion entre Durtal et des Hermies, amis partageant un avis pour le moins opposé. Durtal en remercierait presque le naturalisme d’avoir débarrassé la littérature de ce romantisme, la tête dans les nuages. Des Hermies, car tel est son nom tout au long du livre, pourrait prôner un idéalisme, une spiritualité loin de la chrétienté. L’œuvre pourrait se poursuivre de cette manière : philosophique, critique. Il n’en est rien car, rapidement, l’histoire prend une autre tournure, autour de la figure emblématique de Gilles de Rai, « tueur » du Moyen Âge. Durtal écrit sa biographie, incertain, car la figure en question est lointaine, impalpable :

Il ne reste donc qu’à se fabriquer sa vision, s’imaginer avec soi-même les créatures d’un autre temps, s’incarner en elles. (page 47)

9780140447675_l

Durtal et la poussière.

Durtal est célibataire, solitaire, avec son concierge félin (le père Râteau). Il passe son temps à écrire, s’écheveler même, sur la figure de Gilles de Rai. Il se demande comment ce personnage a pu passer du seigneur notoire du XVe siècle à ce tueur d’enfants amoureux d’alchimie. L’image pourrait être grossière mais il n’en est rien car Durtal entretient un rapport intimiste avec le passé :

Outre qu’elle [la poussière] a un goût de très ancien biscuit et une odeur fanée de très vieux livre, elle est le velours fluide des choses, la pluie fine mais sèche, qui anémie les teintes excessives et les tons bruts. Elle est aussi la pelure de l’abandon, le voile d’oubli. (page 53)

Durtal et des Hermies possèdent plus qu’une amitié en commun : ils ont coutume d’aller dîner chez cet étrange sonneur de cloches, Carhaix. Ils discutent de satanisme, l’air de rien. Durtal dans le même temps reçoit la lettre d’une étrange femme…

tumblr_mr6u8vgu6i1sb4urwo1_500
Site : The Palace of symbols. Peinture : Manuel Orazi, Messe Noire, 1903.

Un érotisme latent au goût de Diable.

Madame Chantelouve : voilà comment cette admiratrice se nomme. Outre le très grand mystère qui auréole la femme, une histoire se tisse dans le plus grand secret. Dans un recoin permis par l’épistolaire, les deux personnages se lient. La femme est sombre, bavarde, un peu sorcière, un peu instable. Rapidement, elle se révèle presque incube, avide de cet amant. Durtal est un personnage finalement déçu des relations consommées, et il retombe dans sa solitude :

Il n’y a que ces amours réelles et intangibles, ces amours faites de mélancolies éloignées et de regrets qui valent ! (page 188)

La scène de sabbat final a tout pour étonner. Si le Perceforest médiéval dépeint le premier sabbat en littérature, celui-là est mémorable. Orgiaque, dionysiaque, halluciné et hallucinatoire, il est une parenthèse au sein du monde réel. Les sabbats sont peu représentés en littérature, et celui-ci saurait confirmer l’avis d’un Jean Wier et de ses suivants : la sorcière ne serait qu’une folle pourvue d’illusions…

 

Là-Bas, Huysmans, éd. Flammarion, Paris, 1978.

Histoire de la formule magique.

magic_book_-776x415
Site : Net Net Hunter

Usage immémorial de la formule magique comme marque de pouvoir.

Voir un Voldemort proférer un « Avada Kedavra » peut sembler être le fruit de la grande inventivité de son auteure, mais au même titre que d’autres formules issues de notre culture, il apparaît qu’elle exhume un riche substrat historique. En effet, l’usage de la parole dans un but spirituel, ou magique, a toujours existé, et certaines formules immémoriales subsistent, abracadabra n’en étant que l’exemple le plus connu. Historiquement, l’usage des « formules » a pu être inclus dans des tentatives de classification des diverses magies. Le classement de Paracelse semble judicieux car la troisième des six magies définies concerne l’usage des formules[1] :

« La troisième [magie] enseigne la façon de former et de prononcer des paroles ou des caractères, c’est-à-dire des signes gravés, écrits ou dessinés[2], possédant un pouvoir qui permet d’effectuer avec des mots ce que le médecin accomplit avec des remèdes. C’est la magia caracterialis. »

1200px-John_William_Waterhouse_-_Magic_Circle
John William Waterhouse, The Circle, 1886.

Ne pas oublier que le Verbe était au commencement…

Cette définition peut nous aider à saisir dans un premier temps le poids du mot, et sa prétention à équivaloir la médecine. Évidemment, cette définition ne peut suffire, car elle occulte l’usage plus sombre de certaines formules, ou simplement, l’usage qu’en fait la religion, qui n’a pas vocation de soigner, mais de dresser un lien entre la Terre et le Ciel. On pourrait compléter d’ailleurs cette définition en rappelant l’importance du Verbe créateur dans la société occidentale judéo-chrétienne. Claude Lecouteux le résume parfaitement dans l’introduction de son ouvrage Charmes, conjurations[3] :

« Au commencement était le Verbe, et le Verbe était tout puissant, telle est la leçon des Anciens. (…) Ainsi sont nés les charmes, les conjurations et les bénédictions qui témoignent, à leur façon, de la croyance en la magie de la parole. Parler devient un acte lourd de sens, magique, surtout si l’on réussit à connaître et nommer l’être que l’on invoque, conjure, adjure ou exorcise et expulse. Nommer, c’est maîtriser, lever un coin du voile du mystère, obliger la créature ou la force citée à se plier à notre volonté car numen est nomen. »

Ce passage insiste davantage sur le poids du mot dans une culture imprégnée de religion judéo-chrétienne, et amène un nouvel axe dans le champ des formules. La formule magique fut beaucoup étudiée par Claude Lecouteux et nous ne saurions prétendre à refaire son travail. Il conviendra simplement de compléter cette esquisse de définition par un élément plus général, à savoir la performativité du langage. Pour résumer ce qu’en dit Austin[4], nous pourrions dire que cette parole sert à tout sauf à informer[5]. Austin établit la nature d’un acte performatif selon ces trois conditions : il ne décrit ni ne rapporte rien, n’est ni vrai ni faux, et dire la phrase équivaut à agir. Jeanne Favret-Saada[6] le rejoint dans ses études sur la sorcellerie en ce point :

« la sorcellerie, c’est de la parole, mais une parole qui est pouvoir et non savoir ou information. Parler en sorcellerie, ce n’est jamais pour informer. »

old-world-witchcraft-ritual-candles-banishing-spell-orig_2_orig
Site : Old World Witchcraft. Peut-on considérer la formule seulement à l’oral ?

Difficile classement de la formule magique.

En somme, nous aurons vu qu’il est délicat préliminairement de définir la formule magique sans en exclure des aspects, mais dans tous les cas, elle révèle un usage particulier de la parole, au-delà d’un sens simple, ou strict. Les termes posent parfois problème et les limites sont troubles lorsqu’il s’agit de les tracer : sortilège ? malédiction ? bénédiction ? Claude Lecouteux dans son ouvrage Charmes, conjurations… propose une définition relativement complète de l’incantation :

« paroles magiques, souvent inintelligibles, de malédiction ou de bénédiction, provoquant l’enchantement ou l’intervention de puissances surnaturelles. (…) On incante aussi bien sur des objets que sur des personnes, et l’incantation peut être murmurée ou chantée. [7]»

Les usages sont bien divers et une définition claire serait bien en peine de réconcilier tous les domaines que la formule occupe. Dans tous les cas, elle figure comme usage particulier de la parole, réservé peut-être à quelques personnes. Ainsi, la formule magique est-elle l’art de savoir « bien » parler ?

giphy
Site : Giphy. Image humoristique peut-être mais qui rappelle le pouvoir et l’ascendance contenus dans la pratique de la formule magique.

Des formules magiques entre religion et folklore.

Une première définition de la formule magique aura été judicieusement reliée à l’usage de passages de la Bible. En effet, dans l’oraison biblique en elle-même, nous retrouverons un poids singulier du mot, puisqu’il est sacré, et proféré par des personnes précises. Cependant, il arrive que les usages se recoupent et que l’on cherche à utiliser des fragments bibliques pour des applications particulières[10]. L’usage normal de ces fragments – la prière, la récitation surtout – est détourné au profit d’un autre usage, plus proche de la vie quotidienne. De ce fait, au sein de l’Église même parfois, des fragments de la Bible sont utilisés à des fins que l’on pourrait qualifier de magiques. L’article « Incantation » à la page 244 du Dictionnaire historique de la magie[11] le résume parfaitement, puisqu’il reconnaît le caractère opératoire de la magie, indistinctement de l’Église. Saint Augustin a pu la condamner, mais bien souvent, les moines, par exemple, gravaient des tablettes avec des formules. Les patenôtres, les abréviations sacrées[12], les exorcismes sont autant d’espaces de développement de cet usage de « formules ».  Par exemple, pour alléger les douleurs de la parturiente, depuis le XIIIe siècle, l’on a pu citer le psaume 136.7, et il peut être évidemment vu comme une formule[13], puisque le prononcer seulement réduirait la douleur :

« De viro, vir, virgo de virgine. Vicit leo de tribu Juda, radix David. Maria peperit Christum, Elisabeth sterilis Johannens Baptistam. Admirate, infans, per patrem, etc. sive sis masculus an femina, ut exeas de un lua ista. Exinanite. Exinanite. »

Nous pouvons voir que le poids du mot se suffit à lui-même parce qu’il est déjà posé comme sacré, depuis sa nature même. L’usage peut être perçu comme magique, puisqu’il est détourné de sa simple application morale, spirituelle : ici, le psaume 136.7 traitant d’accouchement, est appliqué dans la réalité de la parturiente, afin d’apaiser sa douleur. Ici, la formule est un espace où « bien » parler est de rigueur, puisque l’on parle le langage biblique. Aucun geste, ni aucune condition particulière ne sont requis puisque le verbe y est sacré de nature. Les formules ne relèvent ici d’aucune altération dans le temps puisqu’elles sont des extraits directement tirés du texte saint. Cependant, le texte saint peut subir des altérations, au même titre que toutes les langues canoniques – latin, hébreu, grec.

2010_02190072
Site : Sarah Anne Lawless. « Candle Spell »

Déformation du latin de l’Église.

Si nous respectons la distinction de Claude Lecouteux[14], nous distinguons les usages purs du verbe biblique des déformations des langues canoniques, même si les deux catégories s’interpénètrent. Nous rappellerons cet extrait de Magie et Littérature[15] au sujet du latin :

« Le latin, langue de l’Église, est souvent employé, sous une forme plus ou moins altérée, pour « sacraliser » la formule, pour lui conférer une vertu mystérieuse qui procède de celle de la messe et des sacrements. »

Le latin, au même titre que l’hébreu ou le grec, ne sont plus importants en tant que langues, mais sont alors reliés à un imaginaire sacré, probablement à partir d’époques qui ne comprenaient déjà plus ces langues canoniques. Les phrases, parce qu’elles sont en latin, même déformé, dans le cadre d’une norme linguistique s’en éloignant, ont un aspect mystérieux et puissant : il justifie alors sa place dans un bon nombre de formules magiques.

les_secrets_des_secrets_talking_skull web
Site : The Priaulx Library. « Le secret des secrets »

Exemple d’Hocus Pocus.

C’est ainsi que l’exemple d’Hocus Pocus paraît pertinent[16]. La formule biblique Hoc est corpus meus (« ceci est mon corps ») est vite concentrée, perdant tout son sens originel. À force d’usages probablement éloignés du contexte religieux, la formule se concentre progressivement sous un seul tenant : « hocus pocus ». En danois, suédois, et norvégien, l’expression se lexicalise et se fige en sa forme concentrée, devenant alors curieusement synonyme encore aujourd’hui de « tour de passe-passe ». L’histoire de cette formule est singulière, mais beaucoup d’autres phrases bibliques ont subi le même sort, et le sens à l’arrivée est parfois inexplicable. Ici, la question n’est pas tant de savoir « bien » parler que de travailler l’autonomie et la réappropriation vis-à-vis des langues canoniques, nécessairement moins proches du peuple au fil des siècles.  Il est curieux aujourd’hui d’observer une conservation de certaines de ces formules de « mauvais latin ». « Hocus pocus », par exemple, a pu être pendant longtemps utilisé dans divers spectacles de magie illusionniste, et concurrencer le traditionnel « Abracadabra ». Le sens de certaines expressions figées à l’arrivée parfois est bien loin du sens originel, mais il convient d’observer que ces formules sont souvent conservées davantage pour leur forme, moins pour leur sens. Le latin, sans doute plus que le grec ou l’hébreu, est alors un terrain de créativité, et il est déformé au profit de sonorités impressionnantes, incompréhensibles, au nom de l’apparence de la formule. Cette créativité amène un troisième type de formules, lui aussi pouvant recouper les deux autres : les inventions pures.

Magic-spells
Site : Ancient Origins.

Les « inventions pures ».

Ces « cacographies »[17] forment sans doute la catégorie la plus vaste, et la plus mémorable des formules magiques. Effectivement, dans notre imaginaire encore, la formule magique évoque des psalmodies incompréhensibles et redoutables. Cet imaginaire a une histoire, et il résulte précisément d’un usage des mots au-delà de leur signification, mais au profit de leurs sonorités. Le développement de ce point de l’étude sera majoritairement formé d’exemples curieux, car ils révèlent eux-mêmes ce que sont ces « cacographies ». Il s’agit de créations totales au service de paronomases, jeux de sonorités, loin du sémantisme des mots.

Abracadabra.

Nous pourrions citer la très célèbre « Abracadabra », formule déjà magique au deuxième siècle avant notre ère[18]. On suspecte une origine de cette formule en hébreu « Ha brakha dabra » (« la bénédiction a parlé »), mais cette formule est épineuse à étudier et beaucoup de théories restent encore en suspens. En réalité, tout comme son origine, son usage est trouble et bien polyvalent. La formule se suffit. Elle fut utilisée dans plusieurs aires géographiques du monde[19], et pour une très grande variété d’usages, jusqu’à la peste de Londres en 1665-1666. D’autres formules sont tout aussi curieuses, et disposent d’un jeu de paronomases similaire, laissant à penser qu’elles sont importantes dans leur aspect, et non leur sémantisme. Il convient de rappeler aussi que toutes les formules n’ont pas d’origine traçable, et qu’il manque des données aux chercheurs pour les dater, les localiser.

Abracadabra_triangle_(cropped)
Site : Wiktionary.

Paronomases : jeu sur des sonorités similaires et répétées.

À la page 164 du Livre des Guérisons[20], nous trouvons ce fragment contre la sciatique : « prononcez trois fois les mots suivants : sista, pista, rista, scista ». Ici, il s’agit de « bien » parler, d’avoir les mots justes pour combattre les maux physiques. Les indications sont minces sur le contexte, comme si les mots suffisaient en soi. La paronomase est l’une des caractéristiques les plus répandues parmi ces formules cacographiques, et l’on ne saurait d’ailleurs imaginer une formule qui ne rime pas. Comme le dit Claude Lecouteux à la page 26 de son ouvrage Le livre des grimoires, le mot, le son, devient le corps même de la  puissance, non plus le sémantisme. Il parle d’une « véritable magie des mots et du verbe »[21]. Le Dictionnaire des formules[22] regorge d’exemples de cacographies, et nous n’en avons sélectionné que certaines. L’allitération est aussi souvent mise en avant, comme dans cette formule, prémunissant la personne concernée de tous types de fistules, par sa grande variété d’allitérations : « festelle festela festelle festelle festelli festelli festello festella festellum »[23]. Le jeu sur les sonorités est évident, et la répétition avec variations semble être une condition pour la parole magique, presque sous le mode de la transe. La culture roumaine, par exemple, regorge de ces cacographies, car elle résulte d’une forte culture de la sorcellerie et des formules. Nous pouvons citer un exemple contre la morsure de serpent. Il convient d’écrire l’incantation suivante sur un verre, qu’on lave avec du vin et de l’eau, mélange qui sera ensuite bu par le malade : « panca pasca cacarat poca poi tocosora panca paca caca panca rata »[24]. Les paronomases sont nombreuses et donnent presque à sourire d’autant de créativité : le verbe y est vivant, cadencé, répété avec des variations presque musicales. Cependant, nous n’occultons en rien le sérieux que peuvent revêtir ces formules.

"Eye of toad, ear of bat and that horrible lumpy bit in the middle of a Pot Noodle."
Site : Cartoonstock.

Sator Arepo…

L’une des formules les plus intéressantes est sans doute le fameux carré magique rempli d’un palindrome[25] :

SATOR

AREPO

TENET

OPERA

ROTAS

Pouvant retrouver ce palindrome, dans le même temps carré magique, sur une porte de Grenoble, il apparaît intéressant d’observer son histoire. On atteste ce palindrome dès 70 avant notre ère à Pompéi, et l’on ignore ce qu’il signifie, hormis la croix centrale qu’il dessine (TENET / TENET). Cette formule a joui d’une large variété d’usages, avec une préférence pour se prémunir contre les voleurs, en l’inscrivant sur la porte du propriétaire. Cependant, elle a pu servir contre la colique, ou pour garantir un bon accouchement. Polyfonctionnalité, donc.

-carre-SATOR-02
Site : Château féodal et ruine médiévale.

Un art de bien parler ?

La formule magique suggère une certaine efficacité de la parole. Pour ce faire, la plupart du temps, des contraintes extérieures viennent renforcer ses effets. Il peut s’agir d’un moment, un endroit, une personne en particulier. Cependant, il ne faudrait pas exclure certaines formules polyvalentes, répandues, et adaptables par tous, pour tout. Le cadre énonciatif de cet art du « bien » parler est lui-même important. Certaines personnes seraient autorisées à prononcer ces paroles. Concernant le domaine religieux, les figures sont bien définies, et appartiennent souvent à l’ordre ecclésiastique. Le fait de prononcer la formule confère un statut spécial à la personne oratrice. Il y a un enjeu social évident : celui qui connaît les mots est redoutable, car il dispose d’une connaissance de normes, et des usages de ces paroles. Les travaux sociologiques de Jeanne-Favret Saada depuis les années 1970 portent parfaitement cet enjeu social de la personne autorisée à prononcer la formule.

41JMLKsyfHL._SX210_
Site : Babelio.

Jeanne-Favret Saada et ses travaux sur la sorcellerie dans le Bocage.

Si Lecouteux parle volontiers d’art du « cryptage »[28], Jeanne Favret-Saada s’attarde davantage sur la posture sociale de ces personnes. Elle a longuement étudié l’importance du mot simple, du sort jeté ou de la malédiction dans son intriguant ouvrage Les mots, la mort, les sorts[29]. Elle s’immerge alors, au cours des années 1970, dans la campagne française, à la recherche de « gens de pouvoir », rien qu’avec leurs mots. Elle observe leur statut social particulier, souvent en marge, mais aussi hiérarchiquement vécu comme supérieur :

« Car c’est une parole (et seulement une parole) qui noue et dénoue le sort, et quiconque se met en position de la dire est redoutable »[30].

Toutefois, nous devrions apporter une nuance de taille : cet art de savoir « bien » parler n’est pas tant réservé à des personnes particulières qu’à un usage particulier des mots. Effectivement, que dire lorsque n’importe qui est amené à se soigner seul un blocage de sciatique à l’aide de quelques mots ? Nous aurions pu essentiellement reconnaître un usage des mots réservé à quelques-uns, mais les normes sont souvent souples, et des ouvrages communs tels que le Petit Albert ont pu défier ce monopole.

1840e0d34642c3f32c1d223a604eb64c--book-of-shadows-divider
Site : Pinterest.

Importance du cadre autour de la formule.

Le cadre spatio-temporel, et matériel, souvent, rend les mots magiques. En effet, qui n’a jamais eu dans son imaginaire l’image d’une formule entourée de rituels hasardeux ? Certaines contraintes, ou normes à respecter, pour appliquer telle formule semblent parfois irréalistes. Nous pouvons cependant repérer certaines constantes, construites autour d’images culturelles ou sociales, telles que certains jours de la semaine plus favorables que d’autres, ou bien un objet symbolique. Les quelques grimoires réels et historiquement attestés qui ont pu être retrouvés en regorgent. Nous pourrions citer ce rituel contre le mal caduc, tiré du Grand Albert, grimoire fameux et particulièrement répandu il y a quelques siècles :

« Vous ferez un anneau de pur argent, dans le chaton duquel vous enchâsserez un morceau de corne de pied d’élan. Puis vous choisirez un lundi de printemps auquel la Lune sera en aspect bénin ou en conjonction avec Jupiter ou Vénus, et à l’heure favorable de la constellation, vous graverez en dedans de l’anneau ce qui suit : « + Dabi + Habi + Haber + Habr + », puis l’ayant parfumé trois fois avec le parfum du lundi, soyez assuré qu’en le portant habituellement au doigt du milieu de la main, il garantira du mal.

Souvent, les formules seront rédigées sur un papier, porté à même la peau[33], ou bien gravées, écrites avec un des fluides du corps. Le mot est important en lui-même, et son écriture lui donne la matérialité requise. La formule magique ici résulterait d’un art de « bien » savoir écrire. Cependant, d’autres usages recommandent davantage la prononciation, comme si le mot, immatériel de nature, pouvait mieux correspondre à la magie, au même titre invisible. Les deux plans se recouperaient.

gipohy
Site : Giphy. Scène d’Harry Potter qui révèle bien cette problématique du « savoir bien parler ».

Le mot seul est vibration.

Cet usage nu du mot, vécu comme vibration magique touchant aux plans les plus subtils, est perceptible, par exemple, dans l’usage du mantra[34]. Ce sont des formules répétées pour soi, jusqu’à avoir un effet, tout à fait au même titre que n’importe quelle formule magique. L’Atharvaveda, par exemple, est un ouvrage fameux dans cette lignée, et il est présenté comme un recueil de formules magiques pour se prémunir de tel ou tel mal. Nous reprendrons la définition du mantra, à la page 451 de cet article, pour saisir le poids du mot seul :

« formules stéréotypées qui associent des mots ou des phrases à des syllabes sans aucun sens et qui, si elles sont énoncées correctement […], ont une efficacité surnaturelle »[35].

Le monde sous le prisme de nombreuses croyances indiennes ne fut-il pas d’ailleurs créé par le simple mot Om̐[36]? L’usage serait à déterminer entre l’écrit, donnant une tangibilité magique certaine à la formule, ou l’oral, aussi invisible que la magie. Il y aurait donc une « bonne » manière de dire les « bons » mots, sans doute pas selon une prosodie particulière, mais peut-être en se concentrant sur l’intention. Le mot ne serait finalement qu’un intermédiaire entre deux forces : l’intention, et le résultat.

Oum.svg
Site : Wikipédia.

Éléments conclusifs : imaginaire de la formule magique de nos jours.

La formule magique est assurément un art de « savoir bien parler », car elle condense un savoir transmis, un usage connu et conscient des mots, délivrés de la coquille de leur sémantisme pur. Elle joue des langues canoniques, mais montre aussi le rôle de la forme nue des mots : paronomases, rimes, sonorités spéciales, qui sont autant de manières de vivre le mot dans toute sa matérialité. La formule magique confère aussi un statut important à la personne qui la manipule, car cette personne « connaît » les mots, leur pouvoir. Celui qui détient les mots détient le pouvoir. Il y aurait en définitive un sens caché à toutes ces « cacographies », et pourquoi pas celui de l’adéquation parfaite avec leur essence. Il y a dans cette manière d’utiliser le langage un aspect performatif, car on n’utilise ces mots ni pour informer, ni pour raconter.

witches-2
Site : Breitbart. De l’usage de la formule et du sort dans des contextes très actuels.

De nos jours : des formules incompréhensibles.

Ces zones floues continuent encore d’entourer l’imaginaire de la formule magique, et l’on ne saurait que trop relier notre étude à quelques œuvres modernes. Les tomes d’Harry Potter ne se dispensent pas de reformuler du latin, et cela montre que l’imaginaire de la formule est toujours fait de latin « déformé ». Leur aspect aujourd’hui est sans doute davantage mystérieux, puisque le latin est presque rendu inexistant, donc incompréhensible. Au même titre, l’imaginaire de la rime est tout à fait prégnant, et nous ne nous froisserons pas de voir des séries comme Charmed faire prononcer à ses sorcières des formules magiques faites de rimes[37]. Certains auteurs auront plutôt fait le choix de conserver l’imaginaire de la formule en tant que verbe mystérieux, voire opaque à la compréhension. Par exemple, H. P. Lovecraft a créé de toutes pièces au début du XXe siècle une quantité importante de formules magiques, qu’il fait proférer par les personnages de ses nouvelles horrifiques. La formule prononcée, même incompréhensible, suscite alors une terreur glacée, et c’est dans ce cadre que s’insère la fameuse invocation du monstre Cthulhu : « Ph’nglui mglw’nafh Cthulhu R’lyeh wgah’nagl fhtagn ». Il est évident que toutes les formules lovecraftiennes nous sont imprononçables. Néanmoins, leur intérêt réside dans les récits, où les personnages sont conscients du poids terrible des mots et de ce qu’ils provoquent, car, en effet, la formule n’est après tout qu’une parole voulant produire un effet.

witchcraftstopdivorce-1
Site : Magic Love Spells.


Notes :

[1] Classement reporté par Claude Lecouteux dans : LECOUTEUX, C., (2008). Le livre des grimoires. Paris : Imago. Page 8 (dans l’introduction).

[2] .. et prononcés !

[3] LECOUTEUX, C., (1996). Charmes, conjurations et bénédictions : Lexique et formules. Paris : Honoré Champion. Page 7, dans l’introduction.

[4] AUSTIN, J-L. (1970) Quand dire c’est faire. Paris : SEUIL.

[5] Op.cit. page 25 : « Les énonciations performatives (…) ne sont donc pas des affirmations vraies ou fausses (…), ni des non-sens, mais des énonciations visant à faire quelque-chose. »

[6] FAVRET-SAADA, J., (1977). Les mots, la mort, les sorts. Paris : Gallimard. Ici, je cite la page 26.

[7] LECOUTEUX, C., (1996). Charmes, conjurations et bénédictions : Lexique et formules. Paris : Honoré Champion. Page 71.

[8] LECOUTEUX, C., (2014). Dictionnaire des formules magiques. Paris : Imago. pp 7-8.

[9] Cahiers de l’Hermétisme, Magie et Littérature (colloque de Bordeaux, 1989), Albin Michel. À la page 150, l’auteur tente de définir différentes fonctions, pouvant distinguer les formules entre elles : guérison, protection, recherche de réussite, obtention du savoir, faire du mal.

[10] Je pense aux propos de Claude Lévi-Strauss que reporte Claude Lecouteux au sujet des limites ténues et troubles entre magie et religion : « Il n’y  a pas plus de religion sans magie, que de magie qui ne contienne au moins un grain de religion. » Claude Lévi-Strass, La pensée sauvage, Paris, PLON, 1962, p.293. In : LECOUTEUX, C., (2016). Le livre des guérisons et des protections magiques. Paris : Imago

[11] Dictionnaire historique de la magie et des sciences occultes, Le livre de poche, La pochotèque (2006). Librairie Générale Française. Page 244, article « Incantation ».

[12] L’une des plus connues est sans doute « V.R.S », à savoir Vade Retro Satanas.

[13] LECOUTEUX, C., (2014). Dictionnaire des formules magiques. Paris : Imago. Page 40.

[14] Dans LECOUTEUX, C., (2014). Dictionnaire des formules magiques. Paris : Imago. page 15, il distingue des faits de langue, et sépare la liturgie chrétienne et ses fragments bibliques des « variantes » des langues canoniques, parfois reprenant… des passages de la Bible !

[15] Cahiers de l’Hermétisme, Magie et Littérature (colloque de Bordeaux, 1989), Albin Michel. Page 152.

[16] Je me base sur l’analyse faite dans LECOUTEUX, C., (1996). Charmes, conjurations et bénédictions : Lexique et formules. Paris : Honoré Champion. Page 68.

[17] C’est un terme très judicieux de Claude Lecouteux dans : (2014). Dictionnaire des formules magiques. Paris : Imago. Page 17.

[18] Op.cit. Pages 32-34. Je me base sur cette étude en en relayant les traits principaux.

[19] En Colombie,  il existe une formule similaire : « Brac Cabrac Cabra Cadabrac Cabracam ».

[20] LECOUTEUX, C., (2016). Le livre des guérisons et des protections magiques. Paris : Imago. Page 164.

[21] LECOUTEUX, C., (2008). Le livre des grimoires. Paris : Imago. Page 26.

[22] Op.cit.

[23] Op.cit. Page 141.

[24] Op.cit. Page 252. (Manuscrit roumain BAR 4743 folio 184 v° pp 340.)

[25] Op.cit. Pages 280-285.

[26] NABERT, N., Institut catholique de Paris. Faculté des lettres, Ed. scientifique (1996). Le mal et le diable : leurs figures à la fin du Moyen âge. Article de BOUDET, J-P. « La chasse aux sorcières », p.37. Coll. Cultures & Christianisme – 4 (dir. Ledure, Y.). Paris : Beauchesne. Page 39.

[27] SERVIER, J. (1993) La magie. Paris : PUF (coll. Que sais-je ?). Page 34.

[28] LECOUTEUX, C., (2008). Le livre des grimoires. Paris : Imago. Page 25, lorsqu’il traite de l’importance du secret en magie : « seuls ceux qui savaient lire pouvaient utiliser les charmes et conjurations ». Voici bien un curieux paradoxe : les sorciers sont-ils ceux qui s’affranchissent de lecture, parfois par la force des choses quand ils sont analphabètes, ou sont-ils ceux qui savent lire et user de ces normes ?

[29] FAVRET-SAADA, J., (1977). Les mots, la mort, les sorts. Paris : Gallimard.

[30] Op. Cit. Page 26.

[31] SAINT ALBERT LE GRAND (réédité en 2013). Le Grand et le Petit Albert : le classique de la magie naturelle et cabalistique. Paris : Archipoche. Page 385.  Cet ouvrage regorge d’exemples et nous n’en avons cité qu’un seul.

[32] LECOUTEUX, C., (2014). Dictionnaire des formules magiques. Paris : Imago. Page 140.

[34] Dictionnaire historique de la magie et des sciences occultes, Le livre de poche, La pochotèque (2006). Librairie Générale Française. Pages 448-451, article « Mantras ». Je résume l’idée de l’article.

[35] Op.cit.

[36] https://fr.wikipedia.org/wiki/Om%CC%90 : la page ci-joint indique que ce terme est perçu comme le premier mantra jamais prononcé et que ce mot a des vertus dites surnaturelles. Comme le mentionne l’article : « ce son serait la somme et la substance du son de l’Univers ».

[37] La page http://charmed.wikia.com/wiki/List_of_Spells regorge d’exemples, et nous pourrions citer le suivant, pour rappeler une sorcière défunte :

Power of the witches rise,
Course unseen across the skies.
Come to us who call you near,
Come to us and settle here.
Blood to blood, I summon thee,
Blood to blood, return to me.

Histoire du Premier Mai.

640px-John_Collier_-_Queen_Guinevere's_Maying
John Collier, Queen Guinevere’s Maying, 1900.

Une nuit pour vivre l’harmonie ?

Pour beaucoup de personnes, l’idéal d’une vie humaine serait d’être en harmonie avec les rythmes de la nature, ses saisons ; autant dans le domaine physique que mental. Dans l’époque qui est la nôtre, cet idéal est plus que jamais perceptible, véhiculé sans nul doute par des préoccupations écologiques montantes. Cette conception idéale a pris au fil des siècles des visages différents et s’est développée dans divers domaines, et parfois même de manière inconsciente, les hommes ont adopté un mode de vie harmonieux avec le monde, en perpétuant certaines coutumes calendaires ou en l’exaltant en littérature. L’histoire de l’humanité, depuis les Celtes particulièrement, regorge de coutumes en harmonie avec une phase calendaire bien précise : le printemps. Elle est une saison particulière, marquée par une idée générale de renouveau, de fraîcheur et de verdure. Davantage mise en avant que les autres saisons, on la célèbre pour son imaginaire également très marqué autour de l’amour. Nous aurons l’occasion de se faire croiser coutumes et littérature, dans la perspective du mois singulier qu’est le mois de mai, domaine privilégié de féérie et de fertilité notamment.

beltane-maypole
Site : A Year and a Day. Exemple d’un mât de mai.

Héritage celtique de Beltane et sainte Walpurga.

Le poids des saisons, et du culte qui leur a été attribué, était conséquent chez les Celtes, et l’on ne pouvait imaginer le déroulé d’une année sans en célébrer les grands passages. Les solstices, les équinoxes faisaient partie de ces célébrations, au même titre que les grandes lunaisons et les étapes majeures de la vie humaine. L’héritage celtique est marqué par une vision particulière de l’année : vécue comme cyclique, elle est avant tout séparée en deux grandes parties distinctes. La première partie débute au Samhuinn, le 31 octobre, et se poursuit jusqu’à Belteine, le Premier Mai : il s’agit de la partie dite « sombre » de l’année. Son versant opposé commence à Belteine pour se terminer au Samhuinn : le mois de mai figure déjà comme un mois d’ouverture vers autre chose ; une moitié « lumineuse ». L’année des Celtes est évidemment découpée en parties plus subtiles, mais le caractère largement binaire de ce découpage est évident. Comme le mentionne l’ouvrage de Guyonvarc’h sur les fêtes celtiques à la page 110 :

« La fête du Premier Mai, quelle qu’en soit la dénomination, est une fête de changement de rythme de vie »[1].

Le premier mai est effectivement une date clef dans beaucoup de cultures, depuis les Celtes, mais plus largement en Europe. En effet, sous l’influence un peu plus appuyée du christianisme, du côté allemand, la nuit du premier mai a pu être fêtée en l’honneur de sainte Walpurga[2] : le nom sera récupéré et la fameuse nuit du 30 avril jusqu’au premier mai sera baptisée la nuit de Walpurgis, avec tous les échos culturels qu’elle a pu avoir postérieurement.

File written by Adobe Photoshop¨ 4.0
source : hemtrevligt.se. Probablement un tissage représentant la sainte.

Une nuit de féérie et de sorcellerie.

Cette nuit, pour ne pas dire la journée entière du premier mai dès l’aube, est réellement caractérisée par une atmosphère particulière. Féerie, sorcellerie… Ce que l’on a pu en raconter diffère, mais l’idée d’ouverture sur un autre monde est prégnante. La nuit de Walpurgis bénéficie encore d’un fort écho culturel dans la mesure où notre imaginaire semble toujours tissé de sorcières au sabbat et de fées de sortie. Il est intéressant de voir que l’association positive de la sorcellerie et de la nuit de Walpurgis n’a pas toujours été positive : en effet, au contraire, on a pu historiquement définir cette nuit-là comme un moment idéal de lutte contre la sorcière[3]. Les feux, traditionnels pour ce jour, sont caractéristiques[4], et ont été alternativement dressés pour combattre, ou exalter la sorcellerie. Cette inconsciente association de la nuit du premier mai avec l’émergence d’êtres surnaturels, ou avec l’ouverture sur un autre monde, est difficile à retracer, dans la mesure où de  nombreuses cultures se croisent.

Walpurgisnacht2
source : Blog d’Elisandre – Œuvre au noir. Une représentation « classique » de l’imaginaire de la nuit de Walpurgis.

Perméabilité des mondes.

Néanmoins, il apparaît que la culture celtique a vécu ce passage d’une moitié à l’autre de l’année selon une plus grande perméabilité aussi des mondes entre eux. Effectivement, autant au Samhuinn qu’à Belteine, de nombreux historiens et coutumes relatent la croyance suivante : le voile entre les mondes allant en s’amoindrissant, les passages clefs de l’année en sont des portes idéales. Autant les fées que les revenants seraient alors à même de revenir habiter le monde des humains pour une nuit. Le lien entre la nuit du premier mai est vite tissé avec le monde des fées, davantage susceptibles de revenir : il s’agit d’ailleurs de la raison pour laquelle la rosée du premier mai est dite magique, puisque les fées y auront apposé leur présence. Cet imaginaire de la rosée à l’aube du premier de mai est issu de réelles coutumes ancestrales, plutôt celtiques ; lesquelles consistaient par exemple, dès l’aube, à arpenter de grandes plaines, un tissu imbibé à une corde traînant au sol, afin de récolter la précieuse rosée[5]. Dans tous les cas, ce matin de mai constituerait non pas un début de printemps tel que nous l’entendons strictement aujourd’hui[6], mais plus largement, le début d’une moitié lumineuse de l’année, marquée à l’orée par une célébration de l’amour et du renouveau de la nature, dans une certaine allégresse.

9b5fc2031d5f8d5039e206db89ed60ae
Joseph Tomanek, Nymphs dancing to Pan’s flute, 1920.

Le temps des dictons populaires et de l’agriculture.

Le mois de mai semble toujours avoir gardé une place de préférence dans l’âme populaire, qui s’en ressent au niveau des dictons par exemple ou dans le monde agricole. En effet, les dictons, véritables fragments du peuple, illustrent assez bien les idées préconçues que l’on a pu garder au sujet de mai. Ainsi, deux thèmes se dégagent des différents dictons au sujet du mois de mai : l’amour et l’agriculture. En effet, si le mois de mai a toujours été conçu comme une période de fertilité, elle l’est dans différents domaines : humain comme plus généralement naturel.

L’amour.

L’amour, principale considération lors de cette période, est vécu sous une relative ambiguïté : si le cadre pourrait laisser songer à la formation de nouveaux couples, comme nous le verrons avec certains rites, le mariage, en revanche, est déconseillé, au point d’être symbole de malheur. Le dicton suivant l’illustre parfaitement : « Si comme le peuple dit vray / La mauvaise s’epouse en may »[7]. Effectivement, si nous nous mettons à considérer cette période de l’année comme propice à l’action des fées, au sein de l’imaginaire, il ne s’agirait pas de se marier par mégarde à une des leurs[8]… La littérature médiévale regorge d’ailleurs de mariages entre fées et humains, à la lisière toujours de la félicité totale et de la ruine. L’usage recommanderait donc, à travers les dictons qui persistent, de ne pas outrepasser de simples plaisances amoureuses durant cette période. La fertilité est une des idées principales du mois de mai, et forge donc une solide figure de l’harmonie, si l’on respecte ce principe à ce moment donné de l’année. Alors, à travers quelques dictons, il apparaît que la préoccupation de l’harmonie est centrale : effectivement, la période est propice à la floraison, puisque « Mai ne va jamais sans fleurs »[9]. Il y aurait donc un moment particulier pour la floraison, et si la nature devait déroger à cette harmonie prédite, le mois de mai serait vécu sous le mode du trouble (notez précédemment l’adverbe jamais) : « Mai fleuri, an réjoui »[10].

Beltane
Julia Helen Jeffrey, Beltane. Carte VI « Les amoureux » dans le tarot qu’elle a réalisé.

Un mois des fleurs et de l’agriculture.

Il semble qu’il s’agit véritablement de ce que l’on pourrait appeler un « mois des fleurs »[11], et l’appellation est de rigueur lorsque l’on observe l’histoire des noms en botanique. Si le mois de mai est un « mois des fleurs » en général, certaines fleurs, plus que d’autres, sont davantage mises en avant, au point d’en porter partiellement le nom. Le surnom de l’aubépine n’est-il pas d’ailleurs « le bois de mai » [12]? L’étude particulière de l’association de l’aubépine à la féerie serait sans doute trop laborieuse, car un parallèle inédit et culturel est établi entre les deux. Nous rappellerons aussi l’emblématique muguet, encore ramassé le premier de mai[13]. Une partie de la botanique florale, nous l’aurons vue, est liée au mois de mai, mais plus généralement, l’agriculture s’y penche. Effectivement,  l’association entre le mois de mai et le travail n’est pas récente, et la Fête du Travail lors du premier jour de ce mois n’a rien d’innovant. Comme le dit Jean Markale dans son ouvrage sur les Celtes[14] : déjà en Irlande, Beltaine était l’occasion de fêter le dieu Bel, l’été, le feu. On marquait le début de la sortie des troupeaux avec la reprise du travail aux champs. Les pâturages étaient à l’honneur et l’activité reprenait à l’extérieur.

belenos
source : 13 moons. Sculpture de plaque représentant le dieu solaire Bel ou Belenos.

Des échos dans le Moyen Âge français.

Un large nombre de coutumes ancestrales, aux origines parfois troubles, se retrouvent par exemple au Moyen Âge. Période charnière entre un passé païen subsistant sporadiquement et une chrétienté qui affirme progressivement son influence, il conserve des traces de rites plutôt anciens. Le lien aux fleurs est évident, tout comme l’est, nous l’aurons bien vu, celui avec la fertilité, voire à l’amour. Tout d’abord, lors du passage précédent, il a été vu que les fleurs ont un poids majeur dans l’image que l’on se fait du mois de mai. Alors, de nombreuses activités ou festivités y sont liées.

jeu_couverture
source : Sisyphe. Une des couvertures pour le Jeu de la feuillée, Adam de la Halle.

Le jeu de la feuillée et Lancelot.

Ainsi, nous pouvons penser à la fabrication méthodique de couronnes de fleurs, ou d’habillement végétal[15] ; en littérature médiévale on peut retrouver le Jeu de la feuillée[16]. Par exemple, dans l’œuvre éponyme, Lancelot porte dans le livre VII une couronne de fleurs, cette fois-ci au mois d’août. Néanmoins, comme le rappelle Philippe Walter dans La mémoire du temps, l’imaginaire associé à mai fluctue au niveau des dates, et alors, beaucoup de rites ont pu être étendus d’avril à la Saint-Jean (21 juin, Litha pour les païens) au moins. En reprenant le propre relevé de Philippe Walter, nous pouvons également de nouveau citer un fragment de Lancelot (tome 2) :

« Une demoisele tote chenue qui chevauchoit molt cointement et estoit tote deslie, ses treces par ses espaules comme pucele et avoit en son chief I chapel de roses kar s’estoit encor la saint Jehan ».

Les fleurs, et plus généralement la végétation verdoyante, sont des attributs clairement présents au mois de mai, sans doute résumant dans l’imaginaire l’essence même du printemps, le frappant en son plein milieu[17].

ca51a1155402e9e822bb971d6446ceea
source : Pinterest. Représentation médiévale de la Fête du Feuillu. Dans le Livre d’Heures de Charles d’Angoulême (1490).

Fertilité et esmayage.

La fertilité au même titre constitue une trame majeure dans les idées associées au mois de mai. En effet, la sexualité apparaît sous de nombreux traits, et les jeux amoureux, plus ou moins explicites, sont de mise. En se basant sur l’astrologie, conjointe à l’imaginaire lié à chaque signe, le mois de mai est frappé par l’influence du Taureau, animal lié à la sexualité et la fertilité par excellence[18]. Plus modestement, des jeux amoureux ont pu avoir lieu, notamment regroupés autour de la pratique de l’esmayage. Dans ce temps de l’année tout auréolé de courtoisie, des hommes, de préférence jeunes, allaient récolter en forêt des « mais »[19] (branchages associés aux Rameaux chez Ovide dans Les Fastes). Selon l’arbre choisi, l’esmayeur signifiait une chose ou l’autre pour son esmayée. Ainsi, le mois de mai était déjà caractérisé par le poids de la jeunesse. L’arbre était replanté devant la demeure de la femme aimée, et elle devait en décoder la signification. Les jeux amoureux[20] se construisaient visiblement conjointement au propre débordement vital de la nature à ce moment-là. Les amours légères sont favorisées dans ce jour de liberté et de jeunesse : on peut alors élire un autre homme que son mari pour le temps d’un jour[21].

marge-jeanne-de-france
source : Raconte-moi l’Histoire. Marge des Heures de J. de France avec de superbes enluminures.

Éléments conclusifs.

            Le peuple est pétri de cet imaginaire autour du mois de mai. L’héritage celtique favorisant Belteine comme une fête de feu, de fertilité et de retour à la nature, l’usage et l’évolution des coutumes selon les peuples auront voulu une conservation de certains rites, que nous pouvons qualifier de folkloriques. Les dictons gardent la trace d’une harmonie rêvée : on ne saurait rêver d’un mai sans fleurs. Pour entrer dans cette harmonie générale, on a pu soi-même se voir fleurir à nouveau, en célébrant le corps, la jeunesse, et les amours légères. En effet, quoi de mieux qu’un mois de floraison et de fertilité pour commencer le printemps ? Belteine est alors l’occasion de nombreuses coutumes : mât de mai, danse, récolte de plantes parfois ritualisée. Cette date du premier de mai, pour les Celtes déjà, marque alors une ouverture sur la moitié lumineuse de l’année, et la fermeture du  laborieux temps d’hiver. Aujourd’hui nous en conservons un imaginaire fort, sans doute non sans penser à la féerie. Quant à la Fête du Travail le premier mai en France, elle dérive probablement en partie de l’idée générale liée au mois de mai dans le domaine agricole, à savoir le retour des réels travaux aux champs. L’étude de quelques noms en botanique, ou de dictons, révèle ce que nous pouvons qualifier la matière de mai. Ce mois constituerait un moment propice pour tout ce qui concerne la reprise d’activité, l’amour entreprenant, tout en ne négligeant pas le large poids de l’image féerique, appuyée par le topos de la Walpurgisnacht. Cet idéal se retrouve en tant que matière d’ouverture dans la littérature médiévale. La culture influençant la littérature et vice versa, cette matière d’harmonie se retrouve dans des ouvrages dès le Moyen Âge à travers le motif notamment de la reverdie, qui ouvre un grand nombre d’œuvres. C’est par exemple le cas du très célèbre Roman de la rose.

 


Pour suggestion, cliquez sur cette phrase pour lire un article qui traite des Livres d’Heures au Moyen Âge et de la notion de temporalité.

Bibliographie :

[1] WALTER, P. (1989) La mémoire du temps. Honoré Champion. Page 488, il cite Le roux de Luicy, Le livre des proverbes français, Paris, 1859.

[2] Idem. À la page 487, il parle d’une période réelle de lune rousse, propice dans l’imaginaire à  la sortie des fées, ou de créatures dites « maias », une sorte de vierge noire. Dans tous les cas, la féerie est crainte lors de cette période.

[3] WATHELET, J-M. (1985) Dictons des bêtes, des plantes et des saisons. Page 172. Paris : BELIN. (coll. « Le français retrouvé »)

[4] Idem. Page 173. Un mois de mai sans fleurs serait vécu comme une véritable étrangeté.

[5] Au sujet de la fête romaine des Floralia, qui est venue entrer dans le feuilletage culturel : WALTER, P. (2011) Mythologie chrétienne : fêtes, rites et mythes du Moyen Age. Paris : IMAGO.  Et OVIDE (1990) Les fastes. Livre V : Mai (p.139). Belles Lettres. Philippe Walter appuie l’importance des revenants pour les romains lors des Floralia. Le mois de mai était le mois des ancêtres, et les mondes s’avouaient perméables entre eux.

[6] LAIS, E. (2013, 2016) Grimoire des plantes de sorcière. Rustica Editions. Page 31. L’auteure explique la cueillette ritualisée de l’aubépine lors du premier de mai. D’abord plante par excellence de fées, elle est associée à terme à la Vierge Marie par la couleur de ses fleurs, et au Christ par ses épines. Elle est la plante du couple par excellence.

[7] LAIS, E. (2013, 2016) Grimoire des plantes de sorcière. Rustica Editions. Page 126. Aussi surnommé le « lis dans la vallée », il est associé rapidement à la Vierge, mais ses clochettes rappellent les fées. Considéré comme porte-bonheur, il a sans doute été cueilli plus tôt que le mois de mai, car il annonçait l’arrivée d’Ostara, fête antérieure aux réjouissances de mai.

[8] MARKALE, J. (1999) Le nouveau dictionnaire de mythologie celtique. Pages 37-38. Pygmalion.

[9] LEROUX, F. ; GUYONVARC’H, J. (1995) Les fêtes celtiques. Chapitre III « Belteine ». Ed. France Ouest Université.

[10] MARQUIS, M. (2017) Beltane : rituels, recettes et histoire du 1er mai. Traduction par Marjorie Badinand. Editions Danaé. Dans cet ouvrage, l’auteure affirme que la première mention de la nuit de Walpurgis est faite en 1603 par Johann Cole dans le Calendarium Perpetuum. La fin de l’hiver aurait été marquée par la présence de la fête de sainte Walpurga, canonisée le premier mai 870. La nuit du premier mai devient la Walpurgisnacht allemande. On y allumait des feux de joie pour éloigner les personnes de mauvaise influence et les sorcières. En Suède, une période est similaire, il s’agit de la fête du Valborg.

[11] WALTER, P. (1989) La mémoire du temps. Chapitre 4 « La fête entre l’ordre et le plaisir. C) le sacre du printemps ». Honoré Champion. Dans cette partie de l’ouvrage, Philippe Walter explique que si Goethe a pu montrer un versant sombre de la nuit de Walpurgis, dans les époques antérieures, cette nuit du premier de mai ne souffrait pas de cette image négative de la sorcellerie.

[12] Idem. Pages 99 à 104 : au sujet de saint Patrick allumant un feu contre le roi, pour la Pâques chrétienne. Ed. France Ouest Université.

[13] Pour plus de rites en rapport avec la nature ce jour-là, je me base sur l’ouvrage de MARQUIS, M. (2017) Beltane : rituels, recettes et histoire du 1er mai. Traduction par Marjorie Badinand. Editions Danaé.

[14] MARQUIS, M. (2017) Beltane : rituels, recettes et histoire du 1er mai. Traduction par Marjorie Badinand. Éditions Danaé. A la page 25, Mélanie Marquis parle d’un texte médiéval irlandais, rédigé par Cormac, lors d’une époque indécise. Cormac, évêque de Cashel, écrit sur un festival similaire qui prenait place début mai, pour célébrer quant à lui l’arrivée précise de l’été, et la sortie du bétail.

[15] MARQUIS, M. (2017) Beltane : rituels, recettes et histoire du 1er mai. Traduction par Marjorie Badinand. Éditions Danaé. Dans la partie historique de cet ouvrage, l’auteure mentionne le lien à effectuer avec la figure éminente du Green Man, Jack in the green, ou Homme feuillu, particulièrement exaltée lors de cette période. Philippe Walter, dans Mythologie chrétienne, pages 131-133 parle quant à lui de la christianisation de la fée. Ainsi, il y a pu avoir au Moyen Âge des pèlerinages en l’honneur de la Vierge, proches de lieux d’eau, et au XIIIe siècle notamment, l’on pouvait honorer une statue de la Vierge en lui faisant une feuillée ou « loge de feuillage ».

[16] Voir la pièce éponyme par Adam de la Halle.

[17] Si l’on reprenait le calendrier celtique, aujourd’hui repris au même compte par les néo-païens, Beltane en effet marque l’exacte moitié entre Ostara (début du printemps) et Litha (Saint-Jean : début de l’été).

[18] MARQUIS, M. (2017) Beltane : rituels, recettes et histoire du 1er mai. Page 21. Traduction par Marjorie Badinand. Éditions Danaé. À la page 21, elle rappelle tout autant le dieu Bélénos, honoré par les celtes, qui est quant à lui associé aux fontaines jaillissantes (la symbolique sexuelle n’est pas loin), à la santé et à la vie en général.

[19] WALTER, P. (1989) La mémoire du temps. Page 260. Honoré Champion.

[20] MARQUIS, M. (2017) Beltane : rituels, recettes et histoire du 1er mai. Page 21. Traduction par Marjorie Badinand. Éditions Danaé. À la page 25, elle rappelle l’existence d’une « contre-reine de mai ». L’allégresse ne se situe plus dans l’honneur rendu à la femme aimée, mais dans la raillerie d’une personne choisie. Effectivement, elle place sa référence dans une vieille tradition écossaise : un gâteau d’avoine est placé dans des braises, et découpé en parts selon le nombre de participants. Une de ses parts est noircie. À l’aveugle, l’un des participants tirera donc nécessairement la part calcinée, et sera (gentiment) ridiculisé. Alors, on sacrera la « Cailleach Beal-Tine » (« La vieille dame de Beltaine »). Une série d’épreuves lui est assignée, comme le fait de sauter trois fois dans le feu, ou de se faire bombarder d’œufs. La liesse est tout de même présente.

[21] DE CRECY, M-C. (1997) Vocabulaire de la littérature du Moyen Âge. Page 109 « Fête de mai » ou « Kalenda Maya » faite de « manifestations diverses ». Minerve.  Elle cite un extrait du Roman de la Rose.