Histoire de la formule magique.

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Site : Net Net Hunter

Usage immémorial de la formule magique comme marque de pouvoir.

Voir un Voldemort proférer un « Avada Kedavra » peut sembler être le fruit de la grande inventivité de son auteure, mais au même titre que d’autres formules issues de notre culture, il apparaît qu’elle exhume un riche substrat historique. En effet, l’usage de la parole dans un but spirituel, ou magique, a toujours existé, et certaines formules immémoriales subsistent, abracadabra n’en étant que l’exemple le plus connu. Historiquement, l’usage des « formules » a pu être inclus dans des tentatives de classification des diverses magies. Le classement de Paracelse semble judicieux car la troisième des six magies définies concerne l’usage des formules[1] :

« La troisième [magie] enseigne la façon de former et de prononcer des paroles ou des caractères, c’est-à-dire des signes gravés, écrits ou dessinés[2], possédant un pouvoir qui permet d’effectuer avec des mots ce que le médecin accomplit avec des remèdes. C’est la magia caracterialis. »

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John William Waterhouse, The Circle, 1886.

Ne pas oublier que le Verbe était au commencement…

Cette définition peut nous aider à saisir dans un premier temps le poids du mot, et sa prétention à équivaloir la médecine. Évidemment, cette définition ne peut suffire, car elle occulte l’usage plus sombre de certaines formules, ou simplement, l’usage qu’en fait la religion, qui n’a pas vocation de soigner, mais de dresser un lien entre la Terre et le Ciel. On pourrait compléter d’ailleurs cette définition en rappelant l’importance du Verbe créateur dans la société occidentale judéo-chrétienne. Claude Lecouteux le résume parfaitement dans l’introduction de son ouvrage Charmes, conjurations[3] :

« Au commencement était le Verbe, et le Verbe était tout puissant, telle est la leçon des Anciens. (…) Ainsi sont nés les charmes, les conjurations et les bénédictions qui témoignent, à leur façon, de la croyance en la magie de la parole. Parler devient un acte lourd de sens, magique, surtout si l’on réussit à connaître et nommer l’être que l’on invoque, conjure, adjure ou exorcise et expulse. Nommer, c’est maîtriser, lever un coin du voile du mystère, obliger la créature ou la force citée à se plier à notre volonté car numen est nomen. »

Ce passage insiste davantage sur le poids du mot dans une culture imprégnée de religion judéo-chrétienne, et amène un nouvel axe dans le champ des formules. La formule magique fut beaucoup étudiée par Claude Lecouteux et nous ne saurions prétendre à refaire son travail. Il conviendra simplement de compléter cette esquisse de définition par un élément plus général, à savoir la performativité du langage. Pour résumer ce qu’en dit Austin[4], nous pourrions dire que cette parole sert à tout sauf à informer[5]. Austin établit la nature d’un acte performatif selon ces trois conditions : il ne décrit ni ne rapporte rien, n’est ni vrai ni faux, et dire la phrase équivaut à agir. Jeanne Favret-Saada[6] le rejoint dans ses études sur la sorcellerie en ce point :

« la sorcellerie, c’est de la parole, mais une parole qui est pouvoir et non savoir ou information. Parler en sorcellerie, ce n’est jamais pour informer. »

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Site : Old World Witchcraft. Peut-on considérer la formule seulement à l’oral ?

Difficile classement de la formule magique.

En somme, nous aurons vu qu’il est délicat préliminairement de définir la formule magique sans en exclure des aspects, mais dans tous les cas, elle révèle un usage particulier de la parole, au-delà d’un sens simple, ou strict. Les termes posent parfois problème et les limites sont troubles lorsqu’il s’agit de les tracer : sortilège ? malédiction ? bénédiction ? Claude Lecouteux dans son ouvrage Charmes, conjurations… propose une définition relativement complète de l’incantation :

« paroles magiques, souvent inintelligibles, de malédiction ou de bénédiction, provoquant l’enchantement ou l’intervention de puissances surnaturelles. (…) On incante aussi bien sur des objets que sur des personnes, et l’incantation peut être murmurée ou chantée. [7]»

Les usages sont bien divers et une définition claire serait bien en peine de réconcilier tous les domaines que la formule occupe. Dans tous les cas, elle figure comme usage particulier de la parole, réservé peut-être à quelques personnes. Ainsi, la formule magique est-elle l’art de savoir « bien » parler ?

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Site : Giphy. Image humoristique peut-être mais qui rappelle le pouvoir et l’ascendance contenus dans la pratique de la formule magique.

Des formules magiques entre religion et folklore.

Une première définition de la formule magique aura été judicieusement reliée à l’usage de passages de la Bible. En effet, dans l’oraison biblique en elle-même, nous retrouverons un poids singulier du mot, puisqu’il est sacré, et proféré par des personnes précises. Cependant, il arrive que les usages se recoupent et que l’on cherche à utiliser des fragments bibliques pour des applications particulières[10]. L’usage normal de ces fragments – la prière, la récitation surtout – est détourné au profit d’un autre usage, plus proche de la vie quotidienne. De ce fait, au sein de l’Église même parfois, des fragments de la Bible sont utilisés à des fins que l’on pourrait qualifier de magiques. L’article « Incantation » à la page 244 du Dictionnaire historique de la magie[11] le résume parfaitement, puisqu’il reconnaît le caractère opératoire de la magie, indistinctement de l’Église. Saint Augustin a pu la condamner, mais bien souvent, les moines, par exemple, gravaient des tablettes avec des formules. Les patenôtres, les abréviations sacrées[12], les exorcismes sont autant d’espaces de développement de cet usage de « formules ».  Par exemple, pour alléger les douleurs de la parturiente, depuis le XIIIe siècle, l’on a pu citer le psaume 136.7, et il peut être évidemment vu comme une formule[13], puisque le prononcer seulement réduirait la douleur :

« De viro, vir, virgo de virgine. Vicit leo de tribu Juda, radix David. Maria peperit Christum, Elisabeth sterilis Johannens Baptistam. Admirate, infans, per patrem, etc. sive sis masculus an femina, ut exeas de un lua ista. Exinanite. Exinanite. »

Nous pouvons voir que le poids du mot se suffit à lui-même parce qu’il est déjà posé comme sacré, depuis sa nature même. L’usage peut être perçu comme magique, puisqu’il est détourné de sa simple application morale, spirituelle : ici, le psaume 136.7 traitant d’accouchement, est appliqué dans la réalité de la parturiente, afin d’apaiser sa douleur. Ici, la formule est un espace où « bien » parler est de rigueur, puisque l’on parle le langage biblique. Aucun geste, ni aucune condition particulière ne sont requis puisque le verbe y est sacré de nature. Les formules ne relèvent ici d’aucune altération dans le temps puisqu’elles sont des extraits directement tirés du texte saint. Cependant, le texte saint peut subir des altérations, au même titre que toutes les langues canoniques – latin, hébreu, grec.

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Site : Sarah Anne Lawless. « Candle Spell »

Déformation du latin de l’Église.

Si nous respectons la distinction de Claude Lecouteux[14], nous distinguons les usages purs du verbe biblique des déformations des langues canoniques, même si les deux catégories s’interpénètrent. Nous rappellerons cet extrait de Magie et Littérature[15] au sujet du latin :

« Le latin, langue de l’Église, est souvent employé, sous une forme plus ou moins altérée, pour « sacraliser » la formule, pour lui conférer une vertu mystérieuse qui procède de celle de la messe et des sacrements. »

Le latin, au même titre que l’hébreu ou le grec, ne sont plus importants en tant que langues, mais sont alors reliés à un imaginaire sacré, probablement à partir d’époques qui ne comprenaient déjà plus ces langues canoniques. Les phrases, parce qu’elles sont en latin, même déformé, dans le cadre d’une norme linguistique s’en éloignant, ont un aspect mystérieux et puissant : il justifie alors sa place dans un bon nombre de formules magiques.

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Site : The Priaulx Library. « Le secret des secrets »

Exemple d’Hocus Pocus.

C’est ainsi que l’exemple d’Hocus Pocus paraît pertinent[16]. La formule biblique Hoc est corpus meus (« ceci est mon corps ») est vite concentrée, perdant tout son sens originel. À force d’usages probablement éloignés du contexte religieux, la formule se concentre progressivement sous un seul tenant : « hocus pocus ». En danois, suédois, et norvégien, l’expression se lexicalise et se fige en sa forme concentrée, devenant alors curieusement synonyme encore aujourd’hui de « tour de passe-passe ». L’histoire de cette formule est singulière, mais beaucoup d’autres phrases bibliques ont subi le même sort, et le sens à l’arrivée est parfois inexplicable. Ici, la question n’est pas tant de savoir « bien » parler que de travailler l’autonomie et la réappropriation vis-à-vis des langues canoniques, nécessairement moins proches du peuple au fil des siècles.  Il est curieux aujourd’hui d’observer une conservation de certaines de ces formules de « mauvais latin ». « Hocus pocus », par exemple, a pu être pendant longtemps utilisé dans divers spectacles de magie illusionniste, et concurrencer le traditionnel « Abracadabra ». Le sens de certaines expressions figées à l’arrivée parfois est bien loin du sens originel, mais il convient d’observer que ces formules sont souvent conservées davantage pour leur forme, moins pour leur sens. Le latin, sans doute plus que le grec ou l’hébreu, est alors un terrain de créativité, et il est déformé au profit de sonorités impressionnantes, incompréhensibles, au nom de l’apparence de la formule. Cette créativité amène un troisième type de formules, lui aussi pouvant recouper les deux autres : les inventions pures.

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Site : Ancient Origins.

Les « inventions pures ».

Ces « cacographies »[17] forment sans doute la catégorie la plus vaste, et la plus mémorable des formules magiques. Effectivement, dans notre imaginaire encore, la formule magique évoque des psalmodies incompréhensibles et redoutables. Cet imaginaire a une histoire, et il résulte précisément d’un usage des mots au-delà de leur signification, mais au profit de leurs sonorités. Le développement de ce point de l’étude sera majoritairement formé d’exemples curieux, car ils révèlent eux-mêmes ce que sont ces « cacographies ». Il s’agit de créations totales au service de paronomases, jeux de sonorités, loin du sémantisme des mots.

Abracadabra.

Nous pourrions citer la très célèbre « Abracadabra », formule déjà magique au deuxième siècle avant notre ère[18]. On suspecte une origine de cette formule en hébreu « Ha brakha dabra » (« la bénédiction a parlé »), mais cette formule est épineuse à étudier et beaucoup de théories restent encore en suspens. En réalité, tout comme son origine, son usage est trouble et bien polyvalent. La formule se suffit. Elle fut utilisée dans plusieurs aires géographiques du monde[19], et pour une très grande variété d’usages, jusqu’à la peste de Londres en 1665-1666. D’autres formules sont tout aussi curieuses, et disposent d’un jeu de paronomases similaire, laissant à penser qu’elles sont importantes dans leur aspect, et non leur sémantisme. Il convient de rappeler aussi que toutes les formules n’ont pas d’origine traçable, et qu’il manque des données aux chercheurs pour les dater, les localiser.

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Site : Wiktionary.

Paronomases : jeu sur des sonorités similaires et répétées.

À la page 164 du Livre des Guérisons[20], nous trouvons ce fragment contre la sciatique : « prononcez trois fois les mots suivants : sista, pista, rista, scista ». Ici, il s’agit de « bien » parler, d’avoir les mots justes pour combattre les maux physiques. Les indications sont minces sur le contexte, comme si les mots suffisaient en soi. La paronomase est l’une des caractéristiques les plus répandues parmi ces formules cacographiques, et l’on ne saurait d’ailleurs imaginer une formule qui ne rime pas. Comme le dit Claude Lecouteux à la page 26 de son ouvrage Le livre des grimoires, le mot, le son, devient le corps même de la  puissance, non plus le sémantisme. Il parle d’une « véritable magie des mots et du verbe »[21]. Le Dictionnaire des formules[22] regorge d’exemples de cacographies, et nous n’en avons sélectionné que certaines. L’allitération est aussi souvent mise en avant, comme dans cette formule, prémunissant la personne concernée de tous types de fistules, par sa grande variété d’allitérations : « festelle festela festelle festelle festelli festelli festello festella festellum »[23]. Le jeu sur les sonorités est évident, et la répétition avec variations semble être une condition pour la parole magique, presque sous le mode de la transe. La culture roumaine, par exemple, regorge de ces cacographies, car elle résulte d’une forte culture de la sorcellerie et des formules. Nous pouvons citer un exemple contre la morsure de serpent. Il convient d’écrire l’incantation suivante sur un verre, qu’on lave avec du vin et de l’eau, mélange qui sera ensuite bu par le malade : « panca pasca cacarat poca poi tocosora panca paca caca panca rata »[24]. Les paronomases sont nombreuses et donnent presque à sourire d’autant de créativité : le verbe y est vivant, cadencé, répété avec des variations presque musicales. Cependant, nous n’occultons en rien le sérieux que peuvent revêtir ces formules.

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Site : Cartoonstock.

Sator Arepo…

L’une des formules les plus intéressantes est sans doute le fameux carré magique rempli d’un palindrome[25] :

SATOR

AREPO

TENET

OPERA

ROTAS

Pouvant retrouver ce palindrome, dans le même temps carré magique, sur une porte de Grenoble, il apparaît intéressant d’observer son histoire. On atteste ce palindrome dès 70 avant notre ère à Pompéi, et l’on ignore ce qu’il signifie, hormis la croix centrale qu’il dessine (TENET / TENET). Cette formule a joui d’une large variété d’usages, avec une préférence pour se prémunir contre les voleurs, en l’inscrivant sur la porte du propriétaire. Cependant, elle a pu servir contre la colique, ou pour garantir un bon accouchement. Polyfonctionnalité, donc.

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Site : Château féodal et ruine médiévale.

Un art de bien parler ?

La formule magique suggère une certaine efficacité de la parole. Pour ce faire, la plupart du temps, des contraintes extérieures viennent renforcer ses effets. Il peut s’agir d’un moment, un endroit, une personne en particulier. Cependant, il ne faudrait pas exclure certaines formules polyvalentes, répandues, et adaptables par tous, pour tout. Le cadre énonciatif de cet art du « bien » parler est lui-même important. Certaines personnes seraient autorisées à prononcer ces paroles. Concernant le domaine religieux, les figures sont bien définies, et appartiennent souvent à l’ordre ecclésiastique. Le fait de prononcer la formule confère un statut spécial à la personne oratrice. Il y a un enjeu social évident : celui qui connaît les mots est redoutable, car il dispose d’une connaissance de normes, et des usages de ces paroles. Les travaux sociologiques de Jeanne-Favret Saada depuis les années 1970 portent parfaitement cet enjeu social de la personne autorisée à prononcer la formule.

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Site : Babelio.

Jeanne-Favret Saada et ses travaux sur la sorcellerie dans le Bocage.

Si Lecouteux parle volontiers d’art du « cryptage »[28], Jeanne Favret-Saada s’attarde davantage sur la posture sociale de ces personnes. Elle a longuement étudié l’importance du mot simple, du sort jeté ou de la malédiction dans son intriguant ouvrage Les mots, la mort, les sorts[29]. Elle s’immerge alors, au cours des années 1970, dans la campagne française, à la recherche de « gens de pouvoir », rien qu’avec leurs mots. Elle observe leur statut social particulier, souvent en marge, mais aussi hiérarchiquement vécu comme supérieur :

« Car c’est une parole (et seulement une parole) qui noue et dénoue le sort, et quiconque se met en position de la dire est redoutable »[30].

Toutefois, nous devrions apporter une nuance de taille : cet art de savoir « bien » parler n’est pas tant réservé à des personnes particulières qu’à un usage particulier des mots. Effectivement, que dire lorsque n’importe qui est amené à se soigner seul un blocage de sciatique à l’aide de quelques mots ? Nous aurions pu essentiellement reconnaître un usage des mots réservé à quelques-uns, mais les normes sont souvent souples, et des ouvrages communs tels que le Petit Albert ont pu défier ce monopole.

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Site : Pinterest.

Importance du cadre autour de la formule.

Le cadre spatio-temporel, et matériel, souvent, rend les mots magiques. En effet, qui n’a jamais eu dans son imaginaire l’image d’une formule entourée de rituels hasardeux ? Certaines contraintes, ou normes à respecter, pour appliquer telle formule semblent parfois irréalistes. Nous pouvons cependant repérer certaines constantes, construites autour d’images culturelles ou sociales, telles que certains jours de la semaine plus favorables que d’autres, ou bien un objet symbolique. Les quelques grimoires réels et historiquement attestés qui ont pu être retrouvés en regorgent. Nous pourrions citer ce rituel contre le mal caduc, tiré du Grand Albert, grimoire fameux et particulièrement répandu il y a quelques siècles :

« Vous ferez un anneau de pur argent, dans le chaton duquel vous enchâsserez un morceau de corne de pied d’élan. Puis vous choisirez un lundi de printemps auquel la Lune sera en aspect bénin ou en conjonction avec Jupiter ou Vénus, et à l’heure favorable de la constellation, vous graverez en dedans de l’anneau ce qui suit : « + Dabi + Habi + Haber + Habr + », puis l’ayant parfumé trois fois avec le parfum du lundi, soyez assuré qu’en le portant habituellement au doigt du milieu de la main, il garantira du mal.

Souvent, les formules seront rédigées sur un papier, porté à même la peau[33], ou bien gravées, écrites avec un des fluides du corps. Le mot est important en lui-même, et son écriture lui donne la matérialité requise. La formule magique ici résulterait d’un art de « bien » savoir écrire. Cependant, d’autres usages recommandent davantage la prononciation, comme si le mot, immatériel de nature, pouvait mieux correspondre à la magie, au même titre invisible. Les deux plans se recouperaient.

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Site : Giphy. Scène d’Harry Potter qui révèle bien cette problématique du « savoir bien parler ».

Le mot seul est vibration.

Cet usage nu du mot, vécu comme vibration magique touchant aux plans les plus subtils, est perceptible, par exemple, dans l’usage du mantra[34]. Ce sont des formules répétées pour soi, jusqu’à avoir un effet, tout à fait au même titre que n’importe quelle formule magique. L’Atharvaveda, par exemple, est un ouvrage fameux dans cette lignée, et il est présenté comme un recueil de formules magiques pour se prémunir de tel ou tel mal. Nous reprendrons la définition du mantra, à la page 451 de cet article, pour saisir le poids du mot seul :

« formules stéréotypées qui associent des mots ou des phrases à des syllabes sans aucun sens et qui, si elles sont énoncées correctement […], ont une efficacité surnaturelle »[35].

Le monde sous le prisme de nombreuses croyances indiennes ne fut-il pas d’ailleurs créé par le simple mot Om̐[36]? L’usage serait à déterminer entre l’écrit, donnant une tangibilité magique certaine à la formule, ou l’oral, aussi invisible que la magie. Il y aurait donc une « bonne » manière de dire les « bons » mots, sans doute pas selon une prosodie particulière, mais peut-être en se concentrant sur l’intention. Le mot ne serait finalement qu’un intermédiaire entre deux forces : l’intention, et le résultat.

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Site : Wikipédia.

Éléments conclusifs : imaginaire de la formule magique de nos jours.

La formule magique est assurément un art de « savoir bien parler », car elle condense un savoir transmis, un usage connu et conscient des mots, délivrés de la coquille de leur sémantisme pur. Elle joue des langues canoniques, mais montre aussi le rôle de la forme nue des mots : paronomases, rimes, sonorités spéciales, qui sont autant de manières de vivre le mot dans toute sa matérialité. La formule magique confère aussi un statut important à la personne qui la manipule, car cette personne « connaît » les mots, leur pouvoir. Celui qui détient les mots détient le pouvoir. Il y aurait en définitive un sens caché à toutes ces « cacographies », et pourquoi pas celui de l’adéquation parfaite avec leur essence. Il y a dans cette manière d’utiliser le langage un aspect performatif, car on n’utilise ces mots ni pour informer, ni pour raconter.

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Site : Breitbart. De l’usage de la formule et du sort dans des contextes très actuels.

De nos jours : des formules incompréhensibles.

Ces zones floues continuent encore d’entourer l’imaginaire de la formule magique, et l’on ne saurait que trop relier notre étude à quelques œuvres modernes. Les tomes d’Harry Potter ne se dispensent pas de reformuler du latin, et cela montre que l’imaginaire de la formule est toujours fait de latin « déformé ». Leur aspect aujourd’hui est sans doute davantage mystérieux, puisque le latin est presque rendu inexistant, donc incompréhensible. Au même titre, l’imaginaire de la rime est tout à fait prégnant, et nous ne nous froisserons pas de voir des séries comme Charmed faire prononcer à ses sorcières des formules magiques faites de rimes[37]. Certains auteurs auront plutôt fait le choix de conserver l’imaginaire de la formule en tant que verbe mystérieux, voire opaque à la compréhension. Par exemple, H. P. Lovecraft a créé de toutes pièces au début du XXe siècle une quantité importante de formules magiques, qu’il fait proférer par les personnages de ses nouvelles horrifiques. La formule prononcée, même incompréhensible, suscite alors une terreur glacée, et c’est dans ce cadre que s’insère la fameuse invocation du monstre Cthulhu : « Ph’nglui mglw’nafh Cthulhu R’lyeh wgah’nagl fhtagn ». Il est évident que toutes les formules lovecraftiennes nous sont imprononçables. Néanmoins, leur intérêt réside dans les récits, où les personnages sont conscients du poids terrible des mots et de ce qu’ils provoquent, car, en effet, la formule n’est après tout qu’une parole voulant produire un effet.

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Site : Magic Love Spells.


Notes :

[1] Classement reporté par Claude Lecouteux dans : LECOUTEUX, C., (2008). Le livre des grimoires. Paris : Imago. Page 8 (dans l’introduction).

[2] .. et prononcés !

[3] LECOUTEUX, C., (1996). Charmes, conjurations et bénédictions : Lexique et formules. Paris : Honoré Champion. Page 7, dans l’introduction.

[4] AUSTIN, J-L. (1970) Quand dire c’est faire. Paris : SEUIL.

[5] Op.cit. page 25 : « Les énonciations performatives (…) ne sont donc pas des affirmations vraies ou fausses (…), ni des non-sens, mais des énonciations visant à faire quelque-chose. »

[6] FAVRET-SAADA, J., (1977). Les mots, la mort, les sorts. Paris : Gallimard. Ici, je cite la page 26.

[7] LECOUTEUX, C., (1996). Charmes, conjurations et bénédictions : Lexique et formules. Paris : Honoré Champion. Page 71.

[8] LECOUTEUX, C., (2014). Dictionnaire des formules magiques. Paris : Imago. pp 7-8.

[9] Cahiers de l’Hermétisme, Magie et Littérature (colloque de Bordeaux, 1989), Albin Michel. À la page 150, l’auteur tente de définir différentes fonctions, pouvant distinguer les formules entre elles : guérison, protection, recherche de réussite, obtention du savoir, faire du mal.

[10] Je pense aux propos de Claude Lévi-Strauss que reporte Claude Lecouteux au sujet des limites ténues et troubles entre magie et religion : « Il n’y  a pas plus de religion sans magie, que de magie qui ne contienne au moins un grain de religion. » Claude Lévi-Strass, La pensée sauvage, Paris, PLON, 1962, p.293. In : LECOUTEUX, C., (2016). Le livre des guérisons et des protections magiques. Paris : Imago

[11] Dictionnaire historique de la magie et des sciences occultes, Le livre de poche, La pochotèque (2006). Librairie Générale Française. Page 244, article « Incantation ».

[12] L’une des plus connues est sans doute « V.R.S », à savoir Vade Retro Satanas.

[13] LECOUTEUX, C., (2014). Dictionnaire des formules magiques. Paris : Imago. Page 40.

[14] Dans LECOUTEUX, C., (2014). Dictionnaire des formules magiques. Paris : Imago. page 15, il distingue des faits de langue, et sépare la liturgie chrétienne et ses fragments bibliques des « variantes » des langues canoniques, parfois reprenant… des passages de la Bible !

[15] Cahiers de l’Hermétisme, Magie et Littérature (colloque de Bordeaux, 1989), Albin Michel. Page 152.

[16] Je me base sur l’analyse faite dans LECOUTEUX, C., (1996). Charmes, conjurations et bénédictions : Lexique et formules. Paris : Honoré Champion. Page 68.

[17] C’est un terme très judicieux de Claude Lecouteux dans : (2014). Dictionnaire des formules magiques. Paris : Imago. Page 17.

[18] Op.cit. Pages 32-34. Je me base sur cette étude en en relayant les traits principaux.

[19] En Colombie,  il existe une formule similaire : « Brac Cabrac Cabra Cadabrac Cabracam ».

[20] LECOUTEUX, C., (2016). Le livre des guérisons et des protections magiques. Paris : Imago. Page 164.

[21] LECOUTEUX, C., (2008). Le livre des grimoires. Paris : Imago. Page 26.

[22] Op.cit.

[23] Op.cit. Page 141.

[24] Op.cit. Page 252. (Manuscrit roumain BAR 4743 folio 184 v° pp 340.)

[25] Op.cit. Pages 280-285.

[26] NABERT, N., Institut catholique de Paris. Faculté des lettres, Ed. scientifique (1996). Le mal et le diable : leurs figures à la fin du Moyen âge. Article de BOUDET, J-P. « La chasse aux sorcières », p.37. Coll. Cultures & Christianisme – 4 (dir. Ledure, Y.). Paris : Beauchesne. Page 39.

[27] SERVIER, J. (1993) La magie. Paris : PUF (coll. Que sais-je ?). Page 34.

[28] LECOUTEUX, C., (2008). Le livre des grimoires. Paris : Imago. Page 25, lorsqu’il traite de l’importance du secret en magie : « seuls ceux qui savaient lire pouvaient utiliser les charmes et conjurations ». Voici bien un curieux paradoxe : les sorciers sont-ils ceux qui s’affranchissent de lecture, parfois par la force des choses quand ils sont analphabètes, ou sont-ils ceux qui savent lire et user de ces normes ?

[29] FAVRET-SAADA, J., (1977). Les mots, la mort, les sorts. Paris : Gallimard.

[30] Op. Cit. Page 26.

[31] SAINT ALBERT LE GRAND (réédité en 2013). Le Grand et le Petit Albert : le classique de la magie naturelle et cabalistique. Paris : Archipoche. Page 385.  Cet ouvrage regorge d’exemples et nous n’en avons cité qu’un seul.

[32] LECOUTEUX, C., (2014). Dictionnaire des formules magiques. Paris : Imago. Page 140.

[34] Dictionnaire historique de la magie et des sciences occultes, Le livre de poche, La pochotèque (2006). Librairie Générale Française. Pages 448-451, article « Mantras ». Je résume l’idée de l’article.

[35] Op.cit.

[36] https://fr.wikipedia.org/wiki/Om%CC%90 : la page ci-joint indique que ce terme est perçu comme le premier mantra jamais prononcé et que ce mot a des vertus dites surnaturelles. Comme le mentionne l’article : « ce son serait la somme et la substance du son de l’Univers ».

[37] La page http://charmed.wikia.com/wiki/List_of_Spells regorge d’exemples, et nous pourrions citer le suivant, pour rappeler une sorcière défunte :

Power of the witches rise,
Course unseen across the skies.
Come to us who call you near,
Come to us and settle here.
Blood to blood, I summon thee,
Blood to blood, return to me.

Histoire du Premier Mai.

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John Collier, Queen Guinevere’s Maying, 1900.

Une nuit pour vivre l’harmonie ?

Pour beaucoup de personnes, l’idéal d’une vie humaine serait d’être en harmonie avec les rythmes de la nature, ses saisons ; autant dans le domaine physique que mental. Dans l’époque qui est la nôtre, cet idéal est plus que jamais perceptible, véhiculé sans nul doute par des préoccupations écologiques montantes. Cette conception idéale a pris au fil des siècles des visages différents et s’est développée dans divers domaines, et parfois même de manière inconsciente, les hommes ont adopté un mode de vie harmonieux avec le monde, en perpétuant certaines coutumes calendaires ou en l’exaltant en littérature. L’histoire de l’humanité, depuis les Celtes particulièrement, regorge de coutumes en harmonie avec une phase calendaire bien précise : le printemps. Elle est une saison particulière, marquée par une idée générale de renouveau, de fraîcheur et de verdure. Davantage mise en avant que les autres saisons, on la célèbre pour son imaginaire également très marqué autour de l’amour. Nous aurons l’occasion de se faire croiser coutumes et littérature, dans la perspective du mois singulier qu’est le mois de mai, domaine privilégié de féérie et de fertilité notamment.

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Site : A Year and a Day. Exemple d’un mât de mai.

Héritage celtique de Beltane et sainte Walpurga.

Le poids des saisons, et du culte qui leur a été attribué, était conséquent chez les Celtes, et l’on ne pouvait imaginer le déroulé d’une année sans en célébrer les grands passages. Les solstices, les équinoxes faisaient partie de ces célébrations, au même titre que les grandes lunaisons et les étapes majeures de la vie humaine. L’héritage celtique est marqué par une vision particulière de l’année : vécue comme cyclique, elle est avant tout séparée en deux grandes parties distinctes. La première partie débute au Samhuinn, le 31 octobre, et se poursuit jusqu’à Belteine, le Premier Mai : il s’agit de la partie dite « sombre » de l’année. Son versant opposé commence à Belteine pour se terminer au Samhuinn : le mois de mai figure déjà comme un mois d’ouverture vers autre chose ; une moitié « lumineuse ». L’année des Celtes est évidemment découpée en parties plus subtiles, mais le caractère largement binaire de ce découpage est évident. Comme le mentionne l’ouvrage de Guyonvarc’h sur les fêtes celtiques à la page 110 :

« La fête du Premier Mai, quelle qu’en soit la dénomination, est une fête de changement de rythme de vie »[1].

Le premier mai est effectivement une date clef dans beaucoup de cultures, depuis les Celtes, mais plus largement en Europe. En effet, sous l’influence un peu plus appuyée du christianisme, du côté allemand, la nuit du premier mai a pu être fêtée en l’honneur de sainte Walpurga[2] : le nom sera récupéré et la fameuse nuit du 30 avril jusqu’au premier mai sera baptisée la nuit de Walpurgis, avec tous les échos culturels qu’elle a pu avoir postérieurement.

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source : hemtrevligt.se. Probablement un tissage représentant la sainte.

Une nuit de féérie et de sorcellerie.

Cette nuit, pour ne pas dire la journée entière du premier mai dès l’aube, est réellement caractérisée par une atmosphère particulière. Féerie, sorcellerie… Ce que l’on a pu en raconter diffère, mais l’idée d’ouverture sur un autre monde est prégnante. La nuit de Walpurgis bénéficie encore d’un fort écho culturel dans la mesure où notre imaginaire semble toujours tissé de sorcières au sabbat et de fées de sortie. Il est intéressant de voir que l’association positive de la sorcellerie et de la nuit de Walpurgis n’a pas toujours été positive : en effet, au contraire, on a pu historiquement définir cette nuit-là comme un moment idéal de lutte contre la sorcière[3]. Les feux, traditionnels pour ce jour, sont caractéristiques[4], et ont été alternativement dressés pour combattre, ou exalter la sorcellerie. Cette inconsciente association de la nuit du premier mai avec l’émergence d’êtres surnaturels, ou avec l’ouverture sur un autre monde, est difficile à retracer, dans la mesure où de  nombreuses cultures se croisent.

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source : Blog d’Elisandre – Œuvre au noir. Une représentation « classique » de l’imaginaire de la nuit de Walpurgis.

Perméabilité des mondes.

Néanmoins, il apparaît que la culture celtique a vécu ce passage d’une moitié à l’autre de l’année selon une plus grande perméabilité aussi des mondes entre eux. Effectivement, autant au Samhuinn qu’à Belteine, de nombreux historiens et coutumes relatent la croyance suivante : le voile entre les mondes allant en s’amoindrissant, les passages clefs de l’année en sont des portes idéales. Autant les fées que les revenants seraient alors à même de revenir habiter le monde des humains pour une nuit. Le lien entre la nuit du premier mai est vite tissé avec le monde des fées, davantage susceptibles de revenir : il s’agit d’ailleurs de la raison pour laquelle la rosée du premier mai est dite magique, puisque les fées y auront apposé leur présence. Cet imaginaire de la rosée à l’aube du premier de mai est issu de réelles coutumes ancestrales, plutôt celtiques ; lesquelles consistaient par exemple, dès l’aube, à arpenter de grandes plaines, un tissu imbibé à une corde traînant au sol, afin de récolter la précieuse rosée[5]. Dans tous les cas, ce matin de mai constituerait non pas un début de printemps tel que nous l’entendons strictement aujourd’hui[6], mais plus largement, le début d’une moitié lumineuse de l’année, marquée à l’orée par une célébration de l’amour et du renouveau de la nature, dans une certaine allégresse.

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Joseph Tomanek, Nymphs dancing to Pan’s flute, 1920.

Le temps des dictons populaires et de l’agriculture.

Le mois de mai semble toujours avoir gardé une place de préférence dans l’âme populaire, qui s’en ressent au niveau des dictons par exemple ou dans le monde agricole. En effet, les dictons, véritables fragments du peuple, illustrent assez bien les idées préconçues que l’on a pu garder au sujet de mai. Ainsi, deux thèmes se dégagent des différents dictons au sujet du mois de mai : l’amour et l’agriculture. En effet, si le mois de mai a toujours été conçu comme une période de fertilité, elle l’est dans différents domaines : humain comme plus généralement naturel.

L’amour.

L’amour, principale considération lors de cette période, est vécu sous une relative ambiguïté : si le cadre pourrait laisser songer à la formation de nouveaux couples, comme nous le verrons avec certains rites, le mariage, en revanche, est déconseillé, au point d’être symbole de malheur. Le dicton suivant l’illustre parfaitement : « Si comme le peuple dit vray / La mauvaise s’epouse en may »[7]. Effectivement, si nous nous mettons à considérer cette période de l’année comme propice à l’action des fées, au sein de l’imaginaire, il ne s’agirait pas de se marier par mégarde à une des leurs[8]… La littérature médiévale regorge d’ailleurs de mariages entre fées et humains, à la lisière toujours de la félicité totale et de la ruine. L’usage recommanderait donc, à travers les dictons qui persistent, de ne pas outrepasser de simples plaisances amoureuses durant cette période. La fertilité est une des idées principales du mois de mai, et forge donc une solide figure de l’harmonie, si l’on respecte ce principe à ce moment donné de l’année. Alors, à travers quelques dictons, il apparaît que la préoccupation de l’harmonie est centrale : effectivement, la période est propice à la floraison, puisque « Mai ne va jamais sans fleurs »[9]. Il y aurait donc un moment particulier pour la floraison, et si la nature devait déroger à cette harmonie prédite, le mois de mai serait vécu sous le mode du trouble (notez précédemment l’adverbe jamais) : « Mai fleuri, an réjoui »[10].

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Julia Helen Jeffrey, Beltane. Carte VI « Les amoureux » dans le tarot qu’elle a réalisé.

Un mois des fleurs et de l’agriculture.

Il semble qu’il s’agit véritablement de ce que l’on pourrait appeler un « mois des fleurs »[11], et l’appellation est de rigueur lorsque l’on observe l’histoire des noms en botanique. Si le mois de mai est un « mois des fleurs » en général, certaines fleurs, plus que d’autres, sont davantage mises en avant, au point d’en porter partiellement le nom. Le surnom de l’aubépine n’est-il pas d’ailleurs « le bois de mai » [12]? L’étude particulière de l’association de l’aubépine à la féerie serait sans doute trop laborieuse, car un parallèle inédit et culturel est établi entre les deux. Nous rappellerons aussi l’emblématique muguet, encore ramassé le premier de mai[13]. Une partie de la botanique florale, nous l’aurons vue, est liée au mois de mai, mais plus généralement, l’agriculture s’y penche. Effectivement,  l’association entre le mois de mai et le travail n’est pas récente, et la Fête du Travail lors du premier jour de ce mois n’a rien d’innovant. Comme le dit Jean Markale dans son ouvrage sur les Celtes[14] : déjà en Irlande, Beltaine était l’occasion de fêter le dieu Bel, l’été, le feu. On marquait le début de la sortie des troupeaux avec la reprise du travail aux champs. Les pâturages étaient à l’honneur et l’activité reprenait à l’extérieur.

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source : 13 moons. Sculpture de plaque représentant le dieu solaire Bel ou Belenos.

Des échos dans le Moyen Âge français.

Un large nombre de coutumes ancestrales, aux origines parfois troubles, se retrouvent par exemple au Moyen Âge. Période charnière entre un passé païen subsistant sporadiquement et une chrétienté qui affirme progressivement son influence, il conserve des traces de rites plutôt anciens. Le lien aux fleurs est évident, tout comme l’est, nous l’aurons bien vu, celui avec la fertilité, voire à l’amour. Tout d’abord, lors du passage précédent, il a été vu que les fleurs ont un poids majeur dans l’image que l’on se fait du mois de mai. Alors, de nombreuses activités ou festivités y sont liées.

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source : Sisyphe. Une des couvertures pour le Jeu de la feuillée, Adam de la Halle.

Le jeu de la feuillée et Lancelot.

Ainsi, nous pouvons penser à la fabrication méthodique de couronnes de fleurs, ou d’habillement végétal[15] ; en littérature médiévale on peut retrouver le Jeu de la feuillée[16]. Par exemple, dans l’œuvre éponyme, Lancelot porte dans le livre VII une couronne de fleurs, cette fois-ci au mois d’août. Néanmoins, comme le rappelle Philippe Walter dans La mémoire du temps, l’imaginaire associé à mai fluctue au niveau des dates, et alors, beaucoup de rites ont pu être étendus d’avril à la Saint-Jean (21 juin, Litha pour les païens) au moins. En reprenant le propre relevé de Philippe Walter, nous pouvons également de nouveau citer un fragment de Lancelot (tome 2) :

« Une demoisele tote chenue qui chevauchoit molt cointement et estoit tote deslie, ses treces par ses espaules comme pucele et avoit en son chief I chapel de roses kar s’estoit encor la saint Jehan ».

Les fleurs, et plus généralement la végétation verdoyante, sont des attributs clairement présents au mois de mai, sans doute résumant dans l’imaginaire l’essence même du printemps, le frappant en son plein milieu[17].

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source : Pinterest. Représentation médiévale de la Fête du Feuillu. Dans le Livre d’Heures de Charles d’Angoulême (1490).

Fertilité et esmayage.

La fertilité au même titre constitue une trame majeure dans les idées associées au mois de mai. En effet, la sexualité apparaît sous de nombreux traits, et les jeux amoureux, plus ou moins explicites, sont de mise. En se basant sur l’astrologie, conjointe à l’imaginaire lié à chaque signe, le mois de mai est frappé par l’influence du Taureau, animal lié à la sexualité et la fertilité par excellence[18]. Plus modestement, des jeux amoureux ont pu avoir lieu, notamment regroupés autour de la pratique de l’esmayage. Dans ce temps de l’année tout auréolé de courtoisie, des hommes, de préférence jeunes, allaient récolter en forêt des « mais »[19] (branchages associés aux Rameaux chez Ovide dans Les Fastes). Selon l’arbre choisi, l’esmayeur signifiait une chose ou l’autre pour son esmayée. Ainsi, le mois de mai était déjà caractérisé par le poids de la jeunesse. L’arbre était replanté devant la demeure de la femme aimée, et elle devait en décoder la signification. Les jeux amoureux[20] se construisaient visiblement conjointement au propre débordement vital de la nature à ce moment-là. Les amours légères sont favorisées dans ce jour de liberté et de jeunesse : on peut alors élire un autre homme que son mari pour le temps d’un jour[21].

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source : Raconte-moi l’Histoire. Marge des Heures de J. de France avec de superbes enluminures.

Éléments conclusifs.

            Le peuple est pétri de cet imaginaire autour du mois de mai. L’héritage celtique favorisant Belteine comme une fête de feu, de fertilité et de retour à la nature, l’usage et l’évolution des coutumes selon les peuples auront voulu une conservation de certains rites, que nous pouvons qualifier de folkloriques. Les dictons gardent la trace d’une harmonie rêvée : on ne saurait rêver d’un mai sans fleurs. Pour entrer dans cette harmonie générale, on a pu soi-même se voir fleurir à nouveau, en célébrant le corps, la jeunesse, et les amours légères. En effet, quoi de mieux qu’un mois de floraison et de fertilité pour commencer le printemps ? Belteine est alors l’occasion de nombreuses coutumes : mât de mai, danse, récolte de plantes parfois ritualisée. Cette date du premier de mai, pour les Celtes déjà, marque alors une ouverture sur la moitié lumineuse de l’année, et la fermeture du  laborieux temps d’hiver. Aujourd’hui nous en conservons un imaginaire fort, sans doute non sans penser à la féerie. Quant à la Fête du Travail le premier mai en France, elle dérive probablement en partie de l’idée générale liée au mois de mai dans le domaine agricole, à savoir le retour des réels travaux aux champs. L’étude de quelques noms en botanique, ou de dictons, révèle ce que nous pouvons qualifier la matière de mai. Ce mois constituerait un moment propice pour tout ce qui concerne la reprise d’activité, l’amour entreprenant, tout en ne négligeant pas le large poids de l’image féerique, appuyée par le topos de la Walpurgisnacht. Cet idéal se retrouve en tant que matière d’ouverture dans la littérature médiévale. La culture influençant la littérature et vice versa, cette matière d’harmonie se retrouve dans des ouvrages dès le Moyen Âge à travers le motif notamment de la reverdie, qui ouvre un grand nombre d’œuvres. C’est par exemple le cas du très célèbre Roman de la rose.

 


Pour suggestion, cliquez sur cette phrase pour lire un article qui traite des Livres d’Heures au Moyen Âge et de la notion de temporalité.

Bibliographie :

[1] WALTER, P. (1989) La mémoire du temps. Honoré Champion. Page 488, il cite Le roux de Luicy, Le livre des proverbes français, Paris, 1859.

[2] Idem. À la page 487, il parle d’une période réelle de lune rousse, propice dans l’imaginaire à  la sortie des fées, ou de créatures dites « maias », une sorte de vierge noire. Dans tous les cas, la féerie est crainte lors de cette période.

[3] WATHELET, J-M. (1985) Dictons des bêtes, des plantes et des saisons. Page 172. Paris : BELIN. (coll. « Le français retrouvé »)

[4] Idem. Page 173. Un mois de mai sans fleurs serait vécu comme une véritable étrangeté.

[5] Au sujet de la fête romaine des Floralia, qui est venue entrer dans le feuilletage culturel : WALTER, P. (2011) Mythologie chrétienne : fêtes, rites et mythes du Moyen Age. Paris : IMAGO.  Et OVIDE (1990) Les fastes. Livre V : Mai (p.139). Belles Lettres. Philippe Walter appuie l’importance des revenants pour les romains lors des Floralia. Le mois de mai était le mois des ancêtres, et les mondes s’avouaient perméables entre eux.

[6] LAIS, E. (2013, 2016) Grimoire des plantes de sorcière. Rustica Editions. Page 31. L’auteure explique la cueillette ritualisée de l’aubépine lors du premier de mai. D’abord plante par excellence de fées, elle est associée à terme à la Vierge Marie par la couleur de ses fleurs, et au Christ par ses épines. Elle est la plante du couple par excellence.

[7] LAIS, E. (2013, 2016) Grimoire des plantes de sorcière. Rustica Editions. Page 126. Aussi surnommé le « lis dans la vallée », il est associé rapidement à la Vierge, mais ses clochettes rappellent les fées. Considéré comme porte-bonheur, il a sans doute été cueilli plus tôt que le mois de mai, car il annonçait l’arrivée d’Ostara, fête antérieure aux réjouissances de mai.

[8] MARKALE, J. (1999) Le nouveau dictionnaire de mythologie celtique. Pages 37-38. Pygmalion.

[9] LEROUX, F. ; GUYONVARC’H, J. (1995) Les fêtes celtiques. Chapitre III « Belteine ». Ed. France Ouest Université.

[10] MARQUIS, M. (2017) Beltane : rituels, recettes et histoire du 1er mai. Traduction par Marjorie Badinand. Editions Danaé. Dans cet ouvrage, l’auteure affirme que la première mention de la nuit de Walpurgis est faite en 1603 par Johann Cole dans le Calendarium Perpetuum. La fin de l’hiver aurait été marquée par la présence de la fête de sainte Walpurga, canonisée le premier mai 870. La nuit du premier mai devient la Walpurgisnacht allemande. On y allumait des feux de joie pour éloigner les personnes de mauvaise influence et les sorcières. En Suède, une période est similaire, il s’agit de la fête du Valborg.

[11] WALTER, P. (1989) La mémoire du temps. Chapitre 4 « La fête entre l’ordre et le plaisir. C) le sacre du printemps ». Honoré Champion. Dans cette partie de l’ouvrage, Philippe Walter explique que si Goethe a pu montrer un versant sombre de la nuit de Walpurgis, dans les époques antérieures, cette nuit du premier de mai ne souffrait pas de cette image négative de la sorcellerie.

[12] Idem. Pages 99 à 104 : au sujet de saint Patrick allumant un feu contre le roi, pour la Pâques chrétienne. Ed. France Ouest Université.

[13] Pour plus de rites en rapport avec la nature ce jour-là, je me base sur l’ouvrage de MARQUIS, M. (2017) Beltane : rituels, recettes et histoire du 1er mai. Traduction par Marjorie Badinand. Editions Danaé.

[14] MARQUIS, M. (2017) Beltane : rituels, recettes et histoire du 1er mai. Traduction par Marjorie Badinand. Éditions Danaé. A la page 25, Mélanie Marquis parle d’un texte médiéval irlandais, rédigé par Cormac, lors d’une époque indécise. Cormac, évêque de Cashel, écrit sur un festival similaire qui prenait place début mai, pour célébrer quant à lui l’arrivée précise de l’été, et la sortie du bétail.

[15] MARQUIS, M. (2017) Beltane : rituels, recettes et histoire du 1er mai. Traduction par Marjorie Badinand. Éditions Danaé. Dans la partie historique de cet ouvrage, l’auteure mentionne le lien à effectuer avec la figure éminente du Green Man, Jack in the green, ou Homme feuillu, particulièrement exaltée lors de cette période. Philippe Walter, dans Mythologie chrétienne, pages 131-133 parle quant à lui de la christianisation de la fée. Ainsi, il y a pu avoir au Moyen Âge des pèlerinages en l’honneur de la Vierge, proches de lieux d’eau, et au XIIIe siècle notamment, l’on pouvait honorer une statue de la Vierge en lui faisant une feuillée ou « loge de feuillage ».

[16] Voir la pièce éponyme par Adam de la Halle.

[17] Si l’on reprenait le calendrier celtique, aujourd’hui repris au même compte par les néo-païens, Beltane en effet marque l’exacte moitié entre Ostara (début du printemps) et Litha (Saint-Jean : début de l’été).

[18] MARQUIS, M. (2017) Beltane : rituels, recettes et histoire du 1er mai. Page 21. Traduction par Marjorie Badinand. Éditions Danaé. À la page 21, elle rappelle tout autant le dieu Bélénos, honoré par les celtes, qui est quant à lui associé aux fontaines jaillissantes (la symbolique sexuelle n’est pas loin), à la santé et à la vie en général.

[19] WALTER, P. (1989) La mémoire du temps. Page 260. Honoré Champion.

[20] MARQUIS, M. (2017) Beltane : rituels, recettes et histoire du 1er mai. Page 21. Traduction par Marjorie Badinand. Éditions Danaé. À la page 25, elle rappelle l’existence d’une « contre-reine de mai ». L’allégresse ne se situe plus dans l’honneur rendu à la femme aimée, mais dans la raillerie d’une personne choisie. Effectivement, elle place sa référence dans une vieille tradition écossaise : un gâteau d’avoine est placé dans des braises, et découpé en parts selon le nombre de participants. Une de ses parts est noircie. À l’aveugle, l’un des participants tirera donc nécessairement la part calcinée, et sera (gentiment) ridiculisé. Alors, on sacrera la « Cailleach Beal-Tine » (« La vieille dame de Beltaine »). Une série d’épreuves lui est assignée, comme le fait de sauter trois fois dans le feu, ou de se faire bombarder d’œufs. La liesse est tout de même présente.

[21] DE CRECY, M-C. (1997) Vocabulaire de la littérature du Moyen Âge. Page 109 « Fête de mai » ou « Kalenda Maya » faite de « manifestations diverses ». Minerve.  Elle cite un extrait du Roman de la Rose.

La Vénus à la Fourrure, Sacher-Masoch : imaginaire d’une femme fatale.

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source : éditions Delcourt.

Lou Reed et la botte de cuir.

La préface explique l’œuvre originelle : cérémonie théâtrale autour du contrat qui met en mots les désirs avant leur réalisation, et retardement du plaisir promis. Lou Reed le chantait déjà du temps des Velvet Underground, cet amour étrange qui relie Wanda à Séverin, son amant. Il n’y avait qu’à embrasser cette botte de cuir. Ce que je présente aujourd’hui en est une adaptation pour le théâtre, par Christine Le Tailleur : quoi de mieux que l’univers des planches pour mettre en corps cette théâtralité du rapport masochiste ? Entre contrat posé et relation cadrée, le lien entre Wanda, maîtresse impitoyable et voluptueuse, et Séverin, amant romantique et en réelle détresse, y est exploré dans ses plus sombres recoins. Dans ce roman, tout est théâtre, mise en scène, jeux d’interdits et de suggestions.

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source : Zone Critique. Film éponyme par Roman Polanski.

La reprise théâtrale du motif masochiste.

La première scène s’ouvre sur l’Ami, langoureux dans son rêve de la déesse Vénus. Statue étrangement recouverte de fourrure, elle est synonyme d’un extrême érotisme pour son rêveur. L’apparition de son ami Séverin brise l’effet onirique, en lui tendant son manuscrit : Confessions d’un suprasensuel. Le reste de la pièce présente majoritairement le contenu de ces confessions. La limite entre réel et fiction est très trouble, Sacher-Masoch s’étant lui-même inspiré de ses relations ambigües avec ses différentes maîtresses. Une œuvre de vie, en somme. La mystérieuse Wanda tombe alors sur une image intrigante : celle d’une Vénus à la fourrure. Sa rencontre avec Séverin n’est pas expliquée : elle est sans doute le fait du hasard le plus fortuit. Ce trouble qui entoure leur rencontre n’aura que davantage de poids face à leur type de relation, à cheval entre les mondes, entre l’hallucination étranglée et la matérialité des choses. Wanda prétend alors être cette Vénus. Beaucoup d’ellipses temporelles dans cette pièce participent du trouble général, pour le plus grand plaisir du lecteur. Relation de l’entre-deux, elle montre un autre aspect des liens humains, libérés des catégories :

« La nature ne connaît pas la stabilité dans les relations entre hommes et femmes. Le mariage est un mensonge, une hypocrisie, la pire des impostures. Il faut abolir le mariage, démembrer la famille » (Wanda, p.28)

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source: Pinterest. Sacher-Masoch et sa maîtresse Fanny Pistor.

Deux conceptions opposées de la relation amoureuse.

Séverin est peureux, romantique, incertain, absolu : « je voudrais lui prendre la main mais je ne suis qu’un âne » (p.39). Wanda, sans concession, ne le veut que pour une année. Alors qu’elle célèbre la vacuité de la vie et tous les plaisirs terrestres, Séverin est en manque d’absolu, et il rêve cette femme comme il rêvait de sa tante. Tante qui le frappait jeune, tante à l’origine de son amour de la douleur. Sa tante portait cette fourrure, et il en garde un souvenir si intime qu’il demande à Wanda de porter une fourrure. Il s’affirme suprasensuel, et toute violence lui paraît délectable quand elle est de la main d’une femme, qu’il réclame tant. Ainsi, la relation amoureuse est engagée dans un angle rare en littérature : plus vif, moins romancé, leur lien est une réflexion et une déconstruction de l’amour traditionnel.

 » Et que préférez-vous ? L’épouse ou l’idéal ? » (Wanda, p.49)

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source : Fnac.

Wanda refuse ses propositions au début, et elle finit par se prendre au jeu de la fourrure, et devient cette Vénus si particulière. L’esclavage volontaire de Séverin finit par arriver, et se dessine alors une relation très ambigüe et complexe. Le tout mêle une réflexion intense sur la place de la femme, enjolivée tout comme enlaidie par tous :

« Les femmes ne sont ni aussi bonnes que les font leurs admirateurs et leurs défenseurs, ni aussi mauvaises que les font leurs détracteurs. Le caractère de la femme n’est qu’un manque de caractère. La meilleure femme peut momentanément sombrer dans la boue, et la pire peut inopinément s’élever à de grandes et bonnes actions, confondant ainsi ses contempteurs. Toute femme, bonne ou mauvaise, est capable à chaque instant d’avoir les pensées, les actions et les sentiments les plus diaboliques comme les plus divins, les plus sordides comme les plus purs. La femme, malgré tous les progrès de la civilisation, est restée telle qu’elle est sortie des mains de la nature, elle est comme les bêtes sauvages, elle peut se montrer fidèle ou infidèle, bienveillante ou cruelle, selon les sentiments qui la dominent » (Wanda, pp.61-62)

En somme, cette version de l’histoire de Masoch a le don de transporter son lecteur (et encore mieux, son spectateur) dans tout le trouble qui est le propre de cette relation de domination. Elle propose une vision originale des relations humaines, libérée des contraintes et des catégories binaires — on n’est ni marié, ni seul pour toujours. Proposant une myriade d’entre-deux, cette sorte d’amour a le mérite d’explorer les bas instincts humains.

 

Sacher-Masoch, La Vénus à la fourrure, éd. Les solitaires intempestifs, 2008, interprétation par Christine Le Tailleur.

Oreiller d’herbes, Nastume Sôseki, 1906.

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De l’écart avec le monde des hommes naît la poésie.

Un ouvrage si fin qu’il pourrait passer inaperçu. Un narrateur dès le début part du principe qu’il est partout difficile de vivre dans le monde des hommes, et que de cet écart, naît l’attitude poétique. Il réfléchit sur cette question en marchant, et le lecteur est amené à assister à cette cogitation très subtile. Les mots ne se bousculent jamais, mais expriment une vérité absolue pour quiconque a l’âme d’un artiste bousculé. Curieuse découverte faite au détour d’une étagère de bibliothèque. Le narrateur évolue au gré de la compagnie de différents personnages, en entendant cette histoire de la « Belle de Nagara »…

Une relation flottante.

Il parvient à rencontrer une jeune femme, et commence une relation étrange et flottante. Érotisme latent au détour d’un panneau japonais, ou spectacle des fleurs, les images sont très fortes. Le narrateur est peintre, peintre frustré. Il tente d’exercer son art quotidiennement devant cet étang aux histoires de femmes noyées… Apparition fantomatique voulant, le récit adopte une délicieuse saveur trouble, entre l’onirisme et la terre sous une « lune vague » (expression reprenant le titre du fabuleux film Les contes de la lune vague après la pluie). Les fleurs abondent et ornent les pages de leurs couleurs :

« Il est vraiment superbe d’errer sans aucun but par une belle nuit de printemps. Mon principe serait plutôt de laisser venir le charme comme il vient et de le laisser partir quand il part. » (page 135)

Une quête de soi, entre l’art et les fleurs de cerisier.

Au début en quête de lui-même et de nouvelles idées pour un art parfait, il finit par ne peindre aucune toile. Progressivement, son regard change, pour délivrer au lecteur des pensées d’une piquante philosophie. Difficile est la relation au frère humain, mais plus riche en est l’attitude poétique… Ce court livre est une excellente leçon à prendre, que ce soit au détour des pensées vagues du narrateur ou au détour de l’odeur des fleurs japonaises. Le printemps métaphorise l’éveil même du conteur (appelons le narrateur ainsi), tout comme le nôtre. Roman de contemplation gratuite, il est aussi à mon sens une forme raffinée de conte philosophique, loin du fracas urbain.

En somme, ce fut une découverte surprenante et très apaisante.

 

Oreiller d’herbes, Natsume Sôseki, traduit par René de Ceccatty et Ryôji Nakamura, éd. Payot et Rivages, 1989.

Découvrir les sabbats païens, aux éditions Danaé.

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Site : Tumblr. La roue de l’année pour l’hémisphère Nord.

Une collection colorée et concise

Elle fait du bruit dans la communauté païenne : collection colorée arrêtée au nombre de huit ouvrages, elle trône, complète, sur plus d’une étagère magique maintenant. Je vous parlerai aujourd’hui brièvement de la collection de livres sur les huit fêtes païennes, parue aux éditions Danaé. Traduction d’ouvrages en langue étrangère, elle ne fait pourtant pas défaut à l’esprit général de la collection. Elle se veut claire, concise et variée. Explorons alors un peu ce que ces livres proposent…

 

Dissection de ces ouvrages

1 – Introduction à la collection :

Elle replace en son contexte chaque livre, puisque chacun fait partie de cette série des « Célébrations païennes ». Ainsi, l’introduction explique brièvement la roue de l’année, chère aux païens. Proposant l’ouverture sur le livre, elle délivre un message intéressant  — si ce n’est un pari — : quel que soit l’horizon dans lequel le lecteur s’inscrit, il y trouvera au moins une chose utile ! Précédant l’ouvrage se trouve aussi une roue de l’année, divisée en sabbats, et relativisée par la notion d’hémisphère ! Eh oui, le solstice d’été n’est pas forcément en juin ailleurs…

2 – Les anciennes & nouvelles voies :

site babelioJe regroupe ici deux éléments qui sont distinctement divisés dans ces livres-là. Cependant, il paraît judicieux de les réunir, car ils traitent tous deux des us et coutumes, modernes comme d’autrefois. Les histoires et traditions des « anciennes voies » sont assez bien documentées, et les ouvrages n’hésitent pas à aborder différentes coutumes. La recherche est réelle derrière, et les noms ne sont pas lancés au gré des lignes. C’est sans doute la partie la plus digne d’intérêt pour quiconque voudrait se renseigner sur l’histoire des célébrations des solstices et des équinoxes. La partie suivante, sur les « Nouvelles voies », n’est pas moins remplie, et nous en apprenons beaucoup sur les traditions renouvelées, ou les adaptations des célébrations à notre époque… L’ouvrage sur Beltane, par exemple, recense quelques endroits du monde où est célébré le 1er mai. Bonnes adresses et  notions clefs sont au rendez-vous. Cette partie-là est aussi l’occasion pour l’auteur de présenter quelques premières idées pour une célébration, qu’elle soit simpliste ou plus élaborée. Une promenade le jour du printemps peut suffire !

3 – Charmes et divination :

Une partie un peu plus ésotérique que la précédente, qui pouvait faire cas de quelques pratiques traditionnelles à cheval entre les coutumes affirmées ou négligemment jetées sur l’épaule, et l’usage magique. Avis donc aux plus avancés d’entre nous, qui ne se contenteront peut-être pas d’une simple balade de printemps. Divination par les fleurs au printemps ou magie des seuils à Samhain, beaucoup d’idées sont données, adaptables toujours. La simple curiosité peut aussi tout à fait pousser le lecteur à explorer ces nombreux charmes. Pas de rituels complexes ici, mais de simples suggestions, qu’elles soient de l’ordre du tarot ou d’une bougie.

4 – Recettes & Bricolage :

amazon4La partie qui m’a sans doute le plus plu ! Elle propose des activités créatives et manuelles, adaptables pour être vécues avec des enfants — si l’on en a —, et qu’on souhaite les inclure dans ce rapport intime au cycle naturel. Masques, bâtons à clochettes et recettes de cuisine y abondent. Je crois que chacun peut y trouver son compte, qu’il soit plus manuel ou cuisinier. Les recettes peuvent être aussi celles d’huiles ou d’onguents magiques pour cette occasion, et là, le côté ésotérique reprend le dessus. Décoration, cuisine : c’est l’occasion de reprendre goût aux activités matérielles !

5 – Prières & Invocations :

Cette section-là est intéressante pour quiconque voudrait formuler une oraison particulière pour cette  période précise, destinée aux fées ou aux morts par exemple.  Partie plus courte que les autres en général, cela n’empêche point sa grande richesse, pour le lecteur curieux. Bien sûr, les oraisons proposées peuvent être ignorées, ou remaniées pour mieux correspondre à vos attentes. C’est la partie qui m’a sans doute le moins concernée. Cependant, elle peut donner de fières idées !

6 – Célébrations rituelles :

amazon3Ce segment propose des rituels plus complexes dans l’air du temps (ou du sabbat…).  Partie plus canonique sans nul doute, elle peut satisfaire un païen débutant qui voudrait avoir un cadre précis pour sa volonté de célébrer la date. Les rituels proposés sont complets et incluent souvent de grands principes wiccans, si ce n’est magiques en général — et c’est là où la plus grande rigidité de ce qui est proposé peut arrêter la « sorcière libre d’esprit ». Cependant, le cadre proposé inspire à chacun sa version de la célébration. En réalité, il appartient à chacun et chacune de doser son implication dans la lecture, et de voir ce qui lui siéra le plus ! Pour les plus libres d’esprit, je recommande les premières parties, plus souples, mais pour ceux et celles qui nécessiteraient un rituel pas à pas, cette partie est plus adaptée.

7 – Correspondances diverses & variées :

Précieuse partie qui concentre toutes les correspondances entre le sabbat en question et les pierres, les minéraux, les arcanes, les coutumes, etc. Pour les esprits les plus synthétiques, cette partie est parfaite ! Enfin, elle se clôt généralement sur des versions différentes du sabbat selon les pays.

Les points appréciés

J’ai pu apprécier leur clarté, et leur découpe astucieuse, comme je l’ai montré précédemment. Ils peuvent être utilisés pour la simple curiosité des us et coutumes d’autrefois, ou servir techniquement au païen en manque d’idées. Sans exposer une doctrine forcément rigide, l’ouvrage nous conduit doucement à renouer avec certaines pratiques, qu’elles soient manuelles comme la croix de Brighid lors d’Imbolc en février, ou plus spirituelles comme une magie des seuils. Attirée par cet aspect manuel, j’ai grandement apprécié les recettes de cuisine que l’on y trouve, souvent simples — pas forcément véganes. La première partie, plus historique, sur les « Anciennes voies », peut être une bonne base pour s’informer des réalités de la célébration, m’en étant moi-même servi pour un futur article sur le mois de mai… Dans tous les cas, ces petits ouvrages forment une collection complète et très richement fournie, autant par le texte que par les illustrations. De couverture souple, très fine, ils sauront se glisser dans le restant de vos étagères si cela a piqué votre curiosité, ou si Ostara approchant vous attire…

 

Collection « Célébrations Païennes » à retrouver sur le site des éditions Danaé.