Casque-de-Jupiter, écume de Cerbère… qui est l’aconit napel ?

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Site : Encyclopédie en ligne Larousse. Plante botanique de l’aconit napel.

Je vous retrouve aujourd’hui afin de continuer la série débutée sur l’imaginaire des plantes. C’est en observant mon propre plant que j’ai décidé de rédiger un article sur le casque-de-Jupiter. Ou peut-être le connaissez-vous plus facilement sous le nom d’aconit ? C’est une plante souvent méconnue, ne serait-ce que par sa toxicité. Oserais-je vous dire que je l’ai trouvé dans une jardinerie sans panneau indicateur et à hauteur d’enfant ? Dans tous les cas, cette superbe plante méritait bien son article !

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Site : Floralpi.

Bases botaniques et anecdotes.

Je commencerai en vous effrayant. L’aconit n’est pas une plante de laquelle rire longtemps : un simple contact cutané avec une coupure et l’on est susceptible d’être empoisonné. Ingestion d’une simple feuille par mégarde ? Sans doute votre dernier repas ! D’ailleurs, la plante la plus toxique du monde (connue) n’est rien de moins qu’un aconit, le ferox de son doux nom. Pas d’inquiétude, vous n’en trouverez pas ici ; il est présent sur l’Himalaya. Ainsi, tout de l’aconit est toxique : fleurs, feuilles… et racine. Son petit nom latin napellus (petit navet) nous rappelle sinistrement combien il est facile de confondre les deux tubercules. Il s’agit d’une plante aujourd’hui rare en plaines : on la trouve désormais en moyenne montagne, si ce n’est dans les endroits escarpés. Ses fleurs sont d’un bleu qui n’a rien à envier à la nuit, et elles apparaissent jusqu’au fort de septembre. Leur forme évoque sans mal un casque de guerrier, ou bien un capuchon de moine pour les esprits médiévaux. Ses fleurs le rendent très agréable à regarder dans un bouquet (constitué en toute sécurité, évidemment), ou bien dans un carré de jardin réservé à cet effet. Si ses vertus esthétiques sont son point fort, n’oublions pas son intérêt médicinal. Aujourd’hui majoritairement abandonné dans l’herboristerie occidentale, il est toujours utilisé dans la pharmacopée asiatique. Son dosage se doit d’être parfaitement maîtrisé, et quand il l’est, la plante devient la meilleure alliée des douleurs corporelles ou des refroidissements. Son usage plus ancien pour l’effet aphrodisiaque reste cependant à questionner ! Nous lui préfèrerons le gingembre et le tonka.

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Site : Fiche Wikipédia de l’aconit féroce.

Aspects légendaires et historiques.

Quel serait l’intérêt d’un article botanique sans quelques anecdotes ? Après vous avoir terrifiés avec sa toxicité, je vous parlerai maintenant plus légèrement d’Histoire. Effectivement, lorsque nous fouillons un peu les strates des siècles, nous découvrons que l’aconit tient une place toute particulière dans les esprits. Il est à la croisée des légendes et des usages bien réels. On dit par exemple que le suicide d’Aristote aurait comporté l’absorption d’aconit. Pline, quant à lui, voyait cette plante comme « l’arsenic végétal ».

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Dans tous les cas, la toxicité de cette plante laisse songeur… ou inventif ! Je rappellerai donc brièvement que de tous temps les flèches de guerre en ont été enduites. Les Celtes se servaient par exemple de la sève d’aconit pour rendre leurs flèches doublement mortelles. Toutefois, si je semble m’attarder sur beaucoup de faits avérés, je ne résisterai pas à donner quelques anecdotes légendaires sur le casque-de-Jupiter.

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source image. Réplique d’un ancien casque en bronze, grec corinthien. L’analogie avec le casque antique est évidente, non ?

Lié aux domaines des dieux, il l’est aussi aux créatures chimériques. En effet, dans le titre, je parlais de l’écume de Cerbère : saviez-vous que la légende raconte que la plante naît lorsque Cerbère, écumant de rage, est battu aux Enfers ? L’aconit est donc lié à quelques schémas mythologiques. De manière plus humble, il l’est aussi aux créatures magiques : de manière tout à fait systématique, on le considérait comme un excellent « répulsif » à tous les changeformes possibles (loups-garous, etc.). Les démons et les vampires, paraît-il, détestent au plus haut point cette toxique de nos jardins. Chers esprits fantaisistes, seriez-vous en train de considérer d’en bâtir une haie pour vous prémunir des esprits malfaisants ? C’est en tout cas très pragmatiquement ce qu’espérait la Marquise de Brinvilliers (1630-1676) quand elle empoisonna une bonne partie de son entourage « indésirable » pour ramasser ensuite l’héritage. On appelle cette affaire « l’affaire des poisons », si cela pique votre curiosité.

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La marquise esquissée par Charles le Brun après sa condamnation à mort en 1676.

Une plante de sorcière ?

Et maintenant, qu’est-ce que ferait une plante pareille dans un jardin de sorcière ? Vraiment toxique, plus tellement utilisée dans la pharmacopée occidentale, elle ne semble pas améliorer l’imaginaire de la sorcière empoisonneuse. En fait, je recoupe le propos que j’ai tenu sur d’autres plantes auparavant : on joignait ses effet à ceux des solanacées connues (datura, mandragore, jusquiame…) pour les fondre dans l’onguent des sorcières. À dose respectable, elle produit des effets hallucinatoires importants, « transporte » au sabbat. L’onguent des sorcières n’est plus à présenter tant on s’en fait une idée précise… et parfois dévoyée.

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source image : Sarah Anne Lawless. Fabrication encore d’actualité pour l’onguent de vol.

Dans tous les cas, par sa toxicité, et les légendes qui courent autour d’elle, la plante de nuit est liée au monde des morts. Elle est l’une des plantes indiquée pour travailler avec le monde des esprits, très naturellement liée à la déesse Hécate et à Saturne. On l’incorpore dans un bon nombre de pratiques funéraires ou de protection. Liée aux âmes, elle est aussi une plante de sorcière par excellence : je vous laisserai donc avec une suggestion populaire. Lors de la prochaine pleine lune, si vous avez la chance d’avoir un aconit, laissez à son pied une petite offrande, et il se pourrait qu’il vous régale d’une énergie nouvelle pour vos dons !

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Victoria Francés, The Flying Ointment, 2017 (Samhain).

Centre anti-poison : si vous-même ou l’un de vos proches avez été en contact étroit avec cette plante d’une manière ou d’une autre (jardinage inattentif, balade en montagne), je vous suggère d’observer les signes d’empoisonnement. Paroles étranges, gestes inhabituels, sueurs exagérées, vomissement, etc. Ne négligez jamais un appel vers un centre anti-poison. Si cette plante est superbe et alliée des sorcières, n’en oubliez pas d’être prudent.e.s !

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Bibliographie :

BILIMOFF, Michèle, Enquête sur les plantes magiques, Rennes, éditions Ouest France, 2003.

KYNES, Sandra, La Magie des Plantes, Paris, éditions Danaé, 2017.

LAÏS, Erika, Petit Grimoire de Sorcière, Paris, éditions Rustica, 2017.

LAÏS, Erika, Grimoire des plantes de Sorcière, Paris, éditions Rustica, 2013.

Le Petit Larousse des plantes qui guérissent : 500 plantes et leurs remèdes, Paris, éditions Larousse, 2016.

 

 

L’automne divinatoire I – La brève histoire du Tarot

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source : Le chant des mémoyres. Nytoprod – Fotolia.

Introduction.

Automne et divination.

L’automne vient d’installer ses belles couleurs, la saison devient méditative. Divinatoire, même, me direz-vous. Traditionnellement, et encore de nos jours, la saison d’automne est vécue comme l’une des plus propices à l’art divinatoire : la lumière se tamise et l’obscurité prend toute la place nécessaire pour ménager cet art. La Nature se fait discrète, vieillissante, et l’on ne saurait trouver un meilleur motif pour réfléchir aux grandes périodes de la vie. Je m’en remets à ce qu’en dit Diana Rajchel dans son ouvrage Samhain (éditions Danaé, 2017). En effet, elle établit les origines de cette fête entre les torches galloises ou celtes, pour illuminer le chemin des morts de cette nuit. C’est la nuit des morts, et ceux-ci foulent la terre des vivants. On parle d’un moment intermédiaire, tout comme la nuit du premier mai (Beltane). Le voile est dit « fin », et l’on peut a priori plus facilement accéder aux mystères : les morts se baladent, la nuit prend son sens, et l’on marche entre les mondes. La divination a donc toute sa place dans cette période-là de l’année : voilà pourquoi je choisis de parler d’un automne divinatoire. L’invocation à la vieille femme à la page 137 de l’ouvrage de Diana Rajchel nous plonge alors dans l’ambiance des mancies :

Reine de Sagesse,
Reine de la nuit,
Reine qui ordonne,
le temps du repos,
le temps du combat,
regarde avec nous
dans ce noir chaudron,
dans les vapeurs,
montre-nous l’avenir,
laisse-nous guérir le passé.

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source : Coven of the Goddess.

Mais alors, pourquoi aborder un tel sujet ?

Non seulement la saison s’y prête, mais je parlerai aussi modestement en qualité de cartomancienne et de passionnée d’histoire des arts. Parfois, j’aurai recours à des savoirs personnels, que je n’explique plus — grâce soit rendue aux scientifiques dont je ne me souviendrai plus des noms. J’inaugure en réalité avec ce premier article tout un dossier à venir sur le tarot : j’étendrai donc mon automne divinatoire aux histoires de quelques grands arcanes. Vous croiserez donc en temps voulu la route des Amoureux, du Pendu ou du Diable. On subit encore une mauvaise image du tarot : dans les films, les séries ou l’imaginaire collectif, on a tendance à associer tarot et mauvaise fortune, malchance, ou pire, annonces terribles. On ne saurait se départir de l’image (faussée) de la vieille cartomancienne redoutable dans le secret de son rideau de velours. En vérité, l’histoire du tarot est beaucoup plus complexe, et elle ne se passe pas de réalités économiques, politiques ou sanglantes. Le tarot reste mystérieux quand il faut le dater, le préciser, ou bien lui donner une origine géographique. Pourtant, c’est que je vais tenter de faire en me basant librement, et essentiellement, sur le livre récemment paru en 2018 aux éditions Trajectoire, sous la plume scientifique d’Isabelle Nadolny.

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Site : Youtube. Teaser du livre (vidéo).

Questions de mots et de définitions.

Qu’est-ce que le tarot ?

Cette question semble stupide, mais elle a le mérite d’être posée : qu’est-ce qu’un tarot ? On parle de tarot lorsque l’on désigne un jeu précis de 78 cartes : 22 atouts (ou arcanes majeurs) suivant un ordre autrefois aléatoire, et 56 cartes (ou arcanes mineurs). On n’oublie pas son usage à proprement parler dans le monde du jeu : en effet, il faudra toujours se demander lorsque quelqu’un vous déclare qu’il joue au tarot ce qu’il entend. Est-il cartomancien ou est-il un simple amateur de jeux de hasard ? La nuance est floue mais importante. J’entendrai ici, évidemment, le tarot au sens divinatoire du terme, même si j’aurai recours à son histoire troublée.

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Site : Trusted Tarot. Planche des 78 cartes, ici de la branche « Rider-Waite ».

Et le mot « tarot », d’où vient-t-il ?

Ce mot possède une histoire très amusante que je m’empresse de vous raconter, sous l’autorité de ce qu’en dit Isabelle Nadolny. Dans l’Italie médiévale du Nord, au XVe, on parle de ces jeux comme des « naibi à triomphes ». Tout laisse à penser, surtout le contexte, qu’on applique le complément « triomphes » en raison de l’influence guerrière qui entoure la naissance de ces jeux. Les triomphes font écho aux grands événements de la vie martiale antique : on fait son triomphe à tel grand général de guerre… Les affinités du terme trionfi sont évidentes avec le monde guerrier ou politique. On n’oubliera pas qu’un « triomphe » peut qualifier une victoire martiale. Pour être brève puisque j’y reviens ensuite, je dirai simplement que l’Italie médiévale à cette époque n’est pas de tout repos : la géographie est morcelée, tout comme le sont les manières de la gouverner. Les duchés et les pouvoirs sont dans un équilibre instable, une guerre quasi permanente. Les premiers jeux tarot (si on peut parler de « premiers ») naissant dans ce contexte, ils méritent bien leur appellation de trionfi.

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Le Tarot de la Félicité, par Pierrick Pinot.

Au XVe, une grande curiosité s’opère : on passe soudainement des trionfi aux tarocchi. On l’explique très peu, et le phénomène est aussi perceptible en France. En 1505, un acte notarial parle effectivement de « tarraux ». On estime que c’est la plus vieille mention dans la langue française de ce mot, même s’il est sous une orthographe différente. Ce terme pose problème aux linguistes, c’est évident. On s’arrache l’origine du mot, qu’on n’hésite pas à repousser aux confins du sanskrit. On prête au tarot des origines lexicales multiples.

D’une part, la seule chose dont on soit sûr, c’est que ce mot est d’extraction vulgaire. On entend par « vulgaire » un usage populaire du mot, loin des sphères savantes. Par exemple, on a pu hasarder une anagramme du mot latin rota (lien à la roue de la Fortune). Le mot Torah relierait au contraire l’imaginaire du jeu (à tort) au monde hébraïque. C’est aussi une explication vivement démentie, car peu fondée. Certains se sont même amusés à vouloir remonter à la source du mot et à la dater du sanskrit tar-o (« étoile »). D’autres encore, victimes de l’imaginaire fantasmé du tarot comme venant des Bohémiens, lui ont prêté une origine hindoustani avec le terme taru, influençant sûrement le mot tzigane tar (« paquet de cartes »). En vérité, c’est au XXe que les recherches établissent l’origine la plus probable du mot. On considère que tarot vient de l’arabe tarh (« déduction »),  lui même extrait de la forme verbale taraha (« rejeter, déduire »). Le mot arabe aurait influencé une  autre racine castillane, syncrétisme que l’on retrouve dans l’espagnol tarea (« lancer, tirer »).

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Photo personnelle. Light Visions Tarot.

Qu’est-ce qu’on entend par « arcane » ?

Je considère volontiers que ce mot est acquis par tous. En vérité, je découvre que ce terme est souvent méconnu, bien qu’il jouisse d’un imaginaire du secret encore très fort. Les arcanes représentent les cartes du jeu. On divise le tarot en deux grandes parties, d’une part les arcanes dits « majeurs » (les 22 atouts dont je parlais, avec des grands noms comme le Pendu ou la Tempérance), et d’autre part, les arcanes dits « mineurs » (56 en tout comprenant les quatre enseignes des coupes, des bâtons, des deniers et des épées, chacune étant étendue avec des nombres allant de l’as au dix et respectivement un valet, un cavalier, une reine et un roi). Nous obtenons donc pour un jeu de tarot conventionnel un nombre inchangé de 78 arcanes.

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Modern Spellcaster’s tarot, Scott Murphy, 2014. Six d’épées.

Pour vous expliquer l’origine du mot arcane, je m’en réfère à l’article du même nom dans le fameux Dictionnaire historique de la magie et des sciences occultes, sous la direction de Jean-Michel Sallmann (2006). Dans cet article (pp. 68-71), Gérard Chandès place l’origine du terme — quant à elle beaucoup plus certaine que celle de tarot — avec le latin classique arca (« coffre »), dérivé en arcanus (« secret, caché, mystérieux »). En fait, le mot suggère quelque chose de caché, d’occulté. Il ne faut pas oublier qu' »arcane » signifie bien d’autres choses que les cartes du tarot. C’est un terme qui jouit d’une popularité attestée dans le domaine de l’alchimie.

En bref, ce qu’on retient de ce panorama lexical est que l’on date déjà difficilement l’origine du mot tarot. On ne sait ni d’où il vient réellement, ni de quand il date. Ce mystère est tout à fait symptomatique du reste.

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Golden Tarot, Kat Black, 2003.

Histoire brève du jeu : à quand les cartes ?

Jouer, une histoire de dieux ou d’Anciens : des dés et des pythies.

Platon déjà essaie de dater l’invention de la notion de jeu. Pour lui, les dieux jouaient, et le premier était égyptien. Son nom est Thot, et c’est le dieu, dans la Moyenne-Égypte, des scribes, de la sagesse, des mots. C’est une divinité qui sait l’astronomie, les nombres et il n’est pas étonnant qu’on l’associe à la notion de jeu. Cependant, la fortune du jeu est bien réelle dans la Grèce antique, où l’on fait se rejoindre l’idée du jeu et de la divination. Le lien qui unit les deux prend alors la face du « hasard ». Le jeu défie le hasard comme la divination essaie d’en percer les mécanismes. Plusieurs auteurs antiques s’accordaient sur l’usage immodéré des osselets, parfaitement situés entre le jeu pur (une fois tombés au sol, ils forment des combinaisons gagnantes ou non) et la tentation divinatoire (tombés de telle ou telle manière, attention, mauvais présage…). Lancer des éléments au sol dans un but divinatoire n’est pas neuf : on n’a qu’à rappeler les bâtonnets de bois, les cauris  ou… les dés. Le mot hasard contient lui-même cette image : le terme dérive de l’arabe az-zahr, le « dé ».

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Site : Wikipedia, le dieu Thoth.

Prohibition médiévale du jeu et arrivée tardive des cartes divinatoires.

Lancer des dés dans un but de jeu a longtemps connu son heure de gloire. On passe le temps, on discute autour des jeux de dés, comme on pronostique les résultats. Quand l’Église se fait plus présente à l’époque médiévale tardive, on remet en question cette occupation apparemment innocente. En effet, n’y-a-t-il jamais eu plus grand joueur que le diable ? Au XIIIe, un décret émet une interdiction générale contre le jeu, supposant les jeux de dés. Jouer, c’est tenter (ou pire : représenter) le diable. Mais lancer des dés dans un but secrètement divinatoire est encore pire : c’est détourner et pénétrer les voies de Dieu et de Sa Providence. C’est connaître le destin et se placer au même rang que le divin. L’époque médiévale tait alors la notion de jeu au profit de foi, et ce n’est qu’au XVe que l’on assiste à un renouveau de celui-ci.

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Gravure disponible sur : The Grace of Iron Clothing.

Et les cartes là-dedans, me direz-vous. En fait, l’auteure du livre sur lequel je me base estime que jusqu’à la fin du XIVe, aucune mention n’est faite nulle part concernant de quelconques jeux de cartes. Elle date leur arrivée (discrète, s’entend) entre 1369 et 1381, à la lumière de quelques décrets les mentionnant. Le plus ancien traité décrivant plus ou moins un jeu de cartes dates de 1377 ; nous parlons du Tractatus de moribus et disciplina humanae conversaciones par le frère Johannes. Il y parle, sans s’étendre malheureusement, de « bonnes » et de « mauvaises » cartes. Et encore, on ne parle que de l’arrivée en Europe des cartes. On leur prête, au contraire, des origines beaucoup plus anciennes. Ce n’est qu’au XVe siècle que les jeux de cartes (dans un sens non divinatoire) connaissent d’étincelants débuts.

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Reylo Tarot Cards : The Lovers, par Elithien.

Origines fantasmées du tarot.

Origine orientale (Chine, Perse et Mamelouks).

Parler de tarot ne serait rien sans parler des fantasmes qui l’entourent. Tous les chercheurs s’accordent pour dire qu’il y a diverses origines possibles, et d’autres, moins probables. Mais l’on en reste dans tous les cas à des hypothèses qui ne seront probablement jamais vérifiables. Le tarot est issu d’un substrat imaginaire très fort : on aime à penser, de notre point de vue occidental, qu’il vient de lointaines contrées orientales. Même si cela reste vraiment probable, la théorie suivante reste au stade d’hypothèse. On estime que l’objet « carte » viendrait de la Chine du Xe siècle, établissant alors sur papier des symboles. De la Chine, on en vient à la Perse, où les Mamelouks règnent jusqu’au XVe. Ils entretiennent de grands rapports commerciaux avec l’Occident (et donc, l’Italie, qui en est sa porte) entre 1345-1365. Il se peut que l’objet « carte » tire son influence de là et soit entré de cette manière dans ce que l’on appelle aujourd’hui l’Europe. Dans tous les cas, l’idée que le tarot vienne d’Égypte cette fois est une invention : bien peu de choses indiquent l’existence d’un jeu de cartes dans cette période antique. L’auteure de l’Histoire du Tarot estime que c’est Antoine Court de Gébelin au XVIIIe qui, le premier, place les origines du jeu dans l’Égypte antique.

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Ancien jeu de cartes chinois. source

Origine bohémienne : le fantasme de la cartomancienne.

Pourtant, lorsque l’on parle de tarot, la première image qui nous vient en tête n’est pas celle d’un chinois médiéval, mais bien celle d’une cartomancienne bohémienne. L’association entre le tarot et l’histoire des Bohémiens ne se prouve plus. Je ne m’étendrai pas dessus faute de connaissances. Je rappellerai simplement que cet imaginaire attribué aux gitans ensuite naît au XIXe siècle, victime de ses fantasmes.

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Site : Succulent Moon. Fond d’écran libre de droits.

Origines probables du tarot.

Les Allemands : la fantaisie des suites.

De manière très pragmatique, nous parlerons des véritables tarots qu’il nous reste dans la postérité. En vérité, je parle ici des Allemands pour rappeler le simple fait que les plus vieux datés et conservés sont allemands. On appelle ces premiers jeux des cartes de cour, puisqu’elles sont avant tout autre chose des reflets de la société d’époque, composée d’un corps politique et militaire précis. On n’a qu’à regarder quelques reproductions de ces jeux pour observer les détails de mode d’époque. Il est dit que les jeux allemands sont caractérisés à un moment de leur histoire précoce par un mélange absolu des figures : par exemple, dans un même jeu se retrouveront ensemble Jeanne d’Arc et Mélusine. Les figures, donc, travaillent à différents niveaux. Et c’est bien ce dont il est question quand on parle de jeux de type « allemand » : les couleurs (ou enseignes) sont parfois très éloignées de ce qui nous semble canonique (coupe/épée/bâton/denier, ou bien pique/carreau/cœur/trèfle). Par exemple, nous pouvions trouver dans l’Allemagne de jadis un jeu où se trouvait l’enseigne des cerfs. De cette manière, nous aurions pu avoir un Cavalier de Cerf, etc.

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source. Jeu de 1816, de la collection de Klaus-Jürgen Schultz.

Les Italiens : l’épopée des Visconti.

Que serait un article sur le tarot sans parler des illustres Visconti ? Famille aux allures terribles, elle joue un rôle primordiale dans la diffusion des premiers tarots. Le tarot prend des racines potentielles dans l’Italie du Nord du XVe siècle, notamment avec le peintre Giacomo Sagramoro, qui peint alors quatre « jeux de triomphes ». Je parlerais avant tout des Visconti : ce fut une famille amatrice de tarots, et l’on tient de sa postérité 239 cartes en tout, divisées en plusieurs ensembles plus ou moins complets. Il va sans dire que ces tarots sont extrêmement luxueux, dorés à l’or fin et peints à la main : une pure merveille pour les curieux. On possède trois ensembles plutôt complets sur le lot de 239 cartes en tout. Le premier est le « Visconti di Modrone », volontiers daté de 1441. C’est celui qui est peint pour les noces du duc — j’y reviens quelques lignes plus loin. Il possédait originellement 89 cartes. Le second tarot est celui dit de « Brambilla », datant d’avant 1447, et lui destiné au duc Filippo Maria Visconti. Le troisième ensemble qu’il nous reste date de 1450 et il est destiné au duc de Milan. On l’appelle dans le jargon le « Visconti-Sforza », et c’est non seulement le plus complet mais aussi le plus utilisé aujourd’hui dans la postérité. Son imagerie est encore populaire.

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Tarot Visconti-Sforza original, doré à l’or fin et peint à la main. Site : Le Palais du Tarot.

Donc, l’Italie du Nord médiévale. Une période trouble de tensions permanentes, comme je le disais plus haut, mais aussi, et bien au contraire, une période d’intense fleurissement artistique. Les peintres jouissent d’une place particulière, et c’est bien dans ce contexte que naissent les fameux tarots italiens. Il va sans dire que cette période est aussi celle des Carnavals de grande envergure et que l’on se déguise volontiers en allégories sur de somptueux chars : vers 1460, le duc Federico da Montefelho monte sur un char avec les allégories de la Force, la Tempérance, la Justice mais aussi la Prudence. L’arrière-plan de ces tarots n’est pas « gratuit » et l’on se doute bien de l’influence, même discrète, de ces grands Carnavals.

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Tarot Visconti-Sforza : Le Diable.

La famille Visconti quant à elle prend son importance à partir de Bernardo Visconti, un seigneur tyrannique milanais au XIVe. Son neveu, Gian Galeazzo le renverse en 1385, le fait emprisonner, et aussi empoisonner. Son neveu est despotique, et la peste coupe court à sa fureur en 1402. Le fils de Gian, Giovanni Maria Visconti, prend sa suite jusqu’en 1412 à sa mort, avant tout mémorable pour sa dépravation et son caractère sanguinaire. Ensuite, le second neveu de Bernardo Visconti, le frère de Gian Galeazzo, arrive au pouvoir : nous parlons bien de Filippo Maria Visconti, qui, en 1413, épouse une femme qui a deux fois son âge. En 1418, il la fait décapiter sans réel motif si ce n’est une suspicion adultère. Suite à quoi il se remarie, mais le mariage n’est pas consommé. Il a plutôt une fille illégitime avec sa maîtresse Marie de Savoie. Bianca Maria Visconti naît donc en 1425 et à 9 ans, elle est promise à Francisco Sforza, un mercenaire de la famille. En 1441, le mariage a lieu : Bianca a 18 ans, Francisco, 40. C’est en l’occasion de ses noces que l’on commande le « premier » tarot italien (notez toute mon insatisfaction à parler d’un « premier » tarot). En définitive, les arcanes sont de circonstance pour ce mariage fastueux : les Amoureux, le Pape, l’Impératrice en sont autant de représentations.

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Les Français : ancrage traditionnel et Tarot(s) de Marseille.

Le tarot de Marseille n’est pas de Marseille : c’est dit. Le tarot possède en France des origines plutôt lyonnaises : c’est là qu’on trouvait les plus importantes corporations de cartiers. Il est difficile de dater le premier tarot français, mais on pense fortement qu’il s’agit d’une création sous Louis XIV, faite par un cartier. Le premier identifié en revanche revient à Pierre Madenié en 1709. Le deuxième tarot de Marseille (de type I), lui aussi daté, est lié au nom de Jean-Pierre Payen, en 1713. Jean-Pierre Payen est un « vrai » marseillais alors sur les terres d’Avignon, encore sous influence pontificale, les impôts y étant exonérés notamment pour les cartiers. Mais en 1754, sous la pression des cartiers marseillais, ce privilège prend fin et l’on peut enfin créer des tarots de Marseille… à Marseille ! En effet, le métier de cartier (entendre : fabriquant de cartes) était très taxé, et il était difficile d’en voir le bout. C’est de cette manière, en relaxant les privilèges avignonnais, que l’on voit apparaître le premier tarot de Marseille (de Marseille) en 1736 sous la création de François Chausson. Cette histoire est vaste, complexe, car les villes entre elles se battent avec leurs confréries de cartiers. Les cartes elles-mêmes arrivent à varier un peu. En effet, je finirai en rappelant que l’Académie française ne vient normaliser la langue qu’en 1634, et qu’avant cela, les orthographes des arcanes varient beaucoup sur les cartes. Par exemple, le Tarot dit « parisien anonyme » note « Atrempance » pour ce qui est aujourd’hui la Tempérance.

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Tarot Parisien anonyme (avant 1650). Site : Tarots Anciens.

En somme, ce que l’on peut retenir de ces tarots français est qu’ils sont liés à l’astrologie, tout autant que les latins. Je terminerai en rappelant l’essentiel : la cartomancie dans un usage divinatoire est extrêmement récente, et à part la figure d’Etteilla, un célèbre cartomancien au XVIIIe siècle, la pratique est plus récente. Ainsi, quand je parle de tarots de Marseille ou même de tarots italiens, il faut bien entendre qu’aux XVIe, XVIIe voire XVIIIe siècles, l’usage divinatoire reste minoritaire, tu, ou bien inexistant.

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Tarot dit « d’Etteilla ».

Jalons préliminaires sur les arcanes.

Les trois types d’enseignes.

Je parlais des vieux jeux allemands présentant de curieuses enseignes. En effet, avant une certaine date, on était libre de créer les enseignes de notre choix. En revanche, au XVe, quand le jeu devient une vraie mode, et que se développe à fond la gravure, il faut donc de grands tirages de masse pour couvrir la demande. Les tirages de masse demandent une normalisation des signes, des caractères, et c’est plus ou moins de cette façon que l’on se retrouve encore avec des signes normalisés tels que les piques, les carreaux, les cœurs et les trèfles. Je parle dans le titre de trois types d’enseignes. J’entends par enseignes les « couleurs » dans chaque jeu (les quatre familles, si l’on veut). Ainsi, on se retrouve avec trois grandes tendances, géographiquement identifiées :

  • Les enseignes germaniques : feuilles, glands, grelots et cœurs.
  • Les enseignes latines (italiennes) : épées, bâtons, deniers, coupes.
  • Les enseignes françaises : cœurs , piques, trèfles, carreaux.

Cette claire distinction n’empêche pas les débats, surtout pour les enseignes latines, puisque c’est ce qui concerne le tarot. En fait, les chercheurs en imaginaire, symboles, ignorent d’où viennent les quatre enseignes latines. Les symboles parlent à un vaste nombre de cultures, qu’elles soient païennes, chrétiennes ou bien familiales :

Pour résumer encore, on peut dire de cet ensemble qu’il contient des représentations de la condition humaine depuis la nuit des temps : le pouvoir, la femme, la religion, l’amour, la victoire, la défaite (ou la trahison), la mort, le bien (les vertus), le mal, l’enfer, le paradis, la terre, le ciel avec le soleil et la lune. (page 83).

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Les quatre « suites » du tarot figurées. Site et artiste : Poison Apple Printshop.

Des origines imaginaires discutées.

Je serai brève ici, car il convient de ne pas empiéter sur le riche travail des historiens de l’imaginaire ; d’autant plus qu’il est ardu de tenter de donner une source précise à de tels symboles. Coupe du Graal, contenant christique, ou coupe féminine d’abondance, ce symbole à lui seul mériterait un livre entier. Il en va de même pour les autres images, très fortes elles aussi. L’auteure du livre sur lequel je me base rappelle les interprétations héraldiques au sujet des enseignes latines. Une solide théorie rapproche tarot et blasons familiaux. En effet, les deux systèmes fonctionnent de manière analogue au niveau de la figuration : un symbole fort pour contenir une idée ou des valeurs.

D’autres personnes, adeptes sans doute de la tripartition classique de la société médiévale, proposent de voir dans les quatre enseignes latines cette division sociale : l’épée et le bâton pour la fonction gouvernante (l’épée du souverain + le bâton/sceptre du chef religieux), le denier pour le corps commercial et la coupe pour la symbolique du peuple et du corps nourricier.

Pour d’autres encore, appuyant le fond très chrétien de l’imagerie tarotique, il s’agit de l’expression de quatre vertus fondamentales : l’épée pour la Justice, le bâton pour la Force, la coupe pour la Foi et enfin, le denier de la Charité. Cette interprétation est aussi très satisfaisante. En fait, le tarot ne se laisse pas si facilement prendre dans une seule interprétation, et c’est bien ce qui en fait sa richesse. Je conclurais cette brève partie avec la division qui semble primer aujourd’hui : celle des éléments. Aux bâtons de Feu s’opposent les coupes d’Eau et aux deniers terrestres, les épées de l’Air. Pour me révéler extrêmement schématique, je dirai que chaque élément représente ensuite une sphère de vie : l’eau pour les sentiments et l’intuition, le feu pour les actions, le corps, l’air pour les décisions, l’esprit vif et les mots, et les deniers pour la sphère terrestre, les valeurs.

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Site : Wonderful Things. Suites latines.

Concernant les arcanes majeurs, en vérité, les 22 cartes ne varient pas pendant les six siècles qui se développent jusqu’à nous ; seuls les noms changent, ou les numéros, mais les 22 arcanes restent plus ou moins les mêmes. La plus ancienne liste de ces atouts date d’ailleurs de 1470-1500, et elle se trouve au cœur d’un manuscrit de sermon contre les jeux d’argent, Sermones de ludo cum aliis. L’ordre est différent de celui qui nous sert aujourd’hui, sauf l’arcane XIII (la « sans nom », en fait : la Mort) qui possède une place de choix, très symbolique. Les noms aussi sont différents, selon ce que veut renforcer son auteur : par exemple, pour symboliser la Tour, il parle plutôt de sagitta (« la flèche »).

La Fortune du tarot du XVIIIe à nos jours.

Je me permets ici une brève introduction à la chronologie du tarot, afin de replacer les choses dans leur contexte et ne pas être victime du préjugé : « on a tiré les cartes de tous temps ». Non, la cartomancie est une discipline récente parmi toutes les autres mancies.

XVIIIe : l’âge d’or des cartes.

Etteilla est un cartomancien célèbre en son époque, et on lui doit la première publication française d’une somme complète sur les 78 cartes. Il les interprète une à une : cela peut nous paraître banal, tant les livrets de nos tarots le font, mais à l’époque, c’est une première. Avant cette somme, on ne possédait que des bribes d’interprétations. En vérité, cette publication est symptomatique du reste de ce siècle : on publie à foison des jeux et des livrets, et ce, surtout après la Révolution. Il y existe d’ailleurs un Jeu Divinatoire Révolutionnaire, datant de 1791 et jouissant d’une imagerie à son égale. Nous songerons simplement au XVIIIe et à la figure éminente de Mlle Lenormand (1772-1843), la « sibylle des salons » comme on aime à l’appeler. C’est une jeune femme qui, après avoir prédit différents éléments de la vie de l’impératrice Joséphine, connaît une fortune incroyable dans les salons mondains. On possède encore son jeu, puisqu’il est à la vente en reproductions parfois modernisées. Ce siècle amène vraiment le substrat nécessaire au développement du tarot, progressivement utilisé dans un sens divinatoire.

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Site : Amazon. Couverture de vente de l’une des versions du Lenormand.

XIXe : l’âge d’or des occultistes au détriment du tarot divinatoire.

Ce siècle-là connaît une forte popularité du mouvement occultiste, qui aime à voir dans le tarot le reliquat d’un savoir perdu, d’un livre général, d’un connaissance secrète. A l’époque, peu de Français écrivent sur le tarot (Eliphas Levi, Paul Christian, Papus…), mais on s’occupe plutôt de fantasmer sa nature. Dans ce que l’on trouve des écrits à tendance occultiste, on déprécie souvent l’usage divinatoire « simple » du tarot pour lui préférer l’imaginaire d’un Grand Livre Secret. On parle dès lors volontiers du Livre de Thoth ou d’un livre kabbalistique (voir les écrits de Levi).

XXe : la cartomancie chez les anglo-saxons.

Nous avançons dans les siècles, et le français Marcel Belline publie en 1961 son oracle, encore vendu de nos jours (couverture noire). En vérité, il ne faut pas se méprendre sur la nature de ce phénomène divinatoire au XXe siècle : je donne peut-être l’impression qu’il n’y en a que pour les Français après les Italiens. Les Anglo-Saxons jouent un rôle primordial à cette époque : ils bénéficient de l’héritage des occultistes au XIXe pour s’approprier la matière du tarot. C’est de cette manière qu’Arthur Edward Waite (1857-1942), traducteur éminent d’Eliphas Levi et de Papus, redessine entièrement le tarot en 1910. Son éditeur s’appelle Rider, et cela ne vous étonnera donc pas qu’on parle encore du « Rider-Waite ». En fait, deux tendances s’opposent aujourd’hui dans le tarot, et cette différence est plutôt perceptible au niveau des arcanes mineurs : si le tarot de Marseille préfère souvent des mineurs schématiques (deux deniers pour… deux deniers), le Rider-Waite utilise volontiers une figuration sans doute plus parlante pour l’usager débutant : le deux de deniers sera représenté par un personnage jonglant avec deux pièces. C’est alors une parfaite représentation de la carte, qui symbolise souvent un moment d’entre-deux, de deux issues équivalentes, et donc, l’impossibilité de choisir.

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Site : Le Chaudron de Morrigann. Exemple à gauche du « MARSEILLE » faisant face au « RIDER-WAITE ». Lame XIX : Le soleil.

XXIe : l’explosion des jeux divinatoires.

Cela ne vous échappera pas : les librairies et parfois les grandes enseignes se mettent à vendre des tarots, non plus pour passer le temps en vacances mais bien pour promouvoir cet outil divinatoire, avec toutes les critiques que l’on peut y faire. Des centaines de tarots différents existent aujourd’hui sur le marché ; car oui, on peut parler d’un marché du tarot. Tous les artistes de la « branche magique » — ou presque — auront édité leur propre tarot (Julia Jeffrey par exemple). On en trouve sous toutes les couleurs, toutes les tailles, et l’imaginaire nous parle à foison. Les jeux se distinguent alors par leur esthétique : à chaque tarot son propriétaire, en quelque sorte. Nous pouvons avoir des tarots « d’artiste », comme celui de Julia Jeffrey (Tarot of the hidden realm) ou le Light Visions. Il y a aussi des tarots reproduisant des œuvres classiques, mais n’incluant pas réellement d’artiste encore vivant : songeons alors au tarot dit de « Botticelli » ou à celui de Kat Black, utilisant la technique du collage numérique, donnant le superbe Golden Tarot. Des Français cette fois ont voulu rendre hommage à l’imagerie médiévale tardive : je pense au Tarot Noir, plutôt d’esthétique « Marseille », sorti assez récemment. En clair, nous pourrions dire qu’il y a un tarot pour tous les goûts, et ce n’est pas pour déplaire aux cartomanciens qui, chemin faisant, découvrent souvent le tarot de toute leur vie. Mais cette explosion de la cartomancie n’est pas sans conséquences et à force d’un trop-plein de vulgarisation, le tarot peut en perdre sa valeur et tous ses symboles.

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source : Prisma Visions tarot : un favori.

Pablo Neruda et la poésie du monde

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Si vous connaissez ma plume pour les chroniques « sorcières » que je rédige, aujourd’hui, elle s’attarde sur un brin de poésie. Je tiens à vous présenter un recueil que j’aime particulièrement, découvert sur les bancs universitaires de lettres. Recueil regorgeant d’affection pour le monde, il est aussi celui des travailleurs et d’une généreuse Amérique du Sud. Le livre dont il sera question dans cet article n’est rien de moins que Les Odes Élémentaires par Pablo Neruda.

Un mot de contexte, un mot sur l’auteur.

Le livre, tout comme son auteur, aime à être situé par la critique comme étant entre la sphère politique et l’amour démesuré de la Nature. Vacillant entre deux pôles, Neruda s’exprime ici en poète exalté. Il chante son amour de chaque chose, tout en se faisant la voix des plus faibles, la voix du peuple et de la simplicité. La liesse collective le pousse à aimer la vie, chaque grain de poussière. Poésie du quotidien, son écriture célèbre la Nature généreuse, sensuelle contre les gouvernements cruels ou l’avarice des hommes. Il conserve un regard critique sur l’extérieur et les désastres naturels ; regard qui ne manque pas de nous frapper par son actualité. Neruda vit de 1904 à 1973, assassiné peu après le coup d’état militaire contre Salvador Allende. L’œuvre de Neruda trouve ses racines dans ce qui l’agite dans le domaine politique, et il semble plutôt se réfugier dans les petites merveilles de la Nature. La poésie y est méditative, observatrice, fine et intime. Poésie, donc, d’un barde médiateur, couplé au plus fervent défenseur de la force collective. L’édition sur laquelle je me base est celle parue chez NRF Gallimard, en 1974 pour la traduction française.

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Site : Espaces Andins. Auteur de la photographie non identifié. L’auteur en pleine écriture chez lui.

Je voudrais terminer ce mot introductif en rappelant combien j’ai apprécié le recueil. On est directement frappé par la vision qu’il déploie de la Nature : personnifiée, généreuse, elle étend son opulence comme la Pachamama. Dans un seul recueil, nous trouvons l’ode au plus commun des mortels, la vision exaltée d’une main pétrissant du pain, et des merveilles de la Nature. Ces poèmes représentent une véritable déclaration d’amour au Chili, si ce n’est à toute l’Amérique du Sud. Faune, flore, culture, sentiments : nous vivons au gré des vers. On dit de ce recueil qu’il est celui de la poésie quotidienne, puisque nous y trouvons des objets, des légumes, des éléments très simples. En passant sous la plume du poète, ces éléments négligés au quotidien se parent d’un nouvel éclat, presque sacré, presque sensuel. Si la poésie de Neruda rend grâce à ce qui l’entoure, à nous de lui rendre la pareille en lui consacrant cet article.

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Site : Heol Art. Une des nombreuses représentations de la Pachamama. Auteur de la peinture non identifié.

Le recueil : extrait de thèmes fétiches.

Le commun des mortels contre le poète médiateur.

et les hommes

veulent me dire,

te dire,

pour quoi ils luttent,

s’ils meurent,

pour quoi ils meurent,

et moi je passe et je n’ai pas

de temps pour tant de vies, 

je veux

qu’ils vivent tous

dans ma vie

et chantent dans mon chant,

je n’ai pas d’importance, moi,

je n’ai pas de temps,

pour mes affaires,

de jour et de nuit

je dois noter ce qui se passe,

et n’oublier personne. (page 12)

Le premier poème du recueil présente une image très importante, qui filera d’autres poèmes : l’homme fondu en tous. Le poète se montre sous la face d’un homme ordinaire, investi, dans le même temps, dans la folle mission de décrire (ou d’écrire) tout ce qui se passe autour. La vie l’entoure, l’embrasse, le sollicite, et lui ne peut qu’écrire. Beaucoup de poèmes du recueil sont un hommage à l’homme commun. Le poète n’est qu’un être terrestre parmi les autres. Nous pouvons citer le poème « Ode à l’homme simple » :

Je vais te raconter en secret

qui je suis, moi,

comme ça, à voix haute

tu me diras qui tu es,

je veux savoir qui tu es,

combien tu gagnes,

l’atelier où tu travailles,

la mine,

la pharmacie,

j’ai une obligation terrible,

celle de le savoir,

de tout savoir […] (page 117)

Pablo Neruda se présente comme un homme ordinaire, investi d’une vocation de réveilleur de consciences. En effet, à travers la figure du poète retiré du monde, il observe ses pairs, et se sent plein de la nécessité de les éveiller. Il est le porteur de lumière, tout en restant commun :

C’est mon métier

Que tu le veuilles ou non

de te réveiller

toi et ceux qui dorment (page 180)

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Site : Poemas cortos. Traduction approximative : « J’aime la façon d’aimer des marins, qui embrassent et s’en vont. Ils laissent une promesse sans jamais revenir. Dans chaque port, il y a une femme qui attend : mais les marins embrassent et s’en vont. Alors, une nuit, et pour de bon, ils se couchent avec la Mort au fond de la mer. »

L’amoureux et le solitaire.

Ce qui frappe le lecteur du recueil est cette omniprésence de l’amour. Je m’explique : nous trouvons peu de poèmes en lien à l’amour tel que nous nous le figurons. Pas question de femmes, de draps froissés. Le sentiment plane plutôt sur les choses ordinaires. Puisque tout est anthropomorphisé, perçu de manière sensuelle, le poète paraît faire l’amour au vivant tout entier. Il embrasse la Nature comme si l’on embrassait une femme. Les Odes Élémentaires pourraient bien être figurées en une massive ode à l’amour. Nous trouvons d’ailleurs un poème de ce nom à la page 31, où le poète fait le bilan de sa vie sentimentale. Il considère la solitude comme une noire compagne après ses désillusions amoureuses. Il se souvient de quelques instants fugaces :

Mais voici que celle

qui avait passé par mes bras

comme une vague,

celle

qui n’avait été qu’une saveur

de fruit vespéral,

soudain

clignota comme une étoile,

flamba comme une colombe

et je la trouvai sur ma peau

se déroulant

comme la chevelure d’un brasier.

Amour, à partir de ce jour

tout fut plus simple. (page 32)

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Site : Inform’Action.

La solitude reste la compagne durable du poète (paradoxalement, repoussante), qui n’hésite pas à lui écrire une ode :

O solitude,

beau

vocable, des heures

sylvestres

poussent entre tes syllabes.

Mais tu n’es que pâle

mot, or

faux,

monnaie traîtresse !

J’avais décrit la solitude avec les lettres

de la littérature,

lui avais mis une cravate

tirée des livres,

la chemise,

du rêve,

mais

je ne l’ai connue que quand j’ai été seul. (page 251)

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Site : Fine Art America. Artiste : Richard Day.

Ode à la vie ordinaire, ode aux sentiments fugaces.

Les quelques mots introductifs que je posais indiquaient une poésie du quotidien, où les objets de tous les jours retrouvent une importance presque sacrée. L’auteur leur écrit des odes, qu’elles soient destinées à l’oignon, au pain, à l’eau ou même à la cuisine du congre au jus. La poésie de Neruda s’anime des bonnes odeurs sud-américaines, dégage une saveur chaude à chaque coin de page. Nous nous croyons parfois dans un livre de recettes, mais ne nous y trompons pas : nous avons là un grand poète, qui nous déplie tout son amour des petites choses. S’il fait la louange des éléments quotidiens, il arrive aussi à le faire pour les sentiments. C’est ainsi que nous avons l’ode à l’espoir, au passé ou à la tristesse.

Voici un passage de « l’Ode à l’oignon » (titre surprenant, vous en convenez) :

Étoile des pauvres,

fée marraine

enveloppée

dans un papier

délicat, tu sors du sol,

éternel, intact, pur

comme de la graine d’astre,

et quand te coupe

le couteau dans la cuisine

monte la seule larme

sans malheur.

Tu nous as fait pleurer sans nous affliger.

J’ai célébré tout ce qui existe, oignon,

mais pour moi tu es

plus beau qu’un oiseau

aux plumes éclatantes,

tu es à mes yeux

globe céleste, coupe de platine,

danse immobile

d’anémone neigeuse

et la senteur de la terre vit

dans ta nature cristalline. (page 53)

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Site : Pixels. Artiste : Carlos Reales.

Voici un fragment de « l’Ode au pain » :

Pain,

de farine,

d’eau

et de feu

tu te fais.

Épais et léger,

tassé et rond,

tu répètes

le ventre

de la mère,

germination

équinoxiale

et terrestre. (page 198)

J’ai particulièrement apprécié « l’Ode à l’espoir », ici dans son intégralité :

Crépuscule marin,

au milieu

de ma vie,

les vagues comme des raisins,

la solitude du ciel,

tu m’emplis

et débordes,

toute la mer,

tout le ciel,

mouvement

et espace,

les bataillons blancs

de l’écume,

la terre orangée,

la ceinture

incendiée

du soleil en agonie,

tant

de dons, de dons,

oiseaux

qui vont à leurs rêves,

et la mer, la mer,

senteur

en suspens,

chœur de sel sonore,

cependant que

nous

les humains,

au bord de l’eau,

nous luttons

et espérons,

devant la mer,

nous espérons.

Les vagues disent à la côte solide :

« Tout sera accompli. » (pages 86-87)

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Site : Fine Art America. Artiste : Dolores Deal.

Je finirai par les quelques lignes qui ouvrent « l’Ode à la tristesse » :

Tristesse, scarabée

à sept pattes cassées,

œuf d’araignée,

rat tête fendue,

squelette de chienne :

tu n’entreras pas ici.

Reste dehors.

Va-t’en.

Retourne

dans le sud avec ton parapluie,

retourne

dans le nord avec tes dents de serpent.

Ici vit un poète.

La tristesse ne peut pas

passer cette porte. (page 279)

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Site éponyme : Leonid Afremov. Rain Princess.

Une nature magique.

Neruda arrive à transcrire dans une poésie quotidienne tout ce qui forme la magie des saisons et des phénomènes naturels. Sa poésie se prête des airs animistes, où chaque parcelle est douée de vie. La nuit, les saisons ou même la pluie ont un caractère propre sous sa plume admirative, craintive, ou même extatique. Il prête aux phénomènes naturels des allures, des sentiments. Je commence avec un fragment de « l’Ode à la nuit » :

Derrière

le jour,

toute pierre tout arbre,

derrière chaque livre,

nuit,

Tu galopes et travailles

ou te reposes,

attendant

que tes racines recueillies

développent ta fleur et ton feuillage.[…]

Libre tu coules

sur le cours sauvage

des fleuves,

tu couvres, nuit, sentiers secrets,

profondeurs d’amours constellées

de corps nus,

crimes éclaboussant

d’un cri d’ombre,

cependant que les trains

roulent, les chauffeurs

jettent le charbon nocturne dans le foyer rouge,

l’employé de la statistique, surmené,

s’est enfoncé dans un bois

de feuilles pétrifiées,

le boulanger pétrit

la blancheur. (pages 182-183)

Je poursuis avec un fragment de « l’Ode à l’automne », selon l’auteur, beaucoup plus louable que le printemps :

C’est difficile

d’être

l’automne,

c’est facile d’être le printemps,

d’allumer tout

ce qui est né

pour être allumé.

Mais éteindre le monde

en glissade

comme s’il était anneau

de choses jaunes,

jusqu’à fondre odeurs,

lumière, racines,

faire monter le vin aux raisins,

avec patience frapper

l’irrégulière monnaie

de l’arbre, là-haut,

pour la répandre ensuite

sur d’indifférentes

rues désertes,

c’est une profession de mains

viriles. (pages 191-192)

Je souhaiterais finir par un extrait de « l’Ode à la pluie » :

La pluie est revenue.

Elle n’est pas revenue du ciel

ou de l’ouest.

Elle est revenue de mon enfance.

La nuit s’est ouverte, un tonnerre

l’a ébranlée, le son

a balayé les déserts,

et alors 

la pluie est arrivée,

la pluie est revenue

de mon enfance,

d’abord

une rafale

coléreuse,

puis

comme la queue

mouillée

d’une planète,

la pluie,

tic tac mille fois tic

tac mille

fois trille,

un large coup

de pétales obscurs […]

Je connais

tes excès,

le trou

dans le toit

écoulant

sa gouttière

dans le logis

des pauvres :

là, tu démasques

ta beauté,

tu es hostile

comme une

céleste armure,

comme un poignard de verre,

transparente,

là, je t’ai vraiment connue. (pages 151-153)

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Site : Pinterest. Artiste : Mike Barr.

Conscience de la dégradation naturelle par les hommes.

Il va sans dire que Neruda avançait en toute lucidité. Si son écriture semble parfois voler haut, se dispenser de la vie des hommes en pure poésie, il ne faut pas oublier sa large implication dans le monde. Il a conscience de la destruction de la nature, conscience des vices humains. Ses pointes transpercent parfois les coins des poèmes. Il arrive à émettre quelques critiques notoires. Cependant, il aime l’humain, et il le somme de revenir, loin de sa bêtise destructrice, vers un état respectueux de la Nature. Je n’arriverai pas à conclure aussi bien qu’il le fait dans les quatre derniers vers du recueil :

Et que l’homme obscur apprenne,

dans le cérémonial de ses affaires,

à se rappeler la terre et ses devoirs,

à propager le cantique du fruit. (page 302)

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Site : Tous Voisins. Traduction approximative : « Ils pourront bien couper toutes les fleurs [du monde] mais ils ne pourront jamais avoir le printemps. »

Scott Cunningham et la botanique

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Site : Amazon (l’une des couvertures de vente).

Aujourd’hui, je me penche sur un auteur qu’on ne présente plus tant il est influent dans la sphère des sorcières modernes. Si apprendre des choses parfois insolites sur les plantes, tout en bénéficiant d’un catalogue impressionnant pour la pratique, vous dit, je vous invite à lire la suite. Je présente donc L’Encyclopédie des plantes magiques, en me doutant bien que beaucoup d’entre vous en ont déjà entendu parler !

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Site : Amazon. Scott Cunningham dans sa jeunesse.

Un mot sur l’auteur.

Comme je le disais plus tôt, on ne présente plus le nom de Scott Cunningham dans la sphère païenne aujourd’hui. L’écriture claire, la recherche approfondie ont été ses chevaux de bataille pendant des années. Avant de rendre la plume dans les années 1990, Scott écrit une vaste quantité de fictions, mais aussi de livres où il donne à voir le résultat d’années entières de recherches. Pratiquant la magie végétale, verte, botanique (vous lui donnez le nom que vous souhaitez), il a donc un point de vue expert sur l’usage des plantes en sorcellerie. Adepte de la magie élémentale, il nous a fait bénéficier de superbes tableaux de correspondance, très utiles. À l’origine de l’Encyclopédie des plantes magiques, il y a un constat de sa part lorsqu’il était étudiant : rien de complet n’avait été publié sur toutes ces plantes, de tous les jours ou non. Il tient donc à humblement combler un manque d’informations sur les plantes qui nous entourent (qu’on parle même de l’ail ou de l’oignon, tant qu’on y est !). Pour lui, il s’agissait de délivrer des informations sur ces plantes, en les classant, tout en donnant des « trucs » de magie simple. Pas besoin de dix chandelles, de bougeoirs, de grimoires, de matériel à n’en plus finir ;  non, la plante se suffit. Pour lui, elle possède déjà l’essence du pouvoir.

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Site : Aminoapps. Auteur non identifié.

Le livre en lui-même.

Je base mon article sur l’exemplaire du livre sorti aux éditions ADA en 2009. Cunningham le publie en 1985 pour le copyright, mais le réédite plusieurs fois, victime de son succès. Le livre en question représente un peu moins de 400 pages. Il a vocation de nous présenter dans l’ordre alphabétique un herbier de plus de 400 plantes, incluant certaines que nous utilisons tous les jours en cuisine. C’est la majeure partie de l’ouvrage, mais il ne faut pas négliger le poids des parties auparavant (rappel de principes, techniques de conservation des plantes, usage magique), ni le poids des annexes ensuite, qui en font un livre de grande qualité. C’est pour cette raison que je propose tout de suite un survol de son contenu.

Survol du contenu.

1. Les principes de base.

  • Pouvoir des plantes.

Dans ce premier espace, il définit ce qu’il entend par la notion de pouvoir, et surtout en quoi il se suffit dans la plante seule. Il réfléchit donc sur cette notion, qu’il trouve mal utilisée dans la pratique de la sorcellerie. Il donne pour rappel que cette pratique n’est qu’une réponse entre autres face à des questions, ou des besoins. Il rappelle donc les principes moraux (évidents) derrière cette pratique, que beaucoup oublient. Ne fais donc de mal à nul être volontairement. En bref, une parole de sage.

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Site : Pinterest. Auteur non identifié. Illustration d’un principe de sorcellerie.
  • Pratiques magiques.

Ici, Scott Cunningham détruit l’idée d’une synchronisation parfaite des planètes, de la Lune et du pratiquant. En effet, si nous avons un problème, irions-nous attendre l’éclipse parfaite dans six mois, ou la bonne lune durant des semaines ? Non, il rappelle que le besoin est immédiat, et qu’un bon praticien peut se dispenser de ces parfaites correspondances. Il préfère un soulagement immédiat, qui se distingue des trop grandes préparations. Il en profite pour dresser une liste des objets de base, utiles pour la sorcière botanique, sans s’encombrer d’un trop-plein de possessions.

  • Rites et procédures.

Cette partie est très riche pour les nouveaux pratiquants (voire même pour les plus chevronnés), dans la mesure où il dresse la liste de tout ce que l’on peut faire de ces plantes, de la cueillette-type à l’enchantement, ou la couture de figurines. Il semble faire une place tout importante à ces figurines, victimes du seul stéréotype de la mauvaise poupée vaudou. Il rappelle que la poupée est à la base issue d’une volonté curative, ou d’aide pour autrui. Ainsi, sachez grâce à l’auteur que pour guérir d’un rhume, vous pourriez vous aider d’une figurine cousue et remplie d’eucalyptus broyé. À bon entendeur, salut, on se retrouve en décembre pour les plus curieux (et les plus malades).

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Site : The Conversation. Photo : Marie-Lan Nguyen, 2014. Poupée vaudou présentée au musée du Louvre.
  • Intentions magiques.

Enfin, il fait la liste ici de toutes les intentions qui pourraient animer notre petite âme de sorcière pour s’aider des plantes. Les intitulés sont simples : amour, consécration, protection… Et alors, la vengeance, la malédiction ? Non, Cunningham le rappelle dès le début de l’ouvrage : pas de place ici pour les mauvaises intentions. La magie reste bénéfique, et les âmes vengeresses passeront leur chemin. Ce livre fourmille de plantes dangereuses, mais jamais pour un usage néfaste. La liste fait état de tout ce que l’on peut souhaiter de bon, pour soi, comme pour autrui (des nuits d’amour à n’en plus finir tout comme guérir d’un rhume, n’est-ce pas). Maintenant que j’ai mis en lumière tout ce qui précède le catalogue de plantes en lui-même, je propose que nous survolions la majeure partie du livre.

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Site : Lexib. Auteur non identifié.

2. Les plantes.

L’ordre est alphabétique, et nous trouvons tout, ou presque.  Les plantes sont classées comme des articles, selon leur nom le plus « commun », les noms plus populaires étant notés dessous. Dans un article-type, on trouve le nom en latin, une indication thérapeutique ou le rappel des dangers que cette plante peut provoquer. Ensuite, on trouve les noms populaires. Par exemple, saviez-vous que si l’on vous parle de garde-robe, on parle de la lavande, et non de votre cher placard… Ensuite, la phase magique intervient, et Scott Cunningham relève pour chaque plante le genre, la planète, l’élément, la déité et les pouvoirs associés. Cette partie synthétique est utile pour quiconque tient à un usage ésotérique de la plante. En parlant de cela, la dernière partie de chaque article parle des usages magiques : c’est ici qu’il expose ses astuces de magie simple. Il n’hésite pas à nous raconter (presque au coin du feu) des anecdotes, des usages curieux ou des minuscules rituels avec. Par exemple, lorsqu’il parle de la cardamome, il ne manque pas de signaler qu’elle est délicieuse en pâtisserie dans les tartes aux pommes, mais aussi qu’on en fait une potion de sexualité avec du vin chaud. De la même manière, nous apprenons que les haricots, en Écosse autrefois, ne pouvaient être cuits que par des hautes prêtresses. En effet, les fleurs des haricots sont blanches, et la teinte renvoie aux plus anciennes déesses. Toutefois, il rappelle aussi que porter des haricots sur soi prévient de l’impuissance. De la même manière, notre traditionnelle laitue préserve des tentations de la chair. Scott Cunningham fonctionne ainsi : il mélange les anecdotes, les usages et les trucs culinaires. C’est l’hétérogénéité de son livre qui le rend si précieux.

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Site : Magical Recipes Online.

3. Tableaux et annexes.

Je vous délivre la liste de toutes les annexes que l’on peut trouver dans la dernière partie de l’ouvrage :

  • Genre des plantes selon l’intention ;
  • Plantes et planètes ;
  • Plantes et éléments (très utile) ;
  • Plantes et intentions magiques (en quelques pages, il résume des siècles de savoir) ;
  • Couleurs et usages (on peut relier cela à la couleur des fleurs, par exemple) ;
  • Glossaire ;
  • Propriétés magiques des huiles (ce qu’il faut mettre dans une huile selon l’intention). Par exemple, pour une huile de bonheur, Cunningham vous conseille de placer des fleurs de pommier, des pois de senteur, et de la tubéreuse !
  • Noms populaires VS noms communs : nous y apprenons que la buglosse à larges feuilles n’est rien de plus que la bourrache simple, que la ceinture de la Saint-Jean n’est que l’armoise, et que le passe-velours est le doux nom du souci des jardins ;
  • Une bibliographie annotée : d’une allure très universitaire, elle nous conseille précisément des ouvrages. C’est très précieux pour quiconque veut poursuivre sa lecture sur les plantes, la sorcellerie botanique notamment.
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Site : Pinterest. Auteur non identifié.

Le mot de la fin.

Si j’avais à donner mon avis sur cette lecture, je dirais volontiers que posséder ce livre est incontournable pour les curieux du bulbe. On s’étonne d’en apprendre à toutes les pages, avec la même passion, la même curiosité. Le livre, sous son apparence modeste de catalogue, fourmille de précieux conseils, jetés là pour le curieux de passage. Ce que j’ai apprécié est qu’il résout dès l’entrée le problème de la magie néfaste : pas de place pour cette magie ici, bien qu’il parle de plantes mortelles parfois. Dans ce livre, aucun rituel n’est proposé pour qu’il devienne néfaste pour autrui, ou même soi. Que de l’amour, en somme. Enfin, comme je le disais, les annexes le rendent vraiment solide. J’ai apprécié la bibliographie, qui pousse la réflexion et la culture encore plus loin. Ses pages récapitulatives sur les différentes intentions et les plantes qui leurs sont associées sont incroyablement fournies. Je m’adresse donc aux personnes curieuses, un peu sorcières sur les bords, pour découvrir des usages végétaux à n’en plus finir ! À vos chaudrons…

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Site : Giphy.

 

 

Pour retrouver l’encyclopédie dont je parle, il suffit d’acquérir une des éditions de L’Encyclopédie des plantes magiques, par Scott Cunningham, par exemple chez l’éditeur AdA (en français), 2009.

La rayure des marginaux.

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Le livre du jour.

Un livre très mince, de moins de deux-cents pages, publié aux éditions du Seuil. Je veux parler aujourd’hui d’un des ouvrages de Michel Pastoureau : L’Étoffe du Diable, une histoire des rayures et des tissus rayés. Un sujet banal, non ? Pourtant, il réalise un tour de force en nous présentant une vague (et passionnante) histoire du motif rayé. Comme son principe le suggère, la rayure est perçue tantôt positivement, tantôt diaboliquement. Le livre mélange à merveille la science héraldique, la prostituée médiévale et le bain de soleil début de siècle. Plongeons-nous donc un peu dans son contenu.

Un mot sur l’auteur.

Michel Pastoureau est un grand historien de la couleur et des symboles. Ses livres ne se présentent plus « dans le milieu » tant son nom fait sourire de plaisir ses lecteurs. Il est connu par le plus grand nombre pour ses histoires des couleurs. Vous trouverez donc une histoire du boir, du bleu, du vert… Son écriture est terriblement érudite, puisqu’il sait aborder plein d’univers à la fois. Ses livres sont efficaces, concis, et c’est toujours un plaisir de découvrir un nouvel ouvrage de sa plume. Je décide de présenter l’histoire de la rayure parce que, comme la plupart des personnes, je ne me doutais pas du fait que la simple rayure ait été si compliquée à vivre au fil des siècles. Pastoureau commence en parlant de l’audace que cela représente dans le monde de la mode que de porter fièrement la rayure. L’audace a surtout été d’en parler avec autant de brillance !

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Site : Babelio.

Histoire condensée de la rayure (basée sur l’ouvrage).

Veste, quae ex duobus texta est, non indueris. (Lévitique, chapitre 19)

Le Lévitique est clair sur le tissu varié : on ne doit pas porter un tissu qui soit fait de deux matières, de deux couleurs. L’interdit est fort, et Pastoureau se demande pourquoi faire un tel sort au tissu barré. L’histoire de la rayure est longue et rocambolesque, et je vous emmène avec moi pour un tour du livre.

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Site : Carmestoulouse.org

Michel Pastoureau commence son ouvrage par la période inaugurale du Moyen Âge. Je l’appellerais volontiers la période de la « rayure du désordre ». En effet, jusqu’au XVIe siècle, la rayure subit une mauvaise fortune : elle fait diable, elle fait prostituée. Bref : elle est marginale. Le premier scandale d’envergure que l’historien relève concerne le manteau rayé des Carmes, des ascètes religieux et mendiants. Leur manteau est rayé, et cela fait du bruit au sein de l’Église. En montant à Paris, les Carmes sont appelés les « frères barrés ». Ainsi, la séparation est tracée avec le reste du monde religieux. De la même manière, la rayure médiévale devient la marque de certaines catégories sociales : fous, prostituées ou jongleurs. Pensons à la fameuse imagerie des prostituées et leurs longues robes rayées. Sur le territoire allemand, Michel Pastoureau dit même que la rayure s’étend pour les « lépreux, les infirmes, les « bohémiens », les hérétiques, […] les juifs » (page 29).

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L’enluminure n’est pas en reste, puisqu’elle profite de l’image forte que procure la rayure pour l’œil afin de couvrir les traîtres bibliques de ce motif : Caïn, Dalila, Saül, Salomé, Caïphe, et évidemment Judas. D’autres attributs peuvent lui être préférés, mais la rayure l’emporte sur le code pictural. De façon analogue, l’on se met à enluminer des manuscrits fictionnels, en soulignant le caractère félon de certains personnages. Ganelon de La Chanson de Roland verra lui aussi la rayure apparaître sur ses attributs. Pour résumer l’idée médiévale, la rayure indique le condamné, l’infirme, l’être inférieur, ou bien la personne pratiquant un métier peu recommandé. Michel Pastoureau le rappelle bien avec une série de mots gravitant autour de l’idée. Varius indique non seulement le motif pluriel mais aussi la personne instable, menteuse, folle, ou félonne. Cela ne vous rappelle-t-il pas la figure du Diable, plurielle ?

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Storyville Prostitute, Ernest Bellocq, 1912 (Nouvelle Orléans).

À partir du XVIe siècle, l’image de la rayure évolue, et elle passe du symbole diabolique à domestique. En effet, l’imaginaire conserve la marque de l’être de rang inférieur, et de nombreux valets la portent alors. Le tissu rayé deviendra, dans la même veine, le signe des esclaves aux XV et XVIe siècles, pour se stéréotyper ensuite. Pastoureau parle même d’une « touche africaine » qui devient une « mode » véritable (page 66). La représentation est rapidement stéréotypée, et l’homme noir ne peut être représenté dans l’esprit des artistes qu’en habits barrés, comme chez Véronèse, par exemple.

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Paolo Veronese, Adoration of the Magi Italy, 1571.

Au XVIe et jusqu’au XVIIIe siècle, la rayure devient populaire, marque aristocratique si elle est verticale. L’historien rappelle la vague de mode espagnole dans les années 1620-1630, où les touches rayées se font plus discrètes, sur les manches ou les jambes. Au XVIIIe siècle, la mode rayée envahit toutes les sphères aristocratiques, passant du vêtement aux intérieurs. Les murs s’allongent de rayures, les sièges s’en couvrent. Certains pensent qu’il s’agit de l’influence croissante du Nouveau Continent et de ses stripes. La rayure est alors symbole d’idées neuves, et Michel Pastoureau y voit volontiers une des motivations pour l’avoir hissée sur le devant de la Révolution française. Dans tous les cas, elle indique une fracture avec le monde établi, qu’elle soit de nature rebelle, transgressive, ou bien nécessaire. N’oublions pas non plus l’habit du prisonnier (avis aux lecteurs de Lucky Luke). En effet, beaucoup considèrent cette image maintenant familière comme issue de l’Amérique des années 1760, où les premiers vêtements des prisonniers montrent des rayures verticales. L’historien avance un parallèle entre l’enfermement des fous et des prisonniers :

Plus en amont, la folie et l’internement sont peut-être les domaines où il faut chercher  une certaine continuité entre les marques vestimentaires du Moyen Âge et la tenue des prisonniers modernes. Du bouffon à l’insensé et de l’insensé au forcené, il n’y  a pas de rupture mais au contraire un parcours tragiquement cohérent, qui a pu être celui des rayures. Les chaînons importants seraient ici l’enfermement des « fous » à partir du XVIe siècle (en Angleterre d’abord, sur le continent ensuite), puis celui de tous les auteurs de crimes et délits dans la seconde moitié du XVIIe, lorsque la peine privative de liberté se substitue progressivement aux anciens châtiments corporels. (page 95)

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Image issue de la BD Lucky Luke. Site : Illustrose.com

Le tournant véritable de ce motif intervient à la charnière des XIXe et XXe siècles. Effectivement, la rayure s’immisce dans le monde de l’hygiène. Pendant près de dix siècles, et l’historien le rappelle bien, tout ce qui touche le corps nu se doit d’être blanc. Les draps, les chemises de nuit, les sous-vêtements : tout doit indiquer que le corps est pur, et propre. Il est alors inadmissible d’avoir des draps de couleur, et encore moins un sous-vêtement rayé. Pourtant, les pyjamas s’ornent de bandes, que Pastoureau analyse dans l’imaginaire comme de fabuleuses protectrices contre le monde fantasmatique de la nuit. Grilles, barrières, elles éloigneraient les mauvais esprits.

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Site : Wikiwand. Marin en tenue de sortie, 1910.

Et alors, les marins ? L’origine de ce type de vêtement reste trouble, même pour le grand historien. Il suggère une nécessité signalétique avant tout, pour repérer des figures humaines au sein de tempêtes. Tout de même, notons que les rayures sont réservées aux grades les plus bas, comme les matelots : une réminiscence de la marque des bas statuts ? En tout cas, la rayure du marin vire de bord et touche ceux qui vont à la plage. La rayure balnéaire bat son plein au XXe siècle : elle est le chic de bord de plage, et la marque de fraîcheur.

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Site : Pinterest. Betty Grable, 1935.

La rayure a encore de longues heures devant elles, remise au goût du jour par Picasso et son éternel pull. Pour clore cet article, je vous laisse avec cette anecdote entre le père de Pastoureau et l’artiste :

Quelques peintres sont même allés plus loin et ont fait de la rayure leur vêtement ou leur déguisement de prédilection. Tel fut le cas de Picasso, un « drôle de zèbre » s’il en fut, qui ne manquait jamais une occasion de s’exhiber en habits rayés, en haut comme en bas, et de proclamer bien fort que pour faire de la bonne peinture il fallait « se zébrer le cul ». (pages 131-133).

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Site : Ipicasso.ru. Pablo Picasso, 1904.

 

 

Michel Pastoureau, L’Étoffe du Diable, une histoire des rayures et des tissus rayés, Paris, Seuil, 1991.