Pablo Neruda et la poésie du monde

31QPMS8CTDL._SX210_

Si vous connaissez ma plume pour les chroniques « sorcières » que je rédige, aujourd’hui, elle s’attarde sur un brin de poésie. Je tiens à vous présenter un recueil que j’aime particulièrement, découvert sur les bancs universitaires de lettres. Recueil regorgeant d’affection pour le monde, il est aussi celui des travailleurs et d’une généreuse Amérique du Sud. Le livre dont il sera question dans cet article n’est rien de moins que Les Odes Élémentaires par Pablo Neruda.

Un mot de contexte, un mot sur l’auteur.

Le livre, tout comme son auteur, aime à être situé par la critique comme étant entre la sphère politique et l’amour démesuré de la Nature. Vacillant entre deux pôles, Neruda s’exprime ici en poète exalté. Il chante son amour de chaque chose, tout en se faisant la voix des plus faibles, la voix du peuple et de la simplicité. La liesse collective le pousse à aimer la vie, chaque grain de poussière. Poésie du quotidien, son écriture célèbre la Nature généreuse, sensuelle contre les gouvernements cruels ou l’avarice des hommes. Il conserve un regard critique sur l’extérieur et les désastres naturels ; regard qui ne manque pas de nous frapper par son actualité. Neruda vit de 1904 à 1973, assassiné peu après le coup d’état militaire contre Salvador Allende. L’œuvre de Neruda trouve ses racines dans ce qui l’agite dans le domaine politique, et il semble plutôt se réfugier dans les petites merveilles de la Nature. La poésie y est méditative, observatrice, fine et intime. Poésie, donc, d’un barde médiateur, couplé au plus fervent défenseur de la force collective. L’édition sur laquelle je me base est celle parue chez NRF Gallimard, en 1974 pour la traduction française.

pablo-neruda
Site : Espaces Andins. Auteur de la photographie non identifié. L’auteur en pleine écriture chez lui.

Je voudrais terminer ce mot introductif en rappelant combien j’ai apprécié le recueil. On est directement frappé par la vision qu’il déploie de la Nature : personnifiée, généreuse, elle étend son opulence comme la Pachamama. Dans un seul recueil, nous trouvons l’ode au plus commun des mortels, la vision exaltée d’une main pétrissant du pain, et des merveilles de la Nature. Ces poèmes représentent une véritable déclaration d’amour au Chili, si ce n’est à toute l’Amérique du Sud. Faune, flore, culture, sentiments : nous vivons au gré des vers. On dit de ce recueil qu’il est celui de la poésie quotidienne, puisque nous y trouvons des objets, des légumes, des éléments très simples. En passant sous la plume du poète, ces éléments négligés au quotidien se parent d’un nouvel éclat, presque sacré, presque sensuel. Si la poésie de Neruda rend grâce à ce qui l’entoure, à nous de lui rendre la pareille en lui consacrant cet article.

60296649
Site : Heol Art. Une des nombreuses représentations de la Pachamama. Auteur de la peinture non identifié.

Le recueil : extrait de thèmes fétiches.

Le commun des mortels contre le poète médiateur.

et les hommes

veulent me dire,

te dire,

pour quoi ils luttent,

s’ils meurent,

pour quoi ils meurent,

et moi je passe et je n’ai pas

de temps pour tant de vies, 

je veux

qu’ils vivent tous

dans ma vie

et chantent dans mon chant,

je n’ai pas d’importance, moi,

je n’ai pas de temps,

pour mes affaires,

de jour et de nuit

je dois noter ce qui se passe,

et n’oublier personne. (page 12)

Le premier poème du recueil présente une image très importante, qui filera d’autres poèmes : l’homme fondu en tous. Le poète se montre sous la face d’un homme ordinaire, investi, dans le même temps, dans la folle mission de décrire (ou d’écrire) tout ce qui se passe autour. La vie l’entoure, l’embrasse, le sollicite, et lui ne peut qu’écrire. Beaucoup de poèmes du recueil sont un hommage à l’homme commun. Le poète n’est qu’un être terrestre parmi les autres. Nous pouvons citer le poème « Ode à l’homme simple » :

Je vais te raconter en secret

qui je suis, moi,

comme ça, à voix haute

tu me diras qui tu es,

je veux savoir qui tu es,

combien tu gagnes,

l’atelier où tu travailles,

la mine,

la pharmacie,

j’ai une obligation terrible,

celle de le savoir,

de tout savoir […] (page 117)

Pablo Neruda se présente comme un homme ordinaire, investi d’une vocation de réveilleur de consciences. En effet, à travers la figure du poète retiré du monde, il observe ses pairs, et se sent plein de la nécessité de les éveiller. Il est le porteur de lumière, tout en restant commun :

C’est mon métier

Que tu le veuilles ou non

de te réveiller

toi et ceux qui dorment (page 180)

poemas-de-pablo-neruda-4
Site : Poemas cortos. Traduction approximative : « J’aime la façon d’aimer des marins, qui embrassent et s’en vont. Ils laissent une promesse sans jamais revenir. Dans chaque port, il y a une femme qui attend : mais les marins embrassent et s’en vont. Alors, une nuit, et pour de bon, ils se couchent avec la Mort au fond de la mer. »

L’amoureux et le solitaire.

Ce qui frappe le lecteur du recueil est cette omniprésence de l’amour. Je m’explique : nous trouvons peu de poèmes en lien à l’amour tel que nous nous le figurons. Pas question de femmes, de draps froissés. Le sentiment plane plutôt sur les choses ordinaires. Puisque tout est anthropomorphisé, perçu de manière sensuelle, le poète paraît faire l’amour au vivant tout entier. Il embrasse la Nature comme si l’on embrassait une femme. Les Odes Élémentaires pourraient bien être figurées en une massive ode à l’amour. Nous trouvons d’ailleurs un poème de ce nom à la page 31, où le poète fait le bilan de sa vie sentimentale. Il considère la solitude comme une noire compagne après ses désillusions amoureuses. Il se souvient de quelques instants fugaces :

Mais voici que celle

qui avait passé par mes bras

comme une vague,

celle

qui n’avait été qu’une saveur

de fruit vespéral,

soudain

clignota comme une étoile,

flamba comme une colombe

et je la trouvai sur ma peau

se déroulant

comme la chevelure d’un brasier.

Amour, à partir de ce jour

tout fut plus simple. (page 32)

pablo_neruda
Site : Inform’Action.

La solitude reste la compagne durable du poète (paradoxalement, repoussante), qui n’hésite pas à lui écrire une ode :

O solitude,

beau

vocable, des heures

sylvestres

poussent entre tes syllabes.

Mais tu n’es que pâle

mot, or

faux,

monnaie traîtresse !

J’avais décrit la solitude avec les lettres

de la littérature,

lui avais mis une cravate

tirée des livres,

la chemise,

du rêve,

mais

je ne l’ai connue que quand j’ai été seul. (page 251)

pablo-neruda-richard-day
Site : Fine Art America. Artiste : Richard Day.

Ode à la vie ordinaire, ode aux sentiments fugaces.

Les quelques mots introductifs que je posais indiquaient une poésie du quotidien, où les objets de tous les jours retrouvent une importance presque sacrée. L’auteur leur écrit des odes, qu’elles soient destinées à l’oignon, au pain, à l’eau ou même à la cuisine du congre au jus. La poésie de Neruda s’anime des bonnes odeurs sud-américaines, dégage une saveur chaude à chaque coin de page. Nous nous croyons parfois dans un livre de recettes, mais ne nous y trompons pas : nous avons là un grand poète, qui nous déplie tout son amour des petites choses. S’il fait la louange des éléments quotidiens, il arrive aussi à le faire pour les sentiments. C’est ainsi que nous avons l’ode à l’espoir, au passé ou à la tristesse.

Voici un passage de « l’Ode à l’oignon » (titre surprenant, vous en convenez) :

Étoile des pauvres,

fée marraine

enveloppée

dans un papier

délicat, tu sors du sol,

éternel, intact, pur

comme de la graine d’astre,

et quand te coupe

le couteau dans la cuisine

monte la seule larme

sans malheur.

Tu nous as fait pleurer sans nous affliger.

J’ai célébré tout ce qui existe, oignon,

mais pour moi tu es

plus beau qu’un oiseau

aux plumes éclatantes,

tu es à mes yeux

globe céleste, coupe de platine,

danse immobile

d’anémone neigeuse

et la senteur de la terre vit

dans ta nature cristalline. (page 53)

bread-and-spoon-carlos-reales
Site : Pixels. Artiste : Carlos Reales.

Voici un fragment de « l’Ode au pain » :

Pain,

de farine,

d’eau

et de feu

tu te fais.

Épais et léger,

tassé et rond,

tu répètes

le ventre

de la mère,

germination

équinoxiale

et terrestre. (page 198)

J’ai particulièrement apprécié « l’Ode à l’espoir », ici dans son intégralité :

Crépuscule marin,

au milieu

de ma vie,

les vagues comme des raisins,

la solitude du ciel,

tu m’emplis

et débordes,

toute la mer,

tout le ciel,

mouvement

et espace,

les bataillons blancs

de l’écume,

la terre orangée,

la ceinture

incendiée

du soleil en agonie,

tant

de dons, de dons,

oiseaux

qui vont à leurs rêves,

et la mer, la mer,

senteur

en suspens,

chœur de sel sonore,

cependant que

nous

les humains,

au bord de l’eau,

nous luttons

et espérons,

devant la mer,

nous espérons.

Les vagues disent à la côte solide :

« Tout sera accompli. » (pages 86-87)

city-on-the-sea-dolores-deal
Site : Fine Art America. Artiste : Dolores Deal.

Je finirai par les quelques lignes qui ouvrent « l’Ode à la tristesse » :

Tristesse, scarabée

à sept pattes cassées,

œuf d’araignée,

rat tête fendue,

squelette de chienne :

tu n’entreras pas ici.

Reste dehors.

Va-t’en.

Retourne

dans le sud avec ton parapluie,

retourne

dans le nord avec tes dents de serpent.

Ici vit un poète.

La tristesse ne peut pas

passer cette porte. (page 279)

RAIN-PRINCESS
Site éponyme : Leonid Afremov. Rain Princess.

Une nature magique.

Neruda arrive à transcrire dans une poésie quotidienne tout ce qui forme la magie des saisons et des phénomènes naturels. Sa poésie se prête des airs animistes, où chaque parcelle est douée de vie. La nuit, les saisons ou même la pluie ont un caractère propre sous sa plume admirative, craintive, ou même extatique. Il prête aux phénomènes naturels des allures, des sentiments. Je commence avec un fragment de « l’Ode à la nuit » :

Derrière

le jour,

toute pierre tout arbre,

derrière chaque livre,

nuit,

Tu galopes et travailles

ou te reposes,

attendant

que tes racines recueillies

développent ta fleur et ton feuillage.[…]

Libre tu coules

sur le cours sauvage

des fleuves,

tu couvres, nuit, sentiers secrets,

profondeurs d’amours constellées

de corps nus,

crimes éclaboussant

d’un cri d’ombre,

cependant que les trains

roulent, les chauffeurs

jettent le charbon nocturne dans le foyer rouge,

l’employé de la statistique, surmené,

s’est enfoncé dans un bois

de feuilles pétrifiées,

le boulanger pétrit

la blancheur. (pages 182-183)

Je poursuis avec un fragment de « l’Ode à l’automne », selon l’auteur, beaucoup plus louable que le printemps :

C’est difficile

d’être

l’automne,

c’est facile d’être le printemps,

d’allumer tout

ce qui est né

pour être allumé.

Mais éteindre le monde

en glissade

comme s’il était anneau

de choses jaunes,

jusqu’à fondre odeurs,

lumière, racines,

faire monter le vin aux raisins,

avec patience frapper

l’irrégulière monnaie

de l’arbre, là-haut,

pour la répandre ensuite

sur d’indifférentes

rues désertes,

c’est une profession de mains

viriles. (pages 191-192)

Je souhaiterais finir par un extrait de « l’Ode à la pluie » :

La pluie est revenue.

Elle n’est pas revenue du ciel

ou de l’ouest.

Elle est revenue de mon enfance.

La nuit s’est ouverte, un tonnerre

l’a ébranlée, le son

a balayé les déserts,

et alors 

la pluie est arrivée,

la pluie est revenue

de mon enfance,

d’abord

une rafale

coléreuse,

puis

comme la queue

mouillée

d’une planète,

la pluie,

tic tac mille fois tic

tac mille

fois trille,

un large coup

de pétales obscurs […]

Je connais

tes excès,

le trou

dans le toit

écoulant

sa gouttière

dans le logis

des pauvres :

là, tu démasques

ta beauté,

tu es hostile

comme une

céleste armure,

comme un poignard de verre,

transparente,

là, je t’ai vraiment connue. (pages 151-153)

d9293cb80ac01de63f5be49f82da6fe8--rain-painting-art-shows
Site : Pinterest. Artiste : Mike Barr.

Conscience de la dégradation naturelle par les hommes.

Il va sans dire que Neruda avançait en toute lucidité. Si son écriture semble parfois voler haut, se dispenser de la vie des hommes en pure poésie, il ne faut pas oublier sa large implication dans le monde. Il a conscience de la destruction de la nature, conscience des vices humains. Ses pointes transpercent parfois les coins des poèmes. Il arrive à émettre quelques critiques notoires. Cependant, il aime l’humain, et il le somme de revenir, loin de sa bêtise destructrice, vers un état respectueux de la Nature. Je n’arriverai pas à conclure aussi bien qu’il le fait dans les quatre derniers vers du recueil :

Et que l’homme obscur apprenne,

dans le cérémonial de ses affaires,

à se rappeler la terre et ses devoirs,

à propager le cantique du fruit. (page 302)

e9ada6c10a6d1cf0213d7a2cd00c4f1a7b9a699da06661fbda8140631ba68849-medium
Site : Tous Voisins. Traduction approximative : « Ils pourront bien couper toutes les fleurs [du monde] mais ils ne pourront jamais avoir le printemps. »

Scott Cunningham et la botanique

51BhaFq8vML._SX322_BO1,204,203,200_
Site : Amazon (l’une des couvertures de vente).

Aujourd’hui, je me penche sur un auteur qu’on ne présente plus tant il est influent dans la sphère des sorcières modernes. Si apprendre des choses parfois insolites sur les plantes, tout en bénéficiant d’un catalogue impressionnant pour la pratique, vous dit, je vous invite à lire la suite. Je présente donc L’Encyclopédie des plantes magiques, en me doutant bien que beaucoup d’entre vous en ont déjà entendu parler !

31UJWXCnbeL._UX250_
Site : Amazon. Scott Cunningham dans sa jeunesse.

Un mot sur l’auteur.

Comme je le disais plus tôt, on ne présente plus le nom de Scott Cunningham dans la sphère païenne aujourd’hui. L’écriture claire, la recherche approfondie ont été ses chevaux de bataille pendant des années. Avant de rendre la plume dans les années 1990, Scott écrit une vaste quantité de fictions, mais aussi de livres où il donne à voir le résultat d’années entières de recherches. Pratiquant la magie végétale, verte, botanique (vous lui donnez le nom que vous souhaitez), il a donc un point de vue expert sur l’usage des plantes en sorcellerie. Adepte de la magie élémentale, il nous a fait bénéficier de superbes tableaux de correspondance, très utiles. À l’origine de l’Encyclopédie des plantes magiques, il y a un constat de sa part lorsqu’il était étudiant : rien de complet n’avait été publié sur toutes ces plantes, de tous les jours ou non. Il tient donc à humblement combler un manque d’informations sur les plantes qui nous entourent (qu’on parle même de l’ail ou de l’oignon, tant qu’on y est !). Pour lui, il s’agissait de délivrer des informations sur ces plantes, en les classant, tout en donnant des « trucs » de magie simple. Pas besoin de dix chandelles, de bougeoirs, de grimoires, de matériel à n’en plus finir ;  non, la plante se suffit. Pour lui, elle possède déjà l’essence du pouvoir.

ce9ce0e539b12968748a894eb159010415c6eac5_hq
Site : Aminoapps. Auteur non identifié.

Le livre en lui-même.

Je base mon article sur l’exemplaire du livre sorti aux éditions ADA en 2009. Cunningham le publie en 1985 pour le copyright, mais le réédite plusieurs fois, victime de son succès. Le livre en question représente un peu moins de 400 pages. Il a vocation de nous présenter dans l’ordre alphabétique un herbier de plus de 400 plantes, incluant certaines que nous utilisons tous les jours en cuisine. C’est la majeure partie de l’ouvrage, mais il ne faut pas négliger le poids des parties auparavant (rappel de principes, techniques de conservation des plantes, usage magique), ni le poids des annexes ensuite, qui en font un livre de grande qualité. C’est pour cette raison que je propose tout de suite un survol de son contenu.

Survol du contenu.

1. Les principes de base.

  • Pouvoir des plantes.

Dans ce premier espace, il définit ce qu’il entend par la notion de pouvoir, et surtout en quoi il se suffit dans la plante seule. Il réfléchit donc sur cette notion, qu’il trouve mal utilisée dans la pratique de la sorcellerie. Il donne pour rappel que cette pratique n’est qu’une réponse entre autres face à des questions, ou des besoins. Il rappelle donc les principes moraux (évidents) derrière cette pratique, que beaucoup oublient. Ne fais donc de mal à nul être volontairement. En bref, une parole de sage.

ec002737b9c45728c594a90d4e6a1339
Site : Pinterest. Auteur non identifié. Illustration d’un principe de sorcellerie.
  • Pratiques magiques.

Ici, Scott Cunningham détruit l’idée d’une synchronisation parfaite des planètes, de la Lune et du pratiquant. En effet, si nous avons un problème, irions-nous attendre l’éclipse parfaite dans six mois, ou la bonne lune durant des semaines ? Non, il rappelle que le besoin est immédiat, et qu’un bon praticien peut se dispenser de ces parfaites correspondances. Il préfère un soulagement immédiat, qui se distingue des trop grandes préparations. Il en profite pour dresser une liste des objets de base, utiles pour la sorcière botanique, sans s’encombrer d’un trop-plein de possessions.

  • Rites et procédures.

Cette partie est très riche pour les nouveaux pratiquants (voire même pour les plus chevronnés), dans la mesure où il dresse la liste de tout ce que l’on peut faire de ces plantes, de la cueillette-type à l’enchantement, ou la couture de figurines. Il semble faire une place tout importante à ces figurines, victimes du seul stéréotype de la mauvaise poupée vaudou. Il rappelle que la poupée est à la base issue d’une volonté curative, ou d’aide pour autrui. Ainsi, sachez grâce à l’auteur que pour guérir d’un rhume, vous pourriez vous aider d’une figurine cousue et remplie d’eucalyptus broyé. À bon entendeur, salut, on se retrouve en décembre pour les plus curieux (et les plus malades).

images
Site : The Conversation. Photo : Marie-Lan Nguyen, 2014. Poupée vaudou présentée au musée du Louvre.
  • Intentions magiques.

Enfin, il fait la liste ici de toutes les intentions qui pourraient animer notre petite âme de sorcière pour s’aider des plantes. Les intitulés sont simples : amour, consécration, protection… Et alors, la vengeance, la malédiction ? Non, Cunningham le rappelle dès le début de l’ouvrage : pas de place ici pour les mauvaises intentions. La magie reste bénéfique, et les âmes vengeresses passeront leur chemin. Ce livre fourmille de plantes dangereuses, mais jamais pour un usage néfaste. La liste fait état de tout ce que l’on peut souhaiter de bon, pour soi, comme pour autrui (des nuits d’amour à n’en plus finir tout comme guérir d’un rhume, n’est-ce pas). Maintenant que j’ai mis en lumière tout ce qui précède le catalogue de plantes en lui-même, je propose que nous survolions la majeure partie du livre.

maxresdefault
Site : Lexib. Auteur non identifié.

2. Les plantes.

L’ordre est alphabétique, et nous trouvons tout, ou presque.  Les plantes sont classées comme des articles, selon leur nom le plus « commun », les noms plus populaires étant notés dessous. Dans un article-type, on trouve le nom en latin, une indication thérapeutique ou le rappel des dangers que cette plante peut provoquer. Ensuite, on trouve les noms populaires. Par exemple, saviez-vous que si l’on vous parle de garde-robe, on parle de la lavande, et non de votre cher placard… Ensuite, la phase magique intervient, et Scott Cunningham relève pour chaque plante le genre, la planète, l’élément, la déité et les pouvoirs associés. Cette partie synthétique est utile pour quiconque tient à un usage ésotérique de la plante. En parlant de cela, la dernière partie de chaque article parle des usages magiques : c’est ici qu’il expose ses astuces de magie simple. Il n’hésite pas à nous raconter (presque au coin du feu) des anecdotes, des usages curieux ou des minuscules rituels avec. Par exemple, lorsqu’il parle de la cardamome, il ne manque pas de signaler qu’elle est délicieuse en pâtisserie dans les tartes aux pommes, mais aussi qu’on en fait une potion de sexualité avec du vin chaud. De la même manière, nous apprenons que les haricots, en Écosse autrefois, ne pouvaient être cuits que par des hautes prêtresses. En effet, les fleurs des haricots sont blanches, et la teinte renvoie aux plus anciennes déesses. Toutefois, il rappelle aussi que porter des haricots sur soi prévient de l’impuissance. De la même manière, notre traditionnelle laitue préserve des tentations de la chair. Scott Cunningham fonctionne ainsi : il mélange les anecdotes, les usages et les trucs culinaires. C’est l’hétérogénéité de son livre qui le rend si précieux.

11herbs
Site : Magical Recipes Online.

3. Tableaux et annexes.

Je vous délivre la liste de toutes les annexes que l’on peut trouver dans la dernière partie de l’ouvrage :

  • Genre des plantes selon l’intention ;
  • Plantes et planètes ;
  • Plantes et éléments (très utile) ;
  • Plantes et intentions magiques (en quelques pages, il résume des siècles de savoir) ;
  • Couleurs et usages (on peut relier cela à la couleur des fleurs, par exemple) ;
  • Glossaire ;
  • Propriétés magiques des huiles (ce qu’il faut mettre dans une huile selon l’intention). Par exemple, pour une huile de bonheur, Cunningham vous conseille de placer des fleurs de pommier, des pois de senteur, et de la tubéreuse !
  • Noms populaires VS noms communs : nous y apprenons que la buglosse à larges feuilles n’est rien de plus que la bourrache simple, que la ceinture de la Saint-Jean n’est que l’armoise, et que le passe-velours est le doux nom du souci des jardins ;
  • Une bibliographie annotée : d’une allure très universitaire, elle nous conseille précisément des ouvrages. C’est très précieux pour quiconque veut poursuivre sa lecture sur les plantes, la sorcellerie botanique notamment.
cb110898ed81700b9862ab8a1c356396
Site : Pinterest. Auteur non identifié.

Le mot de la fin.

Si j’avais à donner mon avis sur cette lecture, je dirais volontiers que posséder ce livre est incontournable pour les curieux du bulbe. On s’étonne d’en apprendre à toutes les pages, avec la même passion, la même curiosité. Le livre, sous son apparence modeste de catalogue, fourmille de précieux conseils, jetés là pour le curieux de passage. Ce que j’ai apprécié est qu’il résout dès l’entrée le problème de la magie néfaste : pas de place pour cette magie ici, bien qu’il parle de plantes mortelles parfois. Dans ce livre, aucun rituel n’est proposé pour qu’il devienne néfaste pour autrui, ou même soi. Que de l’amour, en somme. Enfin, comme je le disais, les annexes le rendent vraiment solide. J’ai apprécié la bibliographie, qui pousse la réflexion et la culture encore plus loin. Ses pages récapitulatives sur les différentes intentions et les plantes qui leurs sont associées sont incroyablement fournies. Je m’adresse donc aux personnes curieuses, un peu sorcières sur les bords, pour découvrir des usages végétaux à n’en plus finir ! À vos chaudrons…

giphy
Site : Giphy.

 

 

Pour retrouver l’encyclopédie dont je parle, il suffit d’acquérir une des éditions de L’Encyclopédie des plantes magiques, par Scott Cunningham, par exemple chez l’éditeur AdA (en français), 2009.

La rayure des marginaux.

51AmAfvbQ9L._SX293_BO1,204,203,200_

Le livre du jour.

Un livre très mince, de moins de deux-cents pages, publié aux éditions du Seuil. Je veux parler aujourd’hui d’un des ouvrages de Michel Pastoureau : L’Étoffe du Diable, une histoire des rayures et des tissus rayés. Un sujet banal, non ? Pourtant, il réalise un tour de force en nous présentant une vague (et passionnante) histoire du motif rayé. Comme son principe le suggère, la rayure est perçue tantôt positivement, tantôt diaboliquement. Le livre mélange à merveille la science héraldique, la prostituée médiévale et le bain de soleil début de siècle. Plongeons-nous donc un peu dans son contenu.

Un mot sur l’auteur.

Michel Pastoureau est un grand historien de la couleur et des symboles. Ses livres ne se présentent plus « dans le milieu » tant son nom fait sourire de plaisir ses lecteurs. Il est connu par le plus grand nombre pour ses histoires des couleurs. Vous trouverez donc une histoire du boir, du bleu, du vert… Son écriture est terriblement érudite, puisqu’il sait aborder plein d’univers à la fois. Ses livres sont efficaces, concis, et c’est toujours un plaisir de découvrir un nouvel ouvrage de sa plume. Je décide de présenter l’histoire de la rayure parce que, comme la plupart des personnes, je ne me doutais pas du fait que la simple rayure ait été si compliquée à vivre au fil des siècles. Pastoureau commence en parlant de l’audace que cela représente dans le monde de la mode que de porter fièrement la rayure. L’audace a surtout été d’en parler avec autant de brillance !

AVT_Michel-Pastoureau_6990
Site : Babelio.

Histoire condensée de la rayure (basée sur l’ouvrage).

Veste, quae ex duobus texta est, non indueris. (Lévitique, chapitre 19)

Le Lévitique est clair sur le tissu varié : on ne doit pas porter un tissu qui soit fait de deux matières, de deux couleurs. L’interdit est fort, et Pastoureau se demande pourquoi faire un tel sort au tissu barré. L’histoire de la rayure est longue et rocambolesque, et je vous emmène avec moi pour un tour du livre.

histoire3
Site : Carmestoulouse.org

Michel Pastoureau commence son ouvrage par la période inaugurale du Moyen Âge. Je l’appellerais volontiers la période de la « rayure du désordre ». En effet, jusqu’au XVIe siècle, la rayure subit une mauvaise fortune : elle fait diable, elle fait prostituée. Bref : elle est marginale. Le premier scandale d’envergure que l’historien relève concerne le manteau rayé des Carmes, des ascètes religieux et mendiants. Leur manteau est rayé, et cela fait du bruit au sein de l’Église. En montant à Paris, les Carmes sont appelés les « frères barrés ». Ainsi, la séparation est tracée avec le reste du monde religieux. De la même manière, la rayure médiévale devient la marque de certaines catégories sociales : fous, prostituées ou jongleurs. Pensons à la fameuse imagerie des prostituées et leurs longues robes rayées. Sur le territoire allemand, Michel Pastoureau dit même que la rayure s’étend pour les « lépreux, les infirmes, les « bohémiens », les hérétiques, […] les juifs » (page 29).

orchestremusicienauchateau

L’enluminure n’est pas en reste, puisqu’elle profite de l’image forte que procure la rayure pour l’œil afin de couvrir les traîtres bibliques de ce motif : Caïn, Dalila, Saül, Salomé, Caïphe, et évidemment Judas. D’autres attributs peuvent lui être préférés, mais la rayure l’emporte sur le code pictural. De façon analogue, l’on se met à enluminer des manuscrits fictionnels, en soulignant le caractère félon de certains personnages. Ganelon de La Chanson de Roland verra lui aussi la rayure apparaître sur ses attributs. Pour résumer l’idée médiévale, la rayure indique le condamné, l’infirme, l’être inférieur, ou bien la personne pratiquant un métier peu recommandé. Michel Pastoureau le rappelle bien avec une série de mots gravitant autour de l’idée. Varius indique non seulement le motif pluriel mais aussi la personne instable, menteuse, folle, ou félonne. Cela ne vous rappelle-t-il pas la figure du Diable, plurielle ?

article-2299994-18F44F80000005DC-300_634x755
Storyville Prostitute, Ernest Bellocq, 1912 (Nouvelle Orléans).

À partir du XVIe siècle, l’image de la rayure évolue, et elle passe du symbole diabolique à domestique. En effet, l’imaginaire conserve la marque de l’être de rang inférieur, et de nombreux valets la portent alors. Le tissu rayé deviendra, dans la même veine, le signe des esclaves aux XV et XVIe siècles, pour se stéréotyper ensuite. Pastoureau parle même d’une « touche africaine » qui devient une « mode » véritable (page 66). La représentation est rapidement stéréotypée, et l’homme noir ne peut être représenté dans l’esprit des artistes qu’en habits barrés, comme chez Véronèse, par exemple.

ead1fe421a50f2f4818350f9b3145b72
Paolo Veronese, Adoration of the Magi Italy, 1571.

Au XVIe et jusqu’au XVIIIe siècle, la rayure devient populaire, marque aristocratique si elle est verticale. L’historien rappelle la vague de mode espagnole dans les années 1620-1630, où les touches rayées se font plus discrètes, sur les manches ou les jambes. Au XVIIIe siècle, la mode rayée envahit toutes les sphères aristocratiques, passant du vêtement aux intérieurs. Les murs s’allongent de rayures, les sièges s’en couvrent. Certains pensent qu’il s’agit de l’influence croissante du Nouveau Continent et de ses stripes. La rayure est alors symbole d’idées neuves, et Michel Pastoureau y voit volontiers une des motivations pour l’avoir hissée sur le devant de la Révolution française. Dans tous les cas, elle indique une fracture avec le monde établi, qu’elle soit de nature rebelle, transgressive, ou bien nécessaire. N’oublions pas non plus l’habit du prisonnier (avis aux lecteurs de Lucky Luke). En effet, beaucoup considèrent cette image maintenant familière comme issue de l’Amérique des années 1760, où les premiers vêtements des prisonniers montrent des rayures verticales. L’historien avance un parallèle entre l’enfermement des fous et des prisonniers :

Plus en amont, la folie et l’internement sont peut-être les domaines où il faut chercher  une certaine continuité entre les marques vestimentaires du Moyen Âge et la tenue des prisonniers modernes. Du bouffon à l’insensé et de l’insensé au forcené, il n’y  a pas de rupture mais au contraire un parcours tragiquement cohérent, qui a pu être celui des rayures. Les chaînons importants seraient ici l’enfermement des « fous » à partir du XVIe siècle (en Angleterre d’abord, sur le continent ensuite), puis celui de tous les auteurs de crimes et délits dans la seconde moitié du XVIIe, lorsque la peine privative de liberté se substitue progressivement aux anciens châtiments corporels. (page 95)

achde-affiche-art-deco-poster-bd-lucky-luke-dalton_1
Image issue de la BD Lucky Luke. Site : Illustrose.com

Le tournant véritable de ce motif intervient à la charnière des XIXe et XXe siècles. Effectivement, la rayure s’immisce dans le monde de l’hygiène. Pendant près de dix siècles, et l’historien le rappelle bien, tout ce qui touche le corps nu se doit d’être blanc. Les draps, les chemises de nuit, les sous-vêtements : tout doit indiquer que le corps est pur, et propre. Il est alors inadmissible d’avoir des draps de couleur, et encore moins un sous-vêtement rayé. Pourtant, les pyjamas s’ornent de bandes, que Pastoureau analyse dans l’imaginaire comme de fabuleuses protectrices contre le monde fantasmatique de la nuit. Grilles, barrières, elles éloigneraient les mauvais esprits.

440px-Marin_français_vers_1910
Site : Wikiwand. Marin en tenue de sortie, 1910.

Et alors, les marins ? L’origine de ce type de vêtement reste trouble, même pour le grand historien. Il suggère une nécessité signalétique avant tout, pour repérer des figures humaines au sein de tempêtes. Tout de même, notons que les rayures sont réservées aux grades les plus bas, comme les matelots : une réminiscence de la marque des bas statuts ? En tout cas, la rayure du marin vire de bord et touche ceux qui vont à la plage. La rayure balnéaire bat son plein au XXe siècle : elle est le chic de bord de plage, et la marque de fraîcheur.

cbf88e05f957030f1945bc35f7143c12
Site : Pinterest. Betty Grable, 1935.

La rayure a encore de longues heures devant elles, remise au goût du jour par Picasso et son éternel pull. Pour clore cet article, je vous laisse avec cette anecdote entre le père de Pastoureau et l’artiste :

Quelques peintres sont même allés plus loin et ont fait de la rayure leur vêtement ou leur déguisement de prédilection. Tel fut le cas de Picasso, un « drôle de zèbre » s’il en fut, qui ne manquait jamais une occasion de s’exhiber en habits rayés, en haut comme en bas, et de proclamer bien fort que pour faire de la bonne peinture il fallait « se zébrer le cul ». (pages 131-133).

Pablo Picasso 1904
Site : Ipicasso.ru. Pablo Picasso, 1904.

 

 

Michel Pastoureau, L’Étoffe du Diable, une histoire des rayures et des tissus rayés, Paris, Seuil, 1991.

 

 

 

Doubles Vies d’écrivains [3] : Claude Seignolle, le maître ès diableries.

La vie littéraire est une chose fascinante, théâtre des plus invraisemblables anecdotes, des plus vives querelles, des plus malvenus hommages. Il arrive ainsi parfois que l’écrivain passe du statut d’auteur de fiction, qu’il occupa en toute conscience et maîtrise, au statut de sujet de fiction, imposé par un tiers. Dans cette série d’articles, nous allons brièvement présenter plusieurs de ceux-là dont l’activité littéraire masque une activité occulte, soit réelle, soit fantasmée par leurs contemporains.


P. Ghys, portrait de Claude Seignolle, pastel, date inconnue
P. GHYS, portrait de Claude Seignolle, pastel, date inconnue, ill. de couverture pour Denis LABBÉ, Promenades avec Seignolle, Paris, éd. de l’Œil du Sphinx, 2001.

Maître Claude ne craint ni l’envoûtement ni les fluides maléfiques, et encore moins les menaces physiques. Il est doté des armes nécessaires pour parer aux coups les plus sournois comme aux plus violents. Une compétence liée à une longue expérience lui valent cette prérogative [1].

Claude Seignolle est décédé le 13 juillet dernier, à l’âge de 101 ans. Un vendredi 13. Ses lecteurs refuseront d’y voir une coïncidence : la vie entière de cet homme de lettres hors du commun est à placer sous le signe du fantastique. Son œuvre de folkloriste et de conteur étant bien connue du grand public, nous allons plutôt nous pencher, dans ce court article, sur sa légende.

Certes, nous n’en sommes qu’aux prémisses, et il faut gager que les années à venir apporteront leur lot de témoignages et de documents qui feront soit la lumière, soit plus d’obscurité encore sur cette part étrange de sa personnalité. Néanmoins, il n’est pas inutile de déjà faire le point sur les activités et facultés supra-naturelles qu’une certaine tradition littéraire a d’ores et déjà prêtées à Claude Seignolle, cet écrivain doublé d’un « maître ès diableries », pour reprendre l’expression du romancier Alain Delbe, qui l’a bien connu [2].

Le premier document à considérer est un roman occulte des plus curieux, paru sous pseudonyme dans les années 1970. Sous le titre un peu nanardesque du Pantacle de l’ange déchu, Charles-Gustave Burg livre un récit étrange dont il est à la fois l’auteur, le narrateur et le protagoniste. Par-delà son intrigue assez commune [3], l’intérêt de ce court roman réside dans le portrait qu’il brosse des milieux occultes parisiens. Il fait peu de doutes que son auteur (dont la notice biographique ne révèle pas grand-chose sinon qu’il est d’origine alsacienne et libraire au Quartier latin) le fréquente. De là l’évocation de l’église Saint-Merri, particulièrement chère aux occultistes. De là ce « Maître Blaise », un vieux cabaliste, trop romanesque pour n’être qu’une fiction, vivant entouré de chats et dont le protagoniste vient réclamer les conseils. Et de là Claude Seignolle, qui met en branle l’aventure et soutient à lui seul l’ensemble du premier chapitre.

P1290347_Paris_IV_eglise_St-Merri_portail_detail_rwk.jpg
Le Baphomet ornant le portail central de l’église Saint-Merri, qui est évoqué dans Le Pantacle de l’ange déchu. (Crédit photo : Mbzt, novembre 2014, licence CC BY-SA 4.0)

D’emblée dans ce livre, Seignolle est décrit comme un sorcier : « Claude Seignolle, conteur et folkloriste, n’est pas un homme commun. Ses patientes recherches sur la magie des campagnes et les traditions populaires ont imprégné son personnage même. À l’écoute des secrets du peuple, il en est devenu le dépositaire sacré, le légataire de la tradition. Lui-même est devenu magicien […] [4]. » Ayant recruté le narrateur pour qu’il l’aide à dérober la bibliothèque d’un mage noir défunt, les deux comparses se retrouvent dans une cave de la rue Greneta. Alors qu’ils s’apprêtent à s’engouffrer dans une trappe, le conteur démontre son don de prescience en détectant une malédiction « issue de la magie égyptienne » qui y est apposée. Heureusement, lui-même semble expert en contre-maléfices :

Claude Seignolle me fit signe de reculer. Ensuite, avec un morceau de craie qu’il sortit de sa poche, il traça sur le sol des signes bizarres qui m’apparurent comme des caractères hébraïques. Puis il se livra à un étrange cérémonial de gestes et d’incantations issus de la plus secrète théurgie [5].

Au passage, il badine, mais cela ne fait qu’augmenter la foi du lecteur en sa science prodigieuse :

— […] J’ai entendu dire qu’il était possible à chacun de se fabriquer un pentacle protecteur. Il suffirait de l’imprégner de suffisamment de volonté pour le rendre efficace. Car la volonté est par excellence l’instrument de protection, comme vous le savez. Vous pouvez, par exemple, ramasser une pierre quelconque et la placer sur un meuble, assez loin de votre lit. Si vous vous levez toutes les nuits, pendant un an et toujours à la même heure, pour retourner la pierre, vous obtiendrez alors un pentacle protecteur de grande efficacité… Mais je ne connais personne qui accepterait de se lever toutes les nuits pendant un an, histoire d’aller retourner un caillou posé sur le buffet de la cuisine [6] !

Passée la trappe, les deux apprentis cambrioleurs trouvent non seulement les grimoires du mage noir, mais actionnent également un mécanisme qui leur ouvre l’accès à son laboratoire. Là, ils découvrent avec stupéfaction une cuve contenant deux cadavres dont les traits correspondent exactement aux leurs. Il s’agit d’un nouveau piège, conçu pour fasciner et mener à leur perte les intrus ! Mais une fois encore, l’écrivain périgourdin parvient à rompre le charme et sauve son jeune et imprudent ami, en jetant de l’arsenic dans la cuve.

Simple fiction ? Hommage ? C’est la conclusion qui vient en premier lieu à l’esprit. Pourtant, cette idée que Claude Seignolle était dépositaire de grands pouvoirs n’est pas isolée. L’un des rares auteurs à lui avoir consacré une monographie, Denis Labbé, insinue même qu’il était capable de pratiquer des envoûtements !

Car Seignolle n’aime ni les fourbes, ni les faibles, ni les menteurs, ni les moqueurs. […] Je plains ces derniers. Surtout s’ils ont eu la malheureuse idée d’abandonner derrière eux un ongle, un cheveu, un peu de salive sur un verre, de transpiration sur une lettre [7]…

Le livre de Labbé révèle d’autres faits troublants sur Seignolle : qu’il fréquenta le célèbre alchimiste Eugène Canseliet (1899-1982), qu’à la fin des années soixante il fut démarché par des satanistes turinois désireux de suivre sa doctrine, et même qu’il pactisa avec le démon en jetant en offrande des exemplaires de son premier livre, Le Rond des sorciers, dans la mare berrichonne qu’immortalisa George Sand. De là proviendrait au moins une part de son succès — au risque de le fâcher —, nous refusons d’en donner tout le crédit à Satan, car ce serait faire injure au disparu que de nier qu’il avait une grande plume et qu’il mérita toute la gloire qu’il rencontra, et plus encore.

Briseur de sorts, envoûteur, « mâcheur de mauditions », abstracteur de quintessence et arpenteur des ténèbres ; nous voulons croire que Claude Seignolle fut tout cela. Qu’au cours de sa longue vie, il trouva à explorer toutes ces voies, et d’autres encore sans doute. Ces quelques lignes constituent, nous en convenons, une bien piètre nécrologie, compte tenu qu’elles disent si peu de son œuvre, du généreux héritage qu’il nous laisse. Elles n’en affirment pas moins un fait essentiel : que Claude Seignolle, vivant encore, était déjà immortel. Sa légende est en partie écrite et, surtout, elle vit aujourd’hui dans les mémoires et les témoignages de tous ceux qui ont eu la chance de le côtoyer.

Gageons que, tout comme les innombrables contes populaires que Maître Claude a couchés sur le papier, les préservant ainsi pour les générations à venir, sa propre histoire survivra longtemps à la mémoire de ses contemporains. Elle s’écrira dans les romans et les essais de demain, elle étonnera les lecteurs à venir, mettra en doute leur sens critique.

Non, Claude Seignolle ne sera pas de sitôt oublié.

 

 


Notes & Références :

  1. Charles-Gustave BURG, Le Pantacle de l’ange déchu, Verviers, éd. Marabout, coll. « Bibliothèque Marabout », n° 495, 1974, p. 8.
  2. Citée dans Denis LABBÉ, Promenades avec Seignolle, Paris, éd. de l’Œil du Sphinx, coll. « La Bibliothèque d’Abdul Alhazred », n° 2, 2001, p. 89.
  3. Le livre narre la prise de conscience par le protagoniste de la rivalité opposant sa famille aux descendants d’un lieutenant de l’archange Lucifer nommé Amane. Par le biais de récits enchâssés, sont tour à tour décrits l’assassinat de Mathurin Burg en 1462 (victime d’une machination qui n’est pas sans évoquer La Main enchantée de Nerval) et la manière dont son frère cadet Friedrich le vengea l’année suivante.
  4. Charles-Gustave BURG, op. cit.
  5. Ibid., p. 19.
  6. Ibid., p. 18-19.
  7. Denis LABBÉ, op. cit., p. 39. Lire aussi, p. 86 : « Il voit en lui un vieux sorcier qui ne l’a fait venir que dans l’intention de lui dérober une partie de lui-même : rognure d’ongle, cheveux, salive. A-t-il bu ? Il ne s’en souvient pas. Son verre deviendrait alors un piège fatal. »

Dans la même série :

La Société des S, de Susan Hubbard.

la-soci-t--des-s,-tome-1---la-soci-t--des-s-172226-264-432

La Société des S est le premier tome d’une trilogie de l’auteure américaine Susan Hubbard. Édité par L’école des loisirs, ce roman fantastique est à ranger au rayon jeunesse/ado. Et pourtant, être un « adulte » n’empêche en rien de se délecter de sa lecture !

Ari est une adolescente qui vit enfermée dans le manoir familial, entourée de milliers de livres. Son père, Raphaël Montero, un scientifique atteint d’une maladie de peau l’empêchant de sortir au grand jour, lui fait lui-même la classe. Ari ne connaît rien du monde extérieur, elle y met seulement les pieds lors de ses examens annuels. Solitaire et curieuse, c’est à ses 13 ans qu’elle finit par s’ouvrir aux autres, sous l’aile de Mme Garritt, la cuisinière. Cette dernière la présente à ses enfants et Ari va se lier d’amitié avec une de ses filles : Kathleen. Cependant, sortir de sa coquille a un prix : des secrets vont être révélés et son univers entier sera chamboulé. Son père est-il vraiment l’homme qu’il prétend ? Et Ari, qui est-elle vraiment ? De révélations en révélations, la jeune fille se rendra compte qu’elle et sa famille ne sont pas très humains…

Ce roman est une très belle découverte. Écrit du point de vue d’Ari, on suit son évolution durant sa treizième année. Adolescente très intelligente et renfermée au départ, elle s’ouvre petit à petit au monde et finit par traverser les États-Unis seule en stop à la recherche de sa mère, disparue depuis sa naissance. La découverte amoureuse, celle de l’identité de son père et d’elle-même, font de ce récit un roman initiatique : il y a un voyage physique mais aussi psychologique.

J’ai beaucoup apprécié le traitement du vampire. Eh oui ! Encore un roman de vampires. Mais ne partez pas ! Ici, ces créatures sont très cultivées et évitent de blesser les gens au détour d’une ruelle. Ces derniers restent plutôt entre eux et se font discrets, évoluant beaucoup dans les sphères scientifiques pour trouver des substituts au sang. Ce premier tome laisse d’ailleurs une grande part d’ombre sur l’origine des vampires. De même sur la nature d’Ari, mi-humaine mi-vampire, et dont la croissance s’arrête subitement en pleine adolescence. On ne lui donne alors plus d’âge. J’espère que les prochains tomes sont plus bavards sur ces aspects.

Je recommande chaudement cette lecture, qui ravira l’adulescent en vous ! La plume est élégante et instruite, et le personnage d’Ari attachant et profond. Lire un récit vampirique classé dans la catégorie jeunesse qui ne contient ni niaiseries ni clichés est à souligner !

 

La Société des S, Susan Hubbard, trad. Marion Danton, éd. L’école des loisirs, coll. « Médium + », 2011.