Âme de sorcière, ou la magie du féminin, de Odile Chabrillac.

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Image provenant du site FNAC.

L’implication personnelle d’Odile Chabrillac dès le début de l’ouvrage.

Si j’ai obtenu cet exemplaire de l’Âme de sorcière, il s’agit du fruit du hasard. Errance dans les méandres des suggestions que l’on me fait au jour le jour : voilà bien un curieux motif qui m’a fait tomber sur ce livre. Au premier abord peu attrayant, de couverture sobre, il cache une richesse infinie de contenu. Auteure d’abord reconnue pour des ouvrages concernant le bien-être, Odile (si tu me permets, de femme à femme, de t’appeler par ton joli prénom) exprime en profondeur sa féminité. Les premières pages attrapent le lecteur, ou la lectrice, avec joie, en renouvelant l’image tant décriée de « la » sorcière. Odile Chabrillac délivre pour commencer sa propre expérience : entre la peur et l’envie de se dire comme telle, dans une époque qui regarde la figure de la sorcière comme désuète et invalide, elle expose sa propre vie. Cheminement dès l’origine, ses « premiers pas » sont racontés avec une intimité touchante pour le lecteur.

Réfléchir en tant que femme sur la femme, avec une incroyable liberté de ton.

Les chapitres suivants n’ont pas vocation à retracer toute l’histoire de la sorcellerie, mais ils rétablissent certaines vérités, et dessinent quelques sillons historiques. Repères pour la femme moderne, ils le sont aussi pour toute personne s’intéressant de près ou de loin à cette histoire traumatique. Cet ouvrage n’est pas « féministe » pur et dur, mais il aide à renouer avec la notion de féminité. En posant les jalons d’une difficile histoire féminine, il aide également à rétablir une certaine conscience de soi. De femme à femme, Odile nous parle du corps féminin, de ses turpitudes tues et enterrées : douleurs, accouchement, nudité, joie, érotisme. Dans l’intimité de ses pages, le livre nous conforte dans l’idée que tout est permis, et il ne juge pas. Il laisse le lecteur être. Le corps est célébré dans sa simplicité, mais aussi sa complexité. Si cette précieuse découverte délivre une intéressante réflexion sur le corps féminin, elle n’est pas en reste concernant le domaine spirituel…

Redéfinition de la « sorcière », loin de l’ultra-féminisme, et des mauvais préconçus.

En effet, si Odile nous invite à explorer les méandres du corps féminin, elle n’oublie pas le titre de son ouvrage, et aide la femme moderne à renouer, si elle le veut, avec une approche plus sensible de la Nature. Elle délivre le mot de « sorcière » de son apparat négatif, et elle le vêtit de beauté, de sensibilité. À partir du chapitre 7 de son ouvrage, elle présente une manière intuitive de percevoir la Nature, et ce, en croisant différents domaines : approche écologiste, humaine par la guérison, et intellectuelle par l’intuition. Elle invite le lecteur, ou la lectrice, à s’accorder avec ce qu’il ou elle en pensera du livre. Avec une certaine douceur, elle met en lumière sa propre perception de la vie alentour, sans jamais prêcher une approche définitive, unique. Cette douceur, et cette ouverture, forment sans aucun doute une des qualités majeures de son adresse au lectorat. Yin et Yang, méridiens, chakras, sexualité ; elle n’ôte rien du poids de ces mots, et en parle. Ce livre est en somme une discussion entre elle et nous, et nous invite à revoir ce que nous négligeons souvent : le corps dans son entièreté, la sexualité abordée librement, l’intuitive connaissance de la Nature. Elle pose les jalons d’une réflexion et d’un mode de vie qui méritent, en tout cas, d’être considérés aujourd’hui. Je terminerai avec ses mots, au sujet de la fertilité de l’image de la sorcière, femme autonome et crainte:

« Là où il y a de la peur, il y a du pouvoir ».

Le lectorat féminin est donc amené à se libérer de la peur de vivre, tout simplement !

 

 

CHABRILLAC, Odile, Âme de sorcière ou la magie du féminin, Harmonie Solar, 2017.

 


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La femme dans le miroir de Thanh-Van Tran-Nhut, entre poésie et érudition.

J’ai une liste, qui s’allonge de jouFullSizeRender (1)r en jour, sur laquelle je note tous les titres de livre dont je voudrais faire l’acquisition. De temps, je me fais un petit plaisir et j’en achète un. Et puis parfois, je laisse le hasard me guider.

C’est ce qui est arrivé dans la Libr’Abri de Moncontour. Peu de chances que vous connaissiez cette librairie bien particulière, mais vous connaissez sans doute Moncontour, de nom au moins, qui a été élu plus beau village de France. Je n’habite pas très loin de Moncontour et j’y passe de temps à autre. Mon endroit préféré dans ce village breton, c’est la Libr’Abri, un endroit magique, de la taille d’un petit commerce, dans lequel s’entassent des centaines de livres sur des étagères, des tables, sur le sol parfois. Il y a de tout : des romans, des livres pour enfants, des livres d’Histoire, des guides de voyage ou des recueils de recettes. Le lieu est ouvert au public. On peut s’asseoir dans un fauteuil pour lire sur place, emprunter un livre et le ramener plus tard, le prendre tout simplement, ou en laisser d’autres à la place. C’est un endroit où le lecteur est libre. C’est un endroit où je perds un peu la tête quand j’entre. Mon regard survole les tranches des livres pour dénicher celui qui fera bondir mon cœur. Parfois c’est un auteur que je connais et d’autres fois, je laisse place à la découverte quand un titre m’interpelle.

Ce jour-là, je n’avais pas beaucoup de temps, pas assez en tout cas pour lire dix résumés avant de me décider, mais un titre m’a interpellée : La femme dans le miroir. Je m’en suis saisi à tout hasard, et j’ai su que le destin existait. Ce livre-là était juste fait pour moi, qui aime à la fois la littérature et la peinture, et notamment la peinture hollandaise du XVIIe siècle. Voilà ce que disait la quatrième de couverture :

« La galerie d’art où s’expose une série de vanités était faite pour Adrien : sa mélancolie de jeune veuf y trouve un écho morbide. Et une obsession : deux toiles d’un maître hollandais du XVIIe siècle, dont le modèle féminin figure, trois cents ans plus tard, dans le tableau d’un peintre suisse… Coïncidence ? Adrien est persuadé qu’il s’agit de la même femme à la présomptueuse beauté, et pourtant cela ne se peut. Emporté par son idée fixe, il scrute les toiles, analyse leurs pigments, interroge les alchimistes, traque sans cesse les secrets de ces œuvres. La passion, à nouveau, le consume. La femme des peintres, dans son éternel défi à la mort, l’appelle à ses côtés… »

Si je vous raconte tout ça, c’est pour que vous compreniez bien mon état d’esprit en ouvrant ce livre. Le livre n’était pas bien gros mais je m’attendais à quelques heures de lecture passionnantes.

Ai-je été satisfaite ? Et bien pas tout à fait.

L’idée était bonne, l’histoire était, ou aurait en tout cas pu être, envoûtante, et j’ai appris plein de choses, car si j’aime beaucoup l’art, et notamment la peinture, je n’ai pas spécifiquement étudié l’Histoire de l’art, j’ai donc encore beaucoup de choses à apprendre dans ce domaine.

Mais…

L’auteur, Thanh-Van Tran-Nhut, écrit certes très bien mais, et c’est mon humble avis, elle cherche trop à le montrer. Ses phrasés poétiques sont parfois de vrais cadeaux, il m’est arrivé de faire une pause pour noter certaines expressions qu’elle employait, comme des « grains de vide » pour désigner des bulles d’air dans un vase. Mais parfois, elle en rajoute de trop, utilisant des mots trop experts et trop spécifiques à des moments où ce n’était pas nécessaire. Résultat : il m’est arrivé de buter plusieurs fois sur des mots inconnus dans une même phrase. C’est trop. Je ne suis pas ce qu’on appelle une illettrée, je pense avoir un bon vocabulaire et je crois donc ne pas me tromper en affirmant que si je bute, une grande majorité de lecteurs butera aussi. Quelques exemples : acanthe, saxifrage, égrillard ou encore théodolite.

Je suis toujours contente d’ouvrir un dictionnaire pour découvrir ou préciser le sens d’un mot que je ne connais que trop mal voire pas du tout, mais quand je le fais cinq fois sur une même page, c’est trop.

De même, certains passages sont presque encyclopédiques. Encore une fois, on y apprend beaucoup de choses, et c’est bien, mais ces passages sont trop longs, ou mal intégrés à l’histoire, ce qui provoque un décrochage. Je n’aime pas trop décrocher d’une histoire qui me plaît donc dans ces cas-là, je lis en diagonale et finalement je loupe des choses, ce qui est un peu dommage. Mais c’est encore plus dommage pour les lecteurs assidus qui s’attardent sur chaque mot, chaque explication, et risquent ainsi de perdre le plaisir d’être aspiré par une belle histoire.

Et justement, on en voudrait plus de cette belle histoire. Je l’ai dit, le livre est court (182 pages en format livre de poche), et une grosse part est consacrée aux explications encyclopédiques dont je parle précédemment. Il reste donc fort peu de place pour le développement de l’histoire et c’est dommage car je suis gourmande et que j’en aurais voulu plus. J’aurais voulu sentir davantage la folie grandissante du personnage. Thanh-Van Tran-Nhut nous dit cette folie, mais nous ne la sentons pas, tout simplement parce que nous n’avons pas le temps. De la même façon, elle tente une incursion plutôt réussie dans l’érotisme et… oui, je l’avoue, j’en aurais voulu beaucoup plus. Érotisme et esthétisme vont bien ensemble, surtout traités avec poésie, comme sait le faire Thanh-Van Tran-Nhut, voyez plutôt par vous-mêmes :

« Tétanisé par cette vision inattendue, pris d’un désir insatiable, je fus soudain happé à l’intérieur de cette femme qui s’abandonnait. A mes oreilles rugissait un vent terrible, tandis que je m’enfonçais dans l’antre ténébreux, comme aspiré par une force sans merci. Je sentis monter en moi une vague de plaisir qui culmina dans un étourdissement total. Puis la vague reflua, entraînant avec elle des bribes de souvenirs, des paroles jadis prononcées, une partie de ma vie qui avait cessé de m’appartenir. Elle me rejeta enfin sur la grève du sommeil, assouvi mais abîmé, nu au milieu de ma mémoire déchiquetée et de ma fidélité en lambeaux. »

Alors pourquoi s’en priver ?

Jeune femme à la balance, Johannes Vermeer.

Maintenant que j’ai dit pourquoi j’avais été déçue, je voudrais quand même dire ce que j’ai aimé dans ce livre. Parce que je l’ai apprécié, même s’il n’entrera pas dans mon top 10, ni même dans mon top 50.

Ce qui m’a particulièrement plu, c’est ce curieux mélange de savoir d’un côté, et de fantastique de l’autre. Tout démarre comme une simple enquête en lien avec des œuvres d’art, des peintures que trois cents ans séparent, mais qui représenteraient apparemment la même femme. Je m’attendais à une histoire de faussaire, ou peut-être à quelque chose de moins « policier » mais malgré tout très terre à terre. Mais voilà que soudain nous quittons le réel pour pénétrer un monde dans lequel la résurrection est possible. Et nous y croyons, ou nous avons envie d’y croire en tout cas. Je n’ai bien sûr pas tenté de faire revenir mon chat à la vie en le peignant après ma lecture (et ce n’est pas seulement parce que je suis nulle en peinture, je vous vois venir), mais l’intrigue tient debout, elle est étayée par des faits scientifiques et historiques, alors oui, d’accord, on marche.

Et quand viennent s’y mêler une histoire d’amour puis finalement, l’histoire de l’emprise d’une femme sur les hommes dont elle se sert pour renaître, encore et encore, le plaisir est là, il n’y a pas de doute. Poésie et sensualité vont bien de pair et l’écriture lyrique de l’auteur est donc adaptée à l’histoire (sauf quand on se fait assommer par des mots connus des seuls académiciens, et de Thanh-Van Tran-Nhut bien sûr, mais je ne vais pas y revenir).

Le début notamment est très beau, et, en tant qu’écrivain qui aime utiliser des métaphores en lien avec la peinture, m’a donné des complexes. En voici un extrait afin que vous puissiez appréciez de vous-mêmes :

« Les couleurs se sont mises à fondre. Le bleu des murs s’est affadi, tirant vers cette teinte que prend la brume au crépuscule. Ensuite, les plis jaunes des draps se sont mués en ondulations blêmes. Tes lèvres sont devenues rosâtres, presque livides, et ta peau a perdu sa carnation chaude, glissant vers le lacté puis le crayeux, à mesure que la lumière faiblissait. J’ai regardé les nuances s’évaporer doucement, révélant la nudité de chaque courbe et la finesse de chaque trait. Les yeux rivés sur ton corps étendu à côté d’un bouquet de roses effeuillées et d’une horloge aux bras figés, j’ai pensé à ces natures mortes dont les détails saisissants de précision subliment la réalité, tout en altérant son inaltérable immobilité. »

C’est donc une lecture en demi-teintes mais que je ne regrette cependant pas. J’ai passé quelques beaux moments en compagnie d’Adrien et de son obsession, j’ai enrichi ma culture personnelle et j’ai apprécié le style poétique de l’auteur, malgré ses regrettables lourdeurs. Si comme moi vous aimez l’art et la peinture et que l’histoire vous intrigue, je vous le conseille donc malgré tout. Le livre n’est pas très long et vaut la peine qu’on lui consacre quelques heures, ne serait-ce que par curiosité même si, vous êtes prévenus, ce ne sera pas LE livre du siècle.

Et si vous l’avez lu aussi, je serais très curieuse d’avoir votre opinion !

 

La femme dans le miroir, Thanh-Van Tran-Nhut, éd. Pocket, 2011.

 


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Les perversions du merveilleux, de Jean de Palacio.

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Pervertir les contes de fées fut un art prisé par les auteurs décadents de la fin du XIXe siècle.  À l’heure où l’obsession du politiquement correct conduit une mère de famille britannique à vouloir faire supprimer La Belle au Bois Dormant des listes de lectures pour cause de baiser non consenti, il est amusant de voir que jadis, nos auteurs ont conduit les limites du conte à leur paroxysme en érotisant leurs personnages féminins et en corrompant l’innocence d’histoires pour enfants.

Basé sur cinq cents contes signés par des auteurs comme Jean Lorrain ou Catulle Mendes, Les Perversions du merveilleux nous prouve que la liberté artistique régnait davantage à la fin du XIXe siècle que de nos jours. Qui, à cette époque pas si lointaine, aurait songé à réécrire la fin de Carmen ? La prochaine étape est-elle de modifier le dénouement de toutes les œuvres dans lesquelles une femme est assassinée ? Othello de William Shakespeare n’a qu’à bien se tenir ! Quant à la mythologie grecque, le glas sonnera peut-être bientôt pour elle.
Si aujourd’hui une morale déplacée cible les œuvres artistiques, il est probablement souhaitable que les ayatollah de la « bien-pensance » ne découvrent jamais ces récits pernicieux, vénéneux et irrésistibles, décryptés avec gourmandise par l’érudit Jean de Palacio.
Les fées et les princesses sont ici désirables, cruelles, impérieuses, capricieuses, victimes, perfides, folles ou assassines, les princes s’ennuient ou se font couper la tête, le Petit Poucet (un enfant !) roule comme un fou en automobile et la plupart des personnages de contes de fées deviennent, sous la plume d’auteurs rougis au fer du décadentisme, les instruments de névroses ou d’obsessions macabres.
Si le conte traditionnel est plutôt mignon et rose, le conte fin de siècle est beau et noir, comme infusé dans « Les Fleurs du Mal ». Il entre dans l’âge adulte.

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La princesse aux lys rouges de J. Lorrain illustré par M. Orazi. La Revue Illustrée, 1897.

Qu’il s’agisse de prolonger des histoires traditionnelles (le Prince une fois marié à la Belle s’ennuie ensuite comme un rat mort, ou se fait répudier pour l’avoir mal embrassée), de détournements (les jeunes fées se parent de jeunes seins naissants, suscitant un désir décomplexé), ou d’inventions inédites, ces contes proposent tous une dévaluation du mystère, un parjure du merveilleux, trempés dans un érotisme sans fards.
C’est en défrichant un mécanisme pervers et astucieux de ré-interprétation et de ré-invention que Jean de Palacio se montre pointu, riche et passionnant. Il nous montre comment le monde innocent du conte traditionnel se retrouve envahi par la cruauté, le désir, le sadisme, la folie, la désillusion, l’équivoque… Comment la morale et les dénouements heureux sont invariablement destitués, comment ce qui est suggéré dans le conte traditionnel est, dans le conte fin de siècle, montré avec ostentation.
Il ne reste plus qu’à rééditer cette vaste bibliothèque sulfureuse, puisqu’au terme de cette étude singulière, le lecteur éprouvera, au péril d’une stigmatisation dans l’air du temps, l’envie de s’étourdir dans ces contes cruels et subversifs.

Deux recueils de contes décadents sont actuellement disponibles : Les Oiseaux Bleus de Catulle Mendes et Princesses d’Ivoire et d’Ivresse de Jean Lorrain (chroniques à venir).

Les perversions du merveilleux, Jean de Palacio, éd. Séguier, 1993.

 


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Le Nocturne de Malbertus : un conte de Noël halluciné

Malbertus… Le nom sonne, avec son préfixe à connotation négative, comme l’inquiétante Malpertuis de Jean Ray, comme un territoire du grand nord, un patronyme au suranné parfum moyenâgeux. Aux oreilles du lecteur averti et avant même d’aborder le texte, il contient la promesse d’une excursion fabuleuse, d’une nuit de folklore, d’une veillée des temps jadis…

Assurément, cette histoire est flamande ! Elle est en effet extraite des Contes d’Yperdamme [1], toponyme respirant le littoral le plus authentique. Il est pourtant fictif, un probable mot-valise joignant deux villes bien réelles : Ieper (« Ypres » en français) et Damme. La première est proche de la frontière française, de Lille et de Roubaix ; la seconde de la Zélande néerlandaise. C’est donc toute la côte belge qu’elles englobent par leur jonction, et qu’incarne dès lors symboliquement la cité toute littéraire d’Yperdamme.

Son inventeur est Eugène Demolder (1862-1919), un auteur de contes et de romans post-romantique, déjà injustement démodé de son vivant. Né dans l’aujourd’hui infâmeuse commune bruxelloise de Molenbeek-Saint-Jean (quartier alors plus bourgeois ; le père d’Eugène était le directeur des tramways), il fut néanmoins un représentant ardent des littératures dites « flamandes de langue française », soucieuses d’écrire en roman les folklore et tempérament germaniques.

On le connaît surtout aujourd’hui comme le cousin et le gendre du graveur Félicien Rops, un grand cosmopolite auquel il fabulait néanmoins de profondes attaches flamandes dans ses écrits critiques, récoltant au passage l’agacement de l’artiste [2]. Ce dernier ne lui en a pas (trop) tenu rigueur et lui accorda en 1895 la main de sa fille Claire (en second choix tout de même, pour remplacer Hugues Rebell rendu infréquentable par un scandale de mœurs — comme quoi certaines choses ne changent guère). « L’infâme Fély » semble du reste s’en être vengé par des gamineries, dont des en-têtes de lettres moquant l’embonpoint de Demolder à coup de « Cher Gros » — c’est peu dire que leurs réunions devaient être amusantes à observer !

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Eugène Demolder, caricaturé par Sacha Guitry en 1908. [Source : Le meilleur de Sacha Guitry.]

Le gros Demolder n’en était pas moins un écrivain très valable. Et s’il est probable que ce sont surtout ses notes d’audience publiées au Journal des Tribunaux (car le bonhomme était avant tout juriste, et littérateur seulement en dilettante) et son autobiographie Sous la robe qui plurent à ses contemporains déjà presque entrés dans le XXe siècle, la situation inverse se rencontre aujourd’hui, quand les lecteurs curieux dont nous sommes redécouvrent ses récits merveilleux désormais recouverts d’une attachante patine…

« Le Nocturne de Malbertus », sous-titré « Conte de Noël », réunit tout ce que nous aimons en littérature : la nuit, la mer, un passé aboli, un fou… En effet, quoi de plus sympathique en littérature qu’un fou ? Qu’il soit chapelier ou chevalier à la longue figure, il ne laissera jamais le lecteur indifférent. Et notre fou est de surcroît un sonneur de cloches à la retraite. Or y a-t-il, en vrai, une profession plus plaisante en littérature que celle de sonneur de cloches ? Nous n’en croyons rien et en tenons pour preuves le Quasimodo de Hugo et le Carhaix de Huysmans !

Malbertus le sonneur est au crépuscule de sa vie, quand s’ouvre le récit de Demolder. Alité, il boit du lait dans une chope à bière et délire tout haut, entretenant à lui seul un dialogue de sourd avec ses enfants. Ce sont donc deux histoires qui sont offertes en parallèle au lecteur : celle, prosaïque et quotidienne, de Guislain et Benedicta ; et l’autre, hallucinée, que conte le vieillard et qu’il est seul à voir.

Qu’on ajoute du bois dans le feu et Malbertus fantasme toute une kermesse : « — Ah ! ah ! clama le fou aux éclats du foyer. Des falots ! Des falots ! Est-ce déjà la kermesse ? Le temps est bien rapide ! Eh ! qu’on aille à la grosse cloche, à Gertrandt ! Qu’elle annonce la fête ! Sonnez fort quand le cortège passera sous le beffroi ! […] Ah ! Gertrandt ! Chante ! chante ! chante ! de ta voix sonore [p. 55-56] ! » Demolder mobilise alors tous les accessoires des carnavals flamands : tambours, oriflammes, géant de procession…

Mais voilà que la vision de Malbertus tourne au cauchemar. Alors qu’à l’extérieur, la tempête se lève et que de la grêle vient frapper les carreaux, le voilà qui revit la guerre de Quatre-Vingts Ans (1568-1648) et la prise de sa ville par l’armée espagnole : « — Les bourdons grondent, s’écria le vieux. Le tocsin sonne ! Voilà l’armée des Infants ! Garnissez les bastions ! Mais sonnez donc, pour étouffer les gueules de flammes des canons [p. 58] ! »

La tempête et les souvenirs violents se fondent alors en une métaphore filée durant la plus grande partie du récit, car sans cesse les sons qu’il perçoit de son lit arrachent Malbertus au présent.

Les canons ! Les canons ! hurla-t-il.
C’étaient deux fermes coups que le vent avait frappés à la porte [p. 59].

Et Malbertus revit, grâce à la magie de la démence, et provoqué par les noirs cartels que la tempête jetait à la face de sa chaumine, le siège de sa cité. Il avait vingt ans, alors, et déjà il était carillonneur au beffroi. Ce fut une cruelle époque et le cœur de sainte Gertrude, patronne d’Yperdamme, saigna souvent au paradis. Malbertus assista à toute l’affaire, niché dans sa vieille tour [p. 60-61].

Au-delà de la couleur locale et du folklore, « Le Nocturne de Malbertus » traite donc, non sans compassion (qui transparaît dans les répliques des enfants du vieillard), du traumatisme et de la démence sénile. Et l’on en vient à se demander quelle part de sa folie il doit aux horreurs dont il peut témoigner, et quelle part lui a été assénée par le fracas des cloches qu’il a maniées toute sa vie : Gertrand la sainte, au bronze blessé et à la voix rauque, dont le nom évoque Gertrude la patronne d’Yperdamme, qui a été bénie par l’évêque de Bruges et envoie à chaque coup des malédictions aux ennemis de la cité ; Eilsberthe, au battant écussonné « plus mauvais qu’une langue de sorcière » ; Roelant, qu’il implore en vain de retourner à son sommier…

— Oh ! ma tête se brise, cria le père. Des cloches s’y battent ! Des cloches s’y battent ! Oh ! le bronze sur mon crâne ! Ah ! satanée ! […] Toutes les cloches de Flandre martèlent mon tympan [p. 56] !

Ah ! j’ai dans ma cervelle des profondeurs qui tremblent comme un fond de beffroi à l’heure du tocsin ! Je vois passer devant mon front des gueules de bourdon dont le branle vomit des volées d’airain ! J’ai des éclats de feu plein les yeux ! Toutes les cloches de Flandre me martèlent ! Cela résonne sur mon crâne comme sur une enclume ! […] Les damnées gouges ! Elles videront mes moelles [p. 74] !

Elles sont ourlées de livides bandes de flammes. Des monstres les chevauchent et me regardent avec des ironies d’enfer ! Mon pauvre corps tout nu sert de jouet à des diables ! Je suis porté sur leurs ailes vertes, où il y a des griffes de souris. […] Et des clochettes de carillon volent et vibrent à mes côtés comme des abeilles autour d’une ruche. Elles sont méchantes ! Méchantes [p. 75] !

La fascination pour les cloches touche bien sûr nombre de fantastiqueurs héritiers du Romantisme, mais Demolder l’a contractée en ligne directe. Il fait en effet référence à une célèbre eau-forte de son beau-père, au moment où le cauchemar de Malbertus atteint son paroxysme : « Ils veulent m’empêcher de sonner et je serai pendu ici, dans les poutres ! […] Ah ! je sens leurs mains sanglantes sur mes épaules ! Je sens leur corde à mon cou ! Ils étrangleront le sonneur [p. 73] ! »

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Félicien Rops, « Et il fit pendre au battant de la cloche, celui qui avait sonné l’alarme », ill. pour Charles De Coster, La légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au pays de Flandres et ailleurs, Paris, éd. Librairie Internationale, [1867] 1869.

Cette image, que Rops conçut avec la licence artistique qui le caractérise, plut tant à l’ami qui la lui avait commandée que celui-ci ajouta un passage supplémentaire à sa Légende pour lui conférer un équivalent littéraire :

Puis il [= l’empereur Charles] regarda Roelandt, la belle cloche, fit pendre à son battant celui qui avait sonné l’alarme pour appeler la ville à défendre son droit. Il n’eut point pitié de Roelandt, la langue de sa mère, la langue par laquelle elle parlait à la Flandre ; Roelandt, la fière cloche, qui disait d’elle-même :

Als men my slaet dan is ‘t brandt
Als men my luyt dan is ‘t storm in Vlaenderlandt.
[Quand je tinte, c’est qu’il brûle,
Quand je sonne, c’est qu’il y a tempête au pays de Flandre.] [3]

(Ce n’est pas sans bonnes raisons que nous rapprochons ce texte du « Nocturne de Malbertus ». La Légende d’Ulenspiegel constitue en effet l’œuvre manifeste et fondatrice des Lettres belges, et est un modèle évident de Demolder. Notons du reste que, quoique son orthographe varie légèrement, la cloche citée par De Coster préfigure la troisième qu’invoque par son nom Malbertus (Roelant). Elles ont certainement le même modèle, la très célèbre « Klokke Roeland » (ou Cloche Roland) du beffroi de Gand. Datant du XIVe siècle et citée dans de nombreuses chansons populaires, il est dit que Charles Quint la fit casser lorsqu’il prit la ville, la rendant dissonante pour punir les Gantois de leur révolte. Demolder reprend à son compte cette histoire et dote la cloche chérie de Malbertus, Gertrand, de ce même handicap.)

Heureusement, le vieux sonneur finit par s’apaiser. C’est d’abord une rumeur venant du bourg, où l’on prie dans la cathédrale, qui se meut aux yeux du vieillard en un véritable alléluia céleste, mené par une cohorte de chérubins chanteurs et danseurs en robes violette et blanche. Ensuite, des lueurs de lanternes sur la plage le convainquent qu’il a la chance de vivre encore une Nativité, et son vieux cœur s’écrie, oublieux de ses complaintes récentes :

Noël ! Noël ! […] Ces lumières viennent à la messe de minuit. Dans tous les coins de la ville, il s’en allume. Elles arrivent aussi de la campagne, au loin. […] Les orgues chantent. Je vois le tabernacle d’or entouré de chandelles. […] Le doyen a mis sa plus belle chasuble, qui rayonne à travers l’encens. Et devant le chœur, voilà un Jésus en cire, dans de la paille d’or. Oh ! le nid divin [p. 78-79] !

Enfin, c’est la Vierge à l’Enfant elle-même qui est transportée en chair et en os au pied du lit de Malbertus, dans cette cuisine étroite et enfumée, où flotte une odeur de fèves et de lard qui monte « comme le parfum d’un encensoir vers le crucifix de cuivre ». Miracle ou délire ? Nous laissons le lecteur le découvrir. De toute manière, cela n’importe pas tant le tableau est joli… Ce conte paraît-il authentique ? Certainement pas. Mais il est assurément doté d’une force d’évocation toute romantique, et peu ont son pareil pour mettre en images le merveilleux chrétien de jadis.

Certaines rappellent Hugo (dont ces gargouilles hérissant le beffroi qui sont tour à tour rouges, désaltérées par des éclats de sang, et « plus blanches que des mains de fées » sous une couverture de neige), d’autres mobilisant diables, monstres et sorcières préfigurent la prose d’un Ghelderode. Le trait est certes parfois trop accusé, et d’aucuns pourraient protester que Demolder abuse des lieux communs lorsqu’il brosse le tableau d’une Flandre chérie mais qu’il fantasme à coup sûr. Le conte dans son ensemble n’en manque pas moins de charme et ne mérite assurément pas l’oubli dans lequel il est aujourd’hui tombé. Nous ne pouvons dès lors qu’inviter chacune et chacun, lors d’un prochain soir de veillée, à découvrir et à faire découvrir ce récit méconnu d’Eugène Demolder, que le lecteur trouvera aisément aux côtés d’autres nouvelles dans la bibliothèque numérique Gallica.


Notes & Références :

  1. Eugène Demolder, Les Contes d’Yperdamme, Bruxelles, éd. Paul Lacomblez, 1891.
  2. Voir par exemple cet extrait d’une lettre de Rops à Albert Mockel : « Pouvez confirmer qu’aime la mer et aime Knocke, et puis vaguement cousin Demolder ; suis donc flamand tant qu’on voudra. » Pour plus d’informations sur les relations unissant Eugène Demolder à Félicien Rops, lire Julien Noël (sous la dir. de Pascal Durand), Le réseau Rops : esquisse d’une formalisation des relations littéraires belges de Félicien Rops avant et après son installation à Paris, mémoire de maîtrise, Université de Liège, 2014, p. 97-100.
  3. Charles De Coster, La légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au pays de Flandres et ailleurs, Paris, éd. Librairie Internationale, [1867] 1869, p. 44.

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Alcools, d’Apollinaire

Apollinaire couverturePour ajouter une nouvelle bizarrerie à la collection raffinée des Éditions du Faune, j’aimerais vous parler du recueil Alcools d’Apollinaire (1) paru en 1913. J’ai découvert avec beaucoup de plaisir ces poèmes insolites du XXe siècle qui semblent tout droit sortis d’une « boutique de brocanteur » dans laquelle se serait « échou[ée] […] une foule d’objets hétéroclites […] » – pour reprendre le critique partial Georges Duhamel (2).

Malgré l’abord difficile de cette poésie qui ne cesse pas d’étonner et de détonner, la mosaïque de « charlatan savant » (3) des Alcools a une grande saveur. Peut-être est-ce parce que sa poésie, comme Apollinaire le déclare lui-même à Henri Martineau (4) en 1913, est avant tout « la commémoration d’un événement de [s]a vie » ? En effet, il est vrai que son séjour de 1901 à 1902 en Allemagne avec la famille Milhau, qui l’avait engagé comme précepteur, lui inspire « La Chanson du Mal-Aimé » et la série des Rhénanes ; que sa rencontre avec le peintre cubiste Pablo Picasso en 1900, puis sa relation orageuse avec Marie Laurencin (5) de 1907 à 1912, influencent la syntaxe et la mise en page de ses vers ; et que son enfermement à la Santé pour complicité dans le vol de la Joconde en 1911 est évoqué dans la série « À la Santé ». Ainsi, la poésie et la vie du poète semblent indissociables.

apollinaire

Avant de parler des poèmes d’Apollinaire, arrêtons-nous un instant sur son titre Alcools (6), terme désuet et écrit au pluriel, qui annonce la forte influence cubiste du recueil. Songeons aussi qu’Alcools précède les célèbres Calligrammes du poète publiés en 1918 et en amorce, par conséquent, la réflexion stylistique (7). Ainsi, Alcools s’apparente à une sorte de pot-pourri mélangeant les expériences poétiques et les événements personnels vécus par le poète de 1898 à 1913. Ne soyons pas, dès lors, étonnés de rencontrer dans ses pages, à la fois respect et infractions des règles de versification, souvenir de la poésie classique et chant de la modernité, continuité et ruptures, simplicité et hermétisme, banalité de la vie et étrangeté, lieux communs et images frappantes, joies et souffrances, lyrisme et tonalité burlesque, poésie et limites de la poésie. C’est même cette richesse de « brocanteur », que lui a reproché Duhamel, qui doit être aujourd’hui appréciée.

Je vous invite donc à jeter avec moi un œil curieux aux différents « objets » que nous proposent Apollinaire. Le recueil s’ouvre d’abord sur le fameux poème « Zone », véritable adieu à la poésie classique au profit d’un renouvellement moderne, dont voici deux extraits révélateurs :

 

A la fin tu es las de ce monde ancien

Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin

Tu en as assez de vivre dans l’antiquité grecque et romaine

Et

Adieu Adieu

Soleil cou coupé

Viennent ensuite des poèmes-chansons, comme « Le Pont Mirabeau » ou « Marie », des poèmes élégiaques, comme « La Chanson du Mal-Aimé », des évocations érotiques, comme dans « Les sept épées », un poème-laboratoire de la versification – où les alexandrins morcelés sont à reconstituer soi-même -, avec « Les colchiques », l’étrange monostiche « Chantre », les poèmes proverbes, tels que « La blanche neige », la série pleine d’ivresse et de lyrisme des Rhénanes, les poèmes de prison « A la Santé » qui parodient ceux de Villon avec leurs jeux de mots et leurs sonorités de « pitres » (8), et le poème qui clôture le recueil, « Vendémiaire ». Promené ainsi dans un univers, sans ponctuation, d’alexandrins réguliers en vers boiteux – alexandrins augmentés ou rétrécis – (9), de beaux vers en associations bizarres, voire illogiques (10), et de vers simplistes en ambiguïtés de sens (11), le lecteur, à la fin, est laissé grisé et ivre d’expérience poétique.

Beaucoup de poèmes du recueil laissent par conséquent surpris et enthousiaste, mais c’est avec « Nuit Rhénane » que, pour ma part, je plonge entièrement dans l’ivresse poétique d’Apollinaire. Ce qui m’enchante, c’est le lyrisme magique et tremblant de ce poème, l’alliance étonnante du vin et du Rhin, les mythes allemands qu’on semble nous raconter comme de vieux contes pleins de mystère en nous appelant à « Écoute[r] », l’allitération en [v] qui laisse ivre et en même temps rêveur, la tension fantastique au milieu des vers qui tanguent sous l’effet d’un alcool poétique, et la structure circulaire qui devient une véritable incantation, rapprochant cette poésie de la magie. Comme les « fées aux cheveux verts [qui] incantent l’été », ces vers ensorcellent la lectrice que je suis.

Mais je vous laisse choisir votre « alcool » et vous quitte sur quelques vers à la saveur variée, parmi mes préférés du recueil.

Voici, d’abord, un exemple de vers modernes :

A la fin les mensonges ne me font plus peur
C’est la lune qui cuit comme un œuf sur le plat
Ce collier de gouttes d’eau va parer la noyée

In « A la fin les mensonges».

Ensuite, je vous propose ces deux extraits aux images frappantes et insolites :

Aujourd’hui tu marches dans Paris les femmes sont ensanglantées
C’était et je voudrais ne pas m’en souvenir c’était au déclin de la beauté

In « Zone ».

Vagues poissons arqués fleurs surmarines

Une nuit c’était la mer

Et les fleuves s’y répandaient

In « Le voyageur ».

Et, enfin, je termine avec ces exemples de lyrisme presque magique :

Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent
Tout l’or des nuits tombe en tremblant s’y refléter
La voix chante toujours à en râle-mourir
Ces fées aux cheveux verts qui incantent l’été

Mon verre s’est brisé comme un éclat de rire

In « Nuit rhénane » de la série des Rhénanes.

Et l’unique cordeau des trompettes marines

In « Chantre ».

 


Notes :

(1) Apollinaire, né à Rome en 1880 sous le nom de Guillaume Albert Vladimir Alexandre Apollinaire de Kostrowitzky, n’est naturalisé que lors de la Première Guerre Mondiale lorsqu’il demande à s’engager volontairement. C’est en héros et en poète célèbre qu’il meurt le 9 novembre 1918 à Paris.

(2) Le contemporain Georges Duhamel fait, le 15 juin 1913, une critique virulente du recueil d’Apollinaire dans Le Mercure de France où il reproche, entre autre, à Alcools d’être « une boutique de brocanteur parce qu’il est venu échouer dans ce taudis une foule d’objets hétéroclites […] ».

(3) Pour décrire les deux facettes du poète, je reprends l’expression « charlatan » des vers « Un charlatan  crépusculaire / Vante les tours que l’on va faire » qui figurent dans « Crépuscule ».

(4) Henri Martineau, né en 1882 et mort en 1958, est un critique littéraire et un journaliste français.

(5) Marie Laurencin, née en 1885 à Paris et morte en 1956, est une artiste peintre affiliée au cubisme. Elle sera surnommée plus tard « la Dame du Cubisme » et apportera à ce courant une touche de féminité.

(6) Le titre était jusqu’en octobre 1912 Eau-de-vie, terme plus moderne mais écrit au singulier.

(7) Calligramme est un mot-valise inventé par Apollinaire en 1918 à partir des mots calligraphie et idéogramme pour désigner un poème dans lequel la forme visuelle des vers évoque un dessin ou une représentation graphique. L’absence de ponctuation et la disposition de certains vers dans Alcools amorcent cette réflexion du vers dans l’espace de la page.

(8) Dans la seconde partie du poème « A la santé », on lit : « Ses rayons font sur mes vers / Les pitres ».

(9) Voici, extraits de « Zone », un exemple d’alexandrin régulier, « A la fin tu es las de ce monde ancien », et un exemple d’alexandrin dit « boiteux » à cause de l’ajout du verbe « roulent » qui augmentent le vers de deux syllabes en trop, « Des troupeaux d’autobus mugissants près de toi roulent ».

(10) On peut par exemple opposer la beauté lyrique des vers suivants du poème « Cors de chasse », « les souvenirs sont cors de chasse / Dont meurt le bruit parmi le vent », avec ceux étranges « Oiseau tranquille au vol inverse oiseau » de « Cortège ».

(11) On trouve dans le recueil de nombreux vers ambigus, tels que ces vers de « Marie » où le syntagme « Flocons de laine et ceux d’argent » pose problème syntaxiquement : « Les brebis s’en vont dans la neige / Flocons de laine et ceux d’argent / Des soldats passent et que n’ai-je ».

 

* * *

 

Bibliographie :

APOLLINAIRE, Guillaume, Alcools suivi de Le Bestiaire et Vitam impedere amori, [1913], Paris, Gallimard, « Poésie », 1969.

Guillaume Apollinaire Alcools , Littératures contemporaines, numéro 2, Klincksieck, 1996.

 


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