Les perversions du merveilleux, de Jean de Palacio.

597A9636-F310-40A1-823A-400A85FD7E37

Pervertir les contes de fées fut un art prisé par les auteurs décadents de la fin du XIXe siècle.  À l’heure où l’obsession du politiquement correct conduit une mère de famille britannique à vouloir faire supprimer La Belle au Bois Dormant des listes de lectures pour cause de baiser non consenti, il est amusant de voir que jadis, nos auteurs ont conduit les limites du conte à leur paroxysme en érotisant leurs personnages féminins et en corrompant l’innocence d’histoires pour enfants.

Basé sur cinq cents contes signés par des auteurs comme Jean Lorrain ou Catulle Mendes, Les Perversions du merveilleux nous prouve que la liberté artistique régnait davantage à la fin du XIXe siècle que de nos jours. Qui, à cette époque pas si lointaine, aurait songé à réécrire la fin de Carmen ? La prochaine étape est-elle de modifier le dénouement de toutes les œuvres dans lesquelles une femme est assassinée ? Othello de William Shakespeare n’a qu’à bien se tenir ! Quant à la mythologie grecque, le glas sonnera peut-être bientôt pour elle.
Si aujourd’hui une morale déplacée cible les œuvres artistiques, il est probablement souhaitable que les ayatollah de la « bien-pensance » ne découvrent jamais ces récits pernicieux, vénéneux et irrésistibles, décryptés avec gourmandise par l’érudit Jean de Palacio.
Les fées et les princesses sont ici désirables, cruelles, impérieuses, capricieuses, victimes, perfides, folles ou assassines, les princes s’ennuient ou se font couper la tête, le Petit Poucet (un enfant !) roule comme un fou en automobile et la plupart des personnages de contes de fées deviennent, sous la plume d’auteurs rougis au fer du décadentisme, les instruments de névroses ou d’obsessions macabres.
Si le conte traditionnel est plutôt mignon et rose, le conte fin de siècle est beau et noir, comme infusé dans « Les Fleurs du Mal ». Il entre dans l’âge adulte.

72BDDADE-2013-48EA-827D-F983ABE0C5C9
La princesse aux lys rouges de J. Lorrain illustré par M. Orazi. La Revue Illustrée, 1897.

Qu’il s’agisse de prolonger des histoires traditionnelles (le Prince une fois marié à la Belle s’ennuie ensuite comme un rat mort, ou se fait répudier pour l’avoir mal embrassée), de détournements (les jeunes fées se parent de jeunes seins naissants, suscitant un désir décomplexé), ou d’inventions inédites, ces contes proposent tous une dévaluation du mystère, un parjure du merveilleux, trempés dans un érotisme sans fards.
C’est en défrichant un mécanisme pervers et astucieux de ré-interprétation et de ré-invention que Jean de Palacio se montre pointu, riche et passionnant. Il nous montre comment le monde innocent du conte traditionnel se retrouve envahi par la cruauté, le désir, le sadisme, la folie, la désillusion, l’équivoque… Comment la morale et les dénouements heureux sont invariablement destitués, comment ce qui est suggéré dans le conte traditionnel est, dans le conte fin de siècle, montré avec ostentation.
Il ne reste plus qu’à rééditer cette vaste bibliothèque sulfureuse, puisqu’au terme de cette étude singulière, le lecteur éprouvera, au péril d’une stigmatisation dans l’air du temps, l’envie de s’étourdir dans ces contes cruels et subversifs.

Deux recueils de contes décadents sont actuellement disponibles : Les Oiseaux Bleus de Catulle Mendes et Princesses d’Ivoire et d’Ivresse de Jean Lorrain (chroniques à venir).

Les perversions du merveilleux, Jean de Palacio, éd. Séguier, 1993.

 


→ Cet article vous a plu ? N’hésitez pas à nous soutenir financièrement sur Tipeee, plateforme de mécénat participatif !

Blanche d’Alexandre Day et PoG

81xwpDwgYoL

Titre : Blanche
Date de parution : 25 novembre 2013
Illustrations d’Alexandre Day et texte de PoG.
Édition : Éditions Margot

Dans ce grand pays loin là-bas, les sorts font partie du quotidien.
Une enfant neige qui prend vie, ça ne gêne personne.
Le vieux est heureux. La vielle chantonne.

Résumé : Dans un village reculé de la steppe sibérienne, un vieux couple est bien malheureux de ne par avoir d’enfant. Un jour, le vieil homme propose à son épouse de modeler de petites matriochkas dans le manteau de neige blanche et pure qui recouvre les terres en cet hiver rigoureux. La vieille femme s’active et son époux décore la dernière des poupées de flocons avec deux pierres de lapis-lazuli en guise d’yeux. À cet instant précis, Blanche prend vie et fait le bonheur de ses vieux parents. Cependant, l’hiver n’est pas éternel et la belle saison finit par arriver tôt ou tard…

714l0dpJFWL
Édition Margot, illustrations d’Alexandre Day, texte de PoG

Blanche est un tout petit conte en vers, une belle déclinaison russe de Blanche-Neige des frères Grimm, inspiré du conte L’enfant de neige d’Hélène-Adeline Guerber (H.A. Guerber, 1859-1929), une éminente historienne britannique versée dans les contes d’origine germanique. Les informations sur les travaux de cette chercheuse sont plutôt maigres, mais le conte en question se trouverait dans une anthologie appelée Contes et Légendes : 1re partie,  éditée en 1895 au New York Cincinnati Chicago American Book Company. Étrangement, le texte des contes est en français et les notes de l’anthologiste en anglais (si vous désirez consulter la version numérique, elle est disponible sur la plateforme du projet Gutenberg).

11_GRIS
Illustration d’Alexandre Day

L’intrigue du conte est universelle : un vieux couple sans enfant qui se voit finalement confier une petite fille par le biais de la magie. Une enfant malheureusement éphémère, qui ne pourra leur tenir compagnie tout au long de l’année… Le conte aborde avec délicatesse le thème du cycle de la vie, mais à contre-courant, si l’on peut s’exprimer ainsi. La morte saison (l’hiver) correspond à la naissance de Blanche, et la belle saison, généralement associée au renouveau (le printemps) marque la fin du bonheur des vieux parents. Toutefois, comme le tout forme un cycle, le vieux couple, armé de patience, attend le retour des premières neiges.

Le texte de PoG, extrêmement poétique et musical, se marie parfaitement avec l’univers graphique d’Alexandre Day.

50267-1
Illustration d’Alexandre Day

Toutefois, l’intérêt principal de Blanche réside sans doute dans la beauté des illustrations d’Alexandre Day. Le livre possède des dimensions tout à fait honorables de 38 x 27,4cm, permettant de profiter pleinement du talent de l’artiste sur des doubles pages gigantesques. Les illustrations monochromes et texturées nous donnent cette impression vaporeuse et onirique, comme si nous étions malgré nous emportés par le conte dans les steppes enneigées, et que nous étions capables de sentir l’épais manteau blanc et duveteux céder sous nos pas hésitants.  Le livre se referme sur quelques extraits du carnet d’Alexandre Day, où vous pourrez admirer certains dessins préparatoires.

blanche2
Illustration d’Alexandre Day

Blanche est une très belle surprise à offrir ou à s’offrir en cette époque de festivités. Je l’ai personnellement trouvé au pied de mon sapin et je ne peux que vous le recommander chaudement.

 

* * *

 

En savoir plus :

Alexandre Day

PoG

Editions Margot


→ Cet article vous a plu ? N’hésitez pas à nous soutenir financièrement sur Tipeee, plateforme de mécénat participatif !

Le Nocturne de Malbertus : un conte de Noël halluciné

Malbertus… Le nom sonne, avec son préfixe à connotation négative, comme l’inquiétante Malpertuis de Jean Ray, comme un territoire du grand nord, un patronyme au suranné parfum moyenâgeux. Aux oreilles du lecteur averti et avant même d’aborder le texte, il contient la promesse d’une excursion fabuleuse, d’une nuit de folklore, d’une veillée des temps jadis…

Assurément, cette histoire est flamande ! Elle est en effet extraite des Contes d’Yperdamme [1], toponyme respirant le littoral le plus authentique. Il est pourtant fictif, un probable mot-valise joignant deux villes bien réelles : Ieper (« Ypres » en français) et Damme. La première est proche de la frontière française, de Lille et de Roubaix ; la seconde de la Zélande néerlandaise. C’est donc toute la côte belge qu’elles englobent par leur jonction, et qu’incarne dès lors symboliquement la cité toute littéraire d’Yperdamme.

Son inventeur est Eugène Demolder (1862-1919), un auteur de contes et de romans post-romantique, déjà injustement démodé de son vivant. Né dans l’aujourd’hui infâmeuse commune bruxelloise de Molenbeek-Saint-Jean (quartier alors plus bourgeois ; le père d’Eugène était le directeur des tramways), il fut néanmoins un représentant ardent des littératures dites « flamandes de langue française », soucieuses d’écrire en roman les folklore et tempérament germaniques.

On le connaît surtout aujourd’hui comme le cousin et le gendre du graveur Félicien Rops, un grand cosmopolite auquel il fabulait néanmoins de profondes attaches flamandes dans ses écrits critiques, récoltant au passage l’agacement de l’artiste [2]. Ce dernier ne lui en a pas (trop) tenu rigueur et lui accorda en 1895 la main de sa fille Claire (en second choix tout de même, pour remplacer Hugues Rebell rendu infréquentable par un scandale de mœurs — comme quoi certaines choses ne changent guère). « L’infâme Fély » semble du reste s’en être vengé par des gamineries, dont des en-têtes de lettres moquant l’embonpoint de Demolder à coup de « Cher Gros » — c’est peu dire que leurs réunions devaient être amusantes à observer !

108
Eugène Demolder, caricaturé par Sacha Guitry en 1908. [Source : Le meilleur de Sacha Guitry.]

Le gros Demolder n’en était pas moins un écrivain très valable. Et s’il est probable que ce sont surtout ses notes d’audience publiées au Journal des Tribunaux (car le bonhomme était avant tout juriste, et littérateur seulement en dilettante) et son autobiographie Sous la robe qui plurent à ses contemporains déjà presque entrés dans le XXe siècle, la situation inverse se rencontre aujourd’hui, quand les lecteurs curieux dont nous sommes redécouvrent ses récits merveilleux désormais recouverts d’une attachante patine…

« Le Nocturne de Malbertus », sous-titré « Conte de Noël », réunit tout ce que nous aimons en littérature : la nuit, la mer, un passé aboli, un fou… En effet, quoi de plus sympathique en littérature qu’un fou ? Qu’il soit chapelier ou chevalier à la longue figure, il ne laissera jamais le lecteur indifférent. Et notre fou est de surcroît un sonneur de cloches à la retraite. Or y a-t-il, en vrai, une profession plus plaisante en littérature que celle de sonneur de cloches ? Nous n’en croyons rien et en tenons pour preuves le Quasimodo de Hugo et le Carhaix de Huysmans !

Malbertus le sonneur est au crépuscule de sa vie, quand s’ouvre le récit de Demolder. Alité, il boit du lait dans une chope à bière et délire tout haut, entretenant à lui seul un dialogue de sourd avec ses enfants. Ce sont donc deux histoires qui sont offertes en parallèle au lecteur : celle, prosaïque et quotidienne, de Guislain et Benedicta ; et l’autre, hallucinée, que conte le vieillard et qu’il est seul à voir.

Qu’on ajoute du bois dans le feu et Malbertus fantasme toute une kermesse : « — Ah ! ah ! clama le fou aux éclats du foyer. Des falots ! Des falots ! Est-ce déjà la kermesse ? Le temps est bien rapide ! Eh ! qu’on aille à la grosse cloche, à Gertrandt ! Qu’elle annonce la fête ! Sonnez fort quand le cortège passera sous le beffroi ! […] Ah ! Gertrandt ! Chante ! chante ! chante ! de ta voix sonore [p. 55-56] ! » Demolder mobilise alors tous les accessoires des carnavals flamands : tambours, oriflammes, géant de procession…

Mais voilà que la vision de Malbertus tourne au cauchemar. Alors qu’à l’extérieur, la tempête se lève et que de la grêle vient frapper les carreaux, le voilà qui revit la guerre de Quatre-Vingts Ans (1568-1648) et la prise de sa ville par l’armée espagnole : « — Les bourdons grondent, s’écria le vieux. Le tocsin sonne ! Voilà l’armée des Infants ! Garnissez les bastions ! Mais sonnez donc, pour étouffer les gueules de flammes des canons [p. 58] ! »

La tempête et les souvenirs violents se fondent alors en une métaphore filée durant la plus grande partie du récit, car sans cesse les sons qu’il perçoit de son lit arrachent Malbertus au présent.

Les canons ! Les canons ! hurla-t-il.
C’étaient deux fermes coups que le vent avait frappés à la porte [p. 59].

Et Malbertus revit, grâce à la magie de la démence, et provoqué par les noirs cartels que la tempête jetait à la face de sa chaumine, le siège de sa cité. Il avait vingt ans, alors, et déjà il était carillonneur au beffroi. Ce fut une cruelle époque et le cœur de sainte Gertrude, patronne d’Yperdamme, saigna souvent au paradis. Malbertus assista à toute l’affaire, niché dans sa vieille tour [p. 60-61].

Au-delà de la couleur locale et du folklore, « Le Nocturne de Malbertus » traite donc, non sans compassion (qui transparaît dans les répliques des enfants du vieillard), du traumatisme et de la démence sénile. Et l’on en vient à se demander quelle part de sa folie il doit aux horreurs dont il peut témoigner, et quelle part lui a été assénée par le fracas des cloches qu’il a maniées toute sa vie : Gertrand la sainte, au bronze blessé et à la voix rauque, dont le nom évoque Gertrude la patronne d’Yperdamme, qui a été bénie par l’évêque de Bruges et envoie à chaque coup des malédictions aux ennemis de la cité ; Eilsberthe, au battant écussonné « plus mauvais qu’une langue de sorcière » ; Roelant, qu’il implore en vain de retourner à son sommier…

— Oh ! ma tête se brise, cria le père. Des cloches s’y battent ! Des cloches s’y battent ! Oh ! le bronze sur mon crâne ! Ah ! satanée ! […] Toutes les cloches de Flandre martèlent mon tympan [p. 56] !

Ah ! j’ai dans ma cervelle des profondeurs qui tremblent comme un fond de beffroi à l’heure du tocsin ! Je vois passer devant mon front des gueules de bourdon dont le branle vomit des volées d’airain ! J’ai des éclats de feu plein les yeux ! Toutes les cloches de Flandre me martèlent ! Cela résonne sur mon crâne comme sur une enclume ! […] Les damnées gouges ! Elles videront mes moelles [p. 74] !

Elles sont ourlées de livides bandes de flammes. Des monstres les chevauchent et me regardent avec des ironies d’enfer ! Mon pauvre corps tout nu sert de jouet à des diables ! Je suis porté sur leurs ailes vertes, où il y a des griffes de souris. […] Et des clochettes de carillon volent et vibrent à mes côtés comme des abeilles autour d’une ruche. Elles sont méchantes ! Méchantes [p. 75] !

La fascination pour les cloches touche bien sûr nombre de fantastiqueurs héritiers du Romantisme, mais Demolder l’a contractée en ligne directe. Il fait en effet référence à une célèbre eau-forte de son beau-père, au moment où le cauchemar de Malbertus atteint son paroxysme : « Ils veulent m’empêcher de sonner et je serai pendu ici, dans les poutres ! […] Ah ! je sens leurs mains sanglantes sur mes épaules ! Je sens leur corde à mon cou ! Ils étrangleront le sonneur [p. 73] ! »

cost020lege01ill06
Félicien Rops, « Et il fit pendre au battant de la cloche, celui qui avait sonné l’alarme », ill. pour Charles De Coster, La légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au pays de Flandres et ailleurs, Paris, éd. Librairie Internationale, [1867] 1869.

Cette image, que Rops conçut avec la licence artistique qui le caractérise, plut tant à l’ami qui la lui avait commandée que celui-ci ajouta un passage supplémentaire à sa Légende pour lui conférer un équivalent littéraire :

Puis il [= l’empereur Charles] regarda Roelandt, la belle cloche, fit pendre à son battant celui qui avait sonné l’alarme pour appeler la ville à défendre son droit. Il n’eut point pitié de Roelandt, la langue de sa mère, la langue par laquelle elle parlait à la Flandre ; Roelandt, la fière cloche, qui disait d’elle-même :

Als men my slaet dan is ‘t brandt
Als men my luyt dan is ‘t storm in Vlaenderlandt.
[Quand je tinte, c’est qu’il brûle,
Quand je sonne, c’est qu’il y a tempête au pays de Flandre.] [3]

(Ce n’est pas sans bonnes raisons que nous rapprochons ce texte du « Nocturne de Malbertus ». La Légende d’Ulenspiegel constitue en effet l’œuvre manifeste et fondatrice des Lettres belges, et est un modèle évident de Demolder. Notons du reste que, quoique son orthographe varie légèrement, la cloche citée par De Coster préfigure la troisième qu’invoque par son nom Malbertus (Roelant). Elles ont certainement le même modèle, la très célèbre « Klokke Roeland » (ou Cloche Roland) du beffroi de Gand. Datant du XIVe siècle et citée dans de nombreuses chansons populaires, il est dit que Charles Quint la fit casser lorsqu’il prit la ville, la rendant dissonante pour punir les Gantois de leur révolte. Demolder reprend à son compte cette histoire et dote la cloche chérie de Malbertus, Gertrand, de ce même handicap.)

Heureusement, le vieux sonneur finit par s’apaiser. C’est d’abord une rumeur venant du bourg, où l’on prie dans la cathédrale, qui se meut aux yeux du vieillard en un véritable alléluia céleste, mené par une cohorte de chérubins chanteurs et danseurs en robes violette et blanche. Ensuite, des lueurs de lanternes sur la plage le convainquent qu’il a la chance de vivre encore une Nativité, et son vieux cœur s’écrie, oublieux de ses complaintes récentes :

Noël ! Noël ! […] Ces lumières viennent à la messe de minuit. Dans tous les coins de la ville, il s’en allume. Elles arrivent aussi de la campagne, au loin. […] Les orgues chantent. Je vois le tabernacle d’or entouré de chandelles. […] Le doyen a mis sa plus belle chasuble, qui rayonne à travers l’encens. Et devant le chœur, voilà un Jésus en cire, dans de la paille d’or. Oh ! le nid divin [p. 78-79] !

Enfin, c’est la Vierge à l’Enfant elle-même qui est transportée en chair et en os au pied du lit de Malbertus, dans cette cuisine étroite et enfumée, où flotte une odeur de fèves et de lard qui monte « comme le parfum d’un encensoir vers le crucifix de cuivre ». Miracle ou délire ? Nous laissons le lecteur le découvrir. De toute manière, cela n’importe pas tant le tableau est joli… Ce conte paraît-il authentique ? Certainement pas. Mais il est assurément doté d’une force d’évocation toute romantique, et peu ont son pareil pour mettre en images le merveilleux chrétien de jadis.

Certaines rappellent Hugo (dont ces gargouilles hérissant le beffroi qui sont tour à tour rouges, désaltérées par des éclats de sang, et « plus blanches que des mains de fées » sous une couverture de neige), d’autres mobilisant diables, monstres et sorcières préfigurent la prose d’un Ghelderode. Le trait est certes parfois trop accusé, et d’aucuns pourraient protester que Demolder abuse des lieux communs lorsqu’il brosse le tableau d’une Flandre chérie mais qu’il fantasme à coup sûr. Le conte dans son ensemble n’en manque pas moins de charme et ne mérite assurément pas l’oubli dans lequel il est aujourd’hui tombé. Nous ne pouvons dès lors qu’inviter chacune et chacun, lors d’un prochain soir de veillée, à découvrir et à faire découvrir ce récit méconnu d’Eugène Demolder, que le lecteur trouvera aisément aux côtés d’autres nouvelles dans la bibliothèque numérique Gallica.


Notes & Références :

  1. Eugène Demolder, Les Contes d’Yperdamme, Bruxelles, éd. Paul Lacomblez, 1891.
  2. Voir par exemple cet extrait d’une lettre de Rops à Albert Mockel : « Pouvez confirmer qu’aime la mer et aime Knocke, et puis vaguement cousin Demolder ; suis donc flamand tant qu’on voudra. » Pour plus d’informations sur les relations unissant Eugène Demolder à Félicien Rops, lire Julien Noël (sous la dir. de Pascal Durand), Le réseau Rops : esquisse d’une formalisation des relations littéraires belges de Félicien Rops avant et après son installation à Paris, mémoire de maîtrise, Université de Liège, 2014, p. 97-100.
  3. Charles De Coster, La légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au pays de Flandres et ailleurs, Paris, éd. Librairie Internationale, [1867] 1869, p. 44.

Du même auteur, sur des sujets similaires :

 


→ Cet article vous a plu ? N’hésitez pas à nous soutenir financièrement sur Tipeee, plateforme de mécénat participatif !

L’Épouvantable Peur d’Épiphanie Frayeur de Séverine Gauthier et Clément Lefèvre

epouvantablepeurepiphaniefrayeur

Titre: L’Épouvantable Peur d’Épiphanie Frayeur
Date de parution
 : 12 octobre 2016
Scénario de Séverine GAUTHIER et illustrations de Clément LEFÈVRE
Collection : Métamorphose
Édition : Soleil

Voici Éphinanie. Elle a huit ans et demi.
Et voici sa peur, elle a huit ans aussi.
En huit ans, Épiphanie n’a pas beaucoup grandi.
Sa peur, SI.

epiphanie3
Illustration de Clément LEFÈVRE
Épiphanie a un sérieux problème, elle a peur. Peur de son ombre devenue aussi encombrante qu’incontrôlable. Avec ce compagnon bien incommode et impossible à défaire, la jeune fille ne peut plus faire un pas dans l’existence sans que peur ne lui mette des bâtons dans les roues et ne l’empêche d’avancer. Pour résoudre son problème, elle doit se rendre au cabinet du docteur Psyche, spécialiste des phobies rares et insolites. Dans son parcours, au milieu de la forêt, elle tombe sur un curieux guide moustachu qui, ayant perdu son sérieux, n’est plus capable de garder les pieds sur terre et flotte comme un ballon de baudruche au gré des courants d’air. Épiphanie parvient alors, sans trop de peine, à convaincre le bonhomme de venir consulter le praticien avec elle. Entre un « sérieux problème » de peur et un « problème de sérieux », la jeune fille pense bien que tous deux auraient bien besoin des lumières du psychiatre. Bien malgré elle, après une auscultation plutôt musclée et peu réussie chez le docteur Psyche, Épiphanie termine sa course chez un coiffeur excentrique qui s’est donné pour but de dompter les cheveux « figés de peur » de la jeune fille. En effet, la peur a eu pour conséquence de lui dresser les cheveux sur la tête de manière permanente. Le remède à cette peur serait donc de remettre cette masse désobéissante dans le sens de la gravité. Les efforts du professionnel des problèmes capillaires se soldent malgré tout par un échec cuisant. Sans compter que l’ombre de la jeune fille finit par déchaîner sa colère. Avec son sérieux problème de peur toujours sur les bras, Épiphanie continue son chemin et fait des rencontres bien saugrenues : un preux chevalier sans peur et sans reproche, et le cirque ambulant de la 12e nuit du dompteur Alfio Delmonico qui ne craint aucune bête sauvage. Qui du chevalier ou du dompteur aura raison de la peur d’Épiphanie ? Seul le reste de l’histoire peut nous le dire… À moins que la solution se trouvât à l’origine, bien plus proche qu’elle n’y paraissait.
epiphanie_frayeur_26_27
Extrait: planches n°26 et n°27, scénario de Séverine GAUTHIER et illustration de Clément LEFÈVRE


L’Épouvantable Peur d’Épiphanie Frayeur
est une de ces œuvres savoureuses et uniques issues de l’incroyable collection Métamorphose des éditions Soleil. À mi-chemin entre un livre de conte, un album illustré et une bande-dessinée, l’ouvrage surprend agréablement le lecteur. Les talents de conteuse de Séverine GAUTHIER ne sont plus à démontrer. Elle est notamment aux commandes du scénario d’autres publications comme Aristide broie du noir et Cœur de pierre (avec Jérémie ALMANZA aux illustrations) ou L’Homme Montagne (avec Amélie FLÉCHAIS aux illustrations). Quant à Clément LEFÈVRE, dont le trait arrondi et l’utilisation de couleurs chatoyantes sont reconnaissables, il a entre autres mis en images les deux volumes de Suzine et le Dorméveil publiés dans la même collection.

planchea_288645
Extrait: planche n°13, scénario de Séverine GAUTHIER et illustrations de Clément LEFÈVRE

Ensuite, L’Épouvantable Peur d’Épiphanie Frayeur ne tarit pas de références littéraires en tout genre. L’univers imaginaire tout à fait absurde fleure bon l’étrangeté née de la plume de Lewis CARROLL et de son œuvre qu’on ne nomme plus, Alice au pays des merveilles (Alice in Wonderland). Le livre s’ouvre sur une forêt, avec ses fléchages à en faire perdre la tête à plus d’un, très semblables à ceux rencontrés par Alice lorsqu’elle se lance sur les traces du lapin blanc. Les dialogues et les jeux de mots burlesques en sont tout aussi inspirés. Le lecteur peut également reconnaître dans la figure du preux chevalier celle de L’Ingénieux Hidlago Don Quichotte de la Manche (El ingenioso Hidalgo don Quijote de la Mancha), le protagoniste haut en couleur de Miguel de CERVANTES. Si dans l’histoire, les moulins ne font pas partie du paysage, l’homme vêtu d’une armure rutilante cherche toujours à sauver les demoiselles en détresse, surtout lorsque son existence se résume à cette unique activité.

lc3a9pouvantable-peur-dc3a9piphanie-frayeur-gauthier-lefevre-polymorphe
Illustration de Clément LEFÈVRE

À côté de ces hommages, sous couvert d’une épaisse couche d’absurde, L’Épouvantable Peur d’Épiphanie Frayeur reste une belle leçon de vie et nous montre le chemin pour surmonter ses peurs, qu’elles aient la forme d’une gigantesque ombre menaçante ou non. Que vous souffriez d’un « sérieux problème de peur » ou d’un « problème de sérieux », sachez que les solutions sont toujours plus simples qu’elles n’y paraissent. Il suffit peut-être de commencer par regarder votre problème en face ?

***

En savoir plus:

Sévérine GAUTHIER: http://www.bedetheque.com/auteur-12175-BD-Gauthier-Severine.html

Clément LEFÈVRE :
https://www.facebook.com/Clément-Lefèvre-1216727548355350
http://nenent-illustrations.tumblr.com/

Éditions Soleil : http://www.soleilprod.com/

Traverse intemporelle : Blancanieves, le conte sans fées monochrome de Pablo Berger

Titre: Blancanieves
Date de sortie: 28 septembre 2012 (Espagne), 23 janvier 2013 (France).
Nationalité: espagnole
De: Pablo Berger
Avec: Maribel Verdú, Macarena García,  Daniel Giménez-Cacho, Ángelina Molina, Pere Ponce, Sofía Oria, Josep Maria Pou, Inma Cuesta.

Synopsis : 

En plein Séville, durant les années 1920, le matador auréolé de gloire Antonio Villalta (Daniel Giménez Cacho) s’apprête à affronter le taureau dit « Lucifer », une bête féroce à la renommée sanglante. Malheureusement, l’affrontement spectaculaire se transforme en carnage sans nom. Antonio se retrouve mutilé et paralysé à vie. Dans les gradins, l’épouse du toréador, l’étoile du flamenco Carmen de Triana (Inma Cuesta), assiste à l’horreur et finit par mourir en couches lorsqu’elle donne naissance à sa fille Carmencita (Sofía Oria). Fou de douleur à l’annonce du décès de sa femme et sous le choc d’accident, l’ancien matador rejette l’enfant, qui finit par être élevée par sa grand-mère, doña Concha (Ángelina Molina). 
Lors de la première communion de Carmencita, la doyenne décède d’un malaise cardiaque et l’enfant est envoyée chez son père qui s’est, entre temps, remarié avec l’infirmière Encarna (Maribel Verdú). La marâtre, aussi fière que vaine, se plaît à maltraiter Carmencita et la charge de toutes les corvées domestiques. Un jour, l’enfant se retrouve par mégarde dans l’aile du manoir où elle est interdite d’accès. Dans cette partie de la demeure est séquestré son père, invalide depuis l’accident de l’arène. Dans le dos d’Encarna, le père apprend à sa fille toutes les ficelles de la tauromachie. 
Plusieurs années se sont écoulées depuis lors, Carmen (Macarena García) est finalement devenue une véritable beauté. Ivre de jalousie, Encarna décide d’envoyer son chauffeur et amant Genaro (Pere Ponce) pour l’assassiner. Toutefois, la jeune femme survit à l’agression qui la laisse amnésique. Elle est récupérée par une troupe itinérante de sept nains toréadors qui la rebaptisent Blancanieves (Blanche-Neige en espagnol), en référence au conte. Très vite, Carmen démontre des talents de matador hors-normes qui lui permettent de gravir les échelons de la gloire. Elle finit par faire la une d’une revue de mode qui se retrouve entre les mains d’Encarna. La marâtre reconnaît avec effroi sa belle-fille bien en vie et jure d’en finir avec celle-ci. Dans la suite de l’histoire, il est notamment question d’une certaine pomme empoisonnée, mais seulement, cette fois-ci, aucun « prince charmant » ne rentrera dans l’arène…

Carmen dite Blancanieves (Blancanieves, 2012)
Encarna (Blancanieves, 2012)

1. Blancanieves ou l’universalité du conte

Blancanieves est un film muet en noir et blanc réalisé par Pablo Berger (Torremolinos 73). Cette œuvre atypique voit le jour après neuf pénibles années de gestation, notamment à cause de problèmes de finance, et sort sur le grand écran en 2012, soit une année après The Artist du français Michel Hazanavicius, au grand dam du réalisateur espagnol. La comparaison entre les deux long-métrages, surtout sur le plan artistique, est donc plus qu’inévitable. Pour ajouter encore une ombre au tableau, l’année 2012 se révèle aussi être celle de deux autres films inspirés du conte des frères Grimm : Blanche-Neige de Tarsem Sighn (Mirror Mirror, 2012) et Blanche-Neige et le Chasseur (Snow White and the Huntsman, 2012) de Rupert Sanders.
 

En dépit de ces circonstances accablantes, Blancanievesparvient tout de même à tirer son épingle du jeu, se retrouve récompensé de multiples prix honorifiques sur le vieux continent, même s’il n’a clairement pas rencontré de succès outre-Atlantique. En effet, l’œuvre de Pablo Berger est un pari audacieux, celui de transposer un conte original dans une Espagne des années 1920, alors une péninsule agonisante à la fin de la Grande Guerre. Le conte oral retranscrit et publié par les frères Grimm dans sa première édition en 1812 (1) se déroule plutôt dans une contrée germanique au xixe siècle, bien que les références temporelles puissent être plus anciennes selon certains folkloristes (2). Les spectateurs les plus septiques sont alors en droit de se poser plusieurs questions. Comment est-il possible de transposer des éléments entre deux cultures aux différences marquées, tout en respectant la trame d’origine et le message du récit, et surtout en restant cohérent et convainquant ? Les contes merveilleux sont une source inépuisable d’inspiration et d’adaptation, tant sur le plan littéraire que cinématographique, ou simplement artistique au sens large. La culture sous-jacente au texte, celle qui l’a vu naître, ne peut bien entendu pas être ignorée. Toutefois, ces écrits possèdent un aspect particulier qui les rend précisément très malléables.

1.1 Étude narratologique : le  Masterplot d’H. Porter Abbott

Dans The Cambridge Introduction to Narrative,le professeur américain H. Porter Abbott(1940-) définit la notion de masterplotcomme suit : ce terme désigne les récits très spécifiques, racontés presque depuis la nuit des temps et intrinsèquement connectés aux valeurs morales profondes, aux désirs et aux peurs de l’humanité (3). Ces histoires peuvent revêtir différentes formes et répondent à des thèmes universels qui marquent le lecteur de manière très précise, sans qu’il en soit toujours conscient. Elles incarnent en réalité le reflet de notre perception de la réalité. Les contes sont donc de très bons exemples de masterplots. La plupart de ces histoires universelles et intemporelles possèdent de multiples variantes à l’échelle nationale. D’autres chercheurs en Lettres peuvent également parler de récits canoniques ou archétypaux, mais H. Porter Abbott préfère le terme masterplot, car bien que ce type de récit réponde à certains motifs récurrents, il n’a besoin ni d’une validation de la culture d’origine (récit canonique) ni d’une reconnaissance en tant que gardien de la mémoire collective dans l’héritage spirituel (récit archétypal) pour influencer notre pensée ou déclencher un effet cathartique (4). Les masterplots agissent bien plus subtilement sur un plan beaucoup plus large et la réponse de chaque lecteur à ces récits reste toujours très personnelle.

Snow White, Arthur Rackham (1867-1939)

Chaque nation possède ses masterplots chargées d’installer les fondations d’une identité culturelle pour les individus (5). Ainsi, lors de la transposition du récit de Blanche-Neige vers Blancanieves, Pablo Berger est retourné aux motifs universels du conte et, en quelque sorte, a retiré la couche de « spécificités » culturelles. Le spectateur retrouve donc bien les éléments universels comme la dénonciation de la vanité, de la cupidité, de la jalousie du conte d’origine, ainsi que la mise en exergue de valeurs morales comme l’honnêteté, la patience, l’humilité. La trame originale est également conservée, ainsi que les personnages-types dans leurs aspects généraux (l’héroïne au cœur pur, la vile marâtre, la figure du père plus ou moins absente, les nains). Il est donc impossible de ne pas y reconnaître le conte de Grimm, bien qu’ « écrémé » de sa couche culturelle germanique. La plongée dans le folklore hispanique peut donc ensuite s’opérer, mais non sans une certaine prise de risque.

Schneewittchen, Paul Friedrich Meyerheim (1842-1915)

1.2 La Morphologie du conte de Vladimir Propp

Les motifs récurrents et les personnages-types n’ont bien évidemment pas échappé aux folkloristes. Ainsi, ces chercheurs ont tenté d’établir de nombreuses classifications, dont la plus connue à nos jours reste celle d’Aarne-Thompson-Uther (6). Si l’analyse à la lumière des travaux narratologiques de H. Porter Abott reste tout à fait pertinente, certains critiques de cinéma n’hésitent pas à faire remarquer une inspiration très marquée du traité La Morphologie du Conte (Морфология сказки, 1928) de Vladimir Propp (1895-1970) sur l’œuvre de Pablo Berger (7). L’auteur russe s’attarde notamment sur la morphologie des contes et donc, sur leurs fonctions narratives (unités narratives), tout en reléguant au second plan tous les éléments jugés non pertinents, très souvent attachés à la forme du récit. La classification des contes merveilleux selon les 31 fonctions narratives de Vladimir Propp est à ce jour toujours sujette à de nombreuses critiques de la part de ses confrères lettrés, à cause de cette omission volontaire de la « forme » du conte, au profit de la fonction (8).

Dans tous les cas, peu importe les influences véritables du réalisateur espagnol, Blancanieves réussit bel et bien à retenir la morphologie et les éléments universels du conte original. Maintenant, est-il possible de parler très simplement d’un Blanche-Neige aux couleurs hispaniques ? La réponse n’est en réalité pas si tranchée. Lors de la transposition entre le récit et son adaptation cinématographique, Pablo Berger a élaboré un véritable hommage à l’iconographie gothique peu connue de l’Espagne, mais également au cinéma muet européen.

2. España Negra, España Oculta

Gravure de Theodor de Bry (1528–1598)

Aux yeux du spectateur, la transition des landes gelées de la Forêt Noire à une arène de combat sous le soleil de plomb andalou peut paraître soit un choix incongru soit une prouesse qui force le respect. Pablo Berger plante sa Blanche-Neige dans un décor atypique, mais pas anodin. Son choix est en réalité très pertinent, car les terres de la péninsule ibérique sont le berceau d’une incroyable iconographie gothique, mélange de croyances chrétiennes et de rites païens étranges, qui ferait pâlir d’envie les Anglo-saxons, pourtant passés maîtres en la matière. Quoi de mieux pour y conter une histoire bien cruelle, comme celle de notre innocente princesse à la peau blanche et de sa pomme empoisonnée. Cette iconographie prend notamment source dans la leyenda negra españolaou « légende noire espagnole », une vision manichéenne de l’Espagne à travers le regard des pays voisins, fleurant bon l’obscurantisme, l’intolérance, et le fanatisme religieux. Cette perception défavorable, largement répandue depuis le xviesiècle, est fondée sur la politique menée par les autorités espagnoles au sein de leur territoire, mais également en matière de conquête et de colonisation de l’Amérique (9).

En réalité, aucun positionnement « politique » n’est requis pour observer le côté « occulte » de la culture hispanique, surtout dans les zones rurales. Ce sujet a été méticuleusement documenté par la photographe et journaliste espagnole Cristina García Rodero (1949-), membre de l’agence Magnum, dans son ouvrage España Oculta (1989). Ses clichés en noir et blanc couvrent une période allant de 1974 à 1989 et y jeter un simple coup d’œil permet au spectateur d’établir un parallèle saisissant avec l’esthétique gothique de Blancanieves. De plus, l’idée de base du film est venue au réalisateur lorsqu’il est tombé sur une photographie de nains toréadors dans le recueil en question (10).

Cuenca a las once en el San Salvador (1982)
Promesa de una madre, La Franqueria (1981)
La cuadrilla, Vitoria (1978)
Enanitos Torreros et Carmen  (Blancanieves, 2012)


3. Hommage au cinéma muet du vieux continent

Manoir d’Encarna (Blancanieves, 2012)

Si Michel Hazanavicius a allègrement puisé dans l’âge d’or du cinéma hollywoodien pour son film The Artist, Pablo Berger ne tarit pas en influences issues de l’expressionnisme allemand ou de l’œuvre du cinéaste américain Tod Browning(1880-1962).

Par exemple, l’architecture de l’imposant manoir familial, un véritable dédale, fait directement écho aux décors psychédéliques et étouffants employés dans Le cabinet du Dr Cagliari (Das Cabinet des Dr. Caligari, 1920) de Robert Wiene. Le spectateur attentif peut retrouver la signature d’autres grands noms du cinéma comme Sergei M. Einsenstein, Erich von Stroheim, Fritz Lang, Julien Duvivier, Jacques Tourneur et Marcel L’Herbier(11). Toutefois, Blancanieves ne se veut pas être un simple pastiche du cinéma d’époque, mais bien un hommage original et personnel, réinventé à travers la caméra résolument moderne de Pablo Berger et la direction photographique de Kiko de la Rica. Certaines techniques utilisées dans lors du tournage sont bien évidemment inconnues des cinéastes d’époque.

Tod Browning, Freaks (1932)

Le réalisateur espagnol affirme également s’être profondément inspiré du film La Monstrueuse Parade (Freaks, 1932) de Tod Browning. À l’instar de l’Américain qui avait engagé de «véritables  freaks» pour réaliser son œuvre, il a fait appel à de véritables nains et non à des acteurs pour incarner les membres de la troupe des Enanitos Toreros (qui existe dans la réalité). La dénonciation de la monstruosité de l’âme derrière une façade irréprochable est également bien mise en évidence, que ce soit à travers la vanité d’Encarna, l’ignorance et la méchanceté des badauds qui assistent aux «fausses» corridas des nains dites charlotadas, les intentions tout à fait malhonnêtes de l’impresario de Carmen ou bien le manque de déontologie du journaliste responsable de l’accident à l’ouverture du film. Finalement, la dernière partie du long métrage se déroule dans un cirque de monstres, un clin d’œil supplémentaire et explicite au travail de Tod Browning.

Le cirque des monstres (Blancanieves, 2012)

4. Où sont les fées ?

Dans Blancanieves, le spectateur ne retrouve aucune magie à proprement dire, mais ce parti pris n’ôte rien aux puissants messages du conte original. Notamment, si la marâtre se complaît à interroger son miroir magique dans le conte, Encarna observe son propre reflet dans les revues de mode et les tabloïds, incarnations de toute sa vanité. Pablo Berger est très attentif aux petits détails, car le magazine en question Lecturas, illustré à l’écran, est une véritable publication espagnole, ancêtre du magazine actuel ¡HOLA!(12).

Encarna et son magazine Lecturas (Blancanieves, 2012)

La dernière scène du film peut tout de même être interprétée comme une légère allusion au merveilleux par les plus optimistes, même si elle ne peut que leur laisser un goût doux-amer. Somme toute, à travers la caméra du cinéaste espagnol, le conte merveilleux de Grimm s’est métamorphosé en conte dramatique et gothique, du moins dans sa forme.

Blancanieves, 2012
 Avec Blancanieves, Pablo Berger a tenu le pari de produire un film absolument intemporel aux thèmes universels, riche de multiples influences cinématographiques et doté d’acteurs au jeu exceptionnel. Son long métrage rappelle que le septième art n’a aucune frontière pour peu que le spectateur prenne la peine d’entrer dans une salle obscure (ou de s’installer confortablement dans son canapé, modernité que dis-je !)
* * *

Références :

(1) Grimm, Contes, Paris, Gallimard, 1976, p. 9
(2) ibid
(3) Porter Abott, H., The Cambridge Introduction to Narrative. Cambridge: Cambridge University Press, 2002, print, p. 42
(4) ibid, p. 43
(5) ibid, p. 44
(6) Uther, H-J. “The Third Revision of the Aarne-Thompson Tale Type Index (FFC 184).” Folklore Fellows, 6 July 2009. Web. 20 Jan. 2017.
(7) Solla, F. “Blancanieves de Pablo Berger, ¿Cómo te llamas? Carmencita.” Cinedivergente, 30 Sept. 2012. Web. 20 Jan. 2017.
(8) Guister, M. « Les études sur le conte merveilleux en Russie », Féeries, 6 | 2009, pp. 225-240.
(9) Traduction personnelle de l’entrée correspondant à leyenda negra dans la deuxième édition électronique du Diccionario de Uso del Español de María Moliner. “ opinión desfavorable sobre España, que se difundió en el siglo XVI, basada sobre todo en la política de la casa Austria en sus territorios europeos y en la conquista y colonización de América
(10) Matheou, D. “Pablo Berger: ‘A movie’s like a paella, you put all of your obsessions in there’.” The Guardian, 11 July 2013. Web. 20 Jan. 2017.
(11) Diestro-Dópido, M. “Film of the Week: Blancanieves.” The British Film Institute, 22 Oct. 2015. Web. 20 Jan. 2017.
(12) ibid

Autres références :

-Atkinson, N. “Dreaming in black and white: Blancanieves director Pablo Berger talks about Hollywood’s early film magic.” The National Post, 29 May 2013. Web. 20 Jan. 2017.
-Latorre, G. “Pablo Berger’s Blancanieves and Modern Spain.” Sense of Cinema, March 2014. Web. 20 Jan. 2017.
-Rodriguez Chico, J. “‘Blancanieves’: El milagro del cine.” LaButaca.net, 1 Oct. 2012. Web. 20 Jan. 2017.