Chroniques des Lusignan – Chapitre I : Mélusine éternelle

La fée Mélusine

La légende de la fée Mélusine nous est principalement connue à travers les récits en ancien français, notamment par l’ouvrage de Coudrette et de celui de Jean d’Arras, à la commande de Jean de Berry. Ce dernier cherchait à donner à sa dynastie une origine merveilleuse. Jean d’Arras et Coudrette ne sont pas les inventeurs de la figure mélusinienne. On crédite généralement Gervais de Tilbury, écrivain anglo-normand qui écrivit entre 1209 et 1214 l’ouvrage Otia Imperialia, recueil de contes merveilleux où des fées aux allures de Mélusine prennent vie. Les récits médiévaux de Mélusine exploitent un fond mythologique beaucoup plus ancien.

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Mélusine, gravure de P. Christian’s, Histoire de la Magie, 1884.

Petit rappel du récit médiéval :

Au royaume d’Écosse vivait un roi nommé Elinas, épris de la belle et ravissante Présine. Le souverain rencontra sa future épouse au détour d’une fontaine. Obligée de cacher sa nature féerique, Présine imposa à son époux un interdit : celui de la voir lors de ses couches. Après plusieurs années d’amour, la reine d’Écosse mit au monde trois filles : Mélusine, Mélior et Palestine. Mais le roi Elinas, par la perfidie des mots de son frère, désobéit à sa promesse et partit contempler la beauté de ses filles. Présine, trahie, ne put rester aux côtés de son époux et retourna sur l’île d’Avalon, loin du monde des hommes.

Les années passèrent, et les trois jeunes filles devinrent des femmes-fées. Mélusine, furieuse contre son père, harangua ses sœurs afin de punir le roi Elinas. Elles décidèrent donc de l’enfermer dans une grotte pour l’éternité. Pensant faire une bonne action en punissant l’homme qui avait déshonoré leur mère, les jeunes femmes racontèrent leur récit à Présine. Cette dernière, encore amoureuse, sous le choc de la perte de son époux, affligea à ses trois filles d’horribles châtiments : c’est ainsi que Mélusine devint femme-serpent le samedi. Seul l’amour d’un mortel peut alors permettre à la fée Mélusine de s’affranchir de sa condition de monstre.

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Mélusine allaitant (Couldrette, Roman de Mélusine), M. Guillebert de Mets (enlumineur actif entre 1410 et 1450).

Dans le pays du Poitou, vit un jeune chevalier du nom de Raymondin, de la famille des Lusignan. Lors d’une chasse au sanglier, Raymondin tue accidentellement son oncle, le plongeant dans un terrible tourment, errant toute la nuit dans la forêt de Corrèze. Au beau milieu de sa course, le jeune chevalier voit une ravissante femme au bord d’une fontaine : c’est elle, la fée Mélusine. Depuis cette rencontre, Mélusine et Raymondin vivent un amour passionnel. C’est de cette union que naissent dix fils, tous affligés d’une tare physique. Néanmoins, la passion amoureuse de Mélusine et de Raymondin ne peut durer. Le frère de Raymondin, jaloux de la puissance de leur union, se venge. Il demande donc à son frère, un samedi, de voir Mélusine. Raymondin, refusant de trahir son épouse, explique à son frère qu’il ne peut pas la voir ce jour-ci. Ce dernier, plein de vice, manipule son frère et accuse Mélusine de le tromper ou bien d’être « fée ». Doutant de l’honnêteté de son épouse, Raymondin grimpe à la plus haute tourelle où elle se terre et aperçoit sa magnifique épousée en serpente. Furieux, Raymondin répudie son frère pour traîtrise et regrette amèrement sa désobéissance. Dans sa grande bonté, Mélusine lui pardonne. Cependant un malheur ne survient jamais seul. Geoffroy, surnommé La Grand’Dent, est le plus terrible des fils : enragé contre la décision de son jeune frère d’entrer dans les ordres, il incendie l’abbaye de Maillezais ainsi que son frère, un jeune moine. Raymondin, fou de chagrin, accuse Mélusine de diablerie et de « vile serpente ». Ne pouvant pardonner davantage à son époux, la fée se transforme en un gigantesque reptile et s’envole au loin, dans le ciel du Poitou.

Des origines lointaines :

Le mythe de Mélusine, de ses origines et de ses descendants, fait écho à des mythes élaborés par des sociétés d’ascendance linguistique indo-européenne. Notre Mater Lucina, mère et déesse du domaine poitevin, pourrait être inspirée d’un certain Lucinius dans Histoire des Rois de Bretagne de Geoffroy de Monmouth. Le nom de la fée pourrait très bien être un anagramme de Lusignan, qui lui-même proviendrait du dieu celte Lug. Outre les résurgences de la civilisation celte, les origines de Mélusine pourraient venir du panthéon hindou comme le montre la déesse « Miluschi » par la graphie de son nom, signifiant « la généreuse », une caractéristique propre à la fée poitevine.

Qui était véritablement Mélusine ?

Les auteurs médiévaux réinterprétèrent le thème de l’être monstrueux sous le prisme de leur culture et de leur système de pensée. Jean d’Arras était un érudit et avait, semble-t-il, à sa disposition la bibliothèque de Jean de Berry, contenant nombre de trésors littéraires gréco-latins et médiévaux. Notre auteur semble avoir puisé dans ces sources écrites de quoi alimenter son roman féerique.

Les fées incarnent la beauté, la fertilité et l’abondance : avec Mélusine, la fertilité passe par ses dix fils, elle apporte également la richesse et la prospérité à sa terre d’accueil. Mélusine est la créatrice d’une bipartition politique, c’est-à-dire qu’elle gouverne le Poitou autant que son époux. Mais derrière cette figure puissante se cache un terrible secret : celui de la monstruosité. Les malformations physiques représentaient pour la population la négligence de Dieu et les fourberies du diable. L’art et la littérature médiévale ont été extrêmement riches en monstres, hérités de l’Antiquité gréco-romaine. Ces monstres possédaient, à quelques exceptions près, les mêmes caractéristiques que ceux de la Grèce, de Rome ou encore de l’Égypte. Ces « défauts » physiques étaient perçus comme une malédiction de Dieu, ce qui trahit la nature et le passé de Mélusine, elle-même atteinte d’une difformité bien plus importante que ces fils.

Les romans de Mélusine célèbrent l’esthétique du monstrueux. C’est la singularité de la difformité qui transforme le sujet en un être précieux. On y retrouve également l’esthétique de la dissymétrie physique que les auteurs distinguent des faits d’armes prodigieux. Le monstre Mélusine a des pouvoirs, elle détient un don de divination grâce à ses organes de perception aiguisés, saturés. On voit donc que le monstre est une sorte de « prodige » puisqu’il détient une certaine magie.

De manière générale, le monstrueux se développe à partir de la fascination pour les anomalies qui exercent sur notre subconscient un pouvoir extraordinaire. Encore nourrie de la philosophie d’Aristote, l’ère médiévale retient la connotation de « contre-nature » du monstre.

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Anonyme, Histoire de la Magie, P. Christian, Furne, Jouvet et Cie, Paris, 1870.

L’ancrage territorial :

De la même façon que César se réclamait héritier d’Énée, la Mélusine de Jean d’Arras s’insère dans une tradition répandue dans l’Occident médiéval où les rois cherchaient à crédibiliser leur dynastie en s’inventant des généalogies mythiques. Ici, le personnage de Mélusine s’apparente à ces anciennes figures divines qui personnifient le territoire et la souveraineté. On retrouve alors un archétype commun auquel le mythe de Mélusine peut se rattacher : celui de la femme déesse, créature surnaturelle et souveraine qui serait la source d’une dynastie puissante. Ce schème se retrouve dans de nombreuses sociétés comme chez les Scythes ou chez les Tuatha dé Dannan dans l’Irlande antique. L’aspect reptilien et monstrueux de Mélusine se rattache à cet ancrage territorial voulu, car la femme-serpent souveraine est la figure de l’autochtonie, de la légitimité du territoire. La fée Mélusine, comme nombre de créatures féeriques au sein de la littérature médiévale, semble posséder un lien avec l’histoire de Macha, un avatar de la déesse souveraine Morrigan dite « La Grande Reine ». Un jour, Macha arriva chez un homme veuf, un fermier, l’épousa et assura la prospérité de sa maison, jusqu’au jour où son mari trahit son secret, entraînant un destin fatal. Macha pouvait courir plus vite que les chevaux, et son mari s’empressa de raconter l’étrange pouvoir de son épouse au roi d’Ulster Conchobar un jour de course. Ce dernier amena Macha afin qu’elle concourût contre ses chevaux. Macha, sur le point d’accoucher, refusa cette course et maudit les Ulates. Depuis lors, ils souffrent chaque année d’une neuvaine des douleurs d’une femme en couche.

Les fées, descendantes de ces déesses, tissent un lien singulier avec le monde terrestre, particulièrement avec les édifices humains. Les romans de Mélusine se construisent comme des chroniques familiales qui relatent les vestiges des fondations historiques et culturelles des Lusignan. Mélusine perpétue une continuelle transformation à travers ses édifices et ses enfants. Elle est une fée souveraine, c’est-à-dire qu’elle est une fée reliée à un territoire précis. Elle légitime ses fils pour l’exercice du pouvoir. La fée est la femme de tous les rois successifs du Poitou, fictifs et réalistes comme le témoigne Jean de Berry. Dans les cultures celtiques, le rite de consécration royale s’apparente à une hiérogamie entre le roi et la déesse, personnifiant à la fois la souveraineté et le territoire. Ici Mélusine se fait reine de la terre du Poitou par son mariage avec Raymondin.

L’époque médiévale unifie le surnaturel et le merveilleux en l’incluant dans la réalité matérielle. Cependant, l’ancrage territorial s’appuie également sur l’ascendant féerique et monstrueux de la fée : fée revenante, fée dragon ? Que nous raconte la légende ? Pourquoi les légendes de la fée Mélusine se perpétuent-elles jusqu’à nos jours ? Les créatures du monde féerique ne peuvent être séparées de leur lieu de vie et de mort, c’est pourquoi Mélusine reste attachée à son territoire poitevin. Les légendes narrent que l’on peut encore et toujours entendre les lamentations de la fée.

Mélusine et la forme draconique :

Le physique particulier de Mélusine implique une forte symbolique. Avec sa queue, ses ailes et son ultime forme draconienne, la fée incarne les forces et les éléments naturels : la queue de serpent correspondrait aux entrailles terrestres, contrairement à la queue de poisson qui, elle, renverrait à l’image aquatique de la fée. Les pattes de lézard nous rappellent les premiers pas sur la surface de la terre. On peut tantôt voir la fée avec des ailes d’oiseau qui représentent le ciel de jour, ou arborer des ailes de chauve souris qui sont à l’image du ciel de la nuit.

Les mythologies anciennes regorgent de récits merveilleux et fantastiques, de chevaliers sans peur et de créatures effroyables semant la terreur autour d’elles. Ces légendes ont pour but d’expliquer la fondation d’un culte ou d’une cité. On retrouve, notamment dans ce type de récits, des dragons, créatures chthoniennes qui se terrent au cœur de la terre. Certains objets interviennent dans les récits de dragons, recouverts de matières rares comme l’or et les pierres précieuses. Chargés d’une forte symbolique et parfois d’une grande importance pour la suite de la légende, ces objets semblent accessibles uniquement par le biais de la fée, donc par le monde surnaturel. En effet, ces objets sont des anneaux de pouvoir dont Mélusine est la gardienne par excellence. Ils jouent un rôle prépondérant dans la réussite martiale de ses fils. Au même titre que les dragons, Mélusine est un être serpentiforme et réputée pour sa vigilance envers ses enfants. Si les dragons apprécient tant l’or, c’est que ce métal précieux leur rappelle la lumière solaire matérialisée.

Né du chaos originel, le dragon représente traditionnellement tous les éléments. Il est également figure de la convoitise, du vol, de l’orgueil, de la destruction et évidemment de la guerre. Il oppose, outre la terreur, la survivance de la culture populaire à la culture érudite. Le dragon possède cette incroyable aptitude à réduire le monde en cendres mais aussi à réagir à l’instinct de vie. Comme le souligne Myriam White-Le Goff dans son livre Envoûtante Mélusine :

Le dragon est profondément démiurgique, énergique, il est un trait d’union entre l’être et le néant, entre l’ordre et le chaos, entre le ciel et la terre, par son hybridité même.

La peur de la femme-dragon perdure durant de nombreux siècles car elle elle ne peut être dominée par l’homme, le héros des différents contes et légendes doit donc s’en accommoder. Les contes mettent en évidence une histoire bipartite entre la jeune femme en détresse et le dragon féroce rempli d’animosité. Étrangement, les romans de Jean d’Arras et de Coudrette ne dissocient pas ce schéma mais créent une association des plus singulières. Mais cette association est-elle véritablement différente des autres contes ? Il semblerait que non. Le dragon, comme la femme, souhaite conserver un trésor, fait uniquement de biens matériels comme de l’or, des bijoux ou encore des pierres précieuses.

Si les contes jouent sur la jeunesse et la naïveté que l’on prêtait aux femmes, c’est pour mettre en avant leur innocence et leur virginité, « bien immatériel » chéri dans l’imaginaire collectif patriarcal. Vient s’ajouter le chevalier qui, par sa présence, forme la tripartition du conte stéréotypé. L’homme doit vaincre le dragon pour conquérir son trésor, car les dragons sont réputés pour y veiller jalousement. La femme, quant à elle dans l’imaginaire collectif, doit veiller sur sa virginité. Le chevalier doit donc prouver sa valeur pour gagner le trésor féminin. L’image du dragon est entachée de ténèbres à cause de son aspect d’exécuteur. Le chevalier, lui, évolue dans une société en sa faveur et qui le représente en tant que porteur de lumière, digne du soleil.

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Messire Lancelot du Lac, Gaultier Map, BnF, Département des manuscrits, Français 112 (3), fol. 23r.

La fée-anguille :

L’animalité de Mélusine est la principale source de terreur du conte. Sa difformité est bien plus importante que celle de ses enfants, puisqu’elle prend la forme d’un serpent pisciforme, autrement dit : d’une anguille. En effet, l’assimilation de la fée Mélusine à l’eau ne repose pas uniquement sur la possibilité d’un fantasme utérin. De plus, la fée poitevine incarne la figure de la déesse primordiale qui renvoie aux origines de la vie.

Il est difficile d’entreprendre une analyse cohérente de l’imaginaire médiéval et des mythes qu’il véhicule en faisant abstraction de ces deux catégories fondamentales de la pensée mythique du Moyen Âge que sont le temps et les lieux de sa mémoire. (Philippe Walter, in La fée Mélusine, le serpent et l’oiseau.)

Nous savons que Mélusine se transforme en fée-anguille le samedi à cause de la malédiction de Présine. Néanmoins, connaissons-nous la raison de la baignade hebdomadaire de Mélusine ? Pourquoi se baigne-t-elle alors que Présine n’a pas professé cet acte ? Rappelons que lorsque Présine lance sa malédiction, elle n’indique à aucun moment que Mélusine doit se baigner le samedi. Nous pouvons donc émettre l’hypothèse que Mélusine aime et doit se baigner, être dans l’eau, ce qui ajoute à la métamorphose le côté pisciforme de la fée. Mélusine est l’Anguille, car elle s’incarne en poisson qui se comporte et se nomme comme un serpent. Dans les montagnes italiennes des Dolomites vivent des fées pisciformes nommées anguanes. Évidemment, ce nom évoque l’animal aquatique « anguille ». Dans l’Occident médiéval, on considérait l’anguille comme un animal asexuel car on le croyait dénué de caractéristiques sexuelles. Étant donné que les enluminures médiévales peignent Mélusine avec un buste de femme et une queue d’anguille, symbole phallique par excellence, le lecteur peut se demander si cet hybride ne serait pas la représentation d’un nouveau genre : celui de l’androgyne.

 

À suivre…

 


Références :

Eleanor Roach COUDRETTE, Le roman de Mélusine, traduction et présentation par Laurence Harf-Lancner, éd. GF-Flammarion, Paris, 1993.

Eleanor Roach COUDRETTE, Le roman de Mélusine ou Histoire de Lusignan, éd. Klincksieck, Pari, 1982.

Jean d’ARRAS, Mélusine ou la Noble Histoire de Lusignan [1991], traduction et présentation par Jean-Jacques Vincensini, éd. Le livre de poche, coll. « Lettres gothiques », Paris, 2016.

HARF-LANCNER Laurence, Les fées au Moyen Âge, Morgane et Mélusine, La naissance des fées, éd. Honoré Champion, coll. « Nouvelle Bibliothèque du Moyen Âge », Paris, 1984.

WALTER Philippe, La fée Mélusine, le serpent et l’oiseau, éd. Imago, Paris, 2008.

WHITE-LE GOFF Myriam, Envoûtante Mélusine, Klincksieck, coll. « Les grandes figures du Moyen Âge », Paris, 2008.

Les drôles d’oiseaux d’Erckmann-Chatrian

Penchons-nous dans cet article sur un duo d’auteurs du XIXe siècle, tombé aujourd’hui dans un oubli d’autant plus étonnant qu’il connut de son vivant un succès immense [1]. Durant plus de quarante ans, deux écrivains alsaciens, Émile Erckmann et Alexandre Chatrian, produisirent une œuvre conjointe, publiée sous un nom de plume joignant leurs patronymes [2]. Témoins enthousiastes de la Révolution de 1848, les deux amis affûtèrent leur plume dans la presse républicaine avant d’entrer pour de bon en littérature, où ils se firent particulièrement connaître par leurs romans patriotiques, exaltant le sentiment nationaliste et guerrier.

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Pierre Petit (1831-1909), Émile Erckmann et Alexandre Chatrian, vers 1875.

Nous sommes cependant bien plus intéressé par leur œuvre fantastique, nourrie de terroir et du folklore de la Forêt-Noire. Sur celle-ci également, il y aurait beaucoup à dire. Il faudrait à coup sûr s’arrêter sur le talent immense qu’Erckmann-Chatrian mettent aux scènes de taverne, sur leurs références à la peinture baroque… Ces deux points, non dépourvus de rapport, mériteraient assurément des articles distincts. Pour l’heure, penchons-nous sur une autre caractéristique qui ne manquera pas d’intéresser notre lecteur : leur curieuse tendance à mettre en scène des personnages à physionomie d’oiseau !

Pour ce faire, ouvrons l’un de leurs livres les plus largement diffusés aujourd’hui (L’Oreille de la chouette et autres récits fantastiques, un recueil constitué à titre posthume, pour la fameuse Bibliothèque Marabout et sur base de textes épars) et prenons-y pour premier exemple Hans Storkus, issu du conte éponyme :

J’étais seul dans la patache, avec un personnage dont l’air taciturne et la physionomie bizarre m’avaient frappé au premier aspect. Figurez-vous un héron accroupi dans l’ombre, la tête enfoncée entre les épaules, les jambes allongées sous la banquette, l’œil rond, attentif, et le bec incliné d’un air rêveur. Tel était mon compagnon de voyage ; sa camisole grise, sa petite casquette plate et son pantalon jaune ajoutaient encore à l’illusion [3]. »

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Artiste inconnu, « Grand Héron », 1872, document numérisé par la New York Public Library.

Si, dans ce récit, l’animal est évoqué en vue d’un simple effet de style, sans encore former d’avatar thérianthropique, une réflexion du narrateur met immédiatement sur la voie surnaturelle, en associant ce savant (Hans Storkus est paléontologue) à l’ibis égyptien et dès lors au dieu Thot, maître de la science et des écrits.

— Je me nomme Hans Stork… Stork tout court, ou Storkus.
— Tiens, me dis-je en moi-même, c’est comme l’oiseau fabuleux des Égyptiens, il a trois noms : Ibis, Couricaca et Courlis [4] !

Surnaturel… le mot est du reste lâché trois pages plus loin, lorsque le narrateur revient sur l’évidence de sa comparaison :

[…] ses yeux s’arrondissaient comme en présence d’une lumière éclatante, et sa physionomie de héron apparaissait avec une évidence presque surnaturelle [5].

Pour Hans Storkus, il faut en rester là : l’homme, à la fin du récit, est sujet à une crise de délire dont le texte tire son ressort fantastique, mais le totem dont il est affublé n’intervient pas directement dans l’intrigue. Il n’en va pas de même pour d’autres contes d’Erckmann-Chatrian, auxquels nous venons à présent.

Avec « Le Combat de coqs ou Le Hibou de la synagogue», les choses se compliquent un peu. Dans cette nouvelle, les volatiles hauts en couleur se succèdent et s’affrontent dans la cour d’une taverne, jusqu’à une double apparition qui nous intéresse au plus haut chef.

Eh bien, tout à coup l’une de ces fenêtres, celle du milieu, s’ouvrit avec un grelottement bizarre, et l’on vit le sacrificateur Elias, le front couvert de sa calotte noire à longues oreilles pendantes, la barbe d’un blanc verdâtre, taillée en pointe descendant sur la poitrine, et la face jaune et ridée comme une vieille feuille de chou, s’incliner au-dehors et regarder curieusement dans la cour. […]
Mais au même instant un hibou, qui depuis nombre d’années, sans doute, avait élu domicile dans la synagogue, […] un hibou magnifique, les ailes dentelées, les serres recroquevillées sous le ventre, s’élança du fond des ténèbres du vieil édifice, et, passant sur la tête du sacrificateur, […] alla s’abattre sur le toit de la taverne, contre la muraille décrépite du grenier à foin [6].

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Louis Agassiz Fuertes (1874-1927), « Chouette effraie et Hibou moyen-duc », date inconnue, document numérisé par la New York Public Library.

S’ils ont beau posséder des identités distinctes, il est très clair qu’un lien unit le sacrificateur et le hibou. Ce lien est renforcé tant par le sous-titre du conte que par la description qui suit immédiatement et anthropomorphise le hibou : « d’un air doctoral », « ses grands yeux en forme de lunettes »…

S’en suit un combat opposant ce nouveau-venu à Petit-Vigneron, le coq le plus féroce de la région, jusqu’alors invaincu. C’est l’oiseau nocturne qui triomphe, au grand dam du propriétaire du coq, maître Sébaldus le tavernier :

— […] Si le Petit-Vigneron avait succombé dans un combat loyal contre un noble coq… je pourrais me consoler… mais il a été assassiné, Christian… Ce hibou… tu crois peut-être que c’était un hibou véritable ?…
— Sans doute !
— Eh bien, voilà justement ce qui te trompe… C’est l’âme du vieux rabbin Jonas !
— L’âme du vieux rabbin Jonas !
— Oui… celui qui s’est cassé la nuque l’année dernière, en tombant de son grenier à foin… tu sais bien… Jonas ! […] ce vieux gredin n’a jamais pu me pardonner d’être venu m’établir à côté de la synagogue, et d’avoir forcé les juifs de déguerpir… Il m’en voulait horriblement… À présent qu’il est mort, il se venge ! Ah ! si le Petit-Vigneron n’avait eu à combattre qu’un simple hibou… la bataille n’aurait pas été longue… […] Mais que pouvait-il faire contre cette âme féroce armée de griffes [7] ?

Après être apparu comme un doublon du sacrificateur Elias (de par leur apparition simultanée et de par l’issue du combat, qualifiable de mise à mort), voici donc que le hibou est identifié au rabbin Jonas. Cette fois encore, il ne s’agit pas à proprement parler d’un avatar thérianthropique, mais plutôt d’un cas de possession ou de réincarnation. Nous allons à présent voir, dans un troisième conte, la thématique du double animal poussée au terme de sa logique.

L’action d’« Entre deux vins » se situe pendant la messe de minuit de l’an 1847, à Phalsbourg. Au café Schweitzer, près de la porte d’Allemagne, monsieur Vanderbach, le narrateur, boit du punch avec Conrad Spitz, le greffier de la justice de paix. Soudain, les deux compères se trouvent instantanément et inexplicablement transportés dans la boutique du tisserand Holbein. Pour Vanderbach, c’est le début d’une drôle d’aventure…

Mais ce qui m’étonna le plus, c’est qu’en me retournant vers Conrad Spitz, pour lui témoigner ma surprise, je me trouvai face à face avec une vieille pie chauve, posée sur le bâton supérieur de la chaise du greffier… le bec droit, la tête enfoncée entre les épaules, les yeux recouverts d’une pellicule blanche qu’elle relevait de temps en temps, et ses petites pattes sèches et noires, cramponnées au bois vermoulu. Elle était immobile et rêveuse.
Je me dis aussitôt que Spitz, connu par son humeur caustique, s’était transformé en pie pour jouir de ma confusion ; rien de plus naturel, il avait profité du moment où je tournais la tête… Du reste, son habit noir, sa cravate blanche, son nez pointu, ses petites mains nerveuses, lui donnaient les plus grandes facilités à cet égard [8].

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John James Audubon (1785-1851), « Pie bavarde », 1840-1844, document numérisé par la New York Public Library.

Sans se démonter, le narrateur engage la conversation avec la pie. Sa posture est dès lors caractéristique tant de l’état d’ivresse que d’un certain réalisme magique. Ce genre littéraire implique en effet l’acceptation du phénomène surnaturel en tant que tel, sans qu’il soit mis en doute ou problématisé. Une remarque de l’oiseau (« je suis ici pour garder la maison ») fait comprendre à Vanderbach qu’il ne s’agit pas là d’une simple farce mais bien d’une occupation secrète de Spitz.

Ce fut pour moi un trait de lumière. J’avais souvent remarqué sur le seuil de la vieille cassine et sur les volets à fleur de terre, une pie chauve… J’avais observé cet animal avec une vague défiance, ainsi que la mère Holbein, aux mains sillonnées de grosses veines bleuâtres… à la face creuse… aux yeux ternes… aux cheveux plus blancs que le lin.
— Hé ! hé ! me disait la vieille en branlant la tête… vous regardez mon oiseau… Vous voudriez bien l’avoir… mais il est de la famille !
Je ne doutai pas alors que cette pie ne fût Conrad Spitz lui-même ; le petit greffier venait se reposer là de ses fatigues, se voyant bien accueilli par ces braves gens.
Je lui communiquai ma supposition.
— Hé ! fit-il, vous êtes plus perspicace que je ne l’aurais cru, monsieur Vanderbach. En effet, c’est bien moi ! Que voulez-vous ? la vieille Ursule me soigne bien ; elle se priverait plutôt que de me laisser manquer… Chacun cherche ses avantages [9].

Le dialogue est interrompu par le retour de la famille Holbein, qui ne s’était absentée que pour la messe. Brave homme en effet, le tisserand raccompagne chez lui le narrateur. Au réveil, ayant cuvé, ce dernier va à la rencontre de Spitz qui nie bien évidemment l’affaire en bloc, permettant au récit de se clore sur une situation classique d’incertitude fantastique.

Si d’aventure nous nous trouvions à la place de M. Vanderbach, nous ne serions cependant guère rassuré car, chez Erckmann-Chatrian, ce genre de phénomènes se produit bien trop souvent pour qu’il soit permis de se pacifier en parlant de rêverie ou de coïncidence… Et si d’aventure nous nous trouvions à celle de M. Spitz, nous ne serions guère rassuré non plus car il s’avère qu’en sus de tous ces oiseaux, il y a également un chat chez Erckmann-Chatrian. Or le matou est connu pour ses penchants assassins !

Il apparaît dans une quatrième nouvelle du recueil, intitulée « La Montre du doyen ». Au premier abord, le narrateur lui trouve un air assez bonhomme :

Wilfrid allongea le pas sans répondre, et, de mon côté, je m’aperçus que le voyageur avait exactement la mine d’un gros chat : les oreilles écartées de la tête, les paupières demi-closes, les moustaches ébouriffées, l’air tendre et paterne [10].

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Théophile Alexandre Steinlen (1859-1923), « L’Hiver, chat sur un coussin », lithographie en couleur, 1894, document numérisé par la New York Public Library.

Mais bien vite, ce matou sème la panique à l’auberge du Pied-de-Mouton, rodant la nuit sur les toits, pénétrant par les lucarnes, un long couteau sanglant à la main, ses yeux phosphorescents, d’un vert jaunâtre, allumant les ténèbres, toussant « d’une voix rauque, pareille à celle d’un chat, sans qu’un seul muscle de sa face tressaillît ». Comble de scélératesse, ce meurtrier peu commun parvient presque à faire porter le chapeau de ses crimes à une troupe d’innocents musiciens ambulants. Heureusement, un terme est finalement mis à ses agissements, face auxquels une explication rationnelle est avancée :

C’est un fait incontestable que l’être moral, la volonté, l’âme, peu importe le nom, n’existe pas chez le somnambule… Or l’animal, abandonné à lui-même, subit naturellement l’impulsion de ses instincts pacifiques ou sanguinaires, et la face ramassée de maître Daniel Van den Berg, sa tête plate, renflée derrière les oreilles, ses longues moustaches hérissées… ses yeux verts… tout prouve qu’il appartenait malheureusement à la famille des chats… race terrible, qui tue pour le plaisir de tuer [11] !…

Voilà ce que dirait le médecin. L’initié, parmi les rangs duquel nous comptons notre lecteur, lui, ne sera pas dupe. Il connaît les femmes-renardes du Japon, les hommes-hyènes d’Éthiopie ; il sait qu’il y eut un jour, sur l’île d’Ééa, des loups, des lions et des porcs qui furent auparavant des hommes. Aussi, il peut sans difficulté concevoir qu’on vit en Alsace, au XIXe siècle, une extraordinaire concentration d’hommes-oiseaux ; et fort de ce secret, il replongera avec d’autant plus de plaisir dans les récits fabuleux d’Erckmann-Chatrian.


Notes & Références :

  1. À titre d’exemple, leurs Romans nationaux, publiés sous forme de feuilleton bon marché en 1865, générèrent un million et demi de ventes (chiffre issu de la biographie des auteurs, en ligne sur erckmann-chatrian.eu) !
  2. Émile Erckmann est né le 21 mai 1822 à Phalsbourg et mort le 14 mars 1899 à Lunéville ; Alexandre Chatrian est né le 18 décembre 1826 à Soldatenthal et mort le 3 septembre 1890 à Villemomble. On tend à considérer les contes, dont il est question ici, comme étant l’œuvre d’Erckmann, Chatrian ayant quant à lui concentré ses efforts sur le théâtre. Il est également attesté que le duo usa de prête-plume, qui ont vraisemblablement contribué à leurs œuvres de long format, dont il n’est pas question ici.
  3. « Hans Storkus », [1859], dans Erckmann-Chatrian, L’Oreille de la chouette, Verviers, éd. Gérard & C°, coll. « Bibliothèque Marabout Géant », n° G314, 1969, p. 234.
  4. Ibid.
  5. Ibid., p. 237.
  6. « Le Combat de coqs ou Le Hibou de la synagogue», [1859], dans Erckmann-Chatrian, op. cit., p. 163-164.
  7. Ibid., p. 167.
  8. « Entre deux vins », [1867], dans Erckmann-Chatrian, op. cit., p. 30.
  9. Ibid., p. 31-32.
  10. « La Montre du doyen », [1859], dans Erckmann-Chatrian, op. cit., p. 170.
  11. Ibid., p. 194.

Interview d’Aria-Äslinn, modèle photo : « Ce qui était ma plus grande hantise est devenue une véritable passion. »

Je vous propose d’entrer dans l’univers d’une modèle photo : Aria-Äslinn, aka Éloïse, connue en France pour ses séances costumées et magiques. En effet, cette jeune femme nage dans les contes de fées depuis toute petite, et étant également fan de diverses séries télévisées, on la voit évoluer parmi plusieurs univers : féerique, fantastique, historique, toujours avec cette grâce qui la caractérise.

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Le Bain de la Sultane. Photographe : Aline Bartoli.

~ Bonjour Éloïse ! Peux-tu présenter ton parcours ?

Bonjour ! Et bien après mon bac, je suis partie faire mes études de langues durant 3 ans au Québec, à Montréal. L’expérience fut très enrichissante, j’ai adoré vivre là-bas ! À mon retour, je suis entrée dans une école d’événementiel dont je suis sortie diplômée, et aujourd’hui je travaille en joaillerie le temps de valider ma spécialisation en luxe, car mon ambition finale est de monter des événements dans les hauts lieux de patrimoine.

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Anges. Ending Time. Photographe : Marion Cano – co-modèle : Sébastien Louvel.

~ Pourquoi être devenue modèle ?

Ça s’est fait totalement par hasard. Il y a quelques années, c’était juste impossible pour moi de me retrouver devant un appareil photo. J’avais beaucoup de poids en plus et j’ai souffert du regard des autres et de leurs mots, qui n’étaient pas tendres. Mais suite à un événement très dur dans ma vie qui m’a fait sombrer dans une violente dépression, j’ai perdu très vite tous ces kilos.
J’ai croisé le chemin d’une photographe qui aujourd’hui est une amie très chère. C’est elle qui, pour la première fois, m’a demandé de poser pour elle. J’ai d’abord refusé car je me voyais toujours avec mes rondeurs. Elle a insisté et lorsqu’elle a posté le résultat, j’ai été contactée par d’autres photographes. Et ça a fait un effet boule de neige auquel je ne me serais jamais attendue. Aujourd’hui, ce qui était ma plus grande hantise est devenue une véritable passion.

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Cinderella. The Midgnight Flight. Photographe : Aline Bartoli.

~ Quel est ton rapport à ton corps, ton image ? Est-ce que poser t’a aidée ?

Mon rapport avec mon corps a été TRÈS compliqué pendant longtemps. Je ne m’aimais pas tout simplement, parce que les autres étaient très méprisants à mon égard à cause de mes rondeurs et qu’à force, j’ai fini par croire tout ce que j’entendais, à savoir que j’étais grosse, moche, transparente et que je n’en valais pas la peine. Quand j’ai maigri, bien sûr les regards ont vite changé, et les personnes qui avant m’insultaient se sont vite mises à me brosser dans le sens du poil…
Poser m’a énormément aidée, dans le sens où ça m’a appris à me voir à travers d’autres yeux que les miens qui étaient devenus impitoyables face ma propre image. Grâce à la photo, j’ai pu prendre conscience que mon corps avait bel et bien changé, et surtout que toutes ces années, je me suis dévalorisée et excusée d’exister à cause de crétins qui n’en valaient pas la peine.

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Mirror, Mirror. Snow White, the Swan Ball Gown. Photographe : Audric Larose.

~ Tu es organisatrice événementielle dans le luxe, est-ce que ça t’a ouvert des portes pour choisir tes lieux de shooting, tes costumes, etc ?

L’événementiel m’a aidée car, effectivement, je suis amenée à fréquenter de très beaux lieux qui donnent souvent envie d’y faire des shootings. Alors souvent je tente et pose la question ! Parfois ça marche, parfois non mais qui ne tente rien n’a rien !
Concernant mes costumes, forcément les lieux influencent beaucoup mes choix. Je ne porterais pas la même chose dans les ruines d’une abbaye ou dans les beaux salons d’un château baroque par exemple. Mais c’est aussi ça qui est super !

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Outlander. The Dance of the Druids. Photographe : Noshiba.

 

~ Tu créés également pas mal de tes tenues, qui sont toutes plus magnifiques les unes que les autres. As-tu appris la couture seule ? Y’a-t-il une création dont tu es la plus fière ?

J’ai commencé la couture seule tout d’abord oui, mais il y a pas mal de choses que je ne maîtrise pas ou pas encore. J’ai la chance d’avoir des amies géniales qui ont de l’or dans les doigts, et qui m’aident lorsque j’ai des gros projets un peu compliqués. Sans elles mes plus belles robes n’auraient jamais vu le jour.
Une création dont je suis la plus fière… Difficile à dire ! Il y en a tellement que j’aime ! Ma robe rouge de ma série préférée Outlander ? Ma robe de Cendrillon et ses 10 000 cristaux ? Ma robe « cygne », inspirée du film Mirror Mirror avec sa traîne en forme d’ailes refermées couvertes de plumes ? Honnêtement je suis incapable de choisir !

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The Swan Princess. Photographe : Alexandra Banti.

~ Fais-tu la direction artistique de tous tes shootings, ou bien est-ce que les projets sont menés en collaboration totale ?

Généralement je préfère travailler en collaboration, car dès l’instant où je travaille avec un(e) photographe, c’est que j’aime son univers, donc je pense qu’il ou elle a tout autant que moi sa touche à apporter au shooting !
Après ça peut arriver que j’aie une idée précise en tête de mise en scène pour une photo, mais si c’est le cas on en discute et on voit ce que ça peut rendre. Très souvent, de toutes façons, nous sommes sur la même longueur d’ondes, donc la question ne se pose jamais vraiment.

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Carmin. Photographe : Hélène Rock.

~ Comment te sens-tu quand tu es devant l’objectif ? Penses-tu jouer un rôle ?

Autrefois je vous aurais dit : horriblement mal ! Aujourd’hui, je pense que je peux dire que je me sens BIEN. J’aime porter des costumes fabuleux dans des lieux incroyables et insolites. J’aime imaginer des histoires. Poser pour poser, ça ne m’intéresse pas. J’aime quand il y a une vraie mise en scène dans mes photos !
Je ne sais pas si je joue un rôle, mais c’est en tous cas plus simple pour moi de poser en costume qu’en tant que « moi-même », en vêtements de tous les jours… Ça, c’est encore un peu difficile parfois.
Mais après oui, c’est certain que je n’aurais pas les mêmes poses vêtue d’une robe de cour à la Marie-Antoinette qu’en portant un costume de guerrière à la Lagertha dans Vikings

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Pandora. Photographe : Fënàro Art Visual Artist.

~ Images, costumes, n’as-tu jamais eu envie de faire du théâtre ?

Il se trouve que j’en ai déjà fait et que j’adorais ça ! Mais j’ai du choisir en grandissant entre ça, la danse et l’équitation, et mon cœur s’est tourné vers l’équitation. Cela dit, aujourd’hui encore je fais souvent de la figuration dans des séries/films/documentaires historiques. J’ai participé au tournage de la série Versailles par exemple dernièrement !

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Back to Camelott. The Queen Guinevere. Photographe : Noshiba.

~ Tu évolues dans des univers fantastiques et historiques, qu’est-ce qui te charme tant dans ces genres ?

Les robes de princesse :p ! Je me vois en civil tous les jours donc bon… Poser en « casual » ne m’attire pas plus que ça. De plus, je trouve que les belles robes, les corsets, ça ajoute beaucoup de poésie à une image. Avec ces univers, l’imagination peut être sans bornes !

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Photographe : Fallinlight photographie.

~ Quelles sont tes sources d’inspiration en général ?

Les contes. Depuis petite j’ai toujours adoré les contes de fées. Ils sont riches en inspiration et on peut les détourner à l’infini : fantastique, romantique, sombre…
Certains films ou séries également à thématique historique.

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Photographe : Amandine Adrien.

~ Tu participes tous les ans au Carnaval de Venise. Peux-tu nous raconté comment tu t’y es retrouvée, et comment cela se passe ? Fais-nous rêver !

Ah le Carnaval, c’est une grande histoire d’amour… Mon premier carnaval date d’il y a huit ans ! En amoureuse d’Histoire et des costumes que je suis, j’ai toujours voulu y aller, et une année, j’en ai eu l’opportunité grâce à des amies.
Comment cela se passe… et bien, on a l’impression de remonter le temps ! Il y a des bals dans des palaces magnifiques. La plupart du temps, ils sont à thème, donc d’une année sur l’autre il faut imaginer de nouveaux costumes. C’est un petit milieu, on y fait beaucoup de merveilleuses rencontres ! Mais vraiment, le plus magique, c’est la sensation de se retrouver propulsé en plein Venise du XVIIIe siècle ! Avec toutes ces robes, ces masques, ces plumes… Je crois que je ne m’en lasserai jamais et je prépare déjà celui de l’an prochain !

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Chrysopelieia. Photographe : Raphaelle Monvoisin.

~ Enfin, quels sont tes projets top secrets pour cette année (et à venir) ?

S’ils sont top secrets je ne peux pas en parler haha ! Il y en a un que je garderai secret car il doit encore être un peu discuté avant de se concrétiser, mais lorsque ça va se faire, parce que ça se fera, ça va être juste l’apogée de tout pour moi 😀 ! J’ai très hâte !
Sinon, je vais réaliser mon plus gros projet avec une amie photographe sur la série Outlander. On travaille dur dessus et on veut faire quelque chose de très poussé ! Pas juste shooter au milieu des bois. Nous montons une équipe, on cherche les costumes, les figurants… Ça va être super !
Et cette année va aussi être l’année des rencontres. J’ai un superbe projet avec une photographe que j’admire depuis des années, et je dois aller à sa rencontre en Allemagne prochainement.
2018 va être une jolie année photographique je pense !

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Snow White. Photographe : Alexandra Banti -co-modèle : Eric Chaffin.

 

 


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Blanche d’Alexandre Day et PoG

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Titre : Blanche
Date de parution : 25 novembre 2013
Illustrations d’Alexandre Day et texte de PoG.
Édition : Éditions Margot

Dans ce grand pays loin là-bas, les sorts font partie du quotidien.
Une enfant neige qui prend vie, ça ne gêne personne.
Le vieux est heureux. La vielle chantonne.

Résumé : Dans un village reculé de la steppe sibérienne, un vieux couple est bien malheureux de ne par avoir d’enfant. Un jour, le vieil homme propose à son épouse de modeler de petites matriochkas dans le manteau de neige blanche et pure qui recouvre les terres en cet hiver rigoureux. La vieille femme s’active et son époux décore la dernière des poupées de flocons avec deux pierres de lapis-lazuli en guise d’yeux. À cet instant précis, Blanche prend vie et fait le bonheur de ses vieux parents. Cependant, l’hiver n’est pas éternel et la belle saison finit par arriver tôt ou tard…

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Édition Margot, illustrations d’Alexandre Day, texte de PoG

Blanche est un tout petit conte en vers, une belle déclinaison russe de Blanche-Neige des frères Grimm, inspiré du conte L’enfant de neige d’Hélène-Adeline Guerber (H.A. Guerber, 1859-1929), une éminente historienne britannique versée dans les contes d’origine germanique. Les informations sur les travaux de cette chercheuse sont plutôt maigres, mais le conte en question se trouverait dans une anthologie appelée Contes et Légendes : 1re partie,  éditée en 1895 au New York Cincinnati Chicago American Book Company. Étrangement, le texte des contes est en français et les notes de l’anthologiste en anglais (si vous désirez consulter la version numérique, elle est disponible sur la plateforme du projet Gutenberg).

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Illustration d’Alexandre Day

L’intrigue du conte est universelle : un vieux couple sans enfant qui se voit finalement confier une petite fille par le biais de la magie. Une enfant malheureusement éphémère, qui ne pourra leur tenir compagnie tout au long de l’année… Le conte aborde avec délicatesse le thème du cycle de la vie, mais à contre-courant, si l’on peut s’exprimer ainsi. La morte saison (l’hiver) correspond à la naissance de Blanche, et la belle saison, généralement associée au renouveau (le printemps) marque la fin du bonheur des vieux parents. Toutefois, comme le tout forme un cycle, le vieux couple, armé de patience, attend le retour des premières neiges.

Le texte de PoG, extrêmement poétique et musical, se marie parfaitement avec l’univers graphique d’Alexandre Day.

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Illustration d’Alexandre Day

Toutefois, l’intérêt principal de Blanche réside sans doute dans la beauté des illustrations d’Alexandre Day. Le livre possède des dimensions tout à fait honorables de 38 x 27,4cm, permettant de profiter pleinement du talent de l’artiste sur des doubles pages gigantesques. Les illustrations monochromes et texturées nous donnent cette impression vaporeuse et onirique, comme si nous étions malgré nous emportés par le conte dans les steppes enneigées, et que nous étions capables de sentir l’épais manteau blanc et duveteux céder sous nos pas hésitants.  Le livre se referme sur quelques extraits du carnet d’Alexandre Day, où vous pourrez admirer certains dessins préparatoires.

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Illustration d’Alexandre Day

Blanche est une très belle surprise à offrir ou à s’offrir en cette époque de festivités. Je l’ai personnellement trouvé au pied de mon sapin et je ne peux que vous le recommander chaudement.

 


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Alexandre Day

PoG

Editions Margot

Le Nocturne de Malbertus : un conte de Noël halluciné

Malbertus… Le nom sonne, avec son préfixe à connotation négative, comme l’inquiétante Malpertuis de Jean Ray, comme un territoire du grand nord, un patronyme au suranné parfum moyenâgeux. Aux oreilles du lecteur averti et avant même d’aborder le texte, il contient la promesse d’une excursion fabuleuse, d’une nuit de folklore, d’une veillée des temps jadis…

Assurément, cette histoire est flamande ! Elle est en effet extraite des Contes d’Yperdamme [1], toponyme respirant le littoral le plus authentique. Il est pourtant fictif, un probable mot-valise joignant deux villes bien réelles : Ieper (« Ypres » en français) et Damme. La première est proche de la frontière française, de Lille et de Roubaix ; la seconde de la Zélande néerlandaise. C’est donc toute la côte belge qu’elles englobent par leur jonction, et qu’incarne dès lors symboliquement la cité toute littéraire d’Yperdamme.

Son inventeur est Eugène Demolder (1862-1919), un auteur de contes et de romans post-romantique, déjà injustement démodé de son vivant. Né dans l’aujourd’hui infâmeuse commune bruxelloise de Molenbeek-Saint-Jean (quartier alors plus bourgeois ; le père d’Eugène était le directeur des tramways), il fut néanmoins un représentant ardent des littératures dites « flamandes de langue française », soucieuses d’écrire en roman les folklore et tempérament germaniques.

On le connaît surtout aujourd’hui comme le cousin et le gendre du graveur Félicien Rops, un grand cosmopolite auquel il fabulait néanmoins de profondes attaches flamandes dans ses écrits critiques, récoltant au passage l’agacement de l’artiste [2]. Ce dernier ne lui en a pas (trop) tenu rigueur et lui accorda en 1895 la main de sa fille Claire (en second choix tout de même, pour remplacer Hugues Rebell rendu infréquentable par un scandale de mœurs — comme quoi certaines choses ne changent guère). « L’infâme Fély » semble du reste s’en être vengé par des gamineries, dont des en-têtes de lettres moquant l’embonpoint de Demolder à coup de « Cher Gros » — c’est peu dire que leurs réunions devaient être amusantes à observer !

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Eugène Demolder, caricaturé par Sacha Guitry en 1908. [Source : Le meilleur de Sacha Guitry.]

Le gros Demolder n’en était pas moins un écrivain très valable. Et s’il est probable que ce sont surtout ses notes d’audience publiées au Journal des Tribunaux (car le bonhomme était avant tout juriste, et littérateur seulement en dilettante) et son autobiographie Sous la robe qui plurent à ses contemporains déjà presque entrés dans le XXe siècle, la situation inverse se rencontre aujourd’hui, quand les lecteurs curieux dont nous sommes redécouvrent ses récits merveilleux désormais recouverts d’une attachante patine…

« Le Nocturne de Malbertus », sous-titré « Conte de Noël », réunit tout ce que nous aimons en littérature : la nuit, la mer, un passé aboli, un fou… En effet, quoi de plus sympathique en littérature qu’un fou ? Qu’il soit chapelier ou chevalier à la longue figure, il ne laissera jamais le lecteur indifférent. Et notre fou est de surcroît un sonneur de cloches à la retraite. Or y a-t-il, en vrai, une profession plus plaisante en littérature que celle de sonneur de cloches ? Nous n’en croyons rien et en tenons pour preuves le Quasimodo de Hugo et le Carhaix de Huysmans !

Malbertus le sonneur est au crépuscule de sa vie, quand s’ouvre le récit de Demolder. Alité, il boit du lait dans une chope à bière et délire tout haut, entretenant à lui seul un dialogue de sourd avec ses enfants. Ce sont donc deux histoires qui sont offertes en parallèle au lecteur : celle, prosaïque et quotidienne, de Guislain et Benedicta ; et l’autre, hallucinée, que conte le vieillard et qu’il est seul à voir.

Qu’on ajoute du bois dans le feu et Malbertus fantasme toute une kermesse : « — Ah ! ah ! clama le fou aux éclats du foyer. Des falots ! Des falots ! Est-ce déjà la kermesse ? Le temps est bien rapide ! Eh ! qu’on aille à la grosse cloche, à Gertrandt ! Qu’elle annonce la fête ! Sonnez fort quand le cortège passera sous le beffroi ! […] Ah ! Gertrandt ! Chante ! chante ! chante ! de ta voix sonore [p. 55-56] ! » Demolder mobilise alors tous les accessoires des carnavals flamands : tambours, oriflammes, géant de procession…

Mais voilà que la vision de Malbertus tourne au cauchemar. Alors qu’à l’extérieur, la tempête se lève et que de la grêle vient frapper les carreaux, le voilà qui revit la guerre de Quatre-Vingts Ans (1568-1648) et la prise de sa ville par l’armée espagnole : « — Les bourdons grondent, s’écria le vieux. Le tocsin sonne ! Voilà l’armée des Infants ! Garnissez les bastions ! Mais sonnez donc, pour étouffer les gueules de flammes des canons [p. 58] ! »

La tempête et les souvenirs violents se fondent alors en une métaphore filée durant la plus grande partie du récit, car sans cesse les sons qu’il perçoit de son lit arrachent Malbertus au présent.

Les canons ! Les canons ! hurla-t-il.
C’étaient deux fermes coups que le vent avait frappés à la porte [p. 59].

Et Malbertus revit, grâce à la magie de la démence, et provoqué par les noirs cartels que la tempête jetait à la face de sa chaumine, le siège de sa cité. Il avait vingt ans, alors, et déjà il était carillonneur au beffroi. Ce fut une cruelle époque et le cœur de sainte Gertrude, patronne d’Yperdamme, saigna souvent au paradis. Malbertus assista à toute l’affaire, niché dans sa vieille tour [p. 60-61].

Au-delà de la couleur locale et du folklore, « Le Nocturne de Malbertus » traite donc, non sans compassion (qui transparaît dans les répliques des enfants du vieillard), du traumatisme et de la démence sénile. Et l’on en vient à se demander quelle part de sa folie il doit aux horreurs dont il peut témoigner, et quelle part lui a été assénée par le fracas des cloches qu’il a maniées toute sa vie : Gertrand la sainte, au bronze blessé et à la voix rauque, dont le nom évoque Gertrude la patronne d’Yperdamme, qui a été bénie par l’évêque de Bruges et envoie à chaque coup des malédictions aux ennemis de la cité ; Eilsberthe, au battant écussonné « plus mauvais qu’une langue de sorcière » ; Roelant, qu’il implore en vain de retourner à son sommier…

— Oh ! ma tête se brise, cria le père. Des cloches s’y battent ! Des cloches s’y battent ! Oh ! le bronze sur mon crâne ! Ah ! satanée ! […] Toutes les cloches de Flandre martèlent mon tympan [p. 56] !

Ah ! j’ai dans ma cervelle des profondeurs qui tremblent comme un fond de beffroi à l’heure du tocsin ! Je vois passer devant mon front des gueules de bourdon dont le branle vomit des volées d’airain ! J’ai des éclats de feu plein les yeux ! Toutes les cloches de Flandre me martèlent ! Cela résonne sur mon crâne comme sur une enclume ! […] Les damnées gouges ! Elles videront mes moelles [p. 74] !

Elles sont ourlées de livides bandes de flammes. Des monstres les chevauchent et me regardent avec des ironies d’enfer ! Mon pauvre corps tout nu sert de jouet à des diables ! Je suis porté sur leurs ailes vertes, où il y a des griffes de souris. […] Et des clochettes de carillon volent et vibrent à mes côtés comme des abeilles autour d’une ruche. Elles sont méchantes ! Méchantes [p. 75] !

La fascination pour les cloches touche bien sûr nombre de fantastiqueurs héritiers du Romantisme, mais Demolder l’a contractée en ligne directe. Il fait en effet référence à une célèbre eau-forte de son beau-père, au moment où le cauchemar de Malbertus atteint son paroxysme : « Ils veulent m’empêcher de sonner et je serai pendu ici, dans les poutres ! […] Ah ! je sens leurs mains sanglantes sur mes épaules ! Je sens leur corde à mon cou ! Ils étrangleront le sonneur [p. 73] ! »

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Félicien Rops, « Et il fit pendre au battant de la cloche, celui qui avait sonné l’alarme », ill. pour Charles De Coster, La légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au pays de Flandres et ailleurs, Paris, éd. Librairie Internationale, [1867] 1869.

Cette image, que Rops conçut avec la licence artistique qui le caractérise, plut tant à l’ami qui la lui avait commandée que celui-ci ajouta un passage supplémentaire à sa Légende pour lui conférer un équivalent littéraire :

Puis il [= l’empereur Charles] regarda Roelandt, la belle cloche, fit pendre à son battant celui qui avait sonné l’alarme pour appeler la ville à défendre son droit. Il n’eut point pitié de Roelandt, la langue de sa mère, la langue par laquelle elle parlait à la Flandre ; Roelandt, la fière cloche, qui disait d’elle-même :

Als men my slaet dan is ‘t brandt
Als men my luyt dan is ‘t storm in Vlaenderlandt.
[Quand je tinte, c’est qu’il brûle,
Quand je sonne, c’est qu’il y a tempête au pays de Flandre.] [3]

(Ce n’est pas sans bonnes raisons que nous rapprochons ce texte du « Nocturne de Malbertus ». La Légende d’Ulenspiegel constitue en effet l’œuvre manifeste et fondatrice des Lettres belges, et est un modèle évident de Demolder. Notons du reste que, quoique son orthographe varie légèrement, la cloche citée par De Coster préfigure la troisième qu’invoque par son nom Malbertus (Roelant). Elles ont certainement le même modèle, la très célèbre « Klokke Roeland » (ou Cloche Roland) du beffroi de Gand. Datant du XIVe siècle et citée dans de nombreuses chansons populaires, il est dit que Charles Quint la fit casser lorsqu’il prit la ville, la rendant dissonante pour punir les Gantois de leur révolte. Demolder reprend à son compte cette histoire et dote la cloche chérie de Malbertus, Gertrand, de ce même handicap.)

Heureusement, le vieux sonneur finit par s’apaiser. C’est d’abord une rumeur venant du bourg, où l’on prie dans la cathédrale, qui se meut aux yeux du vieillard en un véritable alléluia céleste, mené par une cohorte de chérubins chanteurs et danseurs en robes violette et blanche. Ensuite, des lueurs de lanternes sur la plage le convainquent qu’il a la chance de vivre encore une Nativité, et son vieux cœur s’écrie, oublieux de ses complaintes récentes :

Noël ! Noël ! […] Ces lumières viennent à la messe de minuit. Dans tous les coins de la ville, il s’en allume. Elles arrivent aussi de la campagne, au loin. […] Les orgues chantent. Je vois le tabernacle d’or entouré de chandelles. […] Le doyen a mis sa plus belle chasuble, qui rayonne à travers l’encens. Et devant le chœur, voilà un Jésus en cire, dans de la paille d’or. Oh ! le nid divin [p. 78-79] !

Enfin, c’est la Vierge à l’Enfant elle-même qui est transportée en chair et en os au pied du lit de Malbertus, dans cette cuisine étroite et enfumée, où flotte une odeur de fèves et de lard qui monte « comme le parfum d’un encensoir vers le crucifix de cuivre ». Miracle ou délire ? Nous laissons le lecteur le découvrir. De toute manière, cela n’importe pas tant le tableau est joli… Ce conte paraît-il authentique ? Certainement pas. Mais il est assurément doté d’une force d’évocation toute romantique, et peu ont son pareil pour mettre en images le merveilleux chrétien de jadis.

Certaines rappellent Hugo (dont ces gargouilles hérissant le beffroi qui sont tour à tour rouges, désaltérées par des éclats de sang, et « plus blanches que des mains de fées » sous une couverture de neige), d’autres mobilisant diables, monstres et sorcières préfigurent la prose d’un Ghelderode. Le trait est certes parfois trop accusé, et d’aucuns pourraient protester que Demolder abuse des lieux communs lorsqu’il brosse le tableau d’une Flandre chérie mais qu’il fantasme à coup sûr. Le conte dans son ensemble n’en manque pas moins de charme et ne mérite assurément pas l’oubli dans lequel il est aujourd’hui tombé. Nous ne pouvons dès lors qu’inviter chacune et chacun, lors d’un prochain soir de veillée, à découvrir et à faire découvrir ce récit méconnu d’Eugène Demolder, que le lecteur trouvera aisément aux côtés d’autres nouvelles dans la bibliothèque numérique Gallica.


Notes & Références :

  1. Eugène Demolder, Les Contes d’Yperdamme, Bruxelles, éd. Paul Lacomblez, 1891.
  2. Voir par exemple cet extrait d’une lettre de Rops à Albert Mockel : « Pouvez confirmer qu’aime la mer et aime Knocke, et puis vaguement cousin Demolder ; suis donc flamand tant qu’on voudra. » Pour plus d’informations sur les relations unissant Eugène Demolder à Félicien Rops, lire Julien Noël (sous la dir. de Pascal Durand), Le réseau Rops : esquisse d’une formalisation des relations littéraires belges de Félicien Rops avant et après son installation à Paris, mémoire de maîtrise, Université de Liège, 2014, p. 97-100.
  3. Charles De Coster, La légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au pays de Flandres et ailleurs, Paris, éd. Librairie Internationale, [1867] 1869, p. 44.

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