Interview de Nihil : « Je cherche à créer des archétypes d’humains neutres et non identifiables. »

Nihil est un artiste français qui vit depuis quelques années en Norvège, à Oslo. Passionné avant tout d’écriture, il en est venu finalement à l’image, et ce sont ses créations visuelles qui l’ont fait connaître. Un univers sombre, torturé, où l’homme n’est plus qu’un corps asexué, réceptacle  de visions supérieures… Un livre est sorti de ses révélations, Ventre, mélange d’images et de textes, accompagné de la musique du groupe In Slaughter Natives.

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Saint-Cyanide – modèle : Had3sia.

~ Bonjour Nihil ! Pourquoi avoir choisi ce pseudonyme ? Pouvez-vous vous présenter un peu ?

Bonjour, je suis photographe et artiste digital, je viens de Paris et je vis à Oslo depuis quatre ans. J’ai choisi mon nom d’artiste à mes débuts sur internet. À l’époque, tout le monde utilisait un pseudonyme sur les forums ou les groupes de discussion. J’ai choisi le mien pour indiquer une absence d’identité (Nihil veut dire « rien » en latin). J’aurais pu choisir « Anonyme », le principe est le même. Pendant longtemps, mon nom d’artiste n’était indiqué nulle part sur mon site et mes images n’avaient pas de titre, juste des matricules aléatoires. Je souhaitais me mettre en retrait derrière ma création. Quand j’ai commencé à exposer, j’ai dû revenir à une identification plus traditionnelle.

~ Comment est née votre passion de l’image ? Et pourquoi la photomanipulation ?

Toute forme de créativité me convient. J’ai choisi l’image parce que c’est simple et reposant, contrairement à l’écriture, ma passion d’origine. J’ai commencé la photo pour me détendre entre deux séances d’écriture et j’en ai profité pour illustrer le roman en cours à l’époque, Ventre. Retravailler les photos numériquement me permet de transformer la réalité, plutôt que la sublimer, et de transposer mes personnages dans un univers onirique ou mythologique qui me convient mieux. La réalité m’ennuie.

~ Vous indiquez dans votre biographie être inspiré par l’art médiéval et religieux, et on ressent effectivement un aspect spirituel dans votre travail. Est-ce un moteur primordial pour la création d’une œuvre ?

Pas nécessairement, je pense que je pourrais m’exprimer sur d’autres thèmes et d’autres ambiances, c’est d’ailleurs ce que je commence progressivement à faire. Mais la spiritualité et l’étude des religions tiennent une place importante dans ma vie et jusqu’à il y a peu, je ne voyais guère d’intérêt à traiter d’autres thèmes.

~ Comment concevez-vous vos images ? Partent-elles de visions spécifiques ?

Parfois, pas toujours. J’ai souvent des visions qui me tombent dessus sans prévenir pendant que je fume une clope dehors ou que je suis dans la douche. Dans ce cas, je fais des croquis et je travaille sur l’image dans cette direction. Dans d’autres cas, j’improvise et je laisse l’intuition me guider tout au long du processus sans vraiment savoir où je vais. À ce jour, je n’ai pas constaté que ces deux méthodes donnaient des résultats significativement différents. Les deux façons de faire me conviennent.

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Spellbinder – photographe/modèle : Adriana Michima.

~ Votre univers est très sombre : corps déshumanisés, couleurs foncées, paysages désolés… Pourquoi ?

Ce serait difficile de répondre sans verser dans la psychologie. Et j’en serais incapable même si je le voulais, je n’ai pas encore trouvé d’explication particulière. Dans mes premiers textes, alors que j’avais onze ans, il était question de combats et de mises à mort, de rivières de sang dans les rues… C’est simplement la personne que je suis, je me suis construit de cette manière.

~ Les attributs sexuels de vos personnages sont effacés, pourquoi ces modifications ?

Je cherche à créer des archétypes d’humains neutres et non identifiables. Des coquilles de chair, des androïdes interchangeables. C’est pour évoquer l’Humain, pas un humain en particulier. Je m’efforce d’effacer ce qui distingue un individu d’un autre : cheveux, attributs sexuels, parfois même les traits du visage. On peut relier cet aspect avec le thème de l’anonymat que j’ai évoqué plus haut. Tout cela fait partie de mon incessant questionnement sur l’identité et l’individualité.

~ Vous avez sorti récemment un livre, Ventre, rétrospective de vos travaux visuels comme écrits, avec une bande son réalisée par le groupe de musique In Slaughter Natives. Pouvez-vous nous en parler davantage ?

J’ai la chance d’être en contact avec le label de musique ambient Cyclic Law, pour qui j’ai réalisé des pochettes de CDs. Avoir un livre à mon nom dans ma bibliothèque était un rêve d’enfant et Cyclic Law avait la structure pour publier ce livre, qui regroupe des images et des textes issus du roman Ventre. In Slaughter Natives fait partie du label et je leur ai demandé de m’accompagner dans l’aventure parce que c’est un de mes groupes préférés depuis très longtemps, leur musique a accompagné et probablement influencé des années de création. Je pense que leur univers et le mien se complètent parfaitement et je suis honoré qu’ils aient accepté de composer des morceaux pour accompagner les textes et les images de Ventre.

~ Vous parlez de saints et de martyrs dans votre biographie, qu’est-ce qui vous fascine autant chez ces figures chrétiennes ?

Ce sont des personnages déshumanisés, transfigurés par leur vision de Dieu et changés en légendes, en exemples vivants. Regardez les statues de la cathédrale de Chartres : aucune expression, des visages neutres, éteints. Ce ne sont plus des hommes et des femmes, mais des archétypes mythologiques. La figure du martyr ajoute une dimension : on peut atteindre la transcendance par la souffrance, de la même manière que les yogis peuvent atteindre la libération par la maîtrise parfaite de leur vaisseau corporel.

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Car ce qui est en haut est aussi en bas.

~ L’ensemble de votre œuvre mène à penser que vous êtes un « esprit torturé ». Pouvez-vous infirmer cette impression ? Si oui, l’acte de créer serait-elle un exutoire ?

Je n’infirme rien ! Je suis assez sensible et j’ai longtemps souffert. Depuis quelques années, je me sens relativement en paix, mais toute ma culture, ma manière d’interagir avec le monde, sont marquées par des années de rejet, d’exclusion, de dépression et de solitude. La création n’est plus un exutoire depuis longtemps, elle est devenue mécanique pour moi, constitutive de mon identité et de mon mode de vie. Je ne pourrais pas plus m’en passer que je ne me passerais de manger. Mais à l’origine, c’était un exutoire effectivement, ou plutôt une manière de créer une réalité alternative où je pouvais m’échapper.

~ Enfin, quels sont vos projets pour cette fin d’année ?

J’expose avec des amis dans un festival d’art alternatif à Berlin en décembre, et je travaille sur une nouvelle édition remaniée et augmentée de mon livre Ventre à paraitre l’année prochaine.

 
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White Noise – modèle : Psyché Ophiucus.
   
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Résumé et critique du film « Häxan : la Sorcellerie à Travers les Ages », de Benjamin Christensen (1922)

Quelques mots sur le cinéma muet :

Lorsqu’on pense aux débuts du cinéma, on aurait tendance à croire que la majorité des films n’étaient que des œuvres courtes, constituées de gags à base de chutes et de tuyaux d’arrosages défectueux. Compte tenu de ses limitations technique, le cinéma muet en noir et blanc subit une réputation injustifiée, car il suffit de se pencher ne serait-ce qu’un peu sur le sujet pour se rendre compte que des œuvres complexes, aussi bien techniquement que dans les thèmes abordés, ont vu le jour sous cette forme archaïque du média.
En effet, loin d’être uniquement constitué de comédies, le cinéma muet a fait la part belle au fantastique. Déjà, le réalisateur George Méliès, considéré comme le pionnier du cinéma, se servait d’effets spéciaux pour offrir à son public des films situés dans un monde onirique, parfois cauchemardesque, comme on peut le voir dans Le Manoir du Diable. En Allemagne, le réalisateur Friedrich Murnau s’est également attaqué au genre en adaptant le roman de Bram Stoker, Dracula, dans son célèbre film, Nosferatu.

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Extrait de Nosferatu de Friedrich Murnau (1922) (image tirée du site ecran-miroir).

Le film dont nous allons parler aujourd’hui se situe dans la lignée des films muets fantastiques que nous avons brièvement abordés. Une différence majeure existe cependant, car si la plupart de ces films étaient des œuvres de fiction, le réalisateur Benjamin Christensen avait l’ambition d’apporter à son film une part de réalité historique.

Résumé du film :

Häxan: la Sorcellerie à Travers les Âges, est une production suédo-danoise présentée comme « un exposé historique et culturel » en sept parties. Le ton « documentaire » est annoncé dès le départ, ce qui, nous le verrons plus tard, induit quelque peu le spectateur en erreur.

La première partie est effectivement constituée comme un cours, où Benjamin Christensen montre au spectateur des gravures et des manuscrits tout en pointant les détails intéressants avec un bâton, comme le ferait un professeur. Ces images représentent des esprits malins, des diables et des sorcières, et nous montrent l’évolution des superstitions des peuples primitifs à celles de la société médiévale européenne. Nous sommes également instruits sur la cosmogonie de l’homme chrétien, qui considérait la Terre au centre de l’univers, dominée par Dieu et les anges, tandis que le Diable régnait dans l’enfer en son cœur.

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L’univers selon l’homme médiéval : la Terre, entourée du Soleil et des étoiles, surmontée de Dieu et de son chœur d’anges.

Cet enfer était ce qui attendait tout pécheur s’étant laissé tenter par le Diable. Afin de nous faire comprendre à quel point la damnation éternelle était une peur bien réelle dans la société médiévale, Christensen nous montre un automate représentant les sévices infligés aux damnés, en insistant sur les détails déplaisants. Suite à cela, le réalisateur parle de la sorcière comme étant une femme ayant passé un pacte avec le Diable. Il explique sa fonction d’ensorceleuse et de préparatrice de potions avant de nous narrer le déroulement du sabbat.

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Détail de l’automate. « Observez le zèle des diablotins qui s’occupent du feu !« 

Dans la deuxième partie, les diapositives ont laissé place aux « images vivantes ». Afin de donner plus de consistance à son exposé, le réalisateur nous offre sa vision de ce qu’avait pu être la vie d’une sorcière dans l’Europe du XVe siècle. Nous pouvons la voir, dans sa baraque délabrée, ensorceler un tonneau de bière avec le doigt d’un cadavre, préparer une potion avec une grenouille vivante et donner des conseils à une femme qui souhaite rendre un moine fou d’amour pour elle.

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La cliente de la sorcière et l’objet de ses vœux. Une histoire burlesque qui n’est pas sans évoquer les fabliaux du Moyen Âge.

En parallèle, nous voyons deux hommes emporter un cadavre chez eux dans l’intention de le disséquer. Ils supplient Dieu de leur pardonner en expliquant qu’ils cherchent « simplement à découvrir l’origine de nombre de maladies graves. » Malheureusement pour eux, ils se font surprendre par une femme, qui ameute le voisinage en les traitant de sorciers.

Le réalisateur nous montre ensuite les différentes apparitions du Diable, qu’il s’agisse des visions furtives d’un prêtre ou des rêves d’une vielle femme ivre et pauvre. Mais surtout, le Diable est montré comme un séducteur, qui attire les jeunes épouses loin du lit conjugal pour les emporter dans son monde infernal.

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Le Diable (interprété par Benjamin Christensen), attirant une jeune femme dans ses bras.

Une histoire bien plus tragique nous est racontée de la troisième à la cinquième partie du film : celle des victimes de l’Inquisition.
Nous suivons l’histoire d’une jeune épouse, Anna Bokpräntan, qui croit son mari victime d’un sort. Un charlatan utilise la méthode du plomb trempé dans l’eau pour confirmer l’existence du sort. Peu après, une vieille mendiante disgracieuse, nommée Maria Vaveska, entre chez Anna pour lui demander de la nourriture. La prenant pour une sorcière, la jeune femme la dénonce aux inquisiteurs, qui finissent par l’emporter.

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La mendiante devant les juges. « Comment confesser ce que je n’ai pas fait ?« 

Sous la torture, Maria avoue avoir eu des enfants avec le Diable, s’être enduite d’un onguent magique pour assister au sabbat. Elle décrit ensuite cet événement en détail : le cannibalisme, les meurtres d’enfants, le baiser sur les fesses du Diable (qui amuse grandement les inquisiteurs), puis dénonce la mère et la sœur d’Anna Bokpräntan, qui sont à leur tour arrêtées, torturées, et livrées au bûcher.

Plus tard, un jeune inquisiteur se dit victime d’enchantement, car il a des « pensées impures ». Il dit avoir vu la jeune épouse, Anna, s’introduire dans sa chambre. Son supérieur le flagelle pour le punir de ces pensées coupables, puis lui ordonne de témoigner contre la jeune femme. Anna est donc arrêtée et emprisonnée.

Pour accélérer les aveux, l’inquisiteur lui propose la liberté en échange de son savoir magique. Anna refuse, mais l’inquisiteur lui dit que son bébé sera seul au monde si elle n’obéit pas. Désespérée, Anna essaye de lancer un sort, ce qui donne a l’inquisiteur une preuve de sa culpabilité. Elle est condamnée au bûcher.

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La vision du jeune inquisiteur.

La sixième partie est consacrée aux instruments de torture utilisés lors des séances d’interrogatoire de l’Inquisition. Jusque-là ambigus, les aveux de la vielle femme et la tentative de sortilège de la jeune épouse de l’histoire précédente deviennent davantage interprétables, comme des mensonges prononcés pour faire cesser la douleur. Il ne se contente pas de montrer les objets tels quels au spectateur, mais nous laisse imaginer le résultat sur la victime en les faisant porter à des acteurs, arrêtant la démonstration juste avant d’actionner les instruments.

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« Qu’en dites-vous ? Avec de tels accessoires, quiconque ferait probablement d’étonnants aveux.« 

Dans cette même partie, nous assistons à la possession d’une bonne sœur qui, après avoir pourtant pris soin de porter une ceinture d’épines pour expier ses fautes, se retrouve possédée par le Diable. Elle poignarde une hostie, « contamine » les autres sœurs en les rendant folles à leur tour et crache sur une statue de l’enfant Jésus devant les inquisiteurs.

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La bonne sœur provoquant la Mère supérieure.

La septième et dernière partie se distingue de ce que nous avons pu voir précédemment. Benjamin Christensen y parle de « notre époque », ou plus précisément, les années 1920. Il y compare la sorcellerie avec le mal, typiquement féminin, qu’était l’hystérie. D’après Christensen, la sorcellerie et l’hystérie avaient en commun le fait qu’elles étaient liées à des problèmes nerveux. Dans les deux cas, la victime à l’impression de se battre « contre une volonté extérieure ». Pour lui, l’hystérique est la sorcière moderne : somnambule et kleptomane, elle est comme la bonne sœur possédée. Elle voit des hommes célèbres dans sa chambre la nuit comme les femmes mariées, probablement insatisfaites, s’offraient au Diable… Elle est tout autant victime d’une société moderne qui veut l’enfermer dans un asile que d’une société médiévale qui voulait la brûler. Le propos final de Christensen se présente ainsi : même si nous savons que le Diable n’existait que dans la tête des gens, notre société est toujours aussi superstitieuse (preuve à l’appui : les séances de cartomancie et de spiritisme) et toujours impitoyable à l’égard des misérables et des femmes, dont les souffrances sont toujours passées sous silence et condamnées.

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« (…) la brave femme que nous disons hystérique, n’est-elle pas seulement solitaire et malheureuse ?« 

Analyse et interprétation :

Loin d’être un simple documentaire, Häxan est une œuvre complète qui explore la figure mythique de la sorcière avec une bienveillance insoupçonnée à l’égard de ce personnage. Au début du film, tout porte à croire que Christensen fera des « amies du Diables » les antagonistes, les mauvais éléments de la société qui s’attaquent aux bons chrétiens. Cependant, dès la deuxième partie, nous comprenons que l’intention du réalisateur est de « dédiaboliser » la sorcière, en faisant d’elle une victime de la misère et de la peur. Par conséquent, même si Häxan est présenté comme un exposé se voulant objectif, il s’agit en réalité d’une vision fantasmée de ce qu’avait pu être la vie de plusieurs sorcières présumées.

Christensen se base sur ce simple constat pour donner vie à sa vision : la peur bien réelle du Diable et de l’enfer, et les privations des désirs fondamentaux, telle que la sexualité, que cette peur engendrait, rendant les gens malheureux. Si malheureux qu’ils en sombraient parfois dans la folie, en prétextant que c’était le Diable qui guidait leurs gestes.
On peut discerner plusieurs oppositions : tout d’abord, celle entre les inquisiteurs et les gens du peuple. Ces gardiens de la foi sont montrés comme ayant droit de vie et de mort sur les accusés, car ils œuvraient au nom de Dieu. Cependant, comme nous l’avons vu, leur but n’était pas de rétablir la vérité, mais de pousser les sorcières aux aveux par tous les moyens possibles, même en trichant.
Ensuite, il y a une opposition claire entre les hommes et les femmes, représentée d’une façon particulièrement limpide par le personnage du jeune inquisiteur, qui considère les femmes comme une tentation à éviter. Parce qu’il désire la jeune Anna, il l’accuse malgré lui d’être une sorcière, ce qui signe son arrêt de mort. De plus, dans toutes les scènes liées à l’Inquisition, les bourreaux sont tous des hommes, tandis que les victimes sont des femmes.

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Les juges de l’Inquisition.

Enfin, reste l’opposition, dans une scène assez brève, entre la science et la religion, au moment où nous voyons les deux chercheurs tenter de disséquer le cadavre. Le parti pris de Christensen en leur faveur est évident, car il montre les chercheurs comme des hommes pieux, qui sont conscients de la dangerosité de leur geste, mais décident de l’accomplir pour le bien de l’humanité. Malheureusement, l’Église et ses adeptes invalident leurs recherches, qu’ils prennent pour de la « curiosité malsaine ».

Benjamin Christensen a donc fait de Häxan un plaidoyer pour la sorcière, notamment en comparant sa recherche du plaisir au culte de la souffrance des inquisiteurs et des bonnes sœurs, qui passent leur temps à se torturer eux-mêmes à cause de simples pensées. Il montre également que le sabbat tant redouté n’existait finalement que dans les déclarations délirantes arrachées sous la torture. Les sorcières n’étaient que de simples femmes, perçues comme dérangeantes par leur laideur ou leur beauté excessive. Christensen montre l’injustice autour de telles accusations et a par la suite qualifié la chasse aux sorcières comme « l’une des catastrophes majeures de l’humanité. » [1] . Dans le film, il déclare que 8 millions de personnes ont été tuées durant cette période. Il n’est donc pas exagéré de parler ici de génocide, voir de gynocide, car nous pouvons supposer que la majorité des victimes étaient des femmes.

Outre le constat quelque peu déprimant que Häxan nous offre, il propose néanmoins une expérience artistique d’une très grande qualité et cela pour plusieurs raisons. Tout d’abord, parce que son réalisateur ne s’est aucunement soucié de la censure vis-à-vis de la nudité, de l’imagerie sexuelle et violente (parfois les deux mélangés, les scènes de flagellations étant teintées d’un sado-masochisme difficile à ignorer), ce qui donne d’avantage de force au traitement d’un thème déjà extrême dans sa violence systémique.
D’autre part, tout comme le faisaient les réalisateurs du mouvement expressionniste, Christensen utilise les visages déformés par la peur, la tristesse et le rire, pour provoquer chez le spectateur une émotion d’une violence égale. De ce fait, nous pouvons faire preuve davantage d’empathie envers les « sorcières », et craindre les inquisiteurs responsables de leurs souffrances.

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Gros plan sur le visage d’un inquisiteur, riant des descriptions du sabbat.

Enfin, une grande part de la qualité visuelle du film trouve racine dans la scène de sabbat, racontée par la vieille mendiante. Benjamin Christensen, le dircteur de la photographie Johan Ankerstjeme et le décorateur Richard Lovuw sont parvenus à restituer l’obscénité et le caractère profondément onirique de cette rencontre avec le Diable, d’une manière qui évoque les représentations en peinture de Salvator Rosa ou de Francisco de Goya. On y voit les sorcières se délecter d’enfants non baptisés, de cadavres de potence, entourées de démons lubriques qui manifestent leurs intentions en barattant du beurre frénétiquement, tandis qu’un squelette de cheval et d’autres créatures improbables parcourent ces diverses scènes, le tout à grand renfort d’effets spéciaux et de costumes, certes risibles de nos jours, mais qui demeurent efficaces pour un film de cette époque.

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Les sorcières se rendant au sabbat sous l’œil attentif de deux gardiens.

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Le sacrifice d’un nouveau né.

De façon générale, Häxan est un film fascinant, atypique, qui va a l’encontre de ce que l’on attend de lui. Il est rare de voir un réalisateur se ranger du coté d’un personnage, reconnu universellement comme la servante du mal, pour présenter son point de vue, qui se trouve être celle de la victime de la colère arbitraire d’une Église et d’une société au sens large faisant preuve d’animosité à l’égard des femmes. Il est également agréable de constater que Christensen à pris beaucoup de plaisir à réaliser son film: il n’hésite pas à se rendre grotesque sous les traits d’un Diable à la langue pendante, et considère visiblement ses actrices principales avec affection et respect au point de briser le quatrième mur pour pouvoir nous parler d’elles. Nous conseillons vivement cette experience à tous ceux désirant s’informer sur les origines de la sorcellerie d’une manière intelligente, distrayante et émouvante. Ce ne sera sans doute pas une source académique, mais elle aura au moins le mérite d’évacuer quelques idées préconçues.

 

 


Notes :

[1] Cette déclaration est tirée d’un discours prononcé lors d’une présentation de la réédition de Häxan, en 1941 (disponible dans les bonus du DVD cité ci-dessous).


Sources :

« Häxan » sous titré en français.

Christensen, Benjamin, réal. Haxan, La Sorcellerie à Travers les Ages ; 1922, Svenk Film Industri : Potemkine Films, 2011. Agnes B. DVD

La rayure des marginaux.

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Le livre du jour.

Un livre très mince, de moins de deux-cents pages, publié aux éditions du Seuil. Je veux parler aujourd’hui d’un des ouvrages de Michel Pastoureau : L’Étoffe du Diable, une histoire des rayures et des tissus rayés. Un sujet banal, non ? Pourtant, il réalise un tour de force en nous présentant une vague (et passionnante) histoire du motif rayé. Comme son principe le suggère, la rayure est perçue tantôt positivement, tantôt diaboliquement. Le livre mélange à merveille la science héraldique, la prostituée médiévale et le bain de soleil début de siècle. Plongeons-nous donc un peu dans son contenu.

Un mot sur l’auteur.

Michel Pastoureau est un grand historien de la couleur et des symboles. Ses livres ne se présentent plus « dans le milieu » tant son nom fait sourire de plaisir ses lecteurs. Il est connu par le plus grand nombre pour ses histoires des couleurs. Vous trouverez donc une histoire du boir, du bleu, du vert… Son écriture est terriblement érudite, puisqu’il sait aborder plein d’univers à la fois. Ses livres sont efficaces, concis, et c’est toujours un plaisir de découvrir un nouvel ouvrage de sa plume. Je décide de présenter l’histoire de la rayure parce que, comme la plupart des personnes, je ne me doutais pas du fait que la simple rayure ait été si compliquée à vivre au fil des siècles. Pastoureau commence en parlant de l’audace que cela représente dans le monde de la mode que de porter fièrement la rayure. L’audace a surtout été d’en parler avec autant de brillance !

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Site : Babelio.

Histoire condensée de la rayure (basée sur l’ouvrage).

Veste, quae ex duobus texta est, non indueris. (Lévitique, chapitre 19)

Le Lévitique est clair sur le tissu varié : on ne doit pas porter un tissu qui soit fait de deux matières, de deux couleurs. L’interdit est fort, et Pastoureau se demande pourquoi faire un tel sort au tissu barré. L’histoire de la rayure est longue et rocambolesque, et je vous emmène avec moi pour un tour du livre.

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Site : Carmestoulouse.org

Michel Pastoureau commence son ouvrage par la période inaugurale du Moyen Âge. Je l’appellerais volontiers la période de la « rayure du désordre ». En effet, jusqu’au XVIe siècle, la rayure subit une mauvaise fortune : elle fait diable, elle fait prostituée. Bref : elle est marginale. Le premier scandale d’envergure que l’historien relève concerne le manteau rayé des Carmes, des ascètes religieux et mendiants. Leur manteau est rayé, et cela fait du bruit au sein de l’Église. En montant à Paris, les Carmes sont appelés les « frères barrés ». Ainsi, la séparation est tracée avec le reste du monde religieux. De la même manière, la rayure médiévale devient la marque de certaines catégories sociales : fous, prostituées ou jongleurs. Pensons à la fameuse imagerie des prostituées et leurs longues robes rayées. Sur le territoire allemand, Michel Pastoureau dit même que la rayure s’étend pour les « lépreux, les infirmes, les « bohémiens », les hérétiques, […] les juifs » (page 29).

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L’enluminure n’est pas en reste, puisqu’elle profite de l’image forte que procure la rayure pour l’œil afin de couvrir les traîtres bibliques de ce motif : Caïn, Dalila, Saül, Salomé, Caïphe, et évidemment Judas. D’autres attributs peuvent lui être préférés, mais la rayure l’emporte sur le code pictural. De façon analogue, l’on se met à enluminer des manuscrits fictionnels, en soulignant le caractère félon de certains personnages. Ganelon de La Chanson de Roland verra lui aussi la rayure apparaître sur ses attributs. Pour résumer l’idée médiévale, la rayure indique le condamné, l’infirme, l’être inférieur, ou bien la personne pratiquant un métier peu recommandé. Michel Pastoureau le rappelle bien avec une série de mots gravitant autour de l’idée. Varius indique non seulement le motif pluriel mais aussi la personne instable, menteuse, folle, ou félonne. Cela ne vous rappelle-t-il pas la figure du Diable, plurielle ?

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Storyville Prostitute, Ernest Bellocq, 1912 (Nouvelle Orléans).

À partir du XVIe siècle, l’image de la rayure évolue, et elle passe du symbole diabolique à domestique. En effet, l’imaginaire conserve la marque de l’être de rang inférieur, et de nombreux valets la portent alors. Le tissu rayé deviendra, dans la même veine, le signe des esclaves aux XV et XVIe siècles, pour se stéréotyper ensuite. Pastoureau parle même d’une « touche africaine » qui devient une « mode » véritable (page 66). La représentation est rapidement stéréotypée, et l’homme noir ne peut être représenté dans l’esprit des artistes qu’en habits barrés, comme chez Véronèse, par exemple.

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Paolo Veronese, Adoration of the Magi Italy, 1571.

Au XVIe et jusqu’au XVIIIe siècle, la rayure devient populaire, marque aristocratique si elle est verticale. L’historien rappelle la vague de mode espagnole dans les années 1620-1630, où les touches rayées se font plus discrètes, sur les manches ou les jambes. Au XVIIIe siècle, la mode rayée envahit toutes les sphères aristocratiques, passant du vêtement aux intérieurs. Les murs s’allongent de rayures, les sièges s’en couvrent. Certains pensent qu’il s’agit de l’influence croissante du Nouveau Continent et de ses stripes. La rayure est alors symbole d’idées neuves, et Michel Pastoureau y voit volontiers une des motivations pour l’avoir hissée sur le devant de la Révolution française. Dans tous les cas, elle indique une fracture avec le monde établi, qu’elle soit de nature rebelle, transgressive, ou bien nécessaire. N’oublions pas non plus l’habit du prisonnier (avis aux lecteurs de Lucky Luke). En effet, beaucoup considèrent cette image maintenant familière comme issue de l’Amérique des années 1760, où les premiers vêtements des prisonniers montrent des rayures verticales. L’historien avance un parallèle entre l’enfermement des fous et des prisonniers :

Plus en amont, la folie et l’internement sont peut-être les domaines où il faut chercher  une certaine continuité entre les marques vestimentaires du Moyen Âge et la tenue des prisonniers modernes. Du bouffon à l’insensé et de l’insensé au forcené, il n’y  a pas de rupture mais au contraire un parcours tragiquement cohérent, qui a pu être celui des rayures. Les chaînons importants seraient ici l’enfermement des « fous » à partir du XVIe siècle (en Angleterre d’abord, sur le continent ensuite), puis celui de tous les auteurs de crimes et délits dans la seconde moitié du XVIIe, lorsque la peine privative de liberté se substitue progressivement aux anciens châtiments corporels. (page 95)

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Image issue de la BD Lucky Luke. Site : Illustrose.com

Le tournant véritable de ce motif intervient à la charnière des XIXe et XXe siècles. Effectivement, la rayure s’immisce dans le monde de l’hygiène. Pendant près de dix siècles, et l’historien le rappelle bien, tout ce qui touche le corps nu se doit d’être blanc. Les draps, les chemises de nuit, les sous-vêtements : tout doit indiquer que le corps est pur, et propre. Il est alors inadmissible d’avoir des draps de couleur, et encore moins un sous-vêtement rayé. Pourtant, les pyjamas s’ornent de bandes, que Pastoureau analyse dans l’imaginaire comme de fabuleuses protectrices contre le monde fantasmatique de la nuit. Grilles, barrières, elles éloigneraient les mauvais esprits.

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Site : Wikiwand. Marin en tenue de sortie, 1910.

Et alors, les marins ? L’origine de ce type de vêtement reste trouble, même pour le grand historien. Il suggère une nécessité signalétique avant tout, pour repérer des figures humaines au sein de tempêtes. Tout de même, notons que les rayures sont réservées aux grades les plus bas, comme les matelots : une réminiscence de la marque des bas statuts ? En tout cas, la rayure du marin vire de bord et touche ceux qui vont à la plage. La rayure balnéaire bat son plein au XXe siècle : elle est le chic de bord de plage, et la marque de fraîcheur.

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Site : Pinterest. Betty Grable, 1935.

La rayure a encore de longues heures devant elles, remise au goût du jour par Picasso et son éternel pull. Pour clore cet article, je vous laisse avec cette anecdote entre le père de Pastoureau et l’artiste :

Quelques peintres sont même allés plus loin et ont fait de la rayure leur vêtement ou leur déguisement de prédilection. Tel fut le cas de Picasso, un « drôle de zèbre » s’il en fut, qui ne manquait jamais une occasion de s’exhiber en habits rayés, en haut comme en bas, et de proclamer bien fort que pour faire de la bonne peinture il fallait « se zébrer le cul ». (pages 131-133).

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Site : Ipicasso.ru. Pablo Picasso, 1904.

 

 

Michel Pastoureau, L’Étoffe du Diable, une histoire des rayures et des tissus rayés, Paris, Seuil, 1991.

 

 

 

Imaginaire d’une plante : la Belladone.

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Source : Pinterest. Illustration ancienne de la plante en question.

Je reviens aujourd’hui avec l’imaginaire d’une nouvelle plante :  la belladone ! Le premier article sur la mandragore a été un succès et je prépare des articles réguliers sur quelques plantes mythiques de la sorte. Plongeons quelques minutes dans les vapeurs toxiques de cette dame-là…

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Over-Blog : Mystères Verts. Planche botanique de la plante, de la famille de la tomate. Évident, non ?

Une Belle Dame sans merci ?

Belle-dame : ce surnom pourrait laisser à présager une plante vraiment bénéfique selon la théorie scientifique des signatures. En fait, elle est aussi appelée « Herbe au diable » et « Bouton noir ». En effet, son odeur fétide et la couleur de ses baies indiquent sa très haute toxicité. Dix à vingt de ces « petites cerises noires » suffisent pour tuer un homme et beaucoup en meurent chaque année, faute de l’avoir prise pour une autre plante. Belle-dame de la taille parfois d’un homme en nature, elle pousse en Europe, en Asie, mais aussi dans la partie nord de l’Afrique. Elle fait partie de la large famille des solanacées, que j’avais déjà présentée dans mon article sur la mandragore. Si l’on peut réduire les solanacées à des toxiques mortelles essentielles comme la jusquiame noire ou la mandragore, en réalité cette famille inclut aussi… nos bonnes vieilles pommes de terre, nos tomates et nos piments ! Les graines sont similaires, mais toxiques (surtout la jusquiame). Elle est devenue rare dans la nature, et c’est bien pour cela qu’elle est une espèce protégée en Basse-Normandie. C’est une plante de soleil, une « vivace » dans le jargon, qui disparaît de la surface en hiver. Il est important de marquer son emplacement si l’on veut l’avoir dans son jardin le printemps suivant ! Cette plante a une longue histoire derrière elle, sur le fil entre la vie et la mort.

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Source : Medicinal Plants and Uses. Planches photographiques de la plante.

Histoire médicale : entre dose létale et propriétés curatives.

Comme ses amies solanacées, elle possède des molécules alcaloïdes, composées d’atropine et de scopolamine. Ce sont ces alcaloïdes qui sont responsables des hallucinations et manifestations corporelles, parfois graves, suite à l’ingestion de la plante. Sensation de voler, sudation, léthargie, excitation ; les sensations varient et peuvent conduire la personne à la mort. La belladone est appréciée médicalement pour ses vertus sédatives (à la limite, donc, de la mort ou la léthargie) quand elle est impeccablement dosée, tout comme ses vertus narcotiques et anti-douleur. Elle reste d’une toxicité avérée au contact et à l’ingestion : voilà donc tout l’art médical quand il s’agit de transformer un toxique en remède. Au XVIIIe, on propose de lui donner un nom latin plus précis : Atropa Belladona. Cela vous rappelle sans doute les histoires des Parques antiques : en effet, Atropos est la troisième des Parques, la « redoutable », la « cruelle ». C’est elle qui coupe le fil de la vie des hommes, et de même agit la belladone. Jolie manière d’allier la mythologie et la science naturelle.

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Numérisation d’un manuscrit datant probablement du XVIe.

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Les Moires, Robinet Testard, XVe, Bnf.

Folklore de la belladone : l’herbe des femmes et de la mort.

Son nom provient sûrement de l’usage qu’en faisaient les dames italiennes il y a quelques siècles. L’un des critères de beauté a pu concerner les yeux brillants : quoi de mieux qu’une plante aux vertus mydriatiques pour se l’appliquer en collyre ? Les pupilles, une fois dilatées, donnaient en effet un aspect très brillant et profond à l’œil. Cette plante est aussi connectée, par le lien ténu qu’elle entretient avec la mort, aux dieux Pluton et Saturne. Le folklore veut qu’elle ait été utilisée dans tout ce qui concernait la mort et les pratiques funéraires : les prêtres.ses romain.e.s de Bellone prenaient de son infusion pour rendre son culte à la déesse de la guerre. Dans les cultes magiques plus individuels, on a pu remarquer sa présence : elle entretient un rapport particulier à d’autres mondes (la mort, le voyage).

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Rembrandt, Bellona, 1633, États-Unis, New-York (NY), The Metropolitan Museum of Art.

Belladone et sorcellerie.

J’en viens donc à son usage dans la sorcellerie. Il va sans dire qu’elle est une solanacée et que cette variété de plantes possède un lien unique avec la sorcière. Elles sont ses aides, ses compagnes. En effet, on associe la belladone à Hécate (déesse de la mort :  le lien n’est plus à faire !) et Circé (la mère des sorcières dans l’imaginaire collectif). Plus encore, la belladone tout comme la jusquiame, la mandragore et le datura forment un ensemble de plantes utilisé dans le fameux onguent des sorcières. Je vous renvoie à mon article sur la mandragore ! En 1902, deux chercheurs allemands retrouvent un document vieux du XVIIe : celui-ci proposait une recette de l’onguent. Les deux érudits, sous assistance, suivent alors la recette et se proposent à l’expérience. Après vingt-quatre heures de sommeil et de délire, les deux scientifiques relatent leur expérience : après avoir respiré les vapeurs de jusquiame et appliqué l’onguent, ils se sont respectivement sentis partir, voler, développer une sensation d’excitation, d’euphorie. Ils comprenaient alors totalement l’effet de « vol sur un balai » que cela avait pu procurer aux femmes-sorcières. Amie ou pas, cette plante peut vous intéresser. Si vous tenez à l’avoir dans votre jardin de toxiques l’année prochaine, sachez que le semis se fait au printemps ou en septembre. Attention ! Les graines sont aussi toxiques, donc un peu de prudence s’impose avant de pouvoir profiter de la beauté de ces baies noires…

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Goya, Linda Maestra ! [série de Los Caprichos], 1799, pas exposé.


Bibliographie :

Bilimoff Michèle, Enquête sur les plantes magiques, Rennes, Éditions Ouest France, 2003.

Brosse Jacques, La Magie des plantes, Paris, Albin Michel, 2005 [1979].

Cunningham Scott, Encyclopédie des plantes magiques, 1985.

Debuigne Gérard ; Couplan, François, Le Petit Larousse des plantes qui guérissent : 500 plantes et leurs remèdes, Paris, Larousse, 2016, [2013].

Kynes Sandra, La Magie des plantes, Rayol Canadel, Editions Danaé, 2017.

Laïs Erika, Grimoire des plantes de sorcière, Paris, Rustica, 2016, [2013].

Laïs Erika, Petit grimoire de sorcière : potions et plantes magiques, Paris, Rustica, 2017.

 

Pascal Moguérou, illustrateur de féerie.

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Mais qui est donc ce Pascal Moguérou ? Pour le découvrir, je vous invite à pénétrer dans l’univers féerique de cet illustrateur breton dont j’adore le travail. C’est à Morlaix en Bretagne que naquit Moguérou en 1961. Depuis toujours, la nature environnante était une source d’évasion pour l’artiste qui, après divers métiers comme pêcheur de truites ou chasseur de champignons, se lança, alors âgé d’une trentaine d’années, dans la carrière d’illustrateur…

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Pascal Moguérou, par Sebastien Farrauto.

C’est à l’âge de treize ans qu’arriva le premier choc graphique de Pascal Moguérou, lorsqu’il aperçut, dans la vitrine d’une librairie, un livre retraçant la vie et l’œuvre d’un illustrateur américain, un certain Frank Frazetta (1928-2010). Cet artiste eut un rôle très influent dans le milieu de la science fiction et de la fantasy.

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Illustration de Frank Frazetta.

Moguérou publia son premier livre, Légendes et Contes de Bretagne, édité par Coop Breizh en 1994, une maison d’édition bretonne. Le dessinateur y illustre plusieurs légendes du folklore breton (relatées par Jakez Gaucher) comme la grotte des Korrigans, la charrette de l’Ankou, ou ma préférée : la légende de la ville d’Is.

La légende la cité d’Is

Il s’agit de l’histoire de la belle princesse Dahut qui causa la perte de la ville d’Is, construite dans la baie de Douarnenez…

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Dahut était une grande magicienne qui participait avec les bourgeois de la cité aux débauches les plus folles. Un jour, un étranger se mêla à la fête et en profita pour séduire la princesse. Au cours de la soirée, il lui demanda de subtiliser les clés de la cité, attachées autour du cou de son père, le roi Gradlon. Dahut finit par obtempérer et par remettre les clés à l’étranger qui, tout à coup, prit la forme d’un démon et ouvrit les vannes des écluses, submergeant alors la ville et ses habitants. Gradlon tenta de s’enfuir sur son cheval Morvarc’h et de sauver sa fille, mais le moine Gwennolé hurla au roi de la jeter dans la mer, à cause de sa trahison. Cependant, Dahut, fille de la fée Malgwen, n’est pas morte ce jour-là :

Certains marins peuvent l’apercevoir peignant ses longs cheveux d’or sur un rocher, au soleil de midi, quelque part dans l’océan… D’autres affirment entendre parfois des cloches dont le tintement semble provenir des profondeurs : ce doit être l’église de la ville d’Is qui appelle à prier pour les âmes des pauvres habitants de la cité disparue… [1]

Petite parenthèse, cette scène de la noyade de la princesse Dahut fut d’ailleurs illustrée par le peintre Evariste-Vital Luminais, La Fuite du roi Gradlon, vers 1884.

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Evariste-Vital Luminais (1822-1896), La Fuite du Roi Gradlon, vers 1884, huile sur toile, 2 x 3.11 m, dépôt de l’Etat de 1896, transfert de propriété de l’Etat à la Ville de Quimper en 2013, Musée des beaux-arts de Quimper.

Pascal Moguérou publia par la suite une dizaine d’ouvrages illustrés (L’heure des fées, Sombres féeries, Le grand livre des Korrigans, Le Fabuleux Abéféedaire farfelu, etc.), des livres qui tournent toujours autour des légendes bretonnes, où korrigans, fées et autres créatures cohabitent au sein d’une nature verdoyante, dans des situations toujours teintées d’humour et de poésie. Revenons ensemble sur quelques créatures du folklore breton…

Les Korrigans

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En Bretagne, le mot «Korrigan» désigne beaucoup de créatures, de le plus gentille à la plus malfaisante : le Korril vit dans les landes désolées, le Kornikaned au fond des vastes forêts, le Teuz vit dans la maison des hommes, le Tud-Gommon au bord des grèves… Toutes ces espèces de lutins sont des Korrigans, et il en existe tellement d’autres encore [2].

Généralement, ils élisent domicile dans des dolmens. Les Korrigans possèdent d’immenses richesses, certains racontent même qu’ils ont des talents d’alchimiste et réussissent à fabriquer de l’or. Ils se plaisent à tourmenter les humains en leur jouant des tours. Pourtant, ils peuvent parfois se montrer généreux envers certains humains en leur offrant de l’or. Peu actifs en hiver, on raconte qu’à l’arrivée des beaux jours, ils sortent de leurs cavernes souterraines et appellent les mortels à danser autour du feu la nuit tombée… Mais si l’on rejoint le cercle des korrigans, on risque de se retrouver piégé à tout jamais !

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Les Mari Morgans 

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Les Bretons parlent beaucoup des sirènes, mais il existe d’autres créatures marines telles que les Mari Morgans. À la différences des sirènes, elles ressemblent aux humains et ne possèdent pas un corps pisciforme. Les Mari Morgans, véritables sorcières de la mer, ensorcellent les pêcheurs sur les grèves au moyen d’artifices magiques, faisant des pauvres pêcheurs leurs serviteurs jusqu’à la mort…

La charrette de l’Ankou

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L’Ankou représente la personnification de la Mort en Bretagne. Lorsqu’on entend l’envoyé de la Mort (oberour ar maro en breton) traînant sa charrette tirée par deux chevaux, cela signifie que quelqu’un mourra sûrement dans le voisinage. L’Ankou se charge d’emmener les morts pour les conduire dans l’Autre Monde. Sorte de grand squelette coiffé d’un large chapeau de feutre, il porte une faux à la main dont la lame est montée à l’envers, vers l’extérieur. C’est en la lançant en avant qu’il coupe la vie. Mais il n’est pas fondamentalement mauvais, il lui arrive même d’aider les vivants en les prévenant de leur mort, afin qu’ils puissent mettre leurs affaires en ordre avant de partir.

Les fées 

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Il est vrai que cette terre de Bretagne fourmille de «Bugale an noz» (les enfants de la nuit), mais il faut être très discret et ne pas faire le moindre bruit si l’on veut espérer surprendre l’un d’eux par surprise. J’ai ressenti des choses, alors qu’en bon chasseur de champignons je passe des heures perdu au fond des bois en automne, comme des «présences» autour de moi, ou un véritable bien-être qui vous environne tout à coup ! J’ai souvent la visite de grandes libellules ou de souris dans mon atelier, on dit que ce sont les destriers des fées. Alors qui sait ?! … [3]

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Les fées habitent sous des protubérances rocheuses ou dans les profondeurs des bois, souvent près des cours d’eau, comme la mare aux fées de la forêt d’Huelgoat, ou la fontaine de Barenton dans la forêt de Brocéliande. Le respect porté aux fontaines, qui ne doivent jamais être souillées, est propre à la Bretagne. Les paysans bretons prennent toujours garde à ne pas abîmer les lieux supposés être habités par les fées tels que les ronds de fées, les chemins de fées ou encore les terrains où poussent une plante des fées, l’aubépine. Heureux sont ceux qui en de rares occasions peuvent les apercevoir le temps d’un instant.

Tel le « porte-parole » de ces créatures de légende, c’est en Bretagne que l’illustrateur continue son travail de passionné, en espérant les apercevoir au détour d’un sentier… Alors faites de même, et ouvrez l’œil !

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Notes:

[1] GAUCHER Jakez, MOGUEROU Pascal (ill.),  Légendes et Contes de Bretagne, Spézet, Coop Breizh, 1994, p. 21-22.

[2] https://5respublika.com/fr/culture/pascal-moguerou-qui-dessine-les-fees.html

[3] Ibid.

 

Bibliographie:

DENIEUL Patrick, JEZEQUEL Patrick, MOGUEROU Pascal (ill.), Les Mari Morgans et autres légendes de la mer, Rennes, Avis de Tempête, 1999.

GAUCHER Jakez, MOGUEROU Pascal (ill.),  Légendes et Contes de Bretagne, Spézet, Coop Breizh, 1994, p. 21-22.

JEZEQUEL Patrick, MOGUEROU Pascal (ill.), Les Korrigans et autres « Bugale an Noz », Morlaix, Avis de Tempête, 1996.

MOGUEROU Pascal, Le Fabuleux Abéféédaire farfelu, Editions du Lombard, Bruxelles, 2012.

MOGUEROU Pascal, Merveilles et Légendes de Korrigans,  Au Bord des Continents, 2014.

Webographie:

https://5respublika.com/fr/culture/pascal-moguerou-qui-dessine-les-fees.html

https://www.pascal-moguerou.com