Imaginaire d’une plante : la Belladone.

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Source : Pinterest. Illustration ancienne de la plante en question.

Je reviens aujourd’hui avec l’imaginaire d’une nouvelle plante :  la belladone ! Le premier article sur la mandragore a été un succès et je prépare des articles réguliers sur quelques plantes mythiques de la sorte. Plongeons quelques minutes dans les vapeurs toxiques de cette dame-là…

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Over-Blog : Mystères Verts. Planche botanique de la plante, de la famille de la tomate. Évident, non ?

Une Belle Dame sans merci ?

Belle-dame : ce surnom pourrait laisser à présager une plante vraiment bénéfique selon la théorie scientifique des signatures. En fait, elle est aussi appelée « Herbe au diable » et « Bouton noir ». En effet, son odeur fétide et la couleur de ses baies indiquent sa très haute toxicité. Dix à vingt de ces « petites cerises noires » suffisent pour tuer un homme et beaucoup en meurent chaque année, faute de l’avoir prise pour une autre plante. Belle-dame de la taille parfois d’un homme en nature, elle pousse en Europe, en Asie, mais aussi dans la partie nord de l’Afrique. Elle fait partie de la large famille des solanacées, que j’avais déjà présentée dans mon article sur la mandragore. Si l’on peut réduire les solanacées à des toxiques mortelles essentielles comme la jusquiame noire ou la mandragore, en réalité cette famille inclut aussi… nos bonnes vieilles pommes de terre, nos tomates et nos piments ! Les graines sont similaires, mais toxiques (surtout la jusquiame). Elle est devenue rare dans la nature, et c’est bien pour cela qu’elle est une espèce protégée en Basse-Normandie. C’est une plante de soleil, une « vivace » dans le jargon, qui disparaît de la surface en hiver. Il est important de marquer son emplacement si l’on veut l’avoir dans son jardin le printemps suivant ! Cette plante a une longue histoire derrière elle, sur le fil entre la vie et la mort.

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Source : Medicinal Plants and Uses. Planches photographiques de la plante.

Histoire médicale : entre dose létale et propriétés curatives.

Comme ses amies solanacées, elle possède des molécules alcaloïdes, composées d’atropine et de scopolamine. Ce sont ces alcaloïdes qui sont responsables des hallucinations et manifestations corporelles, parfois graves, suite à l’ingestion de la plante. Sensation de voler, sudation, léthargie, excitation ; les sensations varient et peuvent conduire la personne à la mort. La belladone est appréciée médicalement pour ses vertus sédatives (à la limite, donc, de la mort ou la léthargie) quand elle est impeccablement dosée, tout comme ses vertus narcotiques et anti-douleur. Elle reste d’une toxicité avérée au contact et à l’ingestion : voilà donc tout l’art médical quand il s’agit de transformer un toxique en remède. Au XVIIIe, on propose de lui donner un nom latin plus précis : Atropa Belladona. Cela vous rappelle sans doute les histoires des Parques antiques : en effet, Atropos est la troisième des Parques, la « redoutable », la « cruelle ». C’est elle qui coupe le fil de la vie des hommes, et de même agit la belladone. Jolie manière d’allier la mythologie et la science naturelle.

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Numérisation d’un manuscrit datant probablement du XVIe.
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Les Moires, Robinet Testard, XVe, Bnf.

Folklore de la belladone : l’herbe des femmes et de la mort.

Son nom provient sûrement de l’usage qu’en faisaient les dames italiennes il y a quelques siècles. L’un des critères de beauté a pu concerner les yeux brillants : quoi de mieux qu’une plante aux vertus mydriatiques pour se l’appliquer en collyre ? Les pupilles, une fois dilatées, donnaient en effet un aspect très brillant et profond à l’œil. Cette plante est aussi connectée, par le lien ténu qu’elle entretient avec la mort, aux dieux Pluton et Saturne. Le folklore veut qu’elle ait été utilisée dans tout ce qui concernait la mort et les pratiques funéraires : les prêtres.ses romain.e.s de Bellone prenaient de son infusion pour rendre son culte à la déesse de la guerre. Dans les cultes magiques plus individuels, on a pu remarquer sa présence : elle entretient un rapport particulier à d’autres mondes (la mort, le voyage).

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Rembrandt, Bellona, 1633, États-Unis, New-York (NY), The Metropolitan Museum of Art.

Belladone et sorcellerie.

J’en viens donc à son usage dans la sorcellerie. Il va sans dire qu’elle est une solanacée et que cette variété de plantes possède un lien unique avec la sorcière. Elles sont ses aides, ses compagnes. En effet, on associe la belladone à Hécate (déesse de la mort :  le lien n’est plus à faire !) et Circé (la mère des sorcières dans l’imaginaire collectif). Plus encore, la belladone tout comme la jusquiame, la mandragore et le datura forment un ensemble de plantes utilisé dans le fameux onguent des sorcières. Je vous renvoie à mon article sur la mandragore ! En 1902, deux chercheurs allemands retrouvent un document vieux du XVIIe : celui-ci proposait une recette de l’onguent. Les deux érudits, sous assistance, suivent alors la recette et se proposent à l’expérience. Après vingt-quatre heures de sommeil et de délire, les deux scientifiques relatent leur expérience : après avoir respiré les vapeurs de jusquiame et appliqué l’onguent, ils se sont respectivement sentis partir, voler, développer une sensation d’excitation, d’euphorie. Ils comprenaient alors totalement l’effet de « vol sur un balai » que cela avait pu procurer aux femmes-sorcières. Amie ou pas, cette plante peut vous intéresser. Si vous tenez à l’avoir dans votre jardin de toxiques l’année prochaine, sachez que le semis se fait au printemps ou en septembre. Attention ! Les graines sont aussi toxiques, donc un peu de prudence s’impose avant de pouvoir profiter de la beauté de ces baies noires…

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Goya, Linda Maestra ! [série de Los Caprichos], 1799, pas exposé.


Bibliographie :

Bilimoff Michèle, Enquête sur les plantes magiques, Rennes, Éditions Ouest France, 2003.

Brosse Jacques, La Magie des plantes, Paris, Albin Michel, 2005 [1979].

Cunningham Scott, Encyclopédie des plantes magiques, 1985.

Debuigne Gérard ; Couplan, François, Le Petit Larousse des plantes qui guérissent : 500 plantes et leurs remèdes, Paris, Larousse, 2016, [2013].

Kynes Sandra, La Magie des plantes, Rayol Canadel, Editions Danaé, 2017.

Laïs Erika, Grimoire des plantes de sorcière, Paris, Rustica, 2016, [2013].

Laïs Erika, Petit grimoire de sorcière : potions et plantes magiques, Paris, Rustica, 2017.

 

Pascal Moguérou, illustrateur de féerie.

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Mais qui est donc ce Pascal Moguérou ? Pour le découvrir, je vous invite à pénétrer dans l’univers féerique de cet illustrateur breton dont j’adore le travail. C’est à Morlaix en Bretagne que naquit Moguérou en 1961. Depuis toujours, la nature environnante était une source d’évasion pour l’artiste qui, après divers métiers comme pêcheur de truites ou chasseur de champignons, se lança, alors âgé d’une trentaine d’années, dans la carrière d’illustrateur…

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Pascal Moguérou, par Sebastien Farrauto.

C’est à l’âge de treize ans qu’arriva le premier choc graphique de Pascal Moguérou, lorsqu’il aperçut, dans la vitrine d’une librairie, un livre retraçant la vie et l’œuvre d’un illustrateur américain, un certain Frank Frazetta (1928-2010). Cet artiste eut un rôle très influent dans le milieu de la science fiction et de la fantasy.

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Illustration de Frank Frazetta.

Moguérou publia son premier livre, Légendes et Contes de Bretagne, édité par Coop Breizh en 1994, une maison d’édition bretonne. Le dessinateur y illustre plusieurs légendes du folklore breton (relatées par Jakez Gaucher) comme la grotte des Korrigans, la charrette de l’Ankou, ou ma préférée : la légende de la ville d’Is.

La légende la cité d’Is

Il s’agit de l’histoire de la belle princesse Dahut qui causa la perte de la ville d’Is, construite dans la baie de Douarnenez…

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Dahut était une grande magicienne qui participait avec les bourgeois de la cité aux débauches les plus folles. Un jour, un étranger se mêla à la fête et en profita pour séduire la princesse. Au cours de la soirée, il lui demanda de subtiliser les clés de la cité, attachées autour du cou de son père, le roi Gradlon. Dahut finit par obtempérer et par remettre les clés à l’étranger qui, tout à coup, prit la forme d’un démon et ouvrit les vannes des écluses, submergeant alors la ville et ses habitants. Gradlon tenta de s’enfuir sur son cheval Morvarc’h et de sauver sa fille, mais le moine Gwennolé hurla au roi de la jeter dans la mer, à cause de sa trahison. Cependant, Dahut, fille de la fée Malgwen, n’est pas morte ce jour-là :

Certains marins peuvent l’apercevoir peignant ses longs cheveux d’or sur un rocher, au soleil de midi, quelque part dans l’océan… D’autres affirment entendre parfois des cloches dont le tintement semble provenir des profondeurs : ce doit être l’église de la ville d’Is qui appelle à prier pour les âmes des pauvres habitants de la cité disparue… [1]

Petite parenthèse, cette scène de la noyade de la princesse Dahut fut d’ailleurs illustrée par le peintre Evariste-Vital Luminais, La Fuite du roi Gradlon, vers 1884.

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Evariste-Vital Luminais (1822-1896), La Fuite du Roi Gradlon, vers 1884, huile sur toile, 2 x 3.11 m, dépôt de l’Etat de 1896, transfert de propriété de l’Etat à la Ville de Quimper en 2013, Musée des beaux-arts de Quimper.

Pascal Moguérou publia par la suite une dizaine d’ouvrages illustrés (L’heure des fées, Sombres féeries, Le grand livre des Korrigans, Le Fabuleux Abéféedaire farfelu, etc.), des livres qui tournent toujours autour des légendes bretonnes, où korrigans, fées et autres créatures cohabitent au sein d’une nature verdoyante, dans des situations toujours teintées d’humour et de poésie. Revenons ensemble sur quelques créatures du folklore breton…

Les Korrigans

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En Bretagne, le mot «Korrigan» désigne beaucoup de créatures, de le plus gentille à la plus malfaisante : le Korril vit dans les landes désolées, le Kornikaned au fond des vastes forêts, le Teuz vit dans la maison des hommes, le Tud-Gommon au bord des grèves… Toutes ces espèces de lutins sont des Korrigans, et il en existe tellement d’autres encore [2].

Généralement, ils élisent domicile dans des dolmens. Les Korrigans possèdent d’immenses richesses, certains racontent même qu’ils ont des talents d’alchimiste et réussissent à fabriquer de l’or. Ils se plaisent à tourmenter les humains en leur jouant des tours. Pourtant, ils peuvent parfois se montrer généreux envers certains humains en leur offrant de l’or. Peu actifs en hiver, on raconte qu’à l’arrivée des beaux jours, ils sortent de leurs cavernes souterraines et appellent les mortels à danser autour du feu la nuit tombée… Mais si l’on rejoint le cercle des korrigans, on risque de se retrouver piégé à tout jamais !

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Les Mari Morgans 

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Les Bretons parlent beaucoup des sirènes, mais il existe d’autres créatures marines telles que les Mari Morgans. À la différences des sirènes, elles ressemblent aux humains et ne possèdent pas un corps pisciforme. Les Mari Morgans, véritables sorcières de la mer, ensorcellent les pêcheurs sur les grèves au moyen d’artifices magiques, faisant des pauvres pêcheurs leurs serviteurs jusqu’à la mort…

La charrette de l’Ankou

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L’Ankou représente la personnification de la Mort en Bretagne. Lorsqu’on entend l’envoyé de la Mort (oberour ar maro en breton) traînant sa charrette tirée par deux chevaux, cela signifie que quelqu’un mourra sûrement dans le voisinage. L’Ankou se charge d’emmener les morts pour les conduire dans l’Autre Monde. Sorte de grand squelette coiffé d’un large chapeau de feutre, il porte une faux à la main dont la lame est montée à l’envers, vers l’extérieur. C’est en la lançant en avant qu’il coupe la vie. Mais il n’est pas fondamentalement mauvais, il lui arrive même d’aider les vivants en les prévenant de leur mort, afin qu’ils puissent mettre leurs affaires en ordre avant de partir.

Les fées 

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Il est vrai que cette terre de Bretagne fourmille de «Bugale an noz» (les enfants de la nuit), mais il faut être très discret et ne pas faire le moindre bruit si l’on veut espérer surprendre l’un d’eux par surprise. J’ai ressenti des choses, alors qu’en bon chasseur de champignons je passe des heures perdu au fond des bois en automne, comme des «présences» autour de moi, ou un véritable bien-être qui vous environne tout à coup ! J’ai souvent la visite de grandes libellules ou de souris dans mon atelier, on dit que ce sont les destriers des fées. Alors qui sait ?! … [3]

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Les fées habitent sous des protubérances rocheuses ou dans les profondeurs des bois, souvent près des cours d’eau, comme la mare aux fées de la forêt d’Huelgoat, ou la fontaine de Barenton dans la forêt de Brocéliande. Le respect porté aux fontaines, qui ne doivent jamais être souillées, est propre à la Bretagne. Les paysans bretons prennent toujours garde à ne pas abîmer les lieux supposés être habités par les fées tels que les ronds de fées, les chemins de fées ou encore les terrains où poussent une plante des fées, l’aubépine. Heureux sont ceux qui en de rares occasions peuvent les apercevoir le temps d’un instant.

Tel le « porte-parole » de ces créatures de légende, c’est en Bretagne que l’illustrateur continue son travail de passionné, en espérant les apercevoir au détour d’un sentier… Alors faites de même, et ouvrez l’œil !

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Notes:

[1] GAUCHER Jakez, MOGUEROU Pascal (ill.),  Légendes et Contes de Bretagne, Spézet, Coop Breizh, 1994, p. 21-22.

[2] https://5respublika.com/fr/culture/pascal-moguerou-qui-dessine-les-fees.html

[3] Ibid.

 

Bibliographie:

DENIEUL Patrick, JEZEQUEL Patrick, MOGUEROU Pascal (ill.), Les Mari Morgans et autres légendes de la mer, Rennes, Avis de Tempête, 1999.

GAUCHER Jakez, MOGUEROU Pascal (ill.),  Légendes et Contes de Bretagne, Spézet, Coop Breizh, 1994, p. 21-22.

JEZEQUEL Patrick, MOGUEROU Pascal (ill.), Les Korrigans et autres « Bugale an Noz », Morlaix, Avis de Tempête, 1996.

MOGUEROU Pascal, Le Fabuleux Abéféédaire farfelu, Editions du Lombard, Bruxelles, 2012.

MOGUEROU Pascal, Merveilles et Légendes de Korrigans,  Au Bord des Continents, 2014.

Webographie:

https://5respublika.com/fr/culture/pascal-moguerou-qui-dessine-les-fees.html

https://www.pascal-moguerou.com

 

Histoire de la formule magique.

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Site : Net Net Hunter

Usage immémorial de la formule magique comme marque de pouvoir.

Voir un Voldemort proférer un « Avada Kedavra » peut sembler être le fruit de la grande inventivité de son auteure, mais au même titre que d’autres formules issues de notre culture, il apparaît qu’elle exhume un riche substrat historique. En effet, l’usage de la parole dans un but spirituel, ou magique, a toujours existé, et certaines formules immémoriales subsistent, abracadabra n’en étant que l’exemple le plus connu. Historiquement, l’usage des « formules » a pu être inclus dans des tentatives de classification des diverses magies. Le classement de Paracelse semble judicieux car la troisième des six magies définies concerne l’usage des formules[1] :

« La troisième [magie] enseigne la façon de former et de prononcer des paroles ou des caractères, c’est-à-dire des signes gravés, écrits ou dessinés[2], possédant un pouvoir qui permet d’effectuer avec des mots ce que le médecin accomplit avec des remèdes. C’est la magia caracterialis. »

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John William Waterhouse, The Circle, 1886.

Ne pas oublier que le Verbe était au commencement…

Cette définition peut nous aider à saisir dans un premier temps le poids du mot, et sa prétention à équivaloir la médecine. Évidemment, cette définition ne peut suffire, car elle occulte l’usage plus sombre de certaines formules, ou simplement, l’usage qu’en fait la religion, qui n’a pas vocation de soigner, mais de dresser un lien entre la Terre et le Ciel. On pourrait compléter d’ailleurs cette définition en rappelant l’importance du Verbe créateur dans la société occidentale judéo-chrétienne. Claude Lecouteux le résume parfaitement dans l’introduction de son ouvrage Charmes, conjurations[3] :

« Au commencement était le Verbe, et le Verbe était tout puissant, telle est la leçon des Anciens. (…) Ainsi sont nés les charmes, les conjurations et les bénédictions qui témoignent, à leur façon, de la croyance en la magie de la parole. Parler devient un acte lourd de sens, magique, surtout si l’on réussit à connaître et nommer l’être que l’on invoque, conjure, adjure ou exorcise et expulse. Nommer, c’est maîtriser, lever un coin du voile du mystère, obliger la créature ou la force citée à se plier à notre volonté car numen est nomen. »

Ce passage insiste davantage sur le poids du mot dans une culture imprégnée de religion judéo-chrétienne, et amène un nouvel axe dans le champ des formules. La formule magique fut beaucoup étudiée par Claude Lecouteux et nous ne saurions prétendre à refaire son travail. Il conviendra simplement de compléter cette esquisse de définition par un élément plus général, à savoir la performativité du langage. Pour résumer ce qu’en dit Austin[4], nous pourrions dire que cette parole sert à tout sauf à informer[5]. Austin établit la nature d’un acte performatif selon ces trois conditions : il ne décrit ni ne rapporte rien, n’est ni vrai ni faux, et dire la phrase équivaut à agir. Jeanne Favret-Saada[6] le rejoint dans ses études sur la sorcellerie en ce point :

« la sorcellerie, c’est de la parole, mais une parole qui est pouvoir et non savoir ou information. Parler en sorcellerie, ce n’est jamais pour informer. »

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Site : Old World Witchcraft. Peut-on considérer la formule seulement à l’oral ?

Difficile classement de la formule magique.

En somme, nous aurons vu qu’il est délicat préliminairement de définir la formule magique sans en exclure des aspects, mais dans tous les cas, elle révèle un usage particulier de la parole, au-delà d’un sens simple, ou strict. Les termes posent parfois problème et les limites sont troubles lorsqu’il s’agit de les tracer : sortilège ? malédiction ? bénédiction ? Claude Lecouteux dans son ouvrage Charmes, conjurations… propose une définition relativement complète de l’incantation :

« paroles magiques, souvent inintelligibles, de malédiction ou de bénédiction, provoquant l’enchantement ou l’intervention de puissances surnaturelles. (…) On incante aussi bien sur des objets que sur des personnes, et l’incantation peut être murmurée ou chantée. [7]»

Les usages sont bien divers et une définition claire serait bien en peine de réconcilier tous les domaines que la formule occupe. Dans tous les cas, elle figure comme usage particulier de la parole, réservé peut-être à quelques personnes. Ainsi, la formule magique est-elle l’art de savoir « bien » parler ?

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Site : Giphy. Image humoristique peut-être mais qui rappelle le pouvoir et l’ascendance contenus dans la pratique de la formule magique.

Des formules magiques entre religion et folklore.

Une première définition de la formule magique aura été judicieusement reliée à l’usage de passages de la Bible. En effet, dans l’oraison biblique en elle-même, nous retrouverons un poids singulier du mot, puisqu’il est sacré, et proféré par des personnes précises. Cependant, il arrive que les usages se recoupent et que l’on cherche à utiliser des fragments bibliques pour des applications particulières[10]. L’usage normal de ces fragments – la prière, la récitation surtout – est détourné au profit d’un autre usage, plus proche de la vie quotidienne. De ce fait, au sein de l’Église même parfois, des fragments de la Bible sont utilisés à des fins que l’on pourrait qualifier de magiques. L’article « Incantation » à la page 244 du Dictionnaire historique de la magie[11] le résume parfaitement, puisqu’il reconnaît le caractère opératoire de la magie, indistinctement de l’Église. Saint Augustin a pu la condamner, mais bien souvent, les moines, par exemple, gravaient des tablettes avec des formules. Les patenôtres, les abréviations sacrées[12], les exorcismes sont autant d’espaces de développement de cet usage de « formules ».  Par exemple, pour alléger les douleurs de la parturiente, depuis le XIIIe siècle, l’on a pu citer le psaume 136.7, et il peut être évidemment vu comme une formule[13], puisque le prononcer seulement réduirait la douleur :

« De viro, vir, virgo de virgine. Vicit leo de tribu Juda, radix David. Maria peperit Christum, Elisabeth sterilis Johannens Baptistam. Admirate, infans, per patrem, etc. sive sis masculus an femina, ut exeas de un lua ista. Exinanite. Exinanite. »

Nous pouvons voir que le poids du mot se suffit à lui-même parce qu’il est déjà posé comme sacré, depuis sa nature même. L’usage peut être perçu comme magique, puisqu’il est détourné de sa simple application morale, spirituelle : ici, le psaume 136.7 traitant d’accouchement, est appliqué dans la réalité de la parturiente, afin d’apaiser sa douleur. Ici, la formule est un espace où « bien » parler est de rigueur, puisque l’on parle le langage biblique. Aucun geste, ni aucune condition particulière ne sont requis puisque le verbe y est sacré de nature. Les formules ne relèvent ici d’aucune altération dans le temps puisqu’elles sont des extraits directement tirés du texte saint. Cependant, le texte saint peut subir des altérations, au même titre que toutes les langues canoniques – latin, hébreu, grec.

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Site : Sarah Anne Lawless. « Candle Spell »

Déformation du latin de l’Église.

Si nous respectons la distinction de Claude Lecouteux[14], nous distinguons les usages purs du verbe biblique des déformations des langues canoniques, même si les deux catégories s’interpénètrent. Nous rappellerons cet extrait de Magie et Littérature[15] au sujet du latin :

« Le latin, langue de l’Église, est souvent employé, sous une forme plus ou moins altérée, pour « sacraliser » la formule, pour lui conférer une vertu mystérieuse qui procède de celle de la messe et des sacrements. »

Le latin, au même titre que l’hébreu ou le grec, ne sont plus importants en tant que langues, mais sont alors reliés à un imaginaire sacré, probablement à partir d’époques qui ne comprenaient déjà plus ces langues canoniques. Les phrases, parce qu’elles sont en latin, même déformé, dans le cadre d’une norme linguistique s’en éloignant, ont un aspect mystérieux et puissant : il justifie alors sa place dans un bon nombre de formules magiques.

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Site : The Priaulx Library. « Le secret des secrets »

Exemple d’Hocus Pocus.

C’est ainsi que l’exemple d’Hocus Pocus paraît pertinent[16]. La formule biblique Hoc est corpus meus (« ceci est mon corps ») est vite concentrée, perdant tout son sens originel. À force d’usages probablement éloignés du contexte religieux, la formule se concentre progressivement sous un seul tenant : « hocus pocus ». En danois, suédois, et norvégien, l’expression se lexicalise et se fige en sa forme concentrée, devenant alors curieusement synonyme encore aujourd’hui de « tour de passe-passe ». L’histoire de cette formule est singulière, mais beaucoup d’autres phrases bibliques ont subi le même sort, et le sens à l’arrivée est parfois inexplicable. Ici, la question n’est pas tant de savoir « bien » parler que de travailler l’autonomie et la réappropriation vis-à-vis des langues canoniques, nécessairement moins proches du peuple au fil des siècles.  Il est curieux aujourd’hui d’observer une conservation de certaines de ces formules de « mauvais latin ». « Hocus pocus », par exemple, a pu être pendant longtemps utilisé dans divers spectacles de magie illusionniste, et concurrencer le traditionnel « Abracadabra ». Le sens de certaines expressions figées à l’arrivée parfois est bien loin du sens originel, mais il convient d’observer que ces formules sont souvent conservées davantage pour leur forme, moins pour leur sens. Le latin, sans doute plus que le grec ou l’hébreu, est alors un terrain de créativité, et il est déformé au profit de sonorités impressionnantes, incompréhensibles, au nom de l’apparence de la formule. Cette créativité amène un troisième type de formules, lui aussi pouvant recouper les deux autres : les inventions pures.

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Site : Ancient Origins.

Les « inventions pures ».

Ces « cacographies »[17] forment sans doute la catégorie la plus vaste, et la plus mémorable des formules magiques. Effectivement, dans notre imaginaire encore, la formule magique évoque des psalmodies incompréhensibles et redoutables. Cet imaginaire a une histoire, et il résulte précisément d’un usage des mots au-delà de leur signification, mais au profit de leurs sonorités. Le développement de ce point de l’étude sera majoritairement formé d’exemples curieux, car ils révèlent eux-mêmes ce que sont ces « cacographies ». Il s’agit de créations totales au service de paronomases, jeux de sonorités, loin du sémantisme des mots.

Abracadabra.

Nous pourrions citer la très célèbre « Abracadabra », formule déjà magique au deuxième siècle avant notre ère[18]. On suspecte une origine de cette formule en hébreu « Ha brakha dabra » (« la bénédiction a parlé »), mais cette formule est épineuse à étudier et beaucoup de théories restent encore en suspens. En réalité, tout comme son origine, son usage est trouble et bien polyvalent. La formule se suffit. Elle fut utilisée dans plusieurs aires géographiques du monde[19], et pour une très grande variété d’usages, jusqu’à la peste de Londres en 1665-1666. D’autres formules sont tout aussi curieuses, et disposent d’un jeu de paronomases similaire, laissant à penser qu’elles sont importantes dans leur aspect, et non leur sémantisme. Il convient de rappeler aussi que toutes les formules n’ont pas d’origine traçable, et qu’il manque des données aux chercheurs pour les dater, les localiser.

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Site : Wiktionary.

Paronomases : jeu sur des sonorités similaires et répétées.

À la page 164 du Livre des Guérisons[20], nous trouvons ce fragment contre la sciatique : « prononcez trois fois les mots suivants : sista, pista, rista, scista ». Ici, il s’agit de « bien » parler, d’avoir les mots justes pour combattre les maux physiques. Les indications sont minces sur le contexte, comme si les mots suffisaient en soi. La paronomase est l’une des caractéristiques les plus répandues parmi ces formules cacographiques, et l’on ne saurait d’ailleurs imaginer une formule qui ne rime pas. Comme le dit Claude Lecouteux à la page 26 de son ouvrage Le livre des grimoires, le mot, le son, devient le corps même de la  puissance, non plus le sémantisme. Il parle d’une « véritable magie des mots et du verbe »[21]. Le Dictionnaire des formules[22] regorge d’exemples de cacographies, et nous n’en avons sélectionné que certaines. L’allitération est aussi souvent mise en avant, comme dans cette formule, prémunissant la personne concernée de tous types de fistules, par sa grande variété d’allitérations : « festelle festela festelle festelle festelli festelli festello festella festellum »[23]. Le jeu sur les sonorités est évident, et la répétition avec variations semble être une condition pour la parole magique, presque sous le mode de la transe. La culture roumaine, par exemple, regorge de ces cacographies, car elle résulte d’une forte culture de la sorcellerie et des formules. Nous pouvons citer un exemple contre la morsure de serpent. Il convient d’écrire l’incantation suivante sur un verre, qu’on lave avec du vin et de l’eau, mélange qui sera ensuite bu par le malade : « panca pasca cacarat poca poi tocosora panca paca caca panca rata »[24]. Les paronomases sont nombreuses et donnent presque à sourire d’autant de créativité : le verbe y est vivant, cadencé, répété avec des variations presque musicales. Cependant, nous n’occultons en rien le sérieux que peuvent revêtir ces formules.

"Eye of toad, ear of bat and that horrible lumpy bit in the middle of a Pot Noodle."
Site : Cartoonstock.

Sator Arepo…

L’une des formules les plus intéressantes est sans doute le fameux carré magique rempli d’un palindrome[25] :

SATOR

AREPO

TENET

OPERA

ROTAS

Pouvant retrouver ce palindrome, dans le même temps carré magique, sur une porte de Grenoble, il apparaît intéressant d’observer son histoire. On atteste ce palindrome dès 70 avant notre ère à Pompéi, et l’on ignore ce qu’il signifie, hormis la croix centrale qu’il dessine (TENET / TENET). Cette formule a joui d’une large variété d’usages, avec une préférence pour se prémunir contre les voleurs, en l’inscrivant sur la porte du propriétaire. Cependant, elle a pu servir contre la colique, ou pour garantir un bon accouchement. Polyfonctionnalité, donc.

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Site : Château féodal et ruine médiévale.

Un art de bien parler ?

La formule magique suggère une certaine efficacité de la parole. Pour ce faire, la plupart du temps, des contraintes extérieures viennent renforcer ses effets. Il peut s’agir d’un moment, un endroit, une personne en particulier. Cependant, il ne faudrait pas exclure certaines formules polyvalentes, répandues, et adaptables par tous, pour tout. Le cadre énonciatif de cet art du « bien » parler est lui-même important. Certaines personnes seraient autorisées à prononcer ces paroles. Concernant le domaine religieux, les figures sont bien définies, et appartiennent souvent à l’ordre ecclésiastique. Le fait de prononcer la formule confère un statut spécial à la personne oratrice. Il y a un enjeu social évident : celui qui connaît les mots est redoutable, car il dispose d’une connaissance de normes, et des usages de ces paroles. Les travaux sociologiques de Jeanne-Favret Saada depuis les années 1970 portent parfaitement cet enjeu social de la personne autorisée à prononcer la formule.

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Site : Babelio.

Jeanne-Favret Saada et ses travaux sur la sorcellerie dans le Bocage.

Si Lecouteux parle volontiers d’art du « cryptage »[28], Jeanne Favret-Saada s’attarde davantage sur la posture sociale de ces personnes. Elle a longuement étudié l’importance du mot simple, du sort jeté ou de la malédiction dans son intriguant ouvrage Les mots, la mort, les sorts[29]. Elle s’immerge alors, au cours des années 1970, dans la campagne française, à la recherche de « gens de pouvoir », rien qu’avec leurs mots. Elle observe leur statut social particulier, souvent en marge, mais aussi hiérarchiquement vécu comme supérieur :

« Car c’est une parole (et seulement une parole) qui noue et dénoue le sort, et quiconque se met en position de la dire est redoutable »[30].

Toutefois, nous devrions apporter une nuance de taille : cet art de savoir « bien » parler n’est pas tant réservé à des personnes particulières qu’à un usage particulier des mots. Effectivement, que dire lorsque n’importe qui est amené à se soigner seul un blocage de sciatique à l’aide de quelques mots ? Nous aurions pu essentiellement reconnaître un usage des mots réservé à quelques-uns, mais les normes sont souvent souples, et des ouvrages communs tels que le Petit Albert ont pu défier ce monopole.

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Site : Pinterest.

Importance du cadre autour de la formule.

Le cadre spatio-temporel, et matériel, souvent, rend les mots magiques. En effet, qui n’a jamais eu dans son imaginaire l’image d’une formule entourée de rituels hasardeux ? Certaines contraintes, ou normes à respecter, pour appliquer telle formule semblent parfois irréalistes. Nous pouvons cependant repérer certaines constantes, construites autour d’images culturelles ou sociales, telles que certains jours de la semaine plus favorables que d’autres, ou bien un objet symbolique. Les quelques grimoires réels et historiquement attestés qui ont pu être retrouvés en regorgent. Nous pourrions citer ce rituel contre le mal caduc, tiré du Grand Albert, grimoire fameux et particulièrement répandu il y a quelques siècles :

« Vous ferez un anneau de pur argent, dans le chaton duquel vous enchâsserez un morceau de corne de pied d’élan. Puis vous choisirez un lundi de printemps auquel la Lune sera en aspect bénin ou en conjonction avec Jupiter ou Vénus, et à l’heure favorable de la constellation, vous graverez en dedans de l’anneau ce qui suit : « + Dabi + Habi + Haber + Habr + », puis l’ayant parfumé trois fois avec le parfum du lundi, soyez assuré qu’en le portant habituellement au doigt du milieu de la main, il garantira du mal.

Souvent, les formules seront rédigées sur un papier, porté à même la peau[33], ou bien gravées, écrites avec un des fluides du corps. Le mot est important en lui-même, et son écriture lui donne la matérialité requise. La formule magique ici résulterait d’un art de « bien » savoir écrire. Cependant, d’autres usages recommandent davantage la prononciation, comme si le mot, immatériel de nature, pouvait mieux correspondre à la magie, au même titre invisible. Les deux plans se recouperaient.

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Site : Giphy. Scène d’Harry Potter qui révèle bien cette problématique du « savoir bien parler ».

Le mot seul est vibration.

Cet usage nu du mot, vécu comme vibration magique touchant aux plans les plus subtils, est perceptible, par exemple, dans l’usage du mantra[34]. Ce sont des formules répétées pour soi, jusqu’à avoir un effet, tout à fait au même titre que n’importe quelle formule magique. L’Atharvaveda, par exemple, est un ouvrage fameux dans cette lignée, et il est présenté comme un recueil de formules magiques pour se prémunir de tel ou tel mal. Nous reprendrons la définition du mantra, à la page 451 de cet article, pour saisir le poids du mot seul :

« formules stéréotypées qui associent des mots ou des phrases à des syllabes sans aucun sens et qui, si elles sont énoncées correctement […], ont une efficacité surnaturelle »[35].

Le monde sous le prisme de nombreuses croyances indiennes ne fut-il pas d’ailleurs créé par le simple mot Om̐[36]? L’usage serait à déterminer entre l’écrit, donnant une tangibilité magique certaine à la formule, ou l’oral, aussi invisible que la magie. Il y aurait donc une « bonne » manière de dire les « bons » mots, sans doute pas selon une prosodie particulière, mais peut-être en se concentrant sur l’intention. Le mot ne serait finalement qu’un intermédiaire entre deux forces : l’intention, et le résultat.

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Site : Wikipédia.

Éléments conclusifs : imaginaire de la formule magique de nos jours.

La formule magique est assurément un art de « savoir bien parler », car elle condense un savoir transmis, un usage connu et conscient des mots, délivrés de la coquille de leur sémantisme pur. Elle joue des langues canoniques, mais montre aussi le rôle de la forme nue des mots : paronomases, rimes, sonorités spéciales, qui sont autant de manières de vivre le mot dans toute sa matérialité. La formule magique confère aussi un statut important à la personne qui la manipule, car cette personne « connaît » les mots, leur pouvoir. Celui qui détient les mots détient le pouvoir. Il y aurait en définitive un sens caché à toutes ces « cacographies », et pourquoi pas celui de l’adéquation parfaite avec leur essence. Il y a dans cette manière d’utiliser le langage un aspect performatif, car on n’utilise ces mots ni pour informer, ni pour raconter.

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Site : Breitbart. De l’usage de la formule et du sort dans des contextes très actuels.

De nos jours : des formules incompréhensibles.

Ces zones floues continuent encore d’entourer l’imaginaire de la formule magique, et l’on ne saurait que trop relier notre étude à quelques œuvres modernes. Les tomes d’Harry Potter ne se dispensent pas de reformuler du latin, et cela montre que l’imaginaire de la formule est toujours fait de latin « déformé ». Leur aspect aujourd’hui est sans doute davantage mystérieux, puisque le latin est presque rendu inexistant, donc incompréhensible. Au même titre, l’imaginaire de la rime est tout à fait prégnant, et nous ne nous froisserons pas de voir des séries comme Charmed faire prononcer à ses sorcières des formules magiques faites de rimes[37]. Certains auteurs auront plutôt fait le choix de conserver l’imaginaire de la formule en tant que verbe mystérieux, voire opaque à la compréhension. Par exemple, H. P. Lovecraft a créé de toutes pièces au début du XXe siècle une quantité importante de formules magiques, qu’il fait proférer par les personnages de ses nouvelles horrifiques. La formule prononcée, même incompréhensible, suscite alors une terreur glacée, et c’est dans ce cadre que s’insère la fameuse invocation du monstre Cthulhu : « Ph’nglui mglw’nafh Cthulhu R’lyeh wgah’nagl fhtagn ». Il est évident que toutes les formules lovecraftiennes nous sont imprononçables. Néanmoins, leur intérêt réside dans les récits, où les personnages sont conscients du poids terrible des mots et de ce qu’ils provoquent, car, en effet, la formule n’est après tout qu’une parole voulant produire un effet.

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Site : Magic Love Spells.


Notes :

[1] Classement reporté par Claude Lecouteux dans : LECOUTEUX, C., (2008). Le livre des grimoires. Paris : Imago. Page 8 (dans l’introduction).

[2] .. et prononcés !

[3] LECOUTEUX, C., (1996). Charmes, conjurations et bénédictions : Lexique et formules. Paris : Honoré Champion. Page 7, dans l’introduction.

[4] AUSTIN, J-L. (1970) Quand dire c’est faire. Paris : SEUIL.

[5] Op.cit. page 25 : « Les énonciations performatives (…) ne sont donc pas des affirmations vraies ou fausses (…), ni des non-sens, mais des énonciations visant à faire quelque-chose. »

[6] FAVRET-SAADA, J., (1977). Les mots, la mort, les sorts. Paris : Gallimard. Ici, je cite la page 26.

[7] LECOUTEUX, C., (1996). Charmes, conjurations et bénédictions : Lexique et formules. Paris : Honoré Champion. Page 71.

[8] LECOUTEUX, C., (2014). Dictionnaire des formules magiques. Paris : Imago. pp 7-8.

[9] Cahiers de l’Hermétisme, Magie et Littérature (colloque de Bordeaux, 1989), Albin Michel. À la page 150, l’auteur tente de définir différentes fonctions, pouvant distinguer les formules entre elles : guérison, protection, recherche de réussite, obtention du savoir, faire du mal.

[10] Je pense aux propos de Claude Lévi-Strauss que reporte Claude Lecouteux au sujet des limites ténues et troubles entre magie et religion : « Il n’y  a pas plus de religion sans magie, que de magie qui ne contienne au moins un grain de religion. » Claude Lévi-Strass, La pensée sauvage, Paris, PLON, 1962, p.293. In : LECOUTEUX, C., (2016). Le livre des guérisons et des protections magiques. Paris : Imago

[11] Dictionnaire historique de la magie et des sciences occultes, Le livre de poche, La pochotèque (2006). Librairie Générale Française. Page 244, article « Incantation ».

[12] L’une des plus connues est sans doute « V.R.S », à savoir Vade Retro Satanas.

[13] LECOUTEUX, C., (2014). Dictionnaire des formules magiques. Paris : Imago. Page 40.

[14] Dans LECOUTEUX, C., (2014). Dictionnaire des formules magiques. Paris : Imago. page 15, il distingue des faits de langue, et sépare la liturgie chrétienne et ses fragments bibliques des « variantes » des langues canoniques, parfois reprenant… des passages de la Bible !

[15] Cahiers de l’Hermétisme, Magie et Littérature (colloque de Bordeaux, 1989), Albin Michel. Page 152.

[16] Je me base sur l’analyse faite dans LECOUTEUX, C., (1996). Charmes, conjurations et bénédictions : Lexique et formules. Paris : Honoré Champion. Page 68.

[17] C’est un terme très judicieux de Claude Lecouteux dans : (2014). Dictionnaire des formules magiques. Paris : Imago. Page 17.

[18] Op.cit. Pages 32-34. Je me base sur cette étude en en relayant les traits principaux.

[19] En Colombie,  il existe une formule similaire : « Brac Cabrac Cabra Cadabrac Cabracam ».

[20] LECOUTEUX, C., (2016). Le livre des guérisons et des protections magiques. Paris : Imago. Page 164.

[21] LECOUTEUX, C., (2008). Le livre des grimoires. Paris : Imago. Page 26.

[22] Op.cit.

[23] Op.cit. Page 141.

[24] Op.cit. Page 252. (Manuscrit roumain BAR 4743 folio 184 v° pp 340.)

[25] Op.cit. Pages 280-285.

[26] NABERT, N., Institut catholique de Paris. Faculté des lettres, Ed. scientifique (1996). Le mal et le diable : leurs figures à la fin du Moyen âge. Article de BOUDET, J-P. « La chasse aux sorcières », p.37. Coll. Cultures & Christianisme – 4 (dir. Ledure, Y.). Paris : Beauchesne. Page 39.

[27] SERVIER, J. (1993) La magie. Paris : PUF (coll. Que sais-je ?). Page 34.

[28] LECOUTEUX, C., (2008). Le livre des grimoires. Paris : Imago. Page 25, lorsqu’il traite de l’importance du secret en magie : « seuls ceux qui savaient lire pouvaient utiliser les charmes et conjurations ». Voici bien un curieux paradoxe : les sorciers sont-ils ceux qui s’affranchissent de lecture, parfois par la force des choses quand ils sont analphabètes, ou sont-ils ceux qui savent lire et user de ces normes ?

[29] FAVRET-SAADA, J., (1977). Les mots, la mort, les sorts. Paris : Gallimard.

[30] Op. Cit. Page 26.

[31] SAINT ALBERT LE GRAND (réédité en 2013). Le Grand et le Petit Albert : le classique de la magie naturelle et cabalistique. Paris : Archipoche. Page 385.  Cet ouvrage regorge d’exemples et nous n’en avons cité qu’un seul.

[32] LECOUTEUX, C., (2014). Dictionnaire des formules magiques. Paris : Imago. Page 140.

[34] Dictionnaire historique de la magie et des sciences occultes, Le livre de poche, La pochotèque (2006). Librairie Générale Française. Pages 448-451, article « Mantras ». Je résume l’idée de l’article.

[35] Op.cit.

[36] https://fr.wikipedia.org/wiki/Om%CC%90 : la page ci-joint indique que ce terme est perçu comme le premier mantra jamais prononcé et que ce mot a des vertus dites surnaturelles. Comme le mentionne l’article : « ce son serait la somme et la substance du son de l’Univers ».

[37] La page http://charmed.wikia.com/wiki/List_of_Spells regorge d’exemples, et nous pourrions citer le suivant, pour rappeler une sorcière défunte :

Power of the witches rise,
Course unseen across the skies.
Come to us who call you near,
Come to us and settle here.
Blood to blood, I summon thee,
Blood to blood, return to me.

La Porte des rêves

Une exposition à la Propriété Caillebotte dans l’Essonne à Yerres.

Nos rêves troublants, impénétrable, et parfois si intenses possèdent un je-ne-sais-quoi de profond. À quoi bon chercher à les interpréter, comme se plaisent à le faire certaines chapelles, psychanalytiques ou autres ? Ne vaut-il pas mieux parfois se laisser aller à leur inquiétante étrangeté et se plonger dans leur envoûtement mystérieux ? Plutôt que de les expliquer, il faut communier avec eux, s’en imprégner, les comprendre. C’est ce que suggérait certainement l’épistémologue allemand Dilthey lorsqu’il affirmait : « La nature on l’explique, la vie de l’âme on la comprend ». (1)

Il nous faudrait donc savoir visiter nos rêves, entrer en eux, franchir le seuil qui nous conduit dans leur univers comme ont su le faire certains grands artistes. C’est ce à quoi nous invite une étonnante et très intéressante exposition de la Propriété Caillebotte à Yerres, justement intitulée « La Porte des Rêves. Un regard symboliste ».

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L’exposition rassemble près de 200 œuvres provenant de collections privées : des peintures ou dessins de Maurice Denis, Lucien Lévy-Dhurmer, Fernand Khnopff, Odilon Redon et autres, ainsi que des sculptures de Georges Minne, Camille Claudel, etc… Toutes ces créations datent de la dernière décennie du XIXe et des premières années du XXe, et gravitent autour du symbolisme. Même si les symbolistes n’ont pas constitué un mouvement bien marqué avec un chef de file et des textes-manifestes comme pour le romantisme, ils se retrouvent derrière des thématiques communes : une aspiration vers l’Idéal, un art suggestif à la recherche du mystère, la poursuite de « correspondances » secrètes ; celle d’une « ténébreuse et profonde unité », pour reprendre les expressions baudelairiennes entre l’univers sensible et le monde spirituel ; enfin, l’évocation de paysages oniriques, d’états d’âme et de réalités cachées.

L’exposition s’organise autour de plusieurs salles aux intitulés explicites : « Les contes et les légendes » ; « Les mythes et les apparitions » ; « Les égéries symbolistes » ; « Le paysage idéal » ; « La vie silencieuse » ; « Le paysage mystique » ; « Le symbolisme noir et fantastique. » ; « La descente aux enfers » ; « Vers l’Idéal ».

Une fois « la porte » passée vers ce monde « des rêves », ce qui frappe, ce sont les figures féminines très présentes, hiératiques, étranges et pénétrantes. Certaines de ces muses et égéries sont empruntées à la littérature, telle Ophélie, ou à des références légendaires. Quelques-unes sont des personnalités historiques, et d’autres sont purement imaginaires ou incarnent un idéal abstrait. Ainsi en est-il du tableau La Pensée d’Alexandre Séon :

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La Pensée, Alexandre Séon.

À côté de cette toile solennelle et figée, certains peintres s’aventurent vers un érotisme élégant. Ainsi, La Méduse de P. A. Marcel-Beronneau, au regard intrigant sur un fond de différents rouges :

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La Méduse, P. A. Marcel-Beronneau.

De même Les lèvres rouges de Fernand Khnopff, dont la figure féminine réunit sensualité et mystère :

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Les lèvres rouges, Fernand Khnopff.

Les paysages tiennent également une grande place dans ce parcours rêveur. Si la peinture est l’écriture du silence, elle se prête merveilleusement à exprimer la contemplation d’atmosphères apaisées et oniriques. Ce sont des moments de sérénité, ceux d’une nature au réveil, ou encore au crépuscule, que cherchent à fixer les peintres symbolistes. La figure humaine est rarement présente, et c’est un cadre invitant à la vie silencieuse qu’ils essaient de traduire. Dans son ouvrage Histoire du silence, Alain Corbin a écrit : « Les symbolistes ont le mieux approfondi la représentation de la parole du silence. Dans les œuvres de ces symbolistes, le silence s’accompagne souvent de l’enveloppement dans un voile ou dans le manteau de la nuit. Il accentue le détachement du personnage qui, dans le recueillement, cherche la véritable réalité » (2). Ainsi en est-il de même avec le tableau d’Alphonse Osbert Harmonie du matin :

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Harmonie du matin, Alphonse Osbert.

Enfin, cet univers des rêves nous plonge aussi dans un monde noir, une sorte de descente aux enfers. Les peintres symbolistes restituent presque à plaisir les visions cauchemardesques qui hantent parfois notre inconscient. Tel Janus, la vie psychique et le monde des rêves présentent alors deux faces : l’une idéale, l’autre effrayante et macabre. L’exposition propose plusieurs lithographies d’Odilon Redon en vue d’illustrer une édition de 1890 des Fleurs du Mal, comme ci-dessous :

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D’une manière pratique, l’exposition est ouverte jusqu’au 29 juillet. Elle occupe deux bâtiments de la Propriété Caillebotte : la Ferme Ornée, l’Orangerie. Elle exige un petit déplacement d’une vingtaine de kilomètres de la capitale à Yerres dans l’Essonne. C’est l’occasion de découvrir également la maison Caillebotte où vécut le peintre, un domaine magnifiquement restauré et qui, à lui seul, invite à la rêverie et que je vous conseille…

 
Article rédigé par Charles Duttine.

 


Bibliographie :

(1) Wilhem Dilthey, Introduction aux sciences de l’Esprit, éd. du Cerf, 1992.
(2) Alain Corbin, Histoire du silence, éd. Albin Michel, 2016.

The Wellcome Collection

Bien le bonjour, j’espère que vous ne vous êtes pas trop égaré dans l’autre côté du Chemin de Traverse depuis la dernière fois. Nous allons alors reprendre notre petit périple à travers la capitale anglaise, et poser nos bagages à notre prochain arrêt, présenté comme The free destination for the incurably curious  (qu’on peut traduire par « la destination gratuite pour le curieux invétéré »). Comment donc résister à une description aussi aguicheuse lorsqu’on est friand de lieux insolites ? Nous y courons, nous y volons !

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The Wellcome Collection est en réalité un lieu des plus surprenants, destiné à mettre en évidence les liens existants entre la médecine, les concepts de la vie et de la mort, ainsi que la place de l’être humain dans le monde.

Il est constitué de plusieurs galeries d’exposition, de collections permanentes et temporaires, d’une salle de lecture pédagogique et interactive ; le tout inclus dans une infrastructure à la fois classique et moderne. Pour cet article, je vais plutôt m’attarder sur la collection permanente d’Henry Wellcome avec son côté à fois curieux, mais intelligent. Les autres parties du bâtiment valent également le détour et à juste titre, mais je n’aurais pas assez d’un article pour les aborder. Vous pouvez, notamment, consulter l’intégralité du génome humain imprimé sur papier ou errer dans la salle de lecture, un incroyable espace ouvert où vous avez la liberté d’interagir avec les curiosités entreposées.

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Sir Henry Solomon Wellcome (1853-1936) est pharmacien, entrepreneur, philanthrope et surtout collectionneur féru de curiosités. Le premier produit commercialisé par notre gentilhomme est l’encre invisible (oui oui, le fameux jus de citron…).  En 1880, il fonde la compagnie pharmaceutique Burroughs Wellcome & Co. avec son partenaire Silas Burroughs et lance sur le marché, aux côtés de quelques autres téméraires, les tout premiers médicaments sous forme de comprimés. À l’époque, ces produits de soin sont commercialisés en poudre ou en décoction liquide. Lorsque son partenaire Silas décède en 1995, Henry Wellcome reprend les rênes de la firme qui connaît un succès sans précédent. L’homme voyage alors aux quatre coins du monde et amasse l’une des collections les plus impressionnantes d’objets liés à la médecine à travers les âges. Cette collection est aujourd’hui visible dans le bâtiment d’origine, construit selon les souhaits du concerné en 1932.

L’une des particularités de la Wellcome Collection reste son côté très pédagogique. Bien entendu, le visiteur curieux sera plus que comblé de se promener entre les nombreuses vitrines remplies d’objets plus intrigants les uns que les autres, mais l’agencement même de ces multiples artéfacts invite à la réflexion. Comme déjà mentionné auparavant, le but de cette collection permanente est de mettre en relation la médecine avec les concepts de vie et de mort, ainsi que la place de l’être humain au sein de notre planète. La médecine a, depuis la nuit des temps, été au service de l’homme dans le but de soigner les maux et donc, de prolonger son existence sur cette terre. Avant l’avènement de la médecine moderne et de sa codification, la frontière entre médecine et magie était bien plus estompée qu’elle ne l’est de nos jours. Le médecin était prêtre, shaman, sorcier, homme de sciences, homme de l’occulte. Nos ancêtres pratiquaient des rites païens permettant la guérison et s’en remettaient aux puissances divines pour garantir leur survie. En d’autres termes, l’homme a toujours été plus ou moins conscient de la fragilité de son existence au sein de l’univers, et a toujours eu cette notion de dualité entre vie et trépas, quelque soit son appréhension (présente ou absente selon les cultures) quant au passage vers l’au-delà.

L’agencement des différentes pièces de la collection retrace l’évolution, depuis les temps immémoriaux à l’époque contemporaine, de tous les outils fabriqués ou procédés mis en œuvre pour garantir une existence longue et prospère sur cette terre, ou du moins pour tenter de soulager les souffrances ou de pallier des handicaps dans le cas échéant. Et lorsque plus rien ne peut sauver le pauvre bougre, certaines techniques d’embaumement se chargent de préserver le corps de sa destinée funeste.

La collection est plus qu’immense, je n’ai donc rapporté qu’un petit échantillon de photographies. Ces images ne font pas vraiment honneur aux objets d’origine (qui dit vitrines en verre, dit reflets agaçants), mais j’ose espérer qu’elles vous donneront un petit aperçu des curiosités à observer.

Commençons par le début, avec ces quelques artéfacts en pierre, sculptés à l’effigie d’organes humains. L’heureux propriétaire déposait la représentation de pierre en offrande à des divinités, afin que la partie du corps représentée soit guérie du mal en question. Les organes concernés pouvaient être divers et variés, mais on peut constater que certains problèmes de santé actuels remontent à la nuit des temps, notamment chez certains messieurs… Sachez que vous vous trouverez nez à nez avec bon nombre d’objets de ce goût qui vous feront doucement rire (ou crissez des dents, selon votre sensibilité) lors de votre petit périple entre les allées.

 

Ensuite, voici quelques modèles anciens de prothèses, essentiellement destinées aux amputés de guerre, une poignée d’yeux artificiels et un petit dentier d’époque prélevé chez un soldat.

 

Le visiteur pourra également retrouver quelques masques mortuaires, divers objets liés au memento mori comme des vanitas, des instruments destinés à des rites de guérison venant de contrées reculées (Afrique, Asie), des véritables sandales de fakir, ainsi que différents modèles et miniatures utilisés par les étudiants de médecine à l’époque. Parmi les objets de la collection se trouvent également des chaises de dentistes ou des tables de consultation, des plus austères aux plus angoissantes.

 

 

 

La collection compte également toute une section consacrée aux photographies et aux peintures anthropologiques qui expriment toute la curiosité que l’homme occidental fortuné avait pour les cultures « exotiques » au début du XXe siècle, et cette conscience duelle de « nous » et de l’« autre » en tant qu’individu appartenant à une certaine culture donnée.

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Chaque objet est accompagné d’une légende plutôt détaillée, avec toutes les informations indispensables pour piquer votre curiosité. De nombreux panneaux et tiroirs interactifs sont disséminés entre les différentes vitrines. Ils contiennent des informations supplémentaires, des moulages à toucher ou des feuillets et autres documents qui ne peuvent être exposés directement à lumière du jour. Pour les plus curieux ou les plus observateurs, sachez qu’une véritable canne utilisée par Charles Darwin se trouve au détour d’une vitrine de la collection.

Comme vous pouvez le constater, je ne peux que vous conseiller de vous rendre sur place pour découvrir et apprécier à sa juste valeur l’entièreté de la collection de Sir Henry Wellcome. En plus de la collection permanente, le bâtiment abrite plusieurs expositions temporaires et accueille fréquemment des évènements thématiques, des ateliers, des cours, etc. Sur ce, je vous laisse jusqu’à notre prochain périple au royaume de l’insolite.


Toutes les photos ont été prises par mes soins, sauf mention contraire.

Texte adapté et traduit à partir du site officiel The Wellcome Collection.

Adresse : 183 Euston Rd, Kings Cross, London NW1 2BE
Prix : Gratuit