Interview de Nicolas Ruann : la beauté et le morbide.

Nicolas Ruann est un photographe de Saint-Nazaire. Depuis huit ans, il compose ses séries photographiques avec un soin maniaque, dans un esprit tourmenté, entre vie et mort. Habitué des expositions et des parutions internet ou papier, son court-métrage Onium a été sélectionné pour la 22ème édition du festival du film LGBT de Paris « Chéries-Chéris » en 2016, ou encore le « Erotic & Bizarre art ​film festival » (EBAFF) à Elche (Alicante) en Espagne en 2017. Je vous laisse découvrir son univers à travers ses mots et ses photos.

Les orifices du cercle © Nicolas Ruann
Les orifices du cercle.

~ Bonjour Nicolas ! On peut lire dans la biographie de votre site que vous vous adonnez à la photographie depuis huit ans. Quel a été le déclencheur ?

Bonjour Fanny. C’est toujours très compliqué d’exprimer la naissance d’une envie ou d’un désir. Il n’y a pas réellement d’explications, ni de suite logique. C’est une période assez floue. Je ne sais plus vraiment mais l’envie était là et finalement, c’est ce qu’il y a de plus important : l’envie.

WASTE II © Nicolas Ruann
WASTE II.

~ Vos photographies ont une esthétique très raffinée, à la croisée de l’abstrait et du figuratif détaillé. D’où vous vient cette veine artistique?

De manière générale, lorsque l’on créé, on ne se pose pas vraiment la question de savoir si ce que l’on fait, ou ce que l’on va faire, sera du figuratif ou de l’abstrait. C’est vraiment quelque chose de très viscéral et d’intimement lié à nos états d’âme. Un voyage vers l’inconnu avec une forme d’autisme et des retrouvailles face à son « moi ». Ensuite, pour répondre précisément à la question du choix esthétique de mes photographies, je ne saurais pas concrètement vous l’expliquer. Il y a peut-être une récurrence dans certaines de mes compositions, un penchant visuel chirurgical comme la série photographique « TRAUMA ». Ma fascination pour les images d’opérations au bloc opératoire ne s’est jamais éteinte…

INCESTA © Nicolas Ruann
INCESTA.

~ Votre univers est d’une poésie très noire : la mort est très présente, est-ce une obsession ?

Il est vrai que mes premières photographies avaient une certaine noirceur, mais sans jamais vouloir cultiver cette atmosphère. Il fallait que ces images vomissent de mon intérieur à cette époque là. C’était important pour avancer… Et puis on prend du recul, on mûrit et on vieillit aussi. Il est sûr que je n’aborde plus certains thèmes de la même manière qu’il y a huit ans. J’essaye de tendre mon travail vers la lumière, même si parfois, certains démons reviennent avec fracas…

La mort a toujours été une crainte, presque une obsession. Cette peur de s’éteindre demain et manquer d’accomplir toutes ses envies, ses souhaits… Cette fatalité de la vie a été compliquée à accepter vraiment. Finalement, mon obsession pour la mort est paradoxalement liée à la vie, l’envie de vivre en tout cas…

Person_ II © Nicolas Ruann
PERSON II

~ On peut lier cette obsession aux mythes d’Eros et Thanatos, on observe d’ailleurs une fixation sur la nudité et la sexualité. Comment l’expliquez- vous ?

Là encore, c’est une question d’émotions et de ressentis. La sexualité est un thème que je traite souvent de façon abrupte et sans aucun filtre. Quand vous énoncez Eros et Thanatos, je pense à certains écrits de Sigmund Freud, dont Trois essais sur la théorie sexuelle. Il confronte notamment pulsion de vie et pulsion de mort. Le sexe peut être quelque chose de très beau, de très spirituel et, a contrario, un acte douloureux, frustrant et anéantissant. Dans certaines de mes photographies, la sexualité est rattachée à une certaine violence physique et mentale. Un combat de corps qui mène inexorablement à un soulagement mortifère. Après l’orgasme, on parle souvent de « petite mort », ce moment de vide après l’accomplissement. Nous ne sommes jamais tout à fait nous-mêmes quand on « baise ». Ce détachement de soi lors de l’acte me fascine assez…

TRAUMA I © Nicolas Ruann
TRAUMA I.

~ Vos séries comme ORIGINS et WASTE mettent le corps en opposition avec des éléments organiques, des déchets. Quel message souhaitez-vous transmettre ?

La série photographique « WASTE » est un travail que j’ai beaucoup de mal à appréhender depuis sa création. Pour le coup, à l’inverse d’autres travaux, ces photos se sont faites en très peu de temps, presque instantanément. Il y a sans doute un rapport à la terre et à nos origines…

Baise à la fois © Nicolas Ruann
Baise à la fois.

~ En général, vos séries sont intellectuelles : définissez-vous toujours scrupuleusement vos projets avant de les construire photographiquement ?

Oui, c’est quelque chose que l’on me reproche assez fréquemment d’ailleurs. J’ai ce besoin presque obsessionnel de tout contrôler jusque dans les moindres détails. Parfois, la conception d’une série photographique peut durer un mois comme plusieurs années. Je prends vraiment le temps de la réflexion et d’explorer toutes les possibilités quand je traite d’un sujet. L’instantanéité de mon travail se fait surtout au début, lors de la réalisation des croquis, et puis évidemment à certains moments de la suite du processus. L’acte de création est quelque chose en soi de tellement fascinant et peut vous envoyer parfois loin, très loin, dans d’autres sphères…

THE WOMB OF LOVE © Nicolas Ruann
The womb of love.

~ Vous avez réalisé un court-métrage, ONIUM, qui reprend les topoï de votre travail : mort, sexualité, onirisme. Il met notamment en scène un travesti. Est-ce que les revendications LGBT vous tiennent à cœur ?

Je condamne fermement toutes formes d’oppression, quelles qu’elles soient. Quand on atteint à la liberté d’un être humain et à son bien-être, cela me touche profondément. Il y a ce proverbe d’une très grande justesse qui dit que la liberté s’arrête là où commence celle des autres. Après, je suis très en retrait par rapport à un certain communautarisme, cela peut être néfaste et dangereux…

En ce qui concerne le court métrage ONIUM, sa réalisation ne s’est pas faite à partir d’une démarche revendicatrice. En tout cas, ce n’était pas mon choix premier en le réalisant. On est vraiment dans quelque chose qui est hors du temps, deux êtres qui se rencontrent comme deux cellules… Laissons finalement cette neutralité à ONIUM.

Affiche d’ONIUM.

~ Quelle est votre vision de la photographie contemporaine ?

Cette question est intéressante mais à prendre avec beaucoup de recul. Et pour le moment, je n’en ai pas assez. Cela serait prétentieux d’émettre un constat, ou plutôt une vision sur la photographie contemporaine. Et finalement, qu’est-ce que la photographie contemporaine ? Il existe tellement d’artistes talentueux qui utilisent le medium de l’image avec des démarches à chaque fois différentes et si inspirantes… Je pense notamment à Julien Dumas, Ruben Brulat avec sa série « Immaculate and Primates », ou encore le photographe cubain Erik Ravelo.

TRAUMA IV © Nicolas Ruann
TRAUMA IV.

~ Y’a-t-il des artistes que vous admirez ?

J’avoue que je n’aime pas le mot « admirer », puisqu’il sous-entend d’une certaine manière une forme d’infériorisation d’humain à humain. Après, il y a des artistes de très grand talent, des êtres qui vous bouleversent au quotidien par leur art. Je pense notamment – puisque je l’ai vu récemment – au film Juste la fin du monde de Xavier Dolan. C’est un réalisateur que j’affectionne beaucoup. Il est criant de vérité et ses œuvres sont un hymne à la vie. C’est assez fabuleux de pouvoir produire ce qu’il fait… Après, j’ai une grande fascination pour Albert Jacquard, essayiste et chercheur. C’était un homme très engagé humainement.

PERSON_ I© Nicolas Ruann
PERSON I.

~ Enfin, quels sont vos projets futurs ?

Je m’avance rarement sur mes projets, mais je peux vous parler du prochain puisqu’il est en cours de finalisation. C’est une nouvelle série de vingt et une photographies intitulée BODY MEMORIES (Don’t be childish). Sa mise en ligne sur mon site internet se fera entre fin février et début mars 2018.

Merci à vous pour cet entretien.

BODY MEMORIES © Nicolas Ruann
BODY MEMORIES.

 

Bande-annonce du court-métrage ONIUM :

 

 

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Quand on a que l’amour

La Saint-Valentin est une fête commerciale. Les couples se font des cadeaux, certains vont chez le fleuriste ou le bijoutier, d’autres dans une agence de voyages. Il y a les amoureux qui cherchent l’originalité, et ceux, qui comme Zazie « envoient tout valser », parce que « les bijoux dans le cou c’est beau, mais ce ne sont que des cailloux »,  et que c’est mieux de s’aimer « sans dépenser des sous »… (Ce n’est pas moi qui le dis mais la chanson !)

Petits cadeaux entre amis

Dans de nombreux pays, les tourtereaux choisissent ou non de célébrer ce jour. Le Japon, lui, fait de la résistance, mais cette coutume ne s’adresse pas qu’aux amants : les femmes ont l’obligation d’offrir des chocolats aux hommes avec qui elles entretiennent des relations professionnelles, amicales ou familiales. Ces chocolats sont appelés « Giri Choco ». En retour, le White Day (le 14 mars), les Nippons célèbrent la femme en leur offrant des sucreries, des gâteaux ou encore du linge blanc.

Aux États-Unis, on échange toujours des cartes, mais ce troc ne se fait pas selon la conception européenne selon laquelle la carte de la Saint-Valentin est envoyée à une personne dite « unique ». Même les petits américains en envoient à leur maîtresse d’école !

Les messagers

En France, il est plus rare de recevoir des billets doux. Pourtant, depuis les années 1950, un illustrateur tient une place importante dans le patrimoine français de l’imagerie populaire, et les amoureux de Raymond Peynet assureront à leur auteur une célébrité mondiale.

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Sachez qu’aujourd’hui c’est un milliard de cartes de vœux qui sont envoyées à travers le monde, le jour de la Saint-Valentin. Alors non, écrire des mots doux à l’ère du numérique n’est pas ringard, votre Valentin(e) pourra même trouver cela audacieux !

En Europe, ce n’est que depuis le XXe siècle que ce jour de fête est destiné aux amoureux. Au XVe siècle, la Saint-Valentin était davantage célébrée en Angleterre qu’en France.

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Traditionnellement, les jeunes gens transmettaient à leur Valentine des cartes poétiques qui pouvaient paraître mystérieuses, car elles étaient la plupart du temps anonymes. Les petits coquins ! Les premières missives de ce 14 février étaient réalisées à la main.

Jeux, rencontres et superstitions

Mieux qu’une agence matrimoniale, au XIVe siècle, l’aristocratie anglaise avait l’habitude de former un couple, au hasard d’un jeu appelé le « Valentinage ». Charles d’Orléans a écrit des poèmes sur la fête de la Saint-Valentin, où il évoquait ce jeu de « cour d’amour ». Pendant le repas, il était coutume de désigner par tirage au sort un cavalier pour chaque dame. Il devait alors la servir pendant une année. Une pratique qui devait plaire aux ladies !

Ce moment était important, car la Saint-Valentin était réputée pour être le jour où l’on pouvait rencontrer sa ou son futur(e) époux (se). Une vieille croyance disait que si l’on se levait avec le soleil le 14 février et que l’on ornait sa coiffe de crocus jaunes, le premier homme qui passait votre porte serait l’homme dont vous porterez le nom. Faites attention à ne pas ne faire rentrer votre père les filles, sinon il vous faudra recommencer l’année suivante !

Et pour découvrir le visage de votre son amoureux, il vous suffit d’épingler cinq feuilles de laurier aux quatre coins de votre oreiller, et la dernière au milieu. Il ne me reste plus qu’à vous souhaiter de faire de beaux rêves !

Saint-Valentin et le printemps

Cette fête annonce le printemps, et les oiseaux sont très présents dans la représentation de ce jour festif. La colombe, oiseau sacré dans la mythologie romaine, a également une signification forte dans la religion catholique : elle symbolise la fidélité.

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Source : Pinterest

Les calendriers anciens marquaient d’un symbole les jours. Ainsi le 14 février était représenté par un soleil ou un gaufrier dans la main de Saint-Valentin. Le gaufrier annonçait le Carnaval et ses réjouissances.

Dans les calendriers bâtons utilisés au XVIIe siècle, la Saint-Valentin était indiquée par un nœud d’amour.

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Source : Bnf

Saint Valentin et Cupidon

Cupidon est dans la mythologie romaine le dieu de l’amour. Fils de Vénus, la déesse de la beauté, il était représenté par un jeune homme avec un arc et des flèches. Au fil des siècles, les catholiques ont transformé l’amant de Psyché en un chérubin de l’amour sous la forme d’un bébé joufflu aux allures d’ange.

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Source : Etsy

Saint-Valentin, prêtre faiseur de miracles et l’empereur

N’étant pas d’accord sur son origine, les historiens se battent pour la tête de Valentin.

Sous le règne de Claude II le cruel, un prêtre de Terni célébrait des mariages dans la clandestinité. L’empereur, qui avait décidé d’empêcher les soldats de se marier, découvrit l’affaire et ne voyait pas d’un bon œil la réputation de ce prêtre, qui préférait prier un dieu unique plutôt que d’idolâtrer les dieux romains. Furieux, Claude II le conduit immédiatement vers le juge Asterius pour le faire condamner. Mais rien ne se passa comme prévu. Le religieux guérit miraculeusement la fille adoptive du juge, qui était aveugle. Ainsi, ce dernier se laissa déstabiliser dans ses convictions religieuses, et fit baptiser toute sa famille.

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Craignant la sédition dans Rome, l’empereur fit torturer et mettre à mort tous ceux qui avaient été convertis. Beaucoup de jeunes gens venaient visiter le prêtre Valentin jeté en prison. La légende raconte qu’il écrivit une lettre à la fille du gardien qu’il signa  « Avec l’amour de votre Valentin » avant d’être décapité le 14 février 268 sur la voie Flaminienne. Quelques années plus tard, en 273, l’évêque martyr Valentin perdit lui aussi la tête, sur l’ordre de Placide. Il y eut donc deux Saint-Valentin sous le règne de cet empereur tyrannique.

Un nouveau Saint-Valentin martyr romain fut également découvert en Belgique. Ses reliques sont conservées à Hamay et Armentières. Les Espagnoles fêtent aussi un Saint-Valentin martyr. Mais avec toutes ces têtes, on ne sait plus à quel saint se vouer !

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Saint Valentin s’agenouillant devant la Vierge, par David Teniers III.

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Pour rester dans la légende, on dit aussi souvent que la Saint-Valentin a été créée pour remplacer une ancienne fête païenne qui était en vogue chez les Romains : les « Lupercales », en hommage à Lupercus, le dieu de la fécondité. Cette fête «orgiaque» avait pour mission de favoriser la reproduction, la création de nouveaux couples et parfois même de légitimer des couples plus ou moins clandestins.

Un prêtre sacrificateur tailladait le front des jeunes hommes pour que le sang versé soit mélangé à du lait. Ensuite, ces jeunes hommes couraient quasi nus dans toute la ville de Rome en fouettant au passage les femmes qui voulaient avoir un enfant, à l’aide des lanières de peau de bouc pour les rendre fécondes.

Au cours de ces Lupercales, les noms des jeunes femmes étaient tirés au sort par des hommes, et la suite des évènements n’était qu’immoralité sexuelle. Un peu sado-maso ces Romains !

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Fiestas Lupercales, Andrea Camassei.

 

Pour conclure, voyez-vous, une bonne Saint-Valentin se termine toujours dans un lit. Un 14 février romantique, c’est bien aussi. Alors n’oublions pas de nous dire des mots bleus.

Bonne Saint-Valentin !

 

 

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Références :

http://www.kutchuk.com/

https://bricolage-debrouille-tutos.blogspot.fr

http://www.ideemiam.com

http://www.teteamodeler.com

http://fr.wikipedia.org/wiki/Saint-Valentin

http://uhem-mesut.com/medu/fr0012.php

http://onpartageenfrancais.blogspot.fr

www.beekoz.fr

 


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Missives victoriennes : la tradition des cartes postales de la Saint-Valentin

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(c) The Graphic Fairies

À l’heure où le numérique domine et fait partie intégrante de notre quotidien, certains peuvent se demander où réside encore l’intérêt d’envoyer du courrier physique alors que la version dématérialisée est bien plus rapide et moins coûteuse. Peu importe l’occasion ou la période de l’année, le commun des mortels opte le plus souvent pour un courrier électronique et n’a plus l’habitude de coucher quelques lignes sur du papier, une mode un peu trop désuète pour nos contemporains, peut-être ? Je profite de l’arrivée tant attendue (ou non) de la Saint-Valentin – je ne débattrai pas de la signification sûrement propre à chacun de cette fête, là n’est pas la question – pour faire un bon dans le passé et me penche, avec un léger amusement, sur la manière dont nos ancêtres au Royaume-Uni se courtisaient à l’époque, au travers de missives tantôt délicates, tantôt enflammées, des fois quelques peu cocasses, mais toujours rédigées avec un certain soin et une certaine volonté de se démarquer de l’autre auprès de l’élu(e) de son cœur.

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(c) Late Victorian Valentine, private collection

L’envoi de billets doux à son aimé(e) à la date du 14 février remonte à plusieurs siècles, mais les concerné(e)s rédigeaient surtout des lettres, des poèmes de composition personnelle, rien de bien graphique ni de généralisé en soi. En outre-Manche, le coût du papier est assez élevé et il faudra attendre le début des années 1800 pour que ce produit, considéré « de luxe » et destiné à une certaine élite, soit enfin accessible au plus grand nombre. La démocratisation de son prix mène à la production de papier bon marché, et l’avènement de nouvelles techniques d’impression lors de l’ère industrielle permettent de concert le développement de l’industrie des cartes de la Saint-Valentin.

En 1837, le service postal anglais subit une grande réforme grâce à Rowand Hill, un fonctionnaire de la Poste, auteur de la publication « Post Office Reform; Its Importance and Practicability ». Les historiens le considèrent également comme le père du timbre-poste, et l’inventeur du système postal moderne tel que nous le connaissons de nos jours. Auparavant, le coût d’envoi d’un courrier se calculait au nombre de pages envoyées et non au poids. De plus, le destinataire devait payer les charges et non l’expéditeur. Il est donc facile de comprendre que l’utilisation du système postal était plutôt réservée à une classe nantie. Avec la démocratisation des prix et le port payé par l’expéditeur, l’envoi de courrier s’ouvre aux autres franges de la population et surtout à la classe populaire.

En 1840, la mise en place du Penny Post, un système postal uniformisé chargé de faire parvenir un courrier pour la modique somme d’un penny, reste l’élément déclencheur de cette ferveur de la carte de la Saint-Valentin.

Les archives témoignent de plus de 60 000 cartes envoyées en 1836, avant même l’instauration du Penny Post. Avec l’arrivée de ce nouveau système, la poste a dû recommander à ces utilisateurs d’expédier leurs missives au plus tard le 13 février au matin, afin de ne pas saturer le service de courrier et de colis.

Les cartes envoyées à l’époque peuvent se classer en deux grandes catégories : les cartes personnalisées et les cartes industrielles bon marché. Une classe un peu à part existe également, celle répondant au doux nom de vinegar valentines.

Les cartes personnalisées :

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(c) The Laura Seddon Collection, 1870

Ces cartes étaient généralement assemblées à la main et comportaient différents éléments, notamment du papier embossé, des rubans, des nœuds, de la dentelle, des lithographies, des graines, des morceaux de miroir, des bouts de coquillage, des fleurs en soie, des plantes séchées, tout ce qui était susceptible d’être trouvé dans une papeterie de l’époque. Elles étaient généralement très recherchées et ont posé les fondements de l’iconographie si typique de la Saint-Valentin par la présence récurrente de cœurs, de petits cupidons, de rubans, le tout accompagné d’un mot, d’une phrase unique ou de quelques vers. Elles pouvaient également contenir des éléments religieux en cas de demande en mariage.

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(c) The Laura Seddon Collection, 1850

Ces cartes étaient parfois l’œuvre de quelques particuliers, mais pouvaient également être sujettes à un tirage limité produit par des maisons de renommée comme Dobbs ou le parfumeur Eugène Rimmel (père de la marque actuelle de cosmétiques Rimmel London) et donc, s’acheter à prix coûtant. Comme le dit le vieil adage « Qui aime ne compte pas », certains prétendants étaient capables de dépenser l’équivalent d’un mois entier de salaire pour offrir à leur bien-aimée une carte témoignant de leur amour le plus fervent.

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(c) Minnesota Historical Society, 1890-1900

Une note amusante, certaines cartes faites main pouvaient être pliées d’une certaine manière pour contenir un autre message caché, mais la tradition voulait que la carte se suffise à elle-même, et aucune note manuscrite ne lui était ajoutée. Ainsi, l’illustration de la carte à l’aide du langage des fleurs était très souvent de mise pour transmettre les sentiments de l’expéditeur.

Les cartes industrielles :

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(c) V&A Collections, 1860

Ces cartes étaient généralement produites en masse et imprimées sur du papier bon marché plutôt fin. Les couleurs étaient soit ajoutées à la main à l’aide de pochoirs, soit par le biais d’une méthode de lithographie ou de gravure sur bois. Elles présentaient la même iconographie que les cartes assemblées à la main, mais étaient évidemment bien moins élaborées. Elles constituaient le plus gros des cartes expédiées grâce au Penny Post lors du jour fatidique des amoureux.

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(c) The Laura Seddon Collection, 1828

Si une partie de l’opinion publique actuelle tend à dénoncer l’aspect mercantile de la fête de l’amour, les victoriens étaient les premiers à embrasser cette coutume d’envoi en masse de cartes pour célébrer la Saint-Valentin, pour la simple raison qu’elle était enfin devenue accessible aux classes populaires et ne se retrouvait plus cantonnée aux hautes sphères de la société. Débattre de sociologie et de surconsommation n’est pas le but de cet article, mais imaginez-vous un peu que l’amour ne soit que réservé à une certaine élite ? Le point de vue de nos ancêtres était dès lors bien différent du nôtre. Ensuite, l’avènement de cette production a également donné naissance à une catégorie de cartes quelque peu plus légères, pour ne pas dire carrément vulgaires, que sont les vinegar valentines.

Vinegar valentines :

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(c) The Laura Seddon Collection, 1840-1850

Le service postal de l’époque permettait d’envoyer du courrier à titre anonyme, et cette pratique a permis la production de cartes humoristiques impertinentes ou carrément insultantes appelées vinegar valentines. Ces cartes imprimées sur du papier peu couteux étaient le plus souvent destinées à dénoncer les prétendants insistants ou à venger l’amoureux éconduit. Elles étaient en général illustrées d’une caricature plutôt grossière et accompagnées de quelques lignes de vers ou de prose cynique. Si la coutume peut nous paraître totalement absurde de nos jours, elle a suscité un véritable engouement entre 1840 et 1880 chez les victoriens et leurs cousins américains, lorsque la tradition des cartes de la Saint-Valentin a été importée sur le nouveau continent.

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(c) The Laura Seddon Collection

La tradition du vinegar valentine a un aspect très carnavalesque et cathartique, car quiconque pouvait en être la cible ou l’expéditeur, toutes classes sociales confondues. Les auteurs anonymes s’en donnaient donc à cœur joie, et profitaient de l’occasion festive pour dénoncer les travers de leur cible, qu’elle soit l’objet de sentiments amoureux ou non. À l’époque, plusieurs imprimeries et papeteries s’étaient spécialisées dans la production de différentes collections thématiques de vinegar valentines, fabriquées selon le sujet de moquerie.

Les cartes retrouvées ici et là dans nos rayons de papeterie ou de supermarché lors de la Saint-Valentin peuvent paraître bien naïves comparées à leurs virulents ancêtres victoriens. Alors, si vous voulez vous démarquer de vos concurrents, ou si vous désirez régler vos différents de manière acerbe et raffinée, vous avez la possibilité de vous inspirer de cette coutume désuète, qui a déjà fait ses preuves maintes fois…

 

 

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Références :

Beatie, S. “Victorian valentines.” The Victoria and Albert Museum Blog, 13 Feb. 2014. Web. 11 Feb. 2018.

Gilbert, S. “Victorian Valentine’s Day cards – in pictures.” The Guardian, 14 Feb. 2014. Web, 11 Feb. 2018.

Pollen, A. “The Valentine has fallen upon evil days’: Mocking Victorian valentines and the ambivalent laughter of the carnivalesque.” Early Popular Visual Culture, vol. 12, no. 2, 2014, pp. 127-173.

“Valentine’s Day in the Victorian Era.” 5 Minutes History, Web. 11 Feb. 2018.

“Victorian Valentine’s Day cards.” HistoryExtra, Web. 11 Feb. 2018.

Zarrelli, N. “The Rude, Cruel, and Insulting ‘Vinegar Valentines’ of the Victorian Era.” Atlas Obscura, 08 Feb. 2017. Web. 11 Feb. 2018.

 


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Les perversions du merveilleux, de Jean de Palacio.

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Pervertir les contes de fées fut un art prisé par les auteurs décadents de la fin du XIXe siècle.  À l’heure où l’obsession du politiquement correct conduit une mère de famille britannique à vouloir faire supprimer La Belle au Bois Dormant des listes de lectures pour cause de baiser non consenti, il est amusant de voir que jadis, nos auteurs ont conduit les limites du conte à leur paroxysme en érotisant leurs personnages féminins et en corrompant l’innocence d’histoires pour enfants.

Basé sur cinq cents contes signés par des auteurs comme Jean Lorrain ou Catulle Mendes, Les Perversions du merveilleux nous prouve que la liberté artistique régnait davantage à la fin du XIXe siècle que de nos jours. Qui, à cette époque pas si lointaine, aurait songé à réécrire la fin de Carmen ? La prochaine étape est-elle de modifier le dénouement de toutes les œuvres dans lesquelles une femme est assassinée ? Othello de William Shakespeare n’a qu’à bien se tenir ! Quant à la mythologie grecque, le glas sonnera peut-être bientôt pour elle.
Si aujourd’hui une morale déplacée cible les œuvres artistiques, il est probablement souhaitable que les ayatollah de la « bien-pensance » ne découvrent jamais ces récits pernicieux, vénéneux et irrésistibles, décryptés avec gourmandise par l’érudit Jean de Palacio.
Les fées et les princesses sont ici désirables, cruelles, impérieuses, capricieuses, victimes, perfides, folles ou assassines, les princes s’ennuient ou se font couper la tête, le Petit Poucet (un enfant !) roule comme un fou en automobile et la plupart des personnages de contes de fées deviennent, sous la plume d’auteurs rougis au fer du décadentisme, les instruments de névroses ou d’obsessions macabres.
Si le conte traditionnel est plutôt mignon et rose, le conte fin de siècle est beau et noir, comme infusé dans « Les Fleurs du Mal ». Il entre dans l’âge adulte.

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La princesse aux lys rouges de J. Lorrain illustré par M. Orazi. La Revue Illustrée, 1897.

Qu’il s’agisse de prolonger des histoires traditionnelles (le Prince une fois marié à la Belle s’ennuie ensuite comme un rat mort, ou se fait répudier pour l’avoir mal embrassée), de détournements (les jeunes fées se parent de jeunes seins naissants, suscitant un désir décomplexé), ou d’inventions inédites, ces contes proposent tous une dévaluation du mystère, un parjure du merveilleux, trempés dans un érotisme sans fards.
C’est en défrichant un mécanisme pervers et astucieux de ré-interprétation et de ré-invention que Jean de Palacio se montre pointu, riche et passionnant. Il nous montre comment le monde innocent du conte traditionnel se retrouve envahi par la cruauté, le désir, le sadisme, la folie, la désillusion, l’équivoque… Comment la morale et les dénouements heureux sont invariablement destitués, comment ce qui est suggéré dans le conte traditionnel est, dans le conte fin de siècle, montré avec ostentation.
Il ne reste plus qu’à rééditer cette vaste bibliothèque sulfureuse, puisqu’au terme de cette étude singulière, le lecteur éprouvera, au péril d’une stigmatisation dans l’air du temps, l’envie de s’étourdir dans ces contes cruels et subversifs.

Deux recueils de contes décadents sont actuellement disponibles : Les Oiseaux Bleus de Catulle Mendes et Princesses d’Ivoire et d’Ivresse de Jean Lorrain (chroniques à venir).

Les perversions du merveilleux, Jean de Palacio, éd. Séguier, 1993.

 


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Le Nocturne de Malbertus : un conte de Noël halluciné

Malbertus… Le nom sonne, avec son préfixe à connotation négative, comme l’inquiétante Malpertuis de Jean Ray, comme un territoire du grand nord, un patronyme au suranné parfum moyenâgeux. Aux oreilles du lecteur averti et avant même d’aborder le texte, il contient la promesse d’une excursion fabuleuse, d’une nuit de folklore, d’une veillée des temps jadis…

Assurément, cette histoire est flamande ! Elle est en effet extraite des Contes d’Yperdamme [1], toponyme respirant le littoral le plus authentique. Il est pourtant fictif, un probable mot-valise joignant deux villes bien réelles : Ieper (« Ypres » en français) et Damme. La première est proche de la frontière française, de Lille et de Roubaix ; la seconde de la Zélande néerlandaise. C’est donc toute la côte belge qu’elles englobent par leur jonction, et qu’incarne dès lors symboliquement la cité toute littéraire d’Yperdamme.

Son inventeur est Eugène Demolder (1862-1919), un auteur de contes et de romans post-romantique, déjà injustement démodé de son vivant. Né dans l’aujourd’hui infâmeuse commune bruxelloise de Molenbeek-Saint-Jean (quartier alors plus bourgeois ; le père d’Eugène était le directeur des tramways), il fut néanmoins un représentant ardent des littératures dites « flamandes de langue française », soucieuses d’écrire en roman les folklore et tempérament germaniques.

On le connaît surtout aujourd’hui comme le cousin et le gendre du graveur Félicien Rops, un grand cosmopolite auquel il fabulait néanmoins de profondes attaches flamandes dans ses écrits critiques, récoltant au passage l’agacement de l’artiste [2]. Ce dernier ne lui en a pas (trop) tenu rigueur et lui accorda en 1895 la main de sa fille Claire (en second choix tout de même, pour remplacer Hugues Rebell rendu infréquentable par un scandale de mœurs — comme quoi certaines choses ne changent guère). « L’infâme Fély » semble du reste s’en être vengé par des gamineries, dont des en-têtes de lettres moquant l’embonpoint de Demolder à coup de « Cher Gros » — c’est peu dire que leurs réunions devaient être amusantes à observer !

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Eugène Demolder, caricaturé par Sacha Guitry en 1908. [Source : Le meilleur de Sacha Guitry.]

Le gros Demolder n’en était pas moins un écrivain très valable. Et s’il est probable que ce sont surtout ses notes d’audience publiées au Journal des Tribunaux (car le bonhomme était avant tout juriste, et littérateur seulement en dilettante) et son autobiographie Sous la robe qui plurent à ses contemporains déjà presque entrés dans le XXe siècle, la situation inverse se rencontre aujourd’hui, quand les lecteurs curieux dont nous sommes redécouvrent ses récits merveilleux désormais recouverts d’une attachante patine…

« Le Nocturne de Malbertus », sous-titré « Conte de Noël », réunit tout ce que nous aimons en littérature : la nuit, la mer, un passé aboli, un fou… En effet, quoi de plus sympathique en littérature qu’un fou ? Qu’il soit chapelier ou chevalier à la longue figure, il ne laissera jamais le lecteur indifférent. Et notre fou est de surcroît un sonneur de cloches à la retraite. Or y a-t-il, en vrai, une profession plus plaisante en littérature que celle de sonneur de cloches ? Nous n’en croyons rien et en tenons pour preuves le Quasimodo de Hugo et le Carhaix de Huysmans !

Malbertus le sonneur est au crépuscule de sa vie, quand s’ouvre le récit de Demolder. Alité, il boit du lait dans une chope à bière et délire tout haut, entretenant à lui seul un dialogue de sourd avec ses enfants. Ce sont donc deux histoires qui sont offertes en parallèle au lecteur : celle, prosaïque et quotidienne, de Guislain et Benedicta ; et l’autre, hallucinée, que conte le vieillard et qu’il est seul à voir.

Qu’on ajoute du bois dans le feu et Malbertus fantasme toute une kermesse : « — Ah ! ah ! clama le fou aux éclats du foyer. Des falots ! Des falots ! Est-ce déjà la kermesse ? Le temps est bien rapide ! Eh ! qu’on aille à la grosse cloche, à Gertrandt ! Qu’elle annonce la fête ! Sonnez fort quand le cortège passera sous le beffroi ! […] Ah ! Gertrandt ! Chante ! chante ! chante ! de ta voix sonore [p. 55-56] ! » Demolder mobilise alors tous les accessoires des carnavals flamands : tambours, oriflammes, géant de procession…

Mais voilà que la vision de Malbertus tourne au cauchemar. Alors qu’à l’extérieur, la tempête se lève et que de la grêle vient frapper les carreaux, le voilà qui revit la guerre de Quatre-Vingts Ans (1568-1648) et la prise de sa ville par l’armée espagnole : « — Les bourdons grondent, s’écria le vieux. Le tocsin sonne ! Voilà l’armée des Infants ! Garnissez les bastions ! Mais sonnez donc, pour étouffer les gueules de flammes des canons [p. 58] ! »

La tempête et les souvenirs violents se fondent alors en une métaphore filée durant la plus grande partie du récit, car sans cesse les sons qu’il perçoit de son lit arrachent Malbertus au présent.

Les canons ! Les canons ! hurla-t-il.
C’étaient deux fermes coups que le vent avait frappés à la porte [p. 59].

Et Malbertus revit, grâce à la magie de la démence, et provoqué par les noirs cartels que la tempête jetait à la face de sa chaumine, le siège de sa cité. Il avait vingt ans, alors, et déjà il était carillonneur au beffroi. Ce fut une cruelle époque et le cœur de sainte Gertrude, patronne d’Yperdamme, saigna souvent au paradis. Malbertus assista à toute l’affaire, niché dans sa vieille tour [p. 60-61].

Au-delà de la couleur locale et du folklore, « Le Nocturne de Malbertus » traite donc, non sans compassion (qui transparaît dans les répliques des enfants du vieillard), du traumatisme et de la démence sénile. Et l’on en vient à se demander quelle part de sa folie il doit aux horreurs dont il peut témoigner, et quelle part lui a été assénée par le fracas des cloches qu’il a maniées toute sa vie : Gertrand la sainte, au bronze blessé et à la voix rauque, dont le nom évoque Gertrude la patronne d’Yperdamme, qui a été bénie par l’évêque de Bruges et envoie à chaque coup des malédictions aux ennemis de la cité ; Eilsberthe, au battant écussonné « plus mauvais qu’une langue de sorcière » ; Roelant, qu’il implore en vain de retourner à son sommier…

— Oh ! ma tête se brise, cria le père. Des cloches s’y battent ! Des cloches s’y battent ! Oh ! le bronze sur mon crâne ! Ah ! satanée ! […] Toutes les cloches de Flandre martèlent mon tympan [p. 56] !

Ah ! j’ai dans ma cervelle des profondeurs qui tremblent comme un fond de beffroi à l’heure du tocsin ! Je vois passer devant mon front des gueules de bourdon dont le branle vomit des volées d’airain ! J’ai des éclats de feu plein les yeux ! Toutes les cloches de Flandre me martèlent ! Cela résonne sur mon crâne comme sur une enclume ! […] Les damnées gouges ! Elles videront mes moelles [p. 74] !

Elles sont ourlées de livides bandes de flammes. Des monstres les chevauchent et me regardent avec des ironies d’enfer ! Mon pauvre corps tout nu sert de jouet à des diables ! Je suis porté sur leurs ailes vertes, où il y a des griffes de souris. […] Et des clochettes de carillon volent et vibrent à mes côtés comme des abeilles autour d’une ruche. Elles sont méchantes ! Méchantes [p. 75] !

La fascination pour les cloches touche bien sûr nombre de fantastiqueurs héritiers du Romantisme, mais Demolder l’a contractée en ligne directe. Il fait en effet référence à une célèbre eau-forte de son beau-père, au moment où le cauchemar de Malbertus atteint son paroxysme : « Ils veulent m’empêcher de sonner et je serai pendu ici, dans les poutres ! […] Ah ! je sens leurs mains sanglantes sur mes épaules ! Je sens leur corde à mon cou ! Ils étrangleront le sonneur [p. 73] ! »

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Félicien Rops, « Et il fit pendre au battant de la cloche, celui qui avait sonné l’alarme », ill. pour Charles De Coster, La légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au pays de Flandres et ailleurs, Paris, éd. Librairie Internationale, [1867] 1869.

Cette image, que Rops conçut avec la licence artistique qui le caractérise, plut tant à l’ami qui la lui avait commandée que celui-ci ajouta un passage supplémentaire à sa Légende pour lui conférer un équivalent littéraire :

Puis il [= l’empereur Charles] regarda Roelandt, la belle cloche, fit pendre à son battant celui qui avait sonné l’alarme pour appeler la ville à défendre son droit. Il n’eut point pitié de Roelandt, la langue de sa mère, la langue par laquelle elle parlait à la Flandre ; Roelandt, la fière cloche, qui disait d’elle-même :

Als men my slaet dan is ‘t brandt
Als men my luyt dan is ‘t storm in Vlaenderlandt.
[Quand je tinte, c’est qu’il brûle,
Quand je sonne, c’est qu’il y a tempête au pays de Flandre.] [3]

(Ce n’est pas sans bonnes raisons que nous rapprochons ce texte du « Nocturne de Malbertus ». La Légende d’Ulenspiegel constitue en effet l’œuvre manifeste et fondatrice des Lettres belges, et est un modèle évident de Demolder. Notons du reste que, quoique son orthographe varie légèrement, la cloche citée par De Coster préfigure la troisième qu’invoque par son nom Malbertus (Roelant). Elles ont certainement le même modèle, la très célèbre « Klokke Roeland » (ou Cloche Roland) du beffroi de Gand. Datant du XIVe siècle et citée dans de nombreuses chansons populaires, il est dit que Charles Quint la fit casser lorsqu’il prit la ville, la rendant dissonante pour punir les Gantois de leur révolte. Demolder reprend à son compte cette histoire et dote la cloche chérie de Malbertus, Gertrand, de ce même handicap.)

Heureusement, le vieux sonneur finit par s’apaiser. C’est d’abord une rumeur venant du bourg, où l’on prie dans la cathédrale, qui se meut aux yeux du vieillard en un véritable alléluia céleste, mené par une cohorte de chérubins chanteurs et danseurs en robes violette et blanche. Ensuite, des lueurs de lanternes sur la plage le convainquent qu’il a la chance de vivre encore une Nativité, et son vieux cœur s’écrie, oublieux de ses complaintes récentes :

Noël ! Noël ! […] Ces lumières viennent à la messe de minuit. Dans tous les coins de la ville, il s’en allume. Elles arrivent aussi de la campagne, au loin. […] Les orgues chantent. Je vois le tabernacle d’or entouré de chandelles. […] Le doyen a mis sa plus belle chasuble, qui rayonne à travers l’encens. Et devant le chœur, voilà un Jésus en cire, dans de la paille d’or. Oh ! le nid divin [p. 78-79] !

Enfin, c’est la Vierge à l’Enfant elle-même qui est transportée en chair et en os au pied du lit de Malbertus, dans cette cuisine étroite et enfumée, où flotte une odeur de fèves et de lard qui monte « comme le parfum d’un encensoir vers le crucifix de cuivre ». Miracle ou délire ? Nous laissons le lecteur le découvrir. De toute manière, cela n’importe pas tant le tableau est joli… Ce conte paraît-il authentique ? Certainement pas. Mais il est assurément doté d’une force d’évocation toute romantique, et peu ont son pareil pour mettre en images le merveilleux chrétien de jadis.

Certaines rappellent Hugo (dont ces gargouilles hérissant le beffroi qui sont tour à tour rouges, désaltérées par des éclats de sang, et « plus blanches que des mains de fées » sous une couverture de neige), d’autres mobilisant diables, monstres et sorcières préfigurent la prose d’un Ghelderode. Le trait est certes parfois trop accusé, et d’aucuns pourraient protester que Demolder abuse des lieux communs lorsqu’il brosse le tableau d’une Flandre chérie mais qu’il fantasme à coup sûr. Le conte dans son ensemble n’en manque pas moins de charme et ne mérite assurément pas l’oubli dans lequel il est aujourd’hui tombé. Nous ne pouvons dès lors qu’inviter chacune et chacun, lors d’un prochain soir de veillée, à découvrir et à faire découvrir ce récit méconnu d’Eugène Demolder, que le lecteur trouvera aisément aux côtés d’autres nouvelles dans la bibliothèque numérique Gallica.


Notes & Références :

  1. Eugène Demolder, Les Contes d’Yperdamme, Bruxelles, éd. Paul Lacomblez, 1891.
  2. Voir par exemple cet extrait d’une lettre de Rops à Albert Mockel : « Pouvez confirmer qu’aime la mer et aime Knocke, et puis vaguement cousin Demolder ; suis donc flamand tant qu’on voudra. » Pour plus d’informations sur les relations unissant Eugène Demolder à Félicien Rops, lire Julien Noël (sous la dir. de Pascal Durand), Le réseau Rops : esquisse d’une formalisation des relations littéraires belges de Félicien Rops avant et après son installation à Paris, mémoire de maîtrise, Université de Liège, 2014, p. 97-100.
  3. Charles De Coster, La légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au pays de Flandres et ailleurs, Paris, éd. Librairie Internationale, [1867] 1869, p. 44.

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