Mais ne nous délivrez pas du mal – Analyse

Affiche du film.

Aujourd’hui, vendredi 29 juin, bonne journée. J’ai fait punir Céline Crespin à ma place alors que c’était moi qui avais chahuté. Dimanche elle sera privée de sortie. À notre professeur, l’abbé Dupré, j’ai confessé deux pêchés d’impureté que je n’avais pas commis. Cela devient de plus en plus excitant. Lore et moi éprouvons maintenant un plaisir de plus en plus intense à faire le mal. Pêcher est devenu notre principal objectif. Comme d’autres, des crétins, passent leur vie sous le signe de la vertu, Lore et moi le passons sous le signe de Satan, notre seigneur et maître.

Mais ne nous délivrez pas du mal, long métrage de Joël Séria sorti en 1970, s’ouvre sur la rédaction par Anne (Jeanne Goupil) de cet extrait de son journal intime, qui introduit à merveille les personnages principaux ainsi que les thématiques du film. À la faveur de la nuit, dans le dortoir du pensionnat religieux de Sainte-Marie, la jeune fille, cachée sous ses draps, consigne en cachette son dernier méfait et décrit la jouissance grandissante qu’elle ressent au fur et à mesure qu’elle progresse, au côté de sa complice Lore (Catherine Wagener), sur la voie du vice et de Satan.

Les deux adolescentes, toutes deux issues de familles aisées et respectées (noble pour la première, bourgeoise pour la seconde), sont supposées partager leur existence entre l’étude assidue, austère et pieuse à Sainte-Marie, et une vie saine, faite de vertu et d’obéissance, chez leurs parents, établis dans quelque campagne non loin.

Pourtant, à l’insu de toutes et de tous, elles s’appliquent à semer la souffrance et la destruction autour d’elles chaque fois qu’elles en ont l’occasion, dédiant leurs excitants méfaits à Lucifer, auquel elles jureront solennellement allégeance au cours d’une messe noire réalisée à l’aide d’objets de cultes catholiques récupérés ça et là et subvertis. Elles éprouvent en outre l’une pour l’autre un amour profond et défendu, qu’elles sacraliseront en échangeant deux anneaux, quelques gouttes de leur sang et deux hosties consacrées souillées, lors de cette même messe noire, qui prend alors des allures de mariage satanique.

Photogramme du film Mais ne nous délivrez pas du mal.

Ainsi Anne et Lore se rebellent-elles contre l’ennui et la passivité auxquels voudraient les contraindre les figures d’autorité omniprésentes qui, au nom de Dieu et de la tradition, se relaient afin de soumettre à leur ordre chaque moment et chaque dimension de leur vie. Dans les marges du contrôle, elles organisent en cachette leur double vie palpitante, découvrant dans l’intimité tendre de leur relation lesbienne platonique le cadre privilégié d’une émancipation radicale et violente, qui en passera par l’impiété et la cruauté. Sans doute Les chants de Maldoror, qu’elles lisent en douce, auront su les inspirer, et notamment ce passage où Isidore Ducasse, alias Comte de Lautréamont, s’exclame :

Il y en a qui écrivent pour rechercher les applaudissements humains, au moyen de nobles qualités du cœur que l’imagination invente ou qu’ils peuvent avoir. Moi, je fais servir mon génie à peindre les délices de la cruauté ! Délices non passagères, artificielles ; mais, qui ont commencé avec l’homme, finiront avec lui1.

Au sein de ces plages de liberté arrachées, elles inversent circonstanciellement les rapports de domination, prennent momentanément le pouvoir en imposant leur propre loi sadique à celles et ceux qu’elles prennent pour cibles. Les hommes, grands privilégiés de l’ordre patriarcal qui les oppresse, apparaissent logiquement comme leurs martyrs préférés. Anne joue avec les fantasmes de l’aumônier qui la confesse en lui rapportant les pratiques lesbiennes de deux religieuses ; elle libère les vaches d’un jeune fermier prénommé Émile, pendant que Lore le distrait en l’excitant et en se dérobant – non sans difficultés – à ses baisers libidineux ; elle empoisonne, avec l’aide de sa complice, l’oiseau préféré de son jardinier simple d’esprit, les deux jeunes filles ayant pour projet d’assassiner tous les volatiles un par un plutôt que tous en même temps, afin de maximiser la souffrance de leur victime ; elles se rendent en cachette chez Émile et brûlent le foin de sa ferme, alors qu’il est en train de souper avec ses parents ; elles tourmentent à nouveau le jardinier d’Anne en le jetant dans un étang et en engageant une course poursuite avec lui, au cours de laquelle elles suscitent sans cesse son désir et s’amusent à le frustrer. La liste de leurs méfaits est longue.

Les deux adolescentes finiront par tuer un inconnu en panne de voiture, rencontré sur le bord de la route, après l’avoir conduit chez Anne en vue de le séduire. Emporté par sa passion, celui-ci était devenu incontrôlable et cherchait à les violer. Se retrouvant alors dans l’incapacité de préserver plus longtemps le secret, Anne et Lore préfèrent prendre le pari de la mort que de voir cette double vie, la seule qui vaille vraiment la peine d’être vécue, envahie et détruite par cet ordre social qu’elles abhorrent. Dans son journal, Anne écrit :

Je n’ai pas voulu faire peur à Lore, mais l’enquête est sur le point d’aboutir. Ils vont découvrir le corps, ce n’est plus qu’une question de jours. Mais ils auront beau faire, ils ne nous sépareront pas. Nous sommes liées l’une à l’autre pour toujours.

Ainsi décident-elles de mettre fin à leurs jours au nez et à la barbe de l’inspecteur en charge de l’enquête et de nombreux membres de leur communauté, dont leurs parents, au cours d’un spectacle scolaire auquel elles participent. Après avoir déclamé trois poèmes réprouvés (« Complainte du pauvre jeune homme » de Jules Laforgues, « La mort des amants » et « Le voyage », VIII, de Charles Baudelaire) elles s’aspergent d’alcool et s’immolent. Le public applaudit avec enthousiasme, croyant d’abord à une performance spectaculaire, puis s’affole lorsqu’il comprend que le feu qui consume les robes blanches des jeunes filles est bien réel. Mais il est déjà trop tard pour réagir. Les flammes dévorent les deux corps enlacés et, fortifiées par ce combustible, s’élèvent jusqu’à la bande d’étoffe habillant le bord supérieur de la scène, qui s’embrase à son tour. Juste au-dessus, l’inscription Ad majorem Dei gloriam, « Tout pour la plus grande gloire de Dieu », ne perd rien pour attendre.

Leur suicide se donne comme un crachat insolent à la face de la communauté, un geste d’insoumission d’une extrême violence, flamboyant et fatal, par lequel elles privent définitivement l’autorité de la victoire totale qu’elle n’aurait pas tardé à obtenir.

Photogramme du film Mais ne nous délivrez pas du mal.

S’il a quelque chose de désespéré, cet acte n’est pas tout à fait nihiliste. En effet, le dernier extrait du journal d’Anne, cité un peu plus haut, et les trois poèmes que les adolescentes récitent avant de s’immoler, témoignent d’un espoir de libération post-mortem.

Poème 1 – Complainte du pauvre jeune homme2

Quand ce jeune homm’ rentra chez lui,
Quand ce jeune homm’ rentra chez lui ;
Il prit à deux mains son vieux crâne,
Qui de science était un puits !
Crâne,
Riche crâne,
Entends-tu la folie qui plane ?
Et qui demande le cordon,
Digue dondaine, digue dondaine,
Et qui demande le cordon,
Digue dondaine, digue dondon !

Quand ce jeune homm’ rentra chez lui,
Quand ce jeune homm’ rentra chez lui ;
Il entendit de tristes gammes,
Qu’un piano pleurait dans la nuit !
Gammes,
Vieilles gammes,
Ensemble, enfants, nous vous cherchâmes !
Son mari m’a fermé sa maison,
Digue dondaine, digue dondaine,
Son mari m’a fermé sa maison,
Digue dondaine, digue dondon !

Quand ce jeune homm’ rentra chez lui,
Quand ce jeune homm’ rentra chez lui ;
Il vit que sa charmante femme,
Avait déménagé sans lui !
Dame,
Notre-Dame,
Je n’aurai pas un mot de blâme !
Mais t’aurais pu m’laisser l’charbon [pour s’asphyxier],
Digue dondaine, digue dondaine,
Mais t’aurais pu m’laisser l’charbon,
Digue dondaine, digue dondon !

Lors, ce jeune homme aux tels ennuis,
Lors, ce jeune homme aux tels ennuis ;
Alla décrocher une lame,
Qu’on lui avait fait cadeau avec l’étui !
Lame,
Fine Lame,
Soyez plus droite que la femme !
Et vous, mon Dieu, pardon ! pardon !
Digue dondaine, digue dondaine,
Et vous, mon Dieu, pardon ! pardon !
Digue dondaine, digue dondon !

Quand les croq’morts vinrent chez lui,
Quand les croq’morts vinrent chez lui ;
Ils virent qu’ c’était un’ belle âme,
Comme on en fait plus aujourd’hui !
Âme,
Dors, belle âme !
Quand on est mort c’est pour de bon,
Digue dondaine, digue dondaine,
Quand on est mort c’est pour de bon,
Digue dondaine, digue dondon !

Ce premier poème pose que, peu importe la manière dont on a vécu, nous sommes toutes et tous égaux face à la mort. À la fin, celle-ci abolit une fois pour toutes notre existence terrestre : « Quand on est mort c’est pour de bon ». Ainsi, de ce point de vue, il est indifférent de cultiver son intelligence ou de végéter dans sa bêtise, ou encore de courir après la vertu ou de s’adonner au vice. Face à la faucheuse, impartiale et implacable, tous nos efforts se révèlent vains et risibles, salués par autant de « Digue dondaine, digue dondainde, / […] / Digue dondaine, digue dondon ! » moqueurs. D’autant, sous-entend le poète, que l’intelligence rend fou et suicidaire (strophe 1) et que la vertu n’apporte pas le bonheur (le jeune homme à la « belle âme » met fin à ses jours) et n’est au fond qu’un paraître hypocrite (dans la strophe 2, on comprend que le jeune homme rentre chez lui après avoir été chassé de chez sa maîtresse par le mari de cette dernière).

Mais ces vers ne disent rien de ce qui advient après la mort. Est-elle un passage vers autre chose (et si oui, vers quoi ?) ou bien une impasse absolue ? La question est ouverte et le deuxième poème s’y engouffre.

Poème 2 – La mort des amants3

Nous aurons des lits pleins d’odeurs légères,
Des divans profonds comme des tombeaux,
Et d’étranges fleurs sur des étagères,
Écloses pour nous sous des cieux plus beaux.

Usant à l’envi leurs chaleurs dernières,
Nos deux cœurs seront deux vastes flambeaux,
Qui réfléchiront leurs doubles lumières
Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux.

Un soir fait de rose et de bleu mystique,
Nous échangerons un éclair unique,
Comme un long sanglot, tout chargé d’adieux ;

Et plus tard un Ange, entr’ouvrant les portes,
Viendra ranimer, fidèle et joyeux,
Les miroirs ternis et les flammes mortes.

Ce deuxième poème répond au premier, nous décrivant la mort simultanée de deux personnes liées par un amour profond, qui se donne comme un jumelage de « cœurs » et d’« esprits », semblable à celui qui unit Anne et Lore. Il n’est pas exclu que cette mort simultanée soit plus précisément un suicide. En effet, « l’éclair unique » que les amants échangent pourrait désigner l’unisson visuel et acoustique de deux coups de feu. Ce qui est certain, c’est qu’ Anne et Lore témoignent, à travers leur immolation, d’une interprétation aussi littérale que personnelle des vers : « Nos deux cœurs seront deux vastes flambeaux / Qui réfléchiront leurs doubles lumières ». Ces « adieux » se révèlent n’être que des au revoir : « un Ange » viendra raviver les esprits (« les miroirs ternis ») et les cœurs (« les flammes mortes ») jumelés des amants, permettant ainsi à leurs existences et à leur amour de transcender les bornes de la finitude. Pour les deux adolescentes, cet « Ange » s’identifie bien sûr à Lucifer, l’ange déchu qu’elles révèrent et au nom duquel elles ont renié Dieu et le Christ. Ainsi convaincues que leur amour leur survivra, Anne et Lore sont prêtes à suivre leur psychopompe n’importe où, comme le montre le dernier poème. Car là où il les conduira, elles seront ensemble d’une manière ou d’une autre. Et c’est au fond tout ce qui compte.

Poème 3 – Le voyage, VIII4

Ô Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l’ancre !
Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons !
Si le ciel et la mer sont noirs comme de l’encre,
Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons !

Verse-nous ton poison pour qu’il nous réconforte !
Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ?
Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau !

Cette plongée « Au fond de l’Inconnu », cette exploration du « nouveau » annoncée par le poème, apparaît dans ces quelques vers bien plus excitante qu’inquiétante. Il faut dire qu’elle se donne comme la solution définitive à l’ennui terrestre, ce même ennui qu’Anne et Lore subissent et qu’elles ne supportent plus. Parce qu’elles meurent d’ennui, elles veulent mourir tout court. Pour les deux jeunes filles, l’idée de troquer une vie prévisible, déjà toute tracée par la communauté, contre une après-vie pleine de mystères et de découvertes, apparaît extrêmement séduisante.

À l’issue de cette triple récitation, les voici donc affermies dans leur résolution. D’un geste assuré, elles vident chacune le contenu d’une bouteille de gnôle sur leurs robes blanches et y mettent le feu, se suicidant ensemble pour se libérer ensemble. Si elles ont vu juste, Lucifer ne tardera pas à venir chercher leurs âmes, à jamais enlacées.

Claire Tabouret, La grande camisole, huile sur toile 2014.

 

 


Notes :

1 Isidore Ducasse ou Comte de Lautréamont, Les chants de Maldoror, « Les classiques de poche, Le livre de poche », Librairie générale française, 2001, chant premier, §4, p. 86.

2 Jules Laforgues, Les complaintes, Léon Vanier, Paris, 1885, pp. 108-109.

3 Charles Baudelaire, Les fleurs du mal, dans Œuvres complètes, tome 1, Calmann-Lévy, Paris, 1908, p.339.

4 Charles Baudelaire, Les fleurs du mal, dans Ibid., p. 351.

La Vénus à la Fourrure, Sacher-Masoch : imaginaire d’une femme fatale.

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source : éditions Delcourt.

Lou Reed et la botte de cuir.

La préface explique l’œuvre originelle : cérémonie théâtrale autour du contrat qui met en mots les désirs avant leur réalisation, et retardement du plaisir promis. Lou Reed le chantait déjà du temps des Velvet Underground, cet amour étrange qui relie Wanda à Séverin, son amant. Il n’y avait qu’à embrasser cette botte de cuir. Ce que je présente aujourd’hui en est une adaptation pour le théâtre, par Christine Le Tailleur : quoi de mieux que l’univers des planches pour mettre en corps cette théâtralité du rapport masochiste ? Entre contrat posé et relation cadrée, le lien entre Wanda, maîtresse impitoyable et voluptueuse, et Séverin, amant romantique et en réelle détresse, y est exploré dans ses plus sombres recoins. Dans ce roman, tout est théâtre, mise en scène, jeux d’interdits et de suggestions.

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source : Zone Critique. Film éponyme par Roman Polanski.

La reprise théâtrale du motif masochiste.

La première scène s’ouvre sur l’Ami, langoureux dans son rêve de la déesse Vénus. Statue étrangement recouverte de fourrure, elle est synonyme d’un extrême érotisme pour son rêveur. L’apparition de son ami Séverin brise l’effet onirique, en lui tendant son manuscrit : Confessions d’un suprasensuel. Le reste de la pièce présente majoritairement le contenu de ces confessions. La limite entre réel et fiction est très trouble, Sacher-Masoch s’étant lui-même inspiré de ses relations ambigües avec ses différentes maîtresses. Une œuvre de vie, en somme. La mystérieuse Wanda tombe alors sur une image intrigante : celle d’une Vénus à la fourrure. Sa rencontre avec Séverin n’est pas expliquée : elle est sans doute le fait du hasard le plus fortuit. Ce trouble qui entoure leur rencontre n’aura que davantage de poids face à leur type de relation, à cheval entre les mondes, entre l’hallucination étranglée et la matérialité des choses. Wanda prétend alors être cette Vénus. Beaucoup d’ellipses temporelles dans cette pièce participent du trouble général, pour le plus grand plaisir du lecteur. Relation de l’entre-deux, elle montre un autre aspect des liens humains, libérés des catégories :

« La nature ne connaît pas la stabilité dans les relations entre hommes et femmes. Le mariage est un mensonge, une hypocrisie, la pire des impostures. Il faut abolir le mariage, démembrer la famille » (Wanda, p.28)

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source: Pinterest. Sacher-Masoch et sa maîtresse Fanny Pistor.

Deux conceptions opposées de la relation amoureuse.

Séverin est peureux, romantique, incertain, absolu : « je voudrais lui prendre la main mais je ne suis qu’un âne » (p.39). Wanda, sans concession, ne le veut que pour une année. Alors qu’elle célèbre la vacuité de la vie et tous les plaisirs terrestres, Séverin est en manque d’absolu, et il rêve cette femme comme il rêvait de sa tante. Tante qui le frappait jeune, tante à l’origine de son amour de la douleur. Sa tante portait cette fourrure, et il en garde un souvenir si intime qu’il demande à Wanda de porter une fourrure. Il s’affirme suprasensuel, et toute violence lui paraît délectable quand elle est de la main d’une femme, qu’il réclame tant. Ainsi, la relation amoureuse est engagée dans un angle rare en littérature : plus vif, moins romancé, leur lien est une réflexion et une déconstruction de l’amour traditionnel.

 » Et que préférez-vous ? L’épouse ou l’idéal ? » (Wanda, p.49)

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source : Fnac.

Wanda refuse ses propositions au début, et elle finit par se prendre au jeu de la fourrure, et devient cette Vénus si particulière. L’esclavage volontaire de Séverin finit par arriver, et se dessine alors une relation très ambigüe et complexe. Le tout mêle une réflexion intense sur la place de la femme, enjolivée tout comme enlaidie par tous :

« Les femmes ne sont ni aussi bonnes que les font leurs admirateurs et leurs défenseurs, ni aussi mauvaises que les font leurs détracteurs. Le caractère de la femme n’est qu’un manque de caractère. La meilleure femme peut momentanément sombrer dans la boue, et la pire peut inopinément s’élever à de grandes et bonnes actions, confondant ainsi ses contempteurs. Toute femme, bonne ou mauvaise, est capable à chaque instant d’avoir les pensées, les actions et les sentiments les plus diaboliques comme les plus divins, les plus sordides comme les plus purs. La femme, malgré tous les progrès de la civilisation, est restée telle qu’elle est sortie des mains de la nature, elle est comme les bêtes sauvages, elle peut se montrer fidèle ou infidèle, bienveillante ou cruelle, selon les sentiments qui la dominent » (Wanda, pp.61-62)

En somme, cette version de l’histoire de Masoch a le don de transporter son lecteur (et encore mieux, son spectateur) dans tout le trouble qui est le propre de cette relation de domination. Elle propose une vision originale des relations humaines, libérée des contraintes et des catégories binaires — on n’est ni marié, ni seul pour toujours. Proposant une myriade d’entre-deux, cette sorte d’amour a le mérite d’explorer les bas instincts humains.

 

Sacher-Masoch, La Vénus à la fourrure, éd. Les solitaires intempestifs, 2008, interprétation par Christine Le Tailleur.

Charles-François Jeandel, le bondage au XIXe siècle.

 

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En 2013, je suis allée voir l’exposition « L’ange du bizarre. Le romantisme noir de Goya à Max Ernst » au musée d’Orsay, où j’ai pu découvrir quelques pépites, dont les cyanotypes de Charles-François Jeandel (1859-1942). Parisien d’origine qui a raté sa carrière de peintre, il s’est retiré avec sa femme Madeleine Castet de 18 ans sa cadette en Charente. A priori ils formaient un couple de bourgeois catholiques tout ce qu’il y a de plus traditionnel, Charles-François étant bien investi dans la Société d’archéologie du coin. Mais, intimement, il s’adonnait à un tout autre type d’activité…

La photographie ! À l’époque, on photographiait grâce à plusieurs moyens : le daguerréotype (l’image est fixée sur une plaque de cuivre grâce à l’action d’un mélange d’argent et d’iode), puis ensuite est venue l’invention du calotype (procédé négatif-positif à partir de chlorure d’argent sur papier) et, afin d’améliorer la qualité des images, on s’est mis à utiliser le procédé à l’albumine (tirage réalisé à partir de blanc d’œufs, donnant ainsi une teinte sépia), puis le collodion humide (solution à base de nitrate d’argent dans laquelle la plaque de verre est plongée), ou l’ambrotype (négatif sur plaque de verre au collodion sous-exposé à la prise de vue, l’image apparaissant en positif sur fond noir) ou encore le ferrotype (fine plaque de tôle enduite d’un vernis noir et d’une solution à base de collodion).
Au départ, les images étaient en noir et blanc, puis la couleur est apparue. Elle a été possible grâce à la « trichromie soustractive », qui propose les trois couleurs primaires (rouge, vert, bleu). L’image en couleur est appelée autochrome. Ainsi, le cyanotype est un tirage de couleur tirant sur le bleu, réalisé à partir d’une solution de ferricyanure de potassium et de citrate d’amonium ferrique. Ce mélange photosensible enduit sur une feuille de papier et séché dans le noir développe cette couleur si particulière. C’est ce procédé qu’a utilisé Charles-François Jeandel, car simple d’utilisation pour les amateurs.

Si la collection photographique de Jeandel est si curieuse, c’est parce qu’elle représente, en plus des paysages et scènes de la vie quotidienne, toute une série de femmes nues, liées de diverses façons. Il s’agit de la première représentation de la pratique du bondage au XIXe siècle. Le bondage est une pratique érotique de l’ordre du sado-masochisme, qui est relativement connue aujourd’hui, souvent appelée shibari, son pendant japonais. Il est aisé de penser qu’au XIXe, ce genre de pratique restait restreinte et secrète, et les photos ne devaient jamais dépasser le cadre intime ou des initiés…

Ces cyanotypes ont été pris entre 1890 et 1900, et collectés dans un grand album, qui a été donné au musée d’Orsay en 1988. Jusqu’en 1987, cet étrange ouvrage faisait partie de la collection privée de la famille Braunschweig, et contenait pas moins de 190 photographies, dont 112 de femmes ! On considère que la femme de Jeandel, Madeleine, a servi de modèle plusieurs fois. Notons au passage que grâce à l’émergence de la photographie, la pornographie s’est largement développée, et de nombreuses images érotiques circulaient sous le manteau. Le tirage délicatement bleuté contribue à l’atmosphère intimiste des photographies, et leur donne un aspect pictural.

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Sources :

Musée d’Orsay (images)
Blog Never trust a man who can danse
Wikipédia : Cyanotype
Wikipédia : Histoire de la photographie