L’évolution de la figure de Merlin l’enchanteur au fil des siècles

À qui pensez-vous lorsque je vous évoque le personnage de Merlin ? Un vieux sage à la barbe blanche ? Au jeune héros de la série télévisée ? Au magicien cocasse de Kaamelott ? Toutes ces représentations ne sont pas si éloignées de la réalité… quoique ! Nous allons essayer de percer les voies mystérieuses de Merlin dans cet article.

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Merlin dans la série Kaamelott (source image).

Qui était donc le personnage de Merlin ?

Le célèbre magicien, tel que nous le connaissons à notre époque, est né à partir de chroniques galloises. Son origine littéraire remonte assurément vers le XIIe siècle grâce à un texte en latin écrit par la main talentueuse de Geoffroy de Monmouth, puis rédigé en langue vernaculaire par Robert de Boron, tout en passant par Wace.

Merlin est donc un personnage tout aussi célèbre que le roi Arthur lui-même. D’ailleurs, les deux son intrinsèquement liés dans les cycles arthuriens. Dès le Moyen Âge, le personnage de Merlin a subi de nombreuses réécritures. Tantôt un être divin, tantôt un être diabolique, Merlin sera passé par toutes les interprétations !

Les amours de Merlin permettent de l’inscrire dans la lignée des héros merveilleux au destin tragique. Le magicien cumule en effet les motifs liés à son destin féerique : conception surnaturelle, enfant sans père (bien que l’on sait dans la version de Robert de Boron que sa mère a été fécondée par un incube), puis une disparition tragique engendrée par la femme aimée.

Conception de Merlin dans l’ouvrage de Robert de Boron

De nos jours, la légende de Merlin ne cesse d’être réécrite, réadaptée, réappropriée par la littérature fantasy avec des auteurs comme Tolkien ou Rowling. C’est pourquoi il est important de remettre le personnage de Merlin dans son contexte d’origine avant de s’attaquer au contexte littéraire médiéval et contemporain !

L’origine, le mythe, l’homme, le sylvestre :

Bien avant que naisse le personnage mythique que l’on connait aujourd’hui, les récits légendaires et les brides de l’Histoire prennent place autour de Merlin afin de construire son identité, dans un cadre celtique antérieur aux influences chrétiennes.

Il semblerait qu’un certain Ambrosius Aurelianus soit à l’origine du personnage de Merlin. Cet homme aurait été un général militaire et chef des Bretons d’origine romaine. Il aurait été victorieux à la bataille du Mont Badon. Cette historicité est admise par Ferdinand Lot en 1931 dans son ouvrage Bretons et Anglais aux Ve et VIe siècles.

Un autre récit de guerre fait écho au commencement des récits de Merlin tels que la Vita Merlini, c’est la bataille de Mag Tured qui commence ainsi : «  les Tuatha De Danann étaient dans les îles du nord du monde, apprenant la science, la magie, le druidisme, la sorcellerie, la sagesse… » (Dottin, l’épopée irlandaise). Cette tribu « des gens de la déesse Dana » a sérieusement influencé le monde celte par leurs croyances et leur histoire.

C’est inévitablement Geoffroy de Monmouth qui donne le nom de Merlin dans Historia Regum Britanniae, rédigé entre 1135 et 1138. En découlera ensuite la Vita Merlini rédigée entre 1148 et 1155, « un texte rare, pour ne pas dire oublié de la légende arthurienne », d’après N. Desgrugillers dans la présentation de l’ouvrage. La Vita Merlini raconte qu’à la suite d’une bataille où il perd trois de ses plus braves hommes, Merlin devient fou et se réfugie dans la forêt. C’est alors que naît la figure du Merlin sylvestre, héritage des chroniques galloises.

Sa sagesse, souvent liée au don prophétique, est une conséquence de sa folie : c’est seulement une fois que Merlin guérit de cette folie que sa sagesse s’exerce avec plénitude.

Deux autres personnages de la littérature se rapprochent d’un Merlin sauvage, sylvestre : Lailoken et Suibhne.

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Lailoken, illustration d’Alan Lee.

Lailoken possède une origine écossaise, de la même manière que Merlin, issue de deux textes datant du XIIe siècle rédigés dans le livre La vie de Saint Kentigern, intitulés Lailoken et Meldred et Kentigern et Lailoken. On retrouve le motif du rire frénétique (à rappeler que Merlin éclate de rire lors de ses visions face à l’impuissance des êtres humains face à leur destin, flippant non ?) ainsi que la prédiction des trois morts du roi.

Le second, Suibhne, vient d’un roman irlandais écrit entre 1200 et 1500, mais dont les thèmes remontent au VIIIe siècle. La légende raconte que Suibhne jette le psautier de saint Ronan dans un lac après avoir appris qu’on construisait une église sur son territoire sans autorisation. C’est alors qu’une loutre surgit du lac et ramène le saint livre à Ronan. S’ensuit une bataille à laquelle participe Suibhne, furieux. Ronan lui jette une malédiction qui le fera voler dans les airs comme la flèche qui a tué son clerc. Suite à cela, Suibhne devient fou et commence sa vie d’homme sauvage. On note également que la folie de Suibhne peut prendre la forme d’une métamorphose d’oiseau. On associe souvent cette transformation avec le motif du mythe sauvage. Geoffroy de Monmouth se serait-il inspiré de ces livres ou au contraire, ces textes s’inspirent-ils du texte de Geoffroy?

Ces textes, contemporains de celui de Geoffroy de Monmouth, intègrent un prélude au portrait sylvestre de Merlin.

On trouve également une tradition galloise sur un barde nommé Myrddin qui participa à la bataille d’Arderydd en 573 ou 533 qui, suite à celle-ci, devint fou et fuit dans le forêt du Calidon pour mener une vie sauvage. Ces poèmes gallois qui transmettent cette tradition ne semblent pas antérieurs à 1150. On peut relever une liste exhaustive des ces poèmes : Les pommiers, le dialogue entre Myrddin et Taliesin, Les Bouleaux, Le chant des Pourceaux, Dialogue entre Myrddin et sa sœur Gwenddyde.<

Dans les poèmes attribués à Myrddin, le héros se trouve seul dans la forêt et s’adresse aux arbres pour prophétiser les malheurs qui arriveront au pays de Bretagne.

Fin du poème de Myrddin et Taliesin :

« Sept fois vingt généreux guerriers s’en sont allés vers les ombres.

Dans la forêt de Kelyddon, ils ont trouvé la mort.

Puisque moi, Myrddin, je suis le premier après Taliesin,

permets que ma prophétie nous soit commune. »

On sait que Geoffroy dans la Vita Merlini fait apparaître Taliesin à l’ermitage de Merlin. Ce personnage est maintenant oublié, mais il était le Pennbeirdd, c’est-à-dire le chef des bardes dans les textes du Moyen Âge. Ce personnage légendaire serait donc une des origines de notre Merlin.

Le dieu Cernunnos montre beaucoup de points communs avec les pouvoirs de Merlin : c’est un ermite dans la forêt, doté d’un don prophétique et qui se familiarise avec la métamorphose animalière. Une autre filiation avec le dieu Pan peut s’envisager également. En effet, dans la Vita Merlini, Merlin se rend aux noces de son épouse sur un cerf, accompagné de tous les animaux qu’il a pu réunir dans la forêt. Le cerf est l’archétype même du compagnon de l’homme sauvage, ce qui montre un héritage assez prononcé de Cernunnos, lui-même porteur de cornes de cervidé.

Bien que le personnage de Merlin naisse au cœur du XIIe siècle, il n’est pas étonnant qu’il conserve des empreintes d’un druidisme ancien. On sait que les druides avaient tous disparus au XIIe siècle, mais il serait très séduisant de comparer Merlin avec le dieu irlandais Dagda, un homme de la médecine naturelle, un dieu druide, un chamane.

Merlin a un lien particulier avec la faune et la flore. La tradition sylvestre liée à Merlin place son don de clairvoyance dans une perceptive de la folie du héros. Il est à noter que sa folie se guérit par une source : l’eau est signe de purification, de lavement de péché dans la tradition chrétienne.

La tradition sylvestre constitue un héritage des croyances anciennes des mythes et du panthéon celtique où la nature entretient un lien intime et harmonieux avec l’homme.

Merlin, de Robert de Boron :

Merlin est un roman qui naît au cœur du XIIIe siècle, après les écrits de Wace et de Geoffroy de Monmouth.

Merlin est le fils du diable et d’une noble jeune fille très pieuse. C’est par la foi inconditionnelle en Dieu de sa mère que Merlin échappe au Diable.

Notre héros possède sa part d’ombre et de lumière, et celle-ci se manifeste par l’aide de Dieu qui lui offre le don de voir l’avenir. Par ses prophéties, il se met au service du dieu chrétien comme son interprète auprès des hommes. Robert de Boron ne fait pas de Merlin un simple magicien mais une véritable figure divine. Merlin serait-il un changelin ? Un enfant humain échangé contre un enfant issu du monde merveilleux, par les fées ou le Diable : autrement appelé un enfant-fée.

Merlin est un enfant précoce qui montre des pouvoirs extraordinaires. Cette avancée montre déjà une emprise sur le temps qui se traduira par sa longévité si célèbre. C’est tout jeune enfant que le magicien révélera au juge sa véritable origine, et par le rachat de sa mère, Merlin devient une figure divine.

Sa part d’ombre se dévoile par son corps couvert de poils qui est un signe de l’origine diabolique à l’époque médiévale. Cette difformité est associée à l’étrangeté et à l’animal, ancrée dans la tradition sylvestre.

Cette dualité montre tout le paradoxe du personnage, à la fois sombre et lumineux, le tout baigné dans une domination chrétienne !

Bien que sa part de lumière prédomine, son ascendant maléfique surgit et demeure à jamais en lui. Malgré tout, Merlin aide Uter à tromper Ygerne en ayant conscience de son péché, de son erreur. Néanmoins, cette action permet d’engendrer le célèbre roi de Bretagne, un mal pour un bien ?

Le rire, toujours le rire ! On retrouve le motif du rire si singulier chez Merlin, celui-ci inscrit dans le pouvoir de prédire l’avenir. Mais chez Robert de Boron, la folie ne provoque plus de clairvoyance mais la connaissance des faits passés que Merlin détient du Diable. Quant au don de Dieu, c’est grâce à celui-ci que Merlin connaît l’histoire du Graal et des faits futurs transposés en prophéties. Comme dans les œuvres antérieures, la clairvoyance semble offrir à Merlin la connaissance absolue.

L’emprise sur la temporalité est de nouveau reprise chez Robert de Boron. En effet, dès la naissance de Merlin, celui-ci fait preuve d’une précocité extraordinaire : Merlin s’exprime de la même manière qu’un adulte, il est plus grand que la moyenne et se fait avocat de sa mère à l’âge de dix-huit mois. Il quittera sa mère à ses sept ans et ordonnera à Blaise de recueillir les histoires de sa vie.

Père Blaise dans Kaamelott

En guise d’anecdote étymologique : Blaise est le porte-parole de Merlin dans le roman de Robert de Boron. D’après Philippe Walter, le dictionnaire de Léon Fleuriot précise que le mot breton bleid signifie « loup », puis en breton moderne « bleiz ». Blaise serait-il la dernière trace de la tradition celtique et dernier compagnon de l’homme sauvage ?

La vieillesse a également de l’emprise sur lui. Son pouvoir de métamorphose pour se jouer des hommes prend des traits de vieillard, de jeune homme, de mendiant, etc. Serait-ce un héritage scandinave ? Odin se métamorphosait également en vieillard pour se promener dans le monde des hommes !

La tradition sylvestre s’efface peu à peu dans le roman de Robert de Boron. On la retrouve uniquement à travers les absences répétées dans la forêt pour gagner la compagnie de la fée Viviane.

Robert de Boron, en plus de christianiser Merlin et la quête du Graal, ajoute la mission spirituelle au roman, qui de fil en aiguille, découle sur une mission politique en faveur des Bretons. Merlin est souvent associé aux affaires martiales. Il donne des conseils nécessaires aux rois pour accéder à leurs fins. Comme appui, nous pouvons citer les visions dès son enfance pour la tour de Voltigern ou encore son rôle de conseiller auprès du roi Arthur.

Mais cette fois-ci, jouons le rôle de Merlin et faisons un saut dans le futur, plus précisément en 2017, où cette tradition refait surface et où les influences chrétiennes se font discrètes.

La vie de Merlin, de Caroline Bajot et Matilde Montségur :

Ce très bel ouvrage est paru le 23 juin 2017, racontant l’histoire de la vie de Merlin, personnage mythique et atemporel.

La vie de Merlin

Le personnage de Merlin est donc universellement connu. Il fait partie intégrante de la culture populaire littéraire, aussi bien adapté en livre jeunesse, en BD, en dessin animé et en film.

Ce petit livre, transposé sur le mode du conte de fée, est une réécriture de la légende arthurienne où Merlin tient une place au premier plan.

C’est un livre objet de par sa qualité esthétique. Il est destiné au grand public et donne l’illusion d’un manuscrit tout droit sorti du Moyen Âge grâce à ses calligraphies à l’encre dorée et à ses enluminures hautes en couleur. L’artiste peintre Matilde Montségur reprend les codes des couleurs des enluminures du Moyen Âge, des couleurs basiques mais très vives.

C’est tout d’abord l’aspect visuel qui attire le regard ! Toutes les enluminures et les couleurs sont un ravissement ! On tourne les pages pour le plaisir des yeux avant de s’attacher au texte.

L’histoire permet une plongée fluide et sommaire dans la vie de Merlin par de courts chapitres. L’ouvrage est agencé de manière à reconnaître les grands moments de sa légende, comme sa naissance, ses multiples rencontres et exploits, tels que la tour de Voltigern, Arthur, le Graal, la fée Viviane, etc.

Sachant que les chapitres sont brefs, il nous est plus aisé de se concentrer sur l’aspect aux enluminures, souvent pleines de références à la légende arthurienne. Ces chapitres nous permettent d’avoir une vue panoramique sur la vie du magicien sans rentrer dans les détails, ce qui rend la légende de Merlin plus ludique et plus accessible à un public jeune.

Ainsi, Merlin n’effraie plus comme au Moyen Âge à cause de son origine diabolique. Il se présente de nouveau comme le porte-parole de la nature et d’un monde onirique, loin de nos soucis quotidiens et, plus antérieurs, de la domination chrétienne.

Merlin incarne de nouveau un sage idéal, protecteur de la nature, qui est de nos jours terriblement menacée.

On trouve dans cette réécriture, comme dans bien d’autres, une grande volonté d’un retour aux sources païennes et d’un Merlin proto-chrétien. Son origine diabolique est supprimée pour laisser place aux rêveries folkloriques. L’auteur lui attribue une place de choix dans différentes œuvres (Fetjaine, série TV…).

Ces œuvres refont surgir le culte de la nature pour que les hommes tentent de retrouver un équilibre perdu. La production culturelle permet de faire évoluer les mentalités et de remémorer à l’être humain de quelle manière ses aïeux cultivaient les cultes divins.

La représentation de Merlin sur la couverture n’est pas sans rappeler celle de Gandalf. Lui-même associé au Christ par sa résurrection, sa bienveillance envers la communauté de l’anneau, etc., puis à Odin par sa connaissance absolue, Gandalf symbolise un savoir incommensurable dont nous ignorons les secrets. Son rôle en tant que mentor d’Aragorn peut nous induire sur la piste d’une réécriture de Merlin et d’Arthur. On retrouve l’image du sorcier errant dans le personnage de Gandalf, héritier des personnages folkloriques scandinaves, dont le nom lui-même signifie « elfe au bâton magique ».

The Hobbit: An Unexpected Journey
Gandalf. Photographe : James Fischer, pour The Guardian. Image issue du film Le Hobbit : un voyage inattendu. 2012.

À la différence de Merlin, on ne retrouve pas chez Gandalf une ambiguïté diabolique, il n’est pas partagé par le bien et le mal, et c’est grâce à sa pureté qu’il parvient à devenir magicien blanc. Gandalf incarne la figure du mage protecteur et bienveillant, ce qui se ressent également chez le spectateur qui se sent toujours rassuré lorsque l’acteur Ian McKellen est présent dans les scènes du film.

Le personnage de Merlin a donc bien influencé le personnage de Gandalf et les deux auteurs nous font ce rappel dès la couverture de l’ouvrage ! Le personnage de Merlin, attesté par l’Histoire ou par la littérature, réussit à incarner un véritable mythe. Merlin est donc une passerelle entre les mondes de la réalité et du surnaturel, entre différentes temporalités, et même si le magicien demeure une icône du vieux sorcier, le personnage n’a pas pris une ride !

Sage par excellence, fou des forêts et compagnon de la nature, Merlin est aussi le Grand Esprit qui nous permet de discerner le Réel de l’Invisible. Si d’aventure vous vous promenez dans Brocéliande et que, entre deux danses avec les fées vous entendez un écho profond venant d’une prison d’air, arrêtez-vous, et venez entendre les prophéties de Merlin qui vous guideront  sur un chemin plus sage et vers de plus belles aventures !

 


Sources :

Merlin, Robert de Boron, traduction par Alexandre Micha, GF-Flammarion, Paris, 1994.

Vita Merlini, Geoffroy de Monmouth, traduit du latin par N. Desgrugillers, Éditions Paleo, collection « L’Encyclopédie médiévale », 2003.

Merlin l’Enchanteur, Jean Markale, Albin Michel, collection « Espaces Libres », Paris, 1992.

La Société des S, de Susan Hubbard.

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La Société des S est le premier tome d’une trilogie de l’auteure américaine Susan Hubbard. Édité par L’école des loisirs, ce roman fantastique est à ranger au rayon jeunesse/ado. Et pourtant, être un « adulte » n’empêche en rien de se délecter de sa lecture !

Ari est une adolescente qui vit enfermée dans le manoir familial, entourée de milliers de livres. Son père, Raphaël Montero, un scientifique atteint d’une maladie de peau l’empêchant de sortir au grand jour, lui fait lui-même la classe. Ari ne connaît rien du monde extérieur, elle y met seulement les pieds lors de ses examens annuels. Solitaire et curieuse, c’est à ses 13 ans qu’elle finit par s’ouvrir aux autres, sous l’aile de Mme Garritt, la cuisinière. Cette dernière la présente à ses enfants et Ari va se lier d’amitié avec une de ses filles : Kathleen. Cependant, sortir de sa coquille a un prix : des secrets vont être révélés et son univers entier sera chamboulé. Son père est-il vraiment l’homme qu’il prétend ? Et Ari, qui est-elle vraiment ? De révélations en révélations, la jeune fille se rendra compte qu’elle et sa famille ne sont pas très humains…

Ce roman est une très belle découverte. Écrit du point de vue d’Ari, on suit son évolution durant sa treizième année. Adolescente très intelligente et renfermée au départ, elle s’ouvre petit à petit au monde et finit par traverser les États-Unis seule en stop à la recherche de sa mère, disparue depuis sa naissance. La découverte amoureuse, celle de l’identité de son père et d’elle-même, font de ce récit un roman initiatique : il y a un voyage physique mais aussi psychologique.

J’ai beaucoup apprécié le traitement du vampire. Eh oui ! Encore un roman de vampires. Mais ne partez pas ! Ici, ces créatures sont très cultivées et évitent de blesser les gens au détour d’une ruelle. Ces derniers restent plutôt entre eux et se font discrets, évoluant beaucoup dans les sphères scientifiques pour trouver des substituts au sang. Ce premier tome laisse d’ailleurs une grande part d’ombre sur l’origine des vampires. De même sur la nature d’Ari, mi-humaine mi-vampire, et dont la croissance s’arrête subitement en pleine adolescence. On ne lui donne alors plus d’âge. J’espère que les prochains tomes sont plus bavards sur ces aspects.

Je recommande chaudement cette lecture, qui ravira l’adulescent en vous ! La plume est élégante et instruite, et le personnage d’Ari attachant et profond. Lire un récit vampirique classé dans la catégorie jeunesse qui ne contient ni niaiseries ni clichés est à souligner !

 

La Société des S, Susan Hubbard, trad. Marion Danton, éd. L’école des loisirs, coll. « Médium + », 2011.

Alias Grace, une série fantastique.

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Alias Grace, ou Captive en français, est à l’origine un roman de l’auteure canadienne Margaret Atwood (bien connue pour son roman adapté en série The Handmaid’s Tale), publié en 1996, et qui a été porté à l’écran grâce à Netflix en 2017. Cette mini série de six épisodes est canado-américaine, et on peut retrouver quelques acteurs connus comme Sarah Gadon (Grace Marks), Edward Holcroft (Dr Simon Jordan), Paul Gross (Thomas Kinnear), ou encore Anna Paquin (Nancy Montgomery).

Nous sommes au Canada, à Toronto, au XIXe siècle. Grace Marks, une jeune immigrée irlandaise, est une servante accusée de meurtre ; elle aurait assassiné ses employeurs : le propriétaire Thomas Kinnear et la gouvernante Nancy Montgomery. En prison depuis une dizaine d’années, Grace, qui souffre d’amnésie, se mure dans le silence, jusqu’à sa rencontre avec le Dr Simon Jordan, un psychiatre qui souhaite connaître l’affaire en profondeur. Un étrange ballet se forme alors : une fois par semaine, le docteur et Grace se retrouvent dans un salon élégant ; Grace raconte son histoire, et le psychiatre prend des notes, afin de rendre un rapport. Grace est-elle vraiment coupable ?

Au fil des événements relatés, on en apprend davantage sur cette domestique à la vie bien misérable. La condition des femmes à l’époque, pauvres qui plus est, n’est guère reluisante. Destinées soit à la prostitution, soit à la domesticité, ces immigrées n’ont aucun droit. En bas de l’échelle sociale, la femme pauvre est considérée comme un objet interchangeable, sans valeur aucune. Cette série résolument féministe met en relief cette misère, autant économique qu’affective. En effet, Grace est arrachés à son foyer — c’est-à-dire un père violent et alcoolique, et ses petites sœurs terrifiées — pour devenir servante. Tout en apprenant le métier, elle se lie d’amitié avec une jeune fille : Marie Whitney, dont la vie prendra une tournure déchirante. De ce fait, Grace se retrouve seule, et est congédiée. Ainsi se retrouve-t-elle chez M. Kinnear et sa gouvernante Nancy Montgomery, une gouvernante maltraitante qui aspire à un rang social supérieur.

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Le seul moyen pour les femmes de se hisser à un « statut respectable » est par le mariage, mais comme Grace le dit elle-même, les hommes mentent, les hommes abusent et ne tiennent jamais leurs promesses. Les femmes se retrouvent à devoir assumer des grossesses en solitaire, à abandonner leur enfant, à se prostituer (car quelle maison embaucherait une « fille-mère » ?) ou encore à avorter par des moyens tous plus dangereux les uns que les autres. Grace raconte crument ces vies meurtries à cause des hommes.

Un autre aspect de la série qui mérite notre attention est le fantastique. En effet, à la manière d’un Maupassant, la série est en équilibre entre le surnaturel et l’explication rationnelle (ici, psychiatrique). Grace, présente lors de la mort de son amie Mary, se met en tête qu’à la mort de celle-ci son âme ne s’est pas envolée au ciel, car la fenêtre est restée fermée. Désormais, tout au long des épisodes, des scènes étranges se produisent. Grace ne se souvient pas avoir assassiné ses employeurs, pourtant, tous les faits indiquent qu’elle était bien présente lors de leur mort… Une scène incroyable a lieu à la fin de la série : Grace se fait hypnotiser devant une assemblée, à la demande du Dr Jordan, et le spectacle commence : trouble dissociatif de l’identité ou possession ? Mystère. La série se finit sur une Grace apaisée après trente ans d’incarcération, et un Dr Jordan bien mal en point. Le charme à la fois innocent et vénéneux de la servante y serait-il pour quelque chose ?

Comme vous pouvez le constater, j’ai beaucoup apprécié cette série. Sarah Gadon campe une Grace fascinante, et le duo formé avec le psychiatre, joué par Edward Holcroft, a quelque chose d’envoûtant. À la lisière du surnaturel, cette série interroge la place de la femme dans la société ainsi que l’appréhension de la maladie mentale au XIXe.

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Jean-Sébastien Rossbach et les chants de la Déesse.

Jean-Sébastien Rossbach est un peintre et illustrateur qui vit en Dordogne. Ses aquarelles de belles femmes sauvages sont reconnaissables entre mille, et son style raffiné et vaporeux ne peux pas laisser indifférent. Illustrateur pour Marvel, Warner ou encore Blizzard, Rossbach est un artiste reconnu dans le métier. Cette année, il projette de publier un livre : Chamanes, les Chants de la Déesse, dont il a réalisé les illustrations et écrit les textes. L’artiste a bien voulu répondre à mes questions.

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~ Bonjour ! Tout d’abord, pouvez-vous vous présenter un peu à nos lecteurs ?

Je suis illustrateur depuis presque vingt ans, peintre depuis cinq, et jeune auteur à 45 ans puisque Chamanes sera mon premier livre en tant qu’écrivain. J’ai travaillé pour à peu près tous les grands éditeurs français et aussi à l’international avec des clients comme Marvel ou Microsoft.

~ Avez-vous toujours voulu être illustrateur ? Comment est née cette passion ?

Oui, je pense que j’ai toujours souhaité faire du dessin un mode d’existence. Je parle de mode d’existence plutôt que de passion parce que ce n’est pas un choix, c’est ma sensibilité au monde qui m’a poussé à devenir artiste. Il m’apparaît à peu près certain aujourd’hui que je n’aurais rien pu faire d’autre.

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~ Comme indiqué dans la biographie de votre site, vous évoluez désormais dans un univers « chamanique », païen. Qu’est-ce qui vous touche particulièrement à ce sujet ?

Mon travail personnel en peinture tourne autour de l’idée de Terre-Mère. Au travers de portraits de femmes, je cherche à personnifier la Nature, à la rendre moins abstraite. Mon univers peut être, d’une certaine manière, considéré comme païen dans la mesure où il se situe dans un contexte pré-civilisationnel. Je suis attaché à l’idée de paradis perdu, ce continent existant dans chaque femme et dans chaque homme que nous avons oublié, et qui nous reliait à la Terre quand nous étions encore des nomades subsistant grâce au glanage et à la chasse. Les chamanes des peuples premiers sont toujours connectés à l’esprit de la Terre et c’est en cela qu’ils me fascinent.

~ Vous vivez en Dordogne (quelle magnifique région !), est-ce que l’histoire millénaire et brute de cette région vous influence ?

Je suis venu vivre en Dordogne précisément pour cette raison. J’ai vécu une expérience quasiment mystique en entrant pour la première fois seul dans une grotte ornée par des fresques datant d’il y a trente mille ans. Quand vous êtes artiste et que vous vous trouvez en face d’un animal tracé au doigt dans le calcaire encore frais d’une paroi qui n’a pas séché depuis plusieurs milliers d’années, ça donne le vertige, l’impression que la personne qui a effectué ce dessin était encore là il y a cinq minutes.
Ce qui m’a bouleversé aussi c’est l’évidente ressemblance entre l’entrée d’une grotte et le vagin d’une femme. Y pénétrer c’est comme retourner dans le ventre de sa mère, être témoin de sa propre naissance.

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~ Beaucoup de vos travaux personnels représentent des femmes fortes, nues, libres et sauvages. Est-ce une conséquence de votre inspiration païenne ?

Disons plutôt que c’est mon désir d’une société où les femmes seraient enfin libres d’être ce que bon leur semble, égales en droits et en devoirs aux hommes, qui m’a amené à m’intéresser à des histoires, des personnages, des périodes de l’Histoire qui sont empruntes de paganisme. Le personnage de la sorcière me fascine et m’inspire beaucoup. Elle représente absolument tout le sauvage présent dans l’être humain que la civilisation tente d’éradiquer depuis deux mille ans, mais qui survit quand même vaille que vaille.

~ Actuellement, vous êtes en pleine préparation d’un livre : Chamanes, les Chants de la Déesse. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Chamanes est un livre de contes illustrés pour adultes, qui raconte les histoires de douze chamanes vivant aux quatre coins du globe et à différentes époques.
Parmi elles, une amérindienne du Dakota est tiraillée entre son désir de s’intégrer à la société américaine et les valeurs de sa culture tribale. En Normandie, une jeune femme à peine sortie de l’enfance fait l’expérience de ses facultés de guérisseuse par les pierres. En Australie, une chasseresse aborigène passe dans le monde des esprits et court sur le dos de Yurlungur le Python arc-en-ciel. Tandis qu’une chamane inuit se transforme en loup pour comprendre le mal qui frappe son clan…
Dans toutes les cultures du monde, les chamanes font le lien entre les êtres humains, la nature et les animaux. À travers ces récits, je veux avec mes mots comme avec mes peintures porter ce message : il est plus que jamais temps de protéger notre planète. Et quoi de mieux que des figures féminines exemplaires pour incarner ce message d’espoi !

C’est un beau livre qui s’adresse aussi bien aux lectrices et lecteurs passionnés par le chamanisme et la spiritualité qu’aux gens sensibles aux problématiques écologiques, ou qui ont juste envie de rêver et de s’évader dans un univers pictural et poétique.

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~ Vous précisez sur la plateforme Ulule que ce livre est très personnel, notamment parce que vous êtes et l’illustrateur, et l’auteur. Quel rapport avez-vous avec l’écriture ?

J’écris depuis longtemps. J’ai un très grand respect pour les écrivains, et c’est sans doute pour cette raison que j’ai tant tardé à proposer mes propres récits. Je suis très attaché à la stylistique et à la mélodie des mots, qui doivent être en osmose avec ce que le livre raconte, bien sûr. Ceux qui ont déjà précommandé Chamanes ont d’ors et déjà accès à un très court conte qui donne un peu le ton du livre.

~ Y a-t-il des auteurs qui vous inspirent ?

Bien sûr. Celui qui est mon guide depuis que je suis gamin c’est Jean Giono, et principalement sa Trilogie de Pan (on revient au paganisme ! 😉 ). Il a cette langue à la fois terrienne et stellaire qui me transporte dès que je mets le nez dans un de ses romans. J’aime aussi tous ces auteurs qu’on a qualifié à tort de folkloriques comme Claude Seignolle, Marcel Aymé, Alphonse Daudet…
Je suis contemplatif par nature, alors je lis aussi beaucoup de poésie : Christian Bobin, François Cheng.

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~ Vous avez exposé en 2012 à la fabuleuse galerie Maghen. Est-ce que la BD aussi vous intéresse ? Avez-vous déjà été contacté pour réaliser des planches ?

Oui, on m’a souvent proposé des scénarios . Je pense que je dois envisager un projet de BD par an. Mais j’abandonne toujours parce que ce n’est tout simplement pas mon médium. Il y a une forme de contrainte dans les cases d’une bande-dessinée qui me rebute. Plus j’avance dans ma pratique picturale, plus mes formats s’agrandissent. J’ai vraiment envie maintenant de pousser vers le livre illustré. C’est un format qui est quasiment inexistant en France, mais j’aimerais participer à le remettre au goût du jour.

~ Comment se passe une journée dans la vie du peintre Jean-Sébastien Rossbach ? Avez-vous des rituels pour travailler ?

La préparation des outils et de l’espace de travail qui servent à l’élaboration d’une peinture est un rituel en soi, qui me met déjà dans un état de concentration méditative. Nettoyer ses pinceaux, préparer ses couleurs, mouiller le papier, etc. Cela permet d’entrer tranquillement dans sa peinture, et ça évite la peur de la feuille blanche puisqu’on est dans un geste fluide et continu. Avant j’écoutais beaucoup de musique pour susciter un état émotionnel en accord avec ce que j’illustrais, mais maintenant je préfère le silence et ma propre musique intérieure. Ou alors j’ouvre la fenêtre et j’écoute les oiseaux.

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~ Enfin, après votre livre, avez-vous d’autres projets en tête ?

Disons qu’il y a des pistes qui se dessinent. L’aventure autour de Chamanes vient tout juste de commencer, et je m’émerveille devant l’engouement que le livre suscite alors même qu’il n’est pas sorti. Je vois bien que c’est un sujet qui touche les gens, cinq-cents contributeurs à mi-campagne, notamment des femmes ; ça me réjouit totalement. Je vais creuser encore ce sillon entamé avec mon exposition solo sur la Déesse-Mère, et approfondir avec Chamanes. Je ne sais pas encore la forme exacte que cela prendra néanmoins.

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Chamanes sur Ulule

Crédit images : J.-S. Rossbach.

Ysambre Fauntographie : « Je me sens être une sorcière égarée dans le monde d’aujourd’hui. »

Ysambre est une photographe discrète. On ne connaît d’elle que ses photographies distillées sur la toile, qui font la part belle à la nature. Forêts, paysages brumeux, personnages fantastiques entraperçus, Ysambre capture des instants magiques, et on se plaît à croire que derrière chaque rocher, chaque tronc d’arbre, se cache un monde merveilleux invisible à l’œil nu. Voici son interview :

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~ Bonjour Ysambre ! Pouvez-vous vous présenter un peu à nos lecteurs ?

Bonjour ! Je ne m’appelle pas réellement « Ysambre », mais j’ai toujours préféré garder mon prénom secret. J’ai 26 ans, et j’habite un petit village de Chartreuse, niché entre forêts et montagne. Je fais de la photographie. Mais dans la vie, j’aime aussi : me promener, courir, la brume, les orages, le bruit de la pluie sur les vitres, le chocolat, les ronrons de mon chat, l’odeur de la fumée et celle de la terre mouillée, boire un thé assise en regardant les montagnes, regarder les étoiles, skier…

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~ Depuis quand photographiez-vous ? Qu’est-ce qui vous a attirée dans cette activité ?

Depuis… depuis quand, en fait ? À proprement parler, je travaille au reflex et affiche sur Internet ce que je fais depuis 2012. Mais pour autant, l’avant n’est pas dénué d’un rapport à la photographie assez proche puisque j’ai un père et son frère (mon oncle) photographes. J’ai grandi en côtoyant la chambre noire, les sténopés, les appareils farfelus qu’ils rachetaient en brocante, et je grattais les fins de pellicule pour faire des dessins développés sur papier photo ensuite.

Je n’ai jamais cessé d’être créative, m’essayant (de façon maladroite) dès 13 ou 14 ans aux auto-portraits, à la retouche numérique… À l’époque, je disposais du compact familial et de Photofiltre. Je cachais ce que je faisais à mes parents, je supprimais les fichiers dans la carte SD après transfert… Sur les anciens compacts, je touchais à tous les paramètres possibles : la balance des blancs, les ISO, etc. J’ai compris rapidement et seule, en tâtonnant, le principe de ces appareils.
Mon propre matériel a évolué au fil de mes besoins, compact, bridge… Quelquefois, j’empruntais leur reflex à des amies.

Je n’ai donc acquis que tard mon premier reflex et l’envie de partager mon travail, vers 20 ans. Mon univers était donc déjà très consistant et j’avais déjà plus que des bases en photographie ; apprendre le fonctionnement de tels appareils a été l’affaire de leçons sur des sites et blogs et beaucoup d’expérimentation.

J’avais envie de transmettre quelque chose : un message, ma vision du monde. Quelque chose avec un média qui transcende toutes mes activités parallèles, artistiques, les créations plastiques et textiles que je pouvais produire.
La photo se trouvait naturellement au point nodal de toutes mes passions, y compris la randonnée, et c’est donc devenu avec le plus grand des naturels le prolongement de mes yeux.

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~ Vous avez façonné un univers fantastique et païen. D’où vous vient tout cet imaginaire ?

De ce dont je me souviens, j’ai toujours eu un « univers intérieur » immense, mon entourage louait grandement mon imagination semblant sans bornes.

J’ai été marquée par mes souvenirs d’enfance liés à la nature, ainsi que du monde fantastique et légendaire dont je m’abreuvais éperdument à travers mes lectures.  Plus on sollicite l’imaginaire, plus on le développe. Étant de nature créative, solitaire et contemplative, j’ai toujours vécu un continuum dans la création (plastique, artistique…) qui a contribué à nourrir ma « forêt intérieure ». Ainsi, au fur et à mesure du temps et de mes goûts qui s’affirmaient, c’est cet univers tourné vers la nature qui s’est tissé.

Dire que « la nature est mon inspiration » est une platitude autant qu’une évidence. Les ambiances de chez moi, pentues et brumeuses, couronnées de sommets enneigés, sont également très inspirantes ; on leur prête volontiers le cadre de contes ou d’histoires fantastiques. J’aime y passer de longues heures en solitaire à grimper et explorer. Ainsi, de simples rencontres avec des souches d’arbres morts en forêt ou rochers m’évoquent instantanément des créatures, des sons, des images. Mes sens sont mobilisés en totalité, je trouve la beauté partout, dans un coussin de mousse, une racine, une lumière…

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~ Vos photographies racontent des histoires étranges dans les bois : personnages perdus, recroquevillés, nymphes entraperçues… Pouvez-vous nous en dire plus ?

À vrai dire, la photo est la langue que j’utilise pour divulguer plusieurs messages à la fois, ce n’est donc pas une seule et unique démarche qui vise à conter par l’image ce qui m’anime, mais plusieurs.

D’une part, je suis très secrète, même pour mes proches les plus intimes, je n’ai pas souvent les mots justes pour décrire ce que je ressens, ce que j’éprouve. La photo est alors mon outil de parole par excellence. Les émotions les plus brutes y trouvent leur exutoire.
D’autres fois, je cherche à me raconter visuellement les histoires que je crois voir, crois entendre au travers des forêts, guidée par mes sens en éveil et cette rencontre avec « l’Autremonde ». J’ai ce besoin irrépressible de faire sortir de moi l’univers intérieur qui me hante et floue les contours du réel. J’incarne alors tout ce panthéon intérieur constitué de mille créatures et dieux de l’irréel, de la brume. J’essaye de transcender la réalité.
Quelques autres fois, je « conte » quelque chose en prenant appui sur une inspiration tels qu’un livre, ou une légende un peu plus connue de tous, parce qu’à la lecture ou à l’écoute, elle m’a particulièrement parlée. Les trolls, les huldres, les skogsraet…

Et puis, il y a les photos de rien du tout, les photos de la rencontre et de la contemplation, au détour d’un paysage grandiose, d’une marche, d’un coucher de soleil, d’une veille silencieuse, du monde du minuscule et des fleurs. En réalité, même si je ne les montre pas tant, ce sont celles-ci les plus nombreuses et qui traduisent avec le plus de sincérité l’émerveillement que j’éprouve vis à vis de la nature.

Je ne m’impose pas grand-chose, mais ces temps-ci j’essaye de créer des « séries » plus cohérentes et complètes. J’essaye de prendre du recul sur mon travail pour me convaincre qu’il peut être présenté en un ensemble cohérent comme en plus petites histoires fragmentées. C’est pourquoi on peut voir une certaine redondance de personnages ou de genres de photos : c’est en fait une démarche articulée, quelque chose de réfléchi.

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~ Forêts, symboles ésotériques ou païens, peut-on dire que vous êtes une « sorcière moderne » ?

Je me sens être une « sorcière » égarée dans le monde d’aujourd’hui. J’ai le sentiment d’être décalée par rapport aux autres dans la réalité, le quotidien, ne serait-ce que par mes occupations qui peuvent vraiment sembler bizarres. J’ai l’impression que chez moi, il y a deux sortes de personnes : ceux qui restent à la maison et cantonnent leurs loisirs « en bas » dans la vallée, et « ceux qui vont dans la nature», voyant la montagne comme un terrain de jeux et de sport. Et je ne fais partie d’aucune de ces catégories…

À force d’être si souvent à l’extérieur, ce qui témoigne d’un certain côté ours et farouche, mon entourage m’a très vite attribué le sobriquet de « trolle ». C’est resté longtemps, et encore aujourd’hui certaines personnes ne me connaissent que sous ce nom ! Ce n’est pas si éloigné de la sorcellerie, car on parle d’une créature obscure et sauvage qui n’appartient pas vraiment à la réalité.

J’ai toujours vécu proche de la nature, sondant en moi l’écho de ses cycles à travers la contemplation. Aujourd’hui j’y suis plus liée que jamais et y suis en complète résonance.
J’en possède une bonne connaissance, mais cela n’est aucunement tombé du ciel : j’ai étudié et travaillé pour connaître les noms et les usages de chaque plante, la structure de chaque caillou, les humeurs du ciel… La sorcellerie, c’est aussi une part de bon sens et de curiosité vis à vis de la nature.  De même que trouver aussi souvent des os comme la Loba, ou dénicher à coup sûr des champignons, n’est pas un don mystique mais une bonne part de déduction et d’observation… (j’ai une tendance à trouver énormément de « curiosités » : plumes, squelettes, nids, cristaux, etc.)
En revanche, j’accepte tout à fait qu’il existe un monde qui ne tienne pas du matériel mais qui coexiste en parallèle de nous, peu importe de quoi il est tissé et ce qui y rôde, ce qu’au fond j’ignore. C’est ce monde (« l’Autremonde ») que j’essaye parfois de figer au travers d’une brève photo, ce monde aux frontières de la brume et qui se réfugie au fond des forêts.

Je n’ai pas une pratique de la magie « matérielle » nécessitant des objets rituels et des mots. Je me contente d’apprécier les fluctuations intérieures et extérieures émanant d’émotions, d’énergies, d’aller à leur rencontre, de les laisser me traverser. En forêt, dans les grandioses futaies ombreuses, on ressent légion de présences indicibles et invisibles, et j’aime aller à leur rencontre. Je n’en attends rien de spécial, je « suis » juste en leur présence.
Mais je n’essaye pas de manipuler toutes ces fluctuations, énergies ou présences. Je n’ai pas de pratique institutionnalisée visant à formuler des sorts, suivre des rituels précis. Je fête les sabbats en suivant les évidences de mes envies plus qu’un mode d’emploi précis.

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~ On sent également une touche nordique : allusions aux vikings, runes, etc. La mythologie scandinave vous parle-t-elle ? Pourquoi ?

Tout simplement parce que je fais de la reconstitution historique dans le cadre d’un de mes autres loisirs, par intérêt culturel. Et parfois, je viens photographier sur les camps. Les légendes et le folklore, la pensée insaisissable du mode de vie que j’essaye de comprendre à travers l’archéologie, tout cela me parle, et ainsi les allusions reviennent souvent.
Je trouve la beauté dans l’esthétique de la vie quotidienne que l’on s’efforce de recréer, dans les matériaux bruts que nous transformons en répliques d’objets.

Les mises en scène sont plus rares, mais j’ai crée en 2015 une série sur le sujet, « Saga ». C’était un récit photographique, du « storytelling ». J’avais envie de recréer une ambiance viking… mais dans les Alpes. Les paysages peuvent parfois être très similaires. En prenant des lieux un peu « mythiques » de randonnée, j’avais pour ambition de les redéfinir avec mon regard.
C’était vraiment une épopée à part entière, car je randonnais avec le matériel de combat ; au total cela représentait entre 12 et 13kg de matériel  (armes, bouclier, vivres, matériel photo…) et ma plus grande randonnée a été une journée dans les Cerces, face au Galibier où j’ai vraiment fini sur les rotules.

Avec mon regard actuel sur la reconstitution, je m’aperçois avoir fait beaucoup d’erreurs de cohérence et d’interprétation, mais ce n’était pas non plus le but de faire des photos de reconstitution « parfaite », pure et dure. Pour ça, il y a les camps avec les copains (salut, si vous me lisez, vous me manquez !).

Issues elles aussi du monde nordique, j’aime aussi beaucoup les runes pour leur pouvoir du Mot. Je pense que le Son est une énergie forte que nous pouvons nous approprier et produire, le son quel qu’il soit, sans forcément de mots, mais avec une intention et une énergie derrière. Et les runes (l’ancien futhark) traduisent à merveille ces sons qui sont aussi une part de l’origine étymologique de quelques mots que nous connaissons en français (les descendants étymologiques sont encore bien plus nombreux en anglais et allemand, ce qui est fascinant !).
J’aime savoir que la survivance du Son a donné l’énergie de tout un vocabulaire, et que les noms qu’ils désignent sonnent tels ce qu’ils sont vraiment dans leur nature…

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~ Le théâtre principal de vos mises en scène est la nature (forêt, montagne, etc.). Souhaitez-vous faire passer un message écologique à travers votre regard photographique ?

Il m’apparaît évident que toutes mes photographies naturelles et paysagères traduisent le respect que j’éprouve vis à vis de mon environnement. Mais c’est un message silencieux, sans injonction derrière ; chacun est libre de vouloir respecter ces milieux.

Après je n’estime vraiment pas être une ambassadrice de l’écologie, il y a des artistes bien plus engagés et surtout plus doués pour transmettre le message comme quoi, a fortiori en montagne, la nature, les milieux, les espèces sont fragiles et vulnérables.

Cela dit, il m’est arrivé de faire quelques photos à message engagé : en 2014, une courte série mettant en scène un troll perdu dans le monde moderne, et un cliché « manifestation » en 2015 lors du massacre des bouquetins du Bargy. Autrement je ne prends pas position de manière affirmée ; je ne me retrouve pas trop dans le genre journalistique.

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~ Vous signez « Ysambre Fauntographie ». Est-ce que « faun » fait allusion à la nature, ou bien à l’être mythologique ?

Je dirais aux deux. « Ysambre » est un nom éminemment végétal issu du livre éponyme de Mickael Ivorra et Séverine Pineaux, et dont la « forêt empathique » me paraissait tout à fait appropriée pour définir mon univers naissant. C’était un nom choisi un peu en vitesse, pour me donner un pseudonyme au lieu de mon vrai nom sur des nus qu’une amie avait fait en 2012.

« Fauntography » est un clin d’œil, car je n’avais pas très envie d’accoler un pompeux « photography » à côté d’un nom illustrement inconnu et d’un CV dérisoire. (Ce qui est paradoxal, parce que comme ma famille fait de la photo, quand je donne mon nom dans un labo on me pose des questions dessus…). Les personnes abonnées à mes pages sur les réseaux sont surnommées les « faunlovvers », les amoureux du faune. Suivez-le, perdez-vous sur les sentiers des forêts…

« Fauntography » vient rééquilibrer la partie végétale du nom, comme on nomme de pair « la faune et la flore », ce qui compose finalement un écosystème – enfin, entre autres. Les noms latins, issus de la classification binomiale, ont été parfois utilisés pour donner des titres aux photos, au début, pour donner l’impression que le visiteur ou l’abonné (le faunlovver) visite une forêt.

C’est également une référence à cette créature mythologique que j’affectionne particulièrement pour toute cette animalité qu’elle nous renvoie et que l’être humain accepte difficilement. Il est souvent récurrent dans mon univers, ce personnage issu de Pan… car c’est aussi un morceau de moi.

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~ Enfin, quels sont vos projets à venir (ou en cours) ?

Très prochainement, le 23 juin, j’exposerai au festival de L’Art-Bre aux Balmes, près de Romans, dans la Drôme des Collines.

Le plus gros projet de cette année réside dans une exposition qui aura lieu à Crolles, en novembre prochain. Ce sera un récit initiatique composé de neuf tableaux et de sculptures : les masques que j’ai créés.

J’aimerais faire plus de livres, et j’hésite à proposer un financement participatif pour en éditer un sur le chamanisme.

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