Suspiria : le rêve sombre de Dario Argento

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Dans ce classique du Giallo, le film nous raconte l’histoire d’une jeune danseuse, Suzy, qui arrive dans une école reculée à Fribourg afin de devenir artiste de ballet, avant de découvrir que l’établissement est tenu par l’une des trois mères sorcières…

Avant d’entrer dans le vif du sujet, quelques mots sur le réalisateur Dario Argento. L’homme, toujours en activité, est connu pour son style onirique et expérimental, mais aussi pour avoir signé de nombreux classiques : Phenomena, Opera, Dracula ou encore Le syndrome de Stendhal. Sa mise en scène est dite sensorielle plutôt que rationnelle, comme le dit très bien Noodles :

Vise moins à produire du sens que de pures sensations illustrant ce que les personnages ressentent : des sensations de matières, de textures, où les objets paraissent plus luisants qu’en réalité (un rasoir brillant comme un diamant), des gants en cuir excessivement mis en valeur par un gros plan et un travail sur la couleur du cuir… (Article Dario Argento : génie du Giallo paru sur le site doc.cine.fr)

Sorti en 1977 en Italie, Suspiria n’avait rien à voir avec le cinéma de l’époque, par son avant-gardisme et sa mise en scène magistrale. Avant lui, il y avait des œuvres misant sur l’hystérie et les hurlements outre-Atlantique (notamment avec Massacre à la tronçonneuse ou L’Exorciste) et des adaptations coupables outre-Manche (les productions Amicus et Hammer), et en Italie, des polars colorés produits à chaîne : le Giallo.

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Copyright Les Films du Camelia.

Pour comprendre l’impact de Suspiria, il convient de revenir sur ce genre dominant et très populaire chez nous (et de manière durable grâce au label vidéo Néo Publishing). Il tire son origine d’une collection de romans policiers publiés par les éditions Mondalori de 1929 à 1960, reconnaissables par leurs couvertures colorées et leurs narrations mêlant gore, érotisme et whodunit. Ces récits étaient pour l’époque l’équivalent transalpin des pulp fictions anglophones, également de par le papier de mauvaise qualité de leurs éditions1. Ainsi, le Giallo était dans les années 1960 une forme du cinéma d’exploitation qui se caractérisait par une esthétique influencée par les modes du moment, puisque uniquement fait pour rapporter de l’argent. En termes de formes, cela donnait à voir des œuvres comme celles de Mario Bava (La Baie sanglante, ancêtre du slasher, Les Visages de la peur, entre autres œuvres dans des genres aussi différents que le gothisme ou le péplum), Sergio Martino (Torso, Rue de la violence) ou celles du poète du macabre Luigi Fulci (Le Temps du massacre), mais aucune n’avait jusqu’alors été en totale rupture avec le modèle d’origine. Ce sera le cas pour le film qui nous occupe.

La première raison est de ne pas être un film policier ni un film gore à proprement parler. Ici, nous suivons une jeune élève qui découvre une école de danse réputée et son internat – c’est alors que des morts surnaturelles surviennent. Au lieu de policiers et de tueurs fous, Argento préfère les jeunes filles innocentes et les sorcières. L’esthétique extrêmement travaillée dans ses couleurs vives et ses cadrages géométriques d’une grande précision vient nous rappeler l’origine du projet : créer une trilogie autour de trois sorcières,  »les trois mères », avec chaque film se situant dans une ville différente (Inferno sera situé a New-York et Mother of tears à Rome). Chaque film de la trilogie possède une esthétique onirique au montage lancinant et au travail proche du rêve, bien loin des cadres urbains du genre. De plus, la musique est clairement l’élément qui donne son rythme au montage, tout en ruptures et en répétitions (d’autant plus forte qu’elle est l’œuvre du mythique groupe Goblin), mais l’aspect visuel déborde de la simple quête d’efficacité. En effet, tout existe sous un contraste rouge et blanc, en contre-plongée jouant parfaitement de la géométrie glaçante des architectures (qu’il s’agisse de l’école ou d’une cour extérieur), afin de perdre le spectateur. Délibérément, Argento y parvient de mieux en mieux au fil du film, jusqu’à un paroxysme halluciné dont on ne doit rien dévoiler dans ces lignes.

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Copyright Les Films du Camelia.

Bien entendu, les thèmes de la mort et de l’érotisme ne sont jamais loin chez le réalisateur, et cela se ressent par la manière dont il met les corps en valeur (notamment avec nombre de scènes en nuisette). Un plaisir gratuit ? Non, le réalisateur assume jusqu’au bout la dimension de conte de son long métrage, et surtout son aspect initiatique sur le passage de l’enfance à l’âge adulte. Quant à la sorcellerie, elle est également montrée d’une manière innovante. Émerge une figure d’autorité, la sorcière qui gère l’école. Les jeunes danseuses deviennent des proies fragiles. Le long métrage n’est pas seulement une œuvre expérimentale, c’est aussi une œuvre efficace. C’est là l’une des raisons de la pérennité de Suspiria sur l’ensemble du cinéma d’horreur : tout, du jeu de couleurs et de cadres, du le rythme et de la musique, rend le cauchemar terrifiant à la manière d’un rêve intime. On peut le découvrir à l’occasion de la sortie du remake, en date du 14 novembre, avec Dakota Johnson et Chloé Moretz, et réalisé par Luca Guadagnino (Call me by your name, The Bigger Splash).

Faites de beaux rêves, les enfants !


Chroniques des Lusignan – Chapitre I : Mélusine éternelle

La fée Mélusine

La légende de la fée Mélusine nous est principalement connue à travers les récits en ancien français, notamment par l’ouvrage de Coudrette et de celui de Jean d’Arras, à la commande de Jean de Berry. Ce dernier cherchait à donner à sa dynastie une origine merveilleuse. Jean d’Arras et Coudrette ne sont pas les inventeurs de la figure mélusinienne. On crédite généralement Gervais de Tilbury, écrivain anglo-normand qui écrivit entre 1209 et 1214 l’ouvrage Otia Imperialia, recueil de contes merveilleux où des fées aux allures de Mélusine prennent vie. Les récits médiévaux de Mélusine exploitent un fond mythologique beaucoup plus ancien.

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Mélusine, gravure de P. Christian’s, Histoire de la Magie, 1884.

Petit rappel du récit médiéval :

Au royaume d’Écosse vivait un roi nommé Elinas, épris de la belle et ravissante Présine. Le souverain rencontra sa future épouse au détour d’une fontaine. Obligée de cacher sa nature féerique, Présine imposa à son époux un interdit : celui de la voir lors de ses couches. Après plusieurs années d’amour, la reine d’Écosse mit au monde trois filles : Mélusine, Mélior et Palestine. Mais le roi Elinas, par la perfidie des mots de son frère, désobéit à sa promesse et partit contempler la beauté de ses filles. Présine, trahie, ne put rester aux côtés de son époux et retourna sur l’île d’Avalon, loin du monde des hommes.

Les années passèrent, et les trois jeunes filles devinrent des femmes-fées. Mélusine, furieuse contre son père, harangua ses sœurs afin de punir le roi Elinas. Elles décidèrent donc de l’enfermer dans une grotte pour l’éternité. Pensant faire une bonne action en punissant l’homme qui avait déshonoré leur mère, les jeunes femmes racontèrent leur récit à Présine. Cette dernière, encore amoureuse, sous le choc de la perte de son époux, affligea à ses trois filles d’horribles châtiments : c’est ainsi que Mélusine devint femme-serpent le samedi. Seul l’amour d’un mortel peut alors permettre à la fée Mélusine de s’affranchir de sa condition de monstre.

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Mélusine allaitant (Couldrette, Roman de Mélusine), M. Guillebert de Mets (enlumineur actif entre 1410 et 1450).

Dans le pays du Poitou, vit un jeune chevalier du nom de Raymondin, de la famille des Lusignan. Lors d’une chasse au sanglier, Raymondin tue accidentellement son oncle, le plongeant dans un terrible tourment, errant toute la nuit dans la forêt de Corrèze. Au beau milieu de sa course, le jeune chevalier voit une ravissante femme au bord d’une fontaine : c’est elle, la fée Mélusine. Depuis cette rencontre, Mélusine et Raymondin vivent un amour passionnel. C’est de cette union que naissent dix fils, tous affligés d’une tare physique. Néanmoins, la passion amoureuse de Mélusine et de Raymondin ne peut durer. Le frère de Raymondin, jaloux de la puissance de leur union, se venge. Il demande donc à son frère, un samedi, de voir Mélusine. Raymondin, refusant de trahir son épouse, explique à son frère qu’il ne peut pas la voir ce jour-ci. Ce dernier, plein de vice, manipule son frère et accuse Mélusine de le tromper ou bien d’être « fée ». Doutant de l’honnêteté de son épouse, Raymondin grimpe à la plus haute tourelle où elle se terre et aperçoit sa magnifique épousée en serpente. Furieux, Raymondin répudie son frère pour traîtrise et regrette amèrement sa désobéissance. Dans sa grande bonté, Mélusine lui pardonne. Cependant un malheur ne survient jamais seul. Geoffroy, surnommé La Grand’Dent, est le plus terrible des fils : enragé contre la décision de son jeune frère d’entrer dans les ordres, il incendie l’abbaye de Maillezais ainsi que son frère, un jeune moine. Raymondin, fou de chagrin, accuse Mélusine de diablerie et de « vile serpente ». Ne pouvant pardonner davantage à son époux, la fée se transforme en un gigantesque reptile et s’envole au loin, dans le ciel du Poitou.

Des origines lointaines :

Le mythe de Mélusine, de ses origines et de ses descendants, fait écho à des mythes élaborés par des sociétés d’ascendance linguistique indo-européenne. Notre Mater Lucina, mère et déesse du domaine poitevin, pourrait être inspirée d’un certain Lucinius dans Histoire des Rois de Bretagne de Geoffroy de Monmouth. Le nom de la fée pourrait très bien être un anagramme de Lusignan, qui lui-même proviendrait du dieu celte Lug. Outre les résurgences de la civilisation celte, les origines de Mélusine pourraient venir du panthéon hindou comme le montre la déesse « Miluschi » par la graphie de son nom, signifiant « la généreuse », une caractéristique propre à la fée poitevine.

Qui était véritablement Mélusine ?

Les auteurs médiévaux réinterprétèrent le thème de l’être monstrueux sous le prisme de leur culture et de leur système de pensée. Jean d’Arras était un érudit et avait, semble-t-il, à sa disposition la bibliothèque de Jean de Berry, contenant nombre de trésors littéraires gréco-latins et médiévaux. Notre auteur semble avoir puisé dans ces sources écrites de quoi alimenter son roman féerique.

Les fées incarnent la beauté, la fertilité et l’abondance : avec Mélusine, la fertilité passe par ses dix fils, elle apporte également la richesse et la prospérité à sa terre d’accueil. Mélusine est la créatrice d’une bipartition politique, c’est-à-dire qu’elle gouverne le Poitou autant que son époux. Mais derrière cette figure puissante se cache un terrible secret : celui de la monstruosité. Les malformations physiques représentaient pour la population la négligence de Dieu et les fourberies du diable. L’art et la littérature médiévale ont été extrêmement riches en monstres, hérités de l’Antiquité gréco-romaine. Ces monstres possédaient, à quelques exceptions près, les mêmes caractéristiques que ceux de la Grèce, de Rome ou encore de l’Égypte. Ces « défauts » physiques étaient perçus comme une malédiction de Dieu, ce qui trahit la nature et le passé de Mélusine, elle-même atteinte d’une difformité bien plus importante que ces fils.

Les romans de Mélusine célèbrent l’esthétique du monstrueux. C’est la singularité de la difformité qui transforme le sujet en un être précieux. On y retrouve également l’esthétique de la dissymétrie physique que les auteurs distinguent des faits d’armes prodigieux. Le monstre Mélusine a des pouvoirs, elle détient un don de divination grâce à ses organes de perception aiguisés, saturés. On voit donc que le monstre est une sorte de « prodige » puisqu’il détient une certaine magie.

De manière générale, le monstrueux se développe à partir de la fascination pour les anomalies qui exercent sur notre subconscient un pouvoir extraordinaire. Encore nourrie de la philosophie d’Aristote, l’ère médiévale retient la connotation de « contre-nature » du monstre.

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Anonyme, Histoire de la Magie, P. Christian, Furne, Jouvet et Cie, Paris, 1870.

L’ancrage territorial :

De la même façon que César se réclamait héritier d’Énée, la Mélusine de Jean d’Arras s’insère dans une tradition répandue dans l’Occident médiéval où les rois cherchaient à crédibiliser leur dynastie en s’inventant des généalogies mythiques. Ici, le personnage de Mélusine s’apparente à ces anciennes figures divines qui personnifient le territoire et la souveraineté. On retrouve alors un archétype commun auquel le mythe de Mélusine peut se rattacher : celui de la femme déesse, créature surnaturelle et souveraine qui serait la source d’une dynastie puissante. Ce schème se retrouve dans de nombreuses sociétés comme chez les Scythes ou chez les Tuatha dé Dannan dans l’Irlande antique. L’aspect reptilien et monstrueux de Mélusine se rattache à cet ancrage territorial voulu, car la femme-serpent souveraine est la figure de l’autochtonie, de la légitimité du territoire. La fée Mélusine, comme nombre de créatures féeriques au sein de la littérature médiévale, semble posséder un lien avec l’histoire de Macha, un avatar de la déesse souveraine Morrigan dite « La Grande Reine ». Un jour, Macha arriva chez un homme veuf, un fermier, l’épousa et assura la prospérité de sa maison, jusqu’au jour où son mari trahit son secret, entraînant un destin fatal. Macha pouvait courir plus vite que les chevaux, et son mari s’empressa de raconter l’étrange pouvoir de son épouse au roi d’Ulster Conchobar un jour de course. Ce dernier amena Macha afin qu’elle concourût contre ses chevaux. Macha, sur le point d’accoucher, refusa cette course et maudit les Ulates. Depuis lors, ils souffrent chaque année d’une neuvaine des douleurs d’une femme en couche.

Les fées, descendantes de ces déesses, tissent un lien singulier avec le monde terrestre, particulièrement avec les édifices humains. Les romans de Mélusine se construisent comme des chroniques familiales qui relatent les vestiges des fondations historiques et culturelles des Lusignan. Mélusine perpétue une continuelle transformation à travers ses édifices et ses enfants. Elle est une fée souveraine, c’est-à-dire qu’elle est une fée reliée à un territoire précis. Elle légitime ses fils pour l’exercice du pouvoir. La fée est la femme de tous les rois successifs du Poitou, fictifs et réalistes comme le témoigne Jean de Berry. Dans les cultures celtiques, le rite de consécration royale s’apparente à une hiérogamie entre le roi et la déesse, personnifiant à la fois la souveraineté et le territoire. Ici Mélusine se fait reine de la terre du Poitou par son mariage avec Raymondin.

L’époque médiévale unifie le surnaturel et le merveilleux en l’incluant dans la réalité matérielle. Cependant, l’ancrage territorial s’appuie également sur l’ascendant féerique et monstrueux de la fée : fée revenante, fée dragon ? Que nous raconte la légende ? Pourquoi les légendes de la fée Mélusine se perpétuent-elles jusqu’à nos jours ? Les créatures du monde féerique ne peuvent être séparées de leur lieu de vie et de mort, c’est pourquoi Mélusine reste attachée à son territoire poitevin. Les légendes narrent que l’on peut encore et toujours entendre les lamentations de la fée.

Mélusine et la forme draconique :

Le physique particulier de Mélusine implique une forte symbolique. Avec sa queue, ses ailes et son ultime forme draconienne, la fée incarne les forces et les éléments naturels : la queue de serpent correspondrait aux entrailles terrestres, contrairement à la queue de poisson qui, elle, renverrait à l’image aquatique de la fée. Les pattes de lézard nous rappellent les premiers pas sur la surface de la terre. On peut tantôt voir la fée avec des ailes d’oiseau qui représentent le ciel de jour, ou arborer des ailes de chauve souris qui sont à l’image du ciel de la nuit.

Les mythologies anciennes regorgent de récits merveilleux et fantastiques, de chevaliers sans peur et de créatures effroyables semant la terreur autour d’elles. Ces légendes ont pour but d’expliquer la fondation d’un culte ou d’une cité. On retrouve, notamment dans ce type de récits, des dragons, créatures chthoniennes qui se terrent au cœur de la terre. Certains objets interviennent dans les récits de dragons, recouverts de matières rares comme l’or et les pierres précieuses. Chargés d’une forte symbolique et parfois d’une grande importance pour la suite de la légende, ces objets semblent accessibles uniquement par le biais de la fée, donc par le monde surnaturel. En effet, ces objets sont des anneaux de pouvoir dont Mélusine est la gardienne par excellence. Ils jouent un rôle prépondérant dans la réussite martiale de ses fils. Au même titre que les dragons, Mélusine est un être serpentiforme et réputée pour sa vigilance envers ses enfants. Si les dragons apprécient tant l’or, c’est que ce métal précieux leur rappelle la lumière solaire matérialisée.

Né du chaos originel, le dragon représente traditionnellement tous les éléments. Il est également figure de la convoitise, du vol, de l’orgueil, de la destruction et évidemment de la guerre. Il oppose, outre la terreur, la survivance de la culture populaire à la culture érudite. Le dragon possède cette incroyable aptitude à réduire le monde en cendres mais aussi à réagir à l’instinct de vie. Comme le souligne Myriam White-Le Goff dans son livre Envoûtante Mélusine :

Le dragon est profondément démiurgique, énergique, il est un trait d’union entre l’être et le néant, entre l’ordre et le chaos, entre le ciel et la terre, par son hybridité même.

La peur de la femme-dragon perdure durant de nombreux siècles car elle elle ne peut être dominée par l’homme, le héros des différents contes et légendes doit donc s’en accommoder. Les contes mettent en évidence une histoire bipartite entre la jeune femme en détresse et le dragon féroce rempli d’animosité. Étrangement, les romans de Jean d’Arras et de Coudrette ne dissocient pas ce schéma mais créent une association des plus singulières. Mais cette association est-elle véritablement différente des autres contes ? Il semblerait que non. Le dragon, comme la femme, souhaite conserver un trésor, fait uniquement de biens matériels comme de l’or, des bijoux ou encore des pierres précieuses.

Si les contes jouent sur la jeunesse et la naïveté que l’on prêtait aux femmes, c’est pour mettre en avant leur innocence et leur virginité, « bien immatériel » chéri dans l’imaginaire collectif patriarcal. Vient s’ajouter le chevalier qui, par sa présence, forme la tripartition du conte stéréotypé. L’homme doit vaincre le dragon pour conquérir son trésor, car les dragons sont réputés pour y veiller jalousement. La femme, quant à elle dans l’imaginaire collectif, doit veiller sur sa virginité. Le chevalier doit donc prouver sa valeur pour gagner le trésor féminin. L’image du dragon est entachée de ténèbres à cause de son aspect d’exécuteur. Le chevalier, lui, évolue dans une société en sa faveur et qui le représente en tant que porteur de lumière, digne du soleil.

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Messire Lancelot du Lac, Gaultier Map, BnF, Département des manuscrits, Français 112 (3), fol. 23r.

La fée-anguille :

L’animalité de Mélusine est la principale source de terreur du conte. Sa difformité est bien plus importante que celle de ses enfants, puisqu’elle prend la forme d’un serpent pisciforme, autrement dit : d’une anguille. En effet, l’assimilation de la fée Mélusine à l’eau ne repose pas uniquement sur la possibilité d’un fantasme utérin. De plus, la fée poitevine incarne la figure de la déesse primordiale qui renvoie aux origines de la vie.

Il est difficile d’entreprendre une analyse cohérente de l’imaginaire médiéval et des mythes qu’il véhicule en faisant abstraction de ces deux catégories fondamentales de la pensée mythique du Moyen Âge que sont le temps et les lieux de sa mémoire. (Philippe Walter, in La fée Mélusine, le serpent et l’oiseau.)

Nous savons que Mélusine se transforme en fée-anguille le samedi à cause de la malédiction de Présine. Néanmoins, connaissons-nous la raison de la baignade hebdomadaire de Mélusine ? Pourquoi se baigne-t-elle alors que Présine n’a pas professé cet acte ? Rappelons que lorsque Présine lance sa malédiction, elle n’indique à aucun moment que Mélusine doit se baigner le samedi. Nous pouvons donc émettre l’hypothèse que Mélusine aime et doit se baigner, être dans l’eau, ce qui ajoute à la métamorphose le côté pisciforme de la fée. Mélusine est l’Anguille, car elle s’incarne en poisson qui se comporte et se nomme comme un serpent. Dans les montagnes italiennes des Dolomites vivent des fées pisciformes nommées anguanes. Évidemment, ce nom évoque l’animal aquatique « anguille ». Dans l’Occident médiéval, on considérait l’anguille comme un animal asexuel car on le croyait dénué de caractéristiques sexuelles. Étant donné que les enluminures médiévales peignent Mélusine avec un buste de femme et une queue d’anguille, symbole phallique par excellence, le lecteur peut se demander si cet hybride ne serait pas la représentation d’un nouveau genre : celui de l’androgyne.

 

À suivre…

 


Références :

Eleanor Roach COUDRETTE, Le roman de Mélusine, traduction et présentation par Laurence Harf-Lancner, éd. GF-Flammarion, Paris, 1993.

Eleanor Roach COUDRETTE, Le roman de Mélusine ou Histoire de Lusignan, éd. Klincksieck, Pari, 1982.

Jean d’ARRAS, Mélusine ou la Noble Histoire de Lusignan [1991], traduction et présentation par Jean-Jacques Vincensini, éd. Le livre de poche, coll. « Lettres gothiques », Paris, 2016.

HARF-LANCNER Laurence, Les fées au Moyen Âge, Morgane et Mélusine, La naissance des fées, éd. Honoré Champion, coll. « Nouvelle Bibliothèque du Moyen Âge », Paris, 1984.

WALTER Philippe, La fée Mélusine, le serpent et l’oiseau, éd. Imago, Paris, 2008.

WHITE-LE GOFF Myriam, Envoûtante Mélusine, Klincksieck, coll. « Les grandes figures du Moyen Âge », Paris, 2008.

L’évolution de la figure de Merlin l’enchanteur au fil des siècles

À qui pensez-vous lorsque je vous évoque le personnage de Merlin ? Un vieux sage à la barbe blanche ? Au jeune héros de la série télévisée ? Au magicien cocasse de Kaamelott ? Toutes ces représentations ne sont pas si éloignées de la réalité… quoique ! Nous allons essayer de percer les voies mystérieuses de Merlin dans cet article.

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Merlin dans la série Kaamelott (source image).

Qui était donc le personnage de Merlin ?

Le célèbre magicien, tel que nous le connaissons à notre époque, est né à partir de chroniques galloises. Son origine littéraire remonte assurément vers le XIIe siècle grâce à un texte en latin écrit par la main talentueuse de Geoffroy de Monmouth, puis rédigé en langue vernaculaire par Robert de Boron, tout en passant par Wace.

Merlin est donc un personnage tout aussi célèbre que le roi Arthur lui-même. D’ailleurs, les deux son intrinsèquement liés dans les cycles arthuriens. Dès le Moyen Âge, le personnage de Merlin a subi de nombreuses réécritures. Tantôt un être divin, tantôt un être diabolique, Merlin sera passé par toutes les interprétations !

Les amours de Merlin permettent de l’inscrire dans la lignée des héros merveilleux au destin tragique. Le magicien cumule en effet les motifs liés à son destin féerique : conception surnaturelle, enfant sans père (bien que l’on sait dans la version de Robert de Boron que sa mère a été fécondée par un incube), puis une disparition tragique engendrée par la femme aimée.

Conception de Merlin dans l’ouvrage de Robert de Boron

De nos jours, la légende de Merlin ne cesse d’être réécrite, réadaptée, réappropriée par la littérature fantasy avec des auteurs comme Tolkien ou Rowling. C’est pourquoi il est important de remettre le personnage de Merlin dans son contexte d’origine avant de s’attaquer au contexte littéraire médiéval et contemporain !

L’origine, le mythe, l’homme, le sylvestre :

Bien avant que naisse le personnage mythique que l’on connait aujourd’hui, les récits légendaires et les brides de l’Histoire prennent place autour de Merlin afin de construire son identité, dans un cadre celtique antérieur aux influences chrétiennes.

Il semblerait qu’un certain Ambrosius Aurelianus soit à l’origine du personnage de Merlin. Cet homme aurait été un général militaire et chef des Bretons d’origine romaine. Il aurait été victorieux à la bataille du Mont Badon. Cette historicité est admise par Ferdinand Lot en 1931 dans son ouvrage Bretons et Anglais aux Ve et VIe siècles.

Un autre récit de guerre fait écho au commencement des récits de Merlin tels que la Vita Merlini, c’est la bataille de Mag Tured qui commence ainsi : «  les Tuatha De Danann étaient dans les îles du nord du monde, apprenant la science, la magie, le druidisme, la sorcellerie, la sagesse… » (Dottin, l’épopée irlandaise). Cette tribu « des gens de la déesse Dana » a sérieusement influencé le monde celte par leurs croyances et leur histoire.

C’est inévitablement Geoffroy de Monmouth qui donne le nom de Merlin dans Historia Regum Britanniae, rédigé entre 1135 et 1138. En découlera ensuite la Vita Merlini rédigée entre 1148 et 1155, « un texte rare, pour ne pas dire oublié de la légende arthurienne », d’après N. Desgrugillers dans la présentation de l’ouvrage. La Vita Merlini raconte qu’à la suite d’une bataille où il perd trois de ses plus braves hommes, Merlin devient fou et se réfugie dans la forêt. C’est alors que naît la figure du Merlin sylvestre, héritage des chroniques galloises.

Sa sagesse, souvent liée au don prophétique, est une conséquence de sa folie : c’est seulement une fois que Merlin guérit de cette folie que sa sagesse s’exerce avec plénitude.

Deux autres personnages de la littérature se rapprochent d’un Merlin sauvage, sylvestre : Lailoken et Suibhne.

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Lailoken, illustration d’Alan Lee.

Lailoken possède une origine écossaise, de la même manière que Merlin, issue de deux textes datant du XIIe siècle rédigés dans le livre La vie de Saint Kentigern, intitulés Lailoken et Meldred et Kentigern et Lailoken. On retrouve le motif du rire frénétique (à rappeler que Merlin éclate de rire lors de ses visions face à l’impuissance des êtres humains face à leur destin, flippant non ?) ainsi que la prédiction des trois morts du roi.

Le second, Suibhne, vient d’un roman irlandais écrit entre 1200 et 1500, mais dont les thèmes remontent au VIIIe siècle. La légende raconte que Suibhne jette le psautier de saint Ronan dans un lac après avoir appris qu’on construisait une église sur son territoire sans autorisation. C’est alors qu’une loutre surgit du lac et ramène le saint livre à Ronan. S’ensuit une bataille à laquelle participe Suibhne, furieux. Ronan lui jette une malédiction qui le fera voler dans les airs comme la flèche qui a tué son clerc. Suite à cela, Suibhne devient fou et commence sa vie d’homme sauvage. On note également que la folie de Suibhne peut prendre la forme d’une métamorphose d’oiseau. On associe souvent cette transformation avec le motif du mythe sauvage. Geoffroy de Monmouth se serait-il inspiré de ces livres ou au contraire, ces textes s’inspirent-ils du texte de Geoffroy?

Ces textes, contemporains de celui de Geoffroy de Monmouth, intègrent un prélude au portrait sylvestre de Merlin.

On trouve également une tradition galloise sur un barde nommé Myrddin qui participa à la bataille d’Arderydd en 573 ou 533 qui, suite à celle-ci, devint fou et fuit dans le forêt du Calidon pour mener une vie sauvage. Ces poèmes gallois qui transmettent cette tradition ne semblent pas antérieurs à 1150. On peut relever une liste exhaustive des ces poèmes : Les pommiers, le dialogue entre Myrddin et Taliesin, Les Bouleaux, Le chant des Pourceaux, Dialogue entre Myrddin et sa sœur Gwenddyde.<

Dans les poèmes attribués à Myrddin, le héros se trouve seul dans la forêt et s’adresse aux arbres pour prophétiser les malheurs qui arriveront au pays de Bretagne.

Fin du poème de Myrddin et Taliesin :

« Sept fois vingt généreux guerriers s’en sont allés vers les ombres.

Dans la forêt de Kelyddon, ils ont trouvé la mort.

Puisque moi, Myrddin, je suis le premier après Taliesin,

permets que ma prophétie nous soit commune. »

On sait que Geoffroy dans la Vita Merlini fait apparaître Taliesin à l’ermitage de Merlin. Ce personnage est maintenant oublié, mais il était le Pennbeirdd, c’est-à-dire le chef des bardes dans les textes du Moyen Âge. Ce personnage légendaire serait donc une des origines de notre Merlin.

Le dieu Cernunnos montre beaucoup de points communs avec les pouvoirs de Merlin : c’est un ermite dans la forêt, doté d’un don prophétique et qui se familiarise avec la métamorphose animalière. Une autre filiation avec le dieu Pan peut s’envisager également. En effet, dans la Vita Merlini, Merlin se rend aux noces de son épouse sur un cerf, accompagné de tous les animaux qu’il a pu réunir dans la forêt. Le cerf est l’archétype même du compagnon de l’homme sauvage, ce qui montre un héritage assez prononcé de Cernunnos, lui-même porteur de cornes de cervidé.

Bien que le personnage de Merlin naisse au cœur du XIIe siècle, il n’est pas étonnant qu’il conserve des empreintes d’un druidisme ancien. On sait que les druides avaient tous disparus au XIIe siècle, mais il serait très séduisant de comparer Merlin avec le dieu irlandais Dagda, un homme de la médecine naturelle, un dieu druide, un chamane.

Merlin a un lien particulier avec la faune et la flore. La tradition sylvestre liée à Merlin place son don de clairvoyance dans une perceptive de la folie du héros. Il est à noter que sa folie se guérit par une source : l’eau est signe de purification, de lavement de péché dans la tradition chrétienne.

La tradition sylvestre constitue un héritage des croyances anciennes des mythes et du panthéon celtique où la nature entretient un lien intime et harmonieux avec l’homme.

Merlin, de Robert de Boron :

Merlin est un roman qui naît au cœur du XIIIe siècle, après les écrits de Wace et de Geoffroy de Monmouth.

Merlin est le fils du diable et d’une noble jeune fille très pieuse. C’est par la foi inconditionnelle en Dieu de sa mère que Merlin échappe au Diable.

Notre héros possède sa part d’ombre et de lumière, et celle-ci se manifeste par l’aide de Dieu qui lui offre le don de voir l’avenir. Par ses prophéties, il se met au service du dieu chrétien comme son interprète auprès des hommes. Robert de Boron ne fait pas de Merlin un simple magicien mais une véritable figure divine. Merlin serait-il un changelin ? Un enfant humain échangé contre un enfant issu du monde merveilleux, par les fées ou le Diable : autrement appelé un enfant-fée.

Merlin est un enfant précoce qui montre des pouvoirs extraordinaires. Cette avancée montre déjà une emprise sur le temps qui se traduira par sa longévité si célèbre. C’est tout jeune enfant que le magicien révélera au juge sa véritable origine, et par le rachat de sa mère, Merlin devient une figure divine.

Sa part d’ombre se dévoile par son corps couvert de poils qui est un signe de l’origine diabolique à l’époque médiévale. Cette difformité est associée à l’étrangeté et à l’animal, ancrée dans la tradition sylvestre.

Cette dualité montre tout le paradoxe du personnage, à la fois sombre et lumineux, le tout baigné dans une domination chrétienne !

Bien que sa part de lumière prédomine, son ascendant maléfique surgit et demeure à jamais en lui. Malgré tout, Merlin aide Uter à tromper Ygerne en ayant conscience de son péché, de son erreur. Néanmoins, cette action permet d’engendrer le célèbre roi de Bretagne, un mal pour un bien ?

Le rire, toujours le rire ! On retrouve le motif du rire si singulier chez Merlin, celui-ci inscrit dans le pouvoir de prédire l’avenir. Mais chez Robert de Boron, la folie ne provoque plus de clairvoyance mais la connaissance des faits passés que Merlin détient du Diable. Quant au don de Dieu, c’est grâce à celui-ci que Merlin connaît l’histoire du Graal et des faits futurs transposés en prophéties. Comme dans les œuvres antérieures, la clairvoyance semble offrir à Merlin la connaissance absolue.

L’emprise sur la temporalité est de nouveau reprise chez Robert de Boron. En effet, dès la naissance de Merlin, celui-ci fait preuve d’une précocité extraordinaire : Merlin s’exprime de la même manière qu’un adulte, il est plus grand que la moyenne et se fait avocat de sa mère à l’âge de dix-huit mois. Il quittera sa mère à ses sept ans et ordonnera à Blaise de recueillir les histoires de sa vie.

Père Blaise dans Kaamelott

En guise d’anecdote étymologique : Blaise est le porte-parole de Merlin dans le roman de Robert de Boron. D’après Philippe Walter, le dictionnaire de Léon Fleuriot précise que le mot breton bleid signifie « loup », puis en breton moderne « bleiz ». Blaise serait-il la dernière trace de la tradition celtique et dernier compagnon de l’homme sauvage ?

La vieillesse a également de l’emprise sur lui. Son pouvoir de métamorphose pour se jouer des hommes prend des traits de vieillard, de jeune homme, de mendiant, etc. Serait-ce un héritage scandinave ? Odin se métamorphosait également en vieillard pour se promener dans le monde des hommes !

La tradition sylvestre s’efface peu à peu dans le roman de Robert de Boron. On la retrouve uniquement à travers les absences répétées dans la forêt pour gagner la compagnie de la fée Viviane.

Robert de Boron, en plus de christianiser Merlin et la quête du Graal, ajoute la mission spirituelle au roman, qui de fil en aiguille, découle sur une mission politique en faveur des Bretons. Merlin est souvent associé aux affaires martiales. Il donne des conseils nécessaires aux rois pour accéder à leurs fins. Comme appui, nous pouvons citer les visions dès son enfance pour la tour de Voltigern ou encore son rôle de conseiller auprès du roi Arthur.

Mais cette fois-ci, jouons le rôle de Merlin et faisons un saut dans le futur, plus précisément en 2017, où cette tradition refait surface et où les influences chrétiennes se font discrètes.

La vie de Merlin, de Caroline Bajot et Matilde Montségur :

Ce très bel ouvrage est paru le 23 juin 2017, racontant l’histoire de la vie de Merlin, personnage mythique et atemporel.

La vie de Merlin

Le personnage de Merlin est donc universellement connu. Il fait partie intégrante de la culture populaire littéraire, aussi bien adapté en livre jeunesse, en BD, en dessin animé et en film.

Ce petit livre, transposé sur le mode du conte de fée, est une réécriture de la légende arthurienne où Merlin tient une place au premier plan.

C’est un livre objet de par sa qualité esthétique. Il est destiné au grand public et donne l’illusion d’un manuscrit tout droit sorti du Moyen Âge grâce à ses calligraphies à l’encre dorée et à ses enluminures hautes en couleur. L’artiste peintre Matilde Montségur reprend les codes des couleurs des enluminures du Moyen Âge, des couleurs basiques mais très vives.

C’est tout d’abord l’aspect visuel qui attire le regard ! Toutes les enluminures et les couleurs sont un ravissement ! On tourne les pages pour le plaisir des yeux avant de s’attacher au texte.

L’histoire permet une plongée fluide et sommaire dans la vie de Merlin par de courts chapitres. L’ouvrage est agencé de manière à reconnaître les grands moments de sa légende, comme sa naissance, ses multiples rencontres et exploits, tels que la tour de Voltigern, Arthur, le Graal, la fée Viviane, etc.

Sachant que les chapitres sont brefs, il nous est plus aisé de se concentrer sur l’aspect aux enluminures, souvent pleines de références à la légende arthurienne. Ces chapitres nous permettent d’avoir une vue panoramique sur la vie du magicien sans rentrer dans les détails, ce qui rend la légende de Merlin plus ludique et plus accessible à un public jeune.

Ainsi, Merlin n’effraie plus comme au Moyen Âge à cause de son origine diabolique. Il se présente de nouveau comme le porte-parole de la nature et d’un monde onirique, loin de nos soucis quotidiens et, plus antérieurs, de la domination chrétienne.

Merlin incarne de nouveau un sage idéal, protecteur de la nature, qui est de nos jours terriblement menacée.

On trouve dans cette réécriture, comme dans bien d’autres, une grande volonté d’un retour aux sources païennes et d’un Merlin proto-chrétien. Son origine diabolique est supprimée pour laisser place aux rêveries folkloriques. L’auteur lui attribue une place de choix dans différentes œuvres (Fetjaine, série TV…).

Ces œuvres refont surgir le culte de la nature pour que les hommes tentent de retrouver un équilibre perdu. La production culturelle permet de faire évoluer les mentalités et de remémorer à l’être humain de quelle manière ses aïeux cultivaient les cultes divins.

La représentation de Merlin sur la couverture n’est pas sans rappeler celle de Gandalf. Lui-même associé au Christ par sa résurrection, sa bienveillance envers la communauté de l’anneau, etc., puis à Odin par sa connaissance absolue, Gandalf symbolise un savoir incommensurable dont nous ignorons les secrets. Son rôle en tant que mentor d’Aragorn peut nous induire sur la piste d’une réécriture de Merlin et d’Arthur. On retrouve l’image du sorcier errant dans le personnage de Gandalf, héritier des personnages folkloriques scandinaves, dont le nom lui-même signifie « elfe au bâton magique ».

The Hobbit: An Unexpected Journey
Gandalf. Photographe : James Fischer, pour The Guardian. Image issue du film Le Hobbit : un voyage inattendu. 2012.

À la différence de Merlin, on ne retrouve pas chez Gandalf une ambiguïté diabolique, il n’est pas partagé par le bien et le mal, et c’est grâce à sa pureté qu’il parvient à devenir magicien blanc. Gandalf incarne la figure du mage protecteur et bienveillant, ce qui se ressent également chez le spectateur qui se sent toujours rassuré lorsque l’acteur Ian McKellen est présent dans les scènes du film.

Le personnage de Merlin a donc bien influencé le personnage de Gandalf et les deux auteurs nous font ce rappel dès la couverture de l’ouvrage ! Le personnage de Merlin, attesté par l’Histoire ou par la littérature, réussit à incarner un véritable mythe. Merlin est donc une passerelle entre les mondes de la réalité et du surnaturel, entre différentes temporalités, et même si le magicien demeure une icône du vieux sorcier, le personnage n’a pas pris une ride !

Sage par excellence, fou des forêts et compagnon de la nature, Merlin est aussi le Grand Esprit qui nous permet de discerner le Réel de l’Invisible. Si d’aventure vous vous promenez dans Brocéliande et que, entre deux danses avec les fées vous entendez un écho profond venant d’une prison d’air, arrêtez-vous, et venez entendre les prophéties de Merlin qui vous guideront  sur un chemin plus sage et vers de plus belles aventures !

 


Sources :

Merlin, Robert de Boron, traduction par Alexandre Micha, GF-Flammarion, Paris, 1994.

Vita Merlini, Geoffroy de Monmouth, traduit du latin par N. Desgrugillers, Éditions Paleo, collection « L’Encyclopédie médiévale », 2003.

Merlin l’Enchanteur, Jean Markale, Albin Michel, collection « Espaces Libres », Paris, 1992.

La Société des S, de Susan Hubbard.

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La Société des S est le premier tome d’une trilogie de l’auteure américaine Susan Hubbard. Édité par L’école des loisirs, ce roman fantastique est à ranger au rayon jeunesse/ado. Et pourtant, être un « adulte » n’empêche en rien de se délecter de sa lecture !

Ari est une adolescente qui vit enfermée dans le manoir familial, entourée de milliers de livres. Son père, Raphaël Montero, un scientifique atteint d’une maladie de peau l’empêchant de sortir au grand jour, lui fait lui-même la classe. Ari ne connaît rien du monde extérieur, elle y met seulement les pieds lors de ses examens annuels. Solitaire et curieuse, c’est à ses 13 ans qu’elle finit par s’ouvrir aux autres, sous l’aile de Mme Garritt, la cuisinière. Cette dernière la présente à ses enfants et Ari va se lier d’amitié avec une de ses filles : Kathleen. Cependant, sortir de sa coquille a un prix : des secrets vont être révélés et son univers entier sera chamboulé. Son père est-il vraiment l’homme qu’il prétend ? Et Ari, qui est-elle vraiment ? De révélations en révélations, la jeune fille se rendra compte qu’elle et sa famille ne sont pas très humains…

Ce roman est une très belle découverte. Écrit du point de vue d’Ari, on suit son évolution durant sa treizième année. Adolescente très intelligente et renfermée au départ, elle s’ouvre petit à petit au monde et finit par traverser les États-Unis seule en stop à la recherche de sa mère, disparue depuis sa naissance. La découverte amoureuse, celle de l’identité de son père et d’elle-même, font de ce récit un roman initiatique : il y a un voyage physique mais aussi psychologique.

J’ai beaucoup apprécié le traitement du vampire. Eh oui ! Encore un roman de vampires. Mais ne partez pas ! Ici, ces créatures sont très cultivées et évitent de blesser les gens au détour d’une ruelle. Ces derniers restent plutôt entre eux et se font discrets, évoluant beaucoup dans les sphères scientifiques pour trouver des substituts au sang. Ce premier tome laisse d’ailleurs une grande part d’ombre sur l’origine des vampires. De même sur la nature d’Ari, mi-humaine mi-vampire, et dont la croissance s’arrête subitement en pleine adolescence. On ne lui donne alors plus d’âge. J’espère que les prochains tomes sont plus bavards sur ces aspects.

Je recommande chaudement cette lecture, qui ravira l’adulescent en vous ! La plume est élégante et instruite, et le personnage d’Ari attachant et profond. Lire un récit vampirique classé dans la catégorie jeunesse qui ne contient ni niaiseries ni clichés est à souligner !

 

La Société des S, Susan Hubbard, trad. Marion Danton, éd. L’école des loisirs, coll. « Médium + », 2011.

Alias Grace, une série fantastique.

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Alias Grace, ou Captive en français, est à l’origine un roman de l’auteure canadienne Margaret Atwood (bien connue pour son roman adapté en série The Handmaid’s Tale), publié en 1996, et qui a été porté à l’écran grâce à Netflix en 2017. Cette mini série de six épisodes est canado-américaine, et on peut retrouver quelques acteurs connus comme Sarah Gadon (Grace Marks), Edward Holcroft (Dr Simon Jordan), Paul Gross (Thomas Kinnear), ou encore Anna Paquin (Nancy Montgomery).

Nous sommes au Canada, à Toronto, au XIXe siècle. Grace Marks, une jeune immigrée irlandaise, est une servante accusée de meurtre ; elle aurait assassiné ses employeurs : le propriétaire Thomas Kinnear et la gouvernante Nancy Montgomery. En prison depuis une dizaine d’années, Grace, qui souffre d’amnésie, se mure dans le silence, jusqu’à sa rencontre avec le Dr Simon Jordan, un psychiatre qui souhaite connaître l’affaire en profondeur. Un étrange ballet se forme alors : une fois par semaine, le docteur et Grace se retrouvent dans un salon élégant ; Grace raconte son histoire, et le psychiatre prend des notes, afin de rendre un rapport. Grace est-elle vraiment coupable ?

Au fil des événements relatés, on en apprend davantage sur cette domestique à la vie bien misérable. La condition des femmes à l’époque, pauvres qui plus est, n’est guère reluisante. Destinées soit à la prostitution, soit à la domesticité, ces immigrées n’ont aucun droit. En bas de l’échelle sociale, la femme pauvre est considérée comme un objet interchangeable, sans valeur aucune. Cette série résolument féministe met en relief cette misère, autant économique qu’affective. En effet, Grace est arrachés à son foyer — c’est-à-dire un père violent et alcoolique, et ses petites sœurs terrifiées — pour devenir servante. Tout en apprenant le métier, elle se lie d’amitié avec une jeune fille : Marie Whitney, dont la vie prendra une tournure déchirante. De ce fait, Grace se retrouve seule, et est congédiée. Ainsi se retrouve-t-elle chez M. Kinnear et sa gouvernante Nancy Montgomery, une gouvernante maltraitante qui aspire à un rang social supérieur.

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Le seul moyen pour les femmes de se hisser à un « statut respectable » est par le mariage, mais comme Grace le dit elle-même, les hommes mentent, les hommes abusent et ne tiennent jamais leurs promesses. Les femmes se retrouvent à devoir assumer des grossesses en solitaire, à abandonner leur enfant, à se prostituer (car quelle maison embaucherait une « fille-mère » ?) ou encore à avorter par des moyens tous plus dangereux les uns que les autres. Grace raconte crument ces vies meurtries à cause des hommes.

Un autre aspect de la série qui mérite notre attention est le fantastique. En effet, à la manière d’un Maupassant, la série est en équilibre entre le surnaturel et l’explication rationnelle (ici, psychiatrique). Grace, présente lors de la mort de son amie Mary, se met en tête qu’à la mort de celle-ci son âme ne s’est pas envolée au ciel, car la fenêtre est restée fermée. Désormais, tout au long des épisodes, des scènes étranges se produisent. Grace ne se souvient pas avoir assassiné ses employeurs, pourtant, tous les faits indiquent qu’elle était bien présente lors de leur mort… Une scène incroyable a lieu à la fin de la série : Grace se fait hypnotiser devant une assemblée, à la demande du Dr Jordan, et le spectacle commence : trouble dissociatif de l’identité ou possession ? Mystère. La série se finit sur une Grace apaisée après trente ans d’incarcération, et un Dr Jordan bien mal en point. Le charme à la fois innocent et vénéneux de la servante y serait-il pour quelque chose ?

Comme vous pouvez le constater, j’ai beaucoup apprécié cette série. Sarah Gadon campe une Grace fascinante, et le duo formé avec le psychiatre, joué par Edward Holcroft, a quelque chose d’envoûtant. À la lisière du surnaturel, cette série interroge la place de la femme dans la société ainsi que l’appréhension de la maladie mentale au XIXe.

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