L’évolution de la figure de Merlin l’enchanteur au fil des siècles

À qui pensez-vous lorsque je vous évoque le personnage de Merlin ? Un vieux sage à la barbe blanche ? Au jeune héros de la série télévisée ? Au magicien cocasse de Kaamelott ? Toutes ces représentations ne sont pas si éloignées de la réalité… quoique ! Nous allons essayer de percer les voies mystérieuses de Merlin dans cet article.

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Merlin dans la série Kaamelott (source image).

Qui était donc le personnage de Merlin ?

Le célèbre magicien, tel que nous le connaissons à notre époque, est né à partir de chroniques galloises. Son origine littéraire remonte assurément vers le XIIe siècle grâce à un texte en latin écrit par la main talentueuse de Geoffroy de Monmouth, puis rédigé en langue vernaculaire par Robert de Boron, tout en passant par Wace.

Merlin est donc un personnage tout aussi célèbre que le roi Arthur lui-même. D’ailleurs, les deux son intrinsèquement liés dans les cycles arthuriens. Dès le Moyen Âge, le personnage de Merlin a subi de nombreuses réécritures. Tantôt un être divin, tantôt un être diabolique, Merlin sera passé par toutes les interprétations !

Les amours de Merlin permettent de l’inscrire dans la lignée des héros merveilleux au destin tragique. Le magicien cumule en effet les motifs liés à son destin féerique : conception surnaturelle, enfant sans père (bien que l’on sait dans la version de Robert de Boron que sa mère a été fécondée par un incube), puis une disparition tragique engendrée par la femme aimée.

Conception de Merlin dans l’ouvrage de Robert de Boron

De nos jours, la légende de Merlin ne cesse d’être réécrite, réadaptée, réappropriée par la littérature fantasy avec des auteurs comme Tolkien ou Rowling. C’est pourquoi il est important de remettre le personnage de Merlin dans son contexte d’origine avant de s’attaquer au contexte littéraire médiéval et contemporain !

L’origine, le mythe, l’homme, le sylvestre :

Bien avant que naisse le personnage mythique que l’on connait aujourd’hui, les récits légendaires et les brides de l’Histoire prennent place autour de Merlin afin de construire son identité, dans un cadre celtique antérieur aux influences chrétiennes.

Il semblerait qu’un certain Ambrosius Aurelianus soit à l’origine du personnage de Merlin. Cet homme aurait été un général militaire et chef des Bretons d’origine romaine. Il aurait été victorieux à la bataille du Mont Badon. Cette historicité est admise par Ferdinand Lot en 1931 dans son ouvrage Bretons et Anglais aux Ve et VIe siècles.

Un autre récit de guerre fait écho au commencement des récits de Merlin tels que la Vita Merlini, c’est la bataille de Mag Tured qui commence ainsi : «  les Tuatha De Danann étaient dans les îles du nord du monde, apprenant la science, la magie, le druidisme, la sorcellerie, la sagesse… » (Dottin, l’épopée irlandaise). Cette tribu « des gens de la déesse Dana » a sérieusement influencé le monde celte par leurs croyances et leur histoire.

C’est inévitablement Geoffroy de Monmouth qui donne le nom de Merlin dans Historia Regum Britanniae, rédigé entre 1135 et 1138. En découlera ensuite la Vita Merlini rédigée entre 1148 et 1155, « un texte rare, pour ne pas dire oublié de la légende arthurienne », d’après N. Desgrugillers dans la présentation de l’ouvrage. La Vita Merlini raconte qu’à la suite d’une bataille où il perd trois de ses plus braves hommes, Merlin devient fou et se réfugie dans la forêt. C’est alors que naît la figure du Merlin sylvestre, héritage des chroniques galloises.

Sa sagesse, souvent liée au don prophétique, est une conséquence de sa folie : c’est seulement une fois que Merlin guérit de cette folie que sa sagesse s’exerce avec plénitude.

Deux autres personnages de la littérature se rapprochent d’un Merlin sauvage, sylvestre : Lailoken et Suibhne.

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Lailoken, illustration d’Alan Lee.

Lailoken possède une origine écossaise, de la même manière que Merlin, issue de deux textes datant du XIIe siècle rédigés dans le livre La vie de Saint Kentigern, intitulés Lailoken et Meldred et Kentigern et Lailoken. On retrouve le motif du rire frénétique (à rappeler que Merlin éclate de rire lors de ses visions face à l’impuissance des êtres humains face à leur destin, flippant non ?) ainsi que la prédiction des trois morts du roi.

Le second, Suibhne, vient d’un roman irlandais écrit entre 1200 et 1500, mais dont les thèmes remontent au VIIIe siècle. La légende raconte que Suibhne jette le psautier de saint Ronan dans un lac après avoir appris qu’on construisait une église sur son territoire sans autorisation. C’est alors qu’une loutre surgit du lac et ramène le saint livre à Ronan. S’ensuit une bataille à laquelle participe Suibhne, furieux. Ronan lui jette une malédiction qui le fera voler dans les airs comme la flèche qui a tué son clerc. Suite à cela, Suibhne devient fou et commence sa vie d’homme sauvage. On note également que la folie de Suibhne peut prendre la forme d’une métamorphose d’oiseau. On associe souvent cette transformation avec le motif du mythe sauvage. Geoffroy de Monmouth se serait-il inspiré de ces livres ou au contraire, ces textes s’inspirent-ils du texte de Geoffroy?

Ces textes, contemporains de celui de Geoffroy de Monmouth, intègrent un prélude au portrait sylvestre de Merlin.

On trouve également une tradition galloise sur un barde nommé Myrddin qui participa à la bataille d’Arderydd en 573 ou 533 qui, suite à celle-ci, devint fou et fuit dans le forêt du Calidon pour mener une vie sauvage. Ces poèmes gallois qui transmettent cette tradition ne semblent pas antérieurs à 1150. On peut relever une liste exhaustive des ces poèmes : Les pommiers, le dialogue entre Myrddin et Taliesin, Les Bouleaux, Le chant des Pourceaux, Dialogue entre Myrddin et sa sœur Gwenddyde.<

Dans les poèmes attribués à Myrddin, le héros se trouve seul dans la forêt et s’adresse aux arbres pour prophétiser les malheurs qui arriveront au pays de Bretagne.

Fin du poème de Myrddin et Taliesin :

« Sept fois vingt généreux guerriers s’en sont allés vers les ombres.

Dans la forêt de Kelyddon, ils ont trouvé la mort.

Puisque moi, Myrddin, je suis le premier après Taliesin,

permets que ma prophétie nous soit commune. »

On sait que Geoffroy dans la Vita Merlini fait apparaître Taliesin à l’ermitage de Merlin. Ce personnage est maintenant oublié, mais il était le Pennbeirdd, c’est-à-dire le chef des bardes dans les textes du Moyen Âge. Ce personnage légendaire serait donc une des origines de notre Merlin.

Le dieu Cernunnos montre beaucoup de points communs avec les pouvoirs de Merlin : c’est un ermite dans la forêt, doté d’un don prophétique et qui se familiarise avec la métamorphose animalière. Une autre filiation avec le dieu Pan peut s’envisager également. En effet, dans la Vita Merlini, Merlin se rend aux noces de son épouse sur un cerf, accompagné de tous les animaux qu’il a pu réunir dans la forêt. Le cerf est l’archétype même du compagnon de l’homme sauvage, ce qui montre un héritage assez prononcé de Cernunnos, lui-même porteur de cornes de cervidé.

Bien que le personnage de Merlin naisse au cœur du XIIe siècle, il n’est pas étonnant qu’il conserve des empreintes d’un druidisme ancien. On sait que les druides avaient tous disparus au XIIe siècle, mais il serait très séduisant de comparer Merlin avec le dieu irlandais Dagda, un homme de la médecine naturelle, un dieu druide, un chamane.

Merlin a un lien particulier avec la faune et la flore. La tradition sylvestre liée à Merlin place son don de clairvoyance dans une perceptive de la folie du héros. Il est à noter que sa folie se guérit par une source : l’eau est signe de purification, de lavement de péché dans la tradition chrétienne.

La tradition sylvestre constitue un héritage des croyances anciennes des mythes et du panthéon celtique où la nature entretient un lien intime et harmonieux avec l’homme.

Merlin, de Robert de Boron :

Merlin est un roman qui naît au cœur du XIIIe siècle, après les écrits de Wace et de Geoffroy de Monmouth.

Merlin est le fils du diable et d’une noble jeune fille très pieuse. C’est par la foi inconditionnelle en Dieu de sa mère que Merlin échappe au Diable.

Notre héros possède sa part d’ombre et de lumière, et celle-ci se manifeste par l’aide de Dieu qui lui offre le don de voir l’avenir. Par ses prophéties, il se met au service du dieu chrétien comme son interprète auprès des hommes. Robert de Boron ne fait pas de Merlin un simple magicien mais une véritable figure divine. Merlin serait-il un changelin ? Un enfant humain échangé contre un enfant issu du monde merveilleux, par les fées ou le Diable : autrement appelé un enfant-fée.

Merlin est un enfant précoce qui montre des pouvoirs extraordinaires. Cette avancée montre déjà une emprise sur le temps qui se traduira par sa longévité si célèbre. C’est tout jeune enfant que le magicien révélera au juge sa véritable origine, et par le rachat de sa mère, Merlin devient une figure divine.

Sa part d’ombre se dévoile par son corps couvert de poils qui est un signe de l’origine diabolique à l’époque médiévale. Cette difformité est associée à l’étrangeté et à l’animal, ancrée dans la tradition sylvestre.

Cette dualité montre tout le paradoxe du personnage, à la fois sombre et lumineux, le tout baigné dans une domination chrétienne !

Bien que sa part de lumière prédomine, son ascendant maléfique surgit et demeure à jamais en lui. Malgré tout, Merlin aide Uter à tromper Ygerne en ayant conscience de son péché, de son erreur. Néanmoins, cette action permet d’engendrer le célèbre roi de Bretagne, un mal pour un bien ?

Le rire, toujours le rire ! On retrouve le motif du rire si singulier chez Merlin, celui-ci inscrit dans le pouvoir de prédire l’avenir. Mais chez Robert de Boron, la folie ne provoque plus de clairvoyance mais la connaissance des faits passés que Merlin détient du Diable. Quant au don de Dieu, c’est grâce à celui-ci que Merlin connaît l’histoire du Graal et des faits futurs transposés en prophéties. Comme dans les œuvres antérieures, la clairvoyance semble offrir à Merlin la connaissance absolue.

L’emprise sur la temporalité est de nouveau reprise chez Robert de Boron. En effet, dès la naissance de Merlin, celui-ci fait preuve d’une précocité extraordinaire : Merlin s’exprime de la même manière qu’un adulte, il est plus grand que la moyenne et se fait avocat de sa mère à l’âge de dix-huit mois. Il quittera sa mère à ses sept ans et ordonnera à Blaise de recueillir les histoires de sa vie.

Père Blaise dans Kaamelott

En guise d’anecdote étymologique : Blaise est le porte-parole de Merlin dans le roman de Robert de Boron. D’après Philippe Walter, le dictionnaire de Léon Fleuriot précise que le mot breton bleid signifie « loup », puis en breton moderne « bleiz ». Blaise serait-il la dernière trace de la tradition celtique et dernier compagnon de l’homme sauvage ?

La vieillesse a également de l’emprise sur lui. Son pouvoir de métamorphose pour se jouer des hommes prend des traits de vieillard, de jeune homme, de mendiant, etc. Serait-ce un héritage scandinave ? Odin se métamorphosait également en vieillard pour se promener dans le monde des hommes !

La tradition sylvestre s’efface peu à peu dans le roman de Robert de Boron. On la retrouve uniquement à travers les absences répétées dans la forêt pour gagner la compagnie de la fée Viviane.

Robert de Boron, en plus de christianiser Merlin et la quête du Graal, ajoute la mission spirituelle au roman, qui de fil en aiguille, découle sur une mission politique en faveur des Bretons. Merlin est souvent associé aux affaires martiales. Il donne des conseils nécessaires aux rois pour accéder à leurs fins. Comme appui, nous pouvons citer les visions dès son enfance pour la tour de Voltigern ou encore son rôle de conseiller auprès du roi Arthur.

Mais cette fois-ci, jouons le rôle de Merlin et faisons un saut dans le futur, plus précisément en 2017, où cette tradition refait surface et où les influences chrétiennes se font discrètes.

La vie de Merlin, de Caroline Bajot et Matilde Montségur :

Ce très bel ouvrage est paru le 23 juin 2017, racontant l’histoire de la vie de Merlin, personnage mythique et atemporel.

La vie de Merlin

Le personnage de Merlin est donc universellement connu. Il fait partie intégrante de la culture populaire littéraire, aussi bien adapté en livre jeunesse, en BD, en dessin animé et en film.

Ce petit livre, transposé sur le mode du conte de fée, est une réécriture de la légende arthurienne où Merlin tient une place au premier plan.

C’est un livre objet de par sa qualité esthétique. Il est destiné au grand public et donne l’illusion d’un manuscrit tout droit sorti du Moyen Âge grâce à ses calligraphies à l’encre dorée et à ses enluminures hautes en couleur. L’artiste peintre Matilde Montségur reprend les codes des couleurs des enluminures du Moyen Âge, des couleurs basiques mais très vives.

C’est tout d’abord l’aspect visuel qui attire le regard ! Toutes les enluminures et les couleurs sont un ravissement ! On tourne les pages pour le plaisir des yeux avant de s’attacher au texte.

L’histoire permet une plongée fluide et sommaire dans la vie de Merlin par de courts chapitres. L’ouvrage est agencé de manière à reconnaître les grands moments de sa légende, comme sa naissance, ses multiples rencontres et exploits, tels que la tour de Voltigern, Arthur, le Graal, la fée Viviane, etc.

Sachant que les chapitres sont brefs, il nous est plus aisé de se concentrer sur l’aspect aux enluminures, souvent pleines de références à la légende arthurienne. Ces chapitres nous permettent d’avoir une vue panoramique sur la vie du magicien sans rentrer dans les détails, ce qui rend la légende de Merlin plus ludique et plus accessible à un public jeune.

Ainsi, Merlin n’effraie plus comme au Moyen Âge à cause de son origine diabolique. Il se présente de nouveau comme le porte-parole de la nature et d’un monde onirique, loin de nos soucis quotidiens et, plus antérieurs, de la domination chrétienne.

Merlin incarne de nouveau un sage idéal, protecteur de la nature, qui est de nos jours terriblement menacée.

On trouve dans cette réécriture, comme dans bien d’autres, une grande volonté d’un retour aux sources païennes et d’un Merlin proto-chrétien. Son origine diabolique est supprimée pour laisser place aux rêveries folkloriques. L’auteur lui attribue une place de choix dans différentes œuvres (Fetjaine, série TV…).

Ces œuvres refont surgir le culte de la nature pour que les hommes tentent de retrouver un équilibre perdu. La production culturelle permet de faire évoluer les mentalités et de remémorer à l’être humain de quelle manière ses aïeux cultivaient les cultes divins.

La représentation de Merlin sur la couverture n’est pas sans rappeler celle de Gandalf. Lui-même associé au Christ par sa résurrection, sa bienveillance envers la communauté de l’anneau, etc., puis à Odin par sa connaissance absolue, Gandalf symbolise un savoir incommensurable dont nous ignorons les secrets. Son rôle en tant que mentor d’Aragorn peut nous induire sur la piste d’une réécriture de Merlin et d’Arthur. On retrouve l’image du sorcier errant dans le personnage de Gandalf, héritier des personnages folkloriques scandinaves, dont le nom lui-même signifie « elfe au bâton magique ».

The Hobbit: An Unexpected Journey
Gandalf. Photographe : James Fischer, pour The Guardian. Image issue du film Le Hobbit : un voyage inattendu. 2012.

À la différence de Merlin, on ne retrouve pas chez Gandalf une ambiguïté diabolique, il n’est pas partagé par le bien et le mal, et c’est grâce à sa pureté qu’il parvient à devenir magicien blanc. Gandalf incarne la figure du mage protecteur et bienveillant, ce qui se ressent également chez le spectateur qui se sent toujours rassuré lorsque l’acteur Ian McKellen est présent dans les scènes du film.

Le personnage de Merlin a donc bien influencé le personnage de Gandalf et les deux auteurs nous font ce rappel dès la couverture de l’ouvrage ! Le personnage de Merlin, attesté par l’Histoire ou par la littérature, réussit à incarner un véritable mythe. Merlin est donc une passerelle entre les mondes de la réalité et du surnaturel, entre différentes temporalités, et même si le magicien demeure une icône du vieux sorcier, le personnage n’a pas pris une ride !

Sage par excellence, fou des forêts et compagnon de la nature, Merlin est aussi le Grand Esprit qui nous permet de discerner le Réel de l’Invisible. Si d’aventure vous vous promenez dans Brocéliande et que, entre deux danses avec les fées vous entendez un écho profond venant d’une prison d’air, arrêtez-vous, et venez entendre les prophéties de Merlin qui vous guideront  sur un chemin plus sage et vers de plus belles aventures !

 


Sources :

Merlin, Robert de Boron, traduction par Alexandre Micha, GF-Flammarion, Paris, 1994.

Vita Merlini, Geoffroy de Monmouth, traduit du latin par N. Desgrugillers, Éditions Paleo, collection « L’Encyclopédie médiévale », 2003.

Merlin l’Enchanteur, Jean Markale, Albin Michel, collection « Espaces Libres », Paris, 1992.

Vivre en Viking – III – La poésie eddique

Introduction

Toujours plus avant par-delà les brumes fabuleuses du Nord ! Nous nous retrouvons aujourd’hui pour le troisième volet (déjà !) de notre série consacrée aux Vikings. Après avoir écouté le scalde1 nous fredonner un peu d’éthique dans les Hávamál2, intéressons-nous de plus près aux modalités de son chant si particulier, célébré par ses contemporains et admiré par sa postérité, à travers une petite initiation à la poésie eddique.

Cette tradition est arrivée jusqu’à nous sous forme écrite : à travers les poèmes sacrés et héroïques de l’Edda poétique (qui nous est parvenue par le biais du Codex Regius, manuscrit composé vers la fin du XIIIe siècle, actuellement conservé à l’Institut Árni Magnússon de Reykjavík en Islande. Ce manuscrit serait vraisemblablement la copie d’un original composé vers 1210-1240). Elle nous est parvenue également par les traités d’art scaldique et de métrique de Snorri Sturluson (1179-1241), qui constituent les trois dernières parties de l’Edda de Snorri ou Edda en prose (nous étant parvenue par le biais de plusieurs copies manuscrites plus ou moins fragmentaires, dont trois sont datées du XIVe siècle et l’une d’environ 1600). Toutefois, il faut bien garder à l’esprit qu’il s’agit d’abord et avant tout d’une tradition orale, fruit d’un travail de création et de transmission qui est presque exclusivement passé par la performance poétique et le bouche à oreille. Celle-ci se serait constituée entre le IXe et le XIVe siècle, soit en grande partie alors que le « phénomène viking » (793-1066) battait son plein3. L’écrit n’en est que le vestige.

Einar Selvik interprétant « Völuspá » (chanson dont les paroles sont constituées de strophes tirées du poème eddique du même nom) au Menuo Juodaragis XX Festival (Lituanie) en août 2017.

Quant au terme Edda, dont est dérivé le qualificatif eddique, son origine est discutée mais reste incertaine :

« Pourquoi Edda ? On ne sait trop. Il pourrait s’agir d’un cas oblique d’Oddi, le brillant centre intellectuel où Snorri a passé son enfance, dans le sud de l’île [Islande] ; mais il est possible de prendre le mot Edda au sens propre que lui donne la Rígsthula : aïeule, et donc mère de tout savoir. Il ne faut pas faire fi non plus d’une étymologie proposée plus récemment qui ferait venir edda d’un verbe edere : composer de la poésie, comme on a, en islandais également, un kredda dérivé du latin credere. En ce cas, Edda reviendrait à « Art poétique » »4.

Ces quelques éléments de contexte ayant été présentés, entrons maintenant dans le vif du sujet.

I – Aspects formels

Au niveau de la versification, la poésie eddique se construit principalement à travers des procédés d’allitération (répétitions d’une ou de plusieurs consonnes)5 et des jeux d’accentuation combinés à un principe d’alternance des syllabes longues et brèves (la résolution). Tout cela confère rythme et musicalité au poème, un rythme et une musicalité intrinsèques qui appartiennent à sa lettre même. Aussi est-ce dans l’oralisation, là où mots et sons ne font qu’un, qu’il semble être le plus à même de révéler son plein potentiel. Historiquement, « il n’est d’ailleurs pas improbable que certains de ces types de poèmes, sinon tous, aient été effectivement chantés, incantés ou psalmodiés »6.

Parmi les différents mètres répertoriés, on trouve notamment le fornyrdislag (mètre des chants anciens), qui est majoritaire dans les poèmes de l’Edda poétique et dont les caractéristiques principales nous donnent un aperçu de la complexité technique et de la subtilité de cette tradition poétique :

« Le « long vers » comprend donc en fait deux vers à quatre accents et trois allitérations, mais le compte des syllabes est en général limité à huit (quatre et quatre). De plus, les vers sont groupés par strophes de huit. Si le nombre des syllabes est supérieur à quatre par vers, on obtient le málaháttr, ou mode des dits. Il peut arriver que l’on fasse alterner un « long vers » de fornyrdislag avec un vers plus court, à trois accents et développant un système propre d’allitérations. C’est le ljódaháttr (mode des lais) fréquent dans les Hávamál par exemple. Enfin, pour nous limiter, il existe une variante de ljódaháttr appelée galdralag, ou mode des incantations, qui ajoute aux caractères du fornyrdislag un certain nombre de procédés : répétitions de mots ou de tournures, parallélismes de construction, binaires. À l’intérieur d’un même poème, il est possible de passer d’un mètre à un autre. »7

Voici des exemples de strophes illustrant les différentes variantes du fornyrdislag (les deux petits vers qui composent le long vers sont séparés par une barre oblique, le nombre de syllabes dans le grand vers est indiqué entre parenthèses, les allitérations marquées en gras et les accents soulignés) :

Fornyrdislag original (mètre des chants anciens)
« (8) Ár vas alda / þats ekki var,
(10) Vara sandr né saer / né svalar unnir ;
(8) jörd fannsk aeva / né upphimin
(9) gap var ginnunga / en gras hvergi.
(C’était autrefois / Lorsqu’il n’y avait rien ;
N’étaient sable ni mer / Ni fraîches vagues ;
La terre n’existait pas / Ni le ciel élevé,
Béant était le vide / Et d’herbe nulle part.) » [Völuspá, strophe 3]

Málaháttr (mode des dits)
« (12) Frétt hefir öld ófu / þá er endr um gorðu
(10) seggir samkundu / sú var nýt foestum ;
(10) oextu einmaeli, / yggt var þeim síðan.
(14) Ok iþ sama sonum Giúka, / er váru sannráðnir
(Beaucoup ont appris / Comme les hommes, jadis,
Donnèrent un banquet / Dont bien peu jouirent ;
Parlèrent en secret, / Étaient emplis de crainte,
Ainsi que les fils de Gjúki / Qu’ils firent félonnement périr) » [Atlamál, strophe 1]

Ljódaháttr (mode des lais)
« (8) Vin sinum / skal maðr vinr vera,
(4) þeim ok þess vin ;
(10) en óvinar síns / skyli engi maðr
(5) vinar vinr vera.
(De son ami / On doit être l’ami,
De lui et de son ami ;
Mais de son ennemi / Nul ne devrait
Être l’ami de l’ami) » [Hávamál, strophe 43]

Galdralag (mode des incantations)
(9) Heyri jötnar, / Heyri hmþursar,
(10) Synir Suttunga, / sjálfir áslídar,
(11) Hvé ek fyrirbýd, / hvé ek fyrir banna
(10) manna glaum mani, / manna nyt mani !
« (Qu’entendent les géants, / Qu’entendent les thurses du givre,
Les fils de Suttungr, / Les champions des Ases eux-mêmes,
Comment j’interdis, / Comment je proscris
Déduit d’homme à la vierge / Plaisir d’homme à la vierge !) » [Skírnisför, strophe 34]8

Autres procédés poétiques caractéristiques de la poésie eddique, qui viennent s’ajouter aux procédés de versification : le heiti et la kenning (pluriel : kennigar). Ces derniers constituent deux moyens de remplacer les noms habituels des choses, des êtres, des personnes, etc., par des appellations poétiques, qui intègrent la plupart du temps des références mythologiques. Ainsi, comprendre et apprécier les heiti et les keningar suppose une certaine érudition dans ce domaine. À travers eux, nous prenons conscience du fait que composer, performer et entendre cette poésie, c’était faire vivre un savoir traditionnel : le transmettre et l’enrichir.

Le heiti se présente comme une espèce de dénomination alternative qui vient se substituer au substantif habituel à la manière d’un synonyme. Ainsi la strophe 26 des Alvíssmál (en français Les Dits d’Alvíss) nous donne cinq exemples de heiti pour « feu » :

« Feu s’appelle chez les hommes
Mais chez les Ases, flamme,
L’appellent docile les Vanes,
Glouton, les géants,
Mais ardeur les nains.
On l’appelle dans Hel précipité. »9

Giuseppe Arcimboldo, Le Feu.

En ce qui concerne la kenning, elle prend quant à elle la forme d’une périphrase ou d’une métaphore à plusieurs termes, et vient également se substituer au substantif habituel à la manière d’un synonyme. La strophe 18 des Alvíssmál nous donne cinq exemples de kenningar pour « nuage » :

« Nuages s’appellent chez les hommes,
Mais espoirs d’averse chez les dieux
Les Vanes les appellent radeaux du vent,
Espoirs d’ondée, les géants,
Les Alfes, force du vent,
On les appelle dans Hel Heaume d’invisibilité. »10

Dans ces deux strophes des Alvíssmál, on aura remarqué que les différents heiti et kenningar se trouvent associés à différents types d’êtres mythiques. Une telle utilisation de ces procédés permet ainsi d’inventer des modes d’expressions poétiques propres à chacun de ces êtres et qui manifestent leurs natures respectives :

« Le vocabulaire des hommes n’a pas l’élégance de celui des Ases. Les Géants parlent lourd et grossier. Les nains font preuve d’imagination. Les Alfes, êtres légers, aériens, lumineux, ne dédaignent pas le lyrisme : chaque catégorie a son registre. »11

II – Aspects mythologiques

Avant de clore cette petite présentation de la poésie eddique, il nous reste à évoquer ses origines mythiques. Or, qui de plus qualifié que Snorri Sturlusson lui-même pour nous raconter l’histoire mouvementée de la formation et de l’acquisition de l’art poétique :

« Les Ases étaient ennemis du peuple qu’on appelle Vanes et ils se rencontrèrent pour débattre de la paix ; de part et d’autre, ils prirent des garanties, de telle façon que les deux camps allèrent à une cuve et crachèrent dedans. Mais quand ils se quittèrent, les dieux ne voulurent pas que ce gage de paix se perdît, ils le prirent et en firent un homme. Il s’appelle Kvasir et il est si sage que nul ne peut lui poser question à laquelle il ne sache répondre.

Il s’en alla un peu partout dans le monde pour enseigner la sagesse aux hommes. Mais quand il arriva chez deux nains qui s’appellent Fjalarr et Galarr, ils le prirent à part et le tuèrent, et ils firent couler son sang dans deux cuves et dans une cruche ; celle-ci s’appelle Ódrerir, et les cuves s’appellent Són et Bodn. Ils mélangèrent le sang à du miel, et il en résulta un hydromel tel que quiconque en boit devient scalde ou savant. Les nains dirent aux Ases que Kvasir s’était étouffé dans son intelligence, pour la raison qu’il n’y avait là personne qui ne fût si instruit qu’il pût l’interroger sur des choses savantes.

Ensuite, les nains invitèrent chez eux un géant qui s’appelle Gillingr, avec sa femme. Puis il proposèrent à Gillingr d’aller ramer en mer avec eux. Mais quand ils furent arrivés au large, ils mirent le cap sur un écueil et renversèrent le bateau. Gillingr ne savait pas nager et il se noya, mais les nains remirent le bateau sur sa quille et revinrent à terre. Ils racontèrent à la femme du géant ce qui s’était passé ; elle en fut fort affectée et pleura bruyamment. Alors Fjalarr lui demanda si cela lui soulagerait le cœur d’aller en mer, au large, voir l’endroit où il s’était noyé ; elle accepta. Alors Fjalarr dit à son frère Galarr de monter au-dessus de la porte quand elle sortirait et de lui précipiter une meule de moulin sur la tête, disant qu’il était excédé de ses cris. Et c’est ce que fit Galarr.

Quand le géant Suttungr, le frère de Gillingr, apprit la chose, il se rendit là-bas, empoigna les nains, les emmena en mer au large et les déposa sur un écueil découvert à marée basse. Ils prièrent Suttungr de leur laisser la vie sauve et lui offrirent en compensation pour son frère le précieux hydromel ; ainsi obtinrent-ils conciliation. Suttungr emporta chez lui l’hydromel, l’entreposa en un endroit qui s’appelle Hnitbjörg et en confia la garde à sa fille Gunnlöd. De là vient que nous appelons la poésie le flot de Kvasir ou la boisson des nains ou le contenu d’Ódrerir, de Bodn ou de Són ou la liqueur de l’un ou de l’autre ou l’esquif des nains car cet hydromel leur sauva la vie sur l’écueil, ou l’hydromel de Suttungr ou la liqueur de Hnitbjörg.

[…]

Ódinn s’en alla de chez lui et arriva en un lieu où neuf esclaves fauchaient du foin. Il leur demanda s’ils voulaient qu’il affûte leurs faux. Ils acceptèrent. Alors il sortit de sa ceinture une pierre à aiguiser et affûta les faux ; ils trouvèrent qu’elles coupaient beaucoup mieux et ils voulurent acheter la pierre à aiguiser. Mais il décréta que celui-là achèterait la pierre à aiguiser qui en donnerait un prix équitable, et ils dirent qu’ils le voulaient tous, chacun voulant qu’il la lui vendît. Alors, il jeta la pierre à aiguiser en l’air ; ils voulurent la prendre tous et s’y prirent de telle sorte qu’ils se décapitèrent mutuellement avec les faux.

Ódinn se chercha un gîte dans la nuit chez un géant qui s’appelait Baugi, le frère de Suttungr. Baugi dit qu’il avait bien du mal à se tirer d’affaire : il dit que ses neuf esclaves s’étaient entre-tués et qu’il ne voyait aucun espoir de trouver des ouvriers. Ódinn dit s’appeler Bölverkr [artisan de malheur] ; il s’offrit à exécuter le travail de neuf hommes pour Baugi, mais en guise de salaire, il dit qu’il voulait avoir une lampée de l’hydromel de Suttungr. Baugi dit que ce n’était pas lui qui avait pouvoir sur l’hydromel, que Suttungr voulait l’avoir pour lui tout seul, mais qu’il voulait bien aller là-bas avec Bölverkr et voir s’ils pourraient obtenir de l’hydromel.

Cet été-là, Ódinn exécuta le travail de neuf hommes pour Baugi, mais quand vint l’hiver, il demanda ses gages à Baugi. Alors ils allèrent tous les deux chez Suttungr. Baugi raconta à son frère quel accord il avait passé avec Bölverkr, mais Suttungr refusa carrément de donner une seule goutte d’hydromel. Alors Bölverkr dit à Baugi qu’il fallait essayer de quelque stratagème pour mettre la main sur l’hydromel et Baugi n’eut rien là contre.

Bölverkr prit donc une mèche qui s’appelait Rati [rongeur] et dit à Baugi de forer la montagne, voir si la mèche mordait. Ce qu’il fit. Baugi dit que, maintenant, la montagne était percée mais Bölverkr souffla dans le trou et les éclats lui revinrent dans la figure. Il comprit que Baugi voulait le tromper et lui ordonna de transpercer la montagne. Baugi perça de nouveau et quand Bölverkr souffla pour la deuxième fois, les éclats disparurent à l’intérieur. Alors Bölverkr se transforma en serpent et s’insinua dans le trou. Baugi voulut le frapper avec la mèche, mais manqua son coup.

Ódinn et Baugi perçant la montagne à l’aide de Rati – Illustration tirée du manuscrit SÁM 66 (1765-1766) conservé à l’Institut Árni Magnússon de Reykjavík.

Bölverkr arriva à l’endroit où était Gunnlöd et coucha trois nuits avec elle, et elle lui promit de lui laisser boire trois lampées d’hydromel. Au premier trait, il vida tout Ódrerir, au second, Bodn, au troisième Són. Il avait donc bu tout l’hydromel. Ensuite, il se transforma en aigle et s’enfuit en volant aussi vite qu’il le put ; mais Suttungr aperçut l’aigle en fuite, se transforma en aigle (à son tour) et vola à sa poursuite. Quand les Ases aperçurent Ódinn qui arrivait en volant, ils avancèrent leurs cuves dans l’enclos et quand Ódinn arriva dans Ásgardr, il recracha l’hydromel dans les cuves ; mais il s’en était fallu de si peu que Suttungr ne l’eût rattrapé qu’il laissa échapper une partie de l’hydromel par-derrière, et de cet hydromel-là, on ne fait aucun cas. Quiconque en veut peut en prendre, et nous l’appelons le lot des poètes de pacotille. Mais l’hydromel de Suttungr, Ódinn le donna aux Ases et aux hommes qui savent composer. Voilà pourquoi nous appelons la poésie butin d’Ódinn, et sa trouvaille, et sa boisson, et don des Ases et boisson des Ases. »12

Ódinn-aigle recrachant l’hydromel en atteignant Ásgardr – Illustration tirée du manuscrit SÁM 66 (1765-1766) conservé à l’Institut Árni Magnússon de Reykjavík.

Nous voilà devenus suffisamment intimes pour appeler la poésie par ses petits noms ésotériques : « flot de Kvasir », « boisson des nains », « contenu d’Ódrerir », « contenu de Bodn », « contenu de Són », « liqueur d’Ódrerir », « liqueur de Bodn », « liqueur de Són », « esquif des nains », « hydromel de Suttungr », « liqueur de Hnitbjörg », « butin d’Ódinn », « trouvaille d’Ódinn », « boisson d’Ódinn », « don des Ases » ou encore « boisson des Ases », autant de kenningar expliqués ici par Snorri Sturluson. Nous nous quittons donc en apprentis scaldes, non sans se promettre de prolonger cette initiation et de parfaire notre art lors de notre prochaine et ultime rencontre (eh oui notre série touche déjà à sa fin). À bientôt autour de la source de Mímir13 pour nous abreuver ensemble de nouveaux savoirs une dernière fois !


Notes :

1 Nom que les anciens scandinaves donnaient à leurs poètes.

2 Voir nos analyses des vers des Hávamál (en français, les Dits du Très-Haut, ceux qui sortent de la bouche d’Ódinn) dans « Vivre en Viking II – Savoir vivre, savoir bien vivre ».

3 Pour une présentation des grandes lignes du phénomène viking voir « Vivre en Viking I – Quelques généralités ».

4 Boyer Régis, L’Edda poétique, Fayard, 1992, p.71.

5 On trouve parfois des allitérations vocaliques (toutes les voyelles alitèrent indifféremment entre elles) comme dans le premier vers de la strophe 3 de la Völuspá, citée un peu plus loin en guise d’exemple de fornyrdislag original (mètre des chants anciens).

6 Ibid., p. 75.

7 Ibid., p.78.

8 Ces exemplifications analysées des différents mètres eddiques sont tirées de Boyer Régis, La poésie scaldique, typologie des sources du moyen âge occidental, fasc.62, Institut d’Études Médiévales de l’Université Catholique de Louvain, Brepols, Turnhout – Belgium,1992, p. 48-49.

9 Alvíssmál, strophe 26, texte intégral traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique (p. 79 à 87), op. cit., p. 85.

10 Ibid., strophe 18, p. 83.

11 Boyer Régis, L’Edda poétique., op. cit., p.79.

12 Snorri Sturluson, Skáldskaparmál (deuxième partie de l’Edda de Snorri), chapitre 11, passage traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique, op. cit., p. 116 à 119.

13 Dans la Gylfaginning, en français la Mystification de Gylfi, qui constitue la première partie de l’Edda de Snorri Sturluson, il est expliqué que « Sous la racine [d’Yggdrasil] qui est orientée vers la halle des Thurses du givre se trouve la source de Mímir qui recèle science et sagesse, et celui qui possède la source s’appelle Mímir ; il est plein de profond savoir parce qu’il boit l’eau de la source dans la corne Gjallarhorn. Alfödr [Ódinn] y vint et demanda de pouvoir boire à la source, mais il ne l’obtint pas avant d’avoir mis son œil en gage. », Gylfaginning, chapitre 15, passage traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique, op. cit., p. 414.

Vivre en Viking – II – Savoir vivre, savoir bien vivre

Introduction

Toujours plus avant, pardelà les brumes fabuleuses du Nord ! Après avoir posé quelques repères généraux1 dans le premier volet de notre série, nous nous retrouvons aujourd’hui pour une nouvelle immersion en esprit viking. C’est qu’il subsiste encore, à travers quelques poèmes, sagas et témoignages, attendant d’être vivifié à nouveau par nos propres pensées, nos voix et nos actes. Pour l’heure, suivons le chant aphone du scalde2 et, sans plus attendre, entrons dans les vers des Hávamál3.

Une page de l’Edda poétique dans un manuscrit du XIIIe siècle (Codex Regius) conservé à l’Institut Árni Magnússon de Reykjavík.

I – La valeur de la vie

Premier point remarquable : ce texte pose comme une évidence la valeur intrinsèque de la vie, nous assurant que dans tous les cas « Mieux vaut être en vie/ Que d’être sans vie ». Cette affirmation catégorique exclut d’emblée l’hypothèse nihiliste, tout à fait inintelligible aux yeux d’un Viking, pour qui envisager que la vie puisse être absurde constituerait précisément le comble de l’absurde. C’est qu’au plan religieux, cette vie correspond à l’espace que lui a aménagé le Destin4 et au sein duquel il a à le réaliser en se réalisant. Elle est donc pleine de sens et éminemment sacrée.

Mais à un niveau plus terre à terre, ce que nous enseignent ici les Hávamál, c’est aussi que quelles que soient nos conditions d’existence (notre statut social, notre fortune, la qualité de notre habitat, l’étendue et la fécondité de nos terres ou encore notre état de santé), la vie recèle toujours assez de bienfaits pour qu’on la chérisse :

« L’on est pas malheureux tout à fait
Même si l’on est en mauvaise santé :
D’aucuns sont heureux par leurs fils.
D’aucuns par leurs parents.
D’aucuns par biens en suffisance,
D’aucuns par bonnes actions. »5

Même un handicap physique lourd n’empêche pas d’avoir une existence bien remplie, il suffit d’adapter ses activités en fonction de ses incapacités :

« Un boiteux monte à cheval,
Un manchot garde les troupeaux,
Un sourd fait assaut d’armes et rend service. »6

Pourtant, et c’est là toute la subtilité, que la vie soit toujours un bien n’implique pas qu’il soit bon de tout faire pour la conserver. Si le poème incite régulièrement à la prudence, il met également en garde contre son excès : « Prudent, je te prie d’être,/Mais point trop prudent »7. La question se pose alors de savoir quelles sont les manières d’être qui participent d’une sage circonspection, juste milieu entre une insouciance totale et une retenue excessive. La réponse du texte, diluée dans plusieurs strophes, est à peu près la suivante : est d’une prudence mesurée celle ou celui qui se préoccupe de sa santé au quotidien (on trouve par exemple à plusieurs reprises des conseils diététiques dans les Hávamál) et qui reste toujours sur ses gardes, évitant de se mettre en danger par excès d’assurance, de confiance ou encore de boisson. La strophe 73 nous invite ainsi à considérer toute situation comme étant susceptible de dégénérer et de nous être fatale :

« Deux hommes, l’un peut tuer l’autre,
Ta langue peut te coûter la tête,
Sous chaque manteau
Je soupçonne une main sur la garde d’une épée. »8

one blind singer and two dncer odd nedrum
Odd Nerdrum, One Blind Singer and Two Dancers.

La prudence mesurée de l’éthique viking est donc une prudence généralisée. Pour beaucoup d’entre nous, elle aura déjà quelque chose d’excessif dans l’extrême réserve qu’elle prescrit. Mais pour eux, on n’est jamais trop prudent, sauf quand l’appréhension du péril conduit à manquer de courage. C’est qu’il y a des dangers qu’on ne peut éviter sans faillir à ses obligations envers autrui et, du même coup, envers soi-même. La strophe 16 critique ainsi l’attitude de celui qui évite systématiquement le combat dans l’optique de conserver sa vie le plus longtemps possible :

« L’inavisé
Croit qu’il vivra toujours
S’il se garde de combattre,
Mais vieillesse ne lui
Laisse aucun répit,
Les lances lui en eussent-elles donné »9

Se soustraire aux tourments des armes, c’est se livrer aux tourments de la vieillesse, c’est-à-dire bien sûr à la dégénérescence du corps qui étiole l’existence et la rend plus pénible, mais aussi à la désapprobation, à l’inimitié, au mépris, voire à la haine et à la violence d’autrui qui couronnent une vie de couardise. Si l’existence reste toujours intrinsèquement précieuse pour celle ou celui qui en jouit, du point de vue de la communauté, toutes les existences individuelles ne se valent pas : certaines lui sont plus utiles que d’autres et s’il est entendu qu’« un mort n’est utile à personne »10, certains vivants, du fait de leurs comportements antisociaux, ne le sont guère plus et sont même parfois carrément nuisibles. Pour ceux-là, le poème est sans pitié :

« Dépérit le jeune pin
Qui se dresse en lieu sans abri :
Ne l’abritent écorce ni aiguilles ;
Ainsi l’homme
Que n’aime personne :
Pourquoi vivrait-il longtemps ? »11

Comme nous l’explique Régis Boyer, dans les sociétés scandinaves anciennes, la condamnation d’un individu par la communauté revient à sa désacralisation, c’est-à-dire à la dévalorisation consensuelle de sa vie humaine :

« La législation ne prévoyait pas la peine de mort, mais la remplaçait par le bannissement et par la proscription. Très exactement, la vie d’un condamné ne vaut plus rien, si peu en tout cas qu’elle ne mérite même pas qu’on la retranche. Le proscrit est exclu de la communauté : il a été désacralisé par consentement commun. À peine, désormais, si c’est encore un homme. On le traitait de loup (vargr) ou d’homme des bois (skógarmadr). (…) On n’avait le droit ni de l’héberger, ni de lui donner les moyens de s’enfuir, ni de l’aider matériellement, ni même d’avoir commerce avec lui. »12

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Odd Nerdrum, Twilight.

C’est que, comme nous l’avons déjà dit, vivre en être humain pour un Viking, c’est manifester le sacré en lui : réaliser son destin. Or le destin de chacun est toujours lié à celui d’un groupe plus vaste : il s’inscrit dans celui de la famille, lui-même inscrit dans celui du clan, etc. Ainsi ne peut-on se couper de sa communauté sans se couper aussi de son propre destin et donc, en définitive, de sa dimension humaine, de cette partie de soi-même porteuse de sacré. Ne reste alors que la vie brute, bestiale, biologique, qui se vit en solitaire.

II – La valeur vitale de la réputation

Ainsi, pour un Viking, vivre bien ce n’est pas tant jouir de la vie pour soi-même que savoir vivre avec et devant autrui. C’est-à-dire, dans le langage des Hávamál, acquérir et conserver une bonne réputation, qui témoigne d’un tel savoir vivre. Plus encore, une telle réputation prolonge la vie de l’individu par-delà ses limites temporelles, conférant à ce dernier une forme d’immortalité :

« Meurent les biens,
Meurent les parents,
Et toi, tu mourras de même ;
Mais la réputation
Ne meurt jamais,
Celle que bonne l’on s’est acquise.

Meurent les biens,
Meurent les parents,
Et toi, tu mourras de même ;
Mais je sais une chose
Qui jamais ne meurt :
Le jugement porté sur chaque mort. »13

Or mettre sa vie en danger, lorsque cela sert la communauté, permet d’acquérir du prestige, ce qui explique pourquoi la prudence généralisée prescrite par les Hávamál doit être suspendue là où s’impose le courage, sous peine de devenir contre-productive pour la vie même qu’elle prétend préserver. Comme l’illustre parfaitement l’exemple d’Achille, personnage fameux de la mythologie grecque, grand héros de la guerre de Troie (à laquelle il ne survivra pas), la meilleure manière d’exister toujours est de choisir une vie courte mais pleine de gloire, plutôt qu’une vie longue mais sans éclat. D’ailleurs, même dans les cas, nombreux, où la prudence viking est de mise, elle protège au fond tout autant la réputation que la vie. En prenant garde de ne pas froisser son hôte par des paroles ou des comportements déplacés, on évite de périr par son fer enragé mais on évite aussi qu’il médise à notre sujet et salisse durablement notre nom :

« L’inavisé
Pense que tous ceux
Qui rient avec lui sont ses amis ;
Mais ce qu’il ne découvre pas
C’est qu’on ne parle guère en sa faveur,
S’il siège parmi les sages.

L’inavisé
Pense que tous ceux
Qui rient avec lui sont ses amis ;
Alors découvre
Quand vient au thing14
Qu’il y en a peu qui parlent pour lui. »15

Ainsi l’individu préserve t-il sa réputation par sa prudence et accroît-il son prestige par son courage, œuvrant à prolonger sa vie après sa mort mais également à l’intensifier ici bas. En effet, faire preuve de savoir vivre avec et devant autrui, avoir le souci de la communauté, tout cela attire le respect, la sympathie et la bienveillance des gens de valeurs et permet de tisser des relations interpersonnelles de grande qualité : des amitiés véritables, profondes et solides, qui concourent au bien-vivre individuel :

« Jeune, je fus jadis
Je cheminai solitaire ;
Alors, je perdis ma route ;
Riche je me sentis
Quand je rencontrai autrui :
L’homme est la joie de l’homme. »16

Gustave Courbet
Gustave Courbet, Bonjour Monsieur Courbet.

Et c’est sur cette belle pensée que nous nous quitterons une nouvelle fois, avec la promesse de nous retrouver pour le prochain volet de notre série. À bientôt autour de la source de Mímir17 pour nous abreuver ensemble de nouveaux savoirs !


Notes :

1 Voir « Vivre en Viking – I – Quelques généralités », vous y trouverez présentées les grandes lignes du phénomène viking ainsi que l’arrière plan religieux qui irrigue toute la mentalité viking.

2 Nom que les anciens scandinaves donnaient à leurs poètes.

3 Pour rappel, les Hávamál (en français, les Dits du Très-Haut, ceux qui sortent de la bouche d’Ódinn) forment un long poème sacré qui constitue une sorte de résumé de l’éthique des fameux pillards scandinaves. Cela en fait pour nous une porte d’accès privilégié à leur mentalité.

4 Voir « Vivre en Viking – I – Quelques généralités » pour une présentation plus complète de la figure du Destin.

5 Hávamál, strophe 69, texte intégral traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique (p. 169 à 202), Fayard, 1992, p.181.

6 Ibid., strophe 71 (partielle).

7 Ibid., strophe 131 (partielle), p. 194.

8 Ibid., strophe 73, p. 182.

9 Ibid., strophe 16, p.171-172.

10 Ibid., strophe 71 (partielle), p.181

11 Ibid., strophe 50, p. 177-178.

12 Boyer Régis, « Le sacré chez les anciens scandinaves », dans l’Edda poétique (p. 14 à 64), op. cit., p. 27.

13 Hávamál, strophes 76-77, texte intégral traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique (p. 169 à 202), op. cit., p. 182.

14 Le Thing est l’assemblée en plein air des hommes libres, où chacun peut donner son avis sur l’administration, la politique, la justice, les expéditions à entreprendre ou encore les modalités des échanges commerciaux.

15 Ibid., strophes 24-25, p. 173

16 Ibid., strophe 47, p. 177.

17 Dans la Gylfaginning, en français la Mystification de Gylfi, qui constitue la première partie de l’Edda de Snorri Sturluson, il est expliqué que « Sous la racine [d’Yggdrasil] qui est orientée vers la halle des Thurses du givre se trouve la source de Mímir qui recèle science et sagesse, et celui qui possède la source s’appelle Mímir ; il est plein de profond savoir parce qu’il boit l’eau de la source dans la corne Gjallarhorn. Alfödr [Ódinn] y vint et demanda de pouvoir boire à la source, mais il ne l’obtint pas avant d’avoir mis son œil en gage. », Gylfaginning, chapitre 15, passage traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique, op. cit., p. 414.

 

Vivre en Viking – I – Quelques généralités

Introduction

Nombreux sont celles et ceux qui usent du terme « Viking » pour désigner une sorte de figure supérieure de virilité et de férocité, qui aurait vécu dans le nord, on ne sait trop où ni quand. Mais bon, ce qui est sûr, c’est qu’à ce moment là, il faisait froid et que la neige et la glace servaient de textures à des contrées hostiles et désolées, où seul l’homme exceptionnel, une force brute de la nature, était capable de survivre. On se le représente grand, barbu, chevelu, coiffé d’un casque à cornes, vêtu d’une cape en peau de loup ou d’ours (on imagine un animal féroce tué de ses propres mains), sous laquelle se cache une plastique de rêve, sublimée par des cicatrices sexy et quelques bijoux runiques. Ce « Viking » est armé de grosses haches à deux mains ou d’un énorme marteau, à l’image de celui du dieu Thórr, et fend fièrement les flots déchaînés à l’avant de son fameux « drakkar », dont la tête de dragon ne fait qu’ajouter à l’épouvante naturelle que dégage notre personnage, qui, bien sûr, boit des litres et des litres de bière ou de cervoise dans les crânes de ses victimes, forcément nombreuses, puisqu’il ne vit que pour combattre, détruire, tuer, piller et violer. Quant à sa propre mort, il s’en fiche comme de l’an quarante et est réputé pour agoniser en riant, l’épée à la main.

Photogramme du film Astérix et les Vikings (2006).

Le conglomérat de clichés qui constitue le « Viking » de l’imaginaire collectif n’a évidemment que peu de valeur historique et, sous le voile de l’imagerie populaire, se cache en fait une profonde méconnaissance du mode de vie et de l’état d’esprit des Vikings historiques. Le but de cette série d’articles sera modestement d’ébranler quelques idées reçues et d’ouvrir quelques perspectives pour les curieux, bien décidés à porter leur regard par-delà les brumes fabuleuses du Nord.

I – Le phénomène viking

Commençons par camper le décor. Nous sommes en Scandinavie dans les premiers siècles après J.-C. (Norvège, Suède et Danemark), terre d’origine des fameux Vikings. Les populations qui vivent sur ces territoires sont plutôt pauvres. Le climat rude rend l’agriculture difficile et les ressources minières sont minces. Aussi, pour les scandinaves de l’époque, satisfaire aux nécessités courantes n’est pas toujours chose aisée. La situation change à partir du Ve siècle, qui voit l’apparition, au Danemark, de l’ancêtre des célèbres bateaux vikings, dont le nom n’a d’ailleurs jamais été « drakkar » (terme apparu au XIXe siècle). Dès lors, le commerce par voie maritime se développe et devient l’activité principale des scandinaves, commerce pacifique jusqu’au début du IXe siècle.

La mise à sac de l’abbaye de Lindisfarne en Northumbrie (Angleterre) en 793 marque ainsi le coup d’envoi du « phénomène viking ». Dès lors, le pillage et le mercenariat viennent s’ajouter aux activités commerciales des navigateurs scandinaves. Pas question d’aventures épiques et d’héroïsme gratuits, les Vikings prennent la mer pour s’enrichir. Ce qu’ils recherchent, ce sont des objets luxueux, précieux et peu encombrants, qu’ils peuvent facilement charger sur leurs navires, rapides certes, mais peu adaptés au transport de marchandises lourdes et nombreuses.

Viking Ship Museum d’Oslo – crédit.

Ce ne sont ni des envahisseurs, ni des conquérants. Ils s’organisent en bandes et planifient des raids, pendant lesquels ils vont de pillages en pillages, jusqu’à être satisfaits du butin obtenu ou jusqu’à sentir les circonstances tourner en leur défaveur. Mettant en balance l’appât du gain et les risques encourus, ces derniers préfèrent les entreprises faciles et rentables, impliquant des batailles gagnées d’avance, aux prouesses militaires héroïques, incertaines et dangereuses. Ils sont d’ailleurs trop peu nombreux pour pouvoir envisager sérieusement de remporter de tels combats et il est à noter qu’aucun document historique, ou vestige archéologique, ne nous fournit l’exemple d’une bataille rangée à découvert, faisant s’affronter des Vikings et d’autres combattants. Dès que les choses se corsent, ils rentrent chez eux et partagent le butin équitablement pour en jouir, suivant ce que prescrit le droit établi. Car oui, les Vikings ont des lois, fruits de décisions communes prises au Thing, l’assemblée en plein air des hommes libres, où chacun peut donner son avis sur l’administration, la politique, la justice, les expéditions à entreprendre ou encore les modalités des échanges commerciaux. Ces lois régissent chaque domaine de leur vie quotidienne et ils mettent un point d’honneur à les faire respecter. On est loin du cliché barbare.

Au fur et à mesure de leurs expéditions, surtout entre 900 et 980, certains d’entre eux se fixent dans des régions abordées (nord-est de l’Angleterre, certaines îles de l’océan Atlantique nord, notamment les Féroé, Islande, Normandie, Russie, Ukraine), pour fonder des comptoirs commerciaux, monter des raids avec une efficacité accrue, ou encore parce qu’ils y trouvent des terres plus fertiles et un climat plus favorable pour vivre.

Après cette période, deux rois danois, Sveinn à la Barbe fourchue et son fils Knútr le Grand, tentent de monter une entreprise viking de conquête d’envergure, en vue de contrôler toute l’Europe du Nord, sans succès. Le phénomène prend fin peu après cet échec, conventionnellement le 14 octobre 1066, date de la victoire du Normand Guillaume le Conquérant à Hastings, sur les Anglais menés par le dernier roi anglo-saxon Harold Godwinson de Wessex.

(Consulter la carte dans un nouvel onglet)

II – Pénétrer la mentalité viking

Régis Boyer, professeur de langues, littérature et civilisation scandinaves à Paris-Sorbonne de 1970 à 2001, ancien directeur de l’Institut d’études scandinaves de cette même université, traducteur de nombreuses sagas et textes poétiques scandinaves du Moyen Âge et auteur d’une abondante littérature concernant la mythologie, la religion et l’histoire du Nord, écrit dans son ouvrage L’Edda poétique :

« La connaissance des Vikings a fait de notables progrès depuis quelques décennies. À peu près tout ce que nous pouvons prévoir de leur mentalité se trouve parfaitement exprimé dans les Hávamál. […] Aucune saga ne serait en contradiction avec les préceptes des Hávamál. J’irais volontiers plus loin : je conseillerais volontiers à quiconque voudrait connaître en vérité les Vikings (sans chercher, donc, à faire coïncider les idées préconçues avec les textes ou documents dûment sollicités) de commencer son initiation par la lecture des Hávamál : il y gagnera de pénétrer un esprit. »1

Selon Boyer, la lecture des Hávamál (en français, les Dits du Très-Haut, ceux qui sortent de la bouche d’Ódinn) nous offre un accès privilégié à la mentalité viking. Et pour cause : ce long poème sacré constitue une sorte de résumé de l’éthique des fameux pillards scandinaves. La suite de cette série cherchera à y plonger lectrices et lecteurs, afin de les immerger dans cet esprit passionnant.

Mais avant de rendre temporairement la plume, nous profiterons encore une fois de l’érudition de Boyer pour mettre à jour l’arrière-plan religieux qui irrigue toute cette mentalité viking :

« Quels que soient les textes envisagés, antiques inscriptions runiques, récits d’historiens latins, fragments de poèmes immémoriaux, Eddas, sagas de tous genres (…), formules juridiques, vestiges magiques, partout, toujours s’impose l’originale figure du Destin. Il était au commencement dans l’ébauche des monstres primitifs nés du contact entre chaud et froid, il sera à la fin, à la Consommation du Destin des Puissances (Ragnarök) […] Toute étude de la religion germanique et scandinave qui négligerait ce trait pour se confiner à une description de mythes, à une nomenclature de divinités ou de héros, se condamnerait, par là même, à passer à côté de l’essentiel, c’est à dire du sacré : car le sacré chez les anciens Germains, c’est le Destin, le sens du Destin, les innombrables figurations que prend le Destin. Tacite le notait déjà : « Les auspices et les sorts n’ont pas d’observateurs plus attentifs » (Germanie, X, 1). […] Nul ne saurait se soustraire aux arrêts des Nornes2. Les Dieux eux-mêmes sont soumis à leurs lois. Tout est écrit d’avance. […] Ódinn, le maître de la sagesse et de la science ésotérique, le père des runes et de la poésie, sait qu’il périra et de quelle façon ; Baldr a fait des rêves prémonitoires, Thórr n’ignore pas que le venin du grand serpent de Midgardr le détruira. Urdr, la Norne qui veille auprès de la source de tout savoir où le grand arbre cosmique, Yggdrasil, plonge ses racines, domine le monde des dieux et des hommes. »3

Les Nornes représentées au pied d’Yggdrasil sur un timbre des Îles Féroé.

Et en effet, dans la Völuspá (en français Prédiction de la prophétesse), poème sacré qui annonce et décrit Ragnarök4, une prophétesse révèle les arrêts implacables du Destin, prédisant notamment la mort inévitable d’Ódinn et de Thórr lors de ce funeste événement :

« Voici que Garmr [sans doute un autre nom de Fenrir, loup monstrueux né du dieu Loki et de la géante Angrboda] aboie de rage
Devant Gnipahellir [ouverture qui mène au royaume des enfers],
La chaîne va se rompre [celle dont s’est servi le dieu Tyr pour entraver Fenrir]
La bête va bondir.
Je sais maints sortilèges,
Plus loin en avant je vois
L’amère destinée
Des dieux de la victoire.

Les frères s’entre-battront
Et se mettront à mort,
Les parents souilleront
Leur propre couche ;
Temps rude dans le monde,
Adultère universel,
Temps des haches, temps des épées,
Les boucliers sont fendus,
Temps des tempêtes, temps des loups,
Avant que le monde s’effondre ;
Personne
N’épargnera personne.

[…]

Alors arrive à Hlín [autre nom de Frigg, l’épouse d’Ódinn]
Une douleur nouvelle
Quand Ódinn se met en marche
Contre le loup [Fenrir]
(…)
Alors de Frigg
Périra l’amour

[…]

Alors arrive le glorieux
Fils de Hlódyn [il s’agit de Thórr, fils d’Ódinn et de la Terre]
Le fils d’Ódinn s’en va
Tuer le serpent [Jórmungandr, aussi connu sous le nom de grand serpent de Midgardr, autre monstre né du dieu Loki et de la géante Angrboda],
Occit en courroux
La sentinelle de Midgardr [Jórmungandr] ;
Tous les hommes vont
Déserter leur demeure ;
Le fils de Fjörgyn [il s’agit encore de Thórr],
Épuisé, recule
De neuf pas devant la vipère
Sans craindre la honte. »5

Ces strophes illustrent parfaitement ce vers tiré des Hamdismál (en français Les dits de Hamdir) : « On ne peut survivre d’un soir à la sentence des Nornes »6. Le Destin est partout à l’œuvre et partout inflexible, même les dieux les plus puissants lui sont entièrement soumis.

Ódinn et Thórr combattant au Ragnarök – Illustration de Johan Egerkrans tirée de son livre « Nordiska Gudar ».

Pour un Viking, chacun a donc un rôle à jouer, une place à tenir. Tout a été prédéterminé dans le détail par le Destin qui s’incarne en chaque être. Se connaître, s’accepter et se réaliser, c’est connaître, accepter et réaliser son destin : un destin individuel qui participe au Destin du tout (notamment à travers son inscription dans un destin familial, plus vaste), et qui est éminemment sacré puisqu’il est une expression de la divinité suprême, celle devant laquelle même Ódinn et Thórr s’inclinent.

Ces quelques repères généraux étant posés, nous voilà prêts à aborder des aspects plus spécifiques. À bientôt autour de la source de Mímir7 pour nous abreuver ensemble de nouveaux savoirs !


Notes :

1 Boyer Régis, L’Edda poétique, Fayard, 1992, p. 167.

2 C’est le nom donné aux trois vierges mythiques Urdr (Passé), Verdandi (Présent) et Skuld (Futur) installées sous Yggdrasil et qui décident de la destinée des êtres humains comme de celle des dieux.

3 Boyer Régis, « Le sacré chez les anciens scandinaves », dans l’Edda poétique (p. 14 à 64), op. cit., p. 13-14.

4 Comme en témoigne l’extrait précédent, Boyer traduit Ragnarök par « Consommation du Destin des Puissances ». Il s’agit de l’ultime bataille qui verra s’affronter hommes, monstres, géants et dieux et au terme de laquelle le monde et la quasi-totalité de ses habitants restants seront seront engloutis dans les flots et consumés par flammes. Une terre de cocagne sortira ensuite des eaux, sur laquelle s’établiront les survivants.

5 Völuspa, strophes 44, 45, 53 (partielle) et 56, texte intégral traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique (p. 532 à 549), op. cit., p. 544 à 547.

6 Hamdismál, strophe 30 (partielle), texte intégral traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique (p. 404 à 408), op. cit., p. 408.

7 Dans la Gylfaginning, en français la Mystification de Gylfi, qui constitue la première partie de l’Edda de Snorri Sturluson, il est expliqué que « Sous la racine [d’Yggdrasil] qui est orientée vers la halle des Thurses du givre se trouve la source de Mímir qui recèle science et sagesse, et celui qui possède la source s’appelle Mímir ; il est plein de profond savoir parce qu’il boit l’eau de la source dans la corne Gjallarhorn. Alfödr [Ódinn] y vint et demanda de pouvoir boire à la source, mais il ne l’obtint pas avant d’avoir mis son œil en gage. », Gylfaginning, chapitre 15, passage traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique, op. cit., p. 414.

Doubles Vies d’écrivains [3] : Claude Seignolle, le maître ès diableries.

La vie littéraire est une chose fascinante, théâtre des plus invraisemblables anecdotes, des plus vives querelles, des plus malvenus hommages. Il arrive ainsi parfois que l’écrivain passe du statut d’auteur de fiction, qu’il occupa en toute conscience et maîtrise, au statut de sujet de fiction, imposé par un tiers. Dans cette série d’articles, nous allons brièvement présenter plusieurs de ceux-là dont l’activité littéraire masque une activité occulte, soit réelle, soit fantasmée par leurs contemporains.


P. Ghys, portrait de Claude Seignolle, pastel, date inconnue
P. GHYS, portrait de Claude Seignolle, pastel, date inconnue, ill. de couverture pour Denis LABBÉ, Promenades avec Seignolle, Paris, éd. de l’Œil du Sphinx, 2001.

Maître Claude ne craint ni l’envoûtement ni les fluides maléfiques, et encore moins les menaces physiques. Il est doté des armes nécessaires pour parer aux coups les plus sournois comme aux plus violents. Une compétence liée à une longue expérience lui valent cette prérogative [1].

Claude Seignolle est décédé le 13 juillet dernier, à l’âge de 101 ans. Un vendredi 13. Ses lecteurs refuseront d’y voir une coïncidence : la vie entière de cet homme de lettres hors du commun est à placer sous le signe du fantastique. Son œuvre de folkloriste et de conteur étant bien connue du grand public, nous allons plutôt nous pencher, dans ce court article, sur sa légende.

Certes, nous n’en sommes qu’aux prémisses, et il faut gager que les années à venir apporteront leur lot de témoignages et de documents qui feront soit la lumière, soit plus d’obscurité encore sur cette part étrange de sa personnalité. Néanmoins, il n’est pas inutile de déjà faire le point sur les activités et facultés supra-naturelles qu’une certaine tradition littéraire a d’ores et déjà prêtées à Claude Seignolle, cet écrivain doublé d’un « maître ès diableries », pour reprendre l’expression du romancier Alain Delbe, qui l’a bien connu [2].

Le premier document à considérer est un roman occulte des plus curieux, paru sous pseudonyme dans les années 1970. Sous le titre un peu nanardesque du Pantacle de l’ange déchu, Charles-Gustave Burg livre un récit étrange dont il est à la fois l’auteur, le narrateur et le protagoniste. Par-delà son intrigue assez commune [3], l’intérêt de ce court roman réside dans le portrait qu’il brosse des milieux occultes parisiens. Il fait peu de doutes que son auteur (dont la notice biographique ne révèle pas grand-chose sinon qu’il est d’origine alsacienne et libraire au Quartier latin) le fréquente. De là l’évocation de l’église Saint-Merri, particulièrement chère aux occultistes. De là ce « Maître Blaise », un vieux cabaliste, trop romanesque pour n’être qu’une fiction, vivant entouré de chats et dont le protagoniste vient réclamer les conseils. Et de là Claude Seignolle, qui met en branle l’aventure et soutient à lui seul l’ensemble du premier chapitre.

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Le Baphomet ornant le portail central de l’église Saint-Merri, qui est évoqué dans Le Pantacle de l’ange déchu. (Crédit photo : Mbzt, novembre 2014, licence CC BY-SA 4.0)

D’emblée dans ce livre, Seignolle est décrit comme un sorcier : « Claude Seignolle, conteur et folkloriste, n’est pas un homme commun. Ses patientes recherches sur la magie des campagnes et les traditions populaires ont imprégné son personnage même. À l’écoute des secrets du peuple, il en est devenu le dépositaire sacré, le légataire de la tradition. Lui-même est devenu magicien […] [4]. » Ayant recruté le narrateur pour qu’il l’aide à dérober la bibliothèque d’un mage noir défunt, les deux comparses se retrouvent dans une cave de la rue Greneta. Alors qu’ils s’apprêtent à s’engouffrer dans une trappe, le conteur démontre son don de prescience en détectant une malédiction « issue de la magie égyptienne » qui y est apposée. Heureusement, lui-même semble expert en contre-maléfices :

Claude Seignolle me fit signe de reculer. Ensuite, avec un morceau de craie qu’il sortit de sa poche, il traça sur le sol des signes bizarres qui m’apparurent comme des caractères hébraïques. Puis il se livra à un étrange cérémonial de gestes et d’incantations issus de la plus secrète théurgie [5].

Au passage, il badine, mais cela ne fait qu’augmenter la foi du lecteur en sa science prodigieuse :

— […] J’ai entendu dire qu’il était possible à chacun de se fabriquer un pentacle protecteur. Il suffirait de l’imprégner de suffisamment de volonté pour le rendre efficace. Car la volonté est par excellence l’instrument de protection, comme vous le savez. Vous pouvez, par exemple, ramasser une pierre quelconque et la placer sur un meuble, assez loin de votre lit. Si vous vous levez toutes les nuits, pendant un an et toujours à la même heure, pour retourner la pierre, vous obtiendrez alors un pentacle protecteur de grande efficacité… Mais je ne connais personne qui accepterait de se lever toutes les nuits pendant un an, histoire d’aller retourner un caillou posé sur le buffet de la cuisine [6] !

Passée la trappe, les deux apprentis cambrioleurs trouvent non seulement les grimoires du mage noir, mais actionnent également un mécanisme qui leur ouvre l’accès à son laboratoire. Là, ils découvrent avec stupéfaction une cuve contenant deux cadavres dont les traits correspondent exactement aux leurs. Il s’agit d’un nouveau piège, conçu pour fasciner et mener à leur perte les intrus ! Mais une fois encore, l’écrivain périgourdin parvient à rompre le charme et sauve son jeune et imprudent ami, en jetant de l’arsenic dans la cuve.

Simple fiction ? Hommage ? C’est la conclusion qui vient en premier lieu à l’esprit. Pourtant, cette idée que Claude Seignolle était dépositaire de grands pouvoirs n’est pas isolée. L’un des rares auteurs à lui avoir consacré une monographie, Denis Labbé, insinue même qu’il était capable de pratiquer des envoûtements !

Car Seignolle n’aime ni les fourbes, ni les faibles, ni les menteurs, ni les moqueurs. […] Je plains ces derniers. Surtout s’ils ont eu la malheureuse idée d’abandonner derrière eux un ongle, un cheveu, un peu de salive sur un verre, de transpiration sur une lettre [7]…

Le livre de Labbé révèle d’autres faits troublants sur Seignolle : qu’il fréquenta le célèbre alchimiste Eugène Canseliet (1899-1982), qu’à la fin des années soixante il fut démarché par des satanistes turinois désireux de suivre sa doctrine, et même qu’il pactisa avec le démon en jetant en offrande des exemplaires de son premier livre, Le Rond des sorciers, dans la mare berrichonne qu’immortalisa George Sand. De là proviendrait au moins une part de son succès — au risque de le fâcher —, nous refusons d’en donner tout le crédit à Satan, car ce serait faire injure au disparu que de nier qu’il avait une grande plume et qu’il mérita toute la gloire qu’il rencontra, et plus encore.

Briseur de sorts, envoûteur, « mâcheur de mauditions », abstracteur de quintessence et arpenteur des ténèbres ; nous voulons croire que Claude Seignolle fut tout cela. Qu’au cours de sa longue vie, il trouva à explorer toutes ces voies, et d’autres encore sans doute. Ces quelques lignes constituent, nous en convenons, une bien piètre nécrologie, compte tenu qu’elles disent si peu de son œuvre, du généreux héritage qu’il nous laisse. Elles n’en affirment pas moins un fait essentiel : que Claude Seignolle, vivant encore, était déjà immortel. Sa légende est en partie écrite et, surtout, elle vit aujourd’hui dans les mémoires et les témoignages de tous ceux qui ont eu la chance de le côtoyer.

Gageons que, tout comme les innombrables contes populaires que Maître Claude a couchés sur le papier, les préservant ainsi pour les générations à venir, sa propre histoire survivra longtemps à la mémoire de ses contemporains. Elle s’écrira dans les romans et les essais de demain, elle étonnera les lecteurs à venir, mettra en doute leur sens critique.

Non, Claude Seignolle ne sera pas de sitôt oublié.

 

 


Notes & Références :

  1. Charles-Gustave BURG, Le Pantacle de l’ange déchu, Verviers, éd. Marabout, coll. « Bibliothèque Marabout », n° 495, 1974, p. 8.
  2. Citée dans Denis LABBÉ, Promenades avec Seignolle, Paris, éd. de l’Œil du Sphinx, coll. « La Bibliothèque d’Abdul Alhazred », n° 2, 2001, p. 89.
  3. Le livre narre la prise de conscience par le protagoniste de la rivalité opposant sa famille aux descendants d’un lieutenant de l’archange Lucifer nommé Amane. Par le biais de récits enchâssés, sont tour à tour décrits l’assassinat de Mathurin Burg en 1462 (victime d’une machination qui n’est pas sans évoquer La Main enchantée de Nerval) et la manière dont son frère cadet Friedrich le vengea l’année suivante.
  4. Charles-Gustave BURG, op. cit.
  5. Ibid., p. 19.
  6. Ibid., p. 18-19.
  7. Denis LABBÉ, op. cit., p. 39. Lire aussi, p. 86 : « Il voit en lui un vieux sorcier qui ne l’a fait venir que dans l’intention de lui dérober une partie de lui-même : rognure d’ongle, cheveux, salive. A-t-il bu ? Il ne s’en souvient pas. Son verre deviendrait alors un piège fatal. »

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