Imaginaire d’une plante : la Belladone.

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Source : Pinterest. Illustration ancienne de la plante en question.

Je reviens aujourd’hui avec l’imaginaire d’une nouvelle plante :  la belladone ! Le premier article sur la mandragore a été un succès et je prépare des articles réguliers sur quelques plantes mythiques de la sorte. Plongeons quelques minutes dans les vapeurs toxiques de cette dame-là…

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Over-Blog : Mystères Verts. Planche botanique de la plante, de la famille de la tomate. Évident, non ?

Une Belle Dame sans merci ?

Belle-dame : ce surnom pourrait laisser à présager une plante vraiment bénéfique selon la théorie scientifique des signatures. En fait, elle est aussi appelée « Herbe au diable » et « Bouton noir ». En effet, son odeur fétide et la couleur de ses baies indiquent sa très haute toxicité. Dix à vingt de ces « petites cerises noires » suffisent pour tuer un homme et beaucoup en meurent chaque année, faute de l’avoir prise pour une autre plante. Belle-dame de la taille parfois d’un homme en nature, elle pousse en Europe, en Asie, mais aussi dans la partie nord de l’Afrique. Elle fait partie de la large famille des solanacées, que j’avais déjà présentée dans mon article sur la mandragore. Si l’on peut réduire les solanacées à des toxiques mortelles essentielles comme la jusquiame noire ou la mandragore, en réalité cette famille inclut aussi… nos bonnes vieilles pommes de terre, nos tomates et nos piments ! Les graines sont similaires, mais toxiques (surtout la jusquiame). Elle est devenue rare dans la nature, et c’est bien pour cela qu’elle est une espèce protégée en Basse-Normandie. C’est une plante de soleil, une « vivace » dans le jargon, qui disparaît de la surface en hiver. Il est important de marquer son emplacement si l’on veut l’avoir dans son jardin le printemps suivant ! Cette plante a une longue histoire derrière elle, sur le fil entre la vie et la mort.

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Source : Medicinal Plants and Uses. Planches photographiques de la plante.

Histoire médicale : entre dose létale et propriétés curatives.

Comme ses amies solanacées, elle possède des molécules alcaloïdes, composées d’atropine et de scopolamine. Ce sont ces alcaloïdes qui sont responsables des hallucinations et manifestations corporelles, parfois graves, suite à l’ingestion de la plante. Sensation de voler, sudation, léthargie, excitation ; les sensations varient et peuvent conduire la personne à la mort. La belladone est appréciée médicalement pour ses vertus sédatives (à la limite, donc, de la mort ou la léthargie) quand elle est impeccablement dosée, tout comme ses vertus narcotiques et anti-douleur. Elle reste d’une toxicité avérée au contact et à l’ingestion : voilà donc tout l’art médical quand il s’agit de transformer un toxique en remède. Au XVIIIe, on propose de lui donner un nom latin plus précis : Atropa Belladona. Cela vous rappelle sans doute les histoires des Parques antiques : en effet, Atropos est la troisième des Parques, la « redoutable », la « cruelle ». C’est elle qui coupe le fil de la vie des hommes, et de même agit la belladone. Jolie manière d’allier la mythologie et la science naturelle.

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Numérisation d’un manuscrit datant probablement du XVIe.
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Les Moires, Robinet Testard, XVe, Bnf.

Folklore de la belladone : l’herbe des femmes et de la mort.

Son nom provient sûrement de l’usage qu’en faisaient les dames italiennes il y a quelques siècles. L’un des critères de beauté a pu concerner les yeux brillants : quoi de mieux qu’une plante aux vertus mydriatiques pour se l’appliquer en collyre ? Les pupilles, une fois dilatées, donnaient en effet un aspect très brillant et profond à l’œil. Cette plante est aussi connectée, par le lien ténu qu’elle entretient avec la mort, aux dieux Pluton et Saturne. Le folklore veut qu’elle ait été utilisée dans tout ce qui concernait la mort et les pratiques funéraires : les prêtres.ses romain.e.s de Bellone prenaient de son infusion pour rendre son culte à la déesse de la guerre. Dans les cultes magiques plus individuels, on a pu remarquer sa présence : elle entretient un rapport particulier à d’autres mondes (la mort, le voyage).

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Rembrandt, Bellona, 1633, États-Unis, New-York (NY), The Metropolitan Museum of Art.

Belladone et sorcellerie.

J’en viens donc à son usage dans la sorcellerie. Il va sans dire qu’elle est une solanacée et que cette variété de plantes possède un lien unique avec la sorcière. Elles sont ses aides, ses compagnes. En effet, on associe la belladone à Hécate (déesse de la mort :  le lien n’est plus à faire !) et Circé (la mère des sorcières dans l’imaginaire collectif). Plus encore, la belladone tout comme la jusquiame, la mandragore et le datura forment un ensemble de plantes utilisé dans le fameux onguent des sorcières. Je vous renvoie à mon article sur la mandragore ! En 1902, deux chercheurs allemands retrouvent un document vieux du XVIIe : celui-ci proposait une recette de l’onguent. Les deux érudits, sous assistance, suivent alors la recette et se proposent à l’expérience. Après vingt-quatre heures de sommeil et de délire, les deux scientifiques relatent leur expérience : après avoir respiré les vapeurs de jusquiame et appliqué l’onguent, ils se sont respectivement sentis partir, voler, développer une sensation d’excitation, d’euphorie. Ils comprenaient alors totalement l’effet de « vol sur un balai » que cela avait pu procurer aux femmes-sorcières. Amie ou pas, cette plante peut vous intéresser. Si vous tenez à l’avoir dans votre jardin de toxiques l’année prochaine, sachez que le semis se fait au printemps ou en septembre. Attention ! Les graines sont aussi toxiques, donc un peu de prudence s’impose avant de pouvoir profiter de la beauté de ces baies noires…

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Goya, Linda Maestra ! [série de Los Caprichos], 1799, pas exposé.


Bibliographie :

Bilimoff Michèle, Enquête sur les plantes magiques, Rennes, Éditions Ouest France, 2003.

Brosse Jacques, La Magie des plantes, Paris, Albin Michel, 2005 [1979].

Cunningham Scott, Encyclopédie des plantes magiques, 1985.

Debuigne Gérard ; Couplan, François, Le Petit Larousse des plantes qui guérissent : 500 plantes et leurs remèdes, Paris, Larousse, 2016, [2013].

Kynes Sandra, La Magie des plantes, Rayol Canadel, Editions Danaé, 2017.

Laïs Erika, Grimoire des plantes de sorcière, Paris, Rustica, 2016, [2013].

Laïs Erika, Petit grimoire de sorcière : potions et plantes magiques, Paris, Rustica, 2017.

 

Jean-Sébastien Rossbach et les chants de la Déesse.

Jean-Sébastien Rossbach est un peintre et illustrateur qui vit en Dordogne. Ses aquarelles de belles femmes sauvages sont reconnaissables entre mille, et son style raffiné et vaporeux ne peux pas laisser indifférent. Illustrateur pour Marvel, Warner ou encore Blizzard, Rossbach est un artiste reconnu dans le métier. Cette année, il projette de publier un livre : Chamanes, les Chants de la Déesse, dont il a réalisé les illustrations et écrit les textes. L’artiste a bien voulu répondre à mes questions.

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~ Bonjour ! Tout d’abord, pouvez-vous vous présenter un peu à nos lecteurs ?

Je suis illustrateur depuis presque vingt ans, peintre depuis cinq, et jeune auteur à 45 ans puisque Chamanes sera mon premier livre en tant qu’écrivain. J’ai travaillé pour à peu près tous les grands éditeurs français et aussi à l’international avec des clients comme Marvel ou Microsoft.

~ Avez-vous toujours voulu être illustrateur ? Comment est née cette passion ?

Oui, je pense que j’ai toujours souhaité faire du dessin un mode d’existence. Je parle de mode d’existence plutôt que de passion parce que ce n’est pas un choix, c’est ma sensibilité au monde qui m’a poussé à devenir artiste. Il m’apparaît à peu près certain aujourd’hui que je n’aurais rien pu faire d’autre.

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~ Comme indiqué dans la biographie de votre site, vous évoluez désormais dans un univers « chamanique », païen. Qu’est-ce qui vous touche particulièrement à ce sujet ?

Mon travail personnel en peinture tourne autour de l’idée de Terre-Mère. Au travers de portraits de femmes, je cherche à personnifier la Nature, à la rendre moins abstraite. Mon univers peut être, d’une certaine manière, considéré comme païen dans la mesure où il se situe dans un contexte pré-civilisationnel. Je suis attaché à l’idée de paradis perdu, ce continent existant dans chaque femme et dans chaque homme que nous avons oublié, et qui nous reliait à la Terre quand nous étions encore des nomades subsistant grâce au glanage et à la chasse. Les chamanes des peuples premiers sont toujours connectés à l’esprit de la Terre et c’est en cela qu’ils me fascinent.

~ Vous vivez en Dordogne (quelle magnifique région !), est-ce que l’histoire millénaire et brute de cette région vous influence ?

Je suis venu vivre en Dordogne précisément pour cette raison. J’ai vécu une expérience quasiment mystique en entrant pour la première fois seul dans une grotte ornée par des fresques datant d’il y a trente mille ans. Quand vous êtes artiste et que vous vous trouvez en face d’un animal tracé au doigt dans le calcaire encore frais d’une paroi qui n’a pas séché depuis plusieurs milliers d’années, ça donne le vertige, l’impression que la personne qui a effectué ce dessin était encore là il y a cinq minutes.
Ce qui m’a bouleversé aussi c’est l’évidente ressemblance entre l’entrée d’une grotte et le vagin d’une femme. Y pénétrer c’est comme retourner dans le ventre de sa mère, être témoin de sa propre naissance.

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~ Beaucoup de vos travaux personnels représentent des femmes fortes, nues, libres et sauvages. Est-ce une conséquence de votre inspiration païenne ?

Disons plutôt que c’est mon désir d’une société où les femmes seraient enfin libres d’être ce que bon leur semble, égales en droits et en devoirs aux hommes, qui m’a amené à m’intéresser à des histoires, des personnages, des périodes de l’Histoire qui sont empruntes de paganisme. Le personnage de la sorcière me fascine et m’inspire beaucoup. Elle représente absolument tout le sauvage présent dans l’être humain que la civilisation tente d’éradiquer depuis deux mille ans, mais qui survit quand même vaille que vaille.

~ Actuellement, vous êtes en pleine préparation d’un livre : Chamanes, les Chants de la Déesse. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Chamanes est un livre de contes illustrés pour adultes, qui raconte les histoires de douze chamanes vivant aux quatre coins du globe et à différentes époques.
Parmi elles, une amérindienne du Dakota est tiraillée entre son désir de s’intégrer à la société américaine et les valeurs de sa culture tribale. En Normandie, une jeune femme à peine sortie de l’enfance fait l’expérience de ses facultés de guérisseuse par les pierres. En Australie, une chasseresse aborigène passe dans le monde des esprits et court sur le dos de Yurlungur le Python arc-en-ciel. Tandis qu’une chamane inuit se transforme en loup pour comprendre le mal qui frappe son clan…
Dans toutes les cultures du monde, les chamanes font le lien entre les êtres humains, la nature et les animaux. À travers ces récits, je veux avec mes mots comme avec mes peintures porter ce message : il est plus que jamais temps de protéger notre planète. Et quoi de mieux que des figures féminines exemplaires pour incarner ce message d’espoi !

C’est un beau livre qui s’adresse aussi bien aux lectrices et lecteurs passionnés par le chamanisme et la spiritualité qu’aux gens sensibles aux problématiques écologiques, ou qui ont juste envie de rêver et de s’évader dans un univers pictural et poétique.

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~ Vous précisez sur la plateforme Ulule que ce livre est très personnel, notamment parce que vous êtes et l’illustrateur, et l’auteur. Quel rapport avez-vous avec l’écriture ?

J’écris depuis longtemps. J’ai un très grand respect pour les écrivains, et c’est sans doute pour cette raison que j’ai tant tardé à proposer mes propres récits. Je suis très attaché à la stylistique et à la mélodie des mots, qui doivent être en osmose avec ce que le livre raconte, bien sûr. Ceux qui ont déjà précommandé Chamanes ont d’ors et déjà accès à un très court conte qui donne un peu le ton du livre.

~ Y a-t-il des auteurs qui vous inspirent ?

Bien sûr. Celui qui est mon guide depuis que je suis gamin c’est Jean Giono, et principalement sa Trilogie de Pan (on revient au paganisme ! 😉 ). Il a cette langue à la fois terrienne et stellaire qui me transporte dès que je mets le nez dans un de ses romans. J’aime aussi tous ces auteurs qu’on a qualifié à tort de folkloriques comme Claude Seignolle, Marcel Aymé, Alphonse Daudet…
Je suis contemplatif par nature, alors je lis aussi beaucoup de poésie : Christian Bobin, François Cheng.

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~ Vous avez exposé en 2012 à la fabuleuse galerie Maghen. Est-ce que la BD aussi vous intéresse ? Avez-vous déjà été contacté pour réaliser des planches ?

Oui, on m’a souvent proposé des scénarios . Je pense que je dois envisager un projet de BD par an. Mais j’abandonne toujours parce que ce n’est tout simplement pas mon médium. Il y a une forme de contrainte dans les cases d’une bande-dessinée qui me rebute. Plus j’avance dans ma pratique picturale, plus mes formats s’agrandissent. J’ai vraiment envie maintenant de pousser vers le livre illustré. C’est un format qui est quasiment inexistant en France, mais j’aimerais participer à le remettre au goût du jour.

~ Comment se passe une journée dans la vie du peintre Jean-Sébastien Rossbach ? Avez-vous des rituels pour travailler ?

La préparation des outils et de l’espace de travail qui servent à l’élaboration d’une peinture est un rituel en soi, qui me met déjà dans un état de concentration méditative. Nettoyer ses pinceaux, préparer ses couleurs, mouiller le papier, etc. Cela permet d’entrer tranquillement dans sa peinture, et ça évite la peur de la feuille blanche puisqu’on est dans un geste fluide et continu. Avant j’écoutais beaucoup de musique pour susciter un état émotionnel en accord avec ce que j’illustrais, mais maintenant je préfère le silence et ma propre musique intérieure. Ou alors j’ouvre la fenêtre et j’écoute les oiseaux.

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~ Enfin, après votre livre, avez-vous d’autres projets en tête ?

Disons qu’il y a des pistes qui se dessinent. L’aventure autour de Chamanes vient tout juste de commencer, et je m’émerveille devant l’engouement que le livre suscite alors même qu’il n’est pas sorti. Je vois bien que c’est un sujet qui touche les gens, cinq-cents contributeurs à mi-campagne, notamment des femmes ; ça me réjouit totalement. Je vais creuser encore ce sillon entamé avec mon exposition solo sur la Déesse-Mère, et approfondir avec Chamanes. Je ne sais pas encore la forme exacte que cela prendra néanmoins.

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En savoir plus :

Site
Page Facebook
Chamanes sur Ulule

Crédit images : J.-S. Rossbach.

Midsommar à Stockholm.

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J.A.G. ACKE, Midsommar i metallstaden (Midsommar dans la ville de métal), 1898.

En France, nous avons pris l’habitude de fêter le retour de l’été avec la Fête de la Musique instaurée en 1982 par Jack Lang, mais l’idée vient à l’origine du musicien américain Joel Cohen, en 1976.

Cette année, j’ai eu la chance de célébrer le retour du soleil en Suède, avec leur fameux « Midsommar Fest », long week-end dédié à différents rites traditionnels qui sont bien loin de l’image « viking » et agressive que nous leur accordons !
Séjourner dans ce pays durant les festivités m’a permis d’en savoir un peu plus, notamment la vision qu’en avait les Suédois eux-mêmes.

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Photographe : Oli Sandler.

Les festivités commencent la veille du véritable « Midsommar Dag », c’est à dire le 22 juin en cette année 2018 (la date évoluant entre le 20 et le 25 juin, afin qu’elle corresponde au vendredi de la semaine du solstice).
Fêter le Midsommar permet de clore symboliquement le chapitre hivernal et obscur, mais surtout d’accueillir les longues journées d’été nordique où le soleil ne se couche qu’environ cinq heures par nuit.

Lors de la veille du Midsommar, les Suédois se rassemblent à midi afin de partager un repas composé de pommes de terre, de grillades (le barbecue étant largement sollicité pour cuire viande, poisson, légumes), de fraises (qui doivent forcément être de Suède, c’est important… mais je n’en ai pas vu beaucoup), servis avec de la bière, schnaps et autres alcools (cela par contre, j’en ai vu en quantité).

À partir de 14h, on dresse un mât enrubanné de fleurs appelé « Midsommarstången » et des danses diverses sont effectuées autour, notamment… la danse des grenouilles. Nombreux sont ceux (et je pense à certaines connaissances) à railler l’aspect phallique de ce mât. Cependant, beaucoup pensent qu’il s’agissait à l’origine d’un symbole de fertilité.

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Midsommarstången  (source)

C’est ainsi que, couronnés de fleurs — comme le veut la tradition —, une troupe joyeuse et alcoolisée se déchainent autour du Midsommarstången ! Ne nous leurrons pas : si le terme de « midsommar » éveillent des images de soleil, de fleurs, d’un ciel bleu, de chaleur et de belles tenues blanches, le véritable Midsommar suédois se passe généralement sous un ciel capricieux, entre pluie et beau temps ; l’habitude fait que les suédois s’attendent chaque année à avoir de la pluie ce jour-ci.

Revenons à la danse. Aurais-je éveillé votre curiosité avec la danse des grenouilles ? En effet, la « Små gordorna » (petites grenouilles) est une danse effectuée sur des paroles enfantines et naïves, se prêtant bien à l’humeur décontractée et — je le répète — alcoolisée de la journée :

Små grodorna,
Små grodorna
Är lustiga att se.
Små grodorna,
Små grodorna
Är lustiga att se.Ej öron, ej öron,
Ej svansar hava de.
Ej öron, ej öron,
Ej svansar hava de.Koack, ack, ack
Koack, ack, ack
Koack, ack, ack, ack, aa.
Koack, ack, ack
Koack, ack, ack
Koack, ack, ack, ack, aa.
 

Petites grenouilles,
petites grenouilles
C’est amusant à voir.
Petites grenouilles,
Petites grenouilles
C’est amusant à voir.

Pas d’oreilles, pas d’oreilles,
Elles n’ont pas de queue.
Pas d’oreilles, pas d’oreilles,
Elles n’ont pas de queue.

Koack, Ah, Ah
Koack, Ah, Ah
Koack, oh, oh, oh, aa.
Koack, Ah, Ah
Koack, Ah, Ah
Koack, oh, oh, oh, aa.

 

Se succèdent tout au long de la journée danses et chants paillards jusqu’à la tombée de la nuit, et la tombée des individus eux-mêmes… Le lendemain, jour férié, il est étonnant de se balader dans des rues désertes, puisque la journée est bien évidemment consacrée au repos.

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Midsommar au Södra Teatern, animé par Miss Inga.  (Photographe : Erik Ardelius.)

Pour ma part, j’ai observé les festivités du Midsommar au Södra Teatern, situé au sud de Stockholm, bien que les fêtes se passent traditionnellement en campagne, avec la famille. (Idée reçue peut-être ? Un de mes amis ayant préféré échapper au repas de famille « ennuyant » pour faire une soirée plus rock’n’roll entre jeunes adultes… évidemment !).

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Midsommarstången au Södra Teatern. (Photographie de l’auteure.)

Au Södra Teatern, la journée a été présentée et menée par Miss Inga, un transsexuel pétillant à l’énergie inépuisable, vidant verres de shooter sur verres de shooter tout en animant les danses ! Ma surprise fut d’autant plus grande quand la foule se mit à danser sur YMCA, car la Suède actuelle c’est cela aussi : faire évoluer les traditions. Les efforts pour intégrer la communauté LGBT sont nombreux et bien accueillis, l’idée est de ne pas rester dans des traditions « figées », mais de les actualiser afin que chacun y trouve sa place.

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Couronne de fleurs, Södra Teatern. (Photographie de l’auteure.)

Une autre tendance est apparue dernièrement concernant le Midsommardagen : le remplacement du Midsommarstången par le Midsommarfitta… Gênés de voir se dresser autant de mâts « virils », les Suédois ont réalisé son penchant féminin afin d’offrir la possibilité à ceux qui le désiraient d’avoir une alternative au symbole masculin.

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Midsommarfitta (source)

Comme nous pouvons le remarquer, le fait que la tradition soit ancestrale ne l’empêche pas de se réinventer ! Celle-ci évolue encore, en parallèle des mentalités et libertés de chacun, mais reste unanimement fêtée par la population suédoise.

Pascal Moguérou, illustrateur de féerie.

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Mais qui est donc ce Pascal Moguérou ? Pour le découvrir, je vous invite à pénétrer dans l’univers féerique de cet illustrateur breton dont j’adore le travail. C’est à Morlaix en Bretagne que naquit Moguérou en 1961. Depuis toujours, la nature environnante était une source d’évasion pour l’artiste qui, après divers métiers comme pêcheur de truites ou chasseur de champignons, se lança, alors âgé d’une trentaine d’années, dans la carrière d’illustrateur…

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Pascal Moguérou, par Sebastien Farrauto.

C’est à l’âge de treize ans qu’arriva le premier choc graphique de Pascal Moguérou, lorsqu’il aperçut, dans la vitrine d’une librairie, un livre retraçant la vie et l’œuvre d’un illustrateur américain, un certain Frank Frazetta (1928-2010). Cet artiste eut un rôle très influent dans le milieu de la science fiction et de la fantasy.

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Illustration de Frank Frazetta.

Moguérou publia son premier livre, Légendes et Contes de Bretagne, édité par Coop Breizh en 1994, une maison d’édition bretonne. Le dessinateur y illustre plusieurs légendes du folklore breton (relatées par Jakez Gaucher) comme la grotte des Korrigans, la charrette de l’Ankou, ou ma préférée : la légende de la ville d’Is.

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Il s’agit de l’histoire de la belle princesse Dahut qui causa la perte de la ville d’Is, construite dans la baie de Douarnenez…

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Dahut était une grande magicienne qui participait avec les bourgeois de la cité aux débauches les plus folles. Un jour, un étranger se mêla à la fête et en profita pour séduire la princesse. Au cours de la soirée, il lui demanda de subtiliser les clés de la cité, attachées autour du cou de son père, le roi Gradlon. Dahut finit par obtempérer et par remettre les clés à l’étranger qui, tout à coup, prit la forme d’un démon et ouvrit les vannes des écluses, submergeant alors la ville et ses habitants. Gradlon tenta de s’enfuir sur son cheval Morvarc’h et de sauver sa fille, mais le moine Gwennolé hurla au roi de la jeter dans la mer, à cause de sa trahison. Cependant, Dahut, fille de la fée Malgwen, n’est pas morte ce jour-là :

Certains marins peuvent l’apercevoir peignant ses longs cheveux d’or sur un rocher, au soleil de midi, quelque part dans l’océan… D’autres affirment entendre parfois des cloches dont le tintement semble provenir des profondeurs : ce doit être l’église de la ville d’Is qui appelle à prier pour les âmes des pauvres habitants de la cité disparue… [1]

Petite parenthèse, cette scène de la noyade de la princesse Dahut fut d’ailleurs illustrée par le peintre Evariste-Vital Luminais, La Fuite du roi Gradlon, vers 1884.

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Evariste-Vital Luminais (1822-1896), La Fuite du Roi Gradlon, vers 1884, huile sur toile, 2 x 3.11 m, dépôt de l’Etat de 1896, transfert de propriété de l’Etat à la Ville de Quimper en 2013, Musée des beaux-arts de Quimper.

Pascal Moguérou publia par la suite une dizaine d’ouvrages illustrés (L’heure des fées, Sombres féeries, Le grand livre des Korrigans, Le Fabuleux Abéféedaire farfelu, etc.), des livres qui tournent toujours autour des légendes bretonnes, où korrigans, fées et autres créatures cohabitent au sein d’une nature verdoyante, dans des situations toujours teintées d’humour et de poésie. Revenons ensemble sur quelques créatures du folklore breton…

Les Korrigans

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En Bretagne, le mot «Korrigan» désigne beaucoup de créatures, de le plus gentille à la plus malfaisante : le Korril vit dans les landes désolées, le Kornikaned au fond des vastes forêts, le Teuz vit dans la maison des hommes, le Tud-Gommon au bord des grèves… Toutes ces espèces de lutins sont des Korrigans, et il en existe tellement d’autres encore [2].

Généralement, ils élisent domicile dans des dolmens. Les Korrigans possèdent d’immenses richesses, certains racontent même qu’ils ont des talents d’alchimiste et réussissent à fabriquer de l’or. Ils se plaisent à tourmenter les humains en leur jouant des tours. Pourtant, ils peuvent parfois se montrer généreux envers certains humains en leur offrant de l’or. Peu actifs en hiver, on raconte qu’à l’arrivée des beaux jours, ils sortent de leurs cavernes souterraines et appellent les mortels à danser autour du feu la nuit tombée… Mais si l’on rejoint le cercle des korrigans, on risque de se retrouver piégé à tout jamais !

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Les Mari Morgans 

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Les Bretons parlent beaucoup des sirènes, mais il existe d’autres créatures marines telles que les Mari Morgans. À la différences des sirènes, elles ressemblent aux humains et ne possèdent pas un corps pisciforme. Les Mari Morgans, véritables sorcières de la mer, ensorcellent les pêcheurs sur les grèves au moyen d’artifices magiques, faisant des pauvres pêcheurs leurs serviteurs jusqu’à la mort…

La charrette de l’Ankou

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L’Ankou représente la personnification de la Mort en Bretagne. Lorsqu’on entend l’envoyé de la Mort (oberour ar maro en breton) traînant sa charrette tirée par deux chevaux, cela signifie que quelqu’un mourra sûrement dans le voisinage. L’Ankou se charge d’emmener les morts pour les conduire dans l’Autre Monde. Sorte de grand squelette coiffé d’un large chapeau de feutre, il porte une faux à la main dont la lame est montée à l’envers, vers l’extérieur. C’est en la lançant en avant qu’il coupe la vie. Mais il n’est pas fondamentalement mauvais, il lui arrive même d’aider les vivants en les prévenant de leur mort, afin qu’ils puissent mettre leurs affaires en ordre avant de partir.

Les fées 

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Il est vrai que cette terre de Bretagne fourmille de «Bugale an noz» (les enfants de la nuit), mais il faut être très discret et ne pas faire le moindre bruit si l’on veut espérer surprendre l’un d’eux par surprise. J’ai ressenti des choses, alors qu’en bon chasseur de champignons je passe des heures perdu au fond des bois en automne, comme des «présences» autour de moi, ou un véritable bien-être qui vous environne tout à coup ! J’ai souvent la visite de grandes libellules ou de souris dans mon atelier, on dit que ce sont les destriers des fées. Alors qui sait ?! … [3]

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Les fées habitent sous des protubérances rocheuses ou dans les profondeurs des bois, souvent près des cours d’eau, comme la mare aux fées de la forêt d’Huelgoat, ou la fontaine de Barenton dans la forêt de Brocéliande. Le respect porté aux fontaines, qui ne doivent jamais être souillées, est propre à la Bretagne. Les paysans bretons prennent toujours garde à ne pas abîmer les lieux supposés être habités par les fées tels que les ronds de fées, les chemins de fées ou encore les terrains où poussent une plante des fées, l’aubépine. Heureux sont ceux qui en de rares occasions peuvent les apercevoir le temps d’un instant.

Tel le « porte-parole » de ces créatures de légende, c’est en Bretagne que l’illustrateur continue son travail de passionné, en espérant les apercevoir au détour d’un sentier… Alors faites de même, et ouvrez l’œil !

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Notes:

[1] GAUCHER Jakez, MOGUEROU Pascal (ill.),  Légendes et Contes de Bretagne, Spézet, Coop Breizh, 1994, p. 21-22.

[2] https://5respublika.com/fr/culture/pascal-moguerou-qui-dessine-les-fees.html

[3] Ibid.

 

Bibliographie:

DENIEUL Patrick, JEZEQUEL Patrick, MOGUEROU Pascal (ill.), Les Mari Morgans et autres légendes de la mer, Rennes, Avis de Tempête, 1999.

GAUCHER Jakez, MOGUEROU Pascal (ill.),  Légendes et Contes de Bretagne, Spézet, Coop Breizh, 1994, p. 21-22.

JEZEQUEL Patrick, MOGUEROU Pascal (ill.), Les Korrigans et autres « Bugale an Noz », Morlaix, Avis de Tempête, 1996.

MOGUEROU Pascal, Le Fabuleux Abéféédaire farfelu, Editions du Lombard, Bruxelles, 2012.

MOGUEROU Pascal, Merveilles et Légendes de Korrigans,  Au Bord des Continents, 2014.

Webographie:

https://5respublika.com/fr/culture/pascal-moguerou-qui-dessine-les-fees.html

https://www.pascal-moguerou.com

 

Ysambre Fauntographie : « Je me sens être une sorcière égarée dans le monde d’aujourd’hui. »

Ysambre est une photographe discrète. On ne connaît d’elle que ses photographies distillées sur la toile, qui font la part belle à la nature. Forêts, paysages brumeux, personnages fantastiques entraperçus, Ysambre capture des instants magiques, et on se plaît à croire que derrière chaque rocher, chaque tronc d’arbre, se cache un monde merveilleux invisible à l’œil nu. Voici son interview :

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~ Bonjour Ysambre ! Pouvez-vous vous présenter un peu à nos lecteurs ?

Bonjour ! Je ne m’appelle pas réellement « Ysambre », mais j’ai toujours préféré garder mon prénom secret. J’ai 26 ans, et j’habite un petit village de Chartreuse, niché entre forêts et montagne. Je fais de la photographie. Mais dans la vie, j’aime aussi : me promener, courir, la brume, les orages, le bruit de la pluie sur les vitres, le chocolat, les ronrons de mon chat, l’odeur de la fumée et celle de la terre mouillée, boire un thé assise en regardant les montagnes, regarder les étoiles, skier…

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~ Depuis quand photographiez-vous ? Qu’est-ce qui vous a attirée dans cette activité ?

Depuis… depuis quand, en fait ? À proprement parler, je travaille au reflex et affiche sur Internet ce que je fais depuis 2012. Mais pour autant, l’avant n’est pas dénué d’un rapport à la photographie assez proche puisque j’ai un père et son frère (mon oncle) photographes. J’ai grandi en côtoyant la chambre noire, les sténopés, les appareils farfelus qu’ils rachetaient en brocante, et je grattais les fins de pellicule pour faire des dessins développés sur papier photo ensuite.

Je n’ai jamais cessé d’être créative, m’essayant (de façon maladroite) dès 13 ou 14 ans aux auto-portraits, à la retouche numérique… À l’époque, je disposais du compact familial et de Photofiltre. Je cachais ce que je faisais à mes parents, je supprimais les fichiers dans la carte SD après transfert… Sur les anciens compacts, je touchais à tous les paramètres possibles : la balance des blancs, les ISO, etc. J’ai compris rapidement et seule, en tâtonnant, le principe de ces appareils.
Mon propre matériel a évolué au fil de mes besoins, compact, bridge… Quelquefois, j’empruntais leur reflex à des amies.

Je n’ai donc acquis que tard mon premier reflex et l’envie de partager mon travail, vers 20 ans. Mon univers était donc déjà très consistant et j’avais déjà plus que des bases en photographie ; apprendre le fonctionnement de tels appareils a été l’affaire de leçons sur des sites et blogs et beaucoup d’expérimentation.

J’avais envie de transmettre quelque chose : un message, ma vision du monde. Quelque chose avec un média qui transcende toutes mes activités parallèles, artistiques, les créations plastiques et textiles que je pouvais produire.
La photo se trouvait naturellement au point nodal de toutes mes passions, y compris la randonnée, et c’est donc devenu avec le plus grand des naturels le prolongement de mes yeux.

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~ Vous avez façonné un univers fantastique et païen. D’où vous vient tout cet imaginaire ?

De ce dont je me souviens, j’ai toujours eu un « univers intérieur » immense, mon entourage louait grandement mon imagination semblant sans bornes.

J’ai été marquée par mes souvenirs d’enfance liés à la nature, ainsi que du monde fantastique et légendaire dont je m’abreuvais éperdument à travers mes lectures.  Plus on sollicite l’imaginaire, plus on le développe. Étant de nature créative, solitaire et contemplative, j’ai toujours vécu un continuum dans la création (plastique, artistique…) qui a contribué à nourrir ma « forêt intérieure ». Ainsi, au fur et à mesure du temps et de mes goûts qui s’affirmaient, c’est cet univers tourné vers la nature qui s’est tissé.

Dire que « la nature est mon inspiration » est une platitude autant qu’une évidence. Les ambiances de chez moi, pentues et brumeuses, couronnées de sommets enneigés, sont également très inspirantes ; on leur prête volontiers le cadre de contes ou d’histoires fantastiques. J’aime y passer de longues heures en solitaire à grimper et explorer. Ainsi, de simples rencontres avec des souches d’arbres morts en forêt ou rochers m’évoquent instantanément des créatures, des sons, des images. Mes sens sont mobilisés en totalité, je trouve la beauté partout, dans un coussin de mousse, une racine, une lumière…

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~ Vos photographies racontent des histoires étranges dans les bois : personnages perdus, recroquevillés, nymphes entraperçues… Pouvez-vous nous en dire plus ?

À vrai dire, la photo est la langue que j’utilise pour divulguer plusieurs messages à la fois, ce n’est donc pas une seule et unique démarche qui vise à conter par l’image ce qui m’anime, mais plusieurs.

D’une part, je suis très secrète, même pour mes proches les plus intimes, je n’ai pas souvent les mots justes pour décrire ce que je ressens, ce que j’éprouve. La photo est alors mon outil de parole par excellence. Les émotions les plus brutes y trouvent leur exutoire.
D’autres fois, je cherche à me raconter visuellement les histoires que je crois voir, crois entendre au travers des forêts, guidée par mes sens en éveil et cette rencontre avec « l’Autremonde ». J’ai ce besoin irrépressible de faire sortir de moi l’univers intérieur qui me hante et floue les contours du réel. J’incarne alors tout ce panthéon intérieur constitué de mille créatures et dieux de l’irréel, de la brume. J’essaye de transcender la réalité.
Quelques autres fois, je « conte » quelque chose en prenant appui sur une inspiration tels qu’un livre, ou une légende un peu plus connue de tous, parce qu’à la lecture ou à l’écoute, elle m’a particulièrement parlée. Les trolls, les huldres, les skogsraet…

Et puis, il y a les photos de rien du tout, les photos de la rencontre et de la contemplation, au détour d’un paysage grandiose, d’une marche, d’un coucher de soleil, d’une veille silencieuse, du monde du minuscule et des fleurs. En réalité, même si je ne les montre pas tant, ce sont celles-ci les plus nombreuses et qui traduisent avec le plus de sincérité l’émerveillement que j’éprouve vis à vis de la nature.

Je ne m’impose pas grand-chose, mais ces temps-ci j’essaye de créer des « séries » plus cohérentes et complètes. J’essaye de prendre du recul sur mon travail pour me convaincre qu’il peut être présenté en un ensemble cohérent comme en plus petites histoires fragmentées. C’est pourquoi on peut voir une certaine redondance de personnages ou de genres de photos : c’est en fait une démarche articulée, quelque chose de réfléchi.

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~ Forêts, symboles ésotériques ou païens, peut-on dire que vous êtes une « sorcière moderne » ?

Je me sens être une « sorcière » égarée dans le monde d’aujourd’hui. J’ai le sentiment d’être décalée par rapport aux autres dans la réalité, le quotidien, ne serait-ce que par mes occupations qui peuvent vraiment sembler bizarres. J’ai l’impression que chez moi, il y a deux sortes de personnes : ceux qui restent à la maison et cantonnent leurs loisirs « en bas » dans la vallée, et « ceux qui vont dans la nature», voyant la montagne comme un terrain de jeux et de sport. Et je ne fais partie d’aucune de ces catégories…

À force d’être si souvent à l’extérieur, ce qui témoigne d’un certain côté ours et farouche, mon entourage m’a très vite attribué le sobriquet de « trolle ». C’est resté longtemps, et encore aujourd’hui certaines personnes ne me connaissent que sous ce nom ! Ce n’est pas si éloigné de la sorcellerie, car on parle d’une créature obscure et sauvage qui n’appartient pas vraiment à la réalité.

J’ai toujours vécu proche de la nature, sondant en moi l’écho de ses cycles à travers la contemplation. Aujourd’hui j’y suis plus liée que jamais et y suis en complète résonance.
J’en possède une bonne connaissance, mais cela n’est aucunement tombé du ciel : j’ai étudié et travaillé pour connaître les noms et les usages de chaque plante, la structure de chaque caillou, les humeurs du ciel… La sorcellerie, c’est aussi une part de bon sens et de curiosité vis à vis de la nature.  De même que trouver aussi souvent des os comme la Loba, ou dénicher à coup sûr des champignons, n’est pas un don mystique mais une bonne part de déduction et d’observation… (j’ai une tendance à trouver énormément de « curiosités » : plumes, squelettes, nids, cristaux, etc.)
En revanche, j’accepte tout à fait qu’il existe un monde qui ne tienne pas du matériel mais qui coexiste en parallèle de nous, peu importe de quoi il est tissé et ce qui y rôde, ce qu’au fond j’ignore. C’est ce monde (« l’Autremonde ») que j’essaye parfois de figer au travers d’une brève photo, ce monde aux frontières de la brume et qui se réfugie au fond des forêts.

Je n’ai pas une pratique de la magie « matérielle » nécessitant des objets rituels et des mots. Je me contente d’apprécier les fluctuations intérieures et extérieures émanant d’émotions, d’énergies, d’aller à leur rencontre, de les laisser me traverser. En forêt, dans les grandioses futaies ombreuses, on ressent légion de présences indicibles et invisibles, et j’aime aller à leur rencontre. Je n’en attends rien de spécial, je « suis » juste en leur présence.
Mais je n’essaye pas de manipuler toutes ces fluctuations, énergies ou présences. Je n’ai pas de pratique institutionnalisée visant à formuler des sorts, suivre des rituels précis. Je fête les sabbats en suivant les évidences de mes envies plus qu’un mode d’emploi précis.

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~ On sent également une touche nordique : allusions aux vikings, runes, etc. La mythologie scandinave vous parle-t-elle ? Pourquoi ?

Tout simplement parce que je fais de la reconstitution historique dans le cadre d’un de mes autres loisirs, par intérêt culturel. Et parfois, je viens photographier sur les camps. Les légendes et le folklore, la pensée insaisissable du mode de vie que j’essaye de comprendre à travers l’archéologie, tout cela me parle, et ainsi les allusions reviennent souvent.
Je trouve la beauté dans l’esthétique de la vie quotidienne que l’on s’efforce de recréer, dans les matériaux bruts que nous transformons en répliques d’objets.

Les mises en scène sont plus rares, mais j’ai crée en 2015 une série sur le sujet, « Saga ». C’était un récit photographique, du « storytelling ». J’avais envie de recréer une ambiance viking… mais dans les Alpes. Les paysages peuvent parfois être très similaires. En prenant des lieux un peu « mythiques » de randonnée, j’avais pour ambition de les redéfinir avec mon regard.
C’était vraiment une épopée à part entière, car je randonnais avec le matériel de combat ; au total cela représentait entre 12 et 13kg de matériel  (armes, bouclier, vivres, matériel photo…) et ma plus grande randonnée a été une journée dans les Cerces, face au Galibier où j’ai vraiment fini sur les rotules.

Avec mon regard actuel sur la reconstitution, je m’aperçois avoir fait beaucoup d’erreurs de cohérence et d’interprétation, mais ce n’était pas non plus le but de faire des photos de reconstitution « parfaite », pure et dure. Pour ça, il y a les camps avec les copains (salut, si vous me lisez, vous me manquez !).

Issues elles aussi du monde nordique, j’aime aussi beaucoup les runes pour leur pouvoir du Mot. Je pense que le Son est une énergie forte que nous pouvons nous approprier et produire, le son quel qu’il soit, sans forcément de mots, mais avec une intention et une énergie derrière. Et les runes (l’ancien futhark) traduisent à merveille ces sons qui sont aussi une part de l’origine étymologique de quelques mots que nous connaissons en français (les descendants étymologiques sont encore bien plus nombreux en anglais et allemand, ce qui est fascinant !).
J’aime savoir que la survivance du Son a donné l’énergie de tout un vocabulaire, et que les noms qu’ils désignent sonnent tels ce qu’ils sont vraiment dans leur nature…

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~ Le théâtre principal de vos mises en scène est la nature (forêt, montagne, etc.). Souhaitez-vous faire passer un message écologique à travers votre regard photographique ?

Il m’apparaît évident que toutes mes photographies naturelles et paysagères traduisent le respect que j’éprouve vis à vis de mon environnement. Mais c’est un message silencieux, sans injonction derrière ; chacun est libre de vouloir respecter ces milieux.

Après je n’estime vraiment pas être une ambassadrice de l’écologie, il y a des artistes bien plus engagés et surtout plus doués pour transmettre le message comme quoi, a fortiori en montagne, la nature, les milieux, les espèces sont fragiles et vulnérables.

Cela dit, il m’est arrivé de faire quelques photos à message engagé : en 2014, une courte série mettant en scène un troll perdu dans le monde moderne, et un cliché « manifestation » en 2015 lors du massacre des bouquetins du Bargy. Autrement je ne prends pas position de manière affirmée ; je ne me retrouve pas trop dans le genre journalistique.

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~ Vous signez « Ysambre Fauntographie ». Est-ce que « faun » fait allusion à la nature, ou bien à l’être mythologique ?

Je dirais aux deux. « Ysambre » est un nom éminemment végétal issu du livre éponyme de Mickael Ivorra et Séverine Pineaux, et dont la « forêt empathique » me paraissait tout à fait appropriée pour définir mon univers naissant. C’était un nom choisi un peu en vitesse, pour me donner un pseudonyme au lieu de mon vrai nom sur des nus qu’une amie avait fait en 2012.

« Fauntography » est un clin d’œil, car je n’avais pas très envie d’accoler un pompeux « photography » à côté d’un nom illustrement inconnu et d’un CV dérisoire. (Ce qui est paradoxal, parce que comme ma famille fait de la photo, quand je donne mon nom dans un labo on me pose des questions dessus…). Les personnes abonnées à mes pages sur les réseaux sont surnommées les « faunlovvers », les amoureux du faune. Suivez-le, perdez-vous sur les sentiers des forêts…

« Fauntography » vient rééquilibrer la partie végétale du nom, comme on nomme de pair « la faune et la flore », ce qui compose finalement un écosystème – enfin, entre autres. Les noms latins, issus de la classification binomiale, ont été parfois utilisés pour donner des titres aux photos, au début, pour donner l’impression que le visiteur ou l’abonné (le faunlovver) visite une forêt.

C’est également une référence à cette créature mythologique que j’affectionne particulièrement pour toute cette animalité qu’elle nous renvoie et que l’être humain accepte difficilement. Il est souvent récurrent dans mon univers, ce personnage issu de Pan… car c’est aussi un morceau de moi.

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~ Enfin, quels sont vos projets à venir (ou en cours) ?

Très prochainement, le 23 juin, j’exposerai au festival de L’Art-Bre aux Balmes, près de Romans, dans la Drôme des Collines.

Le plus gros projet de cette année réside dans une exposition qui aura lieu à Crolles, en novembre prochain. Ce sera un récit initiatique composé de neuf tableaux et de sculptures : les masques que j’ai créés.

J’aimerais faire plus de livres, et j’hésite à proposer un financement participatif pour en éditer un sur le chamanisme.

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