Sankta Lucia

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Crédit photographique @Cecilia Larsson Lantz.

Inconnue ou presque en France, la fête de la Sankta Lucia (Sainte-Lucie) est un événement qui se déroule tous les 13 décembre. Trouvant son origine en Suède, elle est également célébrée dans d’autres pays nordiques comme la Norvège, la Finlande, ainsi que le Danemark, et ce depuis environ 400 ans.

La Sainte-Lucie telle qu’on la fête en Suède, est la seule coutume dont on puisse dire à juste titre qu’elle est typiquement et exclusivement suédoise.

Jan-Öjvind Swahn

La date

Le 13 décembre correspond au solstice d’hiver, nuit considérée comme étant la plus sombre et longue de l’hiver scandinave. Dans un article précédent, nous avons déjà abordé la fête du solstice d’été avec le Midsommar, voyons désormais quelques caractéristiques de son pendant, la Sainte-Lucie.

Selon des croyances païennes, lors de cette nuit mystique, les animaux avaient alors la possibilité de parler, et les puissances surnaturelles étaient en mouvement. Afin de repousser et d’échapper aux puissances de l’obscur, la population veillait et allumait de nombreuses bougies afin d’éloigner les Ombres. Mais les théories de l’origine de cette célébration ne s’arrêtent pas là, et nous allons voir en abordant la question de Sankta Lucia elle-même que celle-ci nous reste encore bien mystérieuse.

Qui est donc Sainte Lucie ?

Sainte Lucie se réfère aujourd’hui à sainte Lucie de Syracuse, une sainte catholique du IVe siècle, connue notamment pour être la première martyre femme de la religion chrétienne. Selon la légende, mariée de force à un païen, sainte Lucie, croyant en un seul Dieu unique, apportait de la nourriture aux chrétiens qui se cachaient alors dans les catacombes de Rome, leur religion n’étant pas tolérée à l’époque.
Des gardes romains eurent l’ordre de capturer Lucie et de la réduire à l’état d’esclave. Cependant, lorsqu’ils essayèrent de l’attraper, impossible de bouger son corps. Elle fut alors condamnée à être brûlée sur place, mais ces mêmes gardes romains durent finalement tuer Lucie à l’aide d’une épée puisque son corps ne prenait pas feu.

Voici pour certains l’explication de la Sankta Lucia.

Mais l’origine de la célébration de cette fête ne serait cependant pas en relation avec cette sainte chrétienne : la Sainte-Lucie suédoise n’aurait de commun avec la Sainte-Lucie italienne que son nom. Essayons d’y voir plus clair…

Le solstice d’hiver était déjà l’occasion de feux de joie, et le jour de Lucia était en fait déjà célébrée avant même la christianisation de la Suède qui eut lieu au XIe siècle, mais sous le nom de Sunna, la déesse nordique conduisant le char du Soleil. Elle apparaitrait portant une robe blanche, ornée d’une ceinture rouge, couronnée de vraies bougies.

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J. C. Dollman, The Wolves Pursuing Sol and Mani, 1909.

Selon une autre histoire encore (dont les sources ne sont que des « on-dit »), si sainte Lucie l’Italienne s’est implantée en Suède et aurait remplacé Sunna, ce serait grâce à son apparition dans la contrée du Varmland. La population de cette province rurale souffrait alors de famine, certains mouraient de faim. Mais une lumière salvatrice apparue la nuit du 13 décembre sur le Lac Vanern : il s’agissait d’un bateau apportant de la nourriture en quantité abondante, avec à sa proue, sainte Lucie coiffée de ses fameuses bougies.

Toutes ces versions ne semblant pas suffire, à la lecture de Walpurgis, écrevisses et Sainte-Lucie : fêtes et traditions en Suède, de Jan-Öjvind Swahn, l’on apprend que Lucia serait cette fois-ci un avatar d’un autre saint médiéval : saint Nicolas. Je cite ici l’ouvrage de Swahn :

En s’imposant dans le nord de l’Europe, la Réforme avait interdit le culte des saints, mais il apparut difficile de renoncer à certains d’entre eux, et en particulier le généreux patron des écoliers, saint Nicolas. Les Allemands, alors, remplacèrent le saint évêque à la barbe vénérable par l’enfant Jésus et reportèrent à Noël la distribution des cadeaux de la Saint-Nicolas qui avait lieu auparavant le 6 décembre.
Aux XVIIe et XVIIIe siècles, cette distribution était faite en Allemagne par l’enfant Jésus, incarné par une petite fille vête due lin blanc et portant une couronne de lumière dans les cheveux ; il en était de même dans les milieux allemands et apparentés de Suède, mais la date de Noël ne réussit pas à s’imposer ici et la fête fut transférée à la Sainte-Lucie. En effet, ce jour-là, avant le lever du soleil, les Suédois avaient déjà coutume depuis le Moyen Âge de manger et boire jusqu’à sept petits déjeuners de suite, pour se préparer au jeûne de Noël, qui devait commencer le matin du 13 décembre au lever du soleil.
Dans les manoirs de l’ouest de la Suède, on en vint au XVIIIe siècle à faire présider ces festins par l’enfant Jésus, qui prit alors le nom de la sainte du jour, particulièrement approprié (Lucia vient du latin lux, lumière).

Sankta Lucia reste donc un mystère… « Fusion » entre une sainte italienne et une déesse nordique ou avatar de saint Nicolas ? J’avoue mon désarroi devant tant de sources divergentes.

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Illustration par Elsa Beskow (1874-1953).

Fêter la Sainte-Lucie

La Sankta Lucia était donc célébrée lors d’une nuit de veille, agrémentée de chants. C’est dans le courant du XIXe siècle que la viande de porc et l’eau-de-vie on fait place à une collation plus frugale : café et brioches au safran. La tradition désormais veut que l’on déguste des pâtisseries tels que les lussebullar, les lussekatter (gâteaux au safran), ainsi que du glögg (vin chaud) et du café, le tout étant servi par Lucie elle-même. Cette veillée de lusse est appelée lussevaka en suédois.

Aujourd’hui, dans les écoles et lycée de Suède, une Lucia est élue à l’occasion. Lors de la procession de sainte Lucie, Luciatåg, les enfants et lycéens chantent les chants traditionnels. Vêtue de sa robe blanche, de sa ceinture rouge, elle est coiffée d’une couronne de ramilles d’airelles garnie de bougies (ou lumière électrique… évidemment).
Les autres filles ou jeunes femmes n’ayant pas été élues sont les tärnor de Lucia, également vêtues d’une robe blanche, coiffées de guirlandes brillantes ou couronnes végétales. Les garçons et hommes participants sont, quant à eux, déguisés en stjärngossar (stjärnan, l’étoile ; gosse, le garçon) avec un cône sur la tête et une étoile dans la main.

Sankta Lucia se fête à plusieurs niveaux :

  • Au niveau local :  un « concours de Lucia » est organisé et une jeune fille se fait élire chaque année. Elle est à la tête du cortège et défile dans la Grande-Rue avec son cortège composé de tärnor et stjärngossar. Il y a une cinquantaine d’année, la tradition voulait que la Sankta Lucia élue visitent les hôpitaux et maisons de retraite.
  • À l’échelle d’une école ou d’un foyer paroissial : on sert alors le café de Lucia avec les brioches au safran (lussekatter), dont les formes chargées de symboles sont héritées du pain spécial que l’on cuisait en Suède pour les Noëls d’autrefois.
  • Enfin, à l’échelle familiale : la mère, ou les plus âgés des enfants, se lèvent au petit matin pour dresser un plateau de café et de brioches au safran, après quoi la plus jeune joue le rôle de Lucia.

La procession de Sankta Lucia n’est pas si ancienne : le premier cortège a eu lieu à Stockholm en 1927 et c’est vers la fin du siècle que cette coutume s’est répandue.

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Crédit photographique @Claudia Gründer.

 

Je vous partage également une chanson de la Sankta Lucia, avec une traduction :

Sankta Lucia,
Ljusklara hägring,
sprid i vår vinternatt
glans av din fägring!
Drömmar med vingesus
under oss sia!
Tänd dina vita ljus, Sankta Lucia!

Sainte Lucie,
Mirage lumineux,
répand dans notre nuit d’hiver
ta beauté resplendissante !
Des rêves de battements d’ailes
nous sont prédits !

Allume tes blanches bougies, sainte Lucie !

Kom i din vita skrud
huld med din maning!
Skänk oss, du julens brud,
julfröjders aning!
Drömmar med vingesus
under oss sia!
Tänd dina vita ljus, Sankta Lucia!

Viens avec ta blanche robe
gracieuse dans ton apparition !
Offre nous un présent, toi fiancée de Noël,
Mirage joyeux de Noël
Des rêves de battements d’ailes
nous sont prédits !

Allume tes blanches bougies, sainte Lucie !

 

Le message que l’on doit retenir de cette célébration, c’est l’apparition d’une jeune femme tout de blanc vêtue lors d’une longue nuit des plus sombres, apportant chaleur, réconfort et lumière. Il faut imaginer aujourd’hui combien cette image pouvait être forte alors, lorsque l’on doit traverser un long hiver glacial où le soleil disparait déjà peu avant 3 heures de l’après-midi…

Pour ceux qui ont la chance de se trouver à Stockholm lors de cette célébration, ne manquez pas la procession à Skansen, un parc et zoo où est reconstituée la Suède « à l’ancienne ».

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Sanka Lucia fêtée dignement à Uppsala en 1947, avec du glögg. Crédit @upplandmuseet.

 


Et pour les curieux, voici quelques liens afin de fêter vous aussi la Sankta Lucia :

 


Bibliographie :

Peu d’informations étant à disposition pour comprendre le mystère « Sankta Lucia », je me base surtout sur cet ouvrage :

SWAHN J.-Ö., Walpurgis, écrevisses et Sainte-Lucie : fêtes et traditions en Suède, 1994.

Ainsi que sur plusieurs témoignages oraux et écrits de personnes originaires de Suède.

Chroniques des Lusignan – Chapitre I : Mélusine éternelle

La fée Mélusine

La légende de la fée Mélusine nous est principalement connue à travers les récits en ancien français, notamment par l’ouvrage de Coudrette et de celui de Jean d’Arras, à la commande de Jean de Berry. Ce dernier cherchait à donner à sa dynastie une origine merveilleuse. Jean d’Arras et Coudrette ne sont pas les inventeurs de la figure mélusinienne. On crédite généralement Gervais de Tilbury, écrivain anglo-normand qui écrivit entre 1209 et 1214 l’ouvrage Otia Imperialia, recueil de contes merveilleux où des fées aux allures de Mélusine prennent vie. Les récits médiévaux de Mélusine exploitent un fond mythologique beaucoup plus ancien.

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Mélusine, gravure de P. Christian’s, Histoire de la Magie, 1884.

Petit rappel du récit médiéval :

Au royaume d’Écosse vivait un roi nommé Elinas, épris de la belle et ravissante Présine. Le souverain rencontra sa future épouse au détour d’une fontaine. Obligée de cacher sa nature féerique, Présine imposa à son époux un interdit : celui de la voir lors de ses couches. Après plusieurs années d’amour, la reine d’Écosse mit au monde trois filles : Mélusine, Mélior et Palestine. Mais le roi Elinas, par la perfidie des mots de son frère, désobéit à sa promesse et partit contempler la beauté de ses filles. Présine, trahie, ne put rester aux côtés de son époux et retourna sur l’île d’Avalon, loin du monde des hommes.

Les années passèrent, et les trois jeunes filles devinrent des femmes-fées. Mélusine, furieuse contre son père, harangua ses sœurs afin de punir le roi Elinas. Elles décidèrent donc de l’enfermer dans une grotte pour l’éternité. Pensant faire une bonne action en punissant l’homme qui avait déshonoré leur mère, les jeunes femmes racontèrent leur récit à Présine. Cette dernière, encore amoureuse, sous le choc de la perte de son époux, affligea à ses trois filles d’horribles châtiments : c’est ainsi que Mélusine devint femme-serpent le samedi. Seul l’amour d’un mortel peut alors permettre à la fée Mélusine de s’affranchir de sa condition de monstre.

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Mélusine allaitant (Couldrette, Roman de Mélusine), M. Guillebert de Mets (enlumineur actif entre 1410 et 1450).

Dans le pays du Poitou, vit un jeune chevalier du nom de Raymondin, de la famille des Lusignan. Lors d’une chasse au sanglier, Raymondin tue accidentellement son oncle, le plongeant dans un terrible tourment, errant toute la nuit dans la forêt de Corrèze. Au beau milieu de sa course, le jeune chevalier voit une ravissante femme au bord d’une fontaine : c’est elle, la fée Mélusine. Depuis cette rencontre, Mélusine et Raymondin vivent un amour passionnel. C’est de cette union que naissent dix fils, tous affligés d’une tare physique. Néanmoins, la passion amoureuse de Mélusine et de Raymondin ne peut durer. Le frère de Raymondin, jaloux de la puissance de leur union, se venge. Il demande donc à son frère, un samedi, de voir Mélusine. Raymondin, refusant de trahir son épouse, explique à son frère qu’il ne peut pas la voir ce jour-ci. Ce dernier, plein de vice, manipule son frère et accuse Mélusine de le tromper ou bien d’être « fée ». Doutant de l’honnêteté de son épouse, Raymondin grimpe à la plus haute tourelle où elle se terre et aperçoit sa magnifique épousée en serpente. Furieux, Raymondin répudie son frère pour traîtrise et regrette amèrement sa désobéissance. Dans sa grande bonté, Mélusine lui pardonne. Cependant un malheur ne survient jamais seul. Geoffroy, surnommé La Grand’Dent, est le plus terrible des fils : enragé contre la décision de son jeune frère d’entrer dans les ordres, il incendie l’abbaye de Maillezais ainsi que son frère, un jeune moine. Raymondin, fou de chagrin, accuse Mélusine de diablerie et de « vile serpente ». Ne pouvant pardonner davantage à son époux, la fée se transforme en un gigantesque reptile et s’envole au loin, dans le ciel du Poitou.

Des origines lointaines :

Le mythe de Mélusine, de ses origines et de ses descendants, fait écho à des mythes élaborés par des sociétés d’ascendance linguistique indo-européenne. Notre Mater Lucina, mère et déesse du domaine poitevin, pourrait être inspirée d’un certain Lucinius dans Histoire des Rois de Bretagne de Geoffroy de Monmouth. Le nom de la fée pourrait très bien être un anagramme de Lusignan, qui lui-même proviendrait du dieu celte Lug. Outre les résurgences de la civilisation celte, les origines de Mélusine pourraient venir du panthéon hindou comme le montre la déesse « Miluschi » par la graphie de son nom, signifiant « la généreuse », une caractéristique propre à la fée poitevine.

Qui était véritablement Mélusine ?

Les auteurs médiévaux réinterprétèrent le thème de l’être monstrueux sous le prisme de leur culture et de leur système de pensée. Jean d’Arras était un érudit et avait, semble-t-il, à sa disposition la bibliothèque de Jean de Berry, contenant nombre de trésors littéraires gréco-latins et médiévaux. Notre auteur semble avoir puisé dans ces sources écrites de quoi alimenter son roman féerique.

Les fées incarnent la beauté, la fertilité et l’abondance : avec Mélusine, la fertilité passe par ses dix fils, elle apporte également la richesse et la prospérité à sa terre d’accueil. Mélusine est la créatrice d’une bipartition politique, c’est-à-dire qu’elle gouverne le Poitou autant que son époux. Mais derrière cette figure puissante se cache un terrible secret : celui de la monstruosité. Les malformations physiques représentaient pour la population la négligence de Dieu et les fourberies du diable. L’art et la littérature médiévale ont été extrêmement riches en monstres, hérités de l’Antiquité gréco-romaine. Ces monstres possédaient, à quelques exceptions près, les mêmes caractéristiques que ceux de la Grèce, de Rome ou encore de l’Égypte. Ces « défauts » physiques étaient perçus comme une malédiction de Dieu, ce qui trahit la nature et le passé de Mélusine, elle-même atteinte d’une difformité bien plus importante que ces fils.

Les romans de Mélusine célèbrent l’esthétique du monstrueux. C’est la singularité de la difformité qui transforme le sujet en un être précieux. On y retrouve également l’esthétique de la dissymétrie physique que les auteurs distinguent des faits d’armes prodigieux. Le monstre Mélusine a des pouvoirs, elle détient un don de divination grâce à ses organes de perception aiguisés, saturés. On voit donc que le monstre est une sorte de « prodige » puisqu’il détient une certaine magie.

De manière générale, le monstrueux se développe à partir de la fascination pour les anomalies qui exercent sur notre subconscient un pouvoir extraordinaire. Encore nourrie de la philosophie d’Aristote, l’ère médiévale retient la connotation de « contre-nature » du monstre.

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Anonyme, Histoire de la Magie, P. Christian, Furne, Jouvet et Cie, Paris, 1870.

L’ancrage territorial :

De la même façon que César se réclamait héritier d’Énée, la Mélusine de Jean d’Arras s’insère dans une tradition répandue dans l’Occident médiéval où les rois cherchaient à crédibiliser leur dynastie en s’inventant des généalogies mythiques. Ici, le personnage de Mélusine s’apparente à ces anciennes figures divines qui personnifient le territoire et la souveraineté. On retrouve alors un archétype commun auquel le mythe de Mélusine peut se rattacher : celui de la femme déesse, créature surnaturelle et souveraine qui serait la source d’une dynastie puissante. Ce schème se retrouve dans de nombreuses sociétés comme chez les Scythes ou chez les Tuatha dé Dannan dans l’Irlande antique. L’aspect reptilien et monstrueux de Mélusine se rattache à cet ancrage territorial voulu, car la femme-serpent souveraine est la figure de l’autochtonie, de la légitimité du territoire. La fée Mélusine, comme nombre de créatures féeriques au sein de la littérature médiévale, semble posséder un lien avec l’histoire de Macha, un avatar de la déesse souveraine Morrigan dite « La Grande Reine ». Un jour, Macha arriva chez un homme veuf, un fermier, l’épousa et assura la prospérité de sa maison, jusqu’au jour où son mari trahit son secret, entraînant un destin fatal. Macha pouvait courir plus vite que les chevaux, et son mari s’empressa de raconter l’étrange pouvoir de son épouse au roi d’Ulster Conchobar un jour de course. Ce dernier amena Macha afin qu’elle concourût contre ses chevaux. Macha, sur le point d’accoucher, refusa cette course et maudit les Ulates. Depuis lors, ils souffrent chaque année d’une neuvaine des douleurs d’une femme en couche.

Les fées, descendantes de ces déesses, tissent un lien singulier avec le monde terrestre, particulièrement avec les édifices humains. Les romans de Mélusine se construisent comme des chroniques familiales qui relatent les vestiges des fondations historiques et culturelles des Lusignan. Mélusine perpétue une continuelle transformation à travers ses édifices et ses enfants. Elle est une fée souveraine, c’est-à-dire qu’elle est une fée reliée à un territoire précis. Elle légitime ses fils pour l’exercice du pouvoir. La fée est la femme de tous les rois successifs du Poitou, fictifs et réalistes comme le témoigne Jean de Berry. Dans les cultures celtiques, le rite de consécration royale s’apparente à une hiérogamie entre le roi et la déesse, personnifiant à la fois la souveraineté et le territoire. Ici Mélusine se fait reine de la terre du Poitou par son mariage avec Raymondin.

L’époque médiévale unifie le surnaturel et le merveilleux en l’incluant dans la réalité matérielle. Cependant, l’ancrage territorial s’appuie également sur l’ascendant féerique et monstrueux de la fée : fée revenante, fée dragon ? Que nous raconte la légende ? Pourquoi les légendes de la fée Mélusine se perpétuent-elles jusqu’à nos jours ? Les créatures du monde féerique ne peuvent être séparées de leur lieu de vie et de mort, c’est pourquoi Mélusine reste attachée à son territoire poitevin. Les légendes narrent que l’on peut encore et toujours entendre les lamentations de la fée.

Mélusine et la forme draconique :

Le physique particulier de Mélusine implique une forte symbolique. Avec sa queue, ses ailes et son ultime forme draconienne, la fée incarne les forces et les éléments naturels : la queue de serpent correspondrait aux entrailles terrestres, contrairement à la queue de poisson qui, elle, renverrait à l’image aquatique de la fée. Les pattes de lézard nous rappellent les premiers pas sur la surface de la terre. On peut tantôt voir la fée avec des ailes d’oiseau qui représentent le ciel de jour, ou arborer des ailes de chauve souris qui sont à l’image du ciel de la nuit.

Les mythologies anciennes regorgent de récits merveilleux et fantastiques, de chevaliers sans peur et de créatures effroyables semant la terreur autour d’elles. Ces légendes ont pour but d’expliquer la fondation d’un culte ou d’une cité. On retrouve, notamment dans ce type de récits, des dragons, créatures chthoniennes qui se terrent au cœur de la terre. Certains objets interviennent dans les récits de dragons, recouverts de matières rares comme l’or et les pierres précieuses. Chargés d’une forte symbolique et parfois d’une grande importance pour la suite de la légende, ces objets semblent accessibles uniquement par le biais de la fée, donc par le monde surnaturel. En effet, ces objets sont des anneaux de pouvoir dont Mélusine est la gardienne par excellence. Ils jouent un rôle prépondérant dans la réussite martiale de ses fils. Au même titre que les dragons, Mélusine est un être serpentiforme et réputée pour sa vigilance envers ses enfants. Si les dragons apprécient tant l’or, c’est que ce métal précieux leur rappelle la lumière solaire matérialisée.

Né du chaos originel, le dragon représente traditionnellement tous les éléments. Il est également figure de la convoitise, du vol, de l’orgueil, de la destruction et évidemment de la guerre. Il oppose, outre la terreur, la survivance de la culture populaire à la culture érudite. Le dragon possède cette incroyable aptitude à réduire le monde en cendres mais aussi à réagir à l’instinct de vie. Comme le souligne Myriam White-Le Goff dans son livre Envoûtante Mélusine :

Le dragon est profondément démiurgique, énergique, il est un trait d’union entre l’être et le néant, entre l’ordre et le chaos, entre le ciel et la terre, par son hybridité même.

La peur de la femme-dragon perdure durant de nombreux siècles car elle elle ne peut être dominée par l’homme, le héros des différents contes et légendes doit donc s’en accommoder. Les contes mettent en évidence une histoire bipartite entre la jeune femme en détresse et le dragon féroce rempli d’animosité. Étrangement, les romans de Jean d’Arras et de Coudrette ne dissocient pas ce schéma mais créent une association des plus singulières. Mais cette association est-elle véritablement différente des autres contes ? Il semblerait que non. Le dragon, comme la femme, souhaite conserver un trésor, fait uniquement de biens matériels comme de l’or, des bijoux ou encore des pierres précieuses.

Si les contes jouent sur la jeunesse et la naïveté que l’on prêtait aux femmes, c’est pour mettre en avant leur innocence et leur virginité, « bien immatériel » chéri dans l’imaginaire collectif patriarcal. Vient s’ajouter le chevalier qui, par sa présence, forme la tripartition du conte stéréotypé. L’homme doit vaincre le dragon pour conquérir son trésor, car les dragons sont réputés pour y veiller jalousement. La femme, quant à elle dans l’imaginaire collectif, doit veiller sur sa virginité. Le chevalier doit donc prouver sa valeur pour gagner le trésor féminin. L’image du dragon est entachée de ténèbres à cause de son aspect d’exécuteur. Le chevalier, lui, évolue dans une société en sa faveur et qui le représente en tant que porteur de lumière, digne du soleil.

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Messire Lancelot du Lac, Gaultier Map, BnF, Département des manuscrits, Français 112 (3), fol. 23r.

La fée-anguille :

L’animalité de Mélusine est la principale source de terreur du conte. Sa difformité est bien plus importante que celle de ses enfants, puisqu’elle prend la forme d’un serpent pisciforme, autrement dit : d’une anguille. En effet, l’assimilation de la fée Mélusine à l’eau ne repose pas uniquement sur la possibilité d’un fantasme utérin. De plus, la fée poitevine incarne la figure de la déesse primordiale qui renvoie aux origines de la vie.

Il est difficile d’entreprendre une analyse cohérente de l’imaginaire médiéval et des mythes qu’il véhicule en faisant abstraction de ces deux catégories fondamentales de la pensée mythique du Moyen Âge que sont le temps et les lieux de sa mémoire. (Philippe Walter, in La fée Mélusine, le serpent et l’oiseau.)

Nous savons que Mélusine se transforme en fée-anguille le samedi à cause de la malédiction de Présine. Néanmoins, connaissons-nous la raison de la baignade hebdomadaire de Mélusine ? Pourquoi se baigne-t-elle alors que Présine n’a pas professé cet acte ? Rappelons que lorsque Présine lance sa malédiction, elle n’indique à aucun moment que Mélusine doit se baigner le samedi. Nous pouvons donc émettre l’hypothèse que Mélusine aime et doit se baigner, être dans l’eau, ce qui ajoute à la métamorphose le côté pisciforme de la fée. Mélusine est l’Anguille, car elle s’incarne en poisson qui se comporte et se nomme comme un serpent. Dans les montagnes italiennes des Dolomites vivent des fées pisciformes nommées anguanes. Évidemment, ce nom évoque l’animal aquatique « anguille ». Dans l’Occident médiéval, on considérait l’anguille comme un animal asexuel car on le croyait dénué de caractéristiques sexuelles. Étant donné que les enluminures médiévales peignent Mélusine avec un buste de femme et une queue d’anguille, symbole phallique par excellence, le lecteur peut se demander si cet hybride ne serait pas la représentation d’un nouveau genre : celui de l’androgyne.

 

À suivre…

 


Références :

Eleanor Roach COUDRETTE, Le roman de Mélusine, traduction et présentation par Laurence Harf-Lancner, éd. GF-Flammarion, Paris, 1993.

Eleanor Roach COUDRETTE, Le roman de Mélusine ou Histoire de Lusignan, éd. Klincksieck, Pari, 1982.

Jean d’ARRAS, Mélusine ou la Noble Histoire de Lusignan [1991], traduction et présentation par Jean-Jacques Vincensini, éd. Le livre de poche, coll. « Lettres gothiques », Paris, 2016.

HARF-LANCNER Laurence, Les fées au Moyen Âge, Morgane et Mélusine, La naissance des fées, éd. Honoré Champion, coll. « Nouvelle Bibliothèque du Moyen Âge », Paris, 1984.

WALTER Philippe, La fée Mélusine, le serpent et l’oiseau, éd. Imago, Paris, 2008.

WHITE-LE GOFF Myriam, Envoûtante Mélusine, Klincksieck, coll. « Les grandes figures du Moyen Âge », Paris, 2008.

Casque-de-Jupiter, écume de Cerbère… qui est l’aconit napel ?

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Site : Encyclopédie en ligne Larousse. Plante botanique de l’aconit napel.

Je vous retrouve aujourd’hui afin de continuer la série débutée sur l’imaginaire des plantes. C’est en observant mon propre plant que j’ai décidé de rédiger un article sur le casque-de-Jupiter. Ou peut-être le connaissez-vous plus facilement sous le nom d’aconit ? C’est une plante souvent méconnue, ne serait-ce que par sa toxicité. Oserais-je vous dire que je l’ai trouvé dans une jardinerie sans panneau indicateur et à hauteur d’enfant ? Dans tous les cas, cette superbe plante méritait bien son article !

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Site : Floralpi.

Bases botaniques et anecdotes.

Je commencerai en vous effrayant. L’aconit n’est pas une plante de laquelle rire longtemps : un simple contact cutané avec une coupure et l’on est susceptible d’être empoisonné. Ingestion d’une simple feuille par mégarde ? Sans doute votre dernier repas ! D’ailleurs, la plante la plus toxique du monde (connue) n’est rien de moins qu’un aconit, le ferox de son doux nom. Pas d’inquiétude, vous n’en trouverez pas ici ; il est présent sur l’Himalaya. Ainsi, tout de l’aconit est toxique : fleurs, feuilles… et racine. Son petit nom latin napellus (petit navet) nous rappelle sinistrement combien il est facile de confondre les deux tubercules. Il s’agit d’une plante aujourd’hui rare en plaines : on la trouve désormais en moyenne montagne, si ce n’est dans les endroits escarpés. Ses fleurs sont d’un bleu qui n’a rien à envier à la nuit, et elles apparaissent jusqu’au fort de septembre. Leur forme évoque sans mal un casque de guerrier, ou bien un capuchon de moine pour les esprits médiévaux. Ses fleurs le rendent très agréable à regarder dans un bouquet (constitué en toute sécurité, évidemment), ou bien dans un carré de jardin réservé à cet effet. Si ses vertus esthétiques sont son point fort, n’oublions pas son intérêt médicinal. Aujourd’hui majoritairement abandonné dans l’herboristerie occidentale, il est toujours utilisé dans la pharmacopée asiatique. Son dosage se doit d’être parfaitement maîtrisé, et quand il l’est, la plante devient la meilleure alliée des douleurs corporelles ou des refroidissements. Son usage plus ancien pour l’effet aphrodisiaque reste cependant à questionner ! Nous lui préfèrerons le gingembre et le tonka.

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Site : Fiche Wikipédia de l’aconit féroce.

Aspects légendaires et historiques.

Quel serait l’intérêt d’un article botanique sans quelques anecdotes ? Après vous avoir terrifiés avec sa toxicité, je vous parlerai maintenant plus légèrement d’Histoire. Effectivement, lorsque nous fouillons un peu les strates des siècles, nous découvrons que l’aconit tient une place toute particulière dans les esprits. Il est à la croisée des légendes et des usages bien réels. On dit par exemple que le suicide d’Aristote aurait comporté l’absorption d’aconit. Pline, quant à lui, voyait cette plante comme « l’arsenic végétal ».

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source image

Dans tous les cas, la toxicité de cette plante laisse songeur… ou inventif ! Je rappellerai donc brièvement que de tous temps les flèches de guerre en ont été enduites. Les Celtes se servaient par exemple de la sève d’aconit pour rendre leurs flèches doublement mortelles. Toutefois, si je semble m’attarder sur beaucoup de faits avérés, je ne résisterai pas à donner quelques anecdotes légendaires sur le casque-de-Jupiter.

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source image. Réplique d’un ancien casque en bronze, grec corinthien. L’analogie avec le casque antique est évidente, non ?

Lié aux domaines des dieux, il l’est aussi aux créatures chimériques. En effet, dans le titre, je parlais de l’écume de Cerbère : saviez-vous que la légende raconte que la plante naît lorsque Cerbère, écumant de rage, est battu aux Enfers ? L’aconit est donc lié à quelques schémas mythologiques. De manière plus humble, il l’est aussi aux créatures magiques : de manière tout à fait systématique, on le considérait comme un excellent « répulsif » à tous les changeformes possibles (loups-garous, etc.). Les démons et les vampires, paraît-il, détestent au plus haut point cette toxique de nos jardins. Chers esprits fantaisistes, seriez-vous en train de considérer d’en bâtir une haie pour vous prémunir des esprits malfaisants ? C’est en tout cas très pragmatiquement ce qu’espérait la Marquise de Brinvilliers (1630-1676) quand elle empoisonna une bonne partie de son entourage « indésirable » pour ramasser ensuite l’héritage. On appelle cette affaire « l’affaire des poisons », si cela pique votre curiosité.

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La marquise esquissée par Charles le Brun après sa condamnation à mort en 1676.

Une plante de sorcière ?

Et maintenant, qu’est-ce que ferait une plante pareille dans un jardin de sorcière ? Vraiment toxique, plus tellement utilisée dans la pharmacopée occidentale, elle ne semble pas améliorer l’imaginaire de la sorcière empoisonneuse. En fait, je recoupe le propos que j’ai tenu sur d’autres plantes auparavant : on joignait ses effet à ceux des solanacées connues (datura, mandragore, jusquiame…) pour les fondre dans l’onguent des sorcières. À dose respectable, elle produit des effets hallucinatoires importants, « transporte » au sabbat. L’onguent des sorcières n’est plus à présenter tant on s’en fait une idée précise… et parfois dévoyée.

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source image : Sarah Anne Lawless. Fabrication encore d’actualité pour l’onguent de vol.

Dans tous les cas, par sa toxicité, et les légendes qui courent autour d’elle, la plante de nuit est liée au monde des morts. Elle est l’une des plantes indiquée pour travailler avec le monde des esprits, très naturellement liée à la déesse Hécate et à Saturne. On l’incorpore dans un bon nombre de pratiques funéraires ou de protection. Liée aux âmes, elle est aussi une plante de sorcière par excellence : je vous laisserai donc avec une suggestion populaire. Lors de la prochaine pleine lune, si vous avez la chance d’avoir un aconit, laissez à son pied une petite offrande, et il se pourrait qu’il vous régale d’une énergie nouvelle pour vos dons !

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Victoria Francés, The Flying Ointment, 2017 (Samhain).

Centre anti-poison : si vous-même ou l’un de vos proches avez été en contact étroit avec cette plante d’une manière ou d’une autre (jardinage inattentif, balade en montagne), je vous suggère d’observer les signes d’empoisonnement. Paroles étranges, gestes inhabituels, sueurs exagérées, vomissement, etc. Ne négligez jamais un appel vers un centre anti-poison. Si cette plante est superbe et alliée des sorcières, n’en oubliez pas d’être prudent.e.s !

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Bibliographie :

BILIMOFF, Michèle, Enquête sur les plantes magiques, Rennes, éditions Ouest France, 2003.

KYNES, Sandra, La Magie des Plantes, Paris, éditions Danaé, 2017.

LAÏS, Erika, Petit Grimoire de Sorcière, Paris, éditions Rustica, 2017.

LAÏS, Erika, Grimoire des plantes de Sorcière, Paris, éditions Rustica, 2013.

Le Petit Larousse des plantes qui guérissent : 500 plantes et leurs remèdes, Paris, éditions Larousse, 2016.

 

 

L’automne divinatoire I – La brève histoire du Tarot

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source : Le chant des mémoyres. Nytoprod – Fotolia.

Introduction.

Automne et divination.

L’automne vient d’installer ses belles couleurs, la saison devient méditative. Divinatoire, même, me direz-vous. Traditionnellement, et encore de nos jours, la saison d’automne est vécue comme l’une des plus propices à l’art divinatoire : la lumière se tamise et l’obscurité prend toute la place nécessaire pour ménager cet art. La Nature se fait discrète, vieillissante, et l’on ne saurait trouver un meilleur motif pour réfléchir aux grandes périodes de la vie. Je m’en remets à ce qu’en dit Diana Rajchel dans son ouvrage Samhain (éditions Danaé, 2017). En effet, elle établit les origines de cette fête entre les torches galloises ou celtes, pour illuminer le chemin des morts de cette nuit. C’est la nuit des morts, et ceux-ci foulent la terre des vivants. On parle d’un moment intermédiaire, tout comme la nuit du premier mai (Beltane). Le voile est dit « fin », et l’on peut a priori plus facilement accéder aux mystères : les morts se baladent, la nuit prend son sens, et l’on marche entre les mondes. La divination a donc toute sa place dans cette période-là de l’année : voilà pourquoi je choisis de parler d’un automne divinatoire. L’invocation à la vieille femme à la page 137 de l’ouvrage de Diana Rajchel nous plonge alors dans l’ambiance des mancies :

Reine de Sagesse,
Reine de la nuit,
Reine qui ordonne,
le temps du repos,
le temps du combat,
regarde avec nous
dans ce noir chaudron,
dans les vapeurs,
montre-nous l’avenir,
laisse-nous guérir le passé.

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source : Coven of the Goddess.

Mais alors, pourquoi aborder un tel sujet ?

Non seulement la saison s’y prête, mais je parlerai aussi modestement en qualité de cartomancienne et de passionnée d’histoire des arts. Parfois, j’aurai recours à des savoirs personnels, que je n’explique plus — grâce soit rendue aux scientifiques dont je ne me souviendrai plus des noms. J’inaugure en réalité avec ce premier article tout un dossier à venir sur le tarot : j’étendrai donc mon automne divinatoire aux histoires de quelques grands arcanes. Vous croiserez donc en temps voulu la route des Amoureux, du Pendu ou du Diable. On subit encore une mauvaise image du tarot : dans les films, les séries ou l’imaginaire collectif, on a tendance à associer tarot et mauvaise fortune, malchance, ou pire, annonces terribles. On ne saurait se départir de l’image (faussée) de la vieille cartomancienne redoutable dans le secret de son rideau de velours. En vérité, l’histoire du tarot est beaucoup plus complexe, et elle ne se passe pas de réalités économiques, politiques ou sanglantes. Le tarot reste mystérieux quand il faut le dater, le préciser, ou bien lui donner une origine géographique. Pourtant, c’est que je vais tenter de faire en me basant librement, et essentiellement, sur le livre récemment paru en 2018 aux éditions Trajectoire, sous la plume scientifique d’Isabelle Nadolny.

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Site : Youtube. Teaser du livre (vidéo).

Questions de mots et de définitions.

Qu’est-ce que le tarot ?

Cette question semble stupide, mais elle a le mérite d’être posée : qu’est-ce qu’un tarot ? On parle de tarot lorsque l’on désigne un jeu précis de 78 cartes : 22 atouts (ou arcanes majeurs) suivant un ordre autrefois aléatoire, et 56 cartes (ou arcanes mineurs). On n’oublie pas son usage à proprement parler dans le monde du jeu : en effet, il faudra toujours se demander lorsque quelqu’un vous déclare qu’il joue au tarot ce qu’il entend. Est-il cartomancien ou est-il un simple amateur de jeux de hasard ? La nuance est floue mais importante. J’entendrai ici, évidemment, le tarot au sens divinatoire du terme, même si j’aurai recours à son histoire troublée.

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Site : Trusted Tarot. Planche des 78 cartes, ici de la branche « Rider-Waite ».

Et le mot « tarot », d’où vient-t-il ?

Ce mot possède une histoire très amusante que je m’empresse de vous raconter, sous l’autorité de ce qu’en dit Isabelle Nadolny. Dans l’Italie médiévale du Nord, au XVe, on parle de ces jeux comme des « naibi à triomphes ». Tout laisse à penser, surtout le contexte, qu’on applique le complément « triomphes » en raison de l’influence guerrière qui entoure la naissance de ces jeux. Les triomphes font écho aux grands événements de la vie martiale antique : on fait son triomphe à tel grand général de guerre… Les affinités du terme trionfi sont évidentes avec le monde guerrier ou politique. On n’oubliera pas qu’un « triomphe » peut qualifier une victoire martiale. Pour être brève puisque j’y reviens ensuite, je dirai simplement que l’Italie médiévale à cette époque n’est pas de tout repos : la géographie est morcelée, tout comme le sont les manières de la gouverner. Les duchés et les pouvoirs sont dans un équilibre instable, une guerre quasi permanente. Les premiers jeux tarot (si on peut parler de « premiers ») naissant dans ce contexte, ils méritent bien leur appellation de trionfi.

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Le Tarot de la Félicité, par Pierrick Pinot.

Au XVe, une grande curiosité s’opère : on passe soudainement des trionfi aux tarocchi. On l’explique très peu, et le phénomène est aussi perceptible en France. En 1505, un acte notarial parle effectivement de « tarraux ». On estime que c’est la plus vieille mention dans la langue française de ce mot, même s’il est sous une orthographe différente. Ce terme pose problème aux linguistes, c’est évident. On s’arrache l’origine du mot, qu’on n’hésite pas à repousser aux confins du sanskrit. On prête au tarot des origines lexicales multiples.

D’une part, la seule chose dont on soit sûr, c’est que ce mot est d’extraction vulgaire. On entend par « vulgaire » un usage populaire du mot, loin des sphères savantes. Par exemple, on a pu hasarder une anagramme du mot latin rota (lien à la roue de la Fortune). Le mot Torah relierait au contraire l’imaginaire du jeu (à tort) au monde hébraïque. C’est aussi une explication vivement démentie, car peu fondée. Certains se sont même amusés à vouloir remonter à la source du mot et à la dater du sanskrit tar-o (« étoile »). D’autres encore, victimes de l’imaginaire fantasmé du tarot comme venant des Bohémiens, lui ont prêté une origine hindoustani avec le terme taru, influençant sûrement le mot tzigane tar (« paquet de cartes »). En vérité, c’est au XXe que les recherches établissent l’origine la plus probable du mot. On considère que tarot vient de l’arabe tarh (« déduction »),  lui même extrait de la forme verbale taraha (« rejeter, déduire »). Le mot arabe aurait influencé une  autre racine castillane, syncrétisme que l’on retrouve dans l’espagnol tarea (« lancer, tirer »).

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Photo personnelle. Light Visions Tarot.

Qu’est-ce qu’on entend par « arcane » ?

Je considère volontiers que ce mot est acquis par tous. En vérité, je découvre que ce terme est souvent méconnu, bien qu’il jouisse d’un imaginaire du secret encore très fort. Les arcanes représentent les cartes du jeu. On divise le tarot en deux grandes parties, d’une part les arcanes dits « majeurs » (les 22 atouts dont je parlais, avec des grands noms comme le Pendu ou la Tempérance), et d’autre part, les arcanes dits « mineurs » (56 en tout comprenant les quatre enseignes des coupes, des bâtons, des deniers et des épées, chacune étant étendue avec des nombres allant de l’as au dix et respectivement un valet, un cavalier, une reine et un roi). Nous obtenons donc pour un jeu de tarot conventionnel un nombre inchangé de 78 arcanes.

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Modern Spellcaster’s tarot, Scott Murphy, 2014. Six d’épées.

Pour vous expliquer l’origine du mot arcane, je m’en réfère à l’article du même nom dans le fameux Dictionnaire historique de la magie et des sciences occultes, sous la direction de Jean-Michel Sallmann (2006). Dans cet article (pp. 68-71), Gérard Chandès place l’origine du terme — quant à elle beaucoup plus certaine que celle de tarot — avec le latin classique arca (« coffre »), dérivé en arcanus (« secret, caché, mystérieux »). En fait, le mot suggère quelque chose de caché, d’occulté. Il ne faut pas oublier qu' »arcane » signifie bien d’autres choses que les cartes du tarot. C’est un terme qui jouit d’une popularité attestée dans le domaine de l’alchimie.

En bref, ce qu’on retient de ce panorama lexical est que l’on date déjà difficilement l’origine du mot tarot. On ne sait ni d’où il vient réellement, ni de quand il date. Ce mystère est tout à fait symptomatique du reste.

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Golden Tarot, Kat Black, 2003.

Histoire brève du jeu : à quand les cartes ?

Jouer, une histoire de dieux ou d’Anciens : des dés et des pythies.

Platon déjà essaie de dater l’invention de la notion de jeu. Pour lui, les dieux jouaient, et le premier était égyptien. Son nom est Thot, et c’est le dieu, dans la Moyenne-Égypte, des scribes, de la sagesse, des mots. C’est une divinité qui sait l’astronomie, les nombres et il n’est pas étonnant qu’on l’associe à la notion de jeu. Cependant, la fortune du jeu est bien réelle dans la Grèce antique, où l’on fait se rejoindre l’idée du jeu et de la divination. Le lien qui unit les deux prend alors la face du « hasard ». Le jeu défie le hasard comme la divination essaie d’en percer les mécanismes. Plusieurs auteurs antiques s’accordaient sur l’usage immodéré des osselets, parfaitement situés entre le jeu pur (une fois tombés au sol, ils forment des combinaisons gagnantes ou non) et la tentation divinatoire (tombés de telle ou telle manière, attention, mauvais présage…). Lancer des éléments au sol dans un but divinatoire n’est pas neuf : on n’a qu’à rappeler les bâtonnets de bois, les cauris  ou… les dés. Le mot hasard contient lui-même cette image : le terme dérive de l’arabe az-zahr, le « dé ».

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Site : Wikipedia, le dieu Thoth.

Prohibition médiévale du jeu et arrivée tardive des cartes divinatoires.

Lancer des dés dans un but de jeu a longtemps connu son heure de gloire. On passe le temps, on discute autour des jeux de dés, comme on pronostique les résultats. Quand l’Église se fait plus présente à l’époque médiévale tardive, on remet en question cette occupation apparemment innocente. En effet, n’y-a-t-il jamais eu plus grand joueur que le diable ? Au XIIIe, un décret émet une interdiction générale contre le jeu, supposant les jeux de dés. Jouer, c’est tenter (ou pire : représenter) le diable. Mais lancer des dés dans un but secrètement divinatoire est encore pire : c’est détourner et pénétrer les voies de Dieu et de Sa Providence. C’est connaître le destin et se placer au même rang que le divin. L’époque médiévale tait alors la notion de jeu au profit de foi, et ce n’est qu’au XVe que l’on assiste à un renouveau de celui-ci.

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Gravure disponible sur : The Grace of Iron Clothing.

Et les cartes là-dedans, me direz-vous. En fait, l’auteure du livre sur lequel je me base estime que jusqu’à la fin du XIVe, aucune mention n’est faite nulle part concernant de quelconques jeux de cartes. Elle date leur arrivée (discrète, s’entend) entre 1369 et 1381, à la lumière de quelques décrets les mentionnant. Le plus ancien traité décrivant plus ou moins un jeu de cartes dates de 1377 ; nous parlons du Tractatus de moribus et disciplina humanae conversaciones par le frère Johannes. Il y parle, sans s’étendre malheureusement, de « bonnes » et de « mauvaises » cartes. Et encore, on ne parle que de l’arrivée en Europe des cartes. On leur prête, au contraire, des origines beaucoup plus anciennes. Ce n’est qu’au XVe siècle que les jeux de cartes (dans un sens non divinatoire) connaissent d’étincelants débuts.

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Reylo Tarot Cards : The Lovers, par Elithien.

Origines fantasmées du tarot.

Origine orientale (Chine, Perse et Mamelouks).

Parler de tarot ne serait rien sans parler des fantasmes qui l’entourent. Tous les chercheurs s’accordent pour dire qu’il y a diverses origines possibles, et d’autres, moins probables. Mais l’on en reste dans tous les cas à des hypothèses qui ne seront probablement jamais vérifiables. Le tarot est issu d’un substrat imaginaire très fort : on aime à penser, de notre point de vue occidental, qu’il vient de lointaines contrées orientales. Même si cela reste vraiment probable, la théorie suivante reste au stade d’hypothèse. On estime que l’objet « carte » viendrait de la Chine du Xe siècle, établissant alors sur papier des symboles. De la Chine, on en vient à la Perse, où les Mamelouks règnent jusqu’au XVe. Ils entretiennent de grands rapports commerciaux avec l’Occident (et donc, l’Italie, qui en est sa porte) entre 1345-1365. Il se peut que l’objet « carte » tire son influence de là et soit entré de cette manière dans ce que l’on appelle aujourd’hui l’Europe. Dans tous les cas, l’idée que le tarot vienne d’Égypte cette fois est une invention : bien peu de choses indiquent l’existence d’un jeu de cartes dans cette période antique. L’auteure de l’Histoire du Tarot estime que c’est Antoine Court de Gébelin au XVIIIe qui, le premier, place les origines du jeu dans l’Égypte antique.

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Ancien jeu de cartes chinois. source

Origine bohémienne : le fantasme de la cartomancienne.

Pourtant, lorsque l’on parle de tarot, la première image qui nous vient en tête n’est pas celle d’un chinois médiéval, mais bien celle d’une cartomancienne bohémienne. L’association entre le tarot et l’histoire des Bohémiens ne se prouve plus. Je ne m’étendrai pas dessus faute de connaissances. Je rappellerai simplement que cet imaginaire attribué aux gitans ensuite naît au XIXe siècle, victime de ses fantasmes.

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Site : Succulent Moon. Fond d’écran libre de droits.

Origines probables du tarot.

Les Allemands : la fantaisie des suites.

De manière très pragmatique, nous parlerons des véritables tarots qu’il nous reste dans la postérité. En vérité, je parle ici des Allemands pour rappeler le simple fait que les plus vieux datés et conservés sont allemands. On appelle ces premiers jeux des cartes de cour, puisqu’elles sont avant tout autre chose des reflets de la société d’époque, composée d’un corps politique et militaire précis. On n’a qu’à regarder quelques reproductions de ces jeux pour observer les détails de mode d’époque. Il est dit que les jeux allemands sont caractérisés à un moment de leur histoire précoce par un mélange absolu des figures : par exemple, dans un même jeu se retrouveront ensemble Jeanne d’Arc et Mélusine. Les figures, donc, travaillent à différents niveaux. Et c’est bien ce dont il est question quand on parle de jeux de type « allemand » : les couleurs (ou enseignes) sont parfois très éloignées de ce qui nous semble canonique (coupe/épée/bâton/denier, ou bien pique/carreau/cœur/trèfle). Par exemple, nous pouvions trouver dans l’Allemagne de jadis un jeu où se trouvait l’enseigne des cerfs. De cette manière, nous aurions pu avoir un Cavalier de Cerf, etc.

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source. Jeu de 1816, de la collection de Klaus-Jürgen Schultz.

Les Italiens : l’épopée des Visconti.

Que serait un article sur le tarot sans parler des illustres Visconti ? Famille aux allures terribles, elle joue un rôle primordiale dans la diffusion des premiers tarots. Le tarot prend des racines potentielles dans l’Italie du Nord du XVe siècle, notamment avec le peintre Giacomo Sagramoro, qui peint alors quatre « jeux de triomphes ». Je parlerais avant tout des Visconti : ce fut une famille amatrice de tarots, et l’on tient de sa postérité 239 cartes en tout, divisées en plusieurs ensembles plus ou moins complets. Il va sans dire que ces tarots sont extrêmement luxueux, dorés à l’or fin et peints à la main : une pure merveille pour les curieux. On possède trois ensembles plutôt complets sur le lot de 239 cartes en tout. Le premier est le « Visconti di Modrone », volontiers daté de 1441. C’est celui qui est peint pour les noces du duc — j’y reviens quelques lignes plus loin. Il possédait originellement 89 cartes. Le second tarot est celui dit de « Brambilla », datant d’avant 1447, et lui destiné au duc Filippo Maria Visconti. Le troisième ensemble qu’il nous reste date de 1450 et il est destiné au duc de Milan. On l’appelle dans le jargon le « Visconti-Sforza », et c’est non seulement le plus complet mais aussi le plus utilisé aujourd’hui dans la postérité. Son imagerie est encore populaire.

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Tarot Visconti-Sforza original, doré à l’or fin et peint à la main. Site : Le Palais du Tarot.

Donc, l’Italie du Nord médiévale. Une période trouble de tensions permanentes, comme je le disais plus haut, mais aussi, et bien au contraire, une période d’intense fleurissement artistique. Les peintres jouissent d’une place particulière, et c’est bien dans ce contexte que naissent les fameux tarots italiens. Il va sans dire que cette période est aussi celle des Carnavals de grande envergure et que l’on se déguise volontiers en allégories sur de somptueux chars : vers 1460, le duc Federico da Montefelho monte sur un char avec les allégories de la Force, la Tempérance, la Justice mais aussi la Prudence. L’arrière-plan de ces tarots n’est pas « gratuit » et l’on se doute bien de l’influence, même discrète, de ces grands Carnavals.

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Tarot Visconti-Sforza : Le Diable.

La famille Visconti quant à elle prend son importance à partir de Bernardo Visconti, un seigneur tyrannique milanais au XIVe. Son neveu, Gian Galeazzo le renverse en 1385, le fait emprisonner, et aussi empoisonner. Son neveu est despotique, et la peste coupe court à sa fureur en 1402. Le fils de Gian, Giovanni Maria Visconti, prend sa suite jusqu’en 1412 à sa mort, avant tout mémorable pour sa dépravation et son caractère sanguinaire. Ensuite, le second neveu de Bernardo Visconti, le frère de Gian Galeazzo, arrive au pouvoir : nous parlons bien de Filippo Maria Visconti, qui, en 1413, épouse une femme qui a deux fois son âge. En 1418, il la fait décapiter sans réel motif si ce n’est une suspicion adultère. Suite à quoi il se remarie, mais le mariage n’est pas consommé. Il a plutôt une fille illégitime avec sa maîtresse Marie de Savoie. Bianca Maria Visconti naît donc en 1425 et à 9 ans, elle est promise à Francisco Sforza, un mercenaire de la famille. En 1441, le mariage a lieu : Bianca a 18 ans, Francisco, 40. C’est en l’occasion de ses noces que l’on commande le « premier » tarot italien (notez toute mon insatisfaction à parler d’un « premier » tarot). En définitive, les arcanes sont de circonstance pour ce mariage fastueux : les Amoureux, le Pape, l’Impératrice en sont autant de représentations.

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Les Français : ancrage traditionnel et Tarot(s) de Marseille.

Le tarot de Marseille n’est pas de Marseille : c’est dit. Le tarot possède en France des origines plutôt lyonnaises : c’est là qu’on trouvait les plus importantes corporations de cartiers. Il est difficile de dater le premier tarot français, mais on pense fortement qu’il s’agit d’une création sous Louis XIV, faite par un cartier. Le premier identifié en revanche revient à Pierre Madenié en 1709. Le deuxième tarot de Marseille (de type I), lui aussi daté, est lié au nom de Jean-Pierre Payen, en 1713. Jean-Pierre Payen est un « vrai » marseillais alors sur les terres d’Avignon, encore sous influence pontificale, les impôts y étant exonérés notamment pour les cartiers. Mais en 1754, sous la pression des cartiers marseillais, ce privilège prend fin et l’on peut enfin créer des tarots de Marseille… à Marseille ! En effet, le métier de cartier (entendre : fabriquant de cartes) était très taxé, et il était difficile d’en voir le bout. C’est de cette manière, en relaxant les privilèges avignonnais, que l’on voit apparaître le premier tarot de Marseille (de Marseille) en 1736 sous la création de François Chausson. Cette histoire est vaste, complexe, car les villes entre elles se battent avec leurs confréries de cartiers. Les cartes elles-mêmes arrivent à varier un peu. En effet, je finirai en rappelant que l’Académie française ne vient normaliser la langue qu’en 1634, et qu’avant cela, les orthographes des arcanes varient beaucoup sur les cartes. Par exemple, le Tarot dit « parisien anonyme » note « Atrempance » pour ce qui est aujourd’hui la Tempérance.

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Tarot Parisien anonyme (avant 1650). Site : Tarots Anciens.

En somme, ce que l’on peut retenir de ces tarots français est qu’ils sont liés à l’astrologie, tout autant que les latins. Je terminerai en rappelant l’essentiel : la cartomancie dans un usage divinatoire est extrêmement récente, et à part la figure d’Etteilla, un célèbre cartomancien au XVIIIe siècle, la pratique est plus récente. Ainsi, quand je parle de tarots de Marseille ou même de tarots italiens, il faut bien entendre qu’aux XVIe, XVIIe voire XVIIIe siècles, l’usage divinatoire reste minoritaire, tu, ou bien inexistant.

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Tarot dit « d’Etteilla ».

Jalons préliminaires sur les arcanes.

Les trois types d’enseignes.

Je parlais des vieux jeux allemands présentant de curieuses enseignes. En effet, avant une certaine date, on était libre de créer les enseignes de notre choix. En revanche, au XVe, quand le jeu devient une vraie mode, et que se développe à fond la gravure, il faut donc de grands tirages de masse pour couvrir la demande. Les tirages de masse demandent une normalisation des signes, des caractères, et c’est plus ou moins de cette façon que l’on se retrouve encore avec des signes normalisés tels que les piques, les carreaux, les cœurs et les trèfles. Je parle dans le titre de trois types d’enseignes. J’entends par enseignes les « couleurs » dans chaque jeu (les quatre familles, si l’on veut). Ainsi, on se retrouve avec trois grandes tendances, géographiquement identifiées :

  • Les enseignes germaniques : feuilles, glands, grelots et cœurs.
  • Les enseignes latines (italiennes) : épées, bâtons, deniers, coupes.
  • Les enseignes françaises : cœurs , piques, trèfles, carreaux.

Cette claire distinction n’empêche pas les débats, surtout pour les enseignes latines, puisque c’est ce qui concerne le tarot. En fait, les chercheurs en imaginaire, symboles, ignorent d’où viennent les quatre enseignes latines. Les symboles parlent à un vaste nombre de cultures, qu’elles soient païennes, chrétiennes ou bien familiales :

Pour résumer encore, on peut dire de cet ensemble qu’il contient des représentations de la condition humaine depuis la nuit des temps : le pouvoir, la femme, la religion, l’amour, la victoire, la défaite (ou la trahison), la mort, le bien (les vertus), le mal, l’enfer, le paradis, la terre, le ciel avec le soleil et la lune. (page 83).

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Les quatre « suites » du tarot figurées. Site et artiste : Poison Apple Printshop.

Des origines imaginaires discutées.

Je serai brève ici, car il convient de ne pas empiéter sur le riche travail des historiens de l’imaginaire ; d’autant plus qu’il est ardu de tenter de donner une source précise à de tels symboles. Coupe du Graal, contenant christique, ou coupe féminine d’abondance, ce symbole à lui seul mériterait un livre entier. Il en va de même pour les autres images, très fortes elles aussi. L’auteure du livre sur lequel je me base rappelle les interprétations héraldiques au sujet des enseignes latines. Une solide théorie rapproche tarot et blasons familiaux. En effet, les deux systèmes fonctionnent de manière analogue au niveau de la figuration : un symbole fort pour contenir une idée ou des valeurs.

D’autres personnes, adeptes sans doute de la tripartition classique de la société médiévale, proposent de voir dans les quatre enseignes latines cette division sociale : l’épée et le bâton pour la fonction gouvernante (l’épée du souverain + le bâton/sceptre du chef religieux), le denier pour le corps commercial et la coupe pour la symbolique du peuple et du corps nourricier.

Pour d’autres encore, appuyant le fond très chrétien de l’imagerie tarotique, il s’agit de l’expression de quatre vertus fondamentales : l’épée pour la Justice, le bâton pour la Force, la coupe pour la Foi et enfin, le denier de la Charité. Cette interprétation est aussi très satisfaisante. En fait, le tarot ne se laisse pas si facilement prendre dans une seule interprétation, et c’est bien ce qui en fait sa richesse. Je conclurais cette brève partie avec la division qui semble primer aujourd’hui : celle des éléments. Aux bâtons de Feu s’opposent les coupes d’Eau et aux deniers terrestres, les épées de l’Air. Pour me révéler extrêmement schématique, je dirai que chaque élément représente ensuite une sphère de vie : l’eau pour les sentiments et l’intuition, le feu pour les actions, le corps, l’air pour les décisions, l’esprit vif et les mots, et les deniers pour la sphère terrestre, les valeurs.

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Site : Wonderful Things. Suites latines.

Concernant les arcanes majeurs, en vérité, les 22 cartes ne varient pas pendant les six siècles qui se développent jusqu’à nous ; seuls les noms changent, ou les numéros, mais les 22 arcanes restent plus ou moins les mêmes. La plus ancienne liste de ces atouts date d’ailleurs de 1470-1500, et elle se trouve au cœur d’un manuscrit de sermon contre les jeux d’argent, Sermones de ludo cum aliis. L’ordre est différent de celui qui nous sert aujourd’hui, sauf l’arcane XIII (la « sans nom », en fait : la Mort) qui possède une place de choix, très symbolique. Les noms aussi sont différents, selon ce que veut renforcer son auteur : par exemple, pour symboliser la Tour, il parle plutôt de sagitta (« la flèche »).

La Fortune du tarot du XVIIIe à nos jours.

Je me permets ici une brève introduction à la chronologie du tarot, afin de replacer les choses dans leur contexte et ne pas être victime du préjugé : « on a tiré les cartes de tous temps ». Non, la cartomancie est une discipline récente parmi toutes les autres mancies.

XVIIIe : l’âge d’or des cartes.

Etteilla est un cartomancien célèbre en son époque, et on lui doit la première publication française d’une somme complète sur les 78 cartes. Il les interprète une à une : cela peut nous paraître banal, tant les livrets de nos tarots le font, mais à l’époque, c’est une première. Avant cette somme, on ne possédait que des bribes d’interprétations. En vérité, cette publication est symptomatique du reste de ce siècle : on publie à foison des jeux et des livrets, et ce, surtout après la Révolution. Il y existe d’ailleurs un Jeu Divinatoire Révolutionnaire, datant de 1791 et jouissant d’une imagerie à son égale. Nous songerons simplement au XVIIIe et à la figure éminente de Mlle Lenormand (1772-1843), la « sibylle des salons » comme on aime à l’appeler. C’est une jeune femme qui, après avoir prédit différents éléments de la vie de l’impératrice Joséphine, connaît une fortune incroyable dans les salons mondains. On possède encore son jeu, puisqu’il est à la vente en reproductions parfois modernisées. Ce siècle amène vraiment le substrat nécessaire au développement du tarot, progressivement utilisé dans un sens divinatoire.

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Site : Amazon. Couverture de vente de l’une des versions du Lenormand.

XIXe : l’âge d’or des occultistes au détriment du tarot divinatoire.

Ce siècle-là connaît une forte popularité du mouvement occultiste, qui aime à voir dans le tarot le reliquat d’un savoir perdu, d’un livre général, d’un connaissance secrète. A l’époque, peu de Français écrivent sur le tarot (Eliphas Levi, Paul Christian, Papus…), mais on s’occupe plutôt de fantasmer sa nature. Dans ce que l’on trouve des écrits à tendance occultiste, on déprécie souvent l’usage divinatoire « simple » du tarot pour lui préférer l’imaginaire d’un Grand Livre Secret. On parle dès lors volontiers du Livre de Thoth ou d’un livre kabbalistique (voir les écrits de Levi).

XXe : la cartomancie chez les anglo-saxons.

Nous avançons dans les siècles, et le français Marcel Belline publie en 1961 son oracle, encore vendu de nos jours (couverture noire). En vérité, il ne faut pas se méprendre sur la nature de ce phénomène divinatoire au XXe siècle : je donne peut-être l’impression qu’il n’y en a que pour les Français après les Italiens. Les Anglo-Saxons jouent un rôle primordial à cette époque : ils bénéficient de l’héritage des occultistes au XIXe pour s’approprier la matière du tarot. C’est de cette manière qu’Arthur Edward Waite (1857-1942), traducteur éminent d’Eliphas Levi et de Papus, redessine entièrement le tarot en 1910. Son éditeur s’appelle Rider, et cela ne vous étonnera donc pas qu’on parle encore du « Rider-Waite ». En fait, deux tendances s’opposent aujourd’hui dans le tarot, et cette différence est plutôt perceptible au niveau des arcanes mineurs : si le tarot de Marseille préfère souvent des mineurs schématiques (deux deniers pour… deux deniers), le Rider-Waite utilise volontiers une figuration sans doute plus parlante pour l’usager débutant : le deux de deniers sera représenté par un personnage jonglant avec deux pièces. C’est alors une parfaite représentation de la carte, qui symbolise souvent un moment d’entre-deux, de deux issues équivalentes, et donc, l’impossibilité de choisir.

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Site : Le Chaudron de Morrigann. Exemple à gauche du « MARSEILLE » faisant face au « RIDER-WAITE ». Lame XIX : Le soleil.

XXIe : l’explosion des jeux divinatoires.

Cela ne vous échappera pas : les librairies et parfois les grandes enseignes se mettent à vendre des tarots, non plus pour passer le temps en vacances mais bien pour promouvoir cet outil divinatoire, avec toutes les critiques que l’on peut y faire. Des centaines de tarots différents existent aujourd’hui sur le marché ; car oui, on peut parler d’un marché du tarot. Tous les artistes de la « branche magique » — ou presque — auront édité leur propre tarot (Julia Jeffrey par exemple). On en trouve sous toutes les couleurs, toutes les tailles, et l’imaginaire nous parle à foison. Les jeux se distinguent alors par leur esthétique : à chaque tarot son propriétaire, en quelque sorte. Nous pouvons avoir des tarots « d’artiste », comme celui de Julia Jeffrey (Tarot of the hidden realm) ou le Light Visions. Il y a aussi des tarots reproduisant des œuvres classiques, mais n’incluant pas réellement d’artiste encore vivant : songeons alors au tarot dit de « Botticelli » ou à celui de Kat Black, utilisant la technique du collage numérique, donnant le superbe Golden Tarot. Des Français cette fois ont voulu rendre hommage à l’imagerie médiévale tardive : je pense au Tarot Noir, plutôt d’esthétique « Marseille », sorti assez récemment. En clair, nous pourrions dire qu’il y a un tarot pour tous les goûts, et ce n’est pas pour déplaire aux cartomanciens qui, chemin faisant, découvrent souvent le tarot de toute leur vie. Mais cette explosion de la cartomancie n’est pas sans conséquences et à force d’un trop-plein de vulgarisation, le tarot peut en perdre sa valeur et tous ses symboles.

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source : Prisma Visions tarot : un favori.

Le Malleus Maleficarum, manuel de la chasse aux sorcières : un support de réflexion sur le personnage de l’Inquisiteur.

L’Inquisition… on ne présente plus cette institution tant elle s’est ancrée dans la mémoire collective. Cette « police » de l’Église, grande ennemie des sorcières, aurait pourchassé sans relâche des millions de personnes à travers l’Europe, et ce pendant des siècles. On les perçoit aisément comme des fous dangereux, des illuminés convaincus d’être chargés de remplir une mission divine et criant à l’hérésie au moindre faux pas. On les imagine, parcourant les villages avec leurs longues bures noires et leurs calèches sinistres remplies d’instruments de torture, s’abattant sur les habitants comme une impitoyable punition.

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Le Répugnateur, une représentation très caricaturale de la figure de l’Inquisiteur dans la série Kaamelott d’Alexandre Astier.

Toutefois, la réalité est un peu plus nuancée : l’Inquisition au singulier n’existe pas. Entre le Moyen Âge et le XIXe siècle, plusieurs tribunaux d’inquisition se sont formés, tous investis d’une mission similaire ayant pour but de lutter contre « la perversion hérétique », autrement dit : de juger et, si nécessaire, de tuer toutes les personnes qui reniaient volontairement les dogmes et la foi chrétienne. Loin d’être les tueurs sauvages et impulsifs que l’on s’imagine, les inquisiteurs étaient, pour la plupart, des savants, des professeurs qui savaient présenter leurs convictions de manière argumentée et « logique ». Ce qui explique en partie le succès de leur entreprise.

Si cette accusation d’hérésie pouvait facilement s’étendre aux « infidèles » – les juifs, les musulmans et les protestants faisant partie des cibles des inquisiteurs –, le plus grand danger se trouvait dans la sorcellerie et ceux qui la pratiquaient, car les sorciers et les sorcières abandonnaient Dieu pour servir le diable, tout en essayant de pervertir les bons chrétiens. Il fallait trouver un moyen de régler ce problème, et si d’autres personnes avant eux avaient déjà proposé des solutions semblables, ce fut Jacques Sprenger et Henry Institoris [1] qui proposèrent le manuel le plus célèbre sur la façon de traquer les suppôts de Satan : le Malleus Maleficarum, ou, le Marteau des Sorcières, que nous allons vous présenter ici.

Résumé

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Page de titre d’une édition du Marteau des Sorcières. Imprimée à Lyon en 1669.

L’ouvrage est composé de trois parties, chacune composée d’un certain nombre de questions permettant aux auteurs de reconnaître la sorcellerie chez les suspects et d’appliquer les punitions appropriées pour chaque cas.

 1) De la nature de la sorcellerie

La première partie est majoritairement théorique et présente plusieurs cas d’études ayant pour but d’expliquer ce qu’est la sorcellerie. Le ton est donné dès les premières pages lorsque les auteurs annoncent « ceux qui affirment le contraire de la foi aux sorciers sont hérétiques. » [2]. Ne pas croire en l’existence des sorciers, c’est être leur complice, et donc, être soi-même un ennemi de l’Église. En clair, mieux valait ne pas chercher à réfuter ce fait.

Les auteurs vont ensuite chercher à trouver l’origine de ce mal. Les sorciers sont des humains pourvus de pouvoirs surnaturels, obtenus grâce à un pacte avec les démons, qui les poussent à faire le mal. Mais les démons ayant été des créations de Dieu, ils ne peuvent rien faire sans sa permission. Cela voudrait-il dire que Dieu est le vrai responsable de la sorcellerie ? Pas du tout, voyons ! Car selon les auteurs : « Dieu est le bien suprême, donc il ne peut pas vouloir le mal. (…) Mais il peut vouloir permettre que le mal existe. » [3]. Ce n’est pas Dieu lui-même qui pousse les hommes à renier la foi, ce ne serait pas logique… C’est plutôt le libre arbitre voulu par Dieu qui autorise l’humanité à céder aux tentations des démons. Dès lors, les humains seraient les seuls responsables de leur hérésie.

C’est dans cette partie également que les auteurs trouvent le noyau du problème, les véritables responsables de cette grande menace : les femmes. En effet, il y aurait bien plus de sorcières que de sorciers, car les femmes seraient davantage prédisposées à se laisser séduire par le mal. Elles sont crédules, ce qui les pousse à croire à toutes sortes de stupidités qui peuvent se révéler dangereuses. Pour eux, elles sont impulsives et manquent d’intelligence, et donc, susceptibles de chercher à satisfaire leur convoitise et leur colère par tous les moyens. Enfin, leurs incessants bavardages font qu’il est difficile de trouver une quelconque vérité dans leurs paroles : « Menteuse par nature, elle l’est dans son langage.« [4], affirment les auteurs. Par conséquent, si l’on ne peut pas faire confiance en une femme, on peut encore moins faire confiance en une sorcière.

Mais en fin de compte, la pire chose à propos des femmes est leur « passion charnelle », qui les pousse à manipuler les hommes pour les rendre fous d’amour. Les auteurs sont formels : l’origine de la sorcellerie provient du pouvoir de séduction des femmes, pécheresses et manipulatrices par nature. Après tout, n’est-ce pas la première femme qui s’est rendue responsable des malheurs de l’humanité, en osant désobéir à Dieu et entraînant Adam dans sa chute ?

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Dans le film The VVitch de Robert Eggers, cette sorcière séduisante envoûte un jeune fils de famille.

2) Reconnaître les maléfices

La deuxième partie s’articule autour de deux interrogations principales : les pouvoirs des sorcières [5] et la bonne manière de lever les maléfices. Cette partie se base sur des témoignages de victimes et de personnes interrogées, vraisemblablement sous la torture. Parmi les pouvoirs que les inquisiteurs prêtent aux sorcières, on peut trouver la faculté de se déplacer d’un endroit à un autre par des moyens illicites (notamment le vol), de rendre les gens et les animaux malades et infirmes, de faire tomber l’orage et la grêle, permettant ainsi de ruiner les récoltes et les habitations. On leur prête également la faculté étonnante de pouvoir faire disparaître totalement le membre viril. Même si ce n’était qu’une illusion de l’esprit, on peut se douter qu’elle entraînait tout de même des conséquences fâcheuses.

Dans cette partie, les auteurs abordent également l’art de la séduction par les sorcières, pervertissant les personnes innocentes loin de la foi chrétienne pour ainsi augmenter le nombre d’apostats [6]. Ils abordent aussi le déroulement du sabbat, en mettant l’accent sur les meurtres cannibales d’enfants baptisés. Enfin, ils semblent vouer une méfiance toute particulière pour le personnage de la sage-femme, dont le seul but serait de faire du mal aux enfants qu’elle aide à mettre au monde. Il s’agit d’un personnage récurrent dans le Malleus, où les auteurs semblent la considérer comme le pire genre de sorcière imaginable.

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Marguerite au Sabbat de Dagnan Bouveret. Cette jeune sorcière à commis l’ultime sacrifice pour rejoindre le Diable.

En ce qui concerne la deuxième interrogation, celle qui porte sur les remèdes aux sorts, la solution est simple : comme il n’est pas tolérable de lever un maléfice par un autre maléfice, seule l’Église à les moyens d’apporter la guérison des victimes de sorcellerie, et ce d’une manière radicale.

3) La sentence des hérétiques

Dans la troisième partie, les « remèdes ultimes » contre les sorcières sont annoncés, tous ayant plus ou moins le même but : leur extermination. Pour mettre à bien cette entreprise, les inquisiteurs interdisent aux juges civils de juger les crimes d’hérésie, ceux-ci étant sous la juridiction de l’Église. Néanmoins, ce sont les juges civils qui se chargent de faire appliquer la sentence.

Il existe plusieurs façons de reconnaître l’hérésie chez un suspect : tout d’abord, il faut que le crime soit manifeste (nous reviendrons sur cette notion plus loin), que la personne accusée soit baptisée dans la foi chrétienne mais qu’elle ait commis des erreurs, notamment en faisant usage de remèdes reconnus comme superstitieux, et donc, contraires aux dogmes de l’Église. En effet, même si ces remèdes étaient censés servir de façon bénéfique la personne ou sa communauté, il était considéré comme plus sain pour l’âme de mourir dans la maladie et la misère plutôt que de survivre par des moyens illicites : de cette manière, on s’accordait à la volonté de Dieu.

Les auteurs nous expliquent ensuite comment doit se dérouler un procès : on recueille les témoignages de personnes venues spontanément dénoncer la sorcière ou bien on se fie aux rumeurs ou à la mauvaise réputation de la suspecte. Les juges placardent ensuite un message sur les églises, à destination de la population, afin de l’avertir qu’une sorcière serait présente dans les parages. Il suffit que deux témoignages soient en accord l’un avec l’autre pour que la suspecte soit arrêtée.

Afin de minimiser tout risque, les juges étaient autorisés à contraindre les suspects à porter serment, à jeter directement la suspecte en prison, à fouiller sa maison et a arrêter sa famille et ses serviteurs. Si la sorcière n’avoue pas ses crimes quand on lui demande de le faire, elle sera torturée, et comme d’après les auteurs « beaucoup diraient la vérité si elles n’étaient pas retenues par la crainte [de la mort] » [7], les juges ont parfaitement le droit de mentir en promettant la vie sauve aux suspectes si elles avouent leurs crimes. Ils peuvent même leur demander de les instruire sur leur savoir magique, car, comme nous l’avons vu, la sorcière n’était pas digne de confiance, non seulement de par sa parole, mais aussi de par son silence (les auteurs parlent de « maléfice de taciturnité« ) et de son incapacité à pleurer (elles utilisent leur salive pour créer leurs larmes).

Lorsque toutes ces conditions sont réunies pour obtenir des aveux, les auteurs énumèrent quinze manières différentes d’exécuter une sentence en fonction de la gravité des cas. Nous nous contenterons de schématiser ces nombreuses possibilités en trois grands cas de figure :

  • Une personne légèrement suspecte doit simplement abjurer devant les juges. Autrement dit, jurer de ne plus jamais adopter un comportement ou prétendre posséder certains pouvoir qui pourrait lui porter préjudice.
  • Une personne violemment suspecte peut être condamnée à la prison à perpétuité ou bien à la « purification canonique » : on lui fait porter une robe blanche et on la contraint à se mettre devant la porte des églises certains jours, tête et pieds nus, en portant des croix ou des cierges, et cela pendant plusieurs années. Ces peines peuvent être allégées ou aggravées selon le bon plaisir des juges.
  • Enfin, une personne qui rechute dans l’hérésie ou qui continue à nier les faits malgré des preuves manifestes est emprisonnée, torturée, puis « livrée au bras séculier ». Autrement dit : elle est souvent brûlée vive, cela pour éviter toute effusion de sang.
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Dans cette gravure de Jan Luyken, nous voyons l’aboutissement de mois, voire d’années de torture mentale et physique : le bûcher.

Constat

D’après tout ce que nous avons pu voir, nous pouvons affirmer qu’au moins un cliché concernant les inquisiteurs est fondé : ces hommes étaient bel et bien les ennemis déclarés des sorcières. Cependant, en ce qui concerne leur folie meurtrière, il convient, sans toutefois chercher à justifier leurs actes, de nuancer quelque peu les faits.

Comme on peut facilement le deviner, les auteurs du Malleus étaient de fervents catholiques, si convaincus de la supériorité de leur Église qu’ils avaient en horreur le moindre écart hors de ses dogmes. Non seulement les autres croyances religieuses étaient abhorrées, mais aussi les rituels à consonance païenne encore utilisés par certaines populations rurales. Dans ces territoires, les gens avaient davantage tendance à recourir aux services de guérisseurs, délaissant l’Église au passage. Cette concurrence était insupportable pour les inquisiteurs, car pour eux, la foi catholique était une garantie du salut de l’âme et, dans un sens plus large, du salut de l’humanité. Autrement dit, se détourner de l’Église, c’était condamner le monde à sa perte. Cette perspective les effrayait tellement qu’ils ont envisagé une solution radicale pour empêcher ce désastre : ramener au troupeau les brebis égarées en éliminant systématiquement les éléments indésirables. En faisant cela, ils pensaient sincèrement œuvrer pour le bien de l’humanité.

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La vision d’un monde aux mains des sorciers. Gravure extraite du Compendium Maleficarum, un autre manuel de chasse aux sorcières datant du XVIIe siècle.

Au delà de ce « syndrome du sauveur » exacerbé, on peut facilement remarquer chez les auteurs du Malleus une volonté très forte d’imposer leur point de vue. Pour cela, rien de plus facile : il suffisait de se concentrer sur des populations considérées comme ignorantes et, de ce fait, pécheresses par essence. En effet, le combat des inquisiteurs contre la sorcellerie n’est ni plus ni moins qu’un conflit entre une culture savante, rationnelle d’hommes d’Église instruits, et une culture jugée inférieure, irrationnelle de villageois majoritairement illettrés.

Il s’agissait là d’un combat que le peuple des campagnes ne pouvait pas gagner, puisque les inquisiteurs, qui avaient déjà une position de pouvoir de par leur instruction et du soutien de Rome, imposaient l’obéissance à une vérité prétendument universelle à des personnes qui ne disposaient pas des outils culturels pour la comprendre. Par ailleurs, dans sa préface « L’inquisiteur et ses sorcières », Amand Danet explique que, lors des  procès, l’inquisiteur « ne cherche pas à connaître la vérité qui est en réalité, il cherche et doit chercher seulement à faire dire la vérité qu’il sait déjà. » [8]. Les procès de sorcellerie n’ont donc bien de procès que le nom. Il s’agissait en réalité d’une tentative de normalisation à grande échelle par le moyen d’une répression systématique.

Outre la volonté d’affirmer l’autorité de l’Église sur le peuple, nous pouvons voir également une volonté à peine dissimulée d’affirmer l’autorité de l’homme sur la femme. Sinon, pourquoi les auteurs auraient-ils considéré qu’il y avait davantage de sorcières que de sorciers ? Pourquoi auraient-ils cherché à justifier cette affirmation en avançant des théories sur la prétendue infériorité intellectuelle de la femme ? Enfin, pourquoi auraient-ils à ce point diabolisé le désir sexuel féminin ? On s’en doute bien, toutes ces déclarations visant à rendre la sorcière et sa sexualité débridée coupable de tous les maux de la terre ne se basent sur aucun fait. En tant que serviteurs de l’Église catholique, on peut vraisemblablement supposer que les inquisiteurs avaient renoncé non seulement au mariage, mais aussi aux plaisirs de la chair. Leur connaissance du genre féminin devait donc se limiter à un enseignement religieux purement théorique. Or, l’Église catholique n’est pas réputée pour sa bienveillance à l’égard des femmes. Armand Danet ajoute à ce sujet que l’inquisiteur « ne supporte pas la sorcière à l’intérieur de l’Église parce qu’elle constitue le rappel permanent du feu qu’il porte à l’intérieur de lui-même. » [9], l’inquisiteur s’acharnerait donc sur la sorcière car il a peur de ses propres passions. Ces femmes l’attirent, mais comme sa foi lui interdit tout passage à l’acte, il les accuse d’ensorceler les hommes. Comme remettre en question la nature de son désir équivaudrait à remettre sa foi en question, l’inquisiteur préfère détruire l’objet de son doute.

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Le dilemme d’un homme pieux, représenté en chanson dans Le Bossu de Notre Dame, des Studios Disney.

D’un point de vue contemporain, il ne serait pas exagéré de dire que les inquisiteurs étaient bel et bien fous, ou du moins, en prise avec de sérieuses névroses aggravées par les dogmes stricts de l’Église. Ces personnages n’auraient sans doute pas autant marqué l’Histoire si leur philosophie n’avait pas été à ce point institutionnalisée. Le Malleus Maleficarum n’a pas été le seul manuel crée à destination des inquisiteurs et des juges à leur service, mais il s’agit de l’un de ceux qui a été le plus longuement et le plus largement diffusé (trente-mille exemplaires entre 1486 et 1669). Il est également difficile de nos jours de comprendre comment ces auteurs avaient pu critiquer la superstition et l’hérésie de manière aussi virulente lorsque eux-même soutenaient l’existence de la magie et des démons. C’est à ce moment que la notion de « preuve manifeste » devient confuse : que l’on y croie ou non, la magie est une force invisible. Par conséquent, comment était-il possible de trouver des preuves tangibles de ces méfaits, à moins de les inventer de toute pièce ?

Ce que nous pouvons retenir de la lecture de ce Marteau des Sorcières, c’est la manière dont des hommes savants, puissants, mais prisonniers d’une peur et d’une haine valorisées par leur foi, peuvent consciemment déclencher une série de massacres justifiés par un seul argument : « Vous êtes dans l’erreur, nous connaissons la vérité ». Les exemples similaires abondent, et il est important de savoir reconnaître leurs mécanismes  afin de rester sur ses gardes.

 


Source :

INSTITORIS, Henry ; SPRENGER, Jacques, Le Marteau des Sorcières, Malleus Maleficarum, préface d’Amand Danet, Grenoble, Éditions Jérôme Millon, 1990.

 


Notes :

[1] En réalité, il est peu probable qu’il s’agisse des deux seuls auteurs de ce manuel. Mais ils seraient les deux plus grands contributeurs, que ce soit de façon directe ou indirecte.

[2] Malleus Maleficarum, p. 123

[3] Ibid., p. 253

[4] Ibid., p. 180

[5] Il est amusant de remarquer qu’a partir de ce passage de l’œuvre, les auteurs ne parlent plus de sorciers, mais bien de sorcières.

[6] Il s’agit de ceux qui renient la foi, et pas seulement le dogme.

[7] Malleus Maleficarum, op. cit., p. 491

[8] Ibid., p. 66

[9] Ibid., p. 61