Reliures Sélune, le livre au service des mots

Amoureuse des livres, Suzie a obtenu un CAP en reliure d’art suivi d’un Brevet des Métiers d’Art en 2015. En 2016, elle a décidé d’installer son atelier à l’entrée de la forêt de Saint-Sever dans le Calvados, et y travaille depuis au calme. Suzie détient là un savoir-faire ancien, mais la modernité surgit aussi dans son métier puisqu’elle relie également des livres contemporains : des particuliers qui veulent s’offrir ou offrir un objet banal, devenu précieux. Elle a gentiment répondu à mes questions sur son métier.

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~ Vous êtes relieuse professionnelle depuis 3 ans, qu’est-ce qui vous a poussée à faire ce métier ?

Les livres m’ont toujours fascinée, davantage pour leur aspect que pour leur contenu. Lorsque j’étais petite, je m’amusais à prendre le plus beau livre (souvent le plus vieux) des étagères que je voyais chez mes parents ou mes grand-parents pour m’installer quelque part et faire semblant de le lire. J’adorais tenir les beaux livres entre mes mains, les feuilleter, me plonger dans ce qu’ils contenaient, comme les héroïnes de mes films préférés. À ce moment-là, je n’avais jamais entendu parler du métier de relieur… J’ai suivi une tout autre voie jusqu’à mes vingt ans, où je me suis tournée pour la première fois vers un métier du livre, celui de bibliothécaire. Après un stage dans ce milieu, je me suis rendu compte que ce que j’aimais le plus n’était pas d’accueillir, d’animer ou de conseiller les lecteurs, mais plutôt d’être au calme dans les ateliers à rafistoler les livres abimés ou les préparer pour la consultation. J’ai pris connaissance du métier de relieur à ce moment-là. Je doutais encore de pouvoir en vivre, mais la reliure et l’histoire du livre me passionnaient et j’ai décidé de tenter le coup en entamant une formation (CAP en un an) à Lisieux, qui s’est poursuivie par un BMA sur deux ans. Mes diplômes en poche et des idées plein la tête, j’ai pu ouvrir mon atelier rapidement et me lancer dans l’aventure.

~ Le métier de relieur est très ancien, vous indiquez d’ailleurs pratiquer la restauration de reliures des XVIIe et XVIIIe siècles. Qu’est-ce qui différencie une reliure du XVIIIe du XIXe ? Une reliure ancienne d’une moderne ?

Pendant longtemps, le métier de relieur comprenait également les métiers annexes : la dorure sur cuir, la marbrure des papiers, la restauration des livres, etc. Certains relieurs exercent encore aujourd’hui à la fois le métier de relieur-doreur et de restaurateur (s’ils ont suivi une formation spécifique pour cela, la restauration des livres n’étant plus enseignée au CAP Reliure, ni au BMA). Mais il existe beaucoup moins d’ateliers de reliure pratiquant la restauration. Les relieurs évoluent assez généralement vers la reliure d’art créative, en jouant avec les structures et matières à la fois traditionnelles et contemporaines pour obtenir un résultat artistique. Pour ma part, je fais de la reliure créative (tout en conservant au maximum la structure et l’aspect traditionnels auxquels je suis attachée) et restaure également les reliures cuir des XVIIe et XVIIIe siècles, pour lesquelles j’ai suivi plusieurs formations complémentaires. Pour être restaurateur ou créer des pastiches, il faut avoir quelques connaissances en histoire du livre et de sa structure en fonction des différentes époques, afin de rester le plus cohérent possible.

Les principales différences entre les reliures des XVIIe-XVIIIe siècles et celles du XIXe siècle résident à la fois dans leur structure interne que dans leur aspect extérieur : les supports de couture (traditionnellement sur simples ou doubles ficelles de chanvre aux XVIIe-XVIIIe, plus souvent sur rubans au XIXe), la forme du dos et des coiffes, la matière de « couvrure » (cuir plus épais aux XVIIe-XVIIIe, toile/percaline avec décor à la plaque ou cuir plus fin au XIXe), le papier du corps d’ouvrage (à base de pâte chiffon aux XVIIe-XVIIIe, pâte bois plus cassante au XIXe), etc. Il existe certaines « belles » reliures industrielles vendues dans le commerce aujourd’hui, dont les cahiers sont cousus, mais dont les rubans ne sont pas « passés en carton » au moment du montage (étape manuelle rendant la structure solide). Le bloc texte et la couverture cartonnée sur les reliures modernes (industrielles) sont le plus souvent solidarisés par un simple contre-collage de la première page de garde, ce qui est bien entendu beaucoup moins solide et durable.

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L’atelier Reliures Sélune.

~ Quels sont les livres les plus précieux que vous ayez eu à restaurer ?

Les livres anciens et rares peuvent être considérés comme précieux, tout comme les livres plus modernes ayant une valeur sentimentale pour leur propriétaire. Je me souviens, par exemple, même si ce n’était pas une restauration, d’une fanfiction en anglais qu’un client m’avait demandé de relier en deux énormes volumes, avec un décor différent en cuir repoussé sur chacun d’eux. Ils ont acquis une grande valeur, puisqu’ils ont été couverts en plein cuir et de façon traditionnelle « made in France » (aujourd’hui, ces livres ont traversé l’Atlantique), et j’en étais particulièrement fière, d’autant qu’il s’agissait de l’une de mes premières commandes. Plus récemment, j’ai restauré une encyclopédie illustrée de la Normandie en deux volumes demi-chagrin du XIXe siècle, de très belles reliures comprenant de nombreuses gravures originales de monuments qui n’existent plus aujourd’hui ou qui ont été modifiés. On est souvent tenté de feuilleter plus longtemps les documents que l’on restaure, au risque de prendre du retard dans les commandes. Une autre reliure que je considère comme précieuse à mes yeux a été un petit livre de cuisine qu’un client m’avait confié à restaurer, et dont le dos cuir avait été arraché et grignoté par un chien. C’était un livre du XVIIIe siècle sans valeur financière et tout à fait standard, mais son propriétaire y tenait beaucoup et a été particulièrement ému en le récupérant restauré, et ça m’a beaucoup touchée.

~ A contrario, est-ce qu’on vous demande souvent de relier des livres modernes ? Quels matériaux sont davantage utilisés ?

Oui, on me le demande assez régulièrement. Pour des livres à faible valeur, on peut dans leur structure effectuer un simple collage renforcé du dos après l’avoir arrondi. Mais on peut aussi reformer des cahiers à partir des feuilles volantes pour pouvoir les coudre et rendre l’ouvrage aussi solide et esthétique qu’une reliure traditionnelle. Les autres étapes et les matériaux sont les mêmes : des fils de couture en lin, des plats en carton avec des ficelles de chanvre passées à l’intérieur, de la colle de pâte (amidon) ou vinylique, et pour la couvrure, de la toile, du cuir ou du papier selon le choix du client.

~ Utilisez-vous encore du parchemin ?

Peu de personnes le savent, mais le véritable parchemin est bien d’origine animale. Ce n’est pas du papier, mais de la peau (très fine) d’animaux mort-nés, qui coûte très cher. J’utilise quelques fois le parchemin (vélin) pour renforcer les coins des livres (sous le cuir ou le papier de couvrure), comme cela se faisait assez souvent au XIXe siècle. Une fois sec, le parchemin est très dur et très résistant. Je l’utilise également pour réaliser des claies (des pièces venant renforcer la structure du dos) sur les reliures anciennes ou les pastiches. Le parchemin peut être utilisé pour couvrir certaines reliures contemporaines ou certaines reliures du XVIe siècle (reliures « hollandaises » notamment).

Heureusement, les relieurs n’utilisent plus de parchemin pour former les pages des livres, comme cela se faisait au Moyen Âge sur des reliures prestigieuses. Le coût serait astronomique et cela demanderait énormément de peaux pour faire un seul livre (on ne les tuent pas exprès, ces pauvres bêtes, mais quand même !). Aujourd’hui, nous pouvons le remplacer par un papier spécifique assez rigide, que quelques-uns appellent « parchemin végétal », et qui a un aspect proche du parchemin.

~ Ne vous sentez-vous pas comme l’une des dernières gardiennes d’un savoir ancien dans notre société de consommation vouée au tout jetable ?

Je pense que beaucoup d’artisans ont un peu ce sentiment aujourd’hui. En particulier ceux qui recherchent précisément à conserver le savoir-faire traditionnel, celui qui est utilisé depuis des siècles et qui a fait ses preuves. Beaucoup d’artisans font le choix de s’adapter à notre époque contemporaine en proposant une approche plus artistique et plus créative pour rechercher de nouveaux clients, parfois au détriment de la qualité ou de la durabilité. J’espère que les gens s’intéresseront encore aux techniques traditionnelles d’ici trois siècles, et sauront encore ce qu’est (ou était) un vrai livre.

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Reliure libre, création de Reliures Sélune.

~ Pour vous, qui du livre ou de la liseuse survivra à l’apocalypse ?

Le livre relié, bien entendu ! Il n’a même pas besoin d’électricité. Il est livré sans fil et autonome, 100% naturel et biodégradable, il ne fait pas mal aux yeux, épouse la morphologie de votre main et sent bon (enfin, la plupart du temps).

On me demande souvent si les tablettes ont fait du tort au livre… Je crois que le livre relié n’a pas de souci à se faire, contrairement aux livres industriels. Les fervents lecteurs qui achètent un livre uniquement pour le contenu privilégieront peut-être les liseuses aux livres industriels, puisque ceux-ci n’ont que peu d’avantages. Mais les bibliophiles resteront toujours amateurs du beau livre en tant qu’objet, autant que de leur contenu (peut-être même davantage). En définitive, les liseuses sont plutôt positives pour les relieurs.

 

 


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Interview de Nihil : « Je cherche à créer des archétypes d’humains neutres et non identifiables. »

Nihil est un artiste français qui vit depuis quelques années en Norvège, à Oslo. Passionné avant tout d’écriture, il en est venu finalement à l’image, et ce sont ses créations visuelles qui l’ont fait connaître. Un univers sombre, torturé, où l’homme n’est plus qu’un corps asexué, réceptacle  de visions supérieures… Un livre est sorti de ses révélations, Ventre, mélange d’images et de textes, accompagné de la musique du groupe In Slaughter Natives.

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Saint-Cyanide – modèle : Had3sia.

~ Bonjour Nihil ! Pourquoi avoir choisi ce pseudonyme ? Pouvez-vous vous présenter un peu ?

Bonjour, je suis photographe et artiste digital, je viens de Paris et je vis à Oslo depuis quatre ans. J’ai choisi mon nom d’artiste à mes débuts sur internet. À l’époque, tout le monde utilisait un pseudonyme sur les forums ou les groupes de discussion. J’ai choisi le mien pour indiquer une absence d’identité (Nihil veut dire « rien » en latin). J’aurais pu choisir « Anonyme », le principe est le même. Pendant longtemps, mon nom d’artiste n’était indiqué nulle part sur mon site et mes images n’avaient pas de titre, juste des matricules aléatoires. Je souhaitais me mettre en retrait derrière ma création. Quand j’ai commencé à exposer, j’ai dû revenir à une identification plus traditionnelle.

~ Comment est née votre passion de l’image ? Et pourquoi la photomanipulation ?

Toute forme de créativité me convient. J’ai choisi l’image parce que c’est simple et reposant, contrairement à l’écriture, ma passion d’origine. J’ai commencé la photo pour me détendre entre deux séances d’écriture et j’en ai profité pour illustrer le roman en cours à l’époque, Ventre. Retravailler les photos numériquement me permet de transformer la réalité, plutôt que la sublimer, et de transposer mes personnages dans un univers onirique ou mythologique qui me convient mieux. La réalité m’ennuie.

~ Vous indiquez dans votre biographie être inspiré par l’art médiéval et religieux, et on ressent effectivement un aspect spirituel dans votre travail. Est-ce un moteur primordial pour la création d’une œuvre ?

Pas nécessairement, je pense que je pourrais m’exprimer sur d’autres thèmes et d’autres ambiances, c’est d’ailleurs ce que je commence progressivement à faire. Mais la spiritualité et l’étude des religions tiennent une place importante dans ma vie et jusqu’à il y a peu, je ne voyais guère d’intérêt à traiter d’autres thèmes.

~ Comment concevez-vous vos images ? Partent-elles de visions spécifiques ?

Parfois, pas toujours. J’ai souvent des visions qui me tombent dessus sans prévenir pendant que je fume une clope dehors ou que je suis dans la douche. Dans ce cas, je fais des croquis et je travaille sur l’image dans cette direction. Dans d’autres cas, j’improvise et je laisse l’intuition me guider tout au long du processus sans vraiment savoir où je vais. À ce jour, je n’ai pas constaté que ces deux méthodes donnaient des résultats significativement différents. Les deux façons de faire me conviennent.

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Spellbinder – photographe/modèle : Adriana Michima.

~ Votre univers est très sombre : corps déshumanisés, couleurs foncées, paysages désolés… Pourquoi ?

Ce serait difficile de répondre sans verser dans la psychologie. Et j’en serais incapable même si je le voulais, je n’ai pas encore trouvé d’explication particulière. Dans mes premiers textes, alors que j’avais onze ans, il était question de combats et de mises à mort, de rivières de sang dans les rues… C’est simplement la personne que je suis, je me suis construit de cette manière.

~ Les attributs sexuels de vos personnages sont effacés, pourquoi ces modifications ?

Je cherche à créer des archétypes d’humains neutres et non identifiables. Des coquilles de chair, des androïdes interchangeables. C’est pour évoquer l’Humain, pas un humain en particulier. Je m’efforce d’effacer ce qui distingue un individu d’un autre : cheveux, attributs sexuels, parfois même les traits du visage. On peut relier cet aspect avec le thème de l’anonymat que j’ai évoqué plus haut. Tout cela fait partie de mon incessant questionnement sur l’identité et l’individualité.

~ Vous avez sorti récemment un livre, Ventre, rétrospective de vos travaux visuels comme écrits, avec une bande son réalisée par le groupe de musique In Slaughter Natives. Pouvez-vous nous en parler davantage ?

J’ai la chance d’être en contact avec le label de musique ambient Cyclic Law, pour qui j’ai réalisé des pochettes de CDs. Avoir un livre à mon nom dans ma bibliothèque était un rêve d’enfant et Cyclic Law avait la structure pour publier ce livre, qui regroupe des images et des textes issus du roman Ventre. In Slaughter Natives fait partie du label et je leur ai demandé de m’accompagner dans l’aventure parce que c’est un de mes groupes préférés depuis très longtemps, leur musique a accompagné et probablement influencé des années de création. Je pense que leur univers et le mien se complètent parfaitement et je suis honoré qu’ils aient accepté de composer des morceaux pour accompagner les textes et les images de Ventre.

~ Vous parlez de saints et de martyrs dans votre biographie, qu’est-ce qui vous fascine autant chez ces figures chrétiennes ?

Ce sont des personnages déshumanisés, transfigurés par leur vision de Dieu et changés en légendes, en exemples vivants. Regardez les statues de la cathédrale de Chartres : aucune expression, des visages neutres, éteints. Ce ne sont plus des hommes et des femmes, mais des archétypes mythologiques. La figure du martyr ajoute une dimension : on peut atteindre la transcendance par la souffrance, de la même manière que les yogis peuvent atteindre la libération par la maîtrise parfaite de leur vaisseau corporel.

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Car ce qui est en haut est aussi en bas.

~ L’ensemble de votre œuvre mène à penser que vous êtes un « esprit torturé ». Pouvez-vous infirmer cette impression ? Si oui, l’acte de créer serait-elle un exutoire ?

Je n’infirme rien ! Je suis assez sensible et j’ai longtemps souffert. Depuis quelques années, je me sens relativement en paix, mais toute ma culture, ma manière d’interagir avec le monde, sont marquées par des années de rejet, d’exclusion, de dépression et de solitude. La création n’est plus un exutoire depuis longtemps, elle est devenue mécanique pour moi, constitutive de mon identité et de mon mode de vie. Je ne pourrais pas plus m’en passer que je ne me passerais de manger. Mais à l’origine, c’était un exutoire effectivement, ou plutôt une manière de créer une réalité alternative où je pouvais m’échapper.

~ Enfin, quels sont vos projets pour cette fin d’année ?

J’expose avec des amis dans un festival d’art alternatif à Berlin en décembre, et je travaille sur une nouvelle édition remaniée et augmentée de mon livre Ventre à paraitre l’année prochaine.

 
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White Noise – modèle : Psyché Ophiucus.
   
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Francky S., un photographe entre ombre et lumière.

Francky S. est un passionné de photographie habitant la région parisienne. Amoureux de peinture et de matériel photographique ancien, il livre des images comme sorties du passé, empreintes de douceur, à l’esthétique travaillée. Fasciné par les courbes féminines, il les met en valeur dans leur nudité ou encore habillées de belles robes, avec toujours dans l’idée de capter un regard, une atmosphère rêveuse. Il souhaite éditer un livre, fruit de ses nombreuses séances, et pour cela, a organisé un crowdfunding dont il va nous parler à travers cette interview.

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~ Bonjour Francky, pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Bonjour, je m’appelle Franck Sauerbeck, j’ai 43 ans et je suis auteur photographe mais également informaticien de métier. Je vis et travaille sur Paris.

~ Vous indiquez dans votre biographie que vous vous êtes intéressé à la photographie en 2013. Quel a été l’élément déclencheur ?

Le déclencheur a été la rencontre avec ma femme Sabine, il y a donc maintenant six ans. Elle avait tout le temps un appareil photo avec elle. Elle prenait beaucoup de photos : nos enfants, les fleurs, tout ce qui se présentait à elle.
Un jour je lui ai emprunté son petit compact et j’ai commencé à la prendre, elle, en photo. Elle était modèle et moi son photographe. On s’est pris au jeu, et au même moment nous avons découvert ensemble l’urbex par des amis communs.
Je suis tombé tout de suite sous le charme du mélange entre les lieux à l’abandon et les modèles, les lumières, les ambiances, tout y était, on se sentait comme des explorateurs modernes. J’ai eu un vrai coup de foudre pour la photographie à ce moment-là, et cela ne m’a jamais quitté. Par la suite, j’ai pris confiance, et grâce aux réseaux sociaux, j’ai commencé à photographier d’autres femmes.

~ Pourquoi avoir choisi la photographie comme moyen d’expression ?

Ma famille a toujours évolué dans le domaine de la photographie, mon père et mes oncles étaient photographes, mon grand-père maternel dessinait et peignait beaucoup. J’ai donc grandi dans cet univers, mais c’est vraiment la rencontre avec ma femme qui a été décisive sur ce moyen d’expression.

~ Vos clichés ont un aspect très pictural. Est-ce que la peinture est une de vos inspirations ?

Oui absolument, plus que la photographie en tant que telle, c’est la peinture qui m’inspire, mais étant très mauvais en dessin, j’ai choisi l’appareil photo.
Je travaille dans un musée, je pense que c’est cet environnement que je ne connaissais pas au départ qui m’a, au fur et à mesure, donner cette sensibilité à la peinture, plus mes souvenirs d’enfance. Tout ceci m’a fait évoluer et aimer l’art en général.

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~ Quels sont vos autres sources d’inspiration ? Avez-vous des mentors en photographie ?

Encore une fois, je regarde très peu les travaux des photographes, pas par snobisme mais parce que je suis beaucoup plus ému par les peintres. Je m’inspire énormément de peintres comme Ingres, William Bourguereau, Gustave Moreau, Delacroix, et tant d’autres. J’adore me perdre dans les couloirs du Louvre pendant mes pauses du midi, par exemple !

~ Vous n’utilisez pas que le numérique, mais aussi l’argentique, le cyanotype, ou la gomme bichromatée. Pourquoi cet attrait de l’ancien ?

J’aime toutes les techniques photographiques dans leur ensemble, qu’elles soient numériques ou argentiques. J’estime qu’elles ne sont pas incompatibles entre elles, bien au contraire, c’est ce mélange qui est intéressant et qui ouvre des voies de créativité illimitée.

~ Avez-vous une préférence particulière en matière de matériel photographique ?

J’aime travailler avec mon polaroid 600se et j’adore ma vieille chambre 4×5 graflex, mais mon sony a7 fait très bien le job aussi. Peu importe l’outil du moment qu’on aime l’utiliser et surtout ce n’est pas une fin en soi .
L’image finale, c’est ça le vrai challenge !
Par contre, une précision, je n’utilise pour mes travaux numériques que des logiciels libres (Gimp et Darktable) je voulais sortir du carcan des logiciels propriétaires, comme la suite Adobe.

~ Comment concevez-vous une séance ? Avez-vous déjà le tableau en tête ?

C’est très variable, quelquefois je ne fais qu’une image. Je décide de cette image en accord avec la modèle (c’est le cas de mon image Dream Forest ou de La vérité sortant du puits, par exemple), et d’autres fois rien n’est préparé, c’est vraiment au feeling et en fonction de ce que le lieu nous raconte.
J’aime l’imprévu et j’ai horreur des choses trop programmées. La photographie reste une activité artistique, l’incertitude du résultat doit exister et c’est normal.

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~ Vous allez sortir un livre grâce au crowdfunding, D’ombres et de lumières, pouvez-vous nous en parler ?

C’est mon bébé du moment, ce livre occupe tout mon esprit, j’y ai rassemblé ce que j’estime être mes plus beaux clichés. La sélection a été difficile, mais je pense, et j’espère, que le résultat va plaire. Le projet est en tout cas très bien parti .

~ Un dernier mot ?

C’est ma première interview, ce n’est jamais facile de parler de soi mais je remercie les éditions du Faune.

 


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Jean-Sébastien Rossbach et les chants de la Déesse.

Jean-Sébastien Rossbach est un peintre et illustrateur qui vit en Dordogne. Ses aquarelles de belles femmes sauvages sont reconnaissables entre mille, et son style raffiné et vaporeux ne peux pas laisser indifférent. Illustrateur pour Marvel, Warner ou encore Blizzard, Rossbach est un artiste reconnu dans le métier. Cette année, il projette de publier un livre : Chamanes, les Chants de la Déesse, dont il a réalisé les illustrations et écrit les textes. L’artiste a bien voulu répondre à mes questions.

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~ Bonjour ! Tout d’abord, pouvez-vous vous présenter un peu à nos lecteurs ?

Je suis illustrateur depuis presque vingt ans, peintre depuis cinq, et jeune auteur à 45 ans puisque Chamanes sera mon premier livre en tant qu’écrivain. J’ai travaillé pour à peu près tous les grands éditeurs français et aussi à l’international avec des clients comme Marvel ou Microsoft.

~ Avez-vous toujours voulu être illustrateur ? Comment est née cette passion ?

Oui, je pense que j’ai toujours souhaité faire du dessin un mode d’existence. Je parle de mode d’existence plutôt que de passion parce que ce n’est pas un choix, c’est ma sensibilité au monde qui m’a poussé à devenir artiste. Il m’apparaît à peu près certain aujourd’hui que je n’aurais rien pu faire d’autre.

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~ Comme indiqué dans la biographie de votre site, vous évoluez désormais dans un univers « chamanique », païen. Qu’est-ce qui vous touche particulièrement à ce sujet ?

Mon travail personnel en peinture tourne autour de l’idée de Terre-Mère. Au travers de portraits de femmes, je cherche à personnifier la Nature, à la rendre moins abstraite. Mon univers peut être, d’une certaine manière, considéré comme païen dans la mesure où il se situe dans un contexte pré-civilisationnel. Je suis attaché à l’idée de paradis perdu, ce continent existant dans chaque femme et dans chaque homme que nous avons oublié, et qui nous reliait à la Terre quand nous étions encore des nomades subsistant grâce au glanage et à la chasse. Les chamanes des peuples premiers sont toujours connectés à l’esprit de la Terre et c’est en cela qu’ils me fascinent.

~ Vous vivez en Dordogne (quelle magnifique région !), est-ce que l’histoire millénaire et brute de cette région vous influence ?

Je suis venu vivre en Dordogne précisément pour cette raison. J’ai vécu une expérience quasiment mystique en entrant pour la première fois seul dans une grotte ornée par des fresques datant d’il y a trente mille ans. Quand vous êtes artiste et que vous vous trouvez en face d’un animal tracé au doigt dans le calcaire encore frais d’une paroi qui n’a pas séché depuis plusieurs milliers d’années, ça donne le vertige, l’impression que la personne qui a effectué ce dessin était encore là il y a cinq minutes.
Ce qui m’a bouleversé aussi c’est l’évidente ressemblance entre l’entrée d’une grotte et le vagin d’une femme. Y pénétrer c’est comme retourner dans le ventre de sa mère, être témoin de sa propre naissance.

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~ Beaucoup de vos travaux personnels représentent des femmes fortes, nues, libres et sauvages. Est-ce une conséquence de votre inspiration païenne ?

Disons plutôt que c’est mon désir d’une société où les femmes seraient enfin libres d’être ce que bon leur semble, égales en droits et en devoirs aux hommes, qui m’a amené à m’intéresser à des histoires, des personnages, des périodes de l’Histoire qui sont empruntes de paganisme. Le personnage de la sorcière me fascine et m’inspire beaucoup. Elle représente absolument tout le sauvage présent dans l’être humain que la civilisation tente d’éradiquer depuis deux mille ans, mais qui survit quand même vaille que vaille.

~ Actuellement, vous êtes en pleine préparation d’un livre : Chamanes, les Chants de la Déesse. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Chamanes est un livre de contes illustrés pour adultes, qui raconte les histoires de douze chamanes vivant aux quatre coins du globe et à différentes époques.
Parmi elles, une amérindienne du Dakota est tiraillée entre son désir de s’intégrer à la société américaine et les valeurs de sa culture tribale. En Normandie, une jeune femme à peine sortie de l’enfance fait l’expérience de ses facultés de guérisseuse par les pierres. En Australie, une chasseresse aborigène passe dans le monde des esprits et court sur le dos de Yurlungur le Python arc-en-ciel. Tandis qu’une chamane inuit se transforme en loup pour comprendre le mal qui frappe son clan…
Dans toutes les cultures du monde, les chamanes font le lien entre les êtres humains, la nature et les animaux. À travers ces récits, je veux avec mes mots comme avec mes peintures porter ce message : il est plus que jamais temps de protéger notre planète. Et quoi de mieux que des figures féminines exemplaires pour incarner ce message d’espoi !

C’est un beau livre qui s’adresse aussi bien aux lectrices et lecteurs passionnés par le chamanisme et la spiritualité qu’aux gens sensibles aux problématiques écologiques, ou qui ont juste envie de rêver et de s’évader dans un univers pictural et poétique.

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~ Vous précisez sur la plateforme Ulule que ce livre est très personnel, notamment parce que vous êtes et l’illustrateur, et l’auteur. Quel rapport avez-vous avec l’écriture ?

J’écris depuis longtemps. J’ai un très grand respect pour les écrivains, et c’est sans doute pour cette raison que j’ai tant tardé à proposer mes propres récits. Je suis très attaché à la stylistique et à la mélodie des mots, qui doivent être en osmose avec ce que le livre raconte, bien sûr. Ceux qui ont déjà précommandé Chamanes ont d’ors et déjà accès à un très court conte qui donne un peu le ton du livre.

~ Y a-t-il des auteurs qui vous inspirent ?

Bien sûr. Celui qui est mon guide depuis que je suis gamin c’est Jean Giono, et principalement sa Trilogie de Pan (on revient au paganisme ! 😉 ). Il a cette langue à la fois terrienne et stellaire qui me transporte dès que je mets le nez dans un de ses romans. J’aime aussi tous ces auteurs qu’on a qualifié à tort de folkloriques comme Claude Seignolle, Marcel Aymé, Alphonse Daudet…
Je suis contemplatif par nature, alors je lis aussi beaucoup de poésie : Christian Bobin, François Cheng.

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~ Vous avez exposé en 2012 à la fabuleuse galerie Maghen. Est-ce que la BD aussi vous intéresse ? Avez-vous déjà été contacté pour réaliser des planches ?

Oui, on m’a souvent proposé des scénarios . Je pense que je dois envisager un projet de BD par an. Mais j’abandonne toujours parce que ce n’est tout simplement pas mon médium. Il y a une forme de contrainte dans les cases d’une bande-dessinée qui me rebute. Plus j’avance dans ma pratique picturale, plus mes formats s’agrandissent. J’ai vraiment envie maintenant de pousser vers le livre illustré. C’est un format qui est quasiment inexistant en France, mais j’aimerais participer à le remettre au goût du jour.

~ Comment se passe une journée dans la vie du peintre Jean-Sébastien Rossbach ? Avez-vous des rituels pour travailler ?

La préparation des outils et de l’espace de travail qui servent à l’élaboration d’une peinture est un rituel en soi, qui me met déjà dans un état de concentration méditative. Nettoyer ses pinceaux, préparer ses couleurs, mouiller le papier, etc. Cela permet d’entrer tranquillement dans sa peinture, et ça évite la peur de la feuille blanche puisqu’on est dans un geste fluide et continu. Avant j’écoutais beaucoup de musique pour susciter un état émotionnel en accord avec ce que j’illustrais, mais maintenant je préfère le silence et ma propre musique intérieure. Ou alors j’ouvre la fenêtre et j’écoute les oiseaux.

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~ Enfin, après votre livre, avez-vous d’autres projets en tête ?

Disons qu’il y a des pistes qui se dessinent. L’aventure autour de Chamanes vient tout juste de commencer, et je m’émerveille devant l’engouement que le livre suscite alors même qu’il n’est pas sorti. Je vois bien que c’est un sujet qui touche les gens, cinq-cents contributeurs à mi-campagne, notamment des femmes ; ça me réjouit totalement. Je vais creuser encore ce sillon entamé avec mon exposition solo sur la Déesse-Mère, et approfondir avec Chamanes. Je ne sais pas encore la forme exacte que cela prendra néanmoins.

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Crédit images : J.-S. Rossbach.

Ysambre Fauntographie : « Je me sens être une sorcière égarée dans le monde d’aujourd’hui. »

Ysambre est une photographe discrète. On ne connaît d’elle que ses photographies distillées sur la toile, qui font la part belle à la nature. Forêts, paysages brumeux, personnages fantastiques entraperçus, Ysambre capture des instants magiques, et on se plaît à croire que derrière chaque rocher, chaque tronc d’arbre, se cache un monde merveilleux invisible à l’œil nu. Voici son interview :

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~ Bonjour Ysambre ! Pouvez-vous vous présenter un peu à nos lecteurs ?

Bonjour ! Je ne m’appelle pas réellement « Ysambre », mais j’ai toujours préféré garder mon prénom secret. J’ai 26 ans, et j’habite un petit village de Chartreuse, niché entre forêts et montagne. Je fais de la photographie. Mais dans la vie, j’aime aussi : me promener, courir, la brume, les orages, le bruit de la pluie sur les vitres, le chocolat, les ronrons de mon chat, l’odeur de la fumée et celle de la terre mouillée, boire un thé assise en regardant les montagnes, regarder les étoiles, skier…

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~ Depuis quand photographiez-vous ? Qu’est-ce qui vous a attirée dans cette activité ?

Depuis… depuis quand, en fait ? À proprement parler, je travaille au reflex et affiche sur Internet ce que je fais depuis 2012. Mais pour autant, l’avant n’est pas dénué d’un rapport à la photographie assez proche puisque j’ai un père et son frère (mon oncle) photographes. J’ai grandi en côtoyant la chambre noire, les sténopés, les appareils farfelus qu’ils rachetaient en brocante, et je grattais les fins de pellicule pour faire des dessins développés sur papier photo ensuite.

Je n’ai jamais cessé d’être créative, m’essayant (de façon maladroite) dès 13 ou 14 ans aux auto-portraits, à la retouche numérique… À l’époque, je disposais du compact familial et de Photofiltre. Je cachais ce que je faisais à mes parents, je supprimais les fichiers dans la carte SD après transfert… Sur les anciens compacts, je touchais à tous les paramètres possibles : la balance des blancs, les ISO, etc. J’ai compris rapidement et seule, en tâtonnant, le principe de ces appareils.
Mon propre matériel a évolué au fil de mes besoins, compact, bridge… Quelquefois, j’empruntais leur reflex à des amies.

Je n’ai donc acquis que tard mon premier reflex et l’envie de partager mon travail, vers 20 ans. Mon univers était donc déjà très consistant et j’avais déjà plus que des bases en photographie ; apprendre le fonctionnement de tels appareils a été l’affaire de leçons sur des sites et blogs et beaucoup d’expérimentation.

J’avais envie de transmettre quelque chose : un message, ma vision du monde. Quelque chose avec un média qui transcende toutes mes activités parallèles, artistiques, les créations plastiques et textiles que je pouvais produire.
La photo se trouvait naturellement au point nodal de toutes mes passions, y compris la randonnée, et c’est donc devenu avec le plus grand des naturels le prolongement de mes yeux.

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~ Vous avez façonné un univers fantastique et païen. D’où vous vient tout cet imaginaire ?

De ce dont je me souviens, j’ai toujours eu un « univers intérieur » immense, mon entourage louait grandement mon imagination semblant sans bornes.

J’ai été marquée par mes souvenirs d’enfance liés à la nature, ainsi que du monde fantastique et légendaire dont je m’abreuvais éperdument à travers mes lectures.  Plus on sollicite l’imaginaire, plus on le développe. Étant de nature créative, solitaire et contemplative, j’ai toujours vécu un continuum dans la création (plastique, artistique…) qui a contribué à nourrir ma « forêt intérieure ». Ainsi, au fur et à mesure du temps et de mes goûts qui s’affirmaient, c’est cet univers tourné vers la nature qui s’est tissé.

Dire que « la nature est mon inspiration » est une platitude autant qu’une évidence. Les ambiances de chez moi, pentues et brumeuses, couronnées de sommets enneigés, sont également très inspirantes ; on leur prête volontiers le cadre de contes ou d’histoires fantastiques. J’aime y passer de longues heures en solitaire à grimper et explorer. Ainsi, de simples rencontres avec des souches d’arbres morts en forêt ou rochers m’évoquent instantanément des créatures, des sons, des images. Mes sens sont mobilisés en totalité, je trouve la beauté partout, dans un coussin de mousse, une racine, une lumière…

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~ Vos photographies racontent des histoires étranges dans les bois : personnages perdus, recroquevillés, nymphes entraperçues… Pouvez-vous nous en dire plus ?

À vrai dire, la photo est la langue que j’utilise pour divulguer plusieurs messages à la fois, ce n’est donc pas une seule et unique démarche qui vise à conter par l’image ce qui m’anime, mais plusieurs.

D’une part, je suis très secrète, même pour mes proches les plus intimes, je n’ai pas souvent les mots justes pour décrire ce que je ressens, ce que j’éprouve. La photo est alors mon outil de parole par excellence. Les émotions les plus brutes y trouvent leur exutoire.
D’autres fois, je cherche à me raconter visuellement les histoires que je crois voir, crois entendre au travers des forêts, guidée par mes sens en éveil et cette rencontre avec « l’Autremonde ». J’ai ce besoin irrépressible de faire sortir de moi l’univers intérieur qui me hante et floue les contours du réel. J’incarne alors tout ce panthéon intérieur constitué de mille créatures et dieux de l’irréel, de la brume. J’essaye de transcender la réalité.
Quelques autres fois, je « conte » quelque chose en prenant appui sur une inspiration tels qu’un livre, ou une légende un peu plus connue de tous, parce qu’à la lecture ou à l’écoute, elle m’a particulièrement parlée. Les trolls, les huldres, les skogsraet…

Et puis, il y a les photos de rien du tout, les photos de la rencontre et de la contemplation, au détour d’un paysage grandiose, d’une marche, d’un coucher de soleil, d’une veille silencieuse, du monde du minuscule et des fleurs. En réalité, même si je ne les montre pas tant, ce sont celles-ci les plus nombreuses et qui traduisent avec le plus de sincérité l’émerveillement que j’éprouve vis à vis de la nature.

Je ne m’impose pas grand-chose, mais ces temps-ci j’essaye de créer des « séries » plus cohérentes et complètes. J’essaye de prendre du recul sur mon travail pour me convaincre qu’il peut être présenté en un ensemble cohérent comme en plus petites histoires fragmentées. C’est pourquoi on peut voir une certaine redondance de personnages ou de genres de photos : c’est en fait une démarche articulée, quelque chose de réfléchi.

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~ Forêts, symboles ésotériques ou païens, peut-on dire que vous êtes une « sorcière moderne » ?

Je me sens être une « sorcière » égarée dans le monde d’aujourd’hui. J’ai le sentiment d’être décalée par rapport aux autres dans la réalité, le quotidien, ne serait-ce que par mes occupations qui peuvent vraiment sembler bizarres. J’ai l’impression que chez moi, il y a deux sortes de personnes : ceux qui restent à la maison et cantonnent leurs loisirs « en bas » dans la vallée, et « ceux qui vont dans la nature», voyant la montagne comme un terrain de jeux et de sport. Et je ne fais partie d’aucune de ces catégories…

À force d’être si souvent à l’extérieur, ce qui témoigne d’un certain côté ours et farouche, mon entourage m’a très vite attribué le sobriquet de « trolle ». C’est resté longtemps, et encore aujourd’hui certaines personnes ne me connaissent que sous ce nom ! Ce n’est pas si éloigné de la sorcellerie, car on parle d’une créature obscure et sauvage qui n’appartient pas vraiment à la réalité.

J’ai toujours vécu proche de la nature, sondant en moi l’écho de ses cycles à travers la contemplation. Aujourd’hui j’y suis plus liée que jamais et y suis en complète résonance.
J’en possède une bonne connaissance, mais cela n’est aucunement tombé du ciel : j’ai étudié et travaillé pour connaître les noms et les usages de chaque plante, la structure de chaque caillou, les humeurs du ciel… La sorcellerie, c’est aussi une part de bon sens et de curiosité vis à vis de la nature.  De même que trouver aussi souvent des os comme la Loba, ou dénicher à coup sûr des champignons, n’est pas un don mystique mais une bonne part de déduction et d’observation… (j’ai une tendance à trouver énormément de « curiosités » : plumes, squelettes, nids, cristaux, etc.)
En revanche, j’accepte tout à fait qu’il existe un monde qui ne tienne pas du matériel mais qui coexiste en parallèle de nous, peu importe de quoi il est tissé et ce qui y rôde, ce qu’au fond j’ignore. C’est ce monde (« l’Autremonde ») que j’essaye parfois de figer au travers d’une brève photo, ce monde aux frontières de la brume et qui se réfugie au fond des forêts.

Je n’ai pas une pratique de la magie « matérielle » nécessitant des objets rituels et des mots. Je me contente d’apprécier les fluctuations intérieures et extérieures émanant d’émotions, d’énergies, d’aller à leur rencontre, de les laisser me traverser. En forêt, dans les grandioses futaies ombreuses, on ressent légion de présences indicibles et invisibles, et j’aime aller à leur rencontre. Je n’en attends rien de spécial, je « suis » juste en leur présence.
Mais je n’essaye pas de manipuler toutes ces fluctuations, énergies ou présences. Je n’ai pas de pratique institutionnalisée visant à formuler des sorts, suivre des rituels précis. Je fête les sabbats en suivant les évidences de mes envies plus qu’un mode d’emploi précis.

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~ On sent également une touche nordique : allusions aux vikings, runes, etc. La mythologie scandinave vous parle-t-elle ? Pourquoi ?

Tout simplement parce que je fais de la reconstitution historique dans le cadre d’un de mes autres loisirs, par intérêt culturel. Et parfois, je viens photographier sur les camps. Les légendes et le folklore, la pensée insaisissable du mode de vie que j’essaye de comprendre à travers l’archéologie, tout cela me parle, et ainsi les allusions reviennent souvent.
Je trouve la beauté dans l’esthétique de la vie quotidienne que l’on s’efforce de recréer, dans les matériaux bruts que nous transformons en répliques d’objets.

Les mises en scène sont plus rares, mais j’ai crée en 2015 une série sur le sujet, « Saga ». C’était un récit photographique, du « storytelling ». J’avais envie de recréer une ambiance viking… mais dans les Alpes. Les paysages peuvent parfois être très similaires. En prenant des lieux un peu « mythiques » de randonnée, j’avais pour ambition de les redéfinir avec mon regard.
C’était vraiment une épopée à part entière, car je randonnais avec le matériel de combat ; au total cela représentait entre 12 et 13kg de matériel  (armes, bouclier, vivres, matériel photo…) et ma plus grande randonnée a été une journée dans les Cerces, face au Galibier où j’ai vraiment fini sur les rotules.

Avec mon regard actuel sur la reconstitution, je m’aperçois avoir fait beaucoup d’erreurs de cohérence et d’interprétation, mais ce n’était pas non plus le but de faire des photos de reconstitution « parfaite », pure et dure. Pour ça, il y a les camps avec les copains (salut, si vous me lisez, vous me manquez !).

Issues elles aussi du monde nordique, j’aime aussi beaucoup les runes pour leur pouvoir du Mot. Je pense que le Son est une énergie forte que nous pouvons nous approprier et produire, le son quel qu’il soit, sans forcément de mots, mais avec une intention et une énergie derrière. Et les runes (l’ancien futhark) traduisent à merveille ces sons qui sont aussi une part de l’origine étymologique de quelques mots que nous connaissons en français (les descendants étymologiques sont encore bien plus nombreux en anglais et allemand, ce qui est fascinant !).
J’aime savoir que la survivance du Son a donné l’énergie de tout un vocabulaire, et que les noms qu’ils désignent sonnent tels ce qu’ils sont vraiment dans leur nature…

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~ Le théâtre principal de vos mises en scène est la nature (forêt, montagne, etc.). Souhaitez-vous faire passer un message écologique à travers votre regard photographique ?

Il m’apparaît évident que toutes mes photographies naturelles et paysagères traduisent le respect que j’éprouve vis à vis de mon environnement. Mais c’est un message silencieux, sans injonction derrière ; chacun est libre de vouloir respecter ces milieux.

Après je n’estime vraiment pas être une ambassadrice de l’écologie, il y a des artistes bien plus engagés et surtout plus doués pour transmettre le message comme quoi, a fortiori en montagne, la nature, les milieux, les espèces sont fragiles et vulnérables.

Cela dit, il m’est arrivé de faire quelques photos à message engagé : en 2014, une courte série mettant en scène un troll perdu dans le monde moderne, et un cliché « manifestation » en 2015 lors du massacre des bouquetins du Bargy. Autrement je ne prends pas position de manière affirmée ; je ne me retrouve pas trop dans le genre journalistique.

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~ Vous signez « Ysambre Fauntographie ». Est-ce que « faun » fait allusion à la nature, ou bien à l’être mythologique ?

Je dirais aux deux. « Ysambre » est un nom éminemment végétal issu du livre éponyme de Mickael Ivorra et Séverine Pineaux, et dont la « forêt empathique » me paraissait tout à fait appropriée pour définir mon univers naissant. C’était un nom choisi un peu en vitesse, pour me donner un pseudonyme au lieu de mon vrai nom sur des nus qu’une amie avait fait en 2012.

« Fauntography » est un clin d’œil, car je n’avais pas très envie d’accoler un pompeux « photography » à côté d’un nom illustrement inconnu et d’un CV dérisoire. (Ce qui est paradoxal, parce que comme ma famille fait de la photo, quand je donne mon nom dans un labo on me pose des questions dessus…). Les personnes abonnées à mes pages sur les réseaux sont surnommées les « faunlovvers », les amoureux du faune. Suivez-le, perdez-vous sur les sentiers des forêts…

« Fauntography » vient rééquilibrer la partie végétale du nom, comme on nomme de pair « la faune et la flore », ce qui compose finalement un écosystème – enfin, entre autres. Les noms latins, issus de la classification binomiale, ont été parfois utilisés pour donner des titres aux photos, au début, pour donner l’impression que le visiteur ou l’abonné (le faunlovver) visite une forêt.

C’est également une référence à cette créature mythologique que j’affectionne particulièrement pour toute cette animalité qu’elle nous renvoie et que l’être humain accepte difficilement. Il est souvent récurrent dans mon univers, ce personnage issu de Pan… car c’est aussi un morceau de moi.

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~ Enfin, quels sont vos projets à venir (ou en cours) ?

Très prochainement, le 23 juin, j’exposerai au festival de L’Art-Bre aux Balmes, près de Romans, dans la Drôme des Collines.

Le plus gros projet de cette année réside dans une exposition qui aura lieu à Crolles, en novembre prochain. Ce sera un récit initiatique composé de neuf tableaux et de sculptures : les masques que j’ai créés.

J’aimerais faire plus de livres, et j’hésite à proposer un financement participatif pour en éditer un sur le chamanisme.

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