Olof Sager-Nelson : avant-gardiste suédois

Sager-Nelson, självporträtt, ca. 1895, huile sur bois, 35x23,5cm, nationalmuseum stockholm
Sager-Nelson, Självporträtt (auto-portrait), ca. 1895.

Le 11 avril 1896, à Biskra en Algérie, s’est éteint un jeune homme hors du commun : Olof Sager-Nelson. Peintre doté d’une personnalité complexe, il est l’une des rares figures de l’avant-gardisme et du symbolisme suédois.

Né dans la contrée rurale du Värmland durant le mois de septembre 1868, Olof Sager-Nelson n’eut pas une enfance des plus faciles : sa mère mourut alors qu’il était âgé de seulement 4 ans, son père fut emprisonné quand le jeune Olof n’avait que 9 ans. Le chef de famille quitta ensuite son fils pour refaire sa vie aux États-Unis pendant plusieurs années. La Suède connaissait en effet une émigration très forte durant la fin de siècle, l’Amérique était considérée comme la terre promise, et près d’1/5e de la population suédoise y émigra entre 1880 et 1905.

Olof Sager-Nelson grandit donc avec sa grand-mère et sa tante, souffrant des moqueries de ses camarades qui eurent vent de l’emprisonnement de son père. Manquant de sérieux, Olof quitta l’école en 1882 à l’âge de 14 ans et sans diplôme puisqu’il échoua à l’examen de mathématiques. Lorsqu’on observe ses cahiers, on remarque que ceux-ci sont remplis de nombreux dessins humoristiques, caricaturaux, de ses camarades de classe.

Sager-Nelson, Flickhuvud II, huile sur toile, 41x33cm, Nationalmuseum, Stockholm.jpg
Sager-Nelson, Flickhuvud II (Tête de femme II), non datée.

Olof reçut enfin des nouvelles de son père par voie postale, et ce dernier l’invita à le rejoindre aux États-Unis, mais il mourut prématurément en 1884 avant d’avoir revu son fils.

Olof débuta alors des études de technicien à Chalmers, dans la ville de Göteborg (ou « Gothenburg », au sud-ouest de la Suède), mais échouant encore aux examens de mathématiques et de physique en 1887, il fut expulsé de l’université, et se concentra davantage sur les arts plastiques.

C’est certainement l’exposition « Scandinavian Art » de 1886 à la Gothenburg School of Fine Arts, fondée par le célèbre mécène suédois Pontus Fürstenberg, qui marqua l’esprit du jeune Olof. Pas moins de 560 œuvres d’art de 278 artistes y étaient alors exposées, rassemblant la nouvelle comme l’ancienne génération d’artistes suédois et des maîtres danois.

Sager-Nelson, Höst vid Vänern, 1891
Sager-Nelson, Höst vid Vänern (Lac Vänern en automne), 1891

Olof Sager-Nelson se mit alors à peindre dès 1887, dans le village d’Åmål où vivaient sa tante et sa grand-mère, mais il n’arrive pas à vendre ses toiles.

Par la suite, durant l’automne 1888, Olof parvint à décrocher une bourse qui lui permit alors d’étudier gratuitement à l’école d’art de Göteborg (école surnommée « Valand »). S’il est d’abord attiré par les théories impressionnistes venues de France qui connaissaient une grande popularité à Valand, Olof Sager-Nelson réalisa une toile étonnante de par sa modernité en 1891, inspirée de son voyage à Uppsala (ville située à une heure au nord-ouest de Stockholm).
Höst vid Värnen (Lac Värnen) a tout des caractéristiques synthétistes élaborées par les peintres français (Émile Bernard, Paul Gauguin) il y a quelques années à peine, c’est-à-dire des aplats de couleurs vifs, les formes cernées de traits épais et sombres. Par cette peinture, Olof rompt avec la tendance impressionniste enseignée dans son école. Nous ne savons toujours pas aujourd’hui comment Olof a pu avoir l’idée de ses aplats de couleurs irréels et de cette manière de cerner les formes puisqu’il n’a pas pu voir des tableaux de ces artistes synthétistes français, ces derniers n’ayant pas encore été vendus ni exposés en Suède.

Sager-Nelson, Fiolspelaren, huile sur toile, 54x65cm, Göteborgs Konstmuseum-1
Sager-Nelson, Fiolspelaren (Le joueur de violon), 1894.

Alors que l’école de Valand dut fermer temporairement en 1890, Olof quitta l’ouest de la Suède pour rejoindre Stockholm en 1892, et joignit l’école fondée par l’Association des Artistes (groupe d’artistes en rupture avec la trop conventionnelle Académie des beaux-arts de Suède), mais il n’était pas un élève assidu. Il préféra fréquenter l’atelier de Knut Åkerberg, dans lequel se forme un cercle d’artistes bohèmes comprenant un autre personnage complexe et important de l’histoire de l’art suédoise : Ivan Aguéli, qui deviendra un des plus proches amis d’Olof Sager-Nelson.

À partir de l’été 1893, Olof eut la chance de bénéficier de l’aide du mécène Pontus Fürstenberg, qui le finança régulièrement et permit à l’artiste de partir à Paris et de voyager dans diverses villes européennes comme Bruges, Amsterdam, Rotterdam, La Hague…

En septembre 1893, Olof s’installa à Paris, dans le quartier Montparnasse, populaire grâce aux sculpteurs qui étaient nombreux à y habiter du fait de la proximité avec le cimetière, leur permettant ainsi d’avoir des commandes.
La capitale française fut une aubaine pour le jeune peintre suédois, qui découvrit alors Rembrandt, Le Greco, Delacroix, Cranach, De Vinci, dont il admira longuement le travail. S’il fut critique envers beaucoup de ses contemporains, il respectait cependant les travaux de quelques artistes de son époque comme Whistler, Puvis de Chavannes, Manet, Gauguin…

Sager-Nelson, Albert von Stockenström, Sculptor, 1895, huile sur toile, 55x38cm, Göteborgs Konstmuseum
Sager-Nelson, Albert von Stockenström, Sculptor, 1895.

Vivre à Paris lui permit aussi d’intégrer les salons et cafés littéraires, où les cercles symbolistes se sont développés, témoignant d’un intérêt vif et profond pour le mysticisme, les sciences occultes, l’inconscient, la face cachée de l’homme… Autant de domaines obscurs que la science n’explique pas encore… Olof avait une attitude ambiguë par rapport à cette tendance « décadente », rassemblant des artistes en proie à l’absinthe et plongés dans des expériences mystiques. Il critiqua d’ailleurs férocement ses collègues symbolistes, mais son œuvre pourtant se fait le reflet de leurs idées.

En effet, les portraits d’Olof Sager-Nelson s’attachent plus à décrire les émotions internes du personnage que ses traits physiques véritables. L’enveloppe charnelle du corps est pour lui une masse passive, alors que l’âme est habitée de sentiments et émotions intenses, source créatrice d’énergie. Olof s’était fixé pour but d’incarner les émotions, et nous le remarquons avec ses autoportraits ainsi que les représentations de ses amis dont les regards sont pénétrants et lourds de sens.

Sager-Nelson, en ung poet (Charles Grolleau), ca. 1894, huile sur toile, 92x59cm, Göteborgs konstmuseum - détail
Sager-Nelson, En ung poet (Un jeune poète, Charles Grolleau), ca. 1894, (détail).

Cependant, ses portraits si sombres, verdâtres, accrochés lors d’une exposition à Stockholm en 1894, furent fortement critiqués à cause de l’aspect cadavérique des figures. Le jeune artiste ne rencontra alors pas de succès et énerva le public de l’exposition. Il dit lui même :

Perhaps I will come out with something that will not be acknowledged or understood until long after my death.

Peut-être me ferai-je remarquer avec quelque chose qui ne sera pas reconnu ni compris encore longtemps après ma mort.

En mars 1894, il apprit la mort d’un de ses deux frères, tué par une maladie qui faisait alors rage en Scandinavie : la tuberculose. Il n’y a pas de doute sur le fait qu’Olof  souffrit du même mal, il se plaignait souvent dans ses lettres de sa santé fragile.
Bien que malade, il partit à Bruges et voua une fascination à son architecture médiévale, sa vie religieuse et son atmosphère mystique. Le suédois, malgré sa santé chétive, réalisa une série de toiles capturant les ruelles de la ville belge : mélancolique et désespérée, les ruelles sont étroites, cernées de noir, et se chargent d’une ambiance silencieuse et morbide. Sa fascination peut s’expliquer par la lecture du roman de Rodenbach Bruges-la-morte, publié en 1892, qui rencontra un grand succès dans les cercles symbolistes, inspirant même plusieurs Suédois comme le peintre Pelle Swedlund, ou encore le poète Oscar Levertin.

Sa santé s’étant dégradée fortement, Olof partit en voyage vers le Sud, en espérant qu’un climat chaud et sec parviendrait à le soigner. Olof Sager-Nelson arriva le 30 janvier 1896 à Briska, en Algérie, mais mourut quelques mois plus tard, en avril.
Pontus Fürstenberg, son mécène, organisa une exposition commémorative l’été de cette même année. Aujourd’hui, le travail d’Olof est reconnu pour son avant-gardisme surprenant, et plusieurs de ses œuvres sont visibles dans le Musée des beaux-arts de Göteborg, ainsi qu’à Karlstad et Stockholm.

Sager-Nelson, Gata i Brügge, Street in Bruges, v. 1894, huile sur panneau, 32,5x24,5cm, Göteborgs Konstmuseum
Sager-Nelson, Gata i Brügge, (Rue à Bruges), ca. 1894.

 

 


Bibliographie :

Battail M., Battail J.-F, Une amitié millénaire : les relations entre la France et la Suède à travers les âges, Beauchesne : Paris, 1993.

Facos M., Nationalism and the Nordic imagination: Swedish art of the 1890s, University of California Press : Berkeley, 1998.

Sjöström J., Anywhere out of the world : Olof Sager-Nelson och hans samtida / Olof Sager-Nelson and his contemporaries, Göteborgs Konstmuseum, Göteborg, 2015.

 

Ivar Arosenius et ses contes burlesques

Arosenius, Självporträtt 1906
Arosenius, Självporträtt (Selfportrait), 1906.

Cet homme au regard pénétrant et noir malgré la couronne de fleurs qui orne sa tête s’appelle Ivar Arosenius. Personnage atypique, doté d’une grande imagination, son œuvre graphique unique et spontanée va vous ouvrir les portes d’un monde enchanté mais perverti…

Mort prématurément à l’âge de 30 ans à la suite d’une hémophilie, Ivar Arosenius est un illustrateur suédois peu connu malgré le charme enfantin et l’humour burlesque de ses aquarelles originales et curieuses.
Né un 8 octobre 1878, ce personnage étrange issu d’une famille modeste de Göteborg  fit ses premières expériences artistiques à l’âge de 17 ans en suivant un enseignement avec Miss Peterson. Par la suite, il s’inscrivit à l’école d’art de Göteborg, ainsi qu’à l’école de Stockholm fondée par Richard Bergh, un artiste et théoricien de l’art célèbre en cette période.
L’enseignement de cette nouvelle école fondée par Richard Bergh se voulait moderne, ce dernier reprochant à l’Académie son apprentissage « vieillot », et avait pour ambition de casser les codes établis. Pourtant, l’éducation artistique dispensée dans cette école était encore trop rigide pour Ivar, esprit libre et indépendant, qui préfèra alors retourner en province en 1901 afin de retrouver un ancien professeur : Carl Wilhelmson, à l’école de Göteborg surnommée « Valand ». Ivar avait alors 23 ans.
Carl Wilhelmson laissa plus de liberté à son élève et lui permit d’explorer ses propres thèmes et fantaisies : en effet, malgré son jeune âge, Arosenius se montrait très critique envers ses collègues et gardait ses distances avec les tendances artistiques de l’époque.

Arosenius, den första krogen, 1906
Arosenius, Den första krogen (The first pub), 1906.

Bien que l’artiste touchât à des techniques diverses, l’aquarelle restait son médium de prédilection, alors que celle-ci était surtout utilisée pour des travaux préparatoires par les autres artistes. Ivar, lui, la voyait comme une finalité. Il en expérimentait alors la texture, l’aspect mouvant, vibrant, le chatoiement des couleurs, ou l’usage de tons plus ternes…

C’est lors d’un séjour dans le Värmland en 1902 qu’Ivar Arosenius se plongea dans l’observation de la nature, bien loin de villes comme Göteborg ou Stockholm.
Son intérêt pour les forêts, le folklore, l’architecture rustique des villages, se développa alors ; ce sont autant de thèmes nouveaux à exploiter qui imprégnèrent son imaginaire et son œuvre. En partant dans le Värmland, l’artiste prit ses distances avec ses professeurs et collègues avec qui il étudiait. Son approche de l’aquarelle se fit alors plus personnelle, ainsi que sa manière d’utiliser la couleur, et l’œuvre d’Ivar gagna en originalité et en indépendance.

Loin des préoccupations « réalistes » enseignées à Stockholm, Ivar aimait à peindre un monde irréel : ses aquarelles mêlent subtilement réalité et fantaisie, il associait souvenirs vécus et histoires fantastiques, brouillant les frontières entre le conte et le vécu.

En cela, son œuvre annonce les paroles d’Einar Jolin qui s’exprima en ces termes en 1913 :

« Aucune belle œuvre d’art n’est une simple copie de la nature… toute grande œuvre a été la traduction de sentiments personnels pour la nature. »

Arosenius, The Princess and the Troll, 1904
Arosenius, Prinsessan hos trollet (The Princess and the troll), 1904

Ivar était donc fortement critiqué par ses contemporains pour son manque de rigueur dans l’observation de la faune et de la flore, mais il lui était impossible de se plier à une discipline artistique stricte. Son approche de l’art était intuitive, spontanée. L’inspiration lui venait lorsqu’il commençait à dessiner, il ne « planifiait » pas ses créations qu’il exécutait rapidement, avec vivacité.

Bien qu’Ivar souffrît d’une santé très fragile et se trouvât souvent alité, il créait avec intensité, de son lit, et ne manquait pas d’humour ni d’esprit satirique.
En contact avec d’autres illustrateurs caricaturistes comme Thomas Theodor Heine en Allemagne et Albert Engström en Suède, Ivar s’essaya également aux dessins de presse. Si de nombreuses aquarelles sont ironiques, moqueuses, s’attaquant à la classe moyenne, à la bourgeoisie et à la bureaucratie suédoise, Ivar Arosenius ne s’engagea jamais politiquement et ne fit jamais partie des militants. Son but était de distraire, de se moquer avec légèreté de la société suédoise en exposant des traits caractéristiques de la nature humaine telles que l’hypocrisie, la fausseté, l’avarice, la perversité, etc.

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Arosenius, Drunkness, 1906.

Malgré ses tentatives et collaborations occasionnelles avec des magazines (Strix ou Söndags-Nisse), Arosenius ne réussit jamais à trouver une place stable dans un journal, bien que le marché l’illustration comique connût à cette époque un développement important. Cet échec s’explique certainement par le fait que plusieurs de ses dessins cachaient un sérieux subversif derrière une façade humoristique.

Dans ses portraits et autoportraits, l’artiste suédois montre son gout pour l’exagération ainsi que la caricature, grossissant les traits de caractères de ses amis et autres connaissances. Mais lorsqu’il représente sa propre famille, Arosenius fait preuve d’une grande douceur, d’une tendresse charmante : sa femme Eva est souvent représentée sous l’apparence d’une princesse de conte de fées, ou d’une madone lorsqu’elle s’occupe de leur fille unique Lillan. Ivar donne une vision embellie d’une réalité harmonieuse, prenant plaisir à multiplier les aquarelles portraiturant sa jeune fille.

Arosenius, Lillian in the Meadow, 1908
Arosenius, Lillan in the Meadow, 1908

L’œuvre la plus connue d’Ivar Arosenius en Suède est Kattresan (The Cat Journey / Le Voyage du Chat), paru en 1908. Il s’agit d’un conte dont le texte et les illustrations ont été réalisés par Ivar ; il y raconte les aventures et découvertes quotidiennes d’une petite fille qui fait ses premiers pas dans le monde, suivie de son fidèle compagnon félin.

Destiné uniquement à Lillan, Ivar a été poussé par sa femme et ses amis à publier l’ouvrage. S’il s’est alors mis à en retravailler les illustrations afin d’en améliorer l’aspect, l’œuvre n’a finalement jamais pu être achevée par Ivar, et la première version de Kattresan a été publiée telle quelle après sa mort en 1909.

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Arosenius, Kattresan, 1908.

Mort pendant la nuit du 1er au 2 janvier 1909 dans sa maison à Älvängen, l’Académie des beaux-arts lui rendit hommage avec une exposition organisée au mois de mai de la même année. Après plusieurs années de scepticisme, son travail fut enfin reconnu par ses compères.

Nombre de ses œuvres sont visibles dans le musée de Göteborg, quelques-unes sont également visibles dans la galerie Thielska à Stockholm.

Arosenius, Self portrait with bleeding heart, 1903
Arosenius, Självporträtt med blödande hjärta (Selfportrait with bleeding heart), 1903

 

 


Pour découvrir quelques œuvres d’Ivar, le site du musée national de Stockholm et la collection du Konstmuseum de Göteborg :
⇒ National Museum of Stockholm
⇒ Göteborg Konstmuseum-Ivar Arosenius

 


Bibliographie :

Nordal B. & Persman J., Ivar Arosenius, Nordiska akvarellmuseet, Skärhamn, 2005.

Thordman B., Gauffin A., Hoppe R., Exposition de l’Art Suédois Ancien et Moderne, Musée du Jeu de Paume, Paris, 1929.

Tyra Kleen

Kleen, Självportratt, 1903
Tyra Kleen, Självporträtt (Auto-portrait), 1903

Lors d’une quête acharnée sur le symbolisme suédois, en mars 2018 , j’ai fait l’heureuse acquisition du PDF de Symbolism & Dekadens, catalogue — malheureusement épuisé — de l’exposition éponyme présentée à la Waldermasudde Galleriet à Stockholm. Le PDF m’a généreusement été transmis à titre exceptionnel par cette galerie pour m’aider dans mes recherches en Histoire de l’art.

C’est grâce à ce document que j’ai découvert plusieurs artistes encore inconnus des historiens de l’art français, et notamment celle d’une personnalité unique que je suis heureuse de vous présenter : Tyra Kleen.

Fascinée par son travail, et avide d’en savoir toujours plus, les informations me manquaient et rien n’a encore été publié en langue française ou anglaise. Par chance, et pour la toute première fois depuis la mort de l’artiste, la galerie Thielska à Stockholm a présenté cet été l’œuvre de Tyra Kleen dans une exposition qui se tient jusqu’au 23 septembre. L’illustratrice avait en effet demandé dans son testament à ce que durant les cinquante années suivant sa mort, son art ne soit pas exposé.

Kleen Tyra, Nevermore (skiss rosor), 1904
Tyra Kleen Nevermore (esquisse des roses), 1904

Née un 29 mars 1874 à Stockholm, Tyra Kleen, la plus jeune des trois enfants de Rickard et Amélia Kleen est issue d’une famille bourgeoise dont le père voyage constamment, entre la Suède, la Russie ou encore l’Autriche.
Ballotée de pays en pays, Tyra se sent « déracinée », et souffre de la dépression nerveuse de son père, qui finit par s’enfermer dans un hôtel et ne supporte plus le moindre bruit ou agitation. Seule sa femme est alors autorisée à lui rendre visite, ses enfants étant trop bruyants.

Enfant vive, solitaire, Tyra Kleen grandit avec son grand-père bien aimé à Valinge (nord-ouest de Malmö). Élevée par des nourrices françaises, elle occupe son temps avec le dessin, les aquarelles et les livres de la bibliothèque d’Adolf Wattrang, son grand-père. Très tôt, elle fait preuve d’aptitudes pour les arts plastiques comme le démontre les aquarelles de ses 16 ans.
La jeune Tyra se plait également à écrire des poèmes, à se raconter des histoires — les personnages imaginaires lui offrent une compagnie amicale dont elle n’était pas dotée. Ses histoires, afin de rester intimes, sont racontées dans un langage qu’elle a inventé elle-même afin d’empêcher quiconque essaierait de les lire. Elle retourne chez elle alors que son père se remet peu à peu et enchaîne à nouveau les voyages en Europe (Allemagne, Suisse…).

Kleen, L'horreur de vivre
Tyra Kleen, L’horreur de vivre, 1907

En 1890, elle est envoyée à une école d’art (non mixte) à Dresde où elle étudie deux années. Par la suite, de 1892 à 1893, Tyra rejoint son père à Karlsruhe pour l’aider dans la réalisation de copies de manuscrits et un travail de lecture, tout en étudiant à l’École d’art pour femmes de Karlsruhe. Elle réalise à cette époque combien elle est proche de son père : souffrant comme lui d’un tempérament nerveux, irritable, d’éruptions cutanées, d’insomnies….

L’éducation de Tyra Kleen ne s’arrête pas là, elle passe par la suite un temps à l’École d’art de Munich (1894-1895), puis emménage à Paris en automne 1895 où elle fréquente l’Académie Vitti, l’Académie Colarossi et l’Académie Delecluse. Elle prend également des cours d’anatomie et étudie la structure du squelette humain, de ses muscles, afin de doter ses œuvres d’un réalisme scientifique et d’une précision toujours plus poussée. Elle passe l’été 1896 à Étaples dans une colonie d’artistes qui est une grande source d’inspiration pour elle.

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Tyra dans son studio, au 27 Via Gesù e Maria, à Rome, 1904.

En 1898, Tyra Kleen s’installe à Rome où elle passe dix années de sa vie. Toujours avide de connaissances, elle continue à fréquenter diverses académies et passe son temps à visiter les expositions, lire, créer dans son studio, faisant preuve d’une productivité intense. Rome est alors un carrefour pour les artistes qui se côtoient, et elle y fréquente les grands intellectuels de son temps.

Dès l’année 1900, sa production est intense : photographies, dessins, lithographies, aquarelles, elle touche à de nombreux médiums et s’affirme comme excellente portraitiste, fascinée par les mouvements du corps et ses expressions.
Elle créé et illustre ses propres histoires (Lek en 1900, Psykesaga en 1902, etc.), mais également celles d’auteurs divers : Rêves d’Olive Schreiner, Den nya Grottesången de Viktor Rydberg, Dødens Varsel de Mons Lie… Elle prend aussi plaisir à illustrer ses poèmes préférés de Baudelaire (« La Chevelure », « La Fontaine de Sang »), ainsi que ceux de Poe (« Nervermore »). Elle est également rédactrice pour des magazines suédois célèbres comme Ord och Bild, Idun, Länstidningen.

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Tyra Kleen, illustration pour « La Fontaine de Sang » de Baudelaire, 1903.
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Tyra Kleen, Illustration pour le poème « Nevermore » d’E.A. Poe.

Très active dans les cercles intellectuels, Tyra s’intéresse aussi aux questions religieuses, remet Dieu en question, se convertit au bouddhisme et touche aux sciences occultes ainsi qu’au spiritisme, des croyances alors en vogue lors de la fin XIXe siècle.

Indépendante, forte et avide de liberté, ses diverses relations amoureuses restent éphémères. Tyra Kleen a en effet toujours été hantée par « l’enfermement du mariage ». Elle considérè la mise en ménage comme une prison, le couple comme un frein à son autonomie. Le thème du choix à faire entre l’amour et la liberté (et notamment la liberté de voyager) se retrouve dans plusieurs de ses textes comme Psykesaga et Lek précédemment mentionnés.

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Tyra Kleen, extrait de Psykesaga, 1902.

L’artiste suédoise voyage énormément : États-Unis, Colombie, Inde, Bali, Java, Égypte… Autant d’aventures qui enrichissent son regard et laissent une trace dans son œuvre. Elle est fascinée par les temples égyptiens comme par les danses hindouistes. Curieuse et passionnée, elle étudie ces cultures et s’en approprie les codes.
Elle reste pendant plusieurs années à l’étranger, et notamment à Java et Bali où elle se prend de passions pour les rites et les danses. Sa production n’en est que plus intense puisque son étude des danses l’amène à réaliser divers ouvrages tels que Varjang sur le théâtre javanais (1930), Mudräs sur les prières balinaises et la gestuelle (1922), Ni-Si-Pleng : En historia om svarta barn berättad och ritad för vita barn (Ni-Si-Pleng : une histoire d’enfants noirs racontée et dessinée pour les enfants blancs), un conte sur l’habilité de la danse à destination des enfants (1924). Tyra Kleen participe à la réalisation d’autres livres, que ce soit pour l’écriture ou pour les illustrations.

Il est étonnant de consulter la production artistique de cette artiste et d’en suivre les variations extraordinaires, entre illustrations des douleurs viscérales inspirées par les poèmes baudelairiens, les contes enchantés pour enfants, jusqu’aux images colorées des danseuses indonésiennes.

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Tyra Kleen, études de la gestuelle rituelle, Bali, 1920.

Il reste bien des choses à dire et à découvrir sur Tyra Kleen : femme déterminée, nerveuse et torturée, hurlant son envie de liberté à chaque instant ; sa vie contient autant de facettes originales et surprenantes. Entre ses voyages, ses passions, ses rencontres, sa production artistique, Tyra s’est forgée une personnalité hors du commun et étonnante qui ne cesse de fasciner.

Cet article pourrait se prolonger à l’infini, de nombreuses pistes n’ayant pas pu être approfondies : son rapport à la religion, au spiritisme, son empreinte dans les cercles symbolistes, ses rencontres avec des princes indonésiens, ses visites de temples ou de harems… Autant d’événements qui ont enrichi sa vie et son œuvre d’une complexité et d’une densité rare.

Kleen, Liemannen, 1909
Kleen, Liemannen (La Faucheuse), 1909.

 

 


Bibliographie :

Franzén N., Gullstrand H., Lind E., Ström Lehander K., Tyra Kleen : Her life and work rediscovered, Linderoths Tryckeri, Sweden, 2018.

Kleen T., Psykesaga, Wahlström & Widstrand, Stockholm, 1902.

Prytz D. et al., Symbolism och dekadens, Prins Eugen Waldemarsudde Galleriet, 2015.

Jean-Sébastien Rossbach et les chants de la Déesse.

Jean-Sébastien Rossbach est un peintre et illustrateur qui vit en Dordogne. Ses aquarelles de belles femmes sauvages sont reconnaissables entre mille, et son style raffiné et vaporeux ne peux pas laisser indifférent. Illustrateur pour Marvel, Warner ou encore Blizzard, Rossbach est un artiste reconnu dans le métier. Cette année, il projette de publier un livre : Chamanes, les Chants de la Déesse, dont il a réalisé les illustrations et écrit les textes. L’artiste a bien voulu répondre à mes questions.

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~ Bonjour ! Tout d’abord, pouvez-vous vous présenter un peu à nos lecteurs ?

Je suis illustrateur depuis presque vingt ans, peintre depuis cinq, et jeune auteur à 45 ans puisque Chamanes sera mon premier livre en tant qu’écrivain. J’ai travaillé pour à peu près tous les grands éditeurs français et aussi à l’international avec des clients comme Marvel ou Microsoft.

~ Avez-vous toujours voulu être illustrateur ? Comment est née cette passion ?

Oui, je pense que j’ai toujours souhaité faire du dessin un mode d’existence. Je parle de mode d’existence plutôt que de passion parce que ce n’est pas un choix, c’est ma sensibilité au monde qui m’a poussé à devenir artiste. Il m’apparaît à peu près certain aujourd’hui que je n’aurais rien pu faire d’autre.

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~ Comme indiqué dans la biographie de votre site, vous évoluez désormais dans un univers « chamanique », païen. Qu’est-ce qui vous touche particulièrement à ce sujet ?

Mon travail personnel en peinture tourne autour de l’idée de Terre-Mère. Au travers de portraits de femmes, je cherche à personnifier la Nature, à la rendre moins abstraite. Mon univers peut être, d’une certaine manière, considéré comme païen dans la mesure où il se situe dans un contexte pré-civilisationnel. Je suis attaché à l’idée de paradis perdu, ce continent existant dans chaque femme et dans chaque homme que nous avons oublié, et qui nous reliait à la Terre quand nous étions encore des nomades subsistant grâce au glanage et à la chasse. Les chamanes des peuples premiers sont toujours connectés à l’esprit de la Terre et c’est en cela qu’ils me fascinent.

~ Vous vivez en Dordogne (quelle magnifique région !), est-ce que l’histoire millénaire et brute de cette région vous influence ?

Je suis venu vivre en Dordogne précisément pour cette raison. J’ai vécu une expérience quasiment mystique en entrant pour la première fois seul dans une grotte ornée par des fresques datant d’il y a trente mille ans. Quand vous êtes artiste et que vous vous trouvez en face d’un animal tracé au doigt dans le calcaire encore frais d’une paroi qui n’a pas séché depuis plusieurs milliers d’années, ça donne le vertige, l’impression que la personne qui a effectué ce dessin était encore là il y a cinq minutes.
Ce qui m’a bouleversé aussi c’est l’évidente ressemblance entre l’entrée d’une grotte et le vagin d’une femme. Y pénétrer c’est comme retourner dans le ventre de sa mère, être témoin de sa propre naissance.

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~ Beaucoup de vos travaux personnels représentent des femmes fortes, nues, libres et sauvages. Est-ce une conséquence de votre inspiration païenne ?

Disons plutôt que c’est mon désir d’une société où les femmes seraient enfin libres d’être ce que bon leur semble, égales en droits et en devoirs aux hommes, qui m’a amené à m’intéresser à des histoires, des personnages, des périodes de l’Histoire qui sont empruntes de paganisme. Le personnage de la sorcière me fascine et m’inspire beaucoup. Elle représente absolument tout le sauvage présent dans l’être humain que la civilisation tente d’éradiquer depuis deux mille ans, mais qui survit quand même vaille que vaille.

~ Actuellement, vous êtes en pleine préparation d’un livre : Chamanes, les Chants de la Déesse. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Chamanes est un livre de contes illustrés pour adultes, qui raconte les histoires de douze chamanes vivant aux quatre coins du globe et à différentes époques.
Parmi elles, une amérindienne du Dakota est tiraillée entre son désir de s’intégrer à la société américaine et les valeurs de sa culture tribale. En Normandie, une jeune femme à peine sortie de l’enfance fait l’expérience de ses facultés de guérisseuse par les pierres. En Australie, une chasseresse aborigène passe dans le monde des esprits et court sur le dos de Yurlungur le Python arc-en-ciel. Tandis qu’une chamane inuit se transforme en loup pour comprendre le mal qui frappe son clan…
Dans toutes les cultures du monde, les chamanes font le lien entre les êtres humains, la nature et les animaux. À travers ces récits, je veux avec mes mots comme avec mes peintures porter ce message : il est plus que jamais temps de protéger notre planète. Et quoi de mieux que des figures féminines exemplaires pour incarner ce message d’espoi !

C’est un beau livre qui s’adresse aussi bien aux lectrices et lecteurs passionnés par le chamanisme et la spiritualité qu’aux gens sensibles aux problématiques écologiques, ou qui ont juste envie de rêver et de s’évader dans un univers pictural et poétique.

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~ Vous précisez sur la plateforme Ulule que ce livre est très personnel, notamment parce que vous êtes et l’illustrateur, et l’auteur. Quel rapport avez-vous avec l’écriture ?

J’écris depuis longtemps. J’ai un très grand respect pour les écrivains, et c’est sans doute pour cette raison que j’ai tant tardé à proposer mes propres récits. Je suis très attaché à la stylistique et à la mélodie des mots, qui doivent être en osmose avec ce que le livre raconte, bien sûr. Ceux qui ont déjà précommandé Chamanes ont d’ors et déjà accès à un très court conte qui donne un peu le ton du livre.

~ Y a-t-il des auteurs qui vous inspirent ?

Bien sûr. Celui qui est mon guide depuis que je suis gamin c’est Jean Giono, et principalement sa Trilogie de Pan (on revient au paganisme ! 😉 ). Il a cette langue à la fois terrienne et stellaire qui me transporte dès que je mets le nez dans un de ses romans. J’aime aussi tous ces auteurs qu’on a qualifié à tort de folkloriques comme Claude Seignolle, Marcel Aymé, Alphonse Daudet…
Je suis contemplatif par nature, alors je lis aussi beaucoup de poésie : Christian Bobin, François Cheng.

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~ Vous avez exposé en 2012 à la fabuleuse galerie Maghen. Est-ce que la BD aussi vous intéresse ? Avez-vous déjà été contacté pour réaliser des planches ?

Oui, on m’a souvent proposé des scénarios . Je pense que je dois envisager un projet de BD par an. Mais j’abandonne toujours parce que ce n’est tout simplement pas mon médium. Il y a une forme de contrainte dans les cases d’une bande-dessinée qui me rebute. Plus j’avance dans ma pratique picturale, plus mes formats s’agrandissent. J’ai vraiment envie maintenant de pousser vers le livre illustré. C’est un format qui est quasiment inexistant en France, mais j’aimerais participer à le remettre au goût du jour.

~ Comment se passe une journée dans la vie du peintre Jean-Sébastien Rossbach ? Avez-vous des rituels pour travailler ?

La préparation des outils et de l’espace de travail qui servent à l’élaboration d’une peinture est un rituel en soi, qui me met déjà dans un état de concentration méditative. Nettoyer ses pinceaux, préparer ses couleurs, mouiller le papier, etc. Cela permet d’entrer tranquillement dans sa peinture, et ça évite la peur de la feuille blanche puisqu’on est dans un geste fluide et continu. Avant j’écoutais beaucoup de musique pour susciter un état émotionnel en accord avec ce que j’illustrais, mais maintenant je préfère le silence et ma propre musique intérieure. Ou alors j’ouvre la fenêtre et j’écoute les oiseaux.

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~ Enfin, après votre livre, avez-vous d’autres projets en tête ?

Disons qu’il y a des pistes qui se dessinent. L’aventure autour de Chamanes vient tout juste de commencer, et je m’émerveille devant l’engouement que le livre suscite alors même qu’il n’est pas sorti. Je vois bien que c’est un sujet qui touche les gens, cinq-cents contributeurs à mi-campagne, notamment des femmes ; ça me réjouit totalement. Je vais creuser encore ce sillon entamé avec mon exposition solo sur la Déesse-Mère, et approfondir avec Chamanes. Je ne sais pas encore la forme exacte que cela prendra néanmoins.

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En savoir plus :

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Chamanes sur Ulule

Crédit images : J.-S. Rossbach.

Harald Sohlberg et la couleur imaginaire

Lors de recherches sur l’art nordique, mon œil a été attiré à plusieurs reprises par les toiles d’un norvégien dont je n’avais encore jamais entendu parler. Malheureusement, je ne pouvais regarder ses toiles qu’à travers divers ouvrages. Mais il y a peu, lors d’un voyage à Oslo, je me rendis à la Nasjonalgalleriet, et je pus contempler les toiles grandioses de cet artiste : des tableaux aux couleurs somptueuses dont la lumière émerge avec intensité.

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Sohlberg, Self-portrait, 1896.

Harald Sohlberg (1869-1935), malgré le talent et l’originalité dont il a fait preuve, est encore bien peu connu. Cet article aura pour but de vous le présenter et d’attiser votre curiosité. Pour ceux qui seront charmés et qui auront le temps et les moyens cet automne, une exposition en hommage au peintre aura lieu à la Nasjonalgalleriet d’Oslo à partir du mois de septembre, pour la première fois !

Harald naquit à Christiania en 1869, et fut d’abord formé comme peintre décoratif dès l’âge de 16 ans en suivant les enseignements à l’Académie royale de dessin de la capitale norvégienne.

Solitaire, avec un sens profond du paysage, sa peinture s’inscrit dans les mouvements néo-romantique et symboliste scandinaves. L’artiste est surtout connu pour ses panoramas et ses vues de Røros : il s’efforçait de représenter la grandeur de la nature, donnant à ses représentations un mystère dense et énigmatique. Il est surnommé « le peintre des montagnes de Rondane », paysage montagneux grandiose en Norvège, difficile d’accès à l’époque.

Après avoir skié dans cette région en 1889, il réalisa plusieurs toiles entre 1901 et 1902 et s’attela à rendre la grandeur des pics enneigés lors des nuits nordiques d’hiver. Sa peinture, d’abord illusionniste, s’est rapprochée par la suite de ce que l’on nomme le « synthétisme » : de grands aplats de couleurs ne respectant pas les tons naturels offerts par la nature, le peintre agissant avec plus de liberté quant à l’interprétation de ses observations.

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Sohlberg, Winter Night, 1900.

Ses paysages, dont a pu dire qu’ils étaient des « poèmes sur la solitude » (cf. Ostby, cité par J.- C. Ebbinge Wubben dans Le Symbolisme en Europe), transportent le spectateur dans un monde émouvant, sensible, où les montagnes semblent dégager une puissance enivrante. Sa palette reste souvent limitée, attribuant à la représentation une ambiance nocturne soignée, où l’impression d’un tout domine le souci du détail.

Sohlberg, Night Glow, 1893
Sohlberg, Night Glow, 1893.

Dans sa peinture Night Glow de 1893, le soleil couchant a déjà disparu à l’horizon mais laisse le ciel et l’eau enflammés de couleurs rouges et orangées. Les herbes, peintes avec précision au premier plan, semblent être des silhouettes dansantes. Cette toile a été interprétée comme une image de l’amour, le paysage observé par un vagabond solitaire couché sur l’herbe pour admirer le soleil couchant, faisant l’expérience de la rencontre entre l’immensité et l’infiniment petit.

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Sohlberg, Sommernatt, 1899.

Sommernatt (Nuit d’été) de 1899 est vu comme le point culminant des recherches de Sohlberg lors des années 1890. Il représente un paysage infini et mystérieux, avec au premier plan, une table dressée qu’un couple certainement vient de quitter : les verres ne sont pas encore vides, des gants féminins sont abandonnés sur la table. Cet abandon d’effets personnels sur cette table donne une tension érotique à la scène, le couple vient certainement de quitter le repas pour se retrouver dans le chalet. Le paysage se compose d’une forêt, d’un lac, de collines. Les fenêtres de la véranda reflètent le panorama immense. La peinture fait l’alliance de deux expériences différentes : celui du monde intime et charnel des amants, et celui du monde transcendantal de la nature sauvage qui déploie ses secrets en une étendue incommensurable.

Sohlberg, Fisherman's Cottage, 1907
Sohlberg, Fisherman’s cottage, 1907.

Quant au thème de la maison de campagne isolée, il a été traité à de nombreuses reprises par l’artiste dans les années 1880/1890 : il était de bon gout à l’époque d’échapper à la vie bourgeoise citadine pour se retirer en pleine nature et profiter de son bateau, de baignades, se relaxer… Des vacances bien évidemment réservées à une classe norvégienne plutôt aisée dont Sohlberg faisait partie.

La représentation du paysage était un moyen pour lui de représenter les réactions internes, la psychologie de l’individu face au panorama. Chacune de ses toiles est le témoignage d’une émotion unique. À ses intensités nocturnes, il mêle des influences japonisantes et la force magique de la lumière. Sa manière est minutieuse, soignée, faisant de son art une combinaison extrêmement personnelle mais aussi naturaliste. Son orientation picturale s’efforce de représenter des sentiments, des états d’âmes. En tant qu’individu, Sohlberg pouvait se montrer solitaire, mélancolique, mais aussi volontaire et persévérant, proche de sa famille et de ses amis.

Par sa peinture, Sohlberg s’affirma comme peintre symboliste en utilisant les thèmes typiques de ce mouvement des années 1890 comme : la foi, l’érotisme, la mort, la spiritualité. Bien qu’assimilé à ce courant, Sohlberg critiquait ses collègues qu’il considérait trop détachés de la réalité terrestre.

Peintre, mais aussi écrivain, Sohlberg réalisa divers poèmes et histoires courtes. Il y aurait encore bien des choses à dire à propos de cet artiste fascinant et mystérieux, aux influences diverses (de Gauguin au japonisme, il était également obnubilé par le thème de la sirène… ), j’invite donc les passionnés à le découvrir via l’ouvrage d’ O.S. Bjerke, Edvard Munch, Harald Sohlberg : Landscapes of the Mind de 1995, seul ouvrage en langue anglaise qui traite de manière précise d’Harald Sohlberg. Et pour les plus chanceux : n’oubliez pas l’exposition cet automne à Oslo du 28 septembre jusqu’en janvier 2019 !

 

 


Bibliographie :

O.S. Bjerke, Edvard Munch, Harald Sohlberg : Landscapes of the Mind, New York, National Academy of Design, 1995.

Burollet T., Berg K., Lumières du Nord : la peinture scandinave 1885-1905, Paris, Musée du Petit Palais, exposition du 21 février-17 mai 1987.

Gunnarsson T. (dir), A mirror of nature: nordic landscape painting 1840 – 1910, Copenhague, Statens Museum for Kunst, 2006.

Pierre J., L’univers symboliste: décadence, symbolisme et art nouveau, Somogy, Paris, 1991.

Varnedoe K. (dir.), Northern light: realism and symbolism in Scandinavian painting, 1880-1910, Brooklyn, Brooklyn Museum, 1982.

À propos de l’exposition à venir :

http://www.nasjonalmuseet.no/en/exhibitions_and_events/exhibitions/national_gallery/Harald+Sohlberg.+Infinite+Landscapes.b7C_wJjU5M.ips