Interview de Nihil : « Je cherche à créer des archétypes d’humains neutres et non identifiables. »

Nihil est un artiste français qui vit depuis quelques années en Norvège, à Oslo. Passionné avant tout d’écriture, il en est venu finalement à l’image, et ce sont ses créations visuelles qui l’ont fait connaître. Un univers sombre, torturé, où l’homme n’est plus qu’un corps asexué, réceptacle  de visions supérieures… Un livre est sorti de ses révélations, Ventre, mélange d’images et de textes, accompagné de la musique du groupe In Slaughter Natives.

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Saint-Cyanide – modèle : Had3sia.

~ Bonjour Nihil ! Pourquoi avoir choisi ce pseudonyme ? Pouvez-vous vous présenter un peu ?

Bonjour, je suis photographe et artiste digital, je viens de Paris et je vis à Oslo depuis quatre ans. J’ai choisi mon nom d’artiste à mes débuts sur internet. À l’époque, tout le monde utilisait un pseudonyme sur les forums ou les groupes de discussion. J’ai choisi le mien pour indiquer une absence d’identité (Nihil veut dire « rien » en latin). J’aurais pu choisir « Anonyme », le principe est le même. Pendant longtemps, mon nom d’artiste n’était indiqué nulle part sur mon site et mes images n’avaient pas de titre, juste des matricules aléatoires. Je souhaitais me mettre en retrait derrière ma création. Quand j’ai commencé à exposer, j’ai dû revenir à une identification plus traditionnelle.

~ Comment est née votre passion de l’image ? Et pourquoi la photomanipulation ?

Toute forme de créativité me convient. J’ai choisi l’image parce que c’est simple et reposant, contrairement à l’écriture, ma passion d’origine. J’ai commencé la photo pour me détendre entre deux séances d’écriture et j’en ai profité pour illustrer le roman en cours à l’époque, Ventre. Retravailler les photos numériquement me permet de transformer la réalité, plutôt que la sublimer, et de transposer mes personnages dans un univers onirique ou mythologique qui me convient mieux. La réalité m’ennuie.

~ Vous indiquez dans votre biographie être inspiré par l’art médiéval et religieux, et on ressent effectivement un aspect spirituel dans votre travail. Est-ce un moteur primordial pour la création d’une œuvre ?

Pas nécessairement, je pense que je pourrais m’exprimer sur d’autres thèmes et d’autres ambiances, c’est d’ailleurs ce que je commence progressivement à faire. Mais la spiritualité et l’étude des religions tiennent une place importante dans ma vie et jusqu’à il y a peu, je ne voyais guère d’intérêt à traiter d’autres thèmes.

~ Comment concevez-vous vos images ? Partent-elles de visions spécifiques ?

Parfois, pas toujours. J’ai souvent des visions qui me tombent dessus sans prévenir pendant que je fume une clope dehors ou que je suis dans la douche. Dans ce cas, je fais des croquis et je travaille sur l’image dans cette direction. Dans d’autres cas, j’improvise et je laisse l’intuition me guider tout au long du processus sans vraiment savoir où je vais. À ce jour, je n’ai pas constaté que ces deux méthodes donnaient des résultats significativement différents. Les deux façons de faire me conviennent.

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Spellbinder – photographe/modèle : Adriana Michima.

~ Votre univers est très sombre : corps déshumanisés, couleurs foncées, paysages désolés… Pourquoi ?

Ce serait difficile de répondre sans verser dans la psychologie. Et j’en serais incapable même si je le voulais, je n’ai pas encore trouvé d’explication particulière. Dans mes premiers textes, alors que j’avais onze ans, il était question de combats et de mises à mort, de rivières de sang dans les rues… C’est simplement la personne que je suis, je me suis construit de cette manière.

~ Les attributs sexuels de vos personnages sont effacés, pourquoi ces modifications ?

Je cherche à créer des archétypes d’humains neutres et non identifiables. Des coquilles de chair, des androïdes interchangeables. C’est pour évoquer l’Humain, pas un humain en particulier. Je m’efforce d’effacer ce qui distingue un individu d’un autre : cheveux, attributs sexuels, parfois même les traits du visage. On peut relier cet aspect avec le thème de l’anonymat que j’ai évoqué plus haut. Tout cela fait partie de mon incessant questionnement sur l’identité et l’individualité.

~ Vous avez sorti récemment un livre, Ventre, rétrospective de vos travaux visuels comme écrits, avec une bande son réalisée par le groupe de musique In Slaughter Natives. Pouvez-vous nous en parler davantage ?

J’ai la chance d’être en contact avec le label de musique ambient Cyclic Law, pour qui j’ai réalisé des pochettes de CDs. Avoir un livre à mon nom dans ma bibliothèque était un rêve d’enfant et Cyclic Law avait la structure pour publier ce livre, qui regroupe des images et des textes issus du roman Ventre. In Slaughter Natives fait partie du label et je leur ai demandé de m’accompagner dans l’aventure parce que c’est un de mes groupes préférés depuis très longtemps, leur musique a accompagné et probablement influencé des années de création. Je pense que leur univers et le mien se complètent parfaitement et je suis honoré qu’ils aient accepté de composer des morceaux pour accompagner les textes et les images de Ventre.

~ Vous parlez de saints et de martyrs dans votre biographie, qu’est-ce qui vous fascine autant chez ces figures chrétiennes ?

Ce sont des personnages déshumanisés, transfigurés par leur vision de Dieu et changés en légendes, en exemples vivants. Regardez les statues de la cathédrale de Chartres : aucune expression, des visages neutres, éteints. Ce ne sont plus des hommes et des femmes, mais des archétypes mythologiques. La figure du martyr ajoute une dimension : on peut atteindre la transcendance par la souffrance, de la même manière que les yogis peuvent atteindre la libération par la maîtrise parfaite de leur vaisseau corporel.

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Car ce qui est en haut est aussi en bas.

~ L’ensemble de votre œuvre mène à penser que vous êtes un « esprit torturé ». Pouvez-vous infirmer cette impression ? Si oui, l’acte de créer serait-elle un exutoire ?

Je n’infirme rien ! Je suis assez sensible et j’ai longtemps souffert. Depuis quelques années, je me sens relativement en paix, mais toute ma culture, ma manière d’interagir avec le monde, sont marquées par des années de rejet, d’exclusion, de dépression et de solitude. La création n’est plus un exutoire depuis longtemps, elle est devenue mécanique pour moi, constitutive de mon identité et de mon mode de vie. Je ne pourrais pas plus m’en passer que je ne me passerais de manger. Mais à l’origine, c’était un exutoire effectivement, ou plutôt une manière de créer une réalité alternative où je pouvais m’échapper.

~ Enfin, quels sont vos projets pour cette fin d’année ?

J’expose avec des amis dans un festival d’art alternatif à Berlin en décembre, et je travaille sur une nouvelle édition remaniée et augmentée de mon livre Ventre à paraitre l’année prochaine.

 
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White Noise – modèle : Psyché Ophiucus.
   
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Francky S., un photographe entre ombre et lumière.

Francky S. est un passionné de photographie habitant la région parisienne. Amoureux de peinture et de matériel photographique ancien, il livre des images comme sorties du passé, empreintes de douceur, à l’esthétique travaillée. Fasciné par les courbes féminines, il les met en valeur dans leur nudité ou encore habillées de belles robes, avec toujours dans l’idée de capter un regard, une atmosphère rêveuse. Il souhaite éditer un livre, fruit de ses nombreuses séances, et pour cela, a organisé un crowdfunding dont il va nous parler à travers cette interview.

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~ Bonjour Francky, pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Bonjour, je m’appelle Franck Sauerbeck, j’ai 43 ans et je suis auteur photographe mais également informaticien de métier. Je vis et travaille sur Paris.

~ Vous indiquez dans votre biographie que vous vous êtes intéressé à la photographie en 2013. Quel a été l’élément déclencheur ?

Le déclencheur a été la rencontre avec ma femme Sabine, il y a donc maintenant six ans. Elle avait tout le temps un appareil photo avec elle. Elle prenait beaucoup de photos : nos enfants, les fleurs, tout ce qui se présentait à elle.
Un jour je lui ai emprunté son petit compact et j’ai commencé à la prendre, elle, en photo. Elle était modèle et moi son photographe. On s’est pris au jeu, et au même moment nous avons découvert ensemble l’urbex par des amis communs.
Je suis tombé tout de suite sous le charme du mélange entre les lieux à l’abandon et les modèles, les lumières, les ambiances, tout y était, on se sentait comme des explorateurs modernes. J’ai eu un vrai coup de foudre pour la photographie à ce moment-là, et cela ne m’a jamais quitté. Par la suite, j’ai pris confiance, et grâce aux réseaux sociaux, j’ai commencé à photographier d’autres femmes.

~ Pourquoi avoir choisi la photographie comme moyen d’expression ?

Ma famille a toujours évolué dans le domaine de la photographie, mon père et mes oncles étaient photographes, mon grand-père maternel dessinait et peignait beaucoup. J’ai donc grandi dans cet univers, mais c’est vraiment la rencontre avec ma femme qui a été décisive sur ce moyen d’expression.

~ Vos clichés ont un aspect très pictural. Est-ce que la peinture est une de vos inspirations ?

Oui absolument, plus que la photographie en tant que telle, c’est la peinture qui m’inspire, mais étant très mauvais en dessin, j’ai choisi l’appareil photo.
Je travaille dans un musée, je pense que c’est cet environnement que je ne connaissais pas au départ qui m’a, au fur et à mesure, donner cette sensibilité à la peinture, plus mes souvenirs d’enfance. Tout ceci m’a fait évoluer et aimer l’art en général.

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~ Quels sont vos autres sources d’inspiration ? Avez-vous des mentors en photographie ?

Encore une fois, je regarde très peu les travaux des photographes, pas par snobisme mais parce que je suis beaucoup plus ému par les peintres. Je m’inspire énormément de peintres comme Ingres, William Bourguereau, Gustave Moreau, Delacroix, et tant d’autres. J’adore me perdre dans les couloirs du Louvre pendant mes pauses du midi, par exemple !

~ Vous n’utilisez pas que le numérique, mais aussi l’argentique, le cyanotype, ou la gomme bichromatée. Pourquoi cet attrait de l’ancien ?

J’aime toutes les techniques photographiques dans leur ensemble, qu’elles soient numériques ou argentiques. J’estime qu’elles ne sont pas incompatibles entre elles, bien au contraire, c’est ce mélange qui est intéressant et qui ouvre des voies de créativité illimitée.

~ Avez-vous une préférence particulière en matière de matériel photographique ?

J’aime travailler avec mon polaroid 600se et j’adore ma vieille chambre 4×5 graflex, mais mon sony a7 fait très bien le job aussi. Peu importe l’outil du moment qu’on aime l’utiliser et surtout ce n’est pas une fin en soi .
L’image finale, c’est ça le vrai challenge !
Par contre, une précision, je n’utilise pour mes travaux numériques que des logiciels libres (Gimp et Darktable) je voulais sortir du carcan des logiciels propriétaires, comme la suite Adobe.

~ Comment concevez-vous une séance ? Avez-vous déjà le tableau en tête ?

C’est très variable, quelquefois je ne fais qu’une image. Je décide de cette image en accord avec la modèle (c’est le cas de mon image Dream Forest ou de La vérité sortant du puits, par exemple), et d’autres fois rien n’est préparé, c’est vraiment au feeling et en fonction de ce que le lieu nous raconte.
J’aime l’imprévu et j’ai horreur des choses trop programmées. La photographie reste une activité artistique, l’incertitude du résultat doit exister et c’est normal.

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~ Vous allez sortir un livre grâce au crowdfunding, D’ombres et de lumières, pouvez-vous nous en parler ?

C’est mon bébé du moment, ce livre occupe tout mon esprit, j’y ai rassemblé ce que j’estime être mes plus beaux clichés. La sélection a été difficile, mais je pense, et j’espère, que le résultat va plaire. Le projet est en tout cas très bien parti .

~ Un dernier mot ?

C’est ma première interview, ce n’est jamais facile de parler de soi mais je remercie les éditions du Faune.

 


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Soutenir le projet D’ombres et de lumières sur Ulule.

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Ysambre Fauntographie : « Je me sens être une sorcière égarée dans le monde d’aujourd’hui. »

Ysambre est une photographe discrète. On ne connaît d’elle que ses photographies distillées sur la toile, qui font la part belle à la nature. Forêts, paysages brumeux, personnages fantastiques entraperçus, Ysambre capture des instants magiques, et on se plaît à croire que derrière chaque rocher, chaque tronc d’arbre, se cache un monde merveilleux invisible à l’œil nu. Voici son interview :

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~ Bonjour Ysambre ! Pouvez-vous vous présenter un peu à nos lecteurs ?

Bonjour ! Je ne m’appelle pas réellement « Ysambre », mais j’ai toujours préféré garder mon prénom secret. J’ai 26 ans, et j’habite un petit village de Chartreuse, niché entre forêts et montagne. Je fais de la photographie. Mais dans la vie, j’aime aussi : me promener, courir, la brume, les orages, le bruit de la pluie sur les vitres, le chocolat, les ronrons de mon chat, l’odeur de la fumée et celle de la terre mouillée, boire un thé assise en regardant les montagnes, regarder les étoiles, skier…

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~ Depuis quand photographiez-vous ? Qu’est-ce qui vous a attirée dans cette activité ?

Depuis… depuis quand, en fait ? À proprement parler, je travaille au reflex et affiche sur Internet ce que je fais depuis 2012. Mais pour autant, l’avant n’est pas dénué d’un rapport à la photographie assez proche puisque j’ai un père et son frère (mon oncle) photographes. J’ai grandi en côtoyant la chambre noire, les sténopés, les appareils farfelus qu’ils rachetaient en brocante, et je grattais les fins de pellicule pour faire des dessins développés sur papier photo ensuite.

Je n’ai jamais cessé d’être créative, m’essayant (de façon maladroite) dès 13 ou 14 ans aux auto-portraits, à la retouche numérique… À l’époque, je disposais du compact familial et de Photofiltre. Je cachais ce que je faisais à mes parents, je supprimais les fichiers dans la carte SD après transfert… Sur les anciens compacts, je touchais à tous les paramètres possibles : la balance des blancs, les ISO, etc. J’ai compris rapidement et seule, en tâtonnant, le principe de ces appareils.
Mon propre matériel a évolué au fil de mes besoins, compact, bridge… Quelquefois, j’empruntais leur reflex à des amies.

Je n’ai donc acquis que tard mon premier reflex et l’envie de partager mon travail, vers 20 ans. Mon univers était donc déjà très consistant et j’avais déjà plus que des bases en photographie ; apprendre le fonctionnement de tels appareils a été l’affaire de leçons sur des sites et blogs et beaucoup d’expérimentation.

J’avais envie de transmettre quelque chose : un message, ma vision du monde. Quelque chose avec un média qui transcende toutes mes activités parallèles, artistiques, les créations plastiques et textiles que je pouvais produire.
La photo se trouvait naturellement au point nodal de toutes mes passions, y compris la randonnée, et c’est donc devenu avec le plus grand des naturels le prolongement de mes yeux.

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~ Vous avez façonné un univers fantastique et païen. D’où vous vient tout cet imaginaire ?

De ce dont je me souviens, j’ai toujours eu un « univers intérieur » immense, mon entourage louait grandement mon imagination semblant sans bornes.

J’ai été marquée par mes souvenirs d’enfance liés à la nature, ainsi que du monde fantastique et légendaire dont je m’abreuvais éperdument à travers mes lectures.  Plus on sollicite l’imaginaire, plus on le développe. Étant de nature créative, solitaire et contemplative, j’ai toujours vécu un continuum dans la création (plastique, artistique…) qui a contribué à nourrir ma « forêt intérieure ». Ainsi, au fur et à mesure du temps et de mes goûts qui s’affirmaient, c’est cet univers tourné vers la nature qui s’est tissé.

Dire que « la nature est mon inspiration » est une platitude autant qu’une évidence. Les ambiances de chez moi, pentues et brumeuses, couronnées de sommets enneigés, sont également très inspirantes ; on leur prête volontiers le cadre de contes ou d’histoires fantastiques. J’aime y passer de longues heures en solitaire à grimper et explorer. Ainsi, de simples rencontres avec des souches d’arbres morts en forêt ou rochers m’évoquent instantanément des créatures, des sons, des images. Mes sens sont mobilisés en totalité, je trouve la beauté partout, dans un coussin de mousse, une racine, une lumière…

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~ Vos photographies racontent des histoires étranges dans les bois : personnages perdus, recroquevillés, nymphes entraperçues… Pouvez-vous nous en dire plus ?

À vrai dire, la photo est la langue que j’utilise pour divulguer plusieurs messages à la fois, ce n’est donc pas une seule et unique démarche qui vise à conter par l’image ce qui m’anime, mais plusieurs.

D’une part, je suis très secrète, même pour mes proches les plus intimes, je n’ai pas souvent les mots justes pour décrire ce que je ressens, ce que j’éprouve. La photo est alors mon outil de parole par excellence. Les émotions les plus brutes y trouvent leur exutoire.
D’autres fois, je cherche à me raconter visuellement les histoires que je crois voir, crois entendre au travers des forêts, guidée par mes sens en éveil et cette rencontre avec « l’Autremonde ». J’ai ce besoin irrépressible de faire sortir de moi l’univers intérieur qui me hante et floue les contours du réel. J’incarne alors tout ce panthéon intérieur constitué de mille créatures et dieux de l’irréel, de la brume. J’essaye de transcender la réalité.
Quelques autres fois, je « conte » quelque chose en prenant appui sur une inspiration tels qu’un livre, ou une légende un peu plus connue de tous, parce qu’à la lecture ou à l’écoute, elle m’a particulièrement parlée. Les trolls, les huldres, les skogsraet…

Et puis, il y a les photos de rien du tout, les photos de la rencontre et de la contemplation, au détour d’un paysage grandiose, d’une marche, d’un coucher de soleil, d’une veille silencieuse, du monde du minuscule et des fleurs. En réalité, même si je ne les montre pas tant, ce sont celles-ci les plus nombreuses et qui traduisent avec le plus de sincérité l’émerveillement que j’éprouve vis à vis de la nature.

Je ne m’impose pas grand-chose, mais ces temps-ci j’essaye de créer des « séries » plus cohérentes et complètes. J’essaye de prendre du recul sur mon travail pour me convaincre qu’il peut être présenté en un ensemble cohérent comme en plus petites histoires fragmentées. C’est pourquoi on peut voir une certaine redondance de personnages ou de genres de photos : c’est en fait une démarche articulée, quelque chose de réfléchi.

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~ Forêts, symboles ésotériques ou païens, peut-on dire que vous êtes une « sorcière moderne » ?

Je me sens être une « sorcière » égarée dans le monde d’aujourd’hui. J’ai le sentiment d’être décalée par rapport aux autres dans la réalité, le quotidien, ne serait-ce que par mes occupations qui peuvent vraiment sembler bizarres. J’ai l’impression que chez moi, il y a deux sortes de personnes : ceux qui restent à la maison et cantonnent leurs loisirs « en bas » dans la vallée, et « ceux qui vont dans la nature», voyant la montagne comme un terrain de jeux et de sport. Et je ne fais partie d’aucune de ces catégories…

À force d’être si souvent à l’extérieur, ce qui témoigne d’un certain côté ours et farouche, mon entourage m’a très vite attribué le sobriquet de « trolle ». C’est resté longtemps, et encore aujourd’hui certaines personnes ne me connaissent que sous ce nom ! Ce n’est pas si éloigné de la sorcellerie, car on parle d’une créature obscure et sauvage qui n’appartient pas vraiment à la réalité.

J’ai toujours vécu proche de la nature, sondant en moi l’écho de ses cycles à travers la contemplation. Aujourd’hui j’y suis plus liée que jamais et y suis en complète résonance.
J’en possède une bonne connaissance, mais cela n’est aucunement tombé du ciel : j’ai étudié et travaillé pour connaître les noms et les usages de chaque plante, la structure de chaque caillou, les humeurs du ciel… La sorcellerie, c’est aussi une part de bon sens et de curiosité vis à vis de la nature.  De même que trouver aussi souvent des os comme la Loba, ou dénicher à coup sûr des champignons, n’est pas un don mystique mais une bonne part de déduction et d’observation… (j’ai une tendance à trouver énormément de « curiosités » : plumes, squelettes, nids, cristaux, etc.)
En revanche, j’accepte tout à fait qu’il existe un monde qui ne tienne pas du matériel mais qui coexiste en parallèle de nous, peu importe de quoi il est tissé et ce qui y rôde, ce qu’au fond j’ignore. C’est ce monde (« l’Autremonde ») que j’essaye parfois de figer au travers d’une brève photo, ce monde aux frontières de la brume et qui se réfugie au fond des forêts.

Je n’ai pas une pratique de la magie « matérielle » nécessitant des objets rituels et des mots. Je me contente d’apprécier les fluctuations intérieures et extérieures émanant d’émotions, d’énergies, d’aller à leur rencontre, de les laisser me traverser. En forêt, dans les grandioses futaies ombreuses, on ressent légion de présences indicibles et invisibles, et j’aime aller à leur rencontre. Je n’en attends rien de spécial, je « suis » juste en leur présence.
Mais je n’essaye pas de manipuler toutes ces fluctuations, énergies ou présences. Je n’ai pas de pratique institutionnalisée visant à formuler des sorts, suivre des rituels précis. Je fête les sabbats en suivant les évidences de mes envies plus qu’un mode d’emploi précis.

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~ On sent également une touche nordique : allusions aux vikings, runes, etc. La mythologie scandinave vous parle-t-elle ? Pourquoi ?

Tout simplement parce que je fais de la reconstitution historique dans le cadre d’un de mes autres loisirs, par intérêt culturel. Et parfois, je viens photographier sur les camps. Les légendes et le folklore, la pensée insaisissable du mode de vie que j’essaye de comprendre à travers l’archéologie, tout cela me parle, et ainsi les allusions reviennent souvent.
Je trouve la beauté dans l’esthétique de la vie quotidienne que l’on s’efforce de recréer, dans les matériaux bruts que nous transformons en répliques d’objets.

Les mises en scène sont plus rares, mais j’ai crée en 2015 une série sur le sujet, « Saga ». C’était un récit photographique, du « storytelling ». J’avais envie de recréer une ambiance viking… mais dans les Alpes. Les paysages peuvent parfois être très similaires. En prenant des lieux un peu « mythiques » de randonnée, j’avais pour ambition de les redéfinir avec mon regard.
C’était vraiment une épopée à part entière, car je randonnais avec le matériel de combat ; au total cela représentait entre 12 et 13kg de matériel  (armes, bouclier, vivres, matériel photo…) et ma plus grande randonnée a été une journée dans les Cerces, face au Galibier où j’ai vraiment fini sur les rotules.

Avec mon regard actuel sur la reconstitution, je m’aperçois avoir fait beaucoup d’erreurs de cohérence et d’interprétation, mais ce n’était pas non plus le but de faire des photos de reconstitution « parfaite », pure et dure. Pour ça, il y a les camps avec les copains (salut, si vous me lisez, vous me manquez !).

Issues elles aussi du monde nordique, j’aime aussi beaucoup les runes pour leur pouvoir du Mot. Je pense que le Son est une énergie forte que nous pouvons nous approprier et produire, le son quel qu’il soit, sans forcément de mots, mais avec une intention et une énergie derrière. Et les runes (l’ancien futhark) traduisent à merveille ces sons qui sont aussi une part de l’origine étymologique de quelques mots que nous connaissons en français (les descendants étymologiques sont encore bien plus nombreux en anglais et allemand, ce qui est fascinant !).
J’aime savoir que la survivance du Son a donné l’énergie de tout un vocabulaire, et que les noms qu’ils désignent sonnent tels ce qu’ils sont vraiment dans leur nature…

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~ Le théâtre principal de vos mises en scène est la nature (forêt, montagne, etc.). Souhaitez-vous faire passer un message écologique à travers votre regard photographique ?

Il m’apparaît évident que toutes mes photographies naturelles et paysagères traduisent le respect que j’éprouve vis à vis de mon environnement. Mais c’est un message silencieux, sans injonction derrière ; chacun est libre de vouloir respecter ces milieux.

Après je n’estime vraiment pas être une ambassadrice de l’écologie, il y a des artistes bien plus engagés et surtout plus doués pour transmettre le message comme quoi, a fortiori en montagne, la nature, les milieux, les espèces sont fragiles et vulnérables.

Cela dit, il m’est arrivé de faire quelques photos à message engagé : en 2014, une courte série mettant en scène un troll perdu dans le monde moderne, et un cliché « manifestation » en 2015 lors du massacre des bouquetins du Bargy. Autrement je ne prends pas position de manière affirmée ; je ne me retrouve pas trop dans le genre journalistique.

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~ Vous signez « Ysambre Fauntographie ». Est-ce que « faun » fait allusion à la nature, ou bien à l’être mythologique ?

Je dirais aux deux. « Ysambre » est un nom éminemment végétal issu du livre éponyme de Mickael Ivorra et Séverine Pineaux, et dont la « forêt empathique » me paraissait tout à fait appropriée pour définir mon univers naissant. C’était un nom choisi un peu en vitesse, pour me donner un pseudonyme au lieu de mon vrai nom sur des nus qu’une amie avait fait en 2012.

« Fauntography » est un clin d’œil, car je n’avais pas très envie d’accoler un pompeux « photography » à côté d’un nom illustrement inconnu et d’un CV dérisoire. (Ce qui est paradoxal, parce que comme ma famille fait de la photo, quand je donne mon nom dans un labo on me pose des questions dessus…). Les personnes abonnées à mes pages sur les réseaux sont surnommées les « faunlovvers », les amoureux du faune. Suivez-le, perdez-vous sur les sentiers des forêts…

« Fauntography » vient rééquilibrer la partie végétale du nom, comme on nomme de pair « la faune et la flore », ce qui compose finalement un écosystème – enfin, entre autres. Les noms latins, issus de la classification binomiale, ont été parfois utilisés pour donner des titres aux photos, au début, pour donner l’impression que le visiteur ou l’abonné (le faunlovver) visite une forêt.

C’est également une référence à cette créature mythologique que j’affectionne particulièrement pour toute cette animalité qu’elle nous renvoie et que l’être humain accepte difficilement. Il est souvent récurrent dans mon univers, ce personnage issu de Pan… car c’est aussi un morceau de moi.

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~ Enfin, quels sont vos projets à venir (ou en cours) ?

Très prochainement, le 23 juin, j’exposerai au festival de L’Art-Bre aux Balmes, près de Romans, dans la Drôme des Collines.

Le plus gros projet de cette année réside dans une exposition qui aura lieu à Crolles, en novembre prochain. Ce sera un récit initiatique composé de neuf tableaux et de sculptures : les masques que j’ai créés.

J’aimerais faire plus de livres, et j’hésite à proposer un financement participatif pour en éditer un sur le chamanisme.

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Interview d’Aria-Äslinn, modèle photo : « Ce qui était ma plus grande hantise est devenue une véritable passion. »

Je vous propose d’entrer dans l’univers d’une modèle photo : Aria-Äslinn, aka Éloïse, connue en France pour ses séances costumées et magiques. En effet, cette jeune femme nage dans les contes de fées depuis toute petite, et étant également fan de diverses séries télévisées, on la voit évoluer parmi plusieurs univers : féerique, fantastique, historique, toujours avec cette grâce qui la caractérise.

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Le Bain de la Sultane. Photographe : Aline Bartoli.

~ Bonjour Éloïse ! Peux-tu présenter ton parcours ?

Bonjour ! Et bien après mon bac, je suis partie faire mes études de langues durant 3 ans au Québec, à Montréal. L’expérience fut très enrichissante, j’ai adoré vivre là-bas ! À mon retour, je suis entrée dans une école d’événementiel dont je suis sortie diplômée, et aujourd’hui je travaille en joaillerie le temps de valider ma spécialisation en luxe, car mon ambition finale est de monter des événements dans les hauts lieux de patrimoine.

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Anges. Ending Time. Photographe : Marion Cano – co-modèle : Sébastien Louvel.

~ Pourquoi être devenue modèle ?

Ça s’est fait totalement par hasard. Il y a quelques années, c’était juste impossible pour moi de me retrouver devant un appareil photo. J’avais beaucoup de poids en plus et j’ai souffert du regard des autres et de leurs mots, qui n’étaient pas tendres. Mais suite à un événement très dur dans ma vie qui m’a fait sombrer dans une violente dépression, j’ai perdu très vite tous ces kilos.
J’ai croisé le chemin d’une photographe qui aujourd’hui est une amie très chère. C’est elle qui, pour la première fois, m’a demandé de poser pour elle. J’ai d’abord refusé car je me voyais toujours avec mes rondeurs. Elle a insisté et lorsqu’elle a posté le résultat, j’ai été contactée par d’autres photographes. Et ça a fait un effet boule de neige auquel je ne me serais jamais attendue. Aujourd’hui, ce qui était ma plus grande hantise est devenue une véritable passion.

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Cinderella. The Midgnight Flight. Photographe : Aline Bartoli.

~ Quel est ton rapport à ton corps, ton image ? Est-ce que poser t’a aidée ?

Mon rapport avec mon corps a été TRÈS compliqué pendant longtemps. Je ne m’aimais pas tout simplement, parce que les autres étaient très méprisants à mon égard à cause de mes rondeurs et qu’à force, j’ai fini par croire tout ce que j’entendais, à savoir que j’étais grosse, moche, transparente et que je n’en valais pas la peine. Quand j’ai maigri, bien sûr les regards ont vite changé, et les personnes qui avant m’insultaient se sont vite mises à me brosser dans le sens du poil…
Poser m’a énormément aidée, dans le sens où ça m’a appris à me voir à travers d’autres yeux que les miens qui étaient devenus impitoyables face ma propre image. Grâce à la photo, j’ai pu prendre conscience que mon corps avait bel et bien changé, et surtout que toutes ces années, je me suis dévalorisée et excusée d’exister à cause de crétins qui n’en valaient pas la peine.

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Mirror, Mirror. Snow White, the Swan Ball Gown. Photographe : Audric Larose.

~ Tu es organisatrice événementielle dans le luxe, est-ce que ça t’a ouvert des portes pour choisir tes lieux de shooting, tes costumes, etc ?

L’événementiel m’a aidée car, effectivement, je suis amenée à fréquenter de très beaux lieux qui donnent souvent envie d’y faire des shootings. Alors souvent je tente et pose la question ! Parfois ça marche, parfois non mais qui ne tente rien n’a rien !
Concernant mes costumes, forcément les lieux influencent beaucoup mes choix. Je ne porterais pas la même chose dans les ruines d’une abbaye ou dans les beaux salons d’un château baroque par exemple. Mais c’est aussi ça qui est super !

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Outlander. The Dance of the Druids. Photographe : Noshiba.

 

~ Tu créés également pas mal de tes tenues, qui sont toutes plus magnifiques les unes que les autres. As-tu appris la couture seule ? Y’a-t-il une création dont tu es la plus fière ?

J’ai commencé la couture seule tout d’abord oui, mais il y a pas mal de choses que je ne maîtrise pas ou pas encore. J’ai la chance d’avoir des amies géniales qui ont de l’or dans les doigts, et qui m’aident lorsque j’ai des gros projets un peu compliqués. Sans elles mes plus belles robes n’auraient jamais vu le jour.
Une création dont je suis la plus fière… Difficile à dire ! Il y en a tellement que j’aime ! Ma robe rouge de ma série préférée Outlander ? Ma robe de Cendrillon et ses 10 000 cristaux ? Ma robe « cygne », inspirée du film Mirror Mirror avec sa traîne en forme d’ailes refermées couvertes de plumes ? Honnêtement je suis incapable de choisir !

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The Swan Princess. Photographe : Alexandra Banti.

~ Fais-tu la direction artistique de tous tes shootings, ou bien est-ce que les projets sont menés en collaboration totale ?

Généralement je préfère travailler en collaboration, car dès l’instant où je travaille avec un(e) photographe, c’est que j’aime son univers, donc je pense qu’il ou elle a tout autant que moi sa touche à apporter au shooting !
Après ça peut arriver que j’aie une idée précise en tête de mise en scène pour une photo, mais si c’est le cas on en discute et on voit ce que ça peut rendre. Très souvent, de toutes façons, nous sommes sur la même longueur d’ondes, donc la question ne se pose jamais vraiment.

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Carmin. Photographe : Hélène Rock.

~ Comment te sens-tu quand tu es devant l’objectif ? Penses-tu jouer un rôle ?

Autrefois je vous aurais dit : horriblement mal ! Aujourd’hui, je pense que je peux dire que je me sens BIEN. J’aime porter des costumes fabuleux dans des lieux incroyables et insolites. J’aime imaginer des histoires. Poser pour poser, ça ne m’intéresse pas. J’aime quand il y a une vraie mise en scène dans mes photos !
Je ne sais pas si je joue un rôle, mais c’est en tous cas plus simple pour moi de poser en costume qu’en tant que « moi-même », en vêtements de tous les jours… Ça, c’est encore un peu difficile parfois.
Mais après oui, c’est certain que je n’aurais pas les mêmes poses vêtue d’une robe de cour à la Marie-Antoinette qu’en portant un costume de guerrière à la Lagertha dans Vikings

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Pandora. Photographe : Fënàro Art Visual Artist.

~ Images, costumes, n’as-tu jamais eu envie de faire du théâtre ?

Il se trouve que j’en ai déjà fait et que j’adorais ça ! Mais j’ai du choisir en grandissant entre ça, la danse et l’équitation, et mon cœur s’est tourné vers l’équitation. Cela dit, aujourd’hui encore je fais souvent de la figuration dans des séries/films/documentaires historiques. J’ai participé au tournage de la série Versailles par exemple dernièrement !

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Back to Camelott. The Queen Guinevere. Photographe : Noshiba.

~ Tu évolues dans des univers fantastiques et historiques, qu’est-ce qui te charme tant dans ces genres ?

Les robes de princesse :p ! Je me vois en civil tous les jours donc bon… Poser en « casual » ne m’attire pas plus que ça. De plus, je trouve que les belles robes, les corsets, ça ajoute beaucoup de poésie à une image. Avec ces univers, l’imagination peut être sans bornes !

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Photographe : Fallinlight photographie.

~ Quelles sont tes sources d’inspiration en général ?

Les contes. Depuis petite j’ai toujours adoré les contes de fées. Ils sont riches en inspiration et on peut les détourner à l’infini : fantastique, romantique, sombre…
Certains films ou séries également à thématique historique.

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Photographe : Amandine Adrien.

~ Tu participes tous les ans au Carnaval de Venise. Peux-tu nous raconté comment tu t’y es retrouvée, et comment cela se passe ? Fais-nous rêver !

Ah le Carnaval, c’est une grande histoire d’amour… Mon premier carnaval date d’il y a huit ans ! En amoureuse d’Histoire et des costumes que je suis, j’ai toujours voulu y aller, et une année, j’en ai eu l’opportunité grâce à des amies.
Comment cela se passe… et bien, on a l’impression de remonter le temps ! Il y a des bals dans des palaces magnifiques. La plupart du temps, ils sont à thème, donc d’une année sur l’autre il faut imaginer de nouveaux costumes. C’est un petit milieu, on y fait beaucoup de merveilleuses rencontres ! Mais vraiment, le plus magique, c’est la sensation de se retrouver propulsé en plein Venise du XVIIIe siècle ! Avec toutes ces robes, ces masques, ces plumes… Je crois que je ne m’en lasserai jamais et je prépare déjà celui de l’an prochain !

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Chrysopelieia. Photographe : Raphaelle Monvoisin.

~ Enfin, quels sont tes projets top secrets pour cette année (et à venir) ?

S’ils sont top secrets je ne peux pas en parler haha ! Il y en a un que je garderai secret car il doit encore être un peu discuté avant de se concrétiser, mais lorsque ça va se faire, parce que ça se fera, ça va être juste l’apogée de tout pour moi 😀 ! J’ai très hâte !
Sinon, je vais réaliser mon plus gros projet avec une amie photographe sur la série Outlander. On travaille dur dessus et on veut faire quelque chose de très poussé ! Pas juste shooter au milieu des bois. Nous montons une équipe, on cherche les costumes, les figurants… Ça va être super !
Et cette année va aussi être l’année des rencontres. J’ai un superbe projet avec une photographe que j’admire depuis des années, et je dois aller à sa rencontre en Allemagne prochainement.
2018 va être une jolie année photographique je pense !

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Snow White. Photographe : Alexandra Banti -co-modèle : Eric Chaffin.

 

 


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Charles-François Jeandel, le bondage au XIXe siècle.

 

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En 2013, je suis allée voir l’exposition « L’ange du bizarre. Le romantisme noir de Goya à Max Ernst » au musée d’Orsay, où j’ai pu découvrir quelques pépites, dont les cyanotypes de Charles-François Jeandel (1859-1942). Parisien d’origine qui a raté sa carrière de peintre, il s’est retiré avec sa femme Madeleine Castet de 18 ans sa cadette en Charente. A priori ils formaient un couple de bourgeois catholiques tout ce qu’il y a de plus traditionnel, Charles-François étant bien investi dans la Société d’archéologie du coin. Mais, intimement, il s’adonnait à un tout autre type d’activité…

La photographie ! À l’époque, on photographiait grâce à plusieurs moyens : le daguerréotype (l’image est fixée sur une plaque de cuivre grâce à l’action d’un mélange d’argent et d’iode), puis ensuite est venue l’invention du calotype (procédé négatif-positif à partir de chlorure d’argent sur papier) et, afin d’améliorer la qualité des images, on s’est mis à utiliser le procédé à l’albumine (tirage réalisé à partir de blanc d’œufs, donnant ainsi une teinte sépia), puis le collodion humide (solution à base de nitrate d’argent dans laquelle la plaque de verre est plongée), ou l’ambrotype (négatif sur plaque de verre au collodion sous-exposé à la prise de vue, l’image apparaissant en positif sur fond noir) ou encore le ferrotype (fine plaque de tôle enduite d’un vernis noir et d’une solution à base de collodion).
Au départ, les images étaient en noir et blanc, puis la couleur est apparue. Elle a été possible grâce à la « trichromie soustractive », qui propose les trois couleurs primaires (rouge, vert, bleu). L’image en couleur est appelée autochrome. Ainsi, le cyanotype est un tirage de couleur tirant sur le bleu, réalisé à partir d’une solution de ferricyanure de potassium et de citrate d’amonium ferrique. Ce mélange photosensible enduit sur une feuille de papier et séché dans le noir développe cette couleur si particulière. C’est ce procédé qu’a utilisé Charles-François Jeandel, car simple d’utilisation pour les amateurs.

Si la collection photographique de Jeandel est si curieuse, c’est parce qu’elle représente, en plus des paysages et scènes de la vie quotidienne, toute une série de femmes nues, liées de diverses façons. Il s’agit de la première représentation de la pratique du bondage au XIXe siècle. Le bondage est une pratique érotique de l’ordre du sado-masochisme, qui est relativement connue aujourd’hui, souvent appelée shibari, son pendant japonais. Il est aisé de penser qu’au XIXe, ce genre de pratique restait restreinte et secrète, et les photos ne devaient jamais dépasser le cadre intime ou des initiés…

Ces cyanotypes ont été pris entre 1890 et 1900, et collectés dans un grand album, qui a été donné au musée d’Orsay en 1988. Jusqu’en 1987, cet étrange ouvrage faisait partie de la collection privée de la famille Braunschweig, et contenait pas moins de 190 photographies, dont 112 de femmes ! On considère que la femme de Jeandel, Madeleine, a servi de modèle plusieurs fois. Notons au passage que grâce à l’émergence de la photographie, la pornographie s’est largement développée, et de nombreuses images érotiques circulaient sous le manteau. Le tirage délicatement bleuté contribue à l’atmosphère intimiste des photographies, et leur donne un aspect pictural.

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Sources :

Musée d’Orsay (images)
Blog Never trust a man who can danse
Wikipédia : Cyanotype
Wikipédia : Histoire de la photographie