Sankta Lucia

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Crédit photographique @Cecilia Larsson Lantz.

Inconnue ou presque en France, la fête de la Sankta Lucia (Sainte-Lucie) est un événement qui se déroule tous les 13 décembre. Trouvant son origine en Suède, elle est également célébrée dans d’autres pays nordiques comme la Norvège, la Finlande, ainsi que le Danemark, et ce depuis environ 400 ans.

La Sainte-Lucie telle qu’on la fête en Suède, est la seule coutume dont on puisse dire à juste titre qu’elle est typiquement et exclusivement suédoise.

Jan-Öjvind Swahn

La date

Le 13 décembre correspond au solstice d’hiver, nuit considérée comme étant la plus sombre et longue de l’hiver scandinave. Dans un article précédent, nous avons déjà abordé la fête du solstice d’été avec le Midsommar, voyons désormais quelques caractéristiques de son pendant, la Sainte-Lucie.

Selon des croyances païennes, lors de cette nuit mystique, les animaux avaient alors la possibilité de parler, et les puissances surnaturelles étaient en mouvement. Afin de repousser et d’échapper aux puissances de l’obscur, la population veillait et allumait de nombreuses bougies afin d’éloigner les Ombres. Mais les théories de l’origine de cette célébration ne s’arrêtent pas là, et nous allons voir en abordant la question de Sankta Lucia elle-même que celle-ci nous reste encore bien mystérieuse.

Qui est donc Sainte Lucie ?

Sainte Lucie se réfère aujourd’hui à sainte Lucie de Syracuse, une sainte catholique du IVe siècle, connue notamment pour être la première martyre femme de la religion chrétienne. Selon la légende, mariée de force à un païen, sainte Lucie, croyant en un seul Dieu unique, apportait de la nourriture aux chrétiens qui se cachaient alors dans les catacombes de Rome, leur religion n’étant pas tolérée à l’époque.
Des gardes romains eurent l’ordre de capturer Lucie et de la réduire à l’état d’esclave. Cependant, lorsqu’ils essayèrent de l’attraper, impossible de bouger son corps. Elle fut alors condamnée à être brûlée sur place, mais ces mêmes gardes romains durent finalement tuer Lucie à l’aide d’une épée puisque son corps ne prenait pas feu.

Voici pour certains l’explication de la Sankta Lucia.

Mais l’origine de la célébration de cette fête ne serait cependant pas en relation avec cette sainte chrétienne : la Sainte-Lucie suédoise n’aurait de commun avec la Sainte-Lucie italienne que son nom. Essayons d’y voir plus clair…

Le solstice d’hiver était déjà l’occasion de feux de joie, et le jour de Lucia était en fait déjà célébrée avant même la christianisation de la Suède qui eut lieu au XIe siècle, mais sous le nom de Sunna, la déesse nordique conduisant le char du Soleil. Elle apparaitrait portant une robe blanche, ornée d’une ceinture rouge, couronnée de vraies bougies.

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J. C. Dollman, The Wolves Pursuing Sol and Mani, 1909.

Selon une autre histoire encore (dont les sources ne sont que des « on-dit »), si sainte Lucie l’Italienne s’est implantée en Suède et aurait remplacé Sunna, ce serait grâce à son apparition dans la contrée du Varmland. La population de cette province rurale souffrait alors de famine, certains mouraient de faim. Mais une lumière salvatrice apparue la nuit du 13 décembre sur le Lac Vanern : il s’agissait d’un bateau apportant de la nourriture en quantité abondante, avec à sa proue, sainte Lucie coiffée de ses fameuses bougies.

Toutes ces versions ne semblant pas suffire, à la lecture de Walpurgis, écrevisses et Sainte-Lucie : fêtes et traditions en Suède, de Jan-Öjvind Swahn, l’on apprend que Lucia serait cette fois-ci un avatar d’un autre saint médiéval : saint Nicolas. Je cite ici l’ouvrage de Swahn :

En s’imposant dans le nord de l’Europe, la Réforme avait interdit le culte des saints, mais il apparut difficile de renoncer à certains d’entre eux, et en particulier le généreux patron des écoliers, saint Nicolas. Les Allemands, alors, remplacèrent le saint évêque à la barbe vénérable par l’enfant Jésus et reportèrent à Noël la distribution des cadeaux de la Saint-Nicolas qui avait lieu auparavant le 6 décembre.
Aux XVIIe et XVIIIe siècles, cette distribution était faite en Allemagne par l’enfant Jésus, incarné par une petite fille vête due lin blanc et portant une couronne de lumière dans les cheveux ; il en était de même dans les milieux allemands et apparentés de Suède, mais la date de Noël ne réussit pas à s’imposer ici et la fête fut transférée à la Sainte-Lucie. En effet, ce jour-là, avant le lever du soleil, les Suédois avaient déjà coutume depuis le Moyen Âge de manger et boire jusqu’à sept petits déjeuners de suite, pour se préparer au jeûne de Noël, qui devait commencer le matin du 13 décembre au lever du soleil.
Dans les manoirs de l’ouest de la Suède, on en vint au XVIIIe siècle à faire présider ces festins par l’enfant Jésus, qui prit alors le nom de la sainte du jour, particulièrement approprié (Lucia vient du latin lux, lumière).

Sankta Lucia reste donc un mystère… « Fusion » entre une sainte italienne et une déesse nordique ou avatar de saint Nicolas ? J’avoue mon désarroi devant tant de sources divergentes.

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Illustration par Elsa Beskow (1874-1953).

Fêter la Sainte-Lucie

La Sankta Lucia était donc célébrée lors d’une nuit de veille, agrémentée de chants. C’est dans le courant du XIXe siècle que la viande de porc et l’eau-de-vie on fait place à une collation plus frugale : café et brioches au safran. La tradition désormais veut que l’on déguste des pâtisseries tels que les lussebullar, les lussekatter (gâteaux au safran), ainsi que du glögg (vin chaud) et du café, le tout étant servi par Lucie elle-même. Cette veillée de lusse est appelée lussevaka en suédois.

Aujourd’hui, dans les écoles et lycée de Suède, une Lucia est élue à l’occasion. Lors de la procession de sainte Lucie, Luciatåg, les enfants et lycéens chantent les chants traditionnels. Vêtue de sa robe blanche, de sa ceinture rouge, elle est coiffée d’une couronne de ramilles d’airelles garnie de bougies (ou lumière électrique… évidemment).
Les autres filles ou jeunes femmes n’ayant pas été élues sont les tärnor de Lucia, également vêtues d’une robe blanche, coiffées de guirlandes brillantes ou couronnes végétales. Les garçons et hommes participants sont, quant à eux, déguisés en stjärngossar (stjärnan, l’étoile ; gosse, le garçon) avec un cône sur la tête et une étoile dans la main.

Sankta Lucia se fête à plusieurs niveaux :

  • Au niveau local :  un « concours de Lucia » est organisé et une jeune fille se fait élire chaque année. Elle est à la tête du cortège et défile dans la Grande-Rue avec son cortège composé de tärnor et stjärngossar. Il y a une cinquantaine d’année, la tradition voulait que la Sankta Lucia élue visitent les hôpitaux et maisons de retraite.
  • À l’échelle d’une école ou d’un foyer paroissial : on sert alors le café de Lucia avec les brioches au safran (lussekatter), dont les formes chargées de symboles sont héritées du pain spécial que l’on cuisait en Suède pour les Noëls d’autrefois.
  • Enfin, à l’échelle familiale : la mère, ou les plus âgés des enfants, se lèvent au petit matin pour dresser un plateau de café et de brioches au safran, après quoi la plus jeune joue le rôle de Lucia.

La procession de Sankta Lucia n’est pas si ancienne : le premier cortège a eu lieu à Stockholm en 1927 et c’est vers la fin du siècle que cette coutume s’est répandue.

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Crédit photographique @Claudia Gründer.

 

Je vous partage également une chanson de la Sankta Lucia, avec une traduction :

Sankta Lucia,
Ljusklara hägring,
sprid i vår vinternatt
glans av din fägring!
Drömmar med vingesus
under oss sia!
Tänd dina vita ljus, Sankta Lucia!

Sainte Lucie,
Mirage lumineux,
répand dans notre nuit d’hiver
ta beauté resplendissante !
Des rêves de battements d’ailes
nous sont prédits !

Allume tes blanches bougies, sainte Lucie !

Kom i din vita skrud
huld med din maning!
Skänk oss, du julens brud,
julfröjders aning!
Drömmar med vingesus
under oss sia!
Tänd dina vita ljus, Sankta Lucia!

Viens avec ta blanche robe
gracieuse dans ton apparition !
Offre nous un présent, toi fiancée de Noël,
Mirage joyeux de Noël
Des rêves de battements d’ailes
nous sont prédits !

Allume tes blanches bougies, sainte Lucie !

 

Le message que l’on doit retenir de cette célébration, c’est l’apparition d’une jeune femme tout de blanc vêtue lors d’une longue nuit des plus sombres, apportant chaleur, réconfort et lumière. Il faut imaginer aujourd’hui combien cette image pouvait être forte alors, lorsque l’on doit traverser un long hiver glacial où le soleil disparait déjà peu avant 3 heures de l’après-midi…

Pour ceux qui ont la chance de se trouver à Stockholm lors de cette célébration, ne manquez pas la procession à Skansen, un parc et zoo où est reconstituée la Suède « à l’ancienne ».

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Sanka Lucia fêtée dignement à Uppsala en 1947, avec du glögg. Crédit @upplandmuseet.

 


Et pour les curieux, voici quelques liens afin de fêter vous aussi la Sankta Lucia :

 


Bibliographie :

Peu d’informations étant à disposition pour comprendre le mystère « Sankta Lucia », je me base surtout sur cet ouvrage :

SWAHN J.-Ö., Walpurgis, écrevisses et Sainte-Lucie : fêtes et traditions en Suède, 1994.

Ainsi que sur plusieurs témoignages oraux et écrits de personnes originaires de Suède.

Mais ne nous délivrez pas du mal – Analyse

Affiche du film.

Aujourd’hui, vendredi 29 juin, bonne journée. J’ai fait punir Céline Crespin à ma place alors que c’était moi qui avais chahuté. Dimanche elle sera privée de sortie. À notre professeur, l’abbé Dupré, j’ai confessé deux pêchés d’impureté que je n’avais pas commis. Cela devient de plus en plus excitant. Lore et moi éprouvons maintenant un plaisir de plus en plus intense à faire le mal. Pêcher est devenu notre principal objectif. Comme d’autres, des crétins, passent leur vie sous le signe de la vertu, Lore et moi le passons sous le signe de Satan, notre seigneur et maître.

Mais ne nous délivrez pas du mal, long métrage de Joël Séria sorti en 1970, s’ouvre sur la rédaction par Anne (Jeanne Goupil) de cet extrait de son journal intime, qui introduit à merveille les personnages principaux ainsi que les thématiques du film. À la faveur de la nuit, dans le dortoir du pensionnat religieux de Sainte-Marie, la jeune fille, cachée sous ses draps, consigne en cachette son dernier méfait et décrit la jouissance grandissante qu’elle ressent au fur et à mesure qu’elle progresse, au côté de sa complice Lore (Catherine Wagener), sur la voie du vice et de Satan.

Les deux adolescentes, toutes deux issues de familles aisées et respectées (noble pour la première, bourgeoise pour la seconde), sont supposées partager leur existence entre l’étude assidue, austère et pieuse à Sainte-Marie, et une vie saine, faite de vertu et d’obéissance, chez leurs parents, établis dans quelque campagne non loin.

Pourtant, à l’insu de toutes et de tous, elles s’appliquent à semer la souffrance et la destruction autour d’elles chaque fois qu’elles en ont l’occasion, dédiant leurs excitants méfaits à Lucifer, auquel elles jureront solennellement allégeance au cours d’une messe noire réalisée à l’aide d’objets de cultes catholiques récupérés ça et là et subvertis. Elles éprouvent en outre l’une pour l’autre un amour profond et défendu, qu’elles sacraliseront en échangeant deux anneaux, quelques gouttes de leur sang et deux hosties consacrées souillées, lors de cette même messe noire, qui prend alors des allures de mariage satanique.

Photogramme du film Mais ne nous délivrez pas du mal.

Ainsi Anne et Lore se rebellent-elles contre l’ennui et la passivité auxquels voudraient les contraindre les figures d’autorité omniprésentes qui, au nom de Dieu et de la tradition, se relaient afin de soumettre à leur ordre chaque moment et chaque dimension de leur vie. Dans les marges du contrôle, elles organisent en cachette leur double vie palpitante, découvrant dans l’intimité tendre de leur relation lesbienne platonique le cadre privilégié d’une émancipation radicale et violente, qui en passera par l’impiété et la cruauté. Sans doute Les chants de Maldoror, qu’elles lisent en douce, auront su les inspirer, et notamment ce passage où Isidore Ducasse, alias Comte de Lautréamont, s’exclame :

Il y en a qui écrivent pour rechercher les applaudissements humains, au moyen de nobles qualités du cœur que l’imagination invente ou qu’ils peuvent avoir. Moi, je fais servir mon génie à peindre les délices de la cruauté ! Délices non passagères, artificielles ; mais, qui ont commencé avec l’homme, finiront avec lui1.

Au sein de ces plages de liberté arrachées, elles inversent circonstanciellement les rapports de domination, prennent momentanément le pouvoir en imposant leur propre loi sadique à celles et ceux qu’elles prennent pour cibles. Les hommes, grands privilégiés de l’ordre patriarcal qui les oppresse, apparaissent logiquement comme leurs martyrs préférés. Anne joue avec les fantasmes de l’aumônier qui la confesse en lui rapportant les pratiques lesbiennes de deux religieuses ; elle libère les vaches d’un jeune fermier prénommé Émile, pendant que Lore le distrait en l’excitant et en se dérobant – non sans difficultés – à ses baisers libidineux ; elle empoisonne, avec l’aide de sa complice, l’oiseau préféré de son jardinier simple d’esprit, les deux jeunes filles ayant pour projet d’assassiner tous les volatiles un par un plutôt que tous en même temps, afin de maximiser la souffrance de leur victime ; elles se rendent en cachette chez Émile et brûlent le foin de sa ferme, alors qu’il est en train de souper avec ses parents ; elles tourmentent à nouveau le jardinier d’Anne en le jetant dans un étang et en engageant une course poursuite avec lui, au cours de laquelle elles suscitent sans cesse son désir et s’amusent à le frustrer. La liste de leurs méfaits est longue.

Les deux adolescentes finiront par tuer un inconnu en panne de voiture, rencontré sur le bord de la route, après l’avoir conduit chez Anne en vue de le séduire. Emporté par sa passion, celui-ci était devenu incontrôlable et cherchait à les violer. Se retrouvant alors dans l’incapacité de préserver plus longtemps le secret, Anne et Lore préfèrent prendre le pari de la mort que de voir cette double vie, la seule qui vaille vraiment la peine d’être vécue, envahie et détruite par cet ordre social qu’elles abhorrent. Dans son journal, Anne écrit :

Je n’ai pas voulu faire peur à Lore, mais l’enquête est sur le point d’aboutir. Ils vont découvrir le corps, ce n’est plus qu’une question de jours. Mais ils auront beau faire, ils ne nous sépareront pas. Nous sommes liées l’une à l’autre pour toujours.

Ainsi décident-elles de mettre fin à leurs jours au nez et à la barbe de l’inspecteur en charge de l’enquête et de nombreux membres de leur communauté, dont leurs parents, au cours d’un spectacle scolaire auquel elles participent. Après avoir déclamé trois poèmes réprouvés (« Complainte du pauvre jeune homme » de Jules Laforgues, « La mort des amants » et « Le voyage », VIII, de Charles Baudelaire) elles s’aspergent d’alcool et s’immolent. Le public applaudit avec enthousiasme, croyant d’abord à une performance spectaculaire, puis s’affole lorsqu’il comprend que le feu qui consume les robes blanches des jeunes filles est bien réel. Mais il est déjà trop tard pour réagir. Les flammes dévorent les deux corps enlacés et, fortifiées par ce combustible, s’élèvent jusqu’à la bande d’étoffe habillant le bord supérieur de la scène, qui s’embrase à son tour. Juste au-dessus, l’inscription Ad majorem Dei gloriam, « Tout pour la plus grande gloire de Dieu », ne perd rien pour attendre.

Leur suicide se donne comme un crachat insolent à la face de la communauté, un geste d’insoumission d’une extrême violence, flamboyant et fatal, par lequel elles privent définitivement l’autorité de la victoire totale qu’elle n’aurait pas tardé à obtenir.

Photogramme du film Mais ne nous délivrez pas du mal.

S’il a quelque chose de désespéré, cet acte n’est pas tout à fait nihiliste. En effet, le dernier extrait du journal d’Anne, cité un peu plus haut, et les trois poèmes que les adolescentes récitent avant de s’immoler, témoignent d’un espoir de libération post-mortem.

Poème 1 – Complainte du pauvre jeune homme2

Quand ce jeune homm’ rentra chez lui,
Quand ce jeune homm’ rentra chez lui ;
Il prit à deux mains son vieux crâne,
Qui de science était un puits !
Crâne,
Riche crâne,
Entends-tu la folie qui plane ?
Et qui demande le cordon,
Digue dondaine, digue dondaine,
Et qui demande le cordon,
Digue dondaine, digue dondon !

Quand ce jeune homm’ rentra chez lui,
Quand ce jeune homm’ rentra chez lui ;
Il entendit de tristes gammes,
Qu’un piano pleurait dans la nuit !
Gammes,
Vieilles gammes,
Ensemble, enfants, nous vous cherchâmes !
Son mari m’a fermé sa maison,
Digue dondaine, digue dondaine,
Son mari m’a fermé sa maison,
Digue dondaine, digue dondon !

Quand ce jeune homm’ rentra chez lui,
Quand ce jeune homm’ rentra chez lui ;
Il vit que sa charmante femme,
Avait déménagé sans lui !
Dame,
Notre-Dame,
Je n’aurai pas un mot de blâme !
Mais t’aurais pu m’laisser l’charbon [pour s’asphyxier],
Digue dondaine, digue dondaine,
Mais t’aurais pu m’laisser l’charbon,
Digue dondaine, digue dondon !

Lors, ce jeune homme aux tels ennuis,
Lors, ce jeune homme aux tels ennuis ;
Alla décrocher une lame,
Qu’on lui avait fait cadeau avec l’étui !
Lame,
Fine Lame,
Soyez plus droite que la femme !
Et vous, mon Dieu, pardon ! pardon !
Digue dondaine, digue dondaine,
Et vous, mon Dieu, pardon ! pardon !
Digue dondaine, digue dondon !

Quand les croq’morts vinrent chez lui,
Quand les croq’morts vinrent chez lui ;
Ils virent qu’ c’était un’ belle âme,
Comme on en fait plus aujourd’hui !
Âme,
Dors, belle âme !
Quand on est mort c’est pour de bon,
Digue dondaine, digue dondaine,
Quand on est mort c’est pour de bon,
Digue dondaine, digue dondon !

Ce premier poème pose que, peu importe la manière dont on a vécu, nous sommes toutes et tous égaux face à la mort. À la fin, celle-ci abolit une fois pour toutes notre existence terrestre : « Quand on est mort c’est pour de bon ». Ainsi, de ce point de vue, il est indifférent de cultiver son intelligence ou de végéter dans sa bêtise, ou encore de courir après la vertu ou de s’adonner au vice. Face à la faucheuse, impartiale et implacable, tous nos efforts se révèlent vains et risibles, salués par autant de « Digue dondaine, digue dondainde, / […] / Digue dondaine, digue dondon ! » moqueurs. D’autant, sous-entend le poète, que l’intelligence rend fou et suicidaire (strophe 1) et que la vertu n’apporte pas le bonheur (le jeune homme à la « belle âme » met fin à ses jours) et n’est au fond qu’un paraître hypocrite (dans la strophe 2, on comprend que le jeune homme rentre chez lui après avoir été chassé de chez sa maîtresse par le mari de cette dernière).

Mais ces vers ne disent rien de ce qui advient après la mort. Est-elle un passage vers autre chose (et si oui, vers quoi ?) ou bien une impasse absolue ? La question est ouverte et le deuxième poème s’y engouffre.

Poème 2 – La mort des amants3

Nous aurons des lits pleins d’odeurs légères,
Des divans profonds comme des tombeaux,
Et d’étranges fleurs sur des étagères,
Écloses pour nous sous des cieux plus beaux.

Usant à l’envi leurs chaleurs dernières,
Nos deux cœurs seront deux vastes flambeaux,
Qui réfléchiront leurs doubles lumières
Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux.

Un soir fait de rose et de bleu mystique,
Nous échangerons un éclair unique,
Comme un long sanglot, tout chargé d’adieux ;

Et plus tard un Ange, entr’ouvrant les portes,
Viendra ranimer, fidèle et joyeux,
Les miroirs ternis et les flammes mortes.

Ce deuxième poème répond au premier, nous décrivant la mort simultanée de deux personnes liées par un amour profond, qui se donne comme un jumelage de « cœurs » et d’« esprits », semblable à celui qui unit Anne et Lore. Il n’est pas exclu que cette mort simultanée soit plus précisément un suicide. En effet, « l’éclair unique » que les amants échangent pourrait désigner l’unisson visuel et acoustique de deux coups de feu. Ce qui est certain, c’est qu’ Anne et Lore témoignent, à travers leur immolation, d’une interprétation aussi littérale que personnelle des vers : « Nos deux cœurs seront deux vastes flambeaux / Qui réfléchiront leurs doubles lumières ». Ces « adieux » se révèlent n’être que des au revoir : « un Ange » viendra raviver les esprits (« les miroirs ternis ») et les cœurs (« les flammes mortes ») jumelés des amants, permettant ainsi à leurs existences et à leur amour de transcender les bornes de la finitude. Pour les deux adolescentes, cet « Ange » s’identifie bien sûr à Lucifer, l’ange déchu qu’elles révèrent et au nom duquel elles ont renié Dieu et le Christ. Ainsi convaincues que leur amour leur survivra, Anne et Lore sont prêtes à suivre leur psychopompe n’importe où, comme le montre le dernier poème. Car là où il les conduira, elles seront ensemble d’une manière ou d’une autre. Et c’est au fond tout ce qui compte.

Poème 3 – Le voyage, VIII4

Ô Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l’ancre !
Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons !
Si le ciel et la mer sont noirs comme de l’encre,
Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons !

Verse-nous ton poison pour qu’il nous réconforte !
Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ?
Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau !

Cette plongée « Au fond de l’Inconnu », cette exploration du « nouveau » annoncée par le poème, apparaît dans ces quelques vers bien plus excitante qu’inquiétante. Il faut dire qu’elle se donne comme la solution définitive à l’ennui terrestre, ce même ennui qu’Anne et Lore subissent et qu’elles ne supportent plus. Parce qu’elles meurent d’ennui, elles veulent mourir tout court. Pour les deux jeunes filles, l’idée de troquer une vie prévisible, déjà toute tracée par la communauté, contre une après-vie pleine de mystères et de découvertes, apparaît extrêmement séduisante.

À l’issue de cette triple récitation, les voici donc affermies dans leur résolution. D’un geste assuré, elles vident chacune le contenu d’une bouteille de gnôle sur leurs robes blanches et y mettent le feu, se suicidant ensemble pour se libérer ensemble. Si elles ont vu juste, Lucifer ne tardera pas à venir chercher leurs âmes, à jamais enlacées.

Claire Tabouret, La grande camisole, huile sur toile 2014.

 

 


Notes :

1 Isidore Ducasse ou Comte de Lautréamont, Les chants de Maldoror, « Les classiques de poche, Le livre de poche », Librairie générale française, 2001, chant premier, §4, p. 86.

2 Jules Laforgues, Les complaintes, Léon Vanier, Paris, 1885, pp. 108-109.

3 Charles Baudelaire, Les fleurs du mal, dans Œuvres complètes, tome 1, Calmann-Lévy, Paris, 1908, p.339.

4 Charles Baudelaire, Les fleurs du mal, dans Ibid., p. 351.

L’automne divinatoire I – La brève histoire du Tarot

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source : Le chant des mémoyres. Nytoprod – Fotolia.

Introduction.

Automne et divination.

L’automne vient d’installer ses belles couleurs, la saison devient méditative. Divinatoire, même, me direz-vous. Traditionnellement, et encore de nos jours, la saison d’automne est vécue comme l’une des plus propices à l’art divinatoire : la lumière se tamise et l’obscurité prend toute la place nécessaire pour ménager cet art. La Nature se fait discrète, vieillissante, et l’on ne saurait trouver un meilleur motif pour réfléchir aux grandes périodes de la vie. Je m’en remets à ce qu’en dit Diana Rajchel dans son ouvrage Samhain (éditions Danaé, 2017). En effet, elle établit les origines de cette fête entre les torches galloises ou celtes, pour illuminer le chemin des morts de cette nuit. C’est la nuit des morts, et ceux-ci foulent la terre des vivants. On parle d’un moment intermédiaire, tout comme la nuit du premier mai (Beltane). Le voile est dit « fin », et l’on peut a priori plus facilement accéder aux mystères : les morts se baladent, la nuit prend son sens, et l’on marche entre les mondes. La divination a donc toute sa place dans cette période-là de l’année : voilà pourquoi je choisis de parler d’un automne divinatoire. L’invocation à la vieille femme à la page 137 de l’ouvrage de Diana Rajchel nous plonge alors dans l’ambiance des mancies :

Reine de Sagesse,
Reine de la nuit,
Reine qui ordonne,
le temps du repos,
le temps du combat,
regarde avec nous
dans ce noir chaudron,
dans les vapeurs,
montre-nous l’avenir,
laisse-nous guérir le passé.

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source : Coven of the Goddess.

Mais alors, pourquoi aborder un tel sujet ?

Non seulement la saison s’y prête, mais je parlerai aussi modestement en qualité de cartomancienne et de passionnée d’histoire des arts. Parfois, j’aurai recours à des savoirs personnels, que je n’explique plus — grâce soit rendue aux scientifiques dont je ne me souviendrai plus des noms. J’inaugure en réalité avec ce premier article tout un dossier à venir sur le tarot : j’étendrai donc mon automne divinatoire aux histoires de quelques grands arcanes. Vous croiserez donc en temps voulu la route des Amoureux, du Pendu ou du Diable. On subit encore une mauvaise image du tarot : dans les films, les séries ou l’imaginaire collectif, on a tendance à associer tarot et mauvaise fortune, malchance, ou pire, annonces terribles. On ne saurait se départir de l’image (faussée) de la vieille cartomancienne redoutable dans le secret de son rideau de velours. En vérité, l’histoire du tarot est beaucoup plus complexe, et elle ne se passe pas de réalités économiques, politiques ou sanglantes. Le tarot reste mystérieux quand il faut le dater, le préciser, ou bien lui donner une origine géographique. Pourtant, c’est que je vais tenter de faire en me basant librement, et essentiellement, sur le livre récemment paru en 2018 aux éditions Trajectoire, sous la plume scientifique d’Isabelle Nadolny.

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Site : Youtube. Teaser du livre (vidéo).

Questions de mots et de définitions.

Qu’est-ce que le tarot ?

Cette question semble stupide, mais elle a le mérite d’être posée : qu’est-ce qu’un tarot ? On parle de tarot lorsque l’on désigne un jeu précis de 78 cartes : 22 atouts (ou arcanes majeurs) suivant un ordre autrefois aléatoire, et 56 cartes (ou arcanes mineurs). On n’oublie pas son usage à proprement parler dans le monde du jeu : en effet, il faudra toujours se demander lorsque quelqu’un vous déclare qu’il joue au tarot ce qu’il entend. Est-il cartomancien ou est-il un simple amateur de jeux de hasard ? La nuance est floue mais importante. J’entendrai ici, évidemment, le tarot au sens divinatoire du terme, même si j’aurai recours à son histoire troublée.

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Site : Trusted Tarot. Planche des 78 cartes, ici de la branche « Rider-Waite ».

Et le mot « tarot », d’où vient-t-il ?

Ce mot possède une histoire très amusante que je m’empresse de vous raconter, sous l’autorité de ce qu’en dit Isabelle Nadolny. Dans l’Italie médiévale du Nord, au XVe, on parle de ces jeux comme des « naibi à triomphes ». Tout laisse à penser, surtout le contexte, qu’on applique le complément « triomphes » en raison de l’influence guerrière qui entoure la naissance de ces jeux. Les triomphes font écho aux grands événements de la vie martiale antique : on fait son triomphe à tel grand général de guerre… Les affinités du terme trionfi sont évidentes avec le monde guerrier ou politique. On n’oubliera pas qu’un « triomphe » peut qualifier une victoire martiale. Pour être brève puisque j’y reviens ensuite, je dirai simplement que l’Italie médiévale à cette époque n’est pas de tout repos : la géographie est morcelée, tout comme le sont les manières de la gouverner. Les duchés et les pouvoirs sont dans un équilibre instable, une guerre quasi permanente. Les premiers jeux tarot (si on peut parler de « premiers ») naissant dans ce contexte, ils méritent bien leur appellation de trionfi.

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Le Tarot de la Félicité, par Pierrick Pinot.

Au XVe, une grande curiosité s’opère : on passe soudainement des trionfi aux tarocchi. On l’explique très peu, et le phénomène est aussi perceptible en France. En 1505, un acte notarial parle effectivement de « tarraux ». On estime que c’est la plus vieille mention dans la langue française de ce mot, même s’il est sous une orthographe différente. Ce terme pose problème aux linguistes, c’est évident. On s’arrache l’origine du mot, qu’on n’hésite pas à repousser aux confins du sanskrit. On prête au tarot des origines lexicales multiples.

D’une part, la seule chose dont on soit sûr, c’est que ce mot est d’extraction vulgaire. On entend par « vulgaire » un usage populaire du mot, loin des sphères savantes. Par exemple, on a pu hasarder une anagramme du mot latin rota (lien à la roue de la Fortune). Le mot Torah relierait au contraire l’imaginaire du jeu (à tort) au monde hébraïque. C’est aussi une explication vivement démentie, car peu fondée. Certains se sont même amusés à vouloir remonter à la source du mot et à la dater du sanskrit tar-o (« étoile »). D’autres encore, victimes de l’imaginaire fantasmé du tarot comme venant des Bohémiens, lui ont prêté une origine hindoustani avec le terme taru, influençant sûrement le mot tzigane tar (« paquet de cartes »). En vérité, c’est au XXe que les recherches établissent l’origine la plus probable du mot. On considère que tarot vient de l’arabe tarh (« déduction »),  lui même extrait de la forme verbale taraha (« rejeter, déduire »). Le mot arabe aurait influencé une  autre racine castillane, syncrétisme que l’on retrouve dans l’espagnol tarea (« lancer, tirer »).

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Photo personnelle. Light Visions Tarot.

Qu’est-ce qu’on entend par « arcane » ?

Je considère volontiers que ce mot est acquis par tous. En vérité, je découvre que ce terme est souvent méconnu, bien qu’il jouisse d’un imaginaire du secret encore très fort. Les arcanes représentent les cartes du jeu. On divise le tarot en deux grandes parties, d’une part les arcanes dits « majeurs » (les 22 atouts dont je parlais, avec des grands noms comme le Pendu ou la Tempérance), et d’autre part, les arcanes dits « mineurs » (56 en tout comprenant les quatre enseignes des coupes, des bâtons, des deniers et des épées, chacune étant étendue avec des nombres allant de l’as au dix et respectivement un valet, un cavalier, une reine et un roi). Nous obtenons donc pour un jeu de tarot conventionnel un nombre inchangé de 78 arcanes.

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Modern Spellcaster’s tarot, Scott Murphy, 2014. Six d’épées.

Pour vous expliquer l’origine du mot arcane, je m’en réfère à l’article du même nom dans le fameux Dictionnaire historique de la magie et des sciences occultes, sous la direction de Jean-Michel Sallmann (2006). Dans cet article (pp. 68-71), Gérard Chandès place l’origine du terme — quant à elle beaucoup plus certaine que celle de tarot — avec le latin classique arca (« coffre »), dérivé en arcanus (« secret, caché, mystérieux »). En fait, le mot suggère quelque chose de caché, d’occulté. Il ne faut pas oublier qu' »arcane » signifie bien d’autres choses que les cartes du tarot. C’est un terme qui jouit d’une popularité attestée dans le domaine de l’alchimie.

En bref, ce qu’on retient de ce panorama lexical est que l’on date déjà difficilement l’origine du mot tarot. On ne sait ni d’où il vient réellement, ni de quand il date. Ce mystère est tout à fait symptomatique du reste.

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Golden Tarot, Kat Black, 2003.

Histoire brève du jeu : à quand les cartes ?

Jouer, une histoire de dieux ou d’Anciens : des dés et des pythies.

Platon déjà essaie de dater l’invention de la notion de jeu. Pour lui, les dieux jouaient, et le premier était égyptien. Son nom est Thot, et c’est le dieu, dans la Moyenne-Égypte, des scribes, de la sagesse, des mots. C’est une divinité qui sait l’astronomie, les nombres et il n’est pas étonnant qu’on l’associe à la notion de jeu. Cependant, la fortune du jeu est bien réelle dans la Grèce antique, où l’on fait se rejoindre l’idée du jeu et de la divination. Le lien qui unit les deux prend alors la face du « hasard ». Le jeu défie le hasard comme la divination essaie d’en percer les mécanismes. Plusieurs auteurs antiques s’accordaient sur l’usage immodéré des osselets, parfaitement situés entre le jeu pur (une fois tombés au sol, ils forment des combinaisons gagnantes ou non) et la tentation divinatoire (tombés de telle ou telle manière, attention, mauvais présage…). Lancer des éléments au sol dans un but divinatoire n’est pas neuf : on n’a qu’à rappeler les bâtonnets de bois, les cauris  ou… les dés. Le mot hasard contient lui-même cette image : le terme dérive de l’arabe az-zahr, le « dé ».

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Site : Wikipedia, le dieu Thoth.

Prohibition médiévale du jeu et arrivée tardive des cartes divinatoires.

Lancer des dés dans un but de jeu a longtemps connu son heure de gloire. On passe le temps, on discute autour des jeux de dés, comme on pronostique les résultats. Quand l’Église se fait plus présente à l’époque médiévale tardive, on remet en question cette occupation apparemment innocente. En effet, n’y-a-t-il jamais eu plus grand joueur que le diable ? Au XIIIe, un décret émet une interdiction générale contre le jeu, supposant les jeux de dés. Jouer, c’est tenter (ou pire : représenter) le diable. Mais lancer des dés dans un but secrètement divinatoire est encore pire : c’est détourner et pénétrer les voies de Dieu et de Sa Providence. C’est connaître le destin et se placer au même rang que le divin. L’époque médiévale tait alors la notion de jeu au profit de foi, et ce n’est qu’au XVe que l’on assiste à un renouveau de celui-ci.

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Gravure disponible sur : The Grace of Iron Clothing.

Et les cartes là-dedans, me direz-vous. En fait, l’auteure du livre sur lequel je me base estime que jusqu’à la fin du XIVe, aucune mention n’est faite nulle part concernant de quelconques jeux de cartes. Elle date leur arrivée (discrète, s’entend) entre 1369 et 1381, à la lumière de quelques décrets les mentionnant. Le plus ancien traité décrivant plus ou moins un jeu de cartes dates de 1377 ; nous parlons du Tractatus de moribus et disciplina humanae conversaciones par le frère Johannes. Il y parle, sans s’étendre malheureusement, de « bonnes » et de « mauvaises » cartes. Et encore, on ne parle que de l’arrivée en Europe des cartes. On leur prête, au contraire, des origines beaucoup plus anciennes. Ce n’est qu’au XVe siècle que les jeux de cartes (dans un sens non divinatoire) connaissent d’étincelants débuts.

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Reylo Tarot Cards : The Lovers, par Elithien.

Origines fantasmées du tarot.

Origine orientale (Chine, Perse et Mamelouks).

Parler de tarot ne serait rien sans parler des fantasmes qui l’entourent. Tous les chercheurs s’accordent pour dire qu’il y a diverses origines possibles, et d’autres, moins probables. Mais l’on en reste dans tous les cas à des hypothèses qui ne seront probablement jamais vérifiables. Le tarot est issu d’un substrat imaginaire très fort : on aime à penser, de notre point de vue occidental, qu’il vient de lointaines contrées orientales. Même si cela reste vraiment probable, la théorie suivante reste au stade d’hypothèse. On estime que l’objet « carte » viendrait de la Chine du Xe siècle, établissant alors sur papier des symboles. De la Chine, on en vient à la Perse, où les Mamelouks règnent jusqu’au XVe. Ils entretiennent de grands rapports commerciaux avec l’Occident (et donc, l’Italie, qui en est sa porte) entre 1345-1365. Il se peut que l’objet « carte » tire son influence de là et soit entré de cette manière dans ce que l’on appelle aujourd’hui l’Europe. Dans tous les cas, l’idée que le tarot vienne d’Égypte cette fois est une invention : bien peu de choses indiquent l’existence d’un jeu de cartes dans cette période antique. L’auteure de l’Histoire du Tarot estime que c’est Antoine Court de Gébelin au XVIIIe qui, le premier, place les origines du jeu dans l’Égypte antique.

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Ancien jeu de cartes chinois. source

Origine bohémienne : le fantasme de la cartomancienne.

Pourtant, lorsque l’on parle de tarot, la première image qui nous vient en tête n’est pas celle d’un chinois médiéval, mais bien celle d’une cartomancienne bohémienne. L’association entre le tarot et l’histoire des Bohémiens ne se prouve plus. Je ne m’étendrai pas dessus faute de connaissances. Je rappellerai simplement que cet imaginaire attribué aux gitans ensuite naît au XIXe siècle, victime de ses fantasmes.

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Site : Succulent Moon. Fond d’écran libre de droits.

Origines probables du tarot.

Les Allemands : la fantaisie des suites.

De manière très pragmatique, nous parlerons des véritables tarots qu’il nous reste dans la postérité. En vérité, je parle ici des Allemands pour rappeler le simple fait que les plus vieux datés et conservés sont allemands. On appelle ces premiers jeux des cartes de cour, puisqu’elles sont avant tout autre chose des reflets de la société d’époque, composée d’un corps politique et militaire précis. On n’a qu’à regarder quelques reproductions de ces jeux pour observer les détails de mode d’époque. Il est dit que les jeux allemands sont caractérisés à un moment de leur histoire précoce par un mélange absolu des figures : par exemple, dans un même jeu se retrouveront ensemble Jeanne d’Arc et Mélusine. Les figures, donc, travaillent à différents niveaux. Et c’est bien ce dont il est question quand on parle de jeux de type « allemand » : les couleurs (ou enseignes) sont parfois très éloignées de ce qui nous semble canonique (coupe/épée/bâton/denier, ou bien pique/carreau/cœur/trèfle). Par exemple, nous pouvions trouver dans l’Allemagne de jadis un jeu où se trouvait l’enseigne des cerfs. De cette manière, nous aurions pu avoir un Cavalier de Cerf, etc.

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source. Jeu de 1816, de la collection de Klaus-Jürgen Schultz.

Les Italiens : l’épopée des Visconti.

Que serait un article sur le tarot sans parler des illustres Visconti ? Famille aux allures terribles, elle joue un rôle primordiale dans la diffusion des premiers tarots. Le tarot prend des racines potentielles dans l’Italie du Nord du XVe siècle, notamment avec le peintre Giacomo Sagramoro, qui peint alors quatre « jeux de triomphes ». Je parlerais avant tout des Visconti : ce fut une famille amatrice de tarots, et l’on tient de sa postérité 239 cartes en tout, divisées en plusieurs ensembles plus ou moins complets. Il va sans dire que ces tarots sont extrêmement luxueux, dorés à l’or fin et peints à la main : une pure merveille pour les curieux. On possède trois ensembles plutôt complets sur le lot de 239 cartes en tout. Le premier est le « Visconti di Modrone », volontiers daté de 1441. C’est celui qui est peint pour les noces du duc — j’y reviens quelques lignes plus loin. Il possédait originellement 89 cartes. Le second tarot est celui dit de « Brambilla », datant d’avant 1447, et lui destiné au duc Filippo Maria Visconti. Le troisième ensemble qu’il nous reste date de 1450 et il est destiné au duc de Milan. On l’appelle dans le jargon le « Visconti-Sforza », et c’est non seulement le plus complet mais aussi le plus utilisé aujourd’hui dans la postérité. Son imagerie est encore populaire.

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Tarot Visconti-Sforza original, doré à l’or fin et peint à la main. Site : Le Palais du Tarot.

Donc, l’Italie du Nord médiévale. Une période trouble de tensions permanentes, comme je le disais plus haut, mais aussi, et bien au contraire, une période d’intense fleurissement artistique. Les peintres jouissent d’une place particulière, et c’est bien dans ce contexte que naissent les fameux tarots italiens. Il va sans dire que cette période est aussi celle des Carnavals de grande envergure et que l’on se déguise volontiers en allégories sur de somptueux chars : vers 1460, le duc Federico da Montefelho monte sur un char avec les allégories de la Force, la Tempérance, la Justice mais aussi la Prudence. L’arrière-plan de ces tarots n’est pas « gratuit » et l’on se doute bien de l’influence, même discrète, de ces grands Carnavals.

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Tarot Visconti-Sforza : Le Diable.

La famille Visconti quant à elle prend son importance à partir de Bernardo Visconti, un seigneur tyrannique milanais au XIVe. Son neveu, Gian Galeazzo le renverse en 1385, le fait emprisonner, et aussi empoisonner. Son neveu est despotique, et la peste coupe court à sa fureur en 1402. Le fils de Gian, Giovanni Maria Visconti, prend sa suite jusqu’en 1412 à sa mort, avant tout mémorable pour sa dépravation et son caractère sanguinaire. Ensuite, le second neveu de Bernardo Visconti, le frère de Gian Galeazzo, arrive au pouvoir : nous parlons bien de Filippo Maria Visconti, qui, en 1413, épouse une femme qui a deux fois son âge. En 1418, il la fait décapiter sans réel motif si ce n’est une suspicion adultère. Suite à quoi il se remarie, mais le mariage n’est pas consommé. Il a plutôt une fille illégitime avec sa maîtresse Marie de Savoie. Bianca Maria Visconti naît donc en 1425 et à 9 ans, elle est promise à Francisco Sforza, un mercenaire de la famille. En 1441, le mariage a lieu : Bianca a 18 ans, Francisco, 40. C’est en l’occasion de ses noces que l’on commande le « premier » tarot italien (notez toute mon insatisfaction à parler d’un « premier » tarot). En définitive, les arcanes sont de circonstance pour ce mariage fastueux : les Amoureux, le Pape, l’Impératrice en sont autant de représentations.

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Les Français : ancrage traditionnel et Tarot(s) de Marseille.

Le tarot de Marseille n’est pas de Marseille : c’est dit. Le tarot possède en France des origines plutôt lyonnaises : c’est là qu’on trouvait les plus importantes corporations de cartiers. Il est difficile de dater le premier tarot français, mais on pense fortement qu’il s’agit d’une création sous Louis XIV, faite par un cartier. Le premier identifié en revanche revient à Pierre Madenié en 1709. Le deuxième tarot de Marseille (de type I), lui aussi daté, est lié au nom de Jean-Pierre Payen, en 1713. Jean-Pierre Payen est un « vrai » marseillais alors sur les terres d’Avignon, encore sous influence pontificale, les impôts y étant exonérés notamment pour les cartiers. Mais en 1754, sous la pression des cartiers marseillais, ce privilège prend fin et l’on peut enfin créer des tarots de Marseille… à Marseille ! En effet, le métier de cartier (entendre : fabriquant de cartes) était très taxé, et il était difficile d’en voir le bout. C’est de cette manière, en relaxant les privilèges avignonnais, que l’on voit apparaître le premier tarot de Marseille (de Marseille) en 1736 sous la création de François Chausson. Cette histoire est vaste, complexe, car les villes entre elles se battent avec leurs confréries de cartiers. Les cartes elles-mêmes arrivent à varier un peu. En effet, je finirai en rappelant que l’Académie française ne vient normaliser la langue qu’en 1634, et qu’avant cela, les orthographes des arcanes varient beaucoup sur les cartes. Par exemple, le Tarot dit « parisien anonyme » note « Atrempance » pour ce qui est aujourd’hui la Tempérance.

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Tarot Parisien anonyme (avant 1650). Site : Tarots Anciens.

En somme, ce que l’on peut retenir de ces tarots français est qu’ils sont liés à l’astrologie, tout autant que les latins. Je terminerai en rappelant l’essentiel : la cartomancie dans un usage divinatoire est extrêmement récente, et à part la figure d’Etteilla, un célèbre cartomancien au XVIIIe siècle, la pratique est plus récente. Ainsi, quand je parle de tarots de Marseille ou même de tarots italiens, il faut bien entendre qu’aux XVIe, XVIIe voire XVIIIe siècles, l’usage divinatoire reste minoritaire, tu, ou bien inexistant.

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Tarot dit « d’Etteilla ».

Jalons préliminaires sur les arcanes.

Les trois types d’enseignes.

Je parlais des vieux jeux allemands présentant de curieuses enseignes. En effet, avant une certaine date, on était libre de créer les enseignes de notre choix. En revanche, au XVe, quand le jeu devient une vraie mode, et que se développe à fond la gravure, il faut donc de grands tirages de masse pour couvrir la demande. Les tirages de masse demandent une normalisation des signes, des caractères, et c’est plus ou moins de cette façon que l’on se retrouve encore avec des signes normalisés tels que les piques, les carreaux, les cœurs et les trèfles. Je parle dans le titre de trois types d’enseignes. J’entends par enseignes les « couleurs » dans chaque jeu (les quatre familles, si l’on veut). Ainsi, on se retrouve avec trois grandes tendances, géographiquement identifiées :

  • Les enseignes germaniques : feuilles, glands, grelots et cœurs.
  • Les enseignes latines (italiennes) : épées, bâtons, deniers, coupes.
  • Les enseignes françaises : cœurs , piques, trèfles, carreaux.

Cette claire distinction n’empêche pas les débats, surtout pour les enseignes latines, puisque c’est ce qui concerne le tarot. En fait, les chercheurs en imaginaire, symboles, ignorent d’où viennent les quatre enseignes latines. Les symboles parlent à un vaste nombre de cultures, qu’elles soient païennes, chrétiennes ou bien familiales :

Pour résumer encore, on peut dire de cet ensemble qu’il contient des représentations de la condition humaine depuis la nuit des temps : le pouvoir, la femme, la religion, l’amour, la victoire, la défaite (ou la trahison), la mort, le bien (les vertus), le mal, l’enfer, le paradis, la terre, le ciel avec le soleil et la lune. (page 83).

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Les quatre « suites » du tarot figurées. Site et artiste : Poison Apple Printshop.

Des origines imaginaires discutées.

Je serai brève ici, car il convient de ne pas empiéter sur le riche travail des historiens de l’imaginaire ; d’autant plus qu’il est ardu de tenter de donner une source précise à de tels symboles. Coupe du Graal, contenant christique, ou coupe féminine d’abondance, ce symbole à lui seul mériterait un livre entier. Il en va de même pour les autres images, très fortes elles aussi. L’auteure du livre sur lequel je me base rappelle les interprétations héraldiques au sujet des enseignes latines. Une solide théorie rapproche tarot et blasons familiaux. En effet, les deux systèmes fonctionnent de manière analogue au niveau de la figuration : un symbole fort pour contenir une idée ou des valeurs.

D’autres personnes, adeptes sans doute de la tripartition classique de la société médiévale, proposent de voir dans les quatre enseignes latines cette division sociale : l’épée et le bâton pour la fonction gouvernante (l’épée du souverain + le bâton/sceptre du chef religieux), le denier pour le corps commercial et la coupe pour la symbolique du peuple et du corps nourricier.

Pour d’autres encore, appuyant le fond très chrétien de l’imagerie tarotique, il s’agit de l’expression de quatre vertus fondamentales : l’épée pour la Justice, le bâton pour la Force, la coupe pour la Foi et enfin, le denier de la Charité. Cette interprétation est aussi très satisfaisante. En fait, le tarot ne se laisse pas si facilement prendre dans une seule interprétation, et c’est bien ce qui en fait sa richesse. Je conclurais cette brève partie avec la division qui semble primer aujourd’hui : celle des éléments. Aux bâtons de Feu s’opposent les coupes d’Eau et aux deniers terrestres, les épées de l’Air. Pour me révéler extrêmement schématique, je dirai que chaque élément représente ensuite une sphère de vie : l’eau pour les sentiments et l’intuition, le feu pour les actions, le corps, l’air pour les décisions, l’esprit vif et les mots, et les deniers pour la sphère terrestre, les valeurs.

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Site : Wonderful Things. Suites latines.

Concernant les arcanes majeurs, en vérité, les 22 cartes ne varient pas pendant les six siècles qui se développent jusqu’à nous ; seuls les noms changent, ou les numéros, mais les 22 arcanes restent plus ou moins les mêmes. La plus ancienne liste de ces atouts date d’ailleurs de 1470-1500, et elle se trouve au cœur d’un manuscrit de sermon contre les jeux d’argent, Sermones de ludo cum aliis. L’ordre est différent de celui qui nous sert aujourd’hui, sauf l’arcane XIII (la « sans nom », en fait : la Mort) qui possède une place de choix, très symbolique. Les noms aussi sont différents, selon ce que veut renforcer son auteur : par exemple, pour symboliser la Tour, il parle plutôt de sagitta (« la flèche »).

La Fortune du tarot du XVIIIe à nos jours.

Je me permets ici une brève introduction à la chronologie du tarot, afin de replacer les choses dans leur contexte et ne pas être victime du préjugé : « on a tiré les cartes de tous temps ». Non, la cartomancie est une discipline récente parmi toutes les autres mancies.

XVIIIe : l’âge d’or des cartes.

Etteilla est un cartomancien célèbre en son époque, et on lui doit la première publication française d’une somme complète sur les 78 cartes. Il les interprète une à une : cela peut nous paraître banal, tant les livrets de nos tarots le font, mais à l’époque, c’est une première. Avant cette somme, on ne possédait que des bribes d’interprétations. En vérité, cette publication est symptomatique du reste de ce siècle : on publie à foison des jeux et des livrets, et ce, surtout après la Révolution. Il y existe d’ailleurs un Jeu Divinatoire Révolutionnaire, datant de 1791 et jouissant d’une imagerie à son égale. Nous songerons simplement au XVIIIe et à la figure éminente de Mlle Lenormand (1772-1843), la « sibylle des salons » comme on aime à l’appeler. C’est une jeune femme qui, après avoir prédit différents éléments de la vie de l’impératrice Joséphine, connaît une fortune incroyable dans les salons mondains. On possède encore son jeu, puisqu’il est à la vente en reproductions parfois modernisées. Ce siècle amène vraiment le substrat nécessaire au développement du tarot, progressivement utilisé dans un sens divinatoire.

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Site : Amazon. Couverture de vente de l’une des versions du Lenormand.

XIXe : l’âge d’or des occultistes au détriment du tarot divinatoire.

Ce siècle-là connaît une forte popularité du mouvement occultiste, qui aime à voir dans le tarot le reliquat d’un savoir perdu, d’un livre général, d’un connaissance secrète. A l’époque, peu de Français écrivent sur le tarot (Eliphas Levi, Paul Christian, Papus…), mais on s’occupe plutôt de fantasmer sa nature. Dans ce que l’on trouve des écrits à tendance occultiste, on déprécie souvent l’usage divinatoire « simple » du tarot pour lui préférer l’imaginaire d’un Grand Livre Secret. On parle dès lors volontiers du Livre de Thoth ou d’un livre kabbalistique (voir les écrits de Levi).

XXe : la cartomancie chez les anglo-saxons.

Nous avançons dans les siècles, et le français Marcel Belline publie en 1961 son oracle, encore vendu de nos jours (couverture noire). En vérité, il ne faut pas se méprendre sur la nature de ce phénomène divinatoire au XXe siècle : je donne peut-être l’impression qu’il n’y en a que pour les Français après les Italiens. Les Anglo-Saxons jouent un rôle primordial à cette époque : ils bénéficient de l’héritage des occultistes au XIXe pour s’approprier la matière du tarot. C’est de cette manière qu’Arthur Edward Waite (1857-1942), traducteur éminent d’Eliphas Levi et de Papus, redessine entièrement le tarot en 1910. Son éditeur s’appelle Rider, et cela ne vous étonnera donc pas qu’on parle encore du « Rider-Waite ». En fait, deux tendances s’opposent aujourd’hui dans le tarot, et cette différence est plutôt perceptible au niveau des arcanes mineurs : si le tarot de Marseille préfère souvent des mineurs schématiques (deux deniers pour… deux deniers), le Rider-Waite utilise volontiers une figuration sans doute plus parlante pour l’usager débutant : le deux de deniers sera représenté par un personnage jonglant avec deux pièces. C’est alors une parfaite représentation de la carte, qui symbolise souvent un moment d’entre-deux, de deux issues équivalentes, et donc, l’impossibilité de choisir.

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Site : Le Chaudron de Morrigann. Exemple à gauche du « MARSEILLE » faisant face au « RIDER-WAITE ». Lame XIX : Le soleil.

XXIe : l’explosion des jeux divinatoires.

Cela ne vous échappera pas : les librairies et parfois les grandes enseignes se mettent à vendre des tarots, non plus pour passer le temps en vacances mais bien pour promouvoir cet outil divinatoire, avec toutes les critiques que l’on peut y faire. Des centaines de tarots différents existent aujourd’hui sur le marché ; car oui, on peut parler d’un marché du tarot. Tous les artistes de la « branche magique » — ou presque — auront édité leur propre tarot (Julia Jeffrey par exemple). On en trouve sous toutes les couleurs, toutes les tailles, et l’imaginaire nous parle à foison. Les jeux se distinguent alors par leur esthétique : à chaque tarot son propriétaire, en quelque sorte. Nous pouvons avoir des tarots « d’artiste », comme celui de Julia Jeffrey (Tarot of the hidden realm) ou le Light Visions. Il y a aussi des tarots reproduisant des œuvres classiques, mais n’incluant pas réellement d’artiste encore vivant : songeons alors au tarot dit de « Botticelli » ou à celui de Kat Black, utilisant la technique du collage numérique, donnant le superbe Golden Tarot. Des Français cette fois ont voulu rendre hommage à l’imagerie médiévale tardive : je pense au Tarot Noir, plutôt d’esthétique « Marseille », sorti assez récemment. En clair, nous pourrions dire qu’il y a un tarot pour tous les goûts, et ce n’est pas pour déplaire aux cartomanciens qui, chemin faisant, découvrent souvent le tarot de toute leur vie. Mais cette explosion de la cartomancie n’est pas sans conséquences et à force d’un trop-plein de vulgarisation, le tarot peut en perdre sa valeur et tous ses symboles.

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source : Prisma Visions tarot : un favori.

Le Malleus Maleficarum, manuel de la chasse aux sorcières : un support de réflexion sur le personnage de l’Inquisiteur.

L’Inquisition… on ne présente plus cette institution tant elle s’est ancrée dans la mémoire collective. Cette « police » de l’Église, grande ennemie des sorcières, aurait pourchassé sans relâche des millions de personnes à travers l’Europe, et ce pendant des siècles. On les perçoit aisément comme des fous dangereux, des illuminés convaincus d’être chargés de remplir une mission divine et criant à l’hérésie au moindre faux pas. On les imagine, parcourant les villages avec leurs longues bures noires et leurs calèches sinistres remplies d’instruments de torture, s’abattant sur les habitants comme une impitoyable punition.

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Le Répugnateur, une représentation très caricaturale de la figure de l’Inquisiteur dans la série Kaamelott d’Alexandre Astier.

Toutefois, la réalité est un peu plus nuancée : l’Inquisition au singulier n’existe pas. Entre le Moyen Âge et le XIXe siècle, plusieurs tribunaux d’inquisition se sont formés, tous investis d’une mission similaire ayant pour but de lutter contre « la perversion hérétique », autrement dit : de juger et, si nécessaire, de tuer toutes les personnes qui reniaient volontairement les dogmes et la foi chrétienne. Loin d’être les tueurs sauvages et impulsifs que l’on s’imagine, les inquisiteurs étaient, pour la plupart, des savants, des professeurs qui savaient présenter leurs convictions de manière argumentée et « logique ». Ce qui explique en partie le succès de leur entreprise.

Si cette accusation d’hérésie pouvait facilement s’étendre aux « infidèles » – les juifs, les musulmans et les protestants faisant partie des cibles des inquisiteurs –, le plus grand danger se trouvait dans la sorcellerie et ceux qui la pratiquaient, car les sorciers et les sorcières abandonnaient Dieu pour servir le diable, tout en essayant de pervertir les bons chrétiens. Il fallait trouver un moyen de régler ce problème, et si d’autres personnes avant eux avaient déjà proposé des solutions semblables, ce fut Jacques Sprenger et Henry Institoris [1] qui proposèrent le manuel le plus célèbre sur la façon de traquer les suppôts de Satan : le Malleus Maleficarum, ou, le Marteau des Sorcières, que nous allons vous présenter ici.

Résumé

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Page de titre d’une édition du Marteau des Sorcières. Imprimée à Lyon en 1669.

L’ouvrage est composé de trois parties, chacune composée d’un certain nombre de questions permettant aux auteurs de reconnaître la sorcellerie chez les suspects et d’appliquer les punitions appropriées pour chaque cas.

 1) De la nature de la sorcellerie

La première partie est majoritairement théorique et présente plusieurs cas d’études ayant pour but d’expliquer ce qu’est la sorcellerie. Le ton est donné dès les premières pages lorsque les auteurs annoncent « ceux qui affirment le contraire de la foi aux sorciers sont hérétiques. » [2]. Ne pas croire en l’existence des sorciers, c’est être leur complice, et donc, être soi-même un ennemi de l’Église. En clair, mieux valait ne pas chercher à réfuter ce fait.

Les auteurs vont ensuite chercher à trouver l’origine de ce mal. Les sorciers sont des humains pourvus de pouvoirs surnaturels, obtenus grâce à un pacte avec les démons, qui les poussent à faire le mal. Mais les démons ayant été des créations de Dieu, ils ne peuvent rien faire sans sa permission. Cela voudrait-il dire que Dieu est le vrai responsable de la sorcellerie ? Pas du tout, voyons ! Car selon les auteurs : « Dieu est le bien suprême, donc il ne peut pas vouloir le mal. (…) Mais il peut vouloir permettre que le mal existe. » [3]. Ce n’est pas Dieu lui-même qui pousse les hommes à renier la foi, ce ne serait pas logique… C’est plutôt le libre arbitre voulu par Dieu qui autorise l’humanité à céder aux tentations des démons. Dès lors, les humains seraient les seuls responsables de leur hérésie.

C’est dans cette partie également que les auteurs trouvent le noyau du problème, les véritables responsables de cette grande menace : les femmes. En effet, il y aurait bien plus de sorcières que de sorciers, car les femmes seraient davantage prédisposées à se laisser séduire par le mal. Elles sont crédules, ce qui les pousse à croire à toutes sortes de stupidités qui peuvent se révéler dangereuses. Pour eux, elles sont impulsives et manquent d’intelligence, et donc, susceptibles de chercher à satisfaire leur convoitise et leur colère par tous les moyens. Enfin, leurs incessants bavardages font qu’il est difficile de trouver une quelconque vérité dans leurs paroles : « Menteuse par nature, elle l’est dans son langage.« [4], affirment les auteurs. Par conséquent, si l’on ne peut pas faire confiance en une femme, on peut encore moins faire confiance en une sorcière.

Mais en fin de compte, la pire chose à propos des femmes est leur « passion charnelle », qui les pousse à manipuler les hommes pour les rendre fous d’amour. Les auteurs sont formels : l’origine de la sorcellerie provient du pouvoir de séduction des femmes, pécheresses et manipulatrices par nature. Après tout, n’est-ce pas la première femme qui s’est rendue responsable des malheurs de l’humanité, en osant désobéir à Dieu et entraînant Adam dans sa chute ?

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Dans le film The VVitch de Robert Eggers, cette sorcière séduisante envoûte un jeune fils de famille.

2) Reconnaître les maléfices

La deuxième partie s’articule autour de deux interrogations principales : les pouvoirs des sorcières [5] et la bonne manière de lever les maléfices. Cette partie se base sur des témoignages de victimes et de personnes interrogées, vraisemblablement sous la torture. Parmi les pouvoirs que les inquisiteurs prêtent aux sorcières, on peut trouver la faculté de se déplacer d’un endroit à un autre par des moyens illicites (notamment le vol), de rendre les gens et les animaux malades et infirmes, de faire tomber l’orage et la grêle, permettant ainsi de ruiner les récoltes et les habitations. On leur prête également la faculté étonnante de pouvoir faire disparaître totalement le membre viril. Même si ce n’était qu’une illusion de l’esprit, on peut se douter qu’elle entraînait tout de même des conséquences fâcheuses.

Dans cette partie, les auteurs abordent également l’art de la séduction par les sorcières, pervertissant les personnes innocentes loin de la foi chrétienne pour ainsi augmenter le nombre d’apostats [6]. Ils abordent aussi le déroulement du sabbat, en mettant l’accent sur les meurtres cannibales d’enfants baptisés. Enfin, ils semblent vouer une méfiance toute particulière pour le personnage de la sage-femme, dont le seul but serait de faire du mal aux enfants qu’elle aide à mettre au monde. Il s’agit d’un personnage récurrent dans le Malleus, où les auteurs semblent la considérer comme le pire genre de sorcière imaginable.

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Marguerite au Sabbat de Dagnan Bouveret. Cette jeune sorcière à commis l’ultime sacrifice pour rejoindre le Diable.

En ce qui concerne la deuxième interrogation, celle qui porte sur les remèdes aux sorts, la solution est simple : comme il n’est pas tolérable de lever un maléfice par un autre maléfice, seule l’Église à les moyens d’apporter la guérison des victimes de sorcellerie, et ce d’une manière radicale.

3) La sentence des hérétiques

Dans la troisième partie, les « remèdes ultimes » contre les sorcières sont annoncés, tous ayant plus ou moins le même but : leur extermination. Pour mettre à bien cette entreprise, les inquisiteurs interdisent aux juges civils de juger les crimes d’hérésie, ceux-ci étant sous la juridiction de l’Église. Néanmoins, ce sont les juges civils qui se chargent de faire appliquer la sentence.

Il existe plusieurs façons de reconnaître l’hérésie chez un suspect : tout d’abord, il faut que le crime soit manifeste (nous reviendrons sur cette notion plus loin), que la personne accusée soit baptisée dans la foi chrétienne mais qu’elle ait commis des erreurs, notamment en faisant usage de remèdes reconnus comme superstitieux, et donc, contraires aux dogmes de l’Église. En effet, même si ces remèdes étaient censés servir de façon bénéfique la personne ou sa communauté, il était considéré comme plus sain pour l’âme de mourir dans la maladie et la misère plutôt que de survivre par des moyens illicites : de cette manière, on s’accordait à la volonté de Dieu.

Les auteurs nous expliquent ensuite comment doit se dérouler un procès : on recueille les témoignages de personnes venues spontanément dénoncer la sorcière ou bien on se fie aux rumeurs ou à la mauvaise réputation de la suspecte. Les juges placardent ensuite un message sur les églises, à destination de la population, afin de l’avertir qu’une sorcière serait présente dans les parages. Il suffit que deux témoignages soient en accord l’un avec l’autre pour que la suspecte soit arrêtée.

Afin de minimiser tout risque, les juges étaient autorisés à contraindre les suspects à porter serment, à jeter directement la suspecte en prison, à fouiller sa maison et a arrêter sa famille et ses serviteurs. Si la sorcière n’avoue pas ses crimes quand on lui demande de le faire, elle sera torturée, et comme d’après les auteurs « beaucoup diraient la vérité si elles n’étaient pas retenues par la crainte [de la mort] » [7], les juges ont parfaitement le droit de mentir en promettant la vie sauve aux suspectes si elles avouent leurs crimes. Ils peuvent même leur demander de les instruire sur leur savoir magique, car, comme nous l’avons vu, la sorcière n’était pas digne de confiance, non seulement de par sa parole, mais aussi de par son silence (les auteurs parlent de « maléfice de taciturnité« ) et de son incapacité à pleurer (elles utilisent leur salive pour créer leurs larmes).

Lorsque toutes ces conditions sont réunies pour obtenir des aveux, les auteurs énumèrent quinze manières différentes d’exécuter une sentence en fonction de la gravité des cas. Nous nous contenterons de schématiser ces nombreuses possibilités en trois grands cas de figure :

  • Une personne légèrement suspecte doit simplement abjurer devant les juges. Autrement dit, jurer de ne plus jamais adopter un comportement ou prétendre posséder certains pouvoir qui pourrait lui porter préjudice.
  • Une personne violemment suspecte peut être condamnée à la prison à perpétuité ou bien à la « purification canonique » : on lui fait porter une robe blanche et on la contraint à se mettre devant la porte des églises certains jours, tête et pieds nus, en portant des croix ou des cierges, et cela pendant plusieurs années. Ces peines peuvent être allégées ou aggravées selon le bon plaisir des juges.
  • Enfin, une personne qui rechute dans l’hérésie ou qui continue à nier les faits malgré des preuves manifestes est emprisonnée, torturée, puis « livrée au bras séculier ». Autrement dit : elle est souvent brûlée vive, cela pour éviter toute effusion de sang.
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Dans cette gravure de Jan Luyken, nous voyons l’aboutissement de mois, voire d’années de torture mentale et physique : le bûcher.

Constat

D’après tout ce que nous avons pu voir, nous pouvons affirmer qu’au moins un cliché concernant les inquisiteurs est fondé : ces hommes étaient bel et bien les ennemis déclarés des sorcières. Cependant, en ce qui concerne leur folie meurtrière, il convient, sans toutefois chercher à justifier leurs actes, de nuancer quelque peu les faits.

Comme on peut facilement le deviner, les auteurs du Malleus étaient de fervents catholiques, si convaincus de la supériorité de leur Église qu’ils avaient en horreur le moindre écart hors de ses dogmes. Non seulement les autres croyances religieuses étaient abhorrées, mais aussi les rituels à consonance païenne encore utilisés par certaines populations rurales. Dans ces territoires, les gens avaient davantage tendance à recourir aux services de guérisseurs, délaissant l’Église au passage. Cette concurrence était insupportable pour les inquisiteurs, car pour eux, la foi catholique était une garantie du salut de l’âme et, dans un sens plus large, du salut de l’humanité. Autrement dit, se détourner de l’Église, c’était condamner le monde à sa perte. Cette perspective les effrayait tellement qu’ils ont envisagé une solution radicale pour empêcher ce désastre : ramener au troupeau les brebis égarées en éliminant systématiquement les éléments indésirables. En faisant cela, ils pensaient sincèrement œuvrer pour le bien de l’humanité.

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La vision d’un monde aux mains des sorciers. Gravure extraite du Compendium Maleficarum, un autre manuel de chasse aux sorcières datant du XVIIe siècle.

Au delà de ce « syndrome du sauveur » exacerbé, on peut facilement remarquer chez les auteurs du Malleus une volonté très forte d’imposer leur point de vue. Pour cela, rien de plus facile : il suffisait de se concentrer sur des populations considérées comme ignorantes et, de ce fait, pécheresses par essence. En effet, le combat des inquisiteurs contre la sorcellerie n’est ni plus ni moins qu’un conflit entre une culture savante, rationnelle d’hommes d’Église instruits, et une culture jugée inférieure, irrationnelle de villageois majoritairement illettrés.

Il s’agissait là d’un combat que le peuple des campagnes ne pouvait pas gagner, puisque les inquisiteurs, qui avaient déjà une position de pouvoir de par leur instruction et du soutien de Rome, imposaient l’obéissance à une vérité prétendument universelle à des personnes qui ne disposaient pas des outils culturels pour la comprendre. Par ailleurs, dans sa préface « L’inquisiteur et ses sorcières », Amand Danet explique que, lors des  procès, l’inquisiteur « ne cherche pas à connaître la vérité qui est en réalité, il cherche et doit chercher seulement à faire dire la vérité qu’il sait déjà. » [8]. Les procès de sorcellerie n’ont donc bien de procès que le nom. Il s’agissait en réalité d’une tentative de normalisation à grande échelle par le moyen d’une répression systématique.

Outre la volonté d’affirmer l’autorité de l’Église sur le peuple, nous pouvons voir également une volonté à peine dissimulée d’affirmer l’autorité de l’homme sur la femme. Sinon, pourquoi les auteurs auraient-ils considéré qu’il y avait davantage de sorcières que de sorciers ? Pourquoi auraient-ils cherché à justifier cette affirmation en avançant des théories sur la prétendue infériorité intellectuelle de la femme ? Enfin, pourquoi auraient-ils à ce point diabolisé le désir sexuel féminin ? On s’en doute bien, toutes ces déclarations visant à rendre la sorcière et sa sexualité débridée coupable de tous les maux de la terre ne se basent sur aucun fait. En tant que serviteurs de l’Église catholique, on peut vraisemblablement supposer que les inquisiteurs avaient renoncé non seulement au mariage, mais aussi aux plaisirs de la chair. Leur connaissance du genre féminin devait donc se limiter à un enseignement religieux purement théorique. Or, l’Église catholique n’est pas réputée pour sa bienveillance à l’égard des femmes. Armand Danet ajoute à ce sujet que l’inquisiteur « ne supporte pas la sorcière à l’intérieur de l’Église parce qu’elle constitue le rappel permanent du feu qu’il porte à l’intérieur de lui-même. » [9], l’inquisiteur s’acharnerait donc sur la sorcière car il a peur de ses propres passions. Ces femmes l’attirent, mais comme sa foi lui interdit tout passage à l’acte, il les accuse d’ensorceler les hommes. Comme remettre en question la nature de son désir équivaudrait à remettre sa foi en question, l’inquisiteur préfère détruire l’objet de son doute.

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Le dilemme d’un homme pieux, représenté en chanson dans Le Bossu de Notre Dame, des Studios Disney.

D’un point de vue contemporain, il ne serait pas exagéré de dire que les inquisiteurs étaient bel et bien fous, ou du moins, en prise avec de sérieuses névroses aggravées par les dogmes stricts de l’Église. Ces personnages n’auraient sans doute pas autant marqué l’Histoire si leur philosophie n’avait pas été à ce point institutionnalisée. Le Malleus Maleficarum n’a pas été le seul manuel crée à destination des inquisiteurs et des juges à leur service, mais il s’agit de l’un de ceux qui a été le plus longuement et le plus largement diffusé (trente-mille exemplaires entre 1486 et 1669). Il est également difficile de nos jours de comprendre comment ces auteurs avaient pu critiquer la superstition et l’hérésie de manière aussi virulente lorsque eux-même soutenaient l’existence de la magie et des démons. C’est à ce moment que la notion de « preuve manifeste » devient confuse : que l’on y croie ou non, la magie est une force invisible. Par conséquent, comment était-il possible de trouver des preuves tangibles de ces méfaits, à moins de les inventer de toute pièce ?

Ce que nous pouvons retenir de la lecture de ce Marteau des Sorcières, c’est la manière dont des hommes savants, puissants, mais prisonniers d’une peur et d’une haine valorisées par leur foi, peuvent consciemment déclencher une série de massacres justifiés par un seul argument : « Vous êtes dans l’erreur, nous connaissons la vérité ». Les exemples similaires abondent, et il est important de savoir reconnaître leurs mécanismes  afin de rester sur ses gardes.

 


Source :

INSTITORIS, Henry ; SPRENGER, Jacques, Le Marteau des Sorcières, Malleus Maleficarum, préface d’Amand Danet, Grenoble, Éditions Jérôme Millon, 1990.

 


Notes :

[1] En réalité, il est peu probable qu’il s’agisse des deux seuls auteurs de ce manuel. Mais ils seraient les deux plus grands contributeurs, que ce soit de façon directe ou indirecte.

[2] Malleus Maleficarum, p. 123

[3] Ibid., p. 253

[4] Ibid., p. 180

[5] Il est amusant de remarquer qu’a partir de ce passage de l’œuvre, les auteurs ne parlent plus de sorciers, mais bien de sorcières.

[6] Il s’agit de ceux qui renient la foi, et pas seulement le dogme.

[7] Malleus Maleficarum, op. cit., p. 491

[8] Ibid., p. 66

[9] Ibid., p. 61

Vivre en Viking – IV – Chamanisme et Odinisme

Introduction

Nous voici rassemblés pour l’ultime volet de notre série consacrée aux Vikings. Par-delà les brumes fabuleuses du Nord, mais aussi les barrières de notre esprit et les limites de notre corps ! Nous partons aujourd’hui pour un voyage surnaturel au pays du chamanisme et de l’Odinisme, un pays aux frontières floues et poreuses, situé partout et nulle part. Dépaysement garanti.

Maria Franz du groupe danois Heilung, inspiré notamment par les anciennes traditions chamaniques scandinaves – Photo Coreandco

I – Le chamanisme

« Par chamanisme, on entend un ensemble de pratiques et de croyances conservées jusqu’à une époque récente dans l’Europe du Nord-Est, l’Asie et l’Amérique. Il repose avant tout sur la croyance en l’autre monde où vont les morts et sur les possibilités laissées aux vivants de communiquer, par magie, avec lui […]. Le chaman est une sorte de prêtre ou de médecin-sorcier, chargé par la communauté à laquelle il appartient de servir de lien entre elle et l’autre monde. Il entre en transe et se rend alors capable de pratiquer quatre opérations différentes :

  1. Ou bien il voyage en esprit jusqu’au ciel ou au pays des morts. Pour ce faire il chevauche volontiers un cheval à huit pattes (comme la monture d’Ódinn, Sleipnir), un oiseau ou tout autre animal. Dans son extase, il est susceptible de décrire à son auditoire le chemin qu’il parcourt. S’il ne fait pas corporellement ce voyage, il y délègue son esprit qui, soit de façon invisible, soit sous forme d’animal, chemine avec une extrême rapidité tandis que le corps du chaman entre en lévitation. Pour faciliter ses errances, le chaman utilise volontiers un arbre ou une échelle immense, qui s’étend du ciel à l’autre monde en passant par la terre. Cet arbre ou cette échelle lui sert à passer d’un monde à l’autre. Il y attache, le cas échéant, son cheval, tout comme Ódinn attache Sleipnir à Yggdrasil (lequel signifie aussi : cheval d’Ódinn). On a pu établir que cet arbre était la source des âmes non nées, le réservoir des êtres possibles en quelque sorte. Sur ses feuilles sont écrites les destinées des humains (on rappelle que la source des Nornes est au pied d’Yggdrasil).

  2. Ou bien il rend visite aux dieux ou aux êtres originels pour obtenir la connaissance des choses cachées (Cf. les Vafthrúdnismál [en français Les dits de Fort à l’embrouille, poème eddique dans lequel Ódinn part rendre visite au géant Vafthrúdnir se disant « Très curieux/(…) de l’ancien savoir/ Que possède ce très sage géant »1]). Dans ce cas, revenu sur terre, il peut révéler ce qu’il a appris, soit directement, soit par le moyen d’écritures ou de formules cryptiques.

    [Comme nous l’avons vu dans le volet précédent de notre série2, la poésie eddique et, plus généralement, scaldique, avec ses heiti et ses kenningar, est un mode d’expression éminemment cryptiques, dont la pleine compréhension est l’apanage des initiés. Aussi cette poésie sert-elle très souvent de médium pour communiquer les expériences chamaniques et, plus généralement, magiques (certains poèmes ou strophes prennent notamment la forme d’incantations, tantôt maléfiques, tantôt bénéfiques).]

  3. Ou bien il sauve une âme qui avait été chassée de son corps par la maladie ou la folie.

  4. Ou bien il se fait voyant, prédit l’avenir, trouve les causes des calamités et des épidémies, répond aux questions sur les destinées de ceux qui le consultent, exactement comme la völva [magicienne-prophétesse] Thorbjörg de la Saga d’Eiríkr le Rouge.

    Une völva représentée sur un timbre des Îles Féroé.

    [Dans cette saga, la venue d’une völva chez un bóndi (paysan-pêcheur propriétaire) et l’accomplissement de son sejdr (rite magique de prévision) nous sont décrits en détail au chapitre IV. Le passage est un peu long, mais passionnant : « Il y avait là dans la contrée une femme qui s’appelait Thorbjörg. Elle était prophétesse et on la surnommait Petite-Voyante. Elle avait eu neuf sœurs qui toutes étaient prophétesses, mais elle était seule survivante. En hiver, Thorbjörg avait coutume d’aller à des banquets : l’invitaient surtout les gens qui étaient curieux de connaître leur destinée ou ce que serait la saison prochaine. Et comme Thorkell était là le plus grand bóndi, on pensa que c’était à lui de savoir quand cesserait la disette qui régnait alors. Thorkell invita la prophétesse et on lui fit bel accueil comme c’était la coutume quand il s’agissait de recevoir des femmes de ce genre. On lui prépara un haut-siège et l’on plaça sous elle un coussin. Il devait y avoir dedans des plumes de poule. Le soir, lorsqu’elle arriva avec l’homme qui avait été envoyé à sa rencontre, elle était équipée de telle sorte qu’elle portait un manteau bleu à fermoir, aux pans tout ornés de pierreries de haut en bas ; elle avait au cou un collier de perles de verre, un capuchon de peau d’agneau noire sur la tête, doublé à l’intérieur de peau de chat blanche ; elle avait à la main un bâton terminé par un pommeau ; ce bâton était orné de laiton et le pommeau était tout entouré de pierreries. Elle avait une ceinture d’amadou à laquelle était attachée une escarcelle de peau, de grande taille, où elle conservait les objets magiques dont elle avait besoin pour faire ses sorcelleries. Elle portait aux pieds des chaussures de peau de veau à longs poils, avec de longs lacets et de gros boutons d’étain au bout. Aux mains, elle portait des gants en peau de chat à longs poils, blancs à l’intérieur. Lorsqu’elle entra, tout le monde se sentit tenu de lui faire d’honorables salutations. Elle reçut ces salutations en fonction de la façon dont les gens lui étaient agréables. […] Elle était taciturne en toutes choses. Le soir, on installa les tables et il faut dire quels mets furent préparés pour la prophétesse. On lui avait fait un gruau de lait de chevrette et on lui avait préparé les cœurs de tous les animaux dont on disposait. […] Le lendemain, vers la fin de journée, on lui prépara l’appareil dont elle avait besoin pour le sejdr [il s’agit d’une sorte d’échafaudage sur lequel la prophétesse s’installait et que l’on appelait sejdhjallr]. Elle demanda aussi qu’on lui donne des femmes qui sachent le poème nécessaire pour l’exécution du sejdr et qui s’appelle Vardlokur. Mais on ne trouva pas de ces femmes. Alors, on chercha par la ferme s’il se trouvait quelqu’un qui le sût. Gudrír dit alors : « je ne suis ni versée dans la magie ni savante d’un savoir secret, toutefois, Halldís, ma nourrice, m’enseigna en Islande le poème qu’elle appelait Vardlokur. » […] Les femmes firent alors un cercle autour de l’échafaudage où était assise Thorbjörg. Gudrír déclama alors le poème si bien et si bellement qu’aucun de ceux qui se trouvaient auprès ne pensa l’avoir jamais entendu dire d’une plus belle voix. La prophétesse la remercia beaucoup de ce poème et déclara que beaucoup d’esprits étaient accourus, trouvant agréable d’entendre le poème si bien incanté « qui voulaient précédemment nous quitter et ne nous prêter aucune obéissance. Voici que maintenant beaucoup de choses qui m’étaient cachées me sont devenues évidentes, à moi et à beaucoup d’autres. Je suis en état de te dire, Thorkell, que cette disette ne durera pas plus que cet hiver, et que le temps s’améliorera quand viendra le printemps. La maladie qui a sévi va s’apaiser plus vite qu’on ne s’y attendait. Pour toi, Gudrír, je vais te récompenser sur-le-champ de l’assistance qui nous est venue de toi, car je vois très clairement maintenant ton destin. Tu vas obtenir ici au Groenland, le parti le plus honorable qui soit, bien qu’il ne doive pas être de longue durée car tes chemins vont vers l’Islande et là, descendra de toi une famille à la fois grande et bonne, et sur ta descendance brillent des rayons d’un tel éclat qu’il ne m’a guère été donné d’en voir de semblables. Au revoir et bonne chance, ma fille ! » Puis les gens allèrent trouver la magicienne et chacun demanda ce qu’il était le plus curieux de savoir. Elle parla volontiers aussi et ce qu’elle dit ne manqua guère de s’accomplir. Sur ce, on vint la chercher d’une autre ferme ; elle y alla. »3]

Pour pratiquer son art, le chaman a besoin d’instruments et de préparatifs divers. Il lui faut souvent un tambour dont il bat avec un instrument qui – notons le fait – évoquerait assez bien le marteau de Thórr. Il ne peut entrer en transe qu’excité par les chants et les danses des assistants.

Enfin et surtout, n’est pas chaman qui veut. Pour acquérir ces prérogatives, il faut subir une séance d’initiation douloureuse qui, seule, dotera le chaman de la force et de la science. Le trait essentiel de cette cérémonie consiste à feindre la mort du candidat et à simuler sa résurrection. Les tourments et les terreurs, d’ordre physique naturellement, mais surtout d’ordre spirituel, qu’il endure lui sont indispensables à la possession des connaissances ésotériques requises. Au cours de ces tortures mentales et corporelles, l’esprit du chaman visite l’Arbre souterrain, lui prend des branches pour battre son tambour.

[…]

La croyance en l’autre monde dans la religion nordique en est l’un des traits constitutifs essentiels (…) : l’importance du royaume de Hel [royaume des morts, domaine de la déesse Hel, fille du dieu Loki et de la géante Angrboda] et des mythes qui y sont rattachés ; le rôle que joue la Valhöll [communément et improprement appelée Walhalla. Il s’agit du lieu où Ódinn reçoit les guerriers défunts les plus valeureux : les einherjar. Ces guerriers d’élite s’y préparent à combattre lors du Ragnarök4] dans la mystique nordique ; la fonction des valkyries, déesses du choix des morts ; les nombreux poèmes ou passages de poèmes qui retracent des descentes aux enfers (…) ; la façon dont l’autre monde manifeste sa réalité dans les visions et les songes et ce jusqu’en plein XIIIe siècle ; d’une manière générale dans les grands poèmes mythologiques, l’absence de frontières nettes entre monde des vivants et empire des morts. »5

Pochette de l’album Börn Loka (« Enfants de Loki« ) du groupe Islandais Skálmöld, représentant la déesse Hel au premier plan et ses frères Jórmungandr et Fenrir en arrière plan.

Cette passionnante présentation de Régis Boyer, augmentée de quelques explications, remarques et extraits de textes, nous rend ainsi attentifs et attentives au nombre et à l’importance des motifs chamaniques qui se retrouvent dans les récits mythologiques, les poèmes, les sagas et, derrière ces textes, dans les croyances et les pratiques religieuses des Vikings.

II – L’Odinisme

Le chamanisme nordique apparaît intrinsèquement lié à la figure et au culte d’Ódinn, dieu suprême ayant lui-même toutes les caractéristiques du chaman. Il voyage à sa guise le long du grand arbre monde Yggdrasil, parcourant ses neufs régions, et notamment celle des morts, dont il est l’un des dieux et le psychopompe (conducteur des âmes). Dans les Baldrsdraumar (en français Les rêves de Baldr) par exemple, il se rend jusqu’à Níflhel (partie la plus sombre du royaume des morts), chevauchant Sleipnir, son cheval à huit pattes, pour y pratiquer la nécromancie auprès d’une voyante défunte afin de lui arracher des révélations. Recueillir ces révélations et les rapporter parmi les siens doit permettre de comprendre, et éventuellement de calmer, les rêves tourmentés du dieu Baldr, entreprise chamanique s’il en est :

« Une fois, tous les Ases,
Étaient au thing
Et les déesses ases,
Toutes en délibération ;
De cela discutaient
Les dieux puissants :
Pourquoi Baldr était
En proie aux rêves sanglants.

Ódinn se leva,
Le vieux Got,
Et sur Sleipnir
Plaça la selle
Descendit chevauchant
Jusqu’à Níflhel
Rencontra un chien
Qui sortait de Hel [le royaume des morts].

La bête était sanglante
Sur le poitrail
Et contre le père de la magie
Hurla longtemps ;
Ódinn chevaucha outre,
La terre résonnait ;
Il arriva au haut
Édifice de Hel.

Alors Ódinn chevaucha
À la porte de l’est,
Là où il savait
Que la voyante était enterrée ;
Pour l’habile sorcière il se mit
À incanter un charme funèbre
Tant que de force elle se lève,
Paroles de cadavre prononça :

« Qui est cet homme
Inconnu de moi
Qui a suscité
Mon périlleux voyage ?
J’étais noyée de neige
Et battue de pluie
Et arrosée de rosée.
Morte je fus longtemps.

— Vegtamr je m’appelle [Ódinn se présente sous ce nom qui signifie « familier des chemins »],
Je suis fils de Valtamr [« familier des occis »]
Parle moi depuis Hel,
Je parlerai depuis le monde » »6.

Ódinn chevauchant Sleipnir – Illustration tirée du manuscrit SÁM 66 (1765-1766) conservé à l’Institut Árni Magnússon de Reykjavík.

Par ailleurs, les Hávamál et les Grímnismál (en français Les dits de Grímnir) mentionnent respectivement à son sujet des épisodes de pendaison et de calcination associés à des privations de nourriture et de boisson, épreuves douloureuses et morbides qui ont tout des initiations chamaniques. En effet, elles précèdent à chaque fois l’acquisition ou l’exposition d’un savoir qui dépasse l’humain ordinaire ; celui des runes, de la poésie et, plus généralement, de la magie dans les Hávamál ; celui des domaines divins, des créatures surhumaines, des régions mythiques, des noms secrets, de la genèse du monde et du futur dans les Grímnismál :

Initiation par la pendaison

« Je [c’est Ódinn en personne qui parle] sais que je pendis
À l’arbre battu des vents
Neuf nuits pleines,
Navré d’une lance
Et donné à Ódinn
Moi-même à moi-même donné,
À cet arbre
Dont nul ne sait
D’où proviennent les racines.

Point de pain ne me remirent
Ni de corne [à boire] ;
Je scrutai en dessous,
Je ramassai les runes,
Hurlant, les ramassai,
De là, retombai. »

[Hávamál, strophes 138-1397]

Initiation par la calcination

« Ardent tu es feu
Et plutôt trop
Éloigne-toi, flamme!
Ma pelisse roussit
Bien qu’en l’air je la relève,
Mon manteau brûle.

Huit nuits
Je suis resté entre les feux ici
Et nul ne m’a offert à manger
Hormis seul Agnarr,
Le fils de Geirrödr
Qui, seul, possédera
Le pays des Gots. »

[Grímnismál, strophes 1-28]

En outre, Ódinn se métamorphose parfois en animal pour se déplacer plus rapidement. C’est le cas dans l’épisode du vol de la poésie, dont Snorri Sturluson nous a fait le récit au cours de notre dernière rencontre9 et dans lequel le dieu se change en aigle pour échapper au géant Suttungr. Suite à ce larcin, on se souvient que la poésie est d’ailleurs devenue sa boisson, une liqueur gorgée de magie, dont il enivre les scaldes jusqu’à les faire entrer dans cet état extatique si propice à la création : l’inspiration.

En bon dieu-chaman, il préside d’ailleurs à toutes les extases, ordinaires ou extraordinaires, à toutes ces expériences qui font sortir l’humain de ses gonds. Son nom renvoie à la fureur (ódr), celle-ci pouvant être de nature sexuelle (orgasme), guerrière (état de guerrier-fauve, de berserkr, provoqué par le double spirituel animal du combattant, qui entre alors dans une furie sauvage et devient surpuissant), magique (transe, extase, catalepsie, lévitation) ou encore poétique (l’inspiration donc, qui a fréquemment aussi une portée magique).

À l’issue de notre propre sortie de nous-même, de ce voyage fabuleux et inquiétant qui nous a conduit par-delà nos croyances et par-delà le monde tel que nous avons l’habitude de le concevoir, nous revenons ainsi sur terre avec une conviction : la religion des Vikings intègre bel et bien un type particulier de chamanisme, que l’on peut légitimement qualifier d’« Odinisme », tant la figure de ce dieu y apparaît centrale.

En espérant que cette série vous aura donné envie de continuer à cheminer de votre côté dans les brumes fabuleuses du Nord. Nous nous séparons une dernière fois autour de la source de Mímir10, en nous rappelant que le savoir y coule en permanence, profond et intarissable. Qui osera revenir y plonger son œil ?


Notes :

1 Vafthrùdnismál, strophe 1 (partielle), texte intégral traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique (p. 517 à 529), Fayard, 1992, p. 517.

2 Voir la première partie de « Vivre en Viking III – La poésie eddique ».

3 Saga d’Eiríkr le Rouge, texte traduit par Régis Boyer, Folio, Gallimard, 1987, chapitre IV, pp. 23 à 27.

4 Régis Boyer traduit Ragnarök par « Consommation du Destin des Puissances ». Il s’agit de l’ultime bataille qui verra s’affronter hommes, monstres, géants et dieux et au terme de laquelle le monde et la quasi totalité de ses habitants restants seront engloutis dans les flots et consumés par flammes. Une terre de cocagne sortira ensuite des eaux, sur laquelle s’établiront les survivants.

5 Régis Boyer, L’Edda poétique, op. cit., pp.588-589.

6 Baldrsdraumar, strophe 1 à 6 (partielle), texte intégral traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique (p. 517 à 529), op. cit., pp. 599 à 601.

7 Texte intégral traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique (p. 169 à 202), op. cit., p.196 pour les strophes citées.

8 Texte intégral traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique (p. 635 à 247), op. cit., p. 635 pour les strophes cités.

9 Voir la seconde partie de « Vivre en Viking III – La poésie eddique ».

10 Dans la Gylfaginning, en français la Mystification de Gylfi, qui constitue la première partie de l’Edda de Snorri Sturluson, il est expliqué que « Sous la racine [d’Yggdrasil] qui est orientée vers la halle des Thurses du givre se trouve la source de Mímir qui recèle science et sagesse, et celui qui possède la source s’appelle Mímir ; il est plein de profond savoir parce qu’il boit l’eau de la source dans la corne Gjallarhorn. Alfödr [Ódinn] y vint et demanda de pouvoir boire à la source, mais il ne l’obtint pas avant d’avoir mis son œil en gage. », Gylfaginning, chapitre 15, passage traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique, op. cit., p. 414.