Suspiria : le rêve sombre de Dario Argento

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Dans ce classique du Giallo, le film nous raconte l’histoire d’une jeune danseuse, Suzy, qui arrive dans une école reculée à Fribourg afin de devenir artiste de ballet, avant de découvrir que l’établissement est tenu par l’une des trois mères sorcières…

Avant d’entrer dans le vif du sujet, quelques mots sur le réalisateur Dario Argento. L’homme, toujours en activité, est connu pour son style onirique et expérimental, mais aussi pour avoir signé de nombreux classiques : Phenomena, Opera, Dracula ou encore Le syndrome de Stendhal. Sa mise en scène est dite sensorielle plutôt que rationnelle, comme le dit très bien Noodles :

Vise moins à produire du sens que de pures sensations illustrant ce que les personnages ressentent : des sensations de matières, de textures, où les objets paraissent plus luisants qu’en réalité (un rasoir brillant comme un diamant), des gants en cuir excessivement mis en valeur par un gros plan et un travail sur la couleur du cuir… (Article Dario Argento : génie du Giallo paru sur le site doc.cine.fr)

Sorti en 1977 en Italie, Suspiria n’avait rien à voir avec le cinéma de l’époque, par son avant-gardisme et sa mise en scène magistrale. Avant lui, il y avait des œuvres misant sur l’hystérie et les hurlements outre-Atlantique (notamment avec Massacre à la tronçonneuse ou L’Exorciste) et des adaptations coupables outre-Manche (les productions Amicus et Hammer), et en Italie, des polars colorés produits à chaîne : le Giallo.

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Copyright Les Films du Camelia.

Pour comprendre l’impact de Suspiria, il convient de revenir sur ce genre dominant et très populaire chez nous (et de manière durable grâce au label vidéo Néo Publishing). Il tire son origine d’une collection de romans policiers publiés par les éditions Mondalori de 1929 à 1960, reconnaissables par leurs couvertures colorées et leurs narrations mêlant gore, érotisme et whodunit. Ces récits étaient pour l’époque l’équivalent transalpin des pulp fictions anglophones, également de par le papier de mauvaise qualité de leurs éditions1. Ainsi, le Giallo était dans les années 1960 une forme du cinéma d’exploitation qui se caractérisait par une esthétique influencée par les modes du moment, puisque uniquement fait pour rapporter de l’argent. En termes de formes, cela donnait à voir des œuvres comme celles de Mario Bava (La Baie sanglante, ancêtre du slasher, Les Visages de la peur, entre autres œuvres dans des genres aussi différents que le gothisme ou le péplum), Sergio Martino (Torso, Rue de la violence) ou celles du poète du macabre Luigi Fulci (Le Temps du massacre), mais aucune n’avait jusqu’alors été en totale rupture avec le modèle d’origine. Ce sera le cas pour le film qui nous occupe.

La première raison est de ne pas être un film policier ni un film gore à proprement parler. Ici, nous suivons une jeune élève qui découvre une école de danse réputée et son internat – c’est alors que des morts surnaturelles surviennent. Au lieu de policiers et de tueurs fous, Argento préfère les jeunes filles innocentes et les sorcières. L’esthétique extrêmement travaillée dans ses couleurs vives et ses cadrages géométriques d’une grande précision vient nous rappeler l’origine du projet : créer une trilogie autour de trois sorcières,  »les trois mères », avec chaque film se situant dans une ville différente (Inferno sera situé a New-York et Mother of tears à Rome). Chaque film de la trilogie possède une esthétique onirique au montage lancinant et au travail proche du rêve, bien loin des cadres urbains du genre. De plus, la musique est clairement l’élément qui donne son rythme au montage, tout en ruptures et en répétitions (d’autant plus forte qu’elle est l’œuvre du mythique groupe Goblin), mais l’aspect visuel déborde de la simple quête d’efficacité. En effet, tout existe sous un contraste rouge et blanc, en contre-plongée jouant parfaitement de la géométrie glaçante des architectures (qu’il s’agisse de l’école ou d’une cour extérieur), afin de perdre le spectateur. Délibérément, Argento y parvient de mieux en mieux au fil du film, jusqu’à un paroxysme halluciné dont on ne doit rien dévoiler dans ces lignes.

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Copyright Les Films du Camelia.

Bien entendu, les thèmes de la mort et de l’érotisme ne sont jamais loin chez le réalisateur, et cela se ressent par la manière dont il met les corps en valeur (notamment avec nombre de scènes en nuisette). Un plaisir gratuit ? Non, le réalisateur assume jusqu’au bout la dimension de conte de son long métrage, et surtout son aspect initiatique sur le passage de l’enfance à l’âge adulte. Quant à la sorcellerie, elle est également montrée d’une manière innovante. Émerge une figure d’autorité, la sorcière qui gère l’école. Les jeunes danseuses deviennent des proies fragiles. Le long métrage n’est pas seulement une œuvre expérimentale, c’est aussi une œuvre efficace. C’est là l’une des raisons de la pérennité de Suspiria sur l’ensemble du cinéma d’horreur : tout, du jeu de couleurs et de cadres, du le rythme et de la musique, rend le cauchemar terrifiant à la manière d’un rêve intime. On peut le découvrir à l’occasion de la sortie du remake, en date du 14 novembre, avec Dakota Johnson et Chloé Moretz, et réalisé par Luca Guadagnino (Call me by your name, The Bigger Splash).

Faites de beaux rêves, les enfants !


« Sorcières » de Mona Chollet, vu par les médias & les lectrices

Lors d’un premier article, nous vous avions présenté Sorcières, la puissance invaincue des femmes de Mona Chollet, entre mode culturelle et féminisme. Nous vous invitons à vous rendre sur l’excellent blog Mots silencieux pour découvrir une présentation et analyse détaillée de la thèse du livre, qui est facilement accessible sur Internet grâce aux médias et aux blogueurs comme nous allons le voir.

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Ainsi, lors de notre précédent article, nous avions insisté sur le fait que de sorcières, il n’y en avait point et que nous parlions simplement des femmes marginales, qui échappaient au contrôle des dogmes établis par notre société. En ça, elles devenaient sorcières : ces femmes étaient transgressives, hors de contrôle, elles semblaient dangereuses.

Ce livre a fait énormément de bruit depuis sa sortie. Mona Chollet court dans les librairies de France pour le présenter : ses séances de dédicaces sont à guichets fermés. Pour un livre qui n’est ni un roman, ni une BD, nous n’avions pas vu ça – nous ne dirons pas depuis Barthes – mais depuis longtemps. Pour expliquer ce succès, on va interroger les différentes observations que nous avons pu mener dans la vie de tous les jours, comme dans les médias et ensuite dans la blogosphère.

Au détour d’un café :

Je, en tant que chroniqueuse, vais me permettre de rapidement employer la première personne du singulier dans le but de faire part de quelques observations de la vie de touts les jours, car ce livre semble posséder quelque chose d’étrangement « rassembleur ». Ce livre, serait-il finalement sorcier en créant un sentiment de sororité ? Il faut savoir que je m’installe souvent dans des cafés pour travailler. La première fois, la jeune femme qui m’a interpelée au sujet de ce livre est allée aux USA et c’est là-bas qu’une résidente lui a appris ce qu’était une « sorcière » : le fait de rester proche et en communication avec les personnes qui nous ont été chères et dès lors disparues était la preuve d’une ouverture d’esprit digne d’une sorcière. Depuis la découverte de cette spiritualité consciente, elle se renseigne sur le sujet, et souhaitait se rendre à la prochaine conférence de Mona Chollet. À nouveau, une jeune femme en passe de faire sa thèse en médecine, m’annonce qu’elle est sur le point, elle aussi, de commencer ce livre. Elle est une « fan » de Mona Chollet. À l’inverse, dans ce cas de figure ce n’est pas le mot « sorcière » qui l’a intriguée (pas que). Une autre fois, une jeune femme de 34 ans venait tout juste de terminer le livre et était totalement enchantée par sa lecture. Célibataire, elle s’est retrouvée dans ce qui y est écrit. Pour ce premier échantillon, je dirais que ces femmes ont toutes en commun le fait d’être des intellectuelles (voyageuses, littéraires ou médecins), et c’est bien ce qui m’a le plus frappée. Intellectuel aussi, le professeur, qui, en se présentant le premier jour de classe, lâche « je suis en train de lire le dernier Chollet ».

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Le meilleur cadeau d’anniversaire de Noël pour les sorciers, et sorcières ! Par SoapsAndSpells.

L’introduction de Sorcières vise à montrer que la sorcière est à la mode et son mythe présent absolument partout dans la culture populaire depuis le début des années 2000 (je vous invite à lire le livre pour en savoir plus.) La sorcière est également le symbole de beaucoup de féministes, de militantes, dès les années 1970. Elle devient une image underground, alternative, dans les années 1980. Aujourd’hui à la mode, des engagées font donc la chasse aux imposteurs et certaines auraient tendance à mettre Mona Chollet dans cette case-là. Cependant, les articles qu’elle a publiés dans sa carrière – voir sa vertigineuse bibliographie – indiqueraient le contraire. Elle est également défendue dans le milieu universitaire. Mais il est légitime de se demander si elle n’est pas la dernière des sorcières non mainstream, puisque même lors de la première séance de dédicace du 14 septembre à La Petite Égypte (Paris), les déguisements de sorcière étaient de mise… Est-ce bien là le propos ? Car de sorcière mainstream, Mona Chollet n’en parle pas tant, comme nous l’avons dit. Ainsi, face au succès retentissant de son livre, ne risquerions-nous pas de basculer dans l’excès ? La société va t-elle se réapproprier ses propos pour faire consommer davantage les affictionado.a.s de ce thème, désormais plus nombreux.ses ?

Les Sorcières et les médias :

De même, face ce succès, et sans surprise, les médias ont eu un engouement sans faille pour le nouveau livre de leur collègue, puisqu’il se vend bien et fait également vendre la presse. Dans notre enquête, on a voulu savoir ce qui a subitement fasciné autant de personnes. Car elle n’a pas touché seulement les lecteurs de Federici, ou ceux qui se sont empressés d’acheter la réédition du Guide pratique du féminisme divinatoire (mai 2018) de Camille Ducellier ou encore Âme de sorcière (sorti il y a un an) d’Odile Chabrillac. Les nouveaux séduits ne se sont pas même tournés vers les lectures féministes récemment sorties aux éditions Cambourakis de la collection « Sorcière ». En témoignent les chiffres de vente qui n’ont rien à voir. Ainsi, quand je me demande « pourquoi elle ? Pourquoi ce livre ? », je ne reçois qu’une réponse : « elle est connue, elle bosse au Monde Diplomatique. » Serait-ce seulement ça ?

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Pin’s émaillé sorcière de l’espace par NovemberAndMay.

Il est vrai qu’on a été littéralement inondé par ce livre : l’analyse de Mona Chollet est demandée sur tous les plateaux, comme celui de Médiapart. Elle a permis à la toute nouvelle webradio La Poudre d’asseoir le sérieux de leur cycle sur les sorcières (pourtant difficile de rivaliser avec celui de France Culture !). Aussi, le nombre d’entretiens qu’elle a donné à la presse est considérable. Ici, ils ne sont sûrement pas exhaustifs. Celui de Libération se contente d’une interview retraçant très largement la trame du livre. Toute la Culture s’interroge, comme nous, sur cet engouement et cet effet de mode, soulignant qu’au 3 octobre, c’est-à-dire environ deux semaines après la sortie du livre, 12 000 exemplaires avaient déjà été vendus. La revue Ballast remarque bien qu’on parle de femmes et non de sorcières, à ce sujet Mona Chollet leur répond :

Je ne suis pas historienne et je ne pouvais pas prétendre faire l’histoire de la chasse aux sorcières. J’ai lu des travaux d’historiens et d’historiennes mais, effectivement, ce qui m’intéressait, c’était de dégager des grands types – qu’on peut dégager après coup – de femmes pourchassées à l’époque : les célibataires, les veuves, les femmes qui maîtrisaient leur procréation, les femmes âgées. En stigmatisant ces types, on a refaçonné ce que devaient être les femmes dans leur ensemble.

Cheek Magazine, quant à lui, inscrit bien ce livre dans le travail de Chollet et l’on peut, à la lumière de cette petite interview, voir que le succès de ce livre a d’abord pris dans les sphères intéressées par l’autrice. En effet, ses réseaux sociaux sont déjà largement alimentés par de telles problématiques et le livre Beauté fatale avait déjà commencé à étudier le terrain.

Pour aller plus loin, nous dirons que le succès de mythe de la sorcière nous viendrait des USA où, comme le disait ma première interlocutrice de café, ils ont redécouvert « la » sorcière. Mona Chollet l’explique comme une réaction face à leur société et politique :

Aux États-Unis c’est très clair par exemple, avec un gouvernement qui n’en a que faire de l’environnement et qui est dirigé par un prédateur sexuel.

Vice reste dans sa ligne éditoriale : ce n’est pas la première fois qu’il s’intéresse à des sujets tels que la wicca avec des titres « chocs ». Le magazine s’intéresse aussi au fait que Mona Chollet lie la sorcière avec la médecine : en voilà qui n’ont pas lu leur bibliographie !

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Figurine sorcière zombie sur une tête de mort en pâte polymère par Eugecrea.

Ce n’est qu’un aperçu de ce dont nous abreuve la toile, de manière plus ou moins pertinente. Mais quant à l’engouement autour du livre : un bon coup marketing d’une star de la presse ? Un ouvrage attendu par certains cercles féministes et universitaires ? Les pistes sont nombreuses, et malheureusement, malgré notre intérêt, nous n’avons pas la prétention d’y répondre. Mais après ce matraquage médiatique, après ces milliers de ventes, qu’en disent les principaux intéressés ? Les lecteurs, bien sûr ! Nous l’avons vu en introduction de cet article, le livre fait grand effet sur des gens comme vous et moi, croisés dans les cafés. Nous vous renvoyons vers notre premier article, qui aborde d’ailleurs les thèmes clés de ce livre, qui vous permettront d’être guidé.e par les avis de lectrice (car oui, dans nos recherches, nous ne sommes tombé.e.s que sur des femmes.)

Les Sorcières chez les blogueuses :

Avant de découvrir les divers avis, nous nous demandions si nous allions tomber sur des dilettantes déjà engagées par les thématiques abordées ou sur des curieuses qui se découvraient un esprit sorcier. Pour le bien de notre enquête, on ne s’est penché que sur les avis personnels, et non pas les analyses. Nous cherchions des ressentis de lecteurs, grâce à des blogueurs prêts à partager leur expérience personnelle de lecture, et non pas en tant que critiques ou chroniqueurs. Dans notre premier article introductif, on se demandait jusqu’où les lecteurs et lectrices allaient se sentir concerné.e.s par cet écrit, et s’il allait amener certain.e.s à s’exprimer à leur tour. Beaucoup de témoignages portent sur le fait que le livre leur a réellement parlé, Textualités le qualifie carrément de « coup de poing ».

Au point que certains passages sont véritablement des coups de poing dans le ventre, la somme des injustices faites aux femmes, et leur degré extrême de violence étant particulièrement frappants. Voir se confronter des événements de notre histoire lointaine et une actualité présente (les derniers remontant à 2018) est particulièrement éclairant, à défaut d’être reposant pour les nerfs…

Et beaucoup d’autres se sont retrouvées dans ces lignes : il y a donc eu un réel processus d’identification avec les propos tenus par Mona Chollet. C’est le cas de Yuiko Books :

En clair, un panorama large et complet de la perception des femmes par la société et surtout un exposé de comment sont perçues les femmes qui refusent de vivre selon les préceptes patriarcaux. Et je dois dire que je me suis beaucoup retrouvée dans ce texte. En tant que femme vivant seule et ne souhaitant pas d’enfants (bien que je n’aie que 24 ans) et allant à reculons à chaque rdv médical car je sais à quoi m’attendre à chaque fois, j’avais de quoi me sentir concernée par ce texte.
Je ne suis pas forcément totalement en accord avec ce qui a pu être dit, dans le sens où j’ai une opinion différente, avec d’autres nuances sur tel ou tel sujet, bien qu’elle soit rarement, voire jamais totalement contraire. Mais dans la globalité, j’ai trouvé que l’autrice avait vraiment bien traité le sujet et qu’elle a surtout réussi son objectif : me faire réfléchir.

Une identification qui passe aussi par le « moi aussi », pour le Bar aux Lettres. La reconnaissance de soi dans les lignes, en partie grâce au fait que l’auteure partage ses propres expériences. La thèse profonde livrée est sujette à réflexion, si ce n’est à des nuances, comme le souligne Yuiko Books ci-dessus.

En plus d’être très précis en science-sociales, l’ouvrage renferme également une part d’intime de Mona Chollet qui n’hésite pas à dire « je ». Mais c’est important, car trop souvent dans ces lignes on se dit « mais oui, mais moi aussi. Mais c’est vrai que ça je le pense ».
Alors, pourquoi ne pas le dire ?

Ainsi, en plus de vivre le livre comme une expérience personnelle, il faut reconnaître qu’il fait réfléchir chaque lecteur à l’aune de ses expériences personnelles. En plus, grâce au grand choix de figures exploitées, tout le monde à droit de se sentir concerné.e par les propos de Mona Chollet, comme le remarquent Les Liseuses :

On peut se reconnaitre dans telle ou telle catégorie – ou « anti-catégorie ». Et, si l’on est en couple, que l’on a des enfants, que l’on utilise teintures et chirurgie esthétiques, s’interroger sur nos raisons profondes qui nous poussent à agir ainsi. Pour changer, peut-être. Ou assumer, au moins, ce qui est déjà une libération énorme (l’exemple pris par l’auteur de ces femmes qui ont eu des enfants sans en avoir réellement envie, voire à regret, est à ce sujet éclairant).

Ainsi, les lectrices touchées s’identifient. Certaines découvrent même un subit intérêt pour les sorcières, jusque là inconscient. C’est le cas de Julie Juz :

Comme l’auteure, mes modèles de « sorcières » sont des personnages auxquels je pourrais être fière que l’on m’identifie : Willow dans Buffy, Hermione dans Harry Potter, les sœurs Sanderson dans Hocus Pocus – qui sont pas très sympas mais leur humour est plutôt pas mal, Sabrina l’Apprentie Sorcière, etc. Tous ces personnages sont forts, intelligents, elles utilisent à bon escient à la fois leur intelligence et leurs émotions, elles font le bien. Alors si être une sorcière, c’est être tout ça – sans les pouvoirs –, c’est probablement l’un des plus beaux compliments que je pourrais recevoir, finalement.

et My Lunatique :

C’est vrai, quand on pense au terme de sorcière, déjà c’est souvent péjoratif, et on imagine directement une vieille dame flippante qui vit seule au fond d’une forêt. Mona Chollet démonte ces stéréotypes un par un et l’illustre de manière très riche aussi bien à partir de théories ou documents historiographiques que par des épisodes de séries ou des films bons publics.
Je me suis toujours estimée hyper ouverte d’esprit mais en lisant cet essai j’ai réalisé à quel point je pouvais avoir un regard étriqué sur l’image sociétale de la femme. […] Ce genre de sujets, auxquels je n’avais jamais franchement réfléchi, me font maintenant cogiter et m’insurgent même. Pour moi, si un essai parvient à te faire réfléchir et réaliser des faits sociaux auxquels tu es confronté chaque jour, c’est qu’il a rempli son job.

En vrai j’ai toujours trouvé ça cool les sorcières, parce que quand on en parle, je pense direct à Maléfice ou à Morticia Addams et elles ont un charisme de dingue. Mais je dois dire qu’après cet essai, j’arrive à me faire une image de ce qu’est la sorcière moderne et j’adore. […] La sorcière moderne n’a pas peur d’arborer ses cheveux blancs et ne craint pas les jugements puérils si elle décide de ne pas avoir d’enfants ou d’être célibataire (ou les deux). Et puis il y a un côté purement filmique que j’ai grave envie de reproduire, genre faire des incantations en latin avec des cristaux et de la sauge dans ma chambre.

Le finalement chez Julie Juz montre donc le dépassement de la figure de la sorcière pleine de pustules, cachée dans sa forêt. Pour les lectrices, une nouvelle image de la sorcière se créé, et, en réalité, c’est à cette nouvelle image qu’elles s’identifient, comme certaines féministes avant elles.

Que dire ? Tous les thèmes sont abordés dans l’extrait ci-dessus : déconstruction du mythe de la sorcière, découverte de soi, identification, réflexion… Comme nous le disions précédemment, la sorcière est donc réactualisée : c’est une femme libre, une femme qui choisit sa vie. Mais elle reste poursuivie par son folklore : les lectrices portent des chapeaux pointus en séance de dédicace, et qui passent commande sur Etsy (voir première de couverture de Sorcières. La puissance invaincue des femmes, ainsi que les photographies en illustrations de cet article.) Sommes-nous le cercle vicieux de l’éveil des consciences et la récupération commerciale du thème de la sorcière ?

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Étagère sorcière « sortilèges et enchantements » sorcellerie par Ateliermandragore.

Pour certaines, la lutte continue.

Bien sûr, toutes les lectrices ne sont pas tombées sous le charme, et Les Chroniques Culturelles ne s’en cache pas, et a bien raison. On peut s’interroger : le livre séduirait-il moins les dilettantes aguerris que les curieux ?

Mais voilà, la figure de la sorcière me fascine depuis toujours, j’ai même envisagé d’en faire mon sujet de thèse et je sais que j’écrirai dessus, un jour : en fait, j’ai toujours pensé confusément que peut-être j’ai été une sorcière brûlée sur le bûcher dans une vie précédente, ou que j’ai eu une ancêtre qui l’a été […]. Impossible donc pour moi de m’abstenir de lire cet essai, dont on parle beaucoup, nonobstant ma méfiance envers l’auteure.

On retombe alors sur la même interrogation : sorcières féministes, ou sorcières tout court d’ailleurs, se méfient de ce livre, qui surferait sur la vague (et qui l’assumerait ?). La légitimité de cet avis est, comme nous l’avons vu, discuté par les universitaires. Cependant, toutes les féministes ne s’en méfient pas, comme Wild Sorceress, nom qui ne prête pas à confusion.

Je suis militante féministe depuis plus de dix ans et à côté de ça, je n’hésite pas à me décrire comme une sorcière, cet essai était donc fait pour moi.

Elle a beaucoup aimé l’écrit de Mona Chollet. Déjà bercée dans l’ésotérisme, elle a également élargit son point de vue, et s’est beaucoup interrogée suite à sa lecture, tout comme les curieuses l’ont fait. Ce livre peut donc apporter beaucoup aux sorcières féministes comme aux néophytes.

Outre la réflexion, ce livre ouvre un réel droit à la parole. Après un article et une analyse en béton armé et très intéressante, La Tournée de Livres ose, elle aussi, à son tour prendre la parole. Elle s’exprime au sujet du non-désir d’enfant auquel Mona Chollet a consacré tout un chapitre. Un chapitre qui dit « je » comme ses lectrices après elle. Sorcières. La puissance invaincue du féminin réussirait-il un effet #metoo : exprime-toi.

Bon, je vais faire effondrer la petite pyramide de réflexion et de compréhension qui s’est bâtie dans votre cerveau : si je ne veux pas de gosses, c’est parce que je fais partie des méchantes pas belles qui n’aiment pas les enfants. (Je vous vois déjà décrocher le téléphone pour contacter l’asile le plus proche.) J’ai mes raisons et je n’ai pas à me justifier. Paradoxalement, je m’entends bien avec les enfants (sauf ceux qui me reprochent de ne pas être une « vraie » adulte et essaient d’en profiter). Et c’est peut-être justement parce que, comme certains me le font remarquer, je ne suis pas une adulte au sens où on l’entend. Ça doit en rassurer certains, je pense… Il y a aussi le fait que je ne me sens pas psychologiquement capable de m’en occuper, mais on n’est pas là pour faire une psychanalyse.

Ça fait du bien de le dire, non ? Avec un blog dont le titre parle lui aussi de lui-même, La Sorcière Enquête, avec beaucoup d’humour, livre son ressenti (mais pas que) sur le sujet. Elle s’est reconnue totalement dans l’image de la sorcière proposée par Mona Chollet : une femme libre, à part, qui (en plus !) ne veut pas d’enfants (pour le moment ?).

Ma vie pose plus de problèmes aux autres qu’à  moi-même : c’est à cause du regard des gens que je peux me sentir mal de temps en temps. C’est un cercle vicieux. Je savais que je n’étais pas la seule à avoir ce genre de ressentis, mais grâce à ce livre, je me sens un peu libérée d’un poids. Il m’a permis de déculpabiliser sur ce sujet et d’avoir envie de l’assumer.

Un livre rassembleur… Avec les autres et avec soi-même.

Cet article va s’achever sur un dernier témoignage, touchant. Parler depuis le Silence, un nom très poétique pour un blog tout en sensibilité. Tout d’abord, elle nous parle de ce fameux aspect rassembleur que comporte ce livre, comme un pouvoir étrange qu’il aurait sur les gens.

Je lisais ce livre dans le train et son titre a attiré l’attention de mon voisin qui a commencé à me poser des questions dessus. Il était curieux, plutôt intéressé et puis il m’a demandé : « Et vous, vous vous définissez comme sorcière ?. »

Oui, elle se considère comme sorcière, et depuis longtemps, mais c’est en elle, jamais elle ne l’avait dit à haute voix, encore moins en public. Elle est intriguée et fascinée par toutes ces jeunes de 25 ou 30 ans qui osent s’exposer, se dire sorcières. À juste titre, là n’est pas la question, mais pouvoir l’assumer, c’est ça, la nouvelle liberté.

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Planche ouija par 3dGeekWares.

Conclusion :

Sorcières de Mona Chollet est donc un livre qui délie les langues et qui fait couler beaucoup d’encre. Un livre qui permet aux féministes et aux sorcières d’aujourd’hui de se reconnaître, de parler, de s’assumer. Ces femmes, parfois bercées par les sorcières des années 2000, se rendent compte que le féminisme n’est pas une guerre déjà gagnée comme on le pensait alors. (Il n’y a qu’à voir toutes les artistes frileuses sur ce terme qui ont participé, en 2008, à l’exposition @Elles au Centre Pompidou, et qui auraient peut-être osé assumer ce titre aujourd’hui.) Une lutte qui revient sur le devant de la scène, et sur laquelle surfe, certes, Mona Chollet. Il convient en revanche de rappeler qu’elle en est une des activistes depuis de nombreuses années. Elle a le goût d’une lutte dont les jeunes ont peut-être moins conscience – jeunes qui se sont parfois lancées dans cette aventure de sorcellerie, finalement si sérieuse, comme si cela coulait de source. Un livre pour commencer, pour se questionner, un voyage initiatique qui fonctionne. Et si c’était cela la clé du succès littéraire ?

Les Nouvelles aventures de Sabrina, la teen série se satanise

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 source

Vous connaissez sans doute la série quelque peu niaise Sabrina l’apprentie sorcière. Parue entre 1996 et 2000 sur la chaîne ABC, cette série mettait en scène le personnage de Sabrina, joué par Melissa Joan Hart, adolescente vivant avec ses deux tantes et un chat parlant (un sorcier voué à vivre dans la peau d’un chat pendant un siècle), et qui apprend à ses 16 ans qu’elle est une sorcière. Destinée au jeune public et bardée d’effets spéciaux ridicules, cette adaptation gentillette n’avait rien des comics dont Sabrina est issue. En effet, on retrouve en premier lieu la jeune sorcière dans l’univers d’Archie comics, éditeur américain qui propose notamment les aventures d’Archibald Andrews, personnage de la série… Riverdale. Dès 1971, Sabrina obtient sa propre série de comics intitulée Sabrina l’apprentie sorcière (Sabrina the Teenage Witch). Comme Riverdale, Netflix s’empare de la sorcière et propose un reboot beaucoup plus mature : Les Nouvelles aventures de Sabrina (Chilling Adventures of Sabrina). C’est l’actrice Kiernan Shipka qui incarne le rôle, et que l’on a déjà pu voir toute jeune dans Mad Men.

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Couverture de Chilling Adventures of Sabrina #2 (Avril 2015), par Robert Hack.

La série démarre quelques jours avant le seizième anniversaire de Sabrina Spellman. Cette adolescente vit à Greendale chez ses deux tantes Hilda et Zelda, et son cousin Ambrose. L’étrange famille forme une entreprise de croquemorts, et personne ne soupçonne leurs pouvoirs. Sabrina mène sa vie tranquillement : elle va au lycée, a des amis et un petit-copain, Harvey, tous mortels. Mais il y a une ombre au tableau : la nuit de ses 16 ans, elle devra signer le livre du diable et devenir un membre à part entière de l’Église de la Nuit, le coven de Greendale. La jeune fille n’est pas sûre de vouloir se faire baptiser, car cela veut dire renoncer à sa vie de mortelle, et intégrer l’école de magie dans laquelle trois élèves, trois étranges sœurs, règnent en maître. Il faut ajouter que Sabrina est une sang-mêlée : mi-mortelle, mi-sorcière. Et ça complique bien des choses…

Les Nouvelles aventures de Sabrina est une série convaincante, et, il faut le préciser, interdite aux moins de 16 ans sur Netflix ! En effet, loin de l’univers rose et sucré de la série de la fin des années 1990, cette adaptation tire sur l’horrifique. Les sorcières ne sont pas des gentilles femmes un peu fofolles, mais des créatures qui ont donné leur âme à Satan et tuent sans scrupules. Elles se réunissent en coven, disent des formules magiques en latin, prient Satan et mangent de la chair humaine. Pas de manichéisme ici, tout est en nuances de gris (ou de Grey, hahaha, hum). L’ambiance est clairement sombre, et l’héroïne lutte contre l’obscurité durant toute cette première saison.

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Allociné – Copyright Courtesy of Netflix.

J’ai apprécié, en vrac, la photographie, les décors gothiques comme la mine, la forêt brumeuse et le manoir des Spellman, les intérieurs sixties, vestiges des comics des années 1960, l’irrévérence de certaines scènes comme la mort d’Hilda, la classe de Miranda Otto (Zelda) et la modernité de la série. Modernité car la série est nettement féministe : Sabrina est le rôle principal, et se bat contre les injustices (les brutes de son lycée qui harcèlent une de ses amies, le Festin des festins, etc), les sorcières ont beaucoup de pouvoir et son davantage présentes que les hommes (qui peuvent également être des sorciers) et ce sont elles qui règlent les problèmes (le Grand Prêtre Blackwood se montre bien incapable), ainsi que l’orientation genrée et sexuelle de certains personnages qui apporte une visibilité à la communauté LGBTQ bienvenue, et ce sans être lourdingue.

J’apporte toutefois un bémol : j’aurais aimé que la série creuse davantage le background et montre davantage ce qu’il se passe à l’école de magie. Sans compter les tergiversations de Sabrina qui peuvent taper sur les nerfs et le jeu de l’actrice, un peu trop retenu. Les épisodes durant une heure, il aurait été facile d’incorporer davantage de matière au scénario. À voir dans la prochaine saison !

Pour conclure, mon avis reste très positif : une héroïne badass, de la sorcellerie, une atmosphère sombre et envoûtante, un livre occulte à signer de son sang, un chat-gobelin (autrement appelé familier), tout cela ne peut que plaire à la sorcière ou au sorcier en vous !

 

L’automne divinatoire I – La brève histoire du Tarot

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source : Le chant des mémoyres. Nytoprod – Fotolia.

Introduction.

Automne et divination.

L’automne vient d’installer ses belles couleurs, la saison devient méditative. Divinatoire, même, me direz-vous. Traditionnellement, et encore de nos jours, la saison d’automne est vécue comme l’une des plus propices à l’art divinatoire : la lumière se tamise et l’obscurité prend toute la place nécessaire pour ménager cet art. La Nature se fait discrète, vieillissante, et l’on ne saurait trouver un meilleur motif pour réfléchir aux grandes périodes de la vie. Je m’en remets à ce qu’en dit Diana Rajchel dans son ouvrage Samhain (éditions Danaé, 2017). En effet, elle établit les origines de cette fête entre les torches galloises ou celtes, pour illuminer le chemin des morts de cette nuit. C’est la nuit des morts, et ceux-ci foulent la terre des vivants. On parle d’un moment intermédiaire, tout comme la nuit du premier mai (Beltane). Le voile est dit « fin », et l’on peut a priori plus facilement accéder aux mystères : les morts se baladent, la nuit prend son sens, et l’on marche entre les mondes. La divination a donc toute sa place dans cette période-là de l’année : voilà pourquoi je choisis de parler d’un automne divinatoire. L’invocation à la vieille femme à la page 137 de l’ouvrage de Diana Rajchel nous plonge alors dans l’ambiance des mancies :

Reine de Sagesse,
Reine de la nuit,
Reine qui ordonne,
le temps du repos,
le temps du combat,
regarde avec nous
dans ce noir chaudron,
dans les vapeurs,
montre-nous l’avenir,
laisse-nous guérir le passé.

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source : Coven of the Goddess.

Mais alors, pourquoi aborder un tel sujet ?

Non seulement la saison s’y prête, mais je parlerai aussi modestement en qualité de cartomancienne et de passionnée d’histoire des arts. Parfois, j’aurai recours à des savoirs personnels, que je n’explique plus — grâce soit rendue aux scientifiques dont je ne me souviendrai plus des noms. J’inaugure en réalité avec ce premier article tout un dossier à venir sur le tarot : j’étendrai donc mon automne divinatoire aux histoires de quelques grands arcanes. Vous croiserez donc en temps voulu la route des Amoureux, du Pendu ou du Diable. On subit encore une mauvaise image du tarot : dans les films, les séries ou l’imaginaire collectif, on a tendance à associer tarot et mauvaise fortune, malchance, ou pire, annonces terribles. On ne saurait se départir de l’image (faussée) de la vieille cartomancienne redoutable dans le secret de son rideau de velours. En vérité, l’histoire du tarot est beaucoup plus complexe, et elle ne se passe pas de réalités économiques, politiques ou sanglantes. Le tarot reste mystérieux quand il faut le dater, le préciser, ou bien lui donner une origine géographique. Pourtant, c’est que je vais tenter de faire en me basant librement, et essentiellement, sur le livre récemment paru en 2018 aux éditions Trajectoire, sous la plume scientifique d’Isabelle Nadolny.

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Site : Youtube. Teaser du livre (vidéo).

Questions de mots et de définitions.

Qu’est-ce que le tarot ?

Cette question semble stupide, mais elle a le mérite d’être posée : qu’est-ce qu’un tarot ? On parle de tarot lorsque l’on désigne un jeu précis de 78 cartes : 22 atouts (ou arcanes majeurs) suivant un ordre autrefois aléatoire, et 56 cartes (ou arcanes mineurs). On n’oublie pas son usage à proprement parler dans le monde du jeu : en effet, il faudra toujours se demander lorsque quelqu’un vous déclare qu’il joue au tarot ce qu’il entend. Est-il cartomancien ou est-il un simple amateur de jeux de hasard ? La nuance est floue mais importante. J’entendrai ici, évidemment, le tarot au sens divinatoire du terme, même si j’aurai recours à son histoire troublée.

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Site : Trusted Tarot. Planche des 78 cartes, ici de la branche « Rider-Waite ».

Et le mot « tarot », d’où vient-t-il ?

Ce mot possède une histoire très amusante que je m’empresse de vous raconter, sous l’autorité de ce qu’en dit Isabelle Nadolny. Dans l’Italie médiévale du Nord, au XVe, on parle de ces jeux comme des « naibi à triomphes ». Tout laisse à penser, surtout le contexte, qu’on applique le complément « triomphes » en raison de l’influence guerrière qui entoure la naissance de ces jeux. Les triomphes font écho aux grands événements de la vie martiale antique : on fait son triomphe à tel grand général de guerre… Les affinités du terme trionfi sont évidentes avec le monde guerrier ou politique. On n’oubliera pas qu’un « triomphe » peut qualifier une victoire martiale. Pour être brève puisque j’y reviens ensuite, je dirai simplement que l’Italie médiévale à cette époque n’est pas de tout repos : la géographie est morcelée, tout comme le sont les manières de la gouverner. Les duchés et les pouvoirs sont dans un équilibre instable, une guerre quasi permanente. Les premiers jeux tarot (si on peut parler de « premiers ») naissant dans ce contexte, ils méritent bien leur appellation de trionfi.

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Le Tarot de la Félicité, par Pierrick Pinot.

Au XVe, une grande curiosité s’opère : on passe soudainement des trionfi aux tarocchi. On l’explique très peu, et le phénomène est aussi perceptible en France. En 1505, un acte notarial parle effectivement de « tarraux ». On estime que c’est la plus vieille mention dans la langue française de ce mot, même s’il est sous une orthographe différente. Ce terme pose problème aux linguistes, c’est évident. On s’arrache l’origine du mot, qu’on n’hésite pas à repousser aux confins du sanskrit. On prête au tarot des origines lexicales multiples.

D’une part, la seule chose dont on soit sûr, c’est que ce mot est d’extraction vulgaire. On entend par « vulgaire » un usage populaire du mot, loin des sphères savantes. Par exemple, on a pu hasarder une anagramme du mot latin rota (lien à la roue de la Fortune). Le mot Torah relierait au contraire l’imaginaire du jeu (à tort) au monde hébraïque. C’est aussi une explication vivement démentie, car peu fondée. Certains se sont même amusés à vouloir remonter à la source du mot et à la dater du sanskrit tar-o (« étoile »). D’autres encore, victimes de l’imaginaire fantasmé du tarot comme venant des Bohémiens, lui ont prêté une origine hindoustani avec le terme taru, influençant sûrement le mot tzigane tar (« paquet de cartes »). En vérité, c’est au XXe que les recherches établissent l’origine la plus probable du mot. On considère que tarot vient de l’arabe tarh (« déduction »),  lui même extrait de la forme verbale taraha (« rejeter, déduire »). Le mot arabe aurait influencé une  autre racine castillane, syncrétisme que l’on retrouve dans l’espagnol tarea (« lancer, tirer »).

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Photo personnelle. Light Visions Tarot.

Qu’est-ce qu’on entend par « arcane » ?

Je considère volontiers que ce mot est acquis par tous. En vérité, je découvre que ce terme est souvent méconnu, bien qu’il jouisse d’un imaginaire du secret encore très fort. Les arcanes représentent les cartes du jeu. On divise le tarot en deux grandes parties, d’une part les arcanes dits « majeurs » (les 22 atouts dont je parlais, avec des grands noms comme le Pendu ou la Tempérance), et d’autre part, les arcanes dits « mineurs » (56 en tout comprenant les quatre enseignes des coupes, des bâtons, des deniers et des épées, chacune étant étendue avec des nombres allant de l’as au dix et respectivement un valet, un cavalier, une reine et un roi). Nous obtenons donc pour un jeu de tarot conventionnel un nombre inchangé de 78 arcanes.

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Modern Spellcaster’s tarot, Scott Murphy, 2014. Six d’épées.

Pour vous expliquer l’origine du mot arcane, je m’en réfère à l’article du même nom dans le fameux Dictionnaire historique de la magie et des sciences occultes, sous la direction de Jean-Michel Sallmann (2006). Dans cet article (pp. 68-71), Gérard Chandès place l’origine du terme — quant à elle beaucoup plus certaine que celle de tarot — avec le latin classique arca (« coffre »), dérivé en arcanus (« secret, caché, mystérieux »). En fait, le mot suggère quelque chose de caché, d’occulté. Il ne faut pas oublier qu' »arcane » signifie bien d’autres choses que les cartes du tarot. C’est un terme qui jouit d’une popularité attestée dans le domaine de l’alchimie.

En bref, ce qu’on retient de ce panorama lexical est que l’on date déjà difficilement l’origine du mot tarot. On ne sait ni d’où il vient réellement, ni de quand il date. Ce mystère est tout à fait symptomatique du reste.

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Golden Tarot, Kat Black, 2003.

Histoire brève du jeu : à quand les cartes ?

Jouer, une histoire de dieux ou d’Anciens : des dés et des pythies.

Platon déjà essaie de dater l’invention de la notion de jeu. Pour lui, les dieux jouaient, et le premier était égyptien. Son nom est Thot, et c’est le dieu, dans la Moyenne-Égypte, des scribes, de la sagesse, des mots. C’est une divinité qui sait l’astronomie, les nombres et il n’est pas étonnant qu’on l’associe à la notion de jeu. Cependant, la fortune du jeu est bien réelle dans la Grèce antique, où l’on fait se rejoindre l’idée du jeu et de la divination. Le lien qui unit les deux prend alors la face du « hasard ». Le jeu défie le hasard comme la divination essaie d’en percer les mécanismes. Plusieurs auteurs antiques s’accordaient sur l’usage immodéré des osselets, parfaitement situés entre le jeu pur (une fois tombés au sol, ils forment des combinaisons gagnantes ou non) et la tentation divinatoire (tombés de telle ou telle manière, attention, mauvais présage…). Lancer des éléments au sol dans un but divinatoire n’est pas neuf : on n’a qu’à rappeler les bâtonnets de bois, les cauris  ou… les dés. Le mot hasard contient lui-même cette image : le terme dérive de l’arabe az-zahr, le « dé ».

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Site : Wikipedia, le dieu Thoth.

Prohibition médiévale du jeu et arrivée tardive des cartes divinatoires.

Lancer des dés dans un but de jeu a longtemps connu son heure de gloire. On passe le temps, on discute autour des jeux de dés, comme on pronostique les résultats. Quand l’Église se fait plus présente à l’époque médiévale tardive, on remet en question cette occupation apparemment innocente. En effet, n’y-a-t-il jamais eu plus grand joueur que le diable ? Au XIIIe, un décret émet une interdiction générale contre le jeu, supposant les jeux de dés. Jouer, c’est tenter (ou pire : représenter) le diable. Mais lancer des dés dans un but secrètement divinatoire est encore pire : c’est détourner et pénétrer les voies de Dieu et de Sa Providence. C’est connaître le destin et se placer au même rang que le divin. L’époque médiévale tait alors la notion de jeu au profit de foi, et ce n’est qu’au XVe que l’on assiste à un renouveau de celui-ci.

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Gravure disponible sur : The Grace of Iron Clothing.

Et les cartes là-dedans, me direz-vous. En fait, l’auteure du livre sur lequel je me base estime que jusqu’à la fin du XIVe, aucune mention n’est faite nulle part concernant de quelconques jeux de cartes. Elle date leur arrivée (discrète, s’entend) entre 1369 et 1381, à la lumière de quelques décrets les mentionnant. Le plus ancien traité décrivant plus ou moins un jeu de cartes dates de 1377 ; nous parlons du Tractatus de moribus et disciplina humanae conversaciones par le frère Johannes. Il y parle, sans s’étendre malheureusement, de « bonnes » et de « mauvaises » cartes. Et encore, on ne parle que de l’arrivée en Europe des cartes. On leur prête, au contraire, des origines beaucoup plus anciennes. Ce n’est qu’au XVe siècle que les jeux de cartes (dans un sens non divinatoire) connaissent d’étincelants débuts.

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Reylo Tarot Cards : The Lovers, par Elithien.

Origines fantasmées du tarot.

Origine orientale (Chine, Perse et Mamelouks).

Parler de tarot ne serait rien sans parler des fantasmes qui l’entourent. Tous les chercheurs s’accordent pour dire qu’il y a diverses origines possibles, et d’autres, moins probables. Mais l’on en reste dans tous les cas à des hypothèses qui ne seront probablement jamais vérifiables. Le tarot est issu d’un substrat imaginaire très fort : on aime à penser, de notre point de vue occidental, qu’il vient de lointaines contrées orientales. Même si cela reste vraiment probable, la théorie suivante reste au stade d’hypothèse. On estime que l’objet « carte » viendrait de la Chine du Xe siècle, établissant alors sur papier des symboles. De la Chine, on en vient à la Perse, où les Mamelouks règnent jusqu’au XVe. Ils entretiennent de grands rapports commerciaux avec l’Occident (et donc, l’Italie, qui en est sa porte) entre 1345-1365. Il se peut que l’objet « carte » tire son influence de là et soit entré de cette manière dans ce que l’on appelle aujourd’hui l’Europe. Dans tous les cas, l’idée que le tarot vienne d’Égypte cette fois est une invention : bien peu de choses indiquent l’existence d’un jeu de cartes dans cette période antique. L’auteure de l’Histoire du Tarot estime que c’est Antoine Court de Gébelin au XVIIIe qui, le premier, place les origines du jeu dans l’Égypte antique.

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Ancien jeu de cartes chinois. source

Origine bohémienne : le fantasme de la cartomancienne.

Pourtant, lorsque l’on parle de tarot, la première image qui nous vient en tête n’est pas celle d’un chinois médiéval, mais bien celle d’une cartomancienne bohémienne. L’association entre le tarot et l’histoire des Bohémiens ne se prouve plus. Je ne m’étendrai pas dessus faute de connaissances. Je rappellerai simplement que cet imaginaire attribué aux gitans ensuite naît au XIXe siècle, victime de ses fantasmes.

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Site : Succulent Moon. Fond d’écran libre de droits.

Origines probables du tarot.

Les Allemands : la fantaisie des suites.

De manière très pragmatique, nous parlerons des véritables tarots qu’il nous reste dans la postérité. En vérité, je parle ici des Allemands pour rappeler le simple fait que les plus vieux datés et conservés sont allemands. On appelle ces premiers jeux des cartes de cour, puisqu’elles sont avant tout autre chose des reflets de la société d’époque, composée d’un corps politique et militaire précis. On n’a qu’à regarder quelques reproductions de ces jeux pour observer les détails de mode d’époque. Il est dit que les jeux allemands sont caractérisés à un moment de leur histoire précoce par un mélange absolu des figures : par exemple, dans un même jeu se retrouveront ensemble Jeanne d’Arc et Mélusine. Les figures, donc, travaillent à différents niveaux. Et c’est bien ce dont il est question quand on parle de jeux de type « allemand » : les couleurs (ou enseignes) sont parfois très éloignées de ce qui nous semble canonique (coupe/épée/bâton/denier, ou bien pique/carreau/cœur/trèfle). Par exemple, nous pouvions trouver dans l’Allemagne de jadis un jeu où se trouvait l’enseigne des cerfs. De cette manière, nous aurions pu avoir un Cavalier de Cerf, etc.

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source. Jeu de 1816, de la collection de Klaus-Jürgen Schultz.

Les Italiens : l’épopée des Visconti.

Que serait un article sur le tarot sans parler des illustres Visconti ? Famille aux allures terribles, elle joue un rôle primordiale dans la diffusion des premiers tarots. Le tarot prend des racines potentielles dans l’Italie du Nord du XVe siècle, notamment avec le peintre Giacomo Sagramoro, qui peint alors quatre « jeux de triomphes ». Je parlerais avant tout des Visconti : ce fut une famille amatrice de tarots, et l’on tient de sa postérité 239 cartes en tout, divisées en plusieurs ensembles plus ou moins complets. Il va sans dire que ces tarots sont extrêmement luxueux, dorés à l’or fin et peints à la main : une pure merveille pour les curieux. On possède trois ensembles plutôt complets sur le lot de 239 cartes en tout. Le premier est le « Visconti di Modrone », volontiers daté de 1441. C’est celui qui est peint pour les noces du duc — j’y reviens quelques lignes plus loin. Il possédait originellement 89 cartes. Le second tarot est celui dit de « Brambilla », datant d’avant 1447, et lui destiné au duc Filippo Maria Visconti. Le troisième ensemble qu’il nous reste date de 1450 et il est destiné au duc de Milan. On l’appelle dans le jargon le « Visconti-Sforza », et c’est non seulement le plus complet mais aussi le plus utilisé aujourd’hui dans la postérité. Son imagerie est encore populaire.

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Tarot Visconti-Sforza original, doré à l’or fin et peint à la main. Site : Le Palais du Tarot.

Donc, l’Italie du Nord médiévale. Une période trouble de tensions permanentes, comme je le disais plus haut, mais aussi, et bien au contraire, une période d’intense fleurissement artistique. Les peintres jouissent d’une place particulière, et c’est bien dans ce contexte que naissent les fameux tarots italiens. Il va sans dire que cette période est aussi celle des Carnavals de grande envergure et que l’on se déguise volontiers en allégories sur de somptueux chars : vers 1460, le duc Federico da Montefelho monte sur un char avec les allégories de la Force, la Tempérance, la Justice mais aussi la Prudence. L’arrière-plan de ces tarots n’est pas « gratuit » et l’on se doute bien de l’influence, même discrète, de ces grands Carnavals.

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Tarot Visconti-Sforza : Le Diable.

La famille Visconti quant à elle prend son importance à partir de Bernardo Visconti, un seigneur tyrannique milanais au XIVe. Son neveu, Gian Galeazzo le renverse en 1385, le fait emprisonner, et aussi empoisonner. Son neveu est despotique, et la peste coupe court à sa fureur en 1402. Le fils de Gian, Giovanni Maria Visconti, prend sa suite jusqu’en 1412 à sa mort, avant tout mémorable pour sa dépravation et son caractère sanguinaire. Ensuite, le second neveu de Bernardo Visconti, le frère de Gian Galeazzo, arrive au pouvoir : nous parlons bien de Filippo Maria Visconti, qui, en 1413, épouse une femme qui a deux fois son âge. En 1418, il la fait décapiter sans réel motif si ce n’est une suspicion adultère. Suite à quoi il se remarie, mais le mariage n’est pas consommé. Il a plutôt une fille illégitime avec sa maîtresse Marie de Savoie. Bianca Maria Visconti naît donc en 1425 et à 9 ans, elle est promise à Francisco Sforza, un mercenaire de la famille. En 1441, le mariage a lieu : Bianca a 18 ans, Francisco, 40. C’est en l’occasion de ses noces que l’on commande le « premier » tarot italien (notez toute mon insatisfaction à parler d’un « premier » tarot). En définitive, les arcanes sont de circonstance pour ce mariage fastueux : les Amoureux, le Pape, l’Impératrice en sont autant de représentations.

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Les Français : ancrage traditionnel et Tarot(s) de Marseille.

Le tarot de Marseille n’est pas de Marseille : c’est dit. Le tarot possède en France des origines plutôt lyonnaises : c’est là qu’on trouvait les plus importantes corporations de cartiers. Il est difficile de dater le premier tarot français, mais on pense fortement qu’il s’agit d’une création sous Louis XIV, faite par un cartier. Le premier identifié en revanche revient à Pierre Madenié en 1709. Le deuxième tarot de Marseille (de type I), lui aussi daté, est lié au nom de Jean-Pierre Payen, en 1713. Jean-Pierre Payen est un « vrai » marseillais alors sur les terres d’Avignon, encore sous influence pontificale, les impôts y étant exonérés notamment pour les cartiers. Mais en 1754, sous la pression des cartiers marseillais, ce privilège prend fin et l’on peut enfin créer des tarots de Marseille… à Marseille ! En effet, le métier de cartier (entendre : fabriquant de cartes) était très taxé, et il était difficile d’en voir le bout. C’est de cette manière, en relaxant les privilèges avignonnais, que l’on voit apparaître le premier tarot de Marseille (de Marseille) en 1736 sous la création de François Chausson. Cette histoire est vaste, complexe, car les villes entre elles se battent avec leurs confréries de cartiers. Les cartes elles-mêmes arrivent à varier un peu. En effet, je finirai en rappelant que l’Académie française ne vient normaliser la langue qu’en 1634, et qu’avant cela, les orthographes des arcanes varient beaucoup sur les cartes. Par exemple, le Tarot dit « parisien anonyme » note « Atrempance » pour ce qui est aujourd’hui la Tempérance.

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Tarot Parisien anonyme (avant 1650). Site : Tarots Anciens.

En somme, ce que l’on peut retenir de ces tarots français est qu’ils sont liés à l’astrologie, tout autant que les latins. Je terminerai en rappelant l’essentiel : la cartomancie dans un usage divinatoire est extrêmement récente, et à part la figure d’Etteilla, un célèbre cartomancien au XVIIIe siècle, la pratique est plus récente. Ainsi, quand je parle de tarots de Marseille ou même de tarots italiens, il faut bien entendre qu’aux XVIe, XVIIe voire XVIIIe siècles, l’usage divinatoire reste minoritaire, tu, ou bien inexistant.

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Tarot dit « d’Etteilla ».

Jalons préliminaires sur les arcanes.

Les trois types d’enseignes.

Je parlais des vieux jeux allemands présentant de curieuses enseignes. En effet, avant une certaine date, on était libre de créer les enseignes de notre choix. En revanche, au XVe, quand le jeu devient une vraie mode, et que se développe à fond la gravure, il faut donc de grands tirages de masse pour couvrir la demande. Les tirages de masse demandent une normalisation des signes, des caractères, et c’est plus ou moins de cette façon que l’on se retrouve encore avec des signes normalisés tels que les piques, les carreaux, les cœurs et les trèfles. Je parle dans le titre de trois types d’enseignes. J’entends par enseignes les « couleurs » dans chaque jeu (les quatre familles, si l’on veut). Ainsi, on se retrouve avec trois grandes tendances, géographiquement identifiées :

  • Les enseignes germaniques : feuilles, glands, grelots et cœurs.
  • Les enseignes latines (italiennes) : épées, bâtons, deniers, coupes.
  • Les enseignes françaises : cœurs , piques, trèfles, carreaux.

Cette claire distinction n’empêche pas les débats, surtout pour les enseignes latines, puisque c’est ce qui concerne le tarot. En fait, les chercheurs en imaginaire, symboles, ignorent d’où viennent les quatre enseignes latines. Les symboles parlent à un vaste nombre de cultures, qu’elles soient païennes, chrétiennes ou bien familiales :

Pour résumer encore, on peut dire de cet ensemble qu’il contient des représentations de la condition humaine depuis la nuit des temps : le pouvoir, la femme, la religion, l’amour, la victoire, la défaite (ou la trahison), la mort, le bien (les vertus), le mal, l’enfer, le paradis, la terre, le ciel avec le soleil et la lune. (page 83).

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Les quatre « suites » du tarot figurées. Site et artiste : Poison Apple Printshop.

Des origines imaginaires discutées.

Je serai brève ici, car il convient de ne pas empiéter sur le riche travail des historiens de l’imaginaire ; d’autant plus qu’il est ardu de tenter de donner une source précise à de tels symboles. Coupe du Graal, contenant christique, ou coupe féminine d’abondance, ce symbole à lui seul mériterait un livre entier. Il en va de même pour les autres images, très fortes elles aussi. L’auteure du livre sur lequel je me base rappelle les interprétations héraldiques au sujet des enseignes latines. Une solide théorie rapproche tarot et blasons familiaux. En effet, les deux systèmes fonctionnent de manière analogue au niveau de la figuration : un symbole fort pour contenir une idée ou des valeurs.

D’autres personnes, adeptes sans doute de la tripartition classique de la société médiévale, proposent de voir dans les quatre enseignes latines cette division sociale : l’épée et le bâton pour la fonction gouvernante (l’épée du souverain + le bâton/sceptre du chef religieux), le denier pour le corps commercial et la coupe pour la symbolique du peuple et du corps nourricier.

Pour d’autres encore, appuyant le fond très chrétien de l’imagerie tarotique, il s’agit de l’expression de quatre vertus fondamentales : l’épée pour la Justice, le bâton pour la Force, la coupe pour la Foi et enfin, le denier de la Charité. Cette interprétation est aussi très satisfaisante. En fait, le tarot ne se laisse pas si facilement prendre dans une seule interprétation, et c’est bien ce qui en fait sa richesse. Je conclurais cette brève partie avec la division qui semble primer aujourd’hui : celle des éléments. Aux bâtons de Feu s’opposent les coupes d’Eau et aux deniers terrestres, les épées de l’Air. Pour me révéler extrêmement schématique, je dirai que chaque élément représente ensuite une sphère de vie : l’eau pour les sentiments et l’intuition, le feu pour les actions, le corps, l’air pour les décisions, l’esprit vif et les mots, et les deniers pour la sphère terrestre, les valeurs.

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Site : Wonderful Things. Suites latines.

Concernant les arcanes majeurs, en vérité, les 22 cartes ne varient pas pendant les six siècles qui se développent jusqu’à nous ; seuls les noms changent, ou les numéros, mais les 22 arcanes restent plus ou moins les mêmes. La plus ancienne liste de ces atouts date d’ailleurs de 1470-1500, et elle se trouve au cœur d’un manuscrit de sermon contre les jeux d’argent, Sermones de ludo cum aliis. L’ordre est différent de celui qui nous sert aujourd’hui, sauf l’arcane XIII (la « sans nom », en fait : la Mort) qui possède une place de choix, très symbolique. Les noms aussi sont différents, selon ce que veut renforcer son auteur : par exemple, pour symboliser la Tour, il parle plutôt de sagitta (« la flèche »).

La Fortune du tarot du XVIIIe à nos jours.

Je me permets ici une brève introduction à la chronologie du tarot, afin de replacer les choses dans leur contexte et ne pas être victime du préjugé : « on a tiré les cartes de tous temps ». Non, la cartomancie est une discipline récente parmi toutes les autres mancies.

XVIIIe : l’âge d’or des cartes.

Etteilla est un cartomancien célèbre en son époque, et on lui doit la première publication française d’une somme complète sur les 78 cartes. Il les interprète une à une : cela peut nous paraître banal, tant les livrets de nos tarots le font, mais à l’époque, c’est une première. Avant cette somme, on ne possédait que des bribes d’interprétations. En vérité, cette publication est symptomatique du reste de ce siècle : on publie à foison des jeux et des livrets, et ce, surtout après la Révolution. Il y existe d’ailleurs un Jeu Divinatoire Révolutionnaire, datant de 1791 et jouissant d’une imagerie à son égale. Nous songerons simplement au XVIIIe et à la figure éminente de Mlle Lenormand (1772-1843), la « sibylle des salons » comme on aime à l’appeler. C’est une jeune femme qui, après avoir prédit différents éléments de la vie de l’impératrice Joséphine, connaît une fortune incroyable dans les salons mondains. On possède encore son jeu, puisqu’il est à la vente en reproductions parfois modernisées. Ce siècle amène vraiment le substrat nécessaire au développement du tarot, progressivement utilisé dans un sens divinatoire.

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Site : Amazon. Couverture de vente de l’une des versions du Lenormand.

XIXe : l’âge d’or des occultistes au détriment du tarot divinatoire.

Ce siècle-là connaît une forte popularité du mouvement occultiste, qui aime à voir dans le tarot le reliquat d’un savoir perdu, d’un livre général, d’un connaissance secrète. A l’époque, peu de Français écrivent sur le tarot (Eliphas Levi, Paul Christian, Papus…), mais on s’occupe plutôt de fantasmer sa nature. Dans ce que l’on trouve des écrits à tendance occultiste, on déprécie souvent l’usage divinatoire « simple » du tarot pour lui préférer l’imaginaire d’un Grand Livre Secret. On parle dès lors volontiers du Livre de Thoth ou d’un livre kabbalistique (voir les écrits de Levi).

XXe : la cartomancie chez les anglo-saxons.

Nous avançons dans les siècles, et le français Marcel Belline publie en 1961 son oracle, encore vendu de nos jours (couverture noire). En vérité, il ne faut pas se méprendre sur la nature de ce phénomène divinatoire au XXe siècle : je donne peut-être l’impression qu’il n’y en a que pour les Français après les Italiens. Les Anglo-Saxons jouent un rôle primordial à cette époque : ils bénéficient de l’héritage des occultistes au XIXe pour s’approprier la matière du tarot. C’est de cette manière qu’Arthur Edward Waite (1857-1942), traducteur éminent d’Eliphas Levi et de Papus, redessine entièrement le tarot en 1910. Son éditeur s’appelle Rider, et cela ne vous étonnera donc pas qu’on parle encore du « Rider-Waite ». En fait, deux tendances s’opposent aujourd’hui dans le tarot, et cette différence est plutôt perceptible au niveau des arcanes mineurs : si le tarot de Marseille préfère souvent des mineurs schématiques (deux deniers pour… deux deniers), le Rider-Waite utilise volontiers une figuration sans doute plus parlante pour l’usager débutant : le deux de deniers sera représenté par un personnage jonglant avec deux pièces. C’est alors une parfaite représentation de la carte, qui symbolise souvent un moment d’entre-deux, de deux issues équivalentes, et donc, l’impossibilité de choisir.

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Site : Le Chaudron de Morrigann. Exemple à gauche du « MARSEILLE » faisant face au « RIDER-WAITE ». Lame XIX : Le soleil.

XXIe : l’explosion des jeux divinatoires.

Cela ne vous échappera pas : les librairies et parfois les grandes enseignes se mettent à vendre des tarots, non plus pour passer le temps en vacances mais bien pour promouvoir cet outil divinatoire, avec toutes les critiques que l’on peut y faire. Des centaines de tarots différents existent aujourd’hui sur le marché ; car oui, on peut parler d’un marché du tarot. Tous les artistes de la « branche magique » — ou presque — auront édité leur propre tarot (Julia Jeffrey par exemple). On en trouve sous toutes les couleurs, toutes les tailles, et l’imaginaire nous parle à foison. Les jeux se distinguent alors par leur esthétique : à chaque tarot son propriétaire, en quelque sorte. Nous pouvons avoir des tarots « d’artiste », comme celui de Julia Jeffrey (Tarot of the hidden realm) ou le Light Visions. Il y a aussi des tarots reproduisant des œuvres classiques, mais n’incluant pas réellement d’artiste encore vivant : songeons alors au tarot dit de « Botticelli » ou à celui de Kat Black, utilisant la technique du collage numérique, donnant le superbe Golden Tarot. Des Français cette fois ont voulu rendre hommage à l’imagerie médiévale tardive : je pense au Tarot Noir, plutôt d’esthétique « Marseille », sorti assez récemment. En clair, nous pourrions dire qu’il y a un tarot pour tous les goûts, et ce n’est pas pour déplaire aux cartomanciens qui, chemin faisant, découvrent souvent le tarot de toute leur vie. Mais cette explosion de la cartomancie n’est pas sans conséquences et à force d’un trop-plein de vulgarisation, le tarot peut en perdre sa valeur et tous ses symboles.

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source : Prisma Visions tarot : un favori.

Le Malleus Maleficarum, manuel de la chasse aux sorcières : un support de réflexion sur le personnage de l’Inquisiteur.

L’Inquisition… on ne présente plus cette institution tant elle s’est ancrée dans la mémoire collective. Cette « police » de l’Église, grande ennemie des sorcières, aurait pourchassé sans relâche des millions de personnes à travers l’Europe, et ce pendant des siècles. On les perçoit aisément comme des fous dangereux, des illuminés convaincus d’être chargés de remplir une mission divine et criant à l’hérésie au moindre faux pas. On les imagine, parcourant les villages avec leurs longues bures noires et leurs calèches sinistres remplies d’instruments de torture, s’abattant sur les habitants comme une impitoyable punition.

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Le Répugnateur, une représentation très caricaturale de la figure de l’Inquisiteur dans la série Kaamelott d’Alexandre Astier.

Toutefois, la réalité est un peu plus nuancée : l’Inquisition au singulier n’existe pas. Entre le Moyen Âge et le XIXe siècle, plusieurs tribunaux d’inquisition se sont formés, tous investis d’une mission similaire ayant pour but de lutter contre « la perversion hérétique », autrement dit : de juger et, si nécessaire, de tuer toutes les personnes qui reniaient volontairement les dogmes et la foi chrétienne. Loin d’être les tueurs sauvages et impulsifs que l’on s’imagine, les inquisiteurs étaient, pour la plupart, des savants, des professeurs qui savaient présenter leurs convictions de manière argumentée et « logique ». Ce qui explique en partie le succès de leur entreprise.

Si cette accusation d’hérésie pouvait facilement s’étendre aux « infidèles » – les juifs, les musulmans et les protestants faisant partie des cibles des inquisiteurs –, le plus grand danger se trouvait dans la sorcellerie et ceux qui la pratiquaient, car les sorciers et les sorcières abandonnaient Dieu pour servir le diable, tout en essayant de pervertir les bons chrétiens. Il fallait trouver un moyen de régler ce problème, et si d’autres personnes avant eux avaient déjà proposé des solutions semblables, ce fut Jacques Sprenger et Henry Institoris [1] qui proposèrent le manuel le plus célèbre sur la façon de traquer les suppôts de Satan : le Malleus Maleficarum, ou, le Marteau des Sorcières, que nous allons vous présenter ici.

Résumé

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Page de titre d’une édition du Marteau des Sorcières. Imprimée à Lyon en 1669.

L’ouvrage est composé de trois parties, chacune composée d’un certain nombre de questions permettant aux auteurs de reconnaître la sorcellerie chez les suspects et d’appliquer les punitions appropriées pour chaque cas.

 1) De la nature de la sorcellerie

La première partie est majoritairement théorique et présente plusieurs cas d’études ayant pour but d’expliquer ce qu’est la sorcellerie. Le ton est donné dès les premières pages lorsque les auteurs annoncent « ceux qui affirment le contraire de la foi aux sorciers sont hérétiques. » [2]. Ne pas croire en l’existence des sorciers, c’est être leur complice, et donc, être soi-même un ennemi de l’Église. En clair, mieux valait ne pas chercher à réfuter ce fait.

Les auteurs vont ensuite chercher à trouver l’origine de ce mal. Les sorciers sont des humains pourvus de pouvoirs surnaturels, obtenus grâce à un pacte avec les démons, qui les poussent à faire le mal. Mais les démons ayant été des créations de Dieu, ils ne peuvent rien faire sans sa permission. Cela voudrait-il dire que Dieu est le vrai responsable de la sorcellerie ? Pas du tout, voyons ! Car selon les auteurs : « Dieu est le bien suprême, donc il ne peut pas vouloir le mal. (…) Mais il peut vouloir permettre que le mal existe. » [3]. Ce n’est pas Dieu lui-même qui pousse les hommes à renier la foi, ce ne serait pas logique… C’est plutôt le libre arbitre voulu par Dieu qui autorise l’humanité à céder aux tentations des démons. Dès lors, les humains seraient les seuls responsables de leur hérésie.

C’est dans cette partie également que les auteurs trouvent le noyau du problème, les véritables responsables de cette grande menace : les femmes. En effet, il y aurait bien plus de sorcières que de sorciers, car les femmes seraient davantage prédisposées à se laisser séduire par le mal. Elles sont crédules, ce qui les pousse à croire à toutes sortes de stupidités qui peuvent se révéler dangereuses. Pour eux, elles sont impulsives et manquent d’intelligence, et donc, susceptibles de chercher à satisfaire leur convoitise et leur colère par tous les moyens. Enfin, leurs incessants bavardages font qu’il est difficile de trouver une quelconque vérité dans leurs paroles : « Menteuse par nature, elle l’est dans son langage.« [4], affirment les auteurs. Par conséquent, si l’on ne peut pas faire confiance en une femme, on peut encore moins faire confiance en une sorcière.

Mais en fin de compte, la pire chose à propos des femmes est leur « passion charnelle », qui les pousse à manipuler les hommes pour les rendre fous d’amour. Les auteurs sont formels : l’origine de la sorcellerie provient du pouvoir de séduction des femmes, pécheresses et manipulatrices par nature. Après tout, n’est-ce pas la première femme qui s’est rendue responsable des malheurs de l’humanité, en osant désobéir à Dieu et entraînant Adam dans sa chute ?

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Dans le film The VVitch de Robert Eggers, cette sorcière séduisante envoûte un jeune fils de famille.

2) Reconnaître les maléfices

La deuxième partie s’articule autour de deux interrogations principales : les pouvoirs des sorcières [5] et la bonne manière de lever les maléfices. Cette partie se base sur des témoignages de victimes et de personnes interrogées, vraisemblablement sous la torture. Parmi les pouvoirs que les inquisiteurs prêtent aux sorcières, on peut trouver la faculté de se déplacer d’un endroit à un autre par des moyens illicites (notamment le vol), de rendre les gens et les animaux malades et infirmes, de faire tomber l’orage et la grêle, permettant ainsi de ruiner les récoltes et les habitations. On leur prête également la faculté étonnante de pouvoir faire disparaître totalement le membre viril. Même si ce n’était qu’une illusion de l’esprit, on peut se douter qu’elle entraînait tout de même des conséquences fâcheuses.

Dans cette partie, les auteurs abordent également l’art de la séduction par les sorcières, pervertissant les personnes innocentes loin de la foi chrétienne pour ainsi augmenter le nombre d’apostats [6]. Ils abordent aussi le déroulement du sabbat, en mettant l’accent sur les meurtres cannibales d’enfants baptisés. Enfin, ils semblent vouer une méfiance toute particulière pour le personnage de la sage-femme, dont le seul but serait de faire du mal aux enfants qu’elle aide à mettre au monde. Il s’agit d’un personnage récurrent dans le Malleus, où les auteurs semblent la considérer comme le pire genre de sorcière imaginable.

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Marguerite au Sabbat de Dagnan Bouveret. Cette jeune sorcière à commis l’ultime sacrifice pour rejoindre le Diable.

En ce qui concerne la deuxième interrogation, celle qui porte sur les remèdes aux sorts, la solution est simple : comme il n’est pas tolérable de lever un maléfice par un autre maléfice, seule l’Église à les moyens d’apporter la guérison des victimes de sorcellerie, et ce d’une manière radicale.

3) La sentence des hérétiques

Dans la troisième partie, les « remèdes ultimes » contre les sorcières sont annoncés, tous ayant plus ou moins le même but : leur extermination. Pour mettre à bien cette entreprise, les inquisiteurs interdisent aux juges civils de juger les crimes d’hérésie, ceux-ci étant sous la juridiction de l’Église. Néanmoins, ce sont les juges civils qui se chargent de faire appliquer la sentence.

Il existe plusieurs façons de reconnaître l’hérésie chez un suspect : tout d’abord, il faut que le crime soit manifeste (nous reviendrons sur cette notion plus loin), que la personne accusée soit baptisée dans la foi chrétienne mais qu’elle ait commis des erreurs, notamment en faisant usage de remèdes reconnus comme superstitieux, et donc, contraires aux dogmes de l’Église. En effet, même si ces remèdes étaient censés servir de façon bénéfique la personne ou sa communauté, il était considéré comme plus sain pour l’âme de mourir dans la maladie et la misère plutôt que de survivre par des moyens illicites : de cette manière, on s’accordait à la volonté de Dieu.

Les auteurs nous expliquent ensuite comment doit se dérouler un procès : on recueille les témoignages de personnes venues spontanément dénoncer la sorcière ou bien on se fie aux rumeurs ou à la mauvaise réputation de la suspecte. Les juges placardent ensuite un message sur les églises, à destination de la population, afin de l’avertir qu’une sorcière serait présente dans les parages. Il suffit que deux témoignages soient en accord l’un avec l’autre pour que la suspecte soit arrêtée.

Afin de minimiser tout risque, les juges étaient autorisés à contraindre les suspects à porter serment, à jeter directement la suspecte en prison, à fouiller sa maison et a arrêter sa famille et ses serviteurs. Si la sorcière n’avoue pas ses crimes quand on lui demande de le faire, elle sera torturée, et comme d’après les auteurs « beaucoup diraient la vérité si elles n’étaient pas retenues par la crainte [de la mort] » [7], les juges ont parfaitement le droit de mentir en promettant la vie sauve aux suspectes si elles avouent leurs crimes. Ils peuvent même leur demander de les instruire sur leur savoir magique, car, comme nous l’avons vu, la sorcière n’était pas digne de confiance, non seulement de par sa parole, mais aussi de par son silence (les auteurs parlent de « maléfice de taciturnité« ) et de son incapacité à pleurer (elles utilisent leur salive pour créer leurs larmes).

Lorsque toutes ces conditions sont réunies pour obtenir des aveux, les auteurs énumèrent quinze manières différentes d’exécuter une sentence en fonction de la gravité des cas. Nous nous contenterons de schématiser ces nombreuses possibilités en trois grands cas de figure :

  • Une personne légèrement suspecte doit simplement abjurer devant les juges. Autrement dit, jurer de ne plus jamais adopter un comportement ou prétendre posséder certains pouvoir qui pourrait lui porter préjudice.
  • Une personne violemment suspecte peut être condamnée à la prison à perpétuité ou bien à la « purification canonique » : on lui fait porter une robe blanche et on la contraint à se mettre devant la porte des églises certains jours, tête et pieds nus, en portant des croix ou des cierges, et cela pendant plusieurs années. Ces peines peuvent être allégées ou aggravées selon le bon plaisir des juges.
  • Enfin, une personne qui rechute dans l’hérésie ou qui continue à nier les faits malgré des preuves manifestes est emprisonnée, torturée, puis « livrée au bras séculier ». Autrement dit : elle est souvent brûlée vive, cela pour éviter toute effusion de sang.
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Dans cette gravure de Jan Luyken, nous voyons l’aboutissement de mois, voire d’années de torture mentale et physique : le bûcher.

Constat

D’après tout ce que nous avons pu voir, nous pouvons affirmer qu’au moins un cliché concernant les inquisiteurs est fondé : ces hommes étaient bel et bien les ennemis déclarés des sorcières. Cependant, en ce qui concerne leur folie meurtrière, il convient, sans toutefois chercher à justifier leurs actes, de nuancer quelque peu les faits.

Comme on peut facilement le deviner, les auteurs du Malleus étaient de fervents catholiques, si convaincus de la supériorité de leur Église qu’ils avaient en horreur le moindre écart hors de ses dogmes. Non seulement les autres croyances religieuses étaient abhorrées, mais aussi les rituels à consonance païenne encore utilisés par certaines populations rurales. Dans ces territoires, les gens avaient davantage tendance à recourir aux services de guérisseurs, délaissant l’Église au passage. Cette concurrence était insupportable pour les inquisiteurs, car pour eux, la foi catholique était une garantie du salut de l’âme et, dans un sens plus large, du salut de l’humanité. Autrement dit, se détourner de l’Église, c’était condamner le monde à sa perte. Cette perspective les effrayait tellement qu’ils ont envisagé une solution radicale pour empêcher ce désastre : ramener au troupeau les brebis égarées en éliminant systématiquement les éléments indésirables. En faisant cela, ils pensaient sincèrement œuvrer pour le bien de l’humanité.

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La vision d’un monde aux mains des sorciers. Gravure extraite du Compendium Maleficarum, un autre manuel de chasse aux sorcières datant du XVIIe siècle.

Au delà de ce « syndrome du sauveur » exacerbé, on peut facilement remarquer chez les auteurs du Malleus une volonté très forte d’imposer leur point de vue. Pour cela, rien de plus facile : il suffisait de se concentrer sur des populations considérées comme ignorantes et, de ce fait, pécheresses par essence. En effet, le combat des inquisiteurs contre la sorcellerie n’est ni plus ni moins qu’un conflit entre une culture savante, rationnelle d’hommes d’Église instruits, et une culture jugée inférieure, irrationnelle de villageois majoritairement illettrés.

Il s’agissait là d’un combat que le peuple des campagnes ne pouvait pas gagner, puisque les inquisiteurs, qui avaient déjà une position de pouvoir de par leur instruction et du soutien de Rome, imposaient l’obéissance à une vérité prétendument universelle à des personnes qui ne disposaient pas des outils culturels pour la comprendre. Par ailleurs, dans sa préface « L’inquisiteur et ses sorcières », Amand Danet explique que, lors des  procès, l’inquisiteur « ne cherche pas à connaître la vérité qui est en réalité, il cherche et doit chercher seulement à faire dire la vérité qu’il sait déjà. » [8]. Les procès de sorcellerie n’ont donc bien de procès que le nom. Il s’agissait en réalité d’une tentative de normalisation à grande échelle par le moyen d’une répression systématique.

Outre la volonté d’affirmer l’autorité de l’Église sur le peuple, nous pouvons voir également une volonté à peine dissimulée d’affirmer l’autorité de l’homme sur la femme. Sinon, pourquoi les auteurs auraient-ils considéré qu’il y avait davantage de sorcières que de sorciers ? Pourquoi auraient-ils cherché à justifier cette affirmation en avançant des théories sur la prétendue infériorité intellectuelle de la femme ? Enfin, pourquoi auraient-ils à ce point diabolisé le désir sexuel féminin ? On s’en doute bien, toutes ces déclarations visant à rendre la sorcière et sa sexualité débridée coupable de tous les maux de la terre ne se basent sur aucun fait. En tant que serviteurs de l’Église catholique, on peut vraisemblablement supposer que les inquisiteurs avaient renoncé non seulement au mariage, mais aussi aux plaisirs de la chair. Leur connaissance du genre féminin devait donc se limiter à un enseignement religieux purement théorique. Or, l’Église catholique n’est pas réputée pour sa bienveillance à l’égard des femmes. Armand Danet ajoute à ce sujet que l’inquisiteur « ne supporte pas la sorcière à l’intérieur de l’Église parce qu’elle constitue le rappel permanent du feu qu’il porte à l’intérieur de lui-même. » [9], l’inquisiteur s’acharnerait donc sur la sorcière car il a peur de ses propres passions. Ces femmes l’attirent, mais comme sa foi lui interdit tout passage à l’acte, il les accuse d’ensorceler les hommes. Comme remettre en question la nature de son désir équivaudrait à remettre sa foi en question, l’inquisiteur préfère détruire l’objet de son doute.

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Le dilemme d’un homme pieux, représenté en chanson dans Le Bossu de Notre Dame, des Studios Disney.

D’un point de vue contemporain, il ne serait pas exagéré de dire que les inquisiteurs étaient bel et bien fous, ou du moins, en prise avec de sérieuses névroses aggravées par les dogmes stricts de l’Église. Ces personnages n’auraient sans doute pas autant marqué l’Histoire si leur philosophie n’avait pas été à ce point institutionnalisée. Le Malleus Maleficarum n’a pas été le seul manuel crée à destination des inquisiteurs et des juges à leur service, mais il s’agit de l’un de ceux qui a été le plus longuement et le plus largement diffusé (trente-mille exemplaires entre 1486 et 1669). Il est également difficile de nos jours de comprendre comment ces auteurs avaient pu critiquer la superstition et l’hérésie de manière aussi virulente lorsque eux-même soutenaient l’existence de la magie et des démons. C’est à ce moment que la notion de « preuve manifeste » devient confuse : que l’on y croie ou non, la magie est une force invisible. Par conséquent, comment était-il possible de trouver des preuves tangibles de ces méfaits, à moins de les inventer de toute pièce ?

Ce que nous pouvons retenir de la lecture de ce Marteau des Sorcières, c’est la manière dont des hommes savants, puissants, mais prisonniers d’une peur et d’une haine valorisées par leur foi, peuvent consciemment déclencher une série de massacres justifiés par un seul argument : « Vous êtes dans l’erreur, nous connaissons la vérité ». Les exemples similaires abondent, et il est important de savoir reconnaître leurs mécanismes  afin de rester sur ses gardes.

 


Source :

INSTITORIS, Henry ; SPRENGER, Jacques, Le Marteau des Sorcières, Malleus Maleficarum, préface d’Amand Danet, Grenoble, Éditions Jérôme Millon, 1990.

 


Notes :

[1] En réalité, il est peu probable qu’il s’agisse des deux seuls auteurs de ce manuel. Mais ils seraient les deux plus grands contributeurs, que ce soit de façon directe ou indirecte.

[2] Malleus Maleficarum, p. 123

[3] Ibid., p. 253

[4] Ibid., p. 180

[5] Il est amusant de remarquer qu’a partir de ce passage de l’œuvre, les auteurs ne parlent plus de sorciers, mais bien de sorcières.

[6] Il s’agit de ceux qui renient la foi, et pas seulement le dogme.

[7] Malleus Maleficarum, op. cit., p. 491

[8] Ibid., p. 66

[9] Ibid., p. 61