Alias Grace, une série fantastique.

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Alias Grace, ou Captive en français, est à l’origine un roman de l’auteure canadienne Margaret Atwood (bien connue pour son roman adapté en série The Handmaid’s Tale), publié en 1996, et qui a été porté à l’écran grâce à Netflix en 2017. Cette mini série de six épisodes est canado-américaine, et on peut retrouver quelques acteurs connus comme Sarah Gadon (Grace Marks), Edward Holcroft (Dr Simon Jordan), Paul Gross (Thomas Kinnear), ou encore Anna Paquin (Nancy Montgomery).

Nous sommes au Canada, à Toronto, au XIXe siècle. Grace Marks, une jeune immigrée irlandaise, est une servante accusée de meurtre ; elle aurait assassiné ses employeurs : le propriétaire Thomas Kinnear et la gouvernante Nancy Montgomery. En prison depuis une dizaine d’années, Grace, qui souffre d’amnésie, se mure dans le silence, jusqu’à sa rencontre avec le Dr Simon Jordan, un psychiatre qui souhaite connaître l’affaire en profondeur. Un étrange ballet se forme alors : une fois par semaine, le docteur et Grace se retrouvent dans un salon élégant ; Grace raconte son histoire, et le psychiatre prend des notes, afin de rendre un rapport. Grace est-elle vraiment coupable ?

Au fil des événements relatés, on en apprend davantage sur cette domestique à la vie bien misérable. La condition des femmes à l’époque, pauvres qui plus est, n’est guère reluisante. Destinées soit à la prostitution, soit à la domesticité, ces immigrées n’ont aucun droit. En bas de l’échelle sociale, la femme pauvre est considérée comme un objet interchangeable, sans valeur aucune. Cette série résolument féministe met en relief cette misère, autant économique qu’affective. En effet, Grace est arrachés à son foyer — c’est-à-dire un père violent et alcoolique, et ses petites sœurs terrifiées — pour devenir servante. Tout en apprenant le métier, elle se lie d’amitié avec une jeune fille : Marie Whitney, dont la vie prendra une tournure déchirante. De ce fait, Grace se retrouve seule, et est congédiée. Ainsi se retrouve-t-elle chez M. Kinnear et sa gouvernante Nancy Montgomery, une gouvernante maltraitante qui aspire à un rang social supérieur.

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Le seul moyen pour les femmes de se hisser à un « statut respectable » est par le mariage, mais comme Grace le dit elle-même, les hommes mentent, les hommes abusent et ne tiennent jamais leurs promesses. Les femmes se retrouvent à devoir assumer des grossesses en solitaire, à abandonner leur enfant, à se prostituer (car quelle maison embaucherait une « fille-mère » ?) ou encore à avorter par des moyens tous plus dangereux les uns que les autres. Grace raconte crument ces vies meurtries à cause des hommes.

Un autre aspect de la série qui mérite notre attention est le fantastique. En effet, à la manière d’un Maupassant, la série est en équilibre entre le surnaturel et l’explication rationnelle (ici, psychiatrique). Grace, présente lors de la mort de son amie Mary, se met en tête qu’à la mort de celle-ci son âme ne s’est pas envolée au ciel, car la fenêtre est restée fermée. Désormais, tout au long des épisodes, des scènes étranges se produisent. Grace ne se souvient pas avoir assassiné ses employeurs, pourtant, tous les faits indiquent qu’elle était bien présente lors de leur mort… Une scène incroyable a lieu à la fin de la série : Grace se fait hypnotiser devant une assemblée, à la demande du Dr Jordan, et le spectacle commence : trouble dissociatif de l’identité ou possession ? Mystère. La série se finit sur une Grace apaisée après trente ans d’incarcération, et un Dr Jordan bien mal en point. Le charme à la fois innocent et vénéneux de la servante y serait-il pour quelque chose ?

Comme vous pouvez le constater, j’ai beaucoup apprécié cette série. Sarah Gadon campe une Grace fascinante, et le duo formé avec le psychiatre, joué par Edward Holcroft, a quelque chose d’envoûtant. À la lisière du surnaturel, cette série interroge la place de la femme dans la société ainsi que l’appréhension de la maladie mentale au XIXe.

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Harald Sohlberg et la couleur imaginaire

Lors de recherches sur l’art nordique, mon œil a été attiré à plusieurs reprises par les toiles d’un norvégien dont je n’avais encore jamais entendu parler. Malheureusement, je ne pouvais regarder ses toiles qu’à travers divers ouvrages. Mais il y a peu, lors d’un voyage à Oslo, je me rendis à la Nasjonalgalleriet, et je pus contempler les toiles grandioses de cet artiste : des tableaux aux couleurs somptueuses dont la lumière émerge avec intensité.

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Sohlberg, Self-portrait, 1896.

Harald Sohlberg (1869-1935), malgré le talent et l’originalité dont il a fait preuve, est encore bien peu connu. Cet article aura pour but de vous le présenter et d’attiser votre curiosité. Pour ceux qui seront charmés et qui auront le temps et les moyens cet automne, une exposition en hommage au peintre aura lieu à la Nasjonalgalleriet d’Oslo à partir du mois de septembre, pour la première fois !

Harald naquit à Christiania en 1869, et fut d’abord formé comme peintre décoratif dès l’âge de 16 ans en suivant les enseignements à l’Académie royale de dessin de la capitale norvégienne.

Solitaire, avec un sens profond du paysage, sa peinture s’inscrit dans les mouvements néo-romantique et symboliste scandinaves. L’artiste est surtout connu pour ses panoramas et ses vues de Røros : il s’efforçait de représenter la grandeur de la nature, donnant à ses représentations un mystère dense et énigmatique. Il est surnommé « le peintre des montagnes de Rondane », paysage montagneux grandiose en Norvège, difficile d’accès à l’époque.

Après avoir skié dans cette région en 1889, il réalisa plusieurs toiles entre 1901 et 1902 et s’attela à rendre la grandeur des pics enneigés lors des nuits nordiques d’hiver. Sa peinture, d’abord illusionniste, s’est rapprochée par la suite de ce que l’on nomme le « synthétisme » : de grands aplats de couleurs ne respectant pas les tons naturels offerts par la nature, le peintre agissant avec plus de liberté quant à l’interprétation de ses observations.

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Sohlberg, Winter Night, 1900.

Ses paysages, dont a pu dire qu’ils étaient des « poèmes sur la solitude » (cf. Ostby, cité par J.- C. Ebbinge Wubben dans Le Symbolisme en Europe), transportent le spectateur dans un monde émouvant, sensible, où les montagnes semblent dégager une puissance enivrante. Sa palette reste souvent limitée, attribuant à la représentation une ambiance nocturne soignée, où l’impression d’un tout domine le souci du détail.

Sohlberg, Night Glow, 1893
Sohlberg, Night Glow, 1893.

Dans sa peinture Night Glow de 1893, le soleil couchant a déjà disparu à l’horizon mais laisse le ciel et l’eau enflammés de couleurs rouges et orangées. Les herbes, peintes avec précision au premier plan, semblent être des silhouettes dansantes. Cette toile a été interprétée comme une image de l’amour, le paysage observé par un vagabond solitaire couché sur l’herbe pour admirer le soleil couchant, faisant l’expérience de la rencontre entre l’immensité et l’infiniment petit.

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Sohlberg, Sommernatt, 1899.

Sommernatt (Nuit d’été) de 1899 est vu comme le point culminant des recherches de Sohlberg lors des années 1890. Il représente un paysage infini et mystérieux, avec au premier plan, une table dressée qu’un couple certainement vient de quitter : les verres ne sont pas encore vides, des gants féminins sont abandonnés sur la table. Cet abandon d’effets personnels sur cette table donne une tension érotique à la scène, le couple vient certainement de quitter le repas pour se retrouver dans le chalet. Le paysage se compose d’une forêt, d’un lac, de collines. Les fenêtres de la véranda reflètent le panorama immense. La peinture fait l’alliance de deux expériences différentes : celui du monde intime et charnel des amants, et celui du monde transcendantal de la nature sauvage qui déploie ses secrets en une étendue incommensurable.

Sohlberg, Fisherman's Cottage, 1907
Sohlberg, Fisherman’s cottage, 1907.

Quant au thème de la maison de campagne isolée, il a été traité à de nombreuses reprises par l’artiste dans les années 1880/1890 : il était de bon gout à l’époque d’échapper à la vie bourgeoise citadine pour se retirer en pleine nature et profiter de son bateau, de baignades, se relaxer… Des vacances bien évidemment réservées à une classe norvégienne plutôt aisée dont Sohlberg faisait partie.

La représentation du paysage était un moyen pour lui de représenter les réactions internes, la psychologie de l’individu face au panorama. Chacune de ses toiles est le témoignage d’une émotion unique. À ses intensités nocturnes, il mêle des influences japonisantes et la force magique de la lumière. Sa manière est minutieuse, soignée, faisant de son art une combinaison extrêmement personnelle mais aussi naturaliste. Son orientation picturale s’efforce de représenter des sentiments, des états d’âmes. En tant qu’individu, Sohlberg pouvait se montrer solitaire, mélancolique, mais aussi volontaire et persévérant, proche de sa famille et de ses amis.

Par sa peinture, Sohlberg s’affirma comme peintre symboliste en utilisant les thèmes typiques de ce mouvement des années 1890 comme : la foi, l’érotisme, la mort, la spiritualité. Bien qu’assimilé à ce courant, Sohlberg critiquait ses collègues qu’il considérait trop détachés de la réalité terrestre.

Peintre, mais aussi écrivain, Sohlberg réalisa divers poèmes et histoires courtes. Il y aurait encore bien des choses à dire à propos de cet artiste fascinant et mystérieux, aux influences diverses (de Gauguin au japonisme, il était également obnubilé par le thème de la sirène… ), j’invite donc les passionnés à le découvrir via l’ouvrage d’ O.S. Bjerke, Edvard Munch, Harald Sohlberg : Landscapes of the Mind de 1995, seul ouvrage en langue anglaise qui traite de manière précise d’Harald Sohlberg. Et pour les plus chanceux : n’oubliez pas l’exposition cet automne à Oslo du 28 septembre jusqu’en janvier 2019 !

 

 


Bibliographie :

O.S. Bjerke, Edvard Munch, Harald Sohlberg : Landscapes of the Mind, New York, National Academy of Design, 1995.

Burollet T., Berg K., Lumières du Nord : la peinture scandinave 1885-1905, Paris, Musée du Petit Palais, exposition du 21 février-17 mai 1987.

Gunnarsson T. (dir), A mirror of nature: nordic landscape painting 1840 – 1910, Copenhague, Statens Museum for Kunst, 2006.

Pierre J., L’univers symboliste: décadence, symbolisme et art nouveau, Somogy, Paris, 1991.

Varnedoe K. (dir.), Northern light: realism and symbolism in Scandinavian painting, 1880-1910, Brooklyn, Brooklyn Museum, 1982.

À propos de l’exposition à venir :

http://www.nasjonalmuseet.no/en/exhibitions_and_events/exhibitions/national_gallery/Harald+Sohlberg.+Infinite+Landscapes.b7C_wJjU5M.ips

 

 

 

 

Le Näcken, d’Ernst Josephson.

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E. Josephson, Näcken, 1884.

Dans cet article, j’aimerais vous présenter une peinture importante dans l’art suédois, qui a pourtant connu une première réception chaotique. Celle-ci nous fait également découvrir une figure mythique des contes nordiques, inconnue du continent européen, celle du Näcken, également appelé Strömkarlen.

Dans les années 1880, le peintre suédois Ernst Josephson consacra toute une série de toiles et de dessins au « Näcken », un génie nordique des eaux, ange déchu qui a été condamné à jouer éternellement du violon dans les torrents sauvages. Si le mythe est d’origine norvégienne, cette légende a joui d’une forte popularité dans les régions rurales en Norvège, mais également en Suède. Josephson eut cette vision du Näcken en 1872 alors qu’il se baladait près de la cascade d’Eggedal. Ce thème devint si important pour le peintre qu’il en conçut pas moins de sept versions et plusieurs poèmes.

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E. Josephson, Näcken, version antérieure de 1882.

Présentée à Stockholm en 1885 lors de l’exposition « Des Berges de la Seine », cette toile fut considérée comme une offense contre l’establishment du monde de l’art, en particulier contre l’enseignement de l’Académie royale de Suède, elle reçut donc un accueil glacial. Jugée esthétiquement mauvaise, voire inachevée, immorale du fait de la nudité de la divinité, avec des couleurs criardes, cette œuvre fut tout d’abord dénigrée par les académiciens suédois ainsi que par les camarades du peintre. La toile fut d’ailleurs refusée au Salon de Paris qui eut lieu la même année.

Le prince Eugen de Suède, fils d’Oscar II roi de Suède, et également artiste-peintre lui-même, fut bouleversé par cette œuvre et en fit l’acquisition, tout en prenant la défense de l’artiste. Son intention était d’offrir le Näcken au Nationalmuseum, avec l’argument que le musée se devait de posséder une œuvre majeure de ce peintre. Les membres du conseil administratif acceptèrent le don avec embarras mais refusèrent de l’accrocher. Suite à cette réponse, le prince prit la décision de conserver la toile.

En 1893, des artistes suédois éminents (Richard Bergh, Georg et Hannah Pauli, le prince Eugen) entreprirent d’organiser une exposition pour la réhabilitation du peintre Josephson alors que ce dernier se trouvait interné dans un asile depuis 1888. Le Näcken fut cette fois-ci interprété comme la quintessence du romantisme national suédois.

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E. Josephson, Gaslisa, 1888-1890 (l’artiste a alors sombré dans la schizophrénie)

L’œuvre est désormais considérée comme l’apparition des prémices d’un symbolisme suédois, Josephson exaltant le pouvoir de l’imagination de l’artiste. Le Näcken est l’expression d’une expérience mystique : en donnant forme à son hallucination, Josephson assume un lien intuitif entre la nature et les sentiments qu’elle procure. Il fut le premier artiste scandinave de sa génération à défendre une connexion entre nature et expérience personnelle, concept bien en avance sur son temps qui explique la résistance initiale que provoqua sa toile. En effet, les hallucinations ou les visions n’étaient pas un sujet courant dans la littérature jusqu’en 1885. Le Näcken de Josephson libéra la peinture en lui offrant un nouveau monde à peindre : celui des rêves et des illusions où les artistes peuvent enfin s’abreuver de leur imaginaire et donner forme à leurs propres sentiments et idées.

Aujourd’hui, l’œuvre est devenue si célèbre qu’elle apparaît désormais sur des timbres, en couverture de livres et autres produits dérivés.

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Bibliographie :

FACOS M., Nationalism and the Nordic imagination: Swedish art of the 1890s, Berkeley, University of California Press, 1998, p. 97.

JOSE P., L’Univers Symboliste : décadence, symbolisme et art nouveau, Paris, Somogy, 1991, p. 113.

ZACHAU I., Eugène de Suède : Prince et Peintre, Paris, Michel de Maule, 2000, 105-109.

 

Les drôles d’oiseaux d’Erckmann-Chatrian

Penchons-nous dans cet article sur un duo d’auteurs du XIXe siècle, tombé aujourd’hui dans un oubli d’autant plus étonnant qu’il connut de son vivant un succès immense [1]. Durant plus de quarante ans, deux écrivains alsaciens, Émile Erckmann et Alexandre Chatrian, produisirent une œuvre conjointe, publiée sous un nom de plume joignant leurs patronymes [2]. Témoins enthousiastes de la Révolution de 1848, les deux amis affûtèrent leur plume dans la presse républicaine avant d’entrer pour de bon en littérature, où ils se firent particulièrement connaître par leurs romans patriotiques, exaltant le sentiment nationaliste et guerrier.

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Pierre Petit (1831-1909), Émile Erckmann et Alexandre Chatrian, vers 1875.

Nous sommes cependant bien plus intéressé par leur œuvre fantastique, nourrie de terroir et du folklore de la Forêt-Noire. Sur celle-ci également, il y aurait beaucoup à dire. Il faudrait à coup sûr s’arrêter sur le talent immense qu’Erckmann-Chatrian mettent aux scènes de taverne, sur leurs références à la peinture baroque… Ces deux points, non dépourvus de rapport, mériteraient assurément des articles distincts. Pour l’heure, penchons-nous sur une autre caractéristique qui ne manquera pas d’intéresser notre lecteur : leur curieuse tendance à mettre en scène des personnages à physionomie d’oiseau !

Pour ce faire, ouvrons l’un de leurs livres les plus largement diffusés aujourd’hui (L’Oreille de la chouette et autres récits fantastiques, un recueil constitué à titre posthume, pour la fameuse Bibliothèque Marabout et sur base de textes épars) et prenons-y pour premier exemple Hans Storkus, issu du conte éponyme :

J’étais seul dans la patache, avec un personnage dont l’air taciturne et la physionomie bizarre m’avaient frappé au premier aspect. Figurez-vous un héron accroupi dans l’ombre, la tête enfoncée entre les épaules, les jambes allongées sous la banquette, l’œil rond, attentif, et le bec incliné d’un air rêveur. Tel était mon compagnon de voyage ; sa camisole grise, sa petite casquette plate et son pantalon jaune ajoutaient encore à l’illusion [3]. »

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Artiste inconnu, « Grand Héron », 1872, document numérisé par la New York Public Library.

Si, dans ce récit, l’animal est évoqué en vue d’un simple effet de style, sans encore former d’avatar thérianthropique, une réflexion du narrateur met immédiatement sur la voie surnaturelle, en associant ce savant (Hans Storkus est paléontologue) à l’ibis égyptien et dès lors au dieu Thot, maître de la science et des écrits.

— Je me nomme Hans Stork… Stork tout court, ou Storkus.
— Tiens, me dis-je en moi-même, c’est comme l’oiseau fabuleux des Égyptiens, il a trois noms : Ibis, Couricaca et Courlis [4] !

Surnaturel… le mot est du reste lâché trois pages plus loin, lorsque le narrateur revient sur l’évidence de sa comparaison :

[…] ses yeux s’arrondissaient comme en présence d’une lumière éclatante, et sa physionomie de héron apparaissait avec une évidence presque surnaturelle [5].

Pour Hans Storkus, il faut en rester là : l’homme, à la fin du récit, est sujet à une crise de délire dont le texte tire son ressort fantastique, mais le totem dont il est affublé n’intervient pas directement dans l’intrigue. Il n’en va pas de même pour d’autres contes d’Erckmann-Chatrian, auxquels nous venons à présent.

Avec « Le Combat de coqs ou Le Hibou de la synagogue», les choses se compliquent un peu. Dans cette nouvelle, les volatiles hauts en couleur se succèdent et s’affrontent dans la cour d’une taverne, jusqu’à une double apparition qui nous intéresse au plus haut chef.

Eh bien, tout à coup l’une de ces fenêtres, celle du milieu, s’ouvrit avec un grelottement bizarre, et l’on vit le sacrificateur Elias, le front couvert de sa calotte noire à longues oreilles pendantes, la barbe d’un blanc verdâtre, taillée en pointe descendant sur la poitrine, et la face jaune et ridée comme une vieille feuille de chou, s’incliner au-dehors et regarder curieusement dans la cour. […]
Mais au même instant un hibou, qui depuis nombre d’années, sans doute, avait élu domicile dans la synagogue, […] un hibou magnifique, les ailes dentelées, les serres recroquevillées sous le ventre, s’élança du fond des ténèbres du vieil édifice, et, passant sur la tête du sacrificateur, […] alla s’abattre sur le toit de la taverne, contre la muraille décrépite du grenier à foin [6].

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Louis Agassiz Fuertes (1874-1927), « Chouette effraie et Hibou moyen-duc », date inconnue, document numérisé par la New York Public Library.

S’ils ont beau posséder des identités distinctes, il est très clair qu’un lien unit le sacrificateur et le hibou. Ce lien est renforcé tant par le sous-titre du conte que par la description qui suit immédiatement et anthropomorphise le hibou : « d’un air doctoral », « ses grands yeux en forme de lunettes »…

S’en suit un combat opposant ce nouveau-venu à Petit-Vigneron, le coq le plus féroce de la région, jusqu’alors invaincu. C’est l’oiseau nocturne qui triomphe, au grand dam du propriétaire du coq, maître Sébaldus le tavernier :

— […] Si le Petit-Vigneron avait succombé dans un combat loyal contre un noble coq… je pourrais me consoler… mais il a été assassiné, Christian… Ce hibou… tu crois peut-être que c’était un hibou véritable ?…
— Sans doute !
— Eh bien, voilà justement ce qui te trompe… C’est l’âme du vieux rabbin Jonas !
— L’âme du vieux rabbin Jonas !
— Oui… celui qui s’est cassé la nuque l’année dernière, en tombant de son grenier à foin… tu sais bien… Jonas ! […] ce vieux gredin n’a jamais pu me pardonner d’être venu m’établir à côté de la synagogue, et d’avoir forcé les juifs de déguerpir… Il m’en voulait horriblement… À présent qu’il est mort, il se venge ! Ah ! si le Petit-Vigneron n’avait eu à combattre qu’un simple hibou… la bataille n’aurait pas été longue… […] Mais que pouvait-il faire contre cette âme féroce armée de griffes [7] ?

Après être apparu comme un doublon du sacrificateur Elias (de par leur apparition simultanée et de par l’issue du combat, qualifiable de mise à mort), voici donc que le hibou est identifié au rabbin Jonas. Cette fois encore, il ne s’agit pas à proprement parler d’un avatar thérianthropique, mais plutôt d’un cas de possession ou de réincarnation. Nous allons à présent voir, dans un troisième conte, la thématique du double animal poussée au terme de sa logique.

L’action d’« Entre deux vins » se situe pendant la messe de minuit de l’an 1847, à Phalsbourg. Au café Schweitzer, près de la porte d’Allemagne, monsieur Vanderbach, le narrateur, boit du punch avec Conrad Spitz, le greffier de la justice de paix. Soudain, les deux compères se trouvent instantanément et inexplicablement transportés dans la boutique du tisserand Holbein. Pour Vanderbach, c’est le début d’une drôle d’aventure…

Mais ce qui m’étonna le plus, c’est qu’en me retournant vers Conrad Spitz, pour lui témoigner ma surprise, je me trouvai face à face avec une vieille pie chauve, posée sur le bâton supérieur de la chaise du greffier… le bec droit, la tête enfoncée entre les épaules, les yeux recouverts d’une pellicule blanche qu’elle relevait de temps en temps, et ses petites pattes sèches et noires, cramponnées au bois vermoulu. Elle était immobile et rêveuse.
Je me dis aussitôt que Spitz, connu par son humeur caustique, s’était transformé en pie pour jouir de ma confusion ; rien de plus naturel, il avait profité du moment où je tournais la tête… Du reste, son habit noir, sa cravate blanche, son nez pointu, ses petites mains nerveuses, lui donnaient les plus grandes facilités à cet égard [8].

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John James Audubon (1785-1851), « Pie bavarde », 1840-1844, document numérisé par la New York Public Library.

Sans se démonter, le narrateur engage la conversation avec la pie. Sa posture est dès lors caractéristique tant de l’état d’ivresse que d’un certain réalisme magique. Ce genre littéraire implique en effet l’acceptation du phénomène surnaturel en tant que tel, sans qu’il soit mis en doute ou problématisé. Une remarque de l’oiseau (« je suis ici pour garder la maison ») fait comprendre à Vanderbach qu’il ne s’agit pas là d’une simple farce mais bien d’une occupation secrète de Spitz.

Ce fut pour moi un trait de lumière. J’avais souvent remarqué sur le seuil de la vieille cassine et sur les volets à fleur de terre, une pie chauve… J’avais observé cet animal avec une vague défiance, ainsi que la mère Holbein, aux mains sillonnées de grosses veines bleuâtres… à la face creuse… aux yeux ternes… aux cheveux plus blancs que le lin.
— Hé ! hé ! me disait la vieille en branlant la tête… vous regardez mon oiseau… Vous voudriez bien l’avoir… mais il est de la famille !
Je ne doutai pas alors que cette pie ne fût Conrad Spitz lui-même ; le petit greffier venait se reposer là de ses fatigues, se voyant bien accueilli par ces braves gens.
Je lui communiquai ma supposition.
— Hé ! fit-il, vous êtes plus perspicace que je ne l’aurais cru, monsieur Vanderbach. En effet, c’est bien moi ! Que voulez-vous ? la vieille Ursule me soigne bien ; elle se priverait plutôt que de me laisser manquer… Chacun cherche ses avantages [9].

Le dialogue est interrompu par le retour de la famille Holbein, qui ne s’était absentée que pour la messe. Brave homme en effet, le tisserand raccompagne chez lui le narrateur. Au réveil, ayant cuvé, ce dernier va à la rencontre de Spitz qui nie bien évidemment l’affaire en bloc, permettant au récit de se clore sur une situation classique d’incertitude fantastique.

Si d’aventure nous nous trouvions à la place de M. Vanderbach, nous ne serions cependant guère rassuré car, chez Erckmann-Chatrian, ce genre de phénomènes se produit bien trop souvent pour qu’il soit permis de se pacifier en parlant de rêverie ou de coïncidence… Et si d’aventure nous nous trouvions à celle de M. Spitz, nous ne serions guère rassuré non plus car il s’avère qu’en sus de tous ces oiseaux, il y a également un chat chez Erckmann-Chatrian. Or le matou est connu pour ses penchants assassins !

Il apparaît dans une quatrième nouvelle du recueil, intitulée « La Montre du doyen ». Au premier abord, le narrateur lui trouve un air assez bonhomme :

Wilfrid allongea le pas sans répondre, et, de mon côté, je m’aperçus que le voyageur avait exactement la mine d’un gros chat : les oreilles écartées de la tête, les paupières demi-closes, les moustaches ébouriffées, l’air tendre et paterne [10].

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Théophile Alexandre Steinlen (1859-1923), « L’Hiver, chat sur un coussin », lithographie en couleur, 1894, document numérisé par la New York Public Library.

Mais bien vite, ce matou sème la panique à l’auberge du Pied-de-Mouton, rodant la nuit sur les toits, pénétrant par les lucarnes, un long couteau sanglant à la main, ses yeux phosphorescents, d’un vert jaunâtre, allumant les ténèbres, toussant « d’une voix rauque, pareille à celle d’un chat, sans qu’un seul muscle de sa face tressaillît ». Comble de scélératesse, ce meurtrier peu commun parvient presque à faire porter le chapeau de ses crimes à une troupe d’innocents musiciens ambulants. Heureusement, un terme est finalement mis à ses agissements, face auxquels une explication rationnelle est avancée :

C’est un fait incontestable que l’être moral, la volonté, l’âme, peu importe le nom, n’existe pas chez le somnambule… Or l’animal, abandonné à lui-même, subit naturellement l’impulsion de ses instincts pacifiques ou sanguinaires, et la face ramassée de maître Daniel Van den Berg, sa tête plate, renflée derrière les oreilles, ses longues moustaches hérissées… ses yeux verts… tout prouve qu’il appartenait malheureusement à la famille des chats… race terrible, qui tue pour le plaisir de tuer [11] !…

Voilà ce que dirait le médecin. L’initié, parmi les rangs duquel nous comptons notre lecteur, lui, ne sera pas dupe. Il connaît les femmes-renardes du Japon, les hommes-hyènes d’Éthiopie ; il sait qu’il y eut un jour, sur l’île d’Ééa, des loups, des lions et des porcs qui furent auparavant des hommes. Aussi, il peut sans difficulté concevoir qu’on vit en Alsace, au XIXe siècle, une extraordinaire concentration d’hommes-oiseaux ; et fort de ce secret, il replongera avec d’autant plus de plaisir dans les récits fabuleux d’Erckmann-Chatrian.


Notes & Références :

  1. À titre d’exemple, leurs Romans nationaux, publiés sous forme de feuilleton bon marché en 1865, générèrent un million et demi de ventes (chiffre issu de la biographie des auteurs, en ligne sur erckmann-chatrian.eu) !
  2. Émile Erckmann est né le 21 mai 1822 à Phalsbourg et mort le 14 mars 1899 à Lunéville ; Alexandre Chatrian est né le 18 décembre 1826 à Soldatenthal et mort le 3 septembre 1890 à Villemomble. On tend à considérer les contes, dont il est question ici, comme étant l’œuvre d’Erckmann, Chatrian ayant quant à lui concentré ses efforts sur le théâtre. Il est également attesté que le duo usa de prête-plume, qui ont vraisemblablement contribué à leurs œuvres de long format, dont il n’est pas question ici.
  3. « Hans Storkus », [1859], dans Erckmann-Chatrian, L’Oreille de la chouette, Verviers, éd. Gérard & C°, coll. « Bibliothèque Marabout Géant », n° G314, 1969, p. 234.
  4. Ibid.
  5. Ibid., p. 237.
  6. « Le Combat de coqs ou Le Hibou de la synagogue», [1859], dans Erckmann-Chatrian, op. cit., p. 163-164.
  7. Ibid., p. 167.
  8. « Entre deux vins », [1867], dans Erckmann-Chatrian, op. cit., p. 30.
  9. Ibid., p. 31-32.
  10. « La Montre du doyen », [1859], dans Erckmann-Chatrian, op. cit., p. 170.
  11. Ibid., p. 194.

Huysmans à l’école du Diable : Là-Bas.

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Une des couvertures du roman, reprenant l’imagerie des cartes de tarot.

Une critique acide du naturalisme matérialiste contre le romantisme idéaliste ?

Ainsi s’ouvre le roman : une discussion entre Durtal et des Hermies, amis partageant un avis pour le moins opposé. Durtal en remercierait presque le naturalisme d’avoir débarrassé la littérature de ce romantisme, la tête dans les nuages. Des Hermies, car tel est son nom tout au long du livre, pourrait prôner un idéalisme, une spiritualité loin de la chrétienté. L’œuvre pourrait se poursuivre de cette manière : philosophique, critique. Il n’en est rien car, rapidement, l’histoire prend une autre tournure, autour de la figure emblématique de Gilles de Rai, « tueur » du Moyen Âge. Durtal écrit sa biographie, incertain, car la figure en question est lointaine, impalpable :

Il ne reste donc qu’à se fabriquer sa vision, s’imaginer avec soi-même les créatures d’un autre temps, s’incarner en elles. (page 47)

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Durtal et la poussière.

Durtal est célibataire, solitaire, avec son concierge félin (le père Râteau). Il passe son temps à écrire, s’écheveler même, sur la figure de Gilles de Rai. Il se demande comment ce personnage a pu passer du seigneur notoire du XVe siècle à ce tueur d’enfants amoureux d’alchimie. L’image pourrait être grossière mais il n’en est rien car Durtal entretient un rapport intimiste avec le passé :

Outre qu’elle [la poussière] a un goût de très ancien biscuit et une odeur fanée de très vieux livre, elle est le velours fluide des choses, la pluie fine mais sèche, qui anémie les teintes excessives et les tons bruts. Elle est aussi la pelure de l’abandon, le voile d’oubli. (page 53)

Durtal et des Hermies possèdent plus qu’une amitié en commun : ils ont coutume d’aller dîner chez cet étrange sonneur de cloches, Carhaix. Ils discutent de satanisme, l’air de rien. Durtal dans le même temps reçoit la lettre d’une étrange femme…

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Site : The Palace of symbols. Peinture : Manuel Orazi, Messe Noire, 1903.

Un érotisme latent au goût de Diable.

Madame Chantelouve : voilà comment cette admiratrice se nomme. Outre le très grand mystère qui auréole la femme, une histoire se tisse dans le plus grand secret. Dans un recoin permis par l’épistolaire, les deux personnages se lient. La femme est sombre, bavarde, un peu sorcière, un peu instable. Rapidement, elle se révèle presque incube, avide de cet amant. Durtal est un personnage finalement déçu des relations consommées, et il retombe dans sa solitude :

Il n’y a que ces amours réelles et intangibles, ces amours faites de mélancolies éloignées et de regrets qui valent ! (page 188)

La scène de sabbat final a tout pour étonner. Si le Perceforest médiéval dépeint le premier sabbat en littérature, celui-là est mémorable. Orgiaque, dionysiaque, halluciné et hallucinatoire, il est une parenthèse au sein du monde réel. Les sabbats sont peu représentés en littérature, et celui-ci saurait confirmer l’avis d’un Jean Wier et de ses suivants : la sorcière ne serait qu’une folle pourvue d’illusions…

 

Là-Bas, Huysmans, éd. Flammarion, Paris, 1978.