Rodolphe Bresdin, le « Robinson graveur »

Je suis très heureuse de vous présenter le travail d’un artiste encore trop méconnu à mon sens, celui de Rodolphe Bresdin, appelé à juste titre par Maxime Préaud le « Robinson graveur ». J’avais eu l’occasion de m’intéresser à ce graveur de génie lors de mon travail de recherche sur Odilon Redon, mais c’est avec beaucoup d’intérêt que j’ai choisi de replonger dans ses paysages fantastiques et oniriques.

La Comédie de la Mort, 1854

la comédie de la mort
Rodolphe Bredin, La Comédie de la mort, 1854. Lithographie en noir sur papier appliqué sur carton Signée et titrée dans la planche 24,5 x 17 cm Provenance : Collection de l’artiste surréaliste Christian d’Orgeix.

Une des œuvres les plus captivantes de cet artiste selon moi est La Comédie de la Mort. Toutes les réalisations de Bresdin sont très énigmatiques, et surtout foisonnantes de détails. Chacun l’interprète « à sa sauce » si je puis dire, mais des éléments prédominants se démarquent et sautent aux yeux la plupart du temps. Avec une plume fine et précise, la nature réelle se métamorphose toujours sous nos yeux grâce à l’imagination de cet artiste visionnaire. Pour résumer brièvement La Comédie de la Mort, on observe dans cette œuvre une sorte de cabane formée d’un enchevêtrement de branchages près d’une mare. À l’intérieur, un homme est assis, se tenant le visage dans les mains dans une attitude désespérée. On remarque que son pied droit est retenu par une chaîne à gros maillons. Certains supposent qu’il s’agirait de Bresdin lui-même.

On observe à l’extérieur, sur la gauche, un autre personnage au regard vague que l’on pourrait assimiler à un mendiant étant donné son apparence négligée. Un livre est ouvert près de lui mais il ne le lit pas. Un « démon-arbre » semble lui chuchoter à l’oreille tandis que sur l’extrémité gauche de la gravure, le Christ apparaît tourné vers l’homme, lui montrant le ciel. Mais malgré ce maigre encouragement pour espérer une fin paisible, les deux squelettes penchés sur les arbres de droite désignent également le ciel en ricanant…

C’est notamment Huymans qui aborde cette gravure dans À Rebours (1884, chapitre V), présente dans l’appartement de Des Esseintes:

Dans la pièce voisine, plus grande, dans le vestibule vêtu de boiseries de cèdres, couleur de boîte à cigare, s’étageaient d’autres gravures, d’autres dessins bizarres. La Comédie de la Mort, de Bresdin, où dans un invraisemblable paysage, hérissé d’arbres, de taillis, de touffes, affectant des formes de démons et de fantômes, couverts d’oiseaux à têtes de rats, à queues de légumes, sur un terrain semé de vertèbres, de côtes, de crânes, des saules se dressent, noueux et crevassés, surmontés de squelettes agitant, les bras en l’air, un bouquet, entonnant un chant de victoire, tandis qu’un Christ s’enfuit dans un ciel pommelé, qu’un ermite réfléchit, la tête dans ses deux mains, au fond d’une grotte, qu’un misérable meurt, épuisé de privations, exténué de faim, étendu sur le dos, les pieds devant une mare [3].

Une existence à part…

Rodolphe Bresdin (1822-1885) fut un des maîtres incontestés de l’eau-forte. Cet autodidacte devenu virtuose à force de travail acharné s’attira l’admiration de gens comme Baudelaire, Mallarmé, Huysmans, ou encore Odilon Redon. Pour ceux qui sont intéressés, vous pouvez retrouver l’un de mes précédents articles dans lequel j’aborde entre autres l’influence de Bresdin chez Redon, tout d’abord via le travail de la gravure mais aussi à travers cette admiration commune pour le peintre Rembrandt. Pour le retrouver c’est ici !

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Odilon Redon, Portrait de Rodolphe Bresdin, 1865, dessin au crayon noir et à l’estompe, Musée du Louvre, Département des arts graphiques, Fonds du musée d’Orsay.

Le personnage de Bresdin, au talent inclassable de par son art très éloigné de l’académisme, « vécut dans son siècle comme un naufragé [1] ». Personnage singulier, il fut même le prétexte d’une nouvelle de Champfleury, celle de Chien-Caillou (1845). Champfleury y met en scène un pauvre graveur que ses camarades surnomment Chien-Caillou, vivant avec son lapin pour seule compagnie et dont l’unique ornement de son logement sordide du quartier Latin (lui servant aussi d’atelier) est l’eau-forte authentique de Rembrandt, celle de La Descente de Croix. À la fin de cette nouvelle, le pauvre Chien-Caillou tombe désespérément amoureux de sa voisine, la belle Amourette, mais cette histoire se termine mal car il tue son fidèle lapin, devient aveugle et finit à l’hôpital, rien que ça !

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Rodolphe Bresdin, Le Bon Samaritain (détail), 1860, dessin à l’encre de Chine et au lavis, à la plume et au pinceau, sur bristol.

Né en 1822 à Montrelais, Bresdin réalisa ses premières gravures très rapidement à partir de 1838 à l’âge de 16 ans, et c’est en 1848 qu’il exposa pour la première fois six dessins au Salon de Paris. Mais la vie parisienne ne convenait pas à son tempérament solitaire, et c’est en 1852 qu’il s’installa dans les environs de Toulouse, dans « une cabane en torchis dans un jardin de maraîchers [2] ». Bresdin exposa de nouveau au Salon parisien en 1861 et publia plusieurs eaux-fortes dans la Revue fantaisiste. Alors que la Revue cessa sa parution au mois de décembre, Bresdin avait déjà quitté Paris… Il s’installa alors à Caudéran en 1864 (aujourd’hui un quartier de Bordeaux) dans la rue Fosse-aux-Lions. C’est notamment là qu’il initia Odilon Redon à la maîtrise difficile de la gravure.

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Rodolphe Bresdin, La Ville fantastique, 1882, dessin à l’encre de Chine, à la plume, sur bristol.

En 1873, Bresdin réalisa son « rêve américain » car il fut chargé de dessiner un billet de banque et d’en surveiller le tirage. Il vécut quelques années à New York avec sa famille (sa femme et ses quatre enfants) avant de s’installer à Montréal afin d’enseigner la gravure durant deux ans. Mais c’est en 1877 que l’artiste rentra en France, encore plus pauvre qu’à son départ…

la sainte famille aux cerfs
Rodolphe Bresdin, La Fuite en Égypte, 1855, épreuve du deuxième état, mais sans aucune inscription, sur chine blanc remonté sur vélin blanc, Amsterdam, Rijksmuseum, Rijksprentenkabinet.

Bresdin, malgré son talent, n’arriva jamais à se mêler à la mondanité parisienne, car l’isolement était pour lui un puissant synonyme de création. Cet artiste mena une existence tragique, à la manière d’un Gauguin ou d’un Van Gogh. Après une vie de privations, il finit par mourir de froid et de misère dans le hangar qui lui servait d’atelier et de logement. Ce grand artiste qui voyait au-delà de la nature et du quotidien nous laisse néanmoins de magnifiques et uniques traces de son passage. Odilon Redon nous dit à son propos que :

Dans l’imagination seule étaient ses pouvoirs. Il ne concevait rien au préalable. Il improvisait avec joie, ou parachevait avec ténacité les fouillis de cette végétation menue, imperceptible, que vous voyez là, en ces forêts qu’il a rêvées. Il adorait la nature. Il en parlait avec douceur, avec tendresse, d’une voix qui devenait soudain convaincante et grave, et qui contrastait avec le ton de sa conservation, habituellement fantasque et enjouée. « Mes dessins sont vrais, quoi qu’on en dise », affirmait-il souvent [4].


Notes :

[1] Préaud Maxime, Rodolphe Bresdin, 1822-1885, Robinson graveur, cat. exp., Paris, BnF, 2000, p. 7.

[2] Ibid., p. 18.

[3] HUYSMANS J-K., À Rebours, Paris, Georges Crès, 1922, p. 80.

[4] Préaud Maxime, Rodolphe Bresdin…, op. cit., 2000, p. 16.


Bibliographie :

FOSSIER François, Rodolphe Bresdin 1822-1885 un graveur solitaire, cat. exp., Paris, musée d’Orsay, 1990.

HUYSMANS J-K., À Rebours, Paris, Georges Crès, 1922.

PREAUD Maxime, Rodolphe Bresdin, 1822-1885, Robinson graveur, cat. exp., Paris, BnF, 2000.

SCIAMA Cyrille, Rodolphe Bresdin, fantastique et onirique, cat. exp., Nantes, musée des Beaux-arts, 2007.

Pablo Neruda et la poésie du monde

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Si vous connaissez ma plume pour les chroniques « sorcières » que je rédige, aujourd’hui, elle s’attarde sur un brin de poésie. Je tiens à vous présenter un recueil que j’aime particulièrement, découvert sur les bancs universitaires de lettres. Recueil regorgeant d’affection pour le monde, il est aussi celui des travailleurs et d’une généreuse Amérique du Sud. Le livre dont il sera question dans cet article n’est rien de moins que Les Odes Élémentaires par Pablo Neruda.

Un mot de contexte, un mot sur l’auteur.

Le livre, tout comme son auteur, aime à être situé par la critique comme étant entre la sphère politique et l’amour démesuré de la Nature. Vacillant entre deux pôles, Neruda s’exprime ici en poète exalté. Il chante son amour de chaque chose, tout en se faisant la voix des plus faibles, la voix du peuple et de la simplicité. La liesse collective le pousse à aimer la vie, chaque grain de poussière. Poésie du quotidien, son écriture célèbre la Nature généreuse, sensuelle contre les gouvernements cruels ou l’avarice des hommes. Il conserve un regard critique sur l’extérieur et les désastres naturels ; regard qui ne manque pas de nous frapper par son actualité. Neruda vit de 1904 à 1973, assassiné peu après le coup d’état militaire contre Salvador Allende. L’œuvre de Neruda trouve ses racines dans ce qui l’agite dans le domaine politique, et il semble plutôt se réfugier dans les petites merveilles de la Nature. La poésie y est méditative, observatrice, fine et intime. Poésie, donc, d’un barde médiateur, couplé au plus fervent défenseur de la force collective. L’édition sur laquelle je me base est celle parue chez NRF Gallimard, en 1974 pour la traduction française.

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Site : Espaces Andins. Auteur de la photographie non identifié. L’auteur en pleine écriture chez lui.

Je voudrais terminer ce mot introductif en rappelant combien j’ai apprécié le recueil. On est directement frappé par la vision qu’il déploie de la Nature : personnifiée, généreuse, elle étend son opulence comme la Pachamama. Dans un seul recueil, nous trouvons l’ode au plus commun des mortels, la vision exaltée d’une main pétrissant du pain, et des merveilles de la Nature. Ces poèmes représentent une véritable déclaration d’amour au Chili, si ce n’est à toute l’Amérique du Sud. Faune, flore, culture, sentiments : nous vivons au gré des vers. On dit de ce recueil qu’il est celui de la poésie quotidienne, puisque nous y trouvons des objets, des légumes, des éléments très simples. En passant sous la plume du poète, ces éléments négligés au quotidien se parent d’un nouvel éclat, presque sacré, presque sensuel. Si la poésie de Neruda rend grâce à ce qui l’entoure, à nous de lui rendre la pareille en lui consacrant cet article.

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Site : Heol Art. Une des nombreuses représentations de la Pachamama. Auteur de la peinture non identifié.

Le recueil : extrait de thèmes fétiches.

Le commun des mortels contre le poète médiateur.

et les hommes

veulent me dire,

te dire,

pour quoi ils luttent,

s’ils meurent,

pour quoi ils meurent,

et moi je passe et je n’ai pas

de temps pour tant de vies, 

je veux

qu’ils vivent tous

dans ma vie

et chantent dans mon chant,

je n’ai pas d’importance, moi,

je n’ai pas de temps,

pour mes affaires,

de jour et de nuit

je dois noter ce qui se passe,

et n’oublier personne. (page 12)

Le premier poème du recueil présente une image très importante, qui filera d’autres poèmes : l’homme fondu en tous. Le poète se montre sous la face d’un homme ordinaire, investi, dans le même temps, dans la folle mission de décrire (ou d’écrire) tout ce qui se passe autour. La vie l’entoure, l’embrasse, le sollicite, et lui ne peut qu’écrire. Beaucoup de poèmes du recueil sont un hommage à l’homme commun. Le poète n’est qu’un être terrestre parmi les autres. Nous pouvons citer le poème « Ode à l’homme simple » :

Je vais te raconter en secret

qui je suis, moi,

comme ça, à voix haute

tu me diras qui tu es,

je veux savoir qui tu es,

combien tu gagnes,

l’atelier où tu travailles,

la mine,

la pharmacie,

j’ai une obligation terrible,

celle de le savoir,

de tout savoir […] (page 117)

Pablo Neruda se présente comme un homme ordinaire, investi d’une vocation de réveilleur de consciences. En effet, à travers la figure du poète retiré du monde, il observe ses pairs, et se sent plein de la nécessité de les éveiller. Il est le porteur de lumière, tout en restant commun :

C’est mon métier

Que tu le veuilles ou non

de te réveiller

toi et ceux qui dorment (page 180)

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Site : Poemas cortos. Traduction approximative : « J’aime la façon d’aimer des marins, qui embrassent et s’en vont. Ils laissent une promesse sans jamais revenir. Dans chaque port, il y a une femme qui attend : mais les marins embrassent et s’en vont. Alors, une nuit, et pour de bon, ils se couchent avec la Mort au fond de la mer. »

L’amoureux et le solitaire.

Ce qui frappe le lecteur du recueil est cette omniprésence de l’amour. Je m’explique : nous trouvons peu de poèmes en lien à l’amour tel que nous nous le figurons. Pas question de femmes, de draps froissés. Le sentiment plane plutôt sur les choses ordinaires. Puisque tout est anthropomorphisé, perçu de manière sensuelle, le poète paraît faire l’amour au vivant tout entier. Il embrasse la Nature comme si l’on embrassait une femme. Les Odes Élémentaires pourraient bien être figurées en une massive ode à l’amour. Nous trouvons d’ailleurs un poème de ce nom à la page 31, où le poète fait le bilan de sa vie sentimentale. Il considère la solitude comme une noire compagne après ses désillusions amoureuses. Il se souvient de quelques instants fugaces :

Mais voici que celle

qui avait passé par mes bras

comme une vague,

celle

qui n’avait été qu’une saveur

de fruit vespéral,

soudain

clignota comme une étoile,

flamba comme une colombe

et je la trouvai sur ma peau

se déroulant

comme la chevelure d’un brasier.

Amour, à partir de ce jour

tout fut plus simple. (page 32)

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Site : Inform’Action.

La solitude reste la compagne durable du poète (paradoxalement, repoussante), qui n’hésite pas à lui écrire une ode :

O solitude,

beau

vocable, des heures

sylvestres

poussent entre tes syllabes.

Mais tu n’es que pâle

mot, or

faux,

monnaie traîtresse !

J’avais décrit la solitude avec les lettres

de la littérature,

lui avais mis une cravate

tirée des livres,

la chemise,

du rêve,

mais

je ne l’ai connue que quand j’ai été seul. (page 251)

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Site : Fine Art America. Artiste : Richard Day.

Ode à la vie ordinaire, ode aux sentiments fugaces.

Les quelques mots introductifs que je posais indiquaient une poésie du quotidien, où les objets de tous les jours retrouvent une importance presque sacrée. L’auteur leur écrit des odes, qu’elles soient destinées à l’oignon, au pain, à l’eau ou même à la cuisine du congre au jus. La poésie de Neruda s’anime des bonnes odeurs sud-américaines, dégage une saveur chaude à chaque coin de page. Nous nous croyons parfois dans un livre de recettes, mais ne nous y trompons pas : nous avons là un grand poète, qui nous déplie tout son amour des petites choses. S’il fait la louange des éléments quotidiens, il arrive aussi à le faire pour les sentiments. C’est ainsi que nous avons l’ode à l’espoir, au passé ou à la tristesse.

Voici un passage de « l’Ode à l’oignon » (titre surprenant, vous en convenez) :

Étoile des pauvres,

fée marraine

enveloppée

dans un papier

délicat, tu sors du sol,

éternel, intact, pur

comme de la graine d’astre,

et quand te coupe

le couteau dans la cuisine

monte la seule larme

sans malheur.

Tu nous as fait pleurer sans nous affliger.

J’ai célébré tout ce qui existe, oignon,

mais pour moi tu es

plus beau qu’un oiseau

aux plumes éclatantes,

tu es à mes yeux

globe céleste, coupe de platine,

danse immobile

d’anémone neigeuse

et la senteur de la terre vit

dans ta nature cristalline. (page 53)

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Site : Pixels. Artiste : Carlos Reales.

Voici un fragment de « l’Ode au pain » :

Pain,

de farine,

d’eau

et de feu

tu te fais.

Épais et léger,

tassé et rond,

tu répètes

le ventre

de la mère,

germination

équinoxiale

et terrestre. (page 198)

J’ai particulièrement apprécié « l’Ode à l’espoir », ici dans son intégralité :

Crépuscule marin,

au milieu

de ma vie,

les vagues comme des raisins,

la solitude du ciel,

tu m’emplis

et débordes,

toute la mer,

tout le ciel,

mouvement

et espace,

les bataillons blancs

de l’écume,

la terre orangée,

la ceinture

incendiée

du soleil en agonie,

tant

de dons, de dons,

oiseaux

qui vont à leurs rêves,

et la mer, la mer,

senteur

en suspens,

chœur de sel sonore,

cependant que

nous

les humains,

au bord de l’eau,

nous luttons

et espérons,

devant la mer,

nous espérons.

Les vagues disent à la côte solide :

« Tout sera accompli. » (pages 86-87)

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Site : Fine Art America. Artiste : Dolores Deal.

Je finirai par les quelques lignes qui ouvrent « l’Ode à la tristesse » :

Tristesse, scarabée

à sept pattes cassées,

œuf d’araignée,

rat tête fendue,

squelette de chienne :

tu n’entreras pas ici.

Reste dehors.

Va-t’en.

Retourne

dans le sud avec ton parapluie,

retourne

dans le nord avec tes dents de serpent.

Ici vit un poète.

La tristesse ne peut pas

passer cette porte. (page 279)

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Site éponyme : Leonid Afremov. Rain Princess.

Une nature magique.

Neruda arrive à transcrire dans une poésie quotidienne tout ce qui forme la magie des saisons et des phénomènes naturels. Sa poésie se prête des airs animistes, où chaque parcelle est douée de vie. La nuit, les saisons ou même la pluie ont un caractère propre sous sa plume admirative, craintive, ou même extatique. Il prête aux phénomènes naturels des allures, des sentiments. Je commence avec un fragment de « l’Ode à la nuit » :

Derrière

le jour,

toute pierre tout arbre,

derrière chaque livre,

nuit,

Tu galopes et travailles

ou te reposes,

attendant

que tes racines recueillies

développent ta fleur et ton feuillage.[…]

Libre tu coules

sur le cours sauvage

des fleuves,

tu couvres, nuit, sentiers secrets,

profondeurs d’amours constellées

de corps nus,

crimes éclaboussant

d’un cri d’ombre,

cependant que les trains

roulent, les chauffeurs

jettent le charbon nocturne dans le foyer rouge,

l’employé de la statistique, surmené,

s’est enfoncé dans un bois

de feuilles pétrifiées,

le boulanger pétrit

la blancheur. (pages 182-183)

Je poursuis avec un fragment de « l’Ode à l’automne », selon l’auteur, beaucoup plus louable que le printemps :

C’est difficile

d’être

l’automne,

c’est facile d’être le printemps,

d’allumer tout

ce qui est né

pour être allumé.

Mais éteindre le monde

en glissade

comme s’il était anneau

de choses jaunes,

jusqu’à fondre odeurs,

lumière, racines,

faire monter le vin aux raisins,

avec patience frapper

l’irrégulière monnaie

de l’arbre, là-haut,

pour la répandre ensuite

sur d’indifférentes

rues désertes,

c’est une profession de mains

viriles. (pages 191-192)

Je souhaiterais finir par un extrait de « l’Ode à la pluie » :

La pluie est revenue.

Elle n’est pas revenue du ciel

ou de l’ouest.

Elle est revenue de mon enfance.

La nuit s’est ouverte, un tonnerre

l’a ébranlée, le son

a balayé les déserts,

et alors 

la pluie est arrivée,

la pluie est revenue

de mon enfance,

d’abord

une rafale

coléreuse,

puis

comme la queue

mouillée

d’une planète,

la pluie,

tic tac mille fois tic

tac mille

fois trille,

un large coup

de pétales obscurs […]

Je connais

tes excès,

le trou

dans le toit

écoulant

sa gouttière

dans le logis

des pauvres :

là, tu démasques

ta beauté,

tu es hostile

comme une

céleste armure,

comme un poignard de verre,

transparente,

là, je t’ai vraiment connue. (pages 151-153)

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Site : Pinterest. Artiste : Mike Barr.

Conscience de la dégradation naturelle par les hommes.

Il va sans dire que Neruda avançait en toute lucidité. Si son écriture semble parfois voler haut, se dispenser de la vie des hommes en pure poésie, il ne faut pas oublier sa large implication dans le monde. Il a conscience de la destruction de la nature, conscience des vices humains. Ses pointes transpercent parfois les coins des poèmes. Il arrive à émettre quelques critiques notoires. Cependant, il aime l’humain, et il le somme de revenir, loin de sa bêtise destructrice, vers un état respectueux de la Nature. Je n’arriverai pas à conclure aussi bien qu’il le fait dans les quatre derniers vers du recueil :

Et que l’homme obscur apprenne,

dans le cérémonial de ses affaires,

à se rappeler la terre et ses devoirs,

à propager le cantique du fruit. (page 302)

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Site : Tous Voisins. Traduction approximative : « Ils pourront bien couper toutes les fleurs [du monde] mais ils ne pourront jamais avoir le printemps. »

Tyra Kleen

Kleen, Självportratt, 1903
Tyra Kleen, Självporträtt (Auto-portrait), 1903

Lors d’une quête acharnée sur le symbolisme suédois, en mars 2018 , j’ai fait l’heureuse acquisition du PDF de Symbolism & Dekadens, catalogue — malheureusement épuisé — de l’exposition éponyme présentée à la Waldermasudde Galleriet à Stockholm. Le PDF m’a généreusement été transmis à titre exceptionnel par cette galerie pour m’aider dans mes recherches en Histoire de l’art.

C’est grâce à ce document que j’ai découvert plusieurs artistes encore inconnus des historiens de l’art français, et notamment celle d’une personnalité unique que je suis heureuse de vous présenter : Tyra Kleen.

Fascinée par son travail, et avide d’en savoir toujours plus, les informations me manquaient et rien n’a encore été publié en langue française ou anglaise. Par chance, et pour la toute première fois depuis la mort de l’artiste, la galerie Thielska à Stockholm a présenté cet été l’œuvre de Tyra Kleen dans une exposition qui se tient jusqu’au 23 septembre. L’illustratrice avait en effet demandé dans son testament à ce que durant les cinquante années suivant sa mort, son art ne soit pas exposé.

Kleen Tyra, Nevermore (skiss rosor), 1904
Tyra Kleen Nevermore (esquisse des roses), 1904

Née un 29 mars 1874 à Stockholm, Tyra Kleen, la plus jeune des trois enfants de Rickard et Amélia Kleen est issue d’une famille bourgeoise dont le père voyage constamment, entre la Suède, la Russie ou encore l’Autriche.
Ballotée de pays en pays, Tyra se sent « déracinée », et souffre de la dépression nerveuse de son père, qui finit par s’enfermer dans un hôtel et ne supporte plus le moindre bruit ou agitation. Seule sa femme est alors autorisée à lui rendre visite, ses enfants étant trop bruyants.

Enfant vive, solitaire, Tyra Kleen grandit avec son grand-père bien aimé à Valinge (nord-ouest de Malmö). Élevée par des nourrices françaises, elle occupe son temps avec le dessin, les aquarelles et les livres de la bibliothèque d’Adolf Wattrang, son grand-père. Très tôt, elle fait preuve d’aptitudes pour les arts plastiques comme le démontre les aquarelles de ses 16 ans.
La jeune Tyra se plait également à écrire des poèmes, à se raconter des histoires — les personnages imaginaires lui offrent une compagnie amicale dont elle n’était pas dotée. Ses histoires, afin de rester intimes, sont racontées dans un langage qu’elle a inventé elle-même afin d’empêcher quiconque essaierait de les lire. Elle retourne chez elle alors que son père se remet peu à peu et enchaîne à nouveau les voyages en Europe (Allemagne, Suisse…).

Kleen, L'horreur de vivre
Tyra Kleen, L’horreur de vivre, 1907

En 1890, elle est envoyée à une école d’art (non mixte) à Dresde où elle étudie deux années. Par la suite, de 1892 à 1893, Tyra rejoint son père à Karlsruhe pour l’aider dans la réalisation de copies de manuscrits et un travail de lecture, tout en étudiant à l’École d’art pour femmes de Karlsruhe. Elle réalise à cette époque combien elle est proche de son père : souffrant comme lui d’un tempérament nerveux, irritable, d’éruptions cutanées, d’insomnies….

L’éducation de Tyra Kleen ne s’arrête pas là, elle passe par la suite un temps à l’École d’art de Munich (1894-1895), puis emménage à Paris en automne 1895 où elle fréquente l’Académie Vitti, l’Académie Colarossi et l’Académie Delecluse. Elle prend également des cours d’anatomie et étudie la structure du squelette humain, de ses muscles, afin de doter ses œuvres d’un réalisme scientifique et d’une précision toujours plus poussée. Elle passe l’été 1896 à Étaples dans une colonie d’artistes qui est une grande source d’inspiration pour elle.

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Tyra dans son studio, au 27 Via Gesù e Maria, à Rome, 1904.

En 1898, Tyra Kleen s’installe à Rome où elle passe dix années de sa vie. Toujours avide de connaissances, elle continue à fréquenter diverses académies et passe son temps à visiter les expositions, lire, créer dans son studio, faisant preuve d’une productivité intense. Rome est alors un carrefour pour les artistes qui se côtoient, et elle y fréquente les grands intellectuels de son temps.

Dès l’année 1900, sa production est intense : photographies, dessins, lithographies, aquarelles, elle touche à de nombreux médiums et s’affirme comme excellente portraitiste, fascinée par les mouvements du corps et ses expressions.
Elle créé et illustre ses propres histoires (Lek en 1900, Psykesaga en 1902, etc.), mais également celles d’auteurs divers : Rêves d’Olive Schreiner, Den nya Grottesången de Viktor Rydberg, Dødens Varsel de Mons Lie… Elle prend aussi plaisir à illustrer ses poèmes préférés de Baudelaire (« La Chevelure », « La Fontaine de Sang »), ainsi que ceux de Poe (« Nervermore »). Elle est également rédactrice pour des magazines suédois célèbres comme Ord och Bild, Idun, Länstidningen.

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Tyra Kleen, illustration pour « La Fontaine de Sang » de Baudelaire, 1903.
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Tyra Kleen, Illustration pour le poème « Nevermore » d’E.A. Poe.

Très active dans les cercles intellectuels, Tyra s’intéresse aussi aux questions religieuses, remet Dieu en question, se convertit au bouddhisme et touche aux sciences occultes ainsi qu’au spiritisme, des croyances alors en vogue lors de la fin XIXe siècle.

Indépendante, forte et avide de liberté, ses diverses relations amoureuses restent éphémères. Tyra Kleen a en effet toujours été hantée par « l’enfermement du mariage ». Elle considérè la mise en ménage comme une prison, le couple comme un frein à son autonomie. Le thème du choix à faire entre l’amour et la liberté (et notamment la liberté de voyager) se retrouve dans plusieurs de ses textes comme Psykesaga et Lek précédemment mentionnés.

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Tyra Kleen, extrait de Psykesaga, 1902.

L’artiste suédoise voyage énormément : États-Unis, Colombie, Inde, Bali, Java, Égypte… Autant d’aventures qui enrichissent son regard et laissent une trace dans son œuvre. Elle est fascinée par les temples égyptiens comme par les danses hindouistes. Curieuse et passionnée, elle étudie ces cultures et s’en approprie les codes.
Elle reste pendant plusieurs années à l’étranger, et notamment à Java et Bali où elle se prend de passions pour les rites et les danses. Sa production n’en est que plus intense puisque son étude des danses l’amène à réaliser divers ouvrages tels que Varjang sur le théâtre javanais (1930), Mudräs sur les prières balinaises et la gestuelle (1922), Ni-Si-Pleng : En historia om svarta barn berättad och ritad för vita barn (Ni-Si-Pleng : une histoire d’enfants noirs racontée et dessinée pour les enfants blancs), un conte sur l’habilité de la danse à destination des enfants (1924). Tyra Kleen participe à la réalisation d’autres livres, que ce soit pour l’écriture ou pour les illustrations.

Il est étonnant de consulter la production artistique de cette artiste et d’en suivre les variations extraordinaires, entre illustrations des douleurs viscérales inspirées par les poèmes baudelairiens, les contes enchantés pour enfants, jusqu’aux images colorées des danseuses indonésiennes.

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Tyra Kleen, études de la gestuelle rituelle, Bali, 1920.

Il reste bien des choses à dire et à découvrir sur Tyra Kleen : femme déterminée, nerveuse et torturée, hurlant son envie de liberté à chaque instant ; sa vie contient autant de facettes originales et surprenantes. Entre ses voyages, ses passions, ses rencontres, sa production artistique, Tyra s’est forgée une personnalité hors du commun et étonnante qui ne cesse de fasciner.

Cet article pourrait se prolonger à l’infini, de nombreuses pistes n’ayant pas pu être approfondies : son rapport à la religion, au spiritisme, son empreinte dans les cercles symbolistes, ses rencontres avec des princes indonésiens, ses visites de temples ou de harems… Autant d’événements qui ont enrichi sa vie et son œuvre d’une complexité et d’une densité rare.

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Kleen, Liemannen (La Faucheuse), 1909.

 

 


Bibliographie :

Franzén N., Gullstrand H., Lind E., Ström Lehander K., Tyra Kleen : Her life and work rediscovered, Linderoths Tryckeri, Sweden, 2018.

Kleen T., Psykesaga, Wahlström & Widstrand, Stockholm, 1902.

Prytz D. et al., Symbolism och dekadens, Prins Eugen Waldemarsudde Galleriet, 2015.

Alias Grace, une série fantastique.

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Alias Grace, ou Captive en français, est à l’origine un roman de l’auteure canadienne Margaret Atwood (bien connue pour son roman adapté en série The Handmaid’s Tale), publié en 1996, et qui a été porté à l’écran grâce à Netflix en 2017. Cette mini série de six épisodes est canado-américaine, et on peut retrouver quelques acteurs connus comme Sarah Gadon (Grace Marks), Edward Holcroft (Dr Simon Jordan), Paul Gross (Thomas Kinnear), ou encore Anna Paquin (Nancy Montgomery).

Nous sommes au Canada, à Toronto, au XIXe siècle. Grace Marks, une jeune immigrée irlandaise, est une servante accusée de meurtre ; elle aurait assassiné ses employeurs : le propriétaire Thomas Kinnear et la gouvernante Nancy Montgomery. En prison depuis une dizaine d’années, Grace, qui souffre d’amnésie, se mure dans le silence, jusqu’à sa rencontre avec le Dr Simon Jordan, un psychiatre qui souhaite connaître l’affaire en profondeur. Un étrange ballet se forme alors : une fois par semaine, le docteur et Grace se retrouvent dans un salon élégant ; Grace raconte son histoire, et le psychiatre prend des notes, afin de rendre un rapport. Grace est-elle vraiment coupable ?

Au fil des événements relatés, on en apprend davantage sur cette domestique à la vie bien misérable. La condition des femmes à l’époque, pauvres qui plus est, n’est guère reluisante. Destinées soit à la prostitution, soit à la domesticité, ces immigrées n’ont aucun droit. En bas de l’échelle sociale, la femme pauvre est considérée comme un objet interchangeable, sans valeur aucune. Cette série résolument féministe met en relief cette misère, autant économique qu’affective. En effet, Grace est arrachés à son foyer — c’est-à-dire un père violent et alcoolique, et ses petites sœurs terrifiées — pour devenir servante. Tout en apprenant le métier, elle se lie d’amitié avec une jeune fille : Marie Whitney, dont la vie prendra une tournure déchirante. De ce fait, Grace se retrouve seule, et est congédiée. Ainsi se retrouve-t-elle chez M. Kinnear et sa gouvernante Nancy Montgomery, une gouvernante maltraitante qui aspire à un rang social supérieur.

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Le seul moyen pour les femmes de se hisser à un « statut respectable » est par le mariage, mais comme Grace le dit elle-même, les hommes mentent, les hommes abusent et ne tiennent jamais leurs promesses. Les femmes se retrouvent à devoir assumer des grossesses en solitaire, à abandonner leur enfant, à se prostituer (car quelle maison embaucherait une « fille-mère » ?) ou encore à avorter par des moyens tous plus dangereux les uns que les autres. Grace raconte crument ces vies meurtries à cause des hommes.

Un autre aspect de la série qui mérite notre attention est le fantastique. En effet, à la manière d’un Maupassant, la série est en équilibre entre le surnaturel et l’explication rationnelle (ici, psychiatrique). Grace, présente lors de la mort de son amie Mary, se met en tête qu’à la mort de celle-ci son âme ne s’est pas envolée au ciel, car la fenêtre est restée fermée. Désormais, tout au long des épisodes, des scènes étranges se produisent. Grace ne se souvient pas avoir assassiné ses employeurs, pourtant, tous les faits indiquent qu’elle était bien présente lors de leur mort… Une scène incroyable a lieu à la fin de la série : Grace se fait hypnotiser devant une assemblée, à la demande du Dr Jordan, et le spectacle commence : trouble dissociatif de l’identité ou possession ? Mystère. La série se finit sur une Grace apaisée après trente ans d’incarcération, et un Dr Jordan bien mal en point. Le charme à la fois innocent et vénéneux de la servante y serait-il pour quelque chose ?

Comme vous pouvez le constater, j’ai beaucoup apprécié cette série. Sarah Gadon campe une Grace fascinante, et le duo formé avec le psychiatre, joué par Edward Holcroft, a quelque chose d’envoûtant. À la lisière du surnaturel, cette série interroge la place de la femme dans la société ainsi que l’appréhension de la maladie mentale au XIXe.

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Harald Sohlberg et la couleur imaginaire

Lors de recherches sur l’art nordique, mon œil a été attiré à plusieurs reprises par les toiles d’un norvégien dont je n’avais encore jamais entendu parler. Malheureusement, je ne pouvais regarder ses toiles qu’à travers divers ouvrages. Mais il y a peu, lors d’un voyage à Oslo, je me rendis à la Nasjonalgalleriet, et je pus contempler les toiles grandioses de cet artiste : des tableaux aux couleurs somptueuses dont la lumière émerge avec intensité.

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Sohlberg, Self-portrait, 1896.

Harald Sohlberg (1869-1935), malgré le talent et l’originalité dont il a fait preuve, est encore bien peu connu. Cet article aura pour but de vous le présenter et d’attiser votre curiosité. Pour ceux qui seront charmés et qui auront le temps et les moyens cet automne, une exposition en hommage au peintre aura lieu à la Nasjonalgalleriet d’Oslo à partir du mois de septembre, pour la première fois !

Harald naquit à Christiania en 1869, et fut d’abord formé comme peintre décoratif dès l’âge de 16 ans en suivant les enseignements à l’Académie royale de dessin de la capitale norvégienne.

Solitaire, avec un sens profond du paysage, sa peinture s’inscrit dans les mouvements néo-romantique et symboliste scandinaves. L’artiste est surtout connu pour ses panoramas et ses vues de Røros : il s’efforçait de représenter la grandeur de la nature, donnant à ses représentations un mystère dense et énigmatique. Il est surnommé « le peintre des montagnes de Rondane », paysage montagneux grandiose en Norvège, difficile d’accès à l’époque.

Après avoir skié dans cette région en 1889, il réalisa plusieurs toiles entre 1901 et 1902 et s’attela à rendre la grandeur des pics enneigés lors des nuits nordiques d’hiver. Sa peinture, d’abord illusionniste, s’est rapprochée par la suite de ce que l’on nomme le « synthétisme » : de grands aplats de couleurs ne respectant pas les tons naturels offerts par la nature, le peintre agissant avec plus de liberté quant à l’interprétation de ses observations.

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Sohlberg, Winter Night, 1900.

Ses paysages, dont a pu dire qu’ils étaient des « poèmes sur la solitude » (cf. Ostby, cité par J.- C. Ebbinge Wubben dans Le Symbolisme en Europe), transportent le spectateur dans un monde émouvant, sensible, où les montagnes semblent dégager une puissance enivrante. Sa palette reste souvent limitée, attribuant à la représentation une ambiance nocturne soignée, où l’impression d’un tout domine le souci du détail.

Sohlberg, Night Glow, 1893
Sohlberg, Night Glow, 1893.

Dans sa peinture Night Glow de 1893, le soleil couchant a déjà disparu à l’horizon mais laisse le ciel et l’eau enflammés de couleurs rouges et orangées. Les herbes, peintes avec précision au premier plan, semblent être des silhouettes dansantes. Cette toile a été interprétée comme une image de l’amour, le paysage observé par un vagabond solitaire couché sur l’herbe pour admirer le soleil couchant, faisant l’expérience de la rencontre entre l’immensité et l’infiniment petit.

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Sohlberg, Sommernatt, 1899.

Sommernatt (Nuit d’été) de 1899 est vu comme le point culminant des recherches de Sohlberg lors des années 1890. Il représente un paysage infini et mystérieux, avec au premier plan, une table dressée qu’un couple certainement vient de quitter : les verres ne sont pas encore vides, des gants féminins sont abandonnés sur la table. Cet abandon d’effets personnels sur cette table donne une tension érotique à la scène, le couple vient certainement de quitter le repas pour se retrouver dans le chalet. Le paysage se compose d’une forêt, d’un lac, de collines. Les fenêtres de la véranda reflètent le panorama immense. La peinture fait l’alliance de deux expériences différentes : celui du monde intime et charnel des amants, et celui du monde transcendantal de la nature sauvage qui déploie ses secrets en une étendue incommensurable.

Sohlberg, Fisherman's Cottage, 1907
Sohlberg, Fisherman’s cottage, 1907.

Quant au thème de la maison de campagne isolée, il a été traité à de nombreuses reprises par l’artiste dans les années 1880/1890 : il était de bon gout à l’époque d’échapper à la vie bourgeoise citadine pour se retirer en pleine nature et profiter de son bateau, de baignades, se relaxer… Des vacances bien évidemment réservées à une classe norvégienne plutôt aisée dont Sohlberg faisait partie.

La représentation du paysage était un moyen pour lui de représenter les réactions internes, la psychologie de l’individu face au panorama. Chacune de ses toiles est le témoignage d’une émotion unique. À ses intensités nocturnes, il mêle des influences japonisantes et la force magique de la lumière. Sa manière est minutieuse, soignée, faisant de son art une combinaison extrêmement personnelle mais aussi naturaliste. Son orientation picturale s’efforce de représenter des sentiments, des états d’âmes. En tant qu’individu, Sohlberg pouvait se montrer solitaire, mélancolique, mais aussi volontaire et persévérant, proche de sa famille et de ses amis.

Par sa peinture, Sohlberg s’affirma comme peintre symboliste en utilisant les thèmes typiques de ce mouvement des années 1890 comme : la foi, l’érotisme, la mort, la spiritualité. Bien qu’assimilé à ce courant, Sohlberg critiquait ses collègues qu’il considérait trop détachés de la réalité terrestre.

Peintre, mais aussi écrivain, Sohlberg réalisa divers poèmes et histoires courtes. Il y aurait encore bien des choses à dire à propos de cet artiste fascinant et mystérieux, aux influences diverses (de Gauguin au japonisme, il était également obnubilé par le thème de la sirène… ), j’invite donc les passionnés à le découvrir via l’ouvrage d’ O.S. Bjerke, Edvard Munch, Harald Sohlberg : Landscapes of the Mind de 1995, seul ouvrage en langue anglaise qui traite de manière précise d’Harald Sohlberg. Et pour les plus chanceux : n’oubliez pas l’exposition cet automne à Oslo du 28 septembre jusqu’en janvier 2019 !

 

 


Bibliographie :

O.S. Bjerke, Edvard Munch, Harald Sohlberg : Landscapes of the Mind, New York, National Academy of Design, 1995.

Burollet T., Berg K., Lumières du Nord : la peinture scandinave 1885-1905, Paris, Musée du Petit Palais, exposition du 21 février-17 mai 1987.

Gunnarsson T. (dir), A mirror of nature: nordic landscape painting 1840 – 1910, Copenhague, Statens Museum for Kunst, 2006.

Pierre J., L’univers symboliste: décadence, symbolisme et art nouveau, Somogy, Paris, 1991.

Varnedoe K. (dir.), Northern light: realism and symbolism in Scandinavian painting, 1880-1910, Brooklyn, Brooklyn Museum, 1982.

À propos de l’exposition à venir :

http://www.nasjonalmuseet.no/en/exhibitions_and_events/exhibitions/national_gallery/Harald+Sohlberg.+Infinite+Landscapes.b7C_wJjU5M.ips