Mary Shelley (2018) – Réflexions autour du film

Mary Shelley est un film réalisé par Haifaa Al-Mansour. Sorti en août 2018, il retrace le parcours de Mary allant de ses rencontres littéraires en passant par ses déboires amoureux jusqu’à « l’accouchement » de son roman bien connu, Frankenstein ou le Prométhée moderne  (1818). Je propose un retour fait d’analyses diverses.

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Copyright Pyramide Distribution, Stars Tom Sturridge, Film Mary Shelley.

Mary semble s’ennuyer dans une vie monotone, aidant à la librairie de son père, le très réputé William Godwin. Son passe-temps favori ? Se réfugier dans la lecture, à la lumière du soleil baignant le cimetière du village. « Aimer lire, c’est tout avoir à sa portée. » On est d’ailleurs très vite happés par le décor à la fois romantique et gothique de l’ambiance qui se dégage du film.

Mary est interprétée par l’actrice Elle Fanning, que j’ai pu découvrir pour la première fois dans le rôle de Jessie dans The Neon Demon (2016). Sa jeunesse et son physique font bien écho à l’image que le réalisateur semble vouloir donner d’une jeune fille idéaliste qui ne veut plus se contenter d’être une lectrice passive. En effet, Mary aussi aspire à écrire. Et c’est aussi ce qu’elle fait lorsqu’elle part s’évader dans le cimetière.

Mis à part la thématique littéraire, on peut relever le côté militant de Mary qui est déterminée à lutter pour le droit des femmes. Surtout au cœur de la société britannique du XVIIIe siècle, qui semble mettre en avant l’image d’une femme d’intérieur passant son temps à se préparer pour les bals de la prochaine saison, tout en espérant rencontrer son promis… Le personnage de Mary change la donne, et son père l’encourage à sa manière lorsqu’il commente ses premiers écrits : « find your own voice ».

De façon parallèle à son périple littéraire, Mary rencontrera Percy Shelley, interprété par Douglas Booth. Ces deux personnages vont entretenir une relation tumultueuse – car en dehors mariage conventionnel selon les normes sociétales de l’époque –, cela était inadmissible.

C’est en rencontrant l’amour que Mary se confrontera à plusieurs états émotionnels et ceci exacerbera sa propre sensibilité artistique. Et l’on ne peut pas parler d’amour interdit sans parler de liberté. Percy apprend à Mary que si elle ne s’engage pas avec lui, elle manquerait une grande opportunité car « une vie sans amour, ne vaut pas la peine d’être vécue. » 

Ton erreur, c’est d’attendre une occasion. Les gens devraient aimer et vivre comme ils l’entendent.

Copyright © 2018 PROKINO Filmverleih GmbH, Stars Douglas Booth, Film Mary Shelley

Mais une passion basée sur une liberté absolue qui fait fi des normes, des mœurs et de la société, peut-elle vraiment perdurer dans le temps ? Après les premières années d’émoi, d’où puisera-t-elle sa légitimité?

Au fil de leur histoire, qui n’a d’idylle que le nom, Mary sera dévastée, blessée et aussi transportée. Pour plusieurs raisons que je ne développerai pas ici. Tout au long du film, son évolution psychologique et ses différents états émotionnels vont se trouver imbriqués et impliqués dans le processus créatif de son œuvre. En effet, elle met au monde sur papier Frankenstein, au même titre que toutes ses peurs, ses fantasmes, sa vision de la vie, allant du rôle de mère à la question de la mort.

Frankenstein, c’est cette créature qui se compose de morceaux de chair humaine mais qui ne tient à la vie que par quelques miraculeuses décharges électriques. Il fait donc écho au processus de création qui, au même moment qu’il « donne naissance », fait état de mort de ce qu’on a voulu transmettre et partager. On peut aussi penser le mythe de Frankenstein comme une réflexion sur la société dite « moderne » qui célèbre la science comme moteur pour améliorer, prolonger et découvrir plus amplement, la condition humaine. (c.f. Galvanism process). À défaut d’être à l’origine de la création, l’Homme se veut un être un perpétuel artisan du vivant…

Copyright Pyramide Distribution, Stars Tom Sturridge

Frankenstein peut être compris en somme comme une métaphore des lambeaux d’humanité qui subsistent grâce à la magie de l’amour. Mais comme l’énonce Mary, on ne peut aimer sans assumer ses choix et la responsabilité qui incombent à l’amour :

Les idéaux et l’amour nous donnent du courage mais ils ne nous préparent pas aux sacrifices nécessaires à toute histoire d’amour. (…) Il vient un temps où l’on doit se séparer des choses qu’on aime.

Copyright Pyramide Distribution, Stars Tom Sturridge, Film Mary Shelley

Mary rencontra au cours de son aventure littéraire d’autres écrivains passionnés dont Lord Byron et Polidori, respectivement interprétés par les acteurs Tom Sturridge et Ben Hardy. Ce sera des discussions plus ou moins enflammées autour de la poésie dans le manoir de Lord Byron arrosées de rouge qui alimenteront les pensées de Mary. La poésie peut-elle permettre de réformer la société ? Peut-on comprendre la littérature comme réceptacle des passions, peurs et fantasmes des individus composant une société ?

Du tableau de Henry Fuseli, Le Cauchemar (1781) en passant par la nouvelle Le Vampire (1819) de Polidori, elle s’imprégnera de toute une atmosphère qui lui servira d’inspiration fantastique.  Elle considèrera d’ailleurs un bon livre comme :

Toute œuvre importante qui glace le sang et qui accélère les battements de votre cœur.

Le Cauchemar (1781), Henri Fuseli.

Suite à un concours de circonstances et de choix délibérés, Mary et Polidori se verront confrontés à un problème de plagiat au vu de la publication de leurs écrits respectifs par Percy et Lord Byron. Comme l’énonce Polidori :

Les vampires ? Ce sont ceux qui exploitent la vulnérabilité des autres.

Un bel exemple de vampirisme social qui fait que l’on voudrait s’accaparer des richesses des autres et de ce qu’ils ont. Par jalousie, par manque, par désir ou bien par incapacité de pouvoir produire de même ou mieux ? C’est d’ailleurs le cas, à mon sens, d’un éditeur qui refusera de publier le texte initial de Mary à son nom, parce que c’était une femme. Évidemment, pour une femme, écrire, publier et parler de monstruosités, voire de la mort, c’est peu vendeur… Le public se fiche de la vérité, il faut qu’une femme réponde à des attentes, comme souvent, des récits uniformisés et parfumés à l’eau de rose, s’il-vous-plaît. Mary a, encore une fois, une réplique juste :

Remettez-vous en cause la capacité d’une femme à écrire, à expérimenter la perte, la mort et la trahison ? Voilà ce dont il s’agit. Vous le sauriez si vous aviez jugé l’œuvre plutôt que ma personne. Simplement parce que je suis une femme ? Je suis en âge d’enfanter, et aussi en âge d’écrire.

Après un long chemin semé d’embuches, Mary verra finalement son œuvre publiée.

Quant à son histoire avec Percy, elle y mettra fin pour son propre bien.

– Nous pourrions livrer un message d’espoir et d’amour ? (Percy)

– Quel message ? Regarde autour de nous, regarde le bazar que nous avons fait, regarde ce que je suis devenue ! (Mary)

– Ne laissons pas les monstres que nous avons créés nous dévorer. (Percy)

Pour ensuite,  le retrouver, dans des circonstances plus favorables.

Si je n’avais pas vécu le désespoir, je n’aurais pas appris à y faire face, mes choix ont fait de moi ce que je suis et je ne regrette rien.

Pour clore cet article, je dirais que ce film est une immersion agréable tantôt sombre, tantôt romancée qui nous plonge au cœur des questions qui tournent autour des passions et dévorations humaines. Le tout est enrobé de belles musiques et d’une ambiance #SoBritish qui ne me donne qu’une envie : aller me servir un bon thé à l’anglaise !

Interview de Nihil : « Je cherche à créer des archétypes d’humains neutres et non identifiables. »

Nihil est un artiste français qui vit depuis quelques années en Norvège, à Oslo. Passionné avant tout d’écriture, il en est venu finalement à l’image, et ce sont ses créations visuelles qui l’ont fait connaître. Un univers sombre, torturé, où l’homme n’est plus qu’un corps asexué, réceptacle  de visions supérieures… Un livre est sorti de ses révélations, Ventre, mélange d’images et de textes, accompagné de la musique du groupe In Slaughter Natives.

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Saint-Cyanide – modèle : Had3sia.

~ Bonjour Nihil ! Pourquoi avoir choisi ce pseudonyme ? Pouvez-vous vous présenter un peu ?

Bonjour, je suis photographe et artiste digital, je viens de Paris et je vis à Oslo depuis quatre ans. J’ai choisi mon nom d’artiste à mes débuts sur internet. À l’époque, tout le monde utilisait un pseudonyme sur les forums ou les groupes de discussion. J’ai choisi le mien pour indiquer une absence d’identité (Nihil veut dire « rien » en latin). J’aurais pu choisir « Anonyme », le principe est le même. Pendant longtemps, mon nom d’artiste n’était indiqué nulle part sur mon site et mes images n’avaient pas de titre, juste des matricules aléatoires. Je souhaitais me mettre en retrait derrière ma création. Quand j’ai commencé à exposer, j’ai dû revenir à une identification plus traditionnelle.

~ Comment est née votre passion de l’image ? Et pourquoi la photomanipulation ?

Toute forme de créativité me convient. J’ai choisi l’image parce que c’est simple et reposant, contrairement à l’écriture, ma passion d’origine. J’ai commencé la photo pour me détendre entre deux séances d’écriture et j’en ai profité pour illustrer le roman en cours à l’époque, Ventre. Retravailler les photos numériquement me permet de transformer la réalité, plutôt que la sublimer, et de transposer mes personnages dans un univers onirique ou mythologique qui me convient mieux. La réalité m’ennuie.

~ Vous indiquez dans votre biographie être inspiré par l’art médiéval et religieux, et on ressent effectivement un aspect spirituel dans votre travail. Est-ce un moteur primordial pour la création d’une œuvre ?

Pas nécessairement, je pense que je pourrais m’exprimer sur d’autres thèmes et d’autres ambiances, c’est d’ailleurs ce que je commence progressivement à faire. Mais la spiritualité et l’étude des religions tiennent une place importante dans ma vie et jusqu’à il y a peu, je ne voyais guère d’intérêt à traiter d’autres thèmes.

~ Comment concevez-vous vos images ? Partent-elles de visions spécifiques ?

Parfois, pas toujours. J’ai souvent des visions qui me tombent dessus sans prévenir pendant que je fume une clope dehors ou que je suis dans la douche. Dans ce cas, je fais des croquis et je travaille sur l’image dans cette direction. Dans d’autres cas, j’improvise et je laisse l’intuition me guider tout au long du processus sans vraiment savoir où je vais. À ce jour, je n’ai pas constaté que ces deux méthodes donnaient des résultats significativement différents. Les deux façons de faire me conviennent.

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Spellbinder – photographe/modèle : Adriana Michima.

~ Votre univers est très sombre : corps déshumanisés, couleurs foncées, paysages désolés… Pourquoi ?

Ce serait difficile de répondre sans verser dans la psychologie. Et j’en serais incapable même si je le voulais, je n’ai pas encore trouvé d’explication particulière. Dans mes premiers textes, alors que j’avais onze ans, il était question de combats et de mises à mort, de rivières de sang dans les rues… C’est simplement la personne que je suis, je me suis construit de cette manière.

~ Les attributs sexuels de vos personnages sont effacés, pourquoi ces modifications ?

Je cherche à créer des archétypes d’humains neutres et non identifiables. Des coquilles de chair, des androïdes interchangeables. C’est pour évoquer l’Humain, pas un humain en particulier. Je m’efforce d’effacer ce qui distingue un individu d’un autre : cheveux, attributs sexuels, parfois même les traits du visage. On peut relier cet aspect avec le thème de l’anonymat que j’ai évoqué plus haut. Tout cela fait partie de mon incessant questionnement sur l’identité et l’individualité.

~ Vous avez sorti récemment un livre, Ventre, rétrospective de vos travaux visuels comme écrits, avec une bande son réalisée par le groupe de musique In Slaughter Natives. Pouvez-vous nous en parler davantage ?

J’ai la chance d’être en contact avec le label de musique ambient Cyclic Law, pour qui j’ai réalisé des pochettes de CDs. Avoir un livre à mon nom dans ma bibliothèque était un rêve d’enfant et Cyclic Law avait la structure pour publier ce livre, qui regroupe des images et des textes issus du roman Ventre. In Slaughter Natives fait partie du label et je leur ai demandé de m’accompagner dans l’aventure parce que c’est un de mes groupes préférés depuis très longtemps, leur musique a accompagné et probablement influencé des années de création. Je pense que leur univers et le mien se complètent parfaitement et je suis honoré qu’ils aient accepté de composer des morceaux pour accompagner les textes et les images de Ventre.

~ Vous parlez de saints et de martyrs dans votre biographie, qu’est-ce qui vous fascine autant chez ces figures chrétiennes ?

Ce sont des personnages déshumanisés, transfigurés par leur vision de Dieu et changés en légendes, en exemples vivants. Regardez les statues de la cathédrale de Chartres : aucune expression, des visages neutres, éteints. Ce ne sont plus des hommes et des femmes, mais des archétypes mythologiques. La figure du martyr ajoute une dimension : on peut atteindre la transcendance par la souffrance, de la même manière que les yogis peuvent atteindre la libération par la maîtrise parfaite de leur vaisseau corporel.

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Car ce qui est en haut est aussi en bas.

~ L’ensemble de votre œuvre mène à penser que vous êtes un « esprit torturé ». Pouvez-vous infirmer cette impression ? Si oui, l’acte de créer serait-elle un exutoire ?

Je n’infirme rien ! Je suis assez sensible et j’ai longtemps souffert. Depuis quelques années, je me sens relativement en paix, mais toute ma culture, ma manière d’interagir avec le monde, sont marquées par des années de rejet, d’exclusion, de dépression et de solitude. La création n’est plus un exutoire depuis longtemps, elle est devenue mécanique pour moi, constitutive de mon identité et de mon mode de vie. Je ne pourrais pas plus m’en passer que je ne me passerais de manger. Mais à l’origine, c’était un exutoire effectivement, ou plutôt une manière de créer une réalité alternative où je pouvais m’échapper.

~ Enfin, quels sont vos projets pour cette fin d’année ?

J’expose avec des amis dans un festival d’art alternatif à Berlin en décembre, et je travaille sur une nouvelle édition remaniée et augmentée de mon livre Ventre à paraitre l’année prochaine.

 
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White Noise – modèle : Psyché Ophiucus.
   
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Chroniques des Lusignan – Chapitre I : Mélusine éternelle

La fée Mélusine

La légende de la fée Mélusine nous est principalement connue à travers les récits en ancien français, notamment par l’ouvrage de Coudrette et de celui de Jean d’Arras, à la commande de Jean de Berry. Ce dernier cherchait à donner à sa dynastie une origine merveilleuse. Jean d’Arras et Coudrette ne sont pas les inventeurs de la figure mélusinienne. On crédite généralement Gervais de Tilbury, écrivain anglo-normand qui écrivit entre 1209 et 1214 l’ouvrage Otia Imperialia, recueil de contes merveilleux où des fées aux allures de Mélusine prennent vie. Les récits médiévaux de Mélusine exploitent un fond mythologique beaucoup plus ancien.

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Mélusine, gravure de P. Christian’s, Histoire de la Magie, 1884.

Petit rappel du récit médiéval :

Au royaume d’Écosse vivait un roi nommé Elinas, épris de la belle et ravissante Présine. Le souverain rencontra sa future épouse au détour d’une fontaine. Obligée de cacher sa nature féerique, Présine imposa à son époux un interdit : celui de la voir lors de ses couches. Après plusieurs années d’amour, la reine d’Écosse mit au monde trois filles : Mélusine, Mélior et Palestine. Mais le roi Elinas, par la perfidie des mots de son frère, désobéit à sa promesse et partit contempler la beauté de ses filles. Présine, trahie, ne put rester aux côtés de son époux et retourna sur l’île d’Avalon, loin du monde des hommes.

Les années passèrent, et les trois jeunes filles devinrent des femmes-fées. Mélusine, furieuse contre son père, harangua ses sœurs afin de punir le roi Elinas. Elles décidèrent donc de l’enfermer dans une grotte pour l’éternité. Pensant faire une bonne action en punissant l’homme qui avait déshonoré leur mère, les jeunes femmes racontèrent leur récit à Présine. Cette dernière, encore amoureuse, sous le choc de la perte de son époux, affligea à ses trois filles d’horribles châtiments : c’est ainsi que Mélusine devint femme-serpent le samedi. Seul l’amour d’un mortel peut alors permettre à la fée Mélusine de s’affranchir de sa condition de monstre.

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Mélusine allaitant (Couldrette, Roman de Mélusine), M. Guillebert de Mets (enlumineur actif entre 1410 et 1450).

Dans le pays du Poitou, vit un jeune chevalier du nom de Raymondin, de la famille des Lusignan. Lors d’une chasse au sanglier, Raymondin tue accidentellement son oncle, le plongeant dans un terrible tourment, errant toute la nuit dans la forêt de Corrèze. Au beau milieu de sa course, le jeune chevalier voit une ravissante femme au bord d’une fontaine : c’est elle, la fée Mélusine. Depuis cette rencontre, Mélusine et Raymondin vivent un amour passionnel. C’est de cette union que naissent dix fils, tous affligés d’une tare physique. Néanmoins, la passion amoureuse de Mélusine et de Raymondin ne peut durer. Le frère de Raymondin, jaloux de la puissance de leur union, se venge. Il demande donc à son frère, un samedi, de voir Mélusine. Raymondin, refusant de trahir son épouse, explique à son frère qu’il ne peut pas la voir ce jour-ci. Ce dernier, plein de vice, manipule son frère et accuse Mélusine de le tromper ou bien d’être « fée ». Doutant de l’honnêteté de son épouse, Raymondin grimpe à la plus haute tourelle où elle se terre et aperçoit sa magnifique épousée en serpente. Furieux, Raymondin répudie son frère pour traîtrise et regrette amèrement sa désobéissance. Dans sa grande bonté, Mélusine lui pardonne. Cependant un malheur ne survient jamais seul. Geoffroy, surnommé La Grand’Dent, est le plus terrible des fils : enragé contre la décision de son jeune frère d’entrer dans les ordres, il incendie l’abbaye de Maillezais ainsi que son frère, un jeune moine. Raymondin, fou de chagrin, accuse Mélusine de diablerie et de « vile serpente ». Ne pouvant pardonner davantage à son époux, la fée se transforme en un gigantesque reptile et s’envole au loin, dans le ciel du Poitou.

Des origines lointaines :

Le mythe de Mélusine, de ses origines et de ses descendants, fait écho à des mythes élaborés par des sociétés d’ascendance linguistique indo-européenne. Notre Mater Lucina, mère et déesse du domaine poitevin, pourrait être inspirée d’un certain Lucinius dans Histoire des Rois de Bretagne de Geoffroy de Monmouth. Le nom de la fée pourrait très bien être un anagramme de Lusignan, qui lui-même proviendrait du dieu celte Lug. Outre les résurgences de la civilisation celte, les origines de Mélusine pourraient venir du panthéon hindou comme le montre la déesse « Miluschi » par la graphie de son nom, signifiant « la généreuse », une caractéristique propre à la fée poitevine.

Qui était véritablement Mélusine ?

Les auteurs médiévaux réinterprétèrent le thème de l’être monstrueux sous le prisme de leur culture et de leur système de pensée. Jean d’Arras était un érudit et avait, semble-t-il, à sa disposition la bibliothèque de Jean de Berry, contenant nombre de trésors littéraires gréco-latins et médiévaux. Notre auteur semble avoir puisé dans ces sources écrites de quoi alimenter son roman féerique.

Les fées incarnent la beauté, la fertilité et l’abondance : avec Mélusine, la fertilité passe par ses dix fils, elle apporte également la richesse et la prospérité à sa terre d’accueil. Mélusine est la créatrice d’une bipartition politique, c’est-à-dire qu’elle gouverne le Poitou autant que son époux. Mais derrière cette figure puissante se cache un terrible secret : celui de la monstruosité. Les malformations physiques représentaient pour la population la négligence de Dieu et les fourberies du diable. L’art et la littérature médiévale ont été extrêmement riches en monstres, hérités de l’Antiquité gréco-romaine. Ces monstres possédaient, à quelques exceptions près, les mêmes caractéristiques que ceux de la Grèce, de Rome ou encore de l’Égypte. Ces « défauts » physiques étaient perçus comme une malédiction de Dieu, ce qui trahit la nature et le passé de Mélusine, elle-même atteinte d’une difformité bien plus importante que ces fils.

Les romans de Mélusine célèbrent l’esthétique du monstrueux. C’est la singularité de la difformité qui transforme le sujet en un être précieux. On y retrouve également l’esthétique de la dissymétrie physique que les auteurs distinguent des faits d’armes prodigieux. Le monstre Mélusine a des pouvoirs, elle détient un don de divination grâce à ses organes de perception aiguisés, saturés. On voit donc que le monstre est une sorte de « prodige » puisqu’il détient une certaine magie.

De manière générale, le monstrueux se développe à partir de la fascination pour les anomalies qui exercent sur notre subconscient un pouvoir extraordinaire. Encore nourrie de la philosophie d’Aristote, l’ère médiévale retient la connotation de « contre-nature » du monstre.

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Anonyme, Histoire de la Magie, P. Christian, Furne, Jouvet et Cie, Paris, 1870.

L’ancrage territorial :

De la même façon que César se réclamait héritier d’Énée, la Mélusine de Jean d’Arras s’insère dans une tradition répandue dans l’Occident médiéval où les rois cherchaient à crédibiliser leur dynastie en s’inventant des généalogies mythiques. Ici, le personnage de Mélusine s’apparente à ces anciennes figures divines qui personnifient le territoire et la souveraineté. On retrouve alors un archétype commun auquel le mythe de Mélusine peut se rattacher : celui de la femme déesse, créature surnaturelle et souveraine qui serait la source d’une dynastie puissante. Ce schème se retrouve dans de nombreuses sociétés comme chez les Scythes ou chez les Tuatha dé Dannan dans l’Irlande antique. L’aspect reptilien et monstrueux de Mélusine se rattache à cet ancrage territorial voulu, car la femme-serpent souveraine est la figure de l’autochtonie, de la légitimité du territoire. La fée Mélusine, comme nombre de créatures féeriques au sein de la littérature médiévale, semble posséder un lien avec l’histoire de Macha, un avatar de la déesse souveraine Morrigan dite « La Grande Reine ». Un jour, Macha arriva chez un homme veuf, un fermier, l’épousa et assura la prospérité de sa maison, jusqu’au jour où son mari trahit son secret, entraînant un destin fatal. Macha pouvait courir plus vite que les chevaux, et son mari s’empressa de raconter l’étrange pouvoir de son épouse au roi d’Ulster Conchobar un jour de course. Ce dernier amena Macha afin qu’elle concourût contre ses chevaux. Macha, sur le point d’accoucher, refusa cette course et maudit les Ulates. Depuis lors, ils souffrent chaque année d’une neuvaine des douleurs d’une femme en couche.

Les fées, descendantes de ces déesses, tissent un lien singulier avec le monde terrestre, particulièrement avec les édifices humains. Les romans de Mélusine se construisent comme des chroniques familiales qui relatent les vestiges des fondations historiques et culturelles des Lusignan. Mélusine perpétue une continuelle transformation à travers ses édifices et ses enfants. Elle est une fée souveraine, c’est-à-dire qu’elle est une fée reliée à un territoire précis. Elle légitime ses fils pour l’exercice du pouvoir. La fée est la femme de tous les rois successifs du Poitou, fictifs et réalistes comme le témoigne Jean de Berry. Dans les cultures celtiques, le rite de consécration royale s’apparente à une hiérogamie entre le roi et la déesse, personnifiant à la fois la souveraineté et le territoire. Ici Mélusine se fait reine de la terre du Poitou par son mariage avec Raymondin.

L’époque médiévale unifie le surnaturel et le merveilleux en l’incluant dans la réalité matérielle. Cependant, l’ancrage territorial s’appuie également sur l’ascendant féerique et monstrueux de la fée : fée revenante, fée dragon ? Que nous raconte la légende ? Pourquoi les légendes de la fée Mélusine se perpétuent-elles jusqu’à nos jours ? Les créatures du monde féerique ne peuvent être séparées de leur lieu de vie et de mort, c’est pourquoi Mélusine reste attachée à son territoire poitevin. Les légendes narrent que l’on peut encore et toujours entendre les lamentations de la fée.

Mélusine et la forme draconique :

Le physique particulier de Mélusine implique une forte symbolique. Avec sa queue, ses ailes et son ultime forme draconienne, la fée incarne les forces et les éléments naturels : la queue de serpent correspondrait aux entrailles terrestres, contrairement à la queue de poisson qui, elle, renverrait à l’image aquatique de la fée. Les pattes de lézard nous rappellent les premiers pas sur la surface de la terre. On peut tantôt voir la fée avec des ailes d’oiseau qui représentent le ciel de jour, ou arborer des ailes de chauve souris qui sont à l’image du ciel de la nuit.

Les mythologies anciennes regorgent de récits merveilleux et fantastiques, de chevaliers sans peur et de créatures effroyables semant la terreur autour d’elles. Ces légendes ont pour but d’expliquer la fondation d’un culte ou d’une cité. On retrouve, notamment dans ce type de récits, des dragons, créatures chthoniennes qui se terrent au cœur de la terre. Certains objets interviennent dans les récits de dragons, recouverts de matières rares comme l’or et les pierres précieuses. Chargés d’une forte symbolique et parfois d’une grande importance pour la suite de la légende, ces objets semblent accessibles uniquement par le biais de la fée, donc par le monde surnaturel. En effet, ces objets sont des anneaux de pouvoir dont Mélusine est la gardienne par excellence. Ils jouent un rôle prépondérant dans la réussite martiale de ses fils. Au même titre que les dragons, Mélusine est un être serpentiforme et réputée pour sa vigilance envers ses enfants. Si les dragons apprécient tant l’or, c’est que ce métal précieux leur rappelle la lumière solaire matérialisée.

Né du chaos originel, le dragon représente traditionnellement tous les éléments. Il est également figure de la convoitise, du vol, de l’orgueil, de la destruction et évidemment de la guerre. Il oppose, outre la terreur, la survivance de la culture populaire à la culture érudite. Le dragon possède cette incroyable aptitude à réduire le monde en cendres mais aussi à réagir à l’instinct de vie. Comme le souligne Myriam White-Le Goff dans son livre Envoûtante Mélusine :

Le dragon est profondément démiurgique, énergique, il est un trait d’union entre l’être et le néant, entre l’ordre et le chaos, entre le ciel et la terre, par son hybridité même.

La peur de la femme-dragon perdure durant de nombreux siècles car elle elle ne peut être dominée par l’homme, le héros des différents contes et légendes doit donc s’en accommoder. Les contes mettent en évidence une histoire bipartite entre la jeune femme en détresse et le dragon féroce rempli d’animosité. Étrangement, les romans de Jean d’Arras et de Coudrette ne dissocient pas ce schéma mais créent une association des plus singulières. Mais cette association est-elle véritablement différente des autres contes ? Il semblerait que non. Le dragon, comme la femme, souhaite conserver un trésor, fait uniquement de biens matériels comme de l’or, des bijoux ou encore des pierres précieuses.

Si les contes jouent sur la jeunesse et la naïveté que l’on prêtait aux femmes, c’est pour mettre en avant leur innocence et leur virginité, « bien immatériel » chéri dans l’imaginaire collectif patriarcal. Vient s’ajouter le chevalier qui, par sa présence, forme la tripartition du conte stéréotypé. L’homme doit vaincre le dragon pour conquérir son trésor, car les dragons sont réputés pour y veiller jalousement. La femme, quant à elle dans l’imaginaire collectif, doit veiller sur sa virginité. Le chevalier doit donc prouver sa valeur pour gagner le trésor féminin. L’image du dragon est entachée de ténèbres à cause de son aspect d’exécuteur. Le chevalier, lui, évolue dans une société en sa faveur et qui le représente en tant que porteur de lumière, digne du soleil.

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Messire Lancelot du Lac, Gaultier Map, BnF, Département des manuscrits, Français 112 (3), fol. 23r.

La fée-anguille :

L’animalité de Mélusine est la principale source de terreur du conte. Sa difformité est bien plus importante que celle de ses enfants, puisqu’elle prend la forme d’un serpent pisciforme, autrement dit : d’une anguille. En effet, l’assimilation de la fée Mélusine à l’eau ne repose pas uniquement sur la possibilité d’un fantasme utérin. De plus, la fée poitevine incarne la figure de la déesse primordiale qui renvoie aux origines de la vie.

Il est difficile d’entreprendre une analyse cohérente de l’imaginaire médiéval et des mythes qu’il véhicule en faisant abstraction de ces deux catégories fondamentales de la pensée mythique du Moyen Âge que sont le temps et les lieux de sa mémoire. (Philippe Walter, in La fée Mélusine, le serpent et l’oiseau.)

Nous savons que Mélusine se transforme en fée-anguille le samedi à cause de la malédiction de Présine. Néanmoins, connaissons-nous la raison de la baignade hebdomadaire de Mélusine ? Pourquoi se baigne-t-elle alors que Présine n’a pas professé cet acte ? Rappelons que lorsque Présine lance sa malédiction, elle n’indique à aucun moment que Mélusine doit se baigner le samedi. Nous pouvons donc émettre l’hypothèse que Mélusine aime et doit se baigner, être dans l’eau, ce qui ajoute à la métamorphose le côté pisciforme de la fée. Mélusine est l’Anguille, car elle s’incarne en poisson qui se comporte et se nomme comme un serpent. Dans les montagnes italiennes des Dolomites vivent des fées pisciformes nommées anguanes. Évidemment, ce nom évoque l’animal aquatique « anguille ». Dans l’Occident médiéval, on considérait l’anguille comme un animal asexuel car on le croyait dénué de caractéristiques sexuelles. Étant donné que les enluminures médiévales peignent Mélusine avec un buste de femme et une queue d’anguille, symbole phallique par excellence, le lecteur peut se demander si cet hybride ne serait pas la représentation d’un nouveau genre : celui de l’androgyne.

 

À suivre…

 


Références :

Eleanor Roach COUDRETTE, Le roman de Mélusine, traduction et présentation par Laurence Harf-Lancner, éd. GF-Flammarion, Paris, 1993.

Eleanor Roach COUDRETTE, Le roman de Mélusine ou Histoire de Lusignan, éd. Klincksieck, Pari, 1982.

Jean d’ARRAS, Mélusine ou la Noble Histoire de Lusignan [1991], traduction et présentation par Jean-Jacques Vincensini, éd. Le livre de poche, coll. « Lettres gothiques », Paris, 2016.

HARF-LANCNER Laurence, Les fées au Moyen Âge, Morgane et Mélusine, La naissance des fées, éd. Honoré Champion, coll. « Nouvelle Bibliothèque du Moyen Âge », Paris, 1984.

WALTER Philippe, La fée Mélusine, le serpent et l’oiseau, éd. Imago, Paris, 2008.

WHITE-LE GOFF Myriam, Envoûtante Mélusine, Klincksieck, coll. « Les grandes figures du Moyen Âge », Paris, 2008.

[APPEL À TEXTES ET ILLUSTRATIONS] Sortilège

The_Three_Witches_from_Shakespeares_Macbeth_by_Daniel_Gardner,_1775
The Three Witches from Shakespeare’s Macbeth, Daniel Gardner.

Bonjour à tous !

Le troisième recueil de textes de la collection numérique du Grimoire du Faune, Spectre, est disponible gratuitement à la lecture ici depuis le mois d’octobre. Il est donc temps de lancer l’appel à textes pour le quatrième grimoire ! Le thème voté de cette nouvelle édition est SORTILÈGE. Les meilleurs textes seront publiés à titre bénévole, comme d’habitude. Mais, il y a une nouveauté : cet appel à textes est aussi un appel à illustrations ! Illustrateurs et photographes, vous pouvez nous proposer votre plus belle œuvre correspondant au thème. Bonne chance !

Vous avez jusqu’au 21 janvier pour nous envoyer votre texte et/ou votre création visuelle à : editionsdufaune@gmail.com

EDIT : Suite à l’engouement rapide que suscite ce concours, une section « jeunesse » sera réservée dans ce recueil exceptionnellement ! Collégiens et lycéens, nous attendons vos écrits, avec une autorisation parentale, bien sûr.

 


Règles de participation, à lire avant de nous envoyer quoi que ce soit :

  • Nous acceptons les poèmes et les nouvelles (pas plus de 5000 mots) ;
  • Sont acceptés pour ce recueil exceptionnellement les créations visuelles (photo, dessin, etc.) ;
  • Un seul texte et/ou une seule création visuelle par personne ;
  • Indiquez votre prénom, nom et pseudonyme si vous souhaitez être identifié comme tel, dans le corps du mail ;
  • Le texte doit nous être envoyé sous format doc. ou docx. (nous n’acceptons pas les textes copiés directement dans le corps du mail) ;
  • L’image doit nous être parvenue sous format jpg. ;
  • Les auteurs des textes sélectionnés s’engagent à accepter les corrections apportées avant publication (simple correction ortho-typographique, syntaxique et si besoin stylistique), dans le cas contraire nous refuserons de publier les textes ;
  • Les auteurs des œuvres sélectionnées s’engagent à répondre sous 7 jours à leurs mails, ce délai passé, les œuvres ne seront pas retenues ;
  • Les auteurs des œuvres sélectionnées s’engagent à partager sur leurs réseaux sociaux le recueil une fois édité ;
  • Concours ouvert aux adultes et mineurs avec accord parental.

Casque-de-Jupiter, écume de Cerbère… qui est l’aconit napel ?

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Site : Encyclopédie en ligne Larousse. Plante botanique de l’aconit napel.

Je vous retrouve aujourd’hui afin de continuer la série débutée sur l’imaginaire des plantes. C’est en observant mon propre plant que j’ai décidé de rédiger un article sur le casque-de-Jupiter. Ou peut-être le connaissez-vous plus facilement sous le nom d’aconit ? C’est une plante souvent méconnue, ne serait-ce que par sa toxicité. Oserais-je vous dire que je l’ai trouvé dans une jardinerie sans panneau indicateur et à hauteur d’enfant ? Dans tous les cas, cette superbe plante méritait bien son article !

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Site : Floralpi.

Bases botaniques et anecdotes.

Je commencerai en vous effrayant. L’aconit n’est pas une plante de laquelle rire longtemps : un simple contact cutané avec une coupure et l’on est susceptible d’être empoisonné. Ingestion d’une simple feuille par mégarde ? Sans doute votre dernier repas ! D’ailleurs, la plante la plus toxique du monde (connue) n’est rien de moins qu’un aconit, le ferox de son doux nom. Pas d’inquiétude, vous n’en trouverez pas ici ; il est présent sur l’Himalaya. Ainsi, tout de l’aconit est toxique : fleurs, feuilles… et racine. Son petit nom latin napellus (petit navet) nous rappelle sinistrement combien il est facile de confondre les deux tubercules. Il s’agit d’une plante aujourd’hui rare en plaines : on la trouve désormais en moyenne montagne, si ce n’est dans les endroits escarpés. Ses fleurs sont d’un bleu qui n’a rien à envier à la nuit, et elles apparaissent jusqu’au fort de septembre. Leur forme évoque sans mal un casque de guerrier, ou bien un capuchon de moine pour les esprits médiévaux. Ses fleurs le rendent très agréable à regarder dans un bouquet (constitué en toute sécurité, évidemment), ou bien dans un carré de jardin réservé à cet effet. Si ses vertus esthétiques sont son point fort, n’oublions pas son intérêt médicinal. Aujourd’hui majoritairement abandonné dans l’herboristerie occidentale, il est toujours utilisé dans la pharmacopée asiatique. Son dosage se doit d’être parfaitement maîtrisé, et quand il l’est, la plante devient la meilleure alliée des douleurs corporelles ou des refroidissements. Son usage plus ancien pour l’effet aphrodisiaque reste cependant à questionner ! Nous lui préfèrerons le gingembre et le tonka.

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Site : Fiche Wikipédia de l’aconit féroce.

Aspects légendaires et historiques.

Quel serait l’intérêt d’un article botanique sans quelques anecdotes ? Après vous avoir terrifiés avec sa toxicité, je vous parlerai maintenant plus légèrement d’Histoire. Effectivement, lorsque nous fouillons un peu les strates des siècles, nous découvrons que l’aconit tient une place toute particulière dans les esprits. Il est à la croisée des légendes et des usages bien réels. On dit par exemple que le suicide d’Aristote aurait comporté l’absorption d’aconit. Pline, quant à lui, voyait cette plante comme « l’arsenic végétal ».

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Dans tous les cas, la toxicité de cette plante laisse songeur… ou inventif ! Je rappellerai donc brièvement que de tous temps les flèches de guerre en ont été enduites. Les Celtes se servaient par exemple de la sève d’aconit pour rendre leurs flèches doublement mortelles. Toutefois, si je semble m’attarder sur beaucoup de faits avérés, je ne résisterai pas à donner quelques anecdotes légendaires sur le casque-de-Jupiter.

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source image. Réplique d’un ancien casque en bronze, grec corinthien. L’analogie avec le casque antique est évidente, non ?

Lié aux domaines des dieux, il l’est aussi aux créatures chimériques. En effet, dans le titre, je parlais de l’écume de Cerbère : saviez-vous que la légende raconte que la plante naît lorsque Cerbère, écumant de rage, est battu aux Enfers ? L’aconit est donc lié à quelques schémas mythologiques. De manière plus humble, il l’est aussi aux créatures magiques : de manière tout à fait systématique, on le considérait comme un excellent « répulsif » à tous les changeformes possibles (loups-garous, etc.). Les démons et les vampires, paraît-il, détestent au plus haut point cette toxique de nos jardins. Chers esprits fantaisistes, seriez-vous en train de considérer d’en bâtir une haie pour vous prémunir des esprits malfaisants ? C’est en tout cas très pragmatiquement ce qu’espérait la Marquise de Brinvilliers (1630-1676) quand elle empoisonna une bonne partie de son entourage « indésirable » pour ramasser ensuite l’héritage. On appelle cette affaire « l’affaire des poisons », si cela pique votre curiosité.

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La marquise esquissée par Charles le Brun après sa condamnation à mort en 1676.

Une plante de sorcière ?

Et maintenant, qu’est-ce que ferait une plante pareille dans un jardin de sorcière ? Vraiment toxique, plus tellement utilisée dans la pharmacopée occidentale, elle ne semble pas améliorer l’imaginaire de la sorcière empoisonneuse. En fait, je recoupe le propos que j’ai tenu sur d’autres plantes auparavant : on joignait ses effet à ceux des solanacées connues (datura, mandragore, jusquiame…) pour les fondre dans l’onguent des sorcières. À dose respectable, elle produit des effets hallucinatoires importants, « transporte » au sabbat. L’onguent des sorcières n’est plus à présenter tant on s’en fait une idée précise… et parfois dévoyée.

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source image : Sarah Anne Lawless. Fabrication encore d’actualité pour l’onguent de vol.

Dans tous les cas, par sa toxicité, et les légendes qui courent autour d’elle, la plante de nuit est liée au monde des morts. Elle est l’une des plantes indiquée pour travailler avec le monde des esprits, très naturellement liée à la déesse Hécate et à Saturne. On l’incorpore dans un bon nombre de pratiques funéraires ou de protection. Liée aux âmes, elle est aussi une plante de sorcière par excellence : je vous laisserai donc avec une suggestion populaire. Lors de la prochaine pleine lune, si vous avez la chance d’avoir un aconit, laissez à son pied une petite offrande, et il se pourrait qu’il vous régale d’une énergie nouvelle pour vos dons !

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Victoria Francés, The Flying Ointment, 2017 (Samhain).

Centre anti-poison : si vous-même ou l’un de vos proches avez été en contact étroit avec cette plante d’une manière ou d’une autre (jardinage inattentif, balade en montagne), je vous suggère d’observer les signes d’empoisonnement. Paroles étranges, gestes inhabituels, sueurs exagérées, vomissement, etc. Ne négligez jamais un appel vers un centre anti-poison. Si cette plante est superbe et alliée des sorcières, n’en oubliez pas d’être prudent.e.s !

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Bibliographie :

BILIMOFF, Michèle, Enquête sur les plantes magiques, Rennes, éditions Ouest France, 2003.

KYNES, Sandra, La Magie des Plantes, Paris, éditions Danaé, 2017.

LAÏS, Erika, Petit Grimoire de Sorcière, Paris, éditions Rustica, 2017.

LAÏS, Erika, Grimoire des plantes de Sorcière, Paris, éditions Rustica, 2013.

Le Petit Larousse des plantes qui guérissent : 500 plantes et leurs remèdes, Paris, éditions Larousse, 2016.