Résumé et critique du film « Häxan : la Sorcellerie à Travers les Ages », de Benjamin Christensen (1922)

Quelques mots sur le cinéma muet :

Lorsqu’on pense aux débuts du cinéma, on aurait tendance à croire que la majorité des films n’étaient que des œuvres courtes, constituées de gags à base de chutes et de tuyaux d’arrosages défectueux. Compte tenu de ses limitations technique, le cinéma muet en noir et blanc subit une réputation injustifiée, car il suffit de se pencher ne serait-ce qu’un peu sur le sujet pour se rendre compte que des œuvres complexes, aussi bien techniquement que dans les thèmes abordés, ont vu le jour sous cette forme archaïque du média.
En effet, loin d’être uniquement constitué de comédies, le cinéma muet a fait la part belle au fantastique. Déjà, le réalisateur George Méliès, considéré comme le pionnier du cinéma, se servait d’effets spéciaux pour offrir à son public des films situés dans un monde onirique, parfois cauchemardesque, comme on peut le voir dans Le Manoir du Diable. En Allemagne, le réalisateur Friedrich Murnau s’est également attaqué au genre en adaptant le roman de Bram Stoker, Dracula, dans son célèbre film, Nosferatu.

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Extrait de Nosferatu de Friedrich Murnau (1922) (image tirée du site ecran-miroir).

Le film dont nous allons parler aujourd’hui se situe dans la lignée des films muets fantastiques que nous avons brièvement abordés. Une différence majeure existe cependant, car si la plupart de ces films étaient des œuvres de fiction, le réalisateur Benjamin Christensen avait l’ambition d’apporter à son film une part de réalité historique.

Résumé du film :

Häxan: la Sorcellerie à Travers les Âges, est une production suédo-danoise présentée comme « un exposé historique et culturel » en sept parties. Le ton « documentaire » est annoncé dès le départ, ce qui, nous le verrons plus tard, induit quelque peu le spectateur en erreur.

La première partie est effectivement constituée comme un cours, où Benjamin Christensen montre au spectateur des gravures et des manuscrits tout en pointant les détails intéressants avec un bâton, comme le ferait un professeur. Ces images représentent des esprits malins, des diables et des sorcières, et nous montrent l’évolution des superstitions des peuples primitifs à celles de la société médiévale européenne. Nous sommes également instruits sur la cosmogonie de l’homme chrétien, qui considérait la Terre au centre de l’univers, dominée par Dieu et les anges, tandis que le Diable régnait dans l’enfer en son cœur.

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L’univers selon l’homme médiéval : la Terre, entourée du Soleil et des étoiles, surmontée de Dieu et de son chœur d’anges.

Cet enfer était ce qui attendait tout pécheur s’étant laissé tenter par le Diable. Afin de nous faire comprendre à quel point la damnation éternelle était une peur bien réelle dans la société médiévale, Christensen nous montre un automate représentant les sévices infligés aux damnés, en insistant sur les détails déplaisants. Suite à cela, le réalisateur parle de la sorcière comme étant une femme ayant passé un pacte avec le Diable. Il explique sa fonction d’ensorceleuse et de préparatrice de potions avant de nous narrer le déroulement du sabbat.

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Détail de l’automate. « Observez le zèle des diablotins qui s’occupent du feu !« 

Dans la deuxième partie, les diapositives ont laissé place aux « images vivantes ». Afin de donner plus de consistance à son exposé, le réalisateur nous offre sa vision de ce qu’avait pu être la vie d’une sorcière dans l’Europe du XVe siècle. Nous pouvons la voir, dans sa baraque délabrée, ensorceler un tonneau de bière avec le doigt d’un cadavre, préparer une potion avec une grenouille vivante et donner des conseils à une femme qui souhaite rendre un moine fou d’amour pour elle.

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La cliente de la sorcière et l’objet de ses vœux. Une histoire burlesque qui n’est pas sans évoquer les fabliaux du Moyen Âge.

En parallèle, nous voyons deux hommes emporter un cadavre chez eux dans l’intention de le disséquer. Ils supplient Dieu de leur pardonner en expliquant qu’ils cherchent « simplement à découvrir l’origine de nombre de maladies graves. » Malheureusement pour eux, ils se font surprendre par une femme, qui ameute le voisinage en les traitant de sorciers.

Le réalisateur nous montre ensuite les différentes apparitions du Diable, qu’il s’agisse des visions furtives d’un prêtre ou des rêves d’une vielle femme ivre et pauvre. Mais surtout, le Diable est montré comme un séducteur, qui attire les jeunes épouses loin du lit conjugal pour les emporter dans son monde infernal.

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Le Diable (interprété par Benjamin Christensen), attirant une jeune femme dans ses bras.

Une histoire bien plus tragique nous est racontée de la troisième à la cinquième partie du film : celle des victimes de l’Inquisition.
Nous suivons l’histoire d’une jeune épouse, Anna Bokpräntan, qui croit son mari victime d’un sort. Un charlatan utilise la méthode du plomb trempé dans l’eau pour confirmer l’existence du sort. Peu après, une vieille mendiante disgracieuse, nommée Maria Vaveska, entre chez Anna pour lui demander de la nourriture. La prenant pour une sorcière, la jeune femme la dénonce aux inquisiteurs, qui finissent par l’emporter.

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La mendiante devant les juges. « Comment confesser ce que je n’ai pas fait ?« 

Sous la torture, Maria avoue avoir eu des enfants avec le Diable, s’être enduite d’un onguent magique pour assister au sabbat. Elle décrit ensuite cet événement en détail : le cannibalisme, les meurtres d’enfants, le baiser sur les fesses du Diable (qui amuse grandement les inquisiteurs), puis dénonce la mère et la sœur d’Anna Bokpräntan, qui sont à leur tour arrêtées, torturées, et livrées au bûcher.

Plus tard, un jeune inquisiteur se dit victime d’enchantement, car il a des « pensées impures ». Il dit avoir vu la jeune épouse, Anna, s’introduire dans sa chambre. Son supérieur le flagelle pour le punir de ces pensées coupables, puis lui ordonne de témoigner contre la jeune femme. Anna est donc arrêtée et emprisonnée.

Pour accélérer les aveux, l’inquisiteur lui propose la liberté en échange de son savoir magique. Anna refuse, mais l’inquisiteur lui dit que son bébé sera seul au monde si elle n’obéit pas. Désespérée, Anna essaye de lancer un sort, ce qui donne a l’inquisiteur une preuve de sa culpabilité. Elle est condamnée au bûcher.

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La vision du jeune inquisiteur.

La sixième partie est consacrée aux instruments de torture utilisés lors des séances d’interrogatoire de l’Inquisition. Jusque-là ambigus, les aveux de la vielle femme et la tentative de sortilège de la jeune épouse de l’histoire précédente deviennent davantage interprétables, comme des mensonges prononcés pour faire cesser la douleur. Il ne se contente pas de montrer les objets tels quels au spectateur, mais nous laisse imaginer le résultat sur la victime en les faisant porter à des acteurs, arrêtant la démonstration juste avant d’actionner les instruments.

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« Qu’en dites-vous ? Avec de tels accessoires, quiconque ferait probablement d’étonnants aveux.« 

Dans cette même partie, nous assistons à la possession d’une bonne sœur qui, après avoir pourtant pris soin de porter une ceinture d’épines pour expier ses fautes, se retrouve possédée par le Diable. Elle poignarde une hostie, « contamine » les autres sœurs en les rendant folles à leur tour et crache sur une statue de l’enfant Jésus devant les inquisiteurs.

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La bonne sœur provoquant la Mère supérieure.

La septième et dernière partie se distingue de ce que nous avons pu voir précédemment. Benjamin Christensen y parle de « notre époque », ou plus précisément, les années 1920. Il y compare la sorcellerie avec le mal, typiquement féminin, qu’était l’hystérie. D’après Christensen, la sorcellerie et l’hystérie avaient en commun le fait qu’elles étaient liées à des problèmes nerveux. Dans les deux cas, la victime à l’impression de se battre « contre une volonté extérieure ». Pour lui, l’hystérique est la sorcière moderne : somnambule et kleptomane, elle est comme la bonne sœur possédée. Elle voit des hommes célèbres dans sa chambre la nuit comme les femmes mariées, probablement insatisfaites, s’offraient au Diable… Elle est tout autant victime d’une société moderne qui veut l’enfermer dans un asile que d’une société médiévale qui voulait la brûler. Le propos final de Christensen se présente ainsi : même si nous savons que le Diable n’existait que dans la tête des gens, notre société est toujours aussi superstitieuse (preuve à l’appui : les séances de cartomancie et de spiritisme) et toujours impitoyable à l’égard des misérables et des femmes, dont les souffrances sont toujours passées sous silence et condamnées.

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« (…) la brave femme que nous disons hystérique, n’est-elle pas seulement solitaire et malheureuse ?« 

Analyse et interprétation :

Loin d’être un simple documentaire, Häxan est une œuvre complète qui explore la figure mythique de la sorcière avec une bienveillance insoupçonnée à l’égard de ce personnage. Au début du film, tout porte à croire que Christensen fera des « amies du Diables » les antagonistes, les mauvais éléments de la société qui s’attaquent aux bons chrétiens. Cependant, dès la deuxième partie, nous comprenons que l’intention du réalisateur est de « dédiaboliser » la sorcière, en faisant d’elle une victime de la misère et de la peur. Par conséquent, même si Häxan est présenté comme un exposé se voulant objectif, il s’agit en réalité d’une vision fantasmée de ce qu’avait pu être la vie de plusieurs sorcières présumées.

Christensen se base sur ce simple constat pour donner vie à sa vision : la peur bien réelle du Diable et de l’enfer, et les privations des désirs fondamentaux, telle que la sexualité, que cette peur engendrait, rendant les gens malheureux. Si malheureux qu’ils en sombraient parfois dans la folie, en prétextant que c’était le Diable qui guidait leurs gestes.
On peut discerner plusieurs oppositions : tout d’abord, celle entre les inquisiteurs et les gens du peuple. Ces gardiens de la foi sont montrés comme ayant droit de vie et de mort sur les accusés, car ils œuvraient au nom de Dieu. Cependant, comme nous l’avons vu, leur but n’était pas de rétablir la vérité, mais de pousser les sorcières aux aveux par tous les moyens possibles, même en trichant.
Ensuite, il y a une opposition claire entre les hommes et les femmes, représentée d’une façon particulièrement limpide par le personnage du jeune inquisiteur, qui considère les femmes comme une tentation à éviter. Parce qu’il désire la jeune Anna, il l’accuse malgré lui d’être une sorcière, ce qui signe son arrêt de mort. De plus, dans toutes les scènes liées à l’Inquisition, les bourreaux sont tous des hommes, tandis que les victimes sont des femmes.

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Les juges de l’Inquisition.

Enfin, reste l’opposition, dans une scène assez brève, entre la science et la religion, au moment où nous voyons les deux chercheurs tenter de disséquer le cadavre. Le parti pris de Christensen en leur faveur est évident, car il montre les chercheurs comme des hommes pieux, qui sont conscients de la dangerosité de leur geste, mais décident de l’accomplir pour le bien de l’humanité. Malheureusement, l’Église et ses adeptes invalident leurs recherches, qu’ils prennent pour de la « curiosité malsaine ».

Benjamin Christensen a donc fait de Häxan un plaidoyer pour la sorcière, notamment en comparant sa recherche du plaisir au culte de la souffrance des inquisiteurs et des bonnes sœurs, qui passent leur temps à se torturer eux-mêmes à cause de simples pensées. Il montre également que le sabbat tant redouté n’existait finalement que dans les déclarations délirantes arrachées sous la torture. Les sorcières n’étaient que de simples femmes, perçues comme dérangeantes par leur laideur ou leur beauté excessive. Christensen montre l’injustice autour de telles accusations et a par la suite qualifié la chasse aux sorcières comme « l’une des catastrophes majeures de l’humanité. » [1] . Dans le film, il déclare que 8 millions de personnes ont été tuées durant cette période. Il n’est donc pas exagéré de parler ici de génocide, voir de gynocide, car nous pouvons supposer que la majorité des victimes étaient des femmes.

Outre le constat quelque peu déprimant que Häxan nous offre, il propose néanmoins une expérience artistique d’une très grande qualité et cela pour plusieurs raisons. Tout d’abord, parce que son réalisateur ne s’est aucunement soucié de la censure vis-à-vis de la nudité, de l’imagerie sexuelle et violente (parfois les deux mélangés, les scènes de flagellations étant teintées d’un sado-masochisme difficile à ignorer), ce qui donne d’avantage de force au traitement d’un thème déjà extrême dans sa violence systémique.
D’autre part, tout comme le faisaient les réalisateurs du mouvement expressionniste, Christensen utilise les visages déformés par la peur, la tristesse et le rire, pour provoquer chez le spectateur une émotion d’une violence égale. De ce fait, nous pouvons faire preuve davantage d’empathie envers les « sorcières », et craindre les inquisiteurs responsables de leurs souffrances.

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Gros plan sur le visage d’un inquisiteur, riant des descriptions du sabbat.

Enfin, une grande part de la qualité visuelle du film trouve racine dans la scène de sabbat, racontée par la vieille mendiante. Benjamin Christensen, le dircteur de la photographie Johan Ankerstjeme et le décorateur Richard Lovuw sont parvenus à restituer l’obscénité et le caractère profondément onirique de cette rencontre avec le Diable, d’une manière qui évoque les représentations en peinture de Salvator Rosa ou de Francisco de Goya. On y voit les sorcières se délecter d’enfants non baptisés, de cadavres de potence, entourées de démons lubriques qui manifestent leurs intentions en barattant du beurre frénétiquement, tandis qu’un squelette de cheval et d’autres créatures improbables parcourent ces diverses scènes, le tout à grand renfort d’effets spéciaux et de costumes, certes risibles de nos jours, mais qui demeurent efficaces pour un film de cette époque.

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Les sorcières se rendant au sabbat sous l’œil attentif de deux gardiens.
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Le sacrifice d’un nouveau né.

De façon générale, Häxan est un film fascinant, atypique, qui va a l’encontre de ce que l’on attend de lui. Il est rare de voir un réalisateur se ranger du coté d’un personnage, reconnu universellement comme la servante du mal, pour présenter son point de vue, qui se trouve être celle de la victime de la colère arbitraire d’une Église et d’une société au sens large faisant preuve d’animosité à l’égard des femmes. Il est également agréable de constater que Christensen à pris beaucoup de plaisir à réaliser son film: il n’hésite pas à se rendre grotesque sous les traits d’un Diable à la langue pendante, et considère visiblement ses actrices principales avec affection et respect au point de briser le quatrième mur pour pouvoir nous parler d’elles. Nous conseillons vivement cette experience à tous ceux désirant s’informer sur les origines de la sorcellerie d’une manière intelligente, distrayante et émouvante. Ce ne sera sans doute pas une source académique, mais elle aura au moins le mérite d’évacuer quelques idées préconçues.

 

 


Notes :

[1] Cette déclaration est tirée d’un discours prononcé lors d’une présentation de la réédition de Häxan, en 1941 (disponible dans les bonus du DVD cité ci-dessous).


Sources :

« Häxan » sous titré en français.

Christensen, Benjamin, réal. Haxan, La Sorcellerie à Travers les Ages ; 1922, Svenk Film Industri : Potemkine Films, 2011. Agnes B. DVD

Vivre en Viking – IV – Chamanisme et Odinisme

Introduction

Nous voici rassemblés pour l’ultime volet de notre série consacrée aux Vikings. Par-delà les brumes fabuleuses du Nord, mais aussi les barrières de notre esprit et les limites de notre corps ! Nous partons aujourd’hui pour un voyage surnaturel au pays du chamanisme et de l’Odinisme, un pays aux frontières floues et poreuses, situé partout et nulle part. Dépaysement garanti.

Maria Franz du groupe danois Heilung, inspiré notamment par les anciennes traditions chamaniques scandinaves – Photo Coreandco

I – Le chamanisme

« Par chamanisme, on entend un ensemble de pratiques et de croyances conservées jusqu’à une époque récente dans l’Europe du Nord-Est, l’Asie et l’Amérique. Il repose avant tout sur la croyance en l’autre monde où vont les morts et sur les possibilités laissées aux vivants de communiquer, par magie, avec lui […]. Le chaman est une sorte de prêtre ou de médecin-sorcier, chargé par la communauté à laquelle il appartient de servir de lien entre elle et l’autre monde. Il entre en transe et se rend alors capable de pratiquer quatre opérations différentes :

  1. Ou bien il voyage en esprit jusqu’au ciel ou au pays des morts. Pour ce faire il chevauche volontiers un cheval à huit pattes (comme la monture d’Ódinn, Sleipnir), un oiseau ou tout autre animal. Dans son extase, il est susceptible de décrire à son auditoire le chemin qu’il parcourt. S’il ne fait pas corporellement ce voyage, il y délègue son esprit qui, soit de façon invisible, soit sous forme d’animal, chemine avec une extrême rapidité tandis que le corps du chaman entre en lévitation. Pour faciliter ses errances, le chaman utilise volontiers un arbre ou une échelle immense, qui s’étend du ciel à l’autre monde en passant par la terre. Cet arbre ou cette échelle lui sert à passer d’un monde à l’autre. Il y attache, le cas échéant, son cheval, tout comme Ódinn attache Sleipnir à Yggdrasil (lequel signifie aussi : cheval d’Ódinn). On a pu établir que cet arbre était la source des âmes non nées, le réservoir des êtres possibles en quelque sorte. Sur ses feuilles sont écrites les destinées des humains (on rappelle que la source des Nornes est au pied d’Yggdrasil).

  2. Ou bien il rend visite aux dieux ou aux êtres originels pour obtenir la connaissance des choses cachées (Cf. les Vafthrúdnismál [en français Les dits de Fort à l’embrouille, poème eddique dans lequel Ódinn part rendre visite au géant Vafthrúdnir se disant « Très curieux/(…) de l’ancien savoir/ Que possède ce très sage géant »1]). Dans ce cas, revenu sur terre, il peut révéler ce qu’il a appris, soit directement, soit par le moyen d’écritures ou de formules cryptiques.

    [Comme nous l’avons vu dans le volet précédent de notre série2, la poésie eddique et, plus généralement, scaldique, avec ses heiti et ses kenningar, est un mode d’expression éminemment cryptiques, dont la pleine compréhension est l’apanage des initiés. Aussi cette poésie sert-elle très souvent de médium pour communiquer les expériences chamaniques et, plus généralement, magiques (certains poèmes ou strophes prennent notamment la forme d’incantations, tantôt maléfiques, tantôt bénéfiques).]

  3. Ou bien il sauve une âme qui avait été chassée de son corps par la maladie ou la folie.

  4. Ou bien il se fait voyant, prédit l’avenir, trouve les causes des calamités et des épidémies, répond aux questions sur les destinées de ceux qui le consultent, exactement comme la völva [magicienne-prophétesse] Thorbjörg de la Saga d’Eiríkr le Rouge.

    Une völva représentée sur un timbre des Îles Féroé.

    [Dans cette saga, la venue d’une völva chez un bóndi (paysan-pêcheur propriétaire) et l’accomplissement de son sejdr (rite magique de prévision) nous sont décrits en détail au chapitre IV. Le passage est un peu long, mais passionnant : « Il y avait là dans la contrée une femme qui s’appelait Thorbjörg. Elle était prophétesse et on la surnommait Petite-Voyante. Elle avait eu neuf sœurs qui toutes étaient prophétesses, mais elle était seule survivante. En hiver, Thorbjörg avait coutume d’aller à des banquets : l’invitaient surtout les gens qui étaient curieux de connaître leur destinée ou ce que serait la saison prochaine. Et comme Thorkell était là le plus grand bóndi, on pensa que c’était à lui de savoir quand cesserait la disette qui régnait alors. Thorkell invita la prophétesse et on lui fit bel accueil comme c’était la coutume quand il s’agissait de recevoir des femmes de ce genre. On lui prépara un haut-siège et l’on plaça sous elle un coussin. Il devait y avoir dedans des plumes de poule. Le soir, lorsqu’elle arriva avec l’homme qui avait été envoyé à sa rencontre, elle était équipée de telle sorte qu’elle portait un manteau bleu à fermoir, aux pans tout ornés de pierreries de haut en bas ; elle avait au cou un collier de perles de verre, un capuchon de peau d’agneau noire sur la tête, doublé à l’intérieur de peau de chat blanche ; elle avait à la main un bâton terminé par un pommeau ; ce bâton était orné de laiton et le pommeau était tout entouré de pierreries. Elle avait une ceinture d’amadou à laquelle était attachée une escarcelle de peau, de grande taille, où elle conservait les objets magiques dont elle avait besoin pour faire ses sorcelleries. Elle portait aux pieds des chaussures de peau de veau à longs poils, avec de longs lacets et de gros boutons d’étain au bout. Aux mains, elle portait des gants en peau de chat à longs poils, blancs à l’intérieur. Lorsqu’elle entra, tout le monde se sentit tenu de lui faire d’honorables salutations. Elle reçut ces salutations en fonction de la façon dont les gens lui étaient agréables. […] Elle était taciturne en toutes choses. Le soir, on installa les tables et il faut dire quels mets furent préparés pour la prophétesse. On lui avait fait un gruau de lait de chevrette et on lui avait préparé les cœurs de tous les animaux dont on disposait. […] Le lendemain, vers la fin de journée, on lui prépara l’appareil dont elle avait besoin pour le sejdr [il s’agit d’une sorte d’échafaudage sur lequel la prophétesse s’installait et que l’on appelait sejdhjallr]. Elle demanda aussi qu’on lui donne des femmes qui sachent le poème nécessaire pour l’exécution du sejdr et qui s’appelle Vardlokur. Mais on ne trouva pas de ces femmes. Alors, on chercha par la ferme s’il se trouvait quelqu’un qui le sût. Gudrír dit alors : « je ne suis ni versée dans la magie ni savante d’un savoir secret, toutefois, Halldís, ma nourrice, m’enseigna en Islande le poème qu’elle appelait Vardlokur. » […] Les femmes firent alors un cercle autour de l’échafaudage où était assise Thorbjörg. Gudrír déclama alors le poème si bien et si bellement qu’aucun de ceux qui se trouvaient auprès ne pensa l’avoir jamais entendu dire d’une plus belle voix. La prophétesse la remercia beaucoup de ce poème et déclara que beaucoup d’esprits étaient accourus, trouvant agréable d’entendre le poème si bien incanté « qui voulaient précédemment nous quitter et ne nous prêter aucune obéissance. Voici que maintenant beaucoup de choses qui m’étaient cachées me sont devenues évidentes, à moi et à beaucoup d’autres. Je suis en état de te dire, Thorkell, que cette disette ne durera pas plus que cet hiver, et que le temps s’améliorera quand viendra le printemps. La maladie qui a sévi va s’apaiser plus vite qu’on ne s’y attendait. Pour toi, Gudrír, je vais te récompenser sur-le-champ de l’assistance qui nous est venue de toi, car je vois très clairement maintenant ton destin. Tu vas obtenir ici au Groenland, le parti le plus honorable qui soit, bien qu’il ne doive pas être de longue durée car tes chemins vont vers l’Islande et là, descendra de toi une famille à la fois grande et bonne, et sur ta descendance brillent des rayons d’un tel éclat qu’il ne m’a guère été donné d’en voir de semblables. Au revoir et bonne chance, ma fille ! » Puis les gens allèrent trouver la magicienne et chacun demanda ce qu’il était le plus curieux de savoir. Elle parla volontiers aussi et ce qu’elle dit ne manqua guère de s’accomplir. Sur ce, on vint la chercher d’une autre ferme ; elle y alla. »3]

Pour pratiquer son art, le chaman a besoin d’instruments et de préparatifs divers. Il lui faut souvent un tambour dont il bat avec un instrument qui – notons le fait – évoquerait assez bien le marteau de Thórr. Il ne peut entrer en transe qu’excité par les chants et les danses des assistants.

Enfin et surtout, n’est pas chaman qui veut. Pour acquérir ces prérogatives, il faut subir une séance d’initiation douloureuse qui, seule, dotera le chaman de la force et de la science. Le trait essentiel de cette cérémonie consiste à feindre la mort du candidat et à simuler sa résurrection. Les tourments et les terreurs, d’ordre physique naturellement, mais surtout d’ordre spirituel, qu’il endure lui sont indispensables à la possession des connaissances ésotériques requises. Au cours de ces tortures mentales et corporelles, l’esprit du chaman visite l’Arbre souterrain, lui prend des branches pour battre son tambour.

[…]

La croyance en l’autre monde dans la religion nordique en est l’un des traits constitutifs essentiels (…) : l’importance du royaume de Hel [royaume des morts, domaine de la déesse Hel, fille du dieu Loki et de la géante Angrboda] et des mythes qui y sont rattachés ; le rôle que joue la Valhöll [communément et improprement appelée Walhalla. Il s’agit du lieu où Ódinn reçoit les guerriers défunts les plus valeureux : les einherjar. Ces guerriers d’élite s’y préparent à combattre lors du Ragnarök4] dans la mystique nordique ; la fonction des valkyries, déesses du choix des morts ; les nombreux poèmes ou passages de poèmes qui retracent des descentes aux enfers (…) ; la façon dont l’autre monde manifeste sa réalité dans les visions et les songes et ce jusqu’en plein XIIIe siècle ; d’une manière générale dans les grands poèmes mythologiques, l’absence de frontières nettes entre monde des vivants et empire des morts. »5

Pochette de l’album Börn Loka (« Enfants de Loki« ) du groupe Islandais Skálmöld, représentant la déesse Hel au premier plan et ses frères Jórmungandr et Fenrir en arrière plan.

Cette passionnante présentation de Régis Boyer, augmentée de quelques explications, remarques et extraits de textes, nous rend ainsi attentifs et attentives au nombre et à l’importance des motifs chamaniques qui se retrouvent dans les récits mythologiques, les poèmes, les sagas et, derrière ces textes, dans les croyances et les pratiques religieuses des Vikings.

II – L’Odinisme

Le chamanisme nordique apparaît intrinsèquement lié à la figure et au culte d’Ódinn, dieu suprême ayant lui-même toutes les caractéristiques du chaman. Il voyage à sa guise le long du grand arbre monde Yggdrasil, parcourant ses neufs régions, et notamment celle des morts, dont il est l’un des dieux et le psychopompe (conducteur des âmes). Dans les Baldrsdraumar (en français Les rêves de Baldr) par exemple, il se rend jusqu’à Níflhel (partie la plus sombre du royaume des morts), chevauchant Sleipnir, son cheval à huit pattes, pour y pratiquer la nécromancie auprès d’une voyante défunte afin de lui arracher des révélations. Recueillir ces révélations et les rapporter parmi les siens doit permettre de comprendre, et éventuellement de calmer, les rêves tourmentés du dieu Baldr, entreprise chamanique s’il en est :

« Une fois, tous les Ases,
Étaient au thing
Et les déesses ases,
Toutes en délibération ;
De cela discutaient
Les dieux puissants :
Pourquoi Baldr était
En proie aux rêves sanglants.

Ódinn se leva,
Le vieux Got,
Et sur Sleipnir
Plaça la selle
Descendit chevauchant
Jusqu’à Níflhel
Rencontra un chien
Qui sortait de Hel [le royaume des morts].

La bête était sanglante
Sur le poitrail
Et contre le père de la magie
Hurla longtemps ;
Ódinn chevaucha outre,
La terre résonnait ;
Il arriva au haut
Édifice de Hel.

Alors Ódinn chevaucha
À la porte de l’est,
Là où il savait
Que la voyante était enterrée ;
Pour l’habile sorcière il se mit
À incanter un charme funèbre
Tant que de force elle se lève,
Paroles de cadavre prononça :

« Qui est cet homme
Inconnu de moi
Qui a suscité
Mon périlleux voyage ?
J’étais noyée de neige
Et battue de pluie
Et arrosée de rosée.
Morte je fus longtemps.

— Vegtamr je m’appelle [Ódinn se présente sous ce nom qui signifie « familier des chemins »],
Je suis fils de Valtamr [« familier des occis »]
Parle moi depuis Hel,
Je parlerai depuis le monde » »6.

Ódinn chevauchant Sleipnir – Illustration tirée du manuscrit SÁM 66 (1765-1766) conservé à l’Institut Árni Magnússon de Reykjavík.

Par ailleurs, les Hávamál et les Grímnismál (en français Les dits de Grímnir) mentionnent respectivement à son sujet des épisodes de pendaison et de calcination associés à des privations de nourriture et de boisson, épreuves douloureuses et morbides qui ont tout des initiations chamaniques. En effet, elles précèdent à chaque fois l’acquisition ou l’exposition d’un savoir qui dépasse l’humain ordinaire ; celui des runes, de la poésie et, plus généralement, de la magie dans les Hávamál ; celui des domaines divins, des créatures surhumaines, des régions mythiques, des noms secrets, de la genèse du monde et du futur dans les Grímnismál :

Initiation par la pendaison

« Je [c’est Ódinn en personne qui parle] sais que je pendis
À l’arbre battu des vents
Neuf nuits pleines,
Navré d’une lance
Et donné à Ódinn
Moi-même à moi-même donné,
À cet arbre
Dont nul ne sait
D’où proviennent les racines.

Point de pain ne me remirent
Ni de corne [à boire] ;
Je scrutai en dessous,
Je ramassai les runes,
Hurlant, les ramassai,
De là, retombai. »

[Hávamál, strophes 138-1397]

Initiation par la calcination

« Ardent tu es feu
Et plutôt trop
Éloigne-toi, flamme!
Ma pelisse roussit
Bien qu’en l’air je la relève,
Mon manteau brûle.

Huit nuits
Je suis resté entre les feux ici
Et nul ne m’a offert à manger
Hormis seul Agnarr,
Le fils de Geirrödr
Qui, seul, possédera
Le pays des Gots. »

[Grímnismál, strophes 1-28]

En outre, Ódinn se métamorphose parfois en animal pour se déplacer plus rapidement. C’est le cas dans l’épisode du vol de la poésie, dont Snorri Sturluson nous a fait le récit au cours de notre dernière rencontre9 et dans lequel le dieu se change en aigle pour échapper au géant Suttungr. Suite à ce larcin, on se souvient que la poésie est d’ailleurs devenue sa boisson, une liqueur gorgée de magie, dont il enivre les scaldes jusqu’à les faire entrer dans cet état extatique si propice à la création : l’inspiration.

En bon dieu-chaman, il préside d’ailleurs à toutes les extases, ordinaires ou extraordinaires, à toutes ces expériences qui font sortir l’humain de ses gonds. Son nom renvoie à la fureur (ódr), celle-ci pouvant être de nature sexuelle (orgasme), guerrière (état de guerrier-fauve, de berserkr, provoqué par le double spirituel animal du combattant, qui entre alors dans une furie sauvage et devient surpuissant), magique (transe, extase, catalepsie, lévitation) ou encore poétique (l’inspiration donc, qui a fréquemment aussi une portée magique).

À l’issue de notre propre sortie de nous-même, de ce voyage fabuleux et inquiétant qui nous a conduit par-delà nos croyances et par-delà le monde tel que nous avons l’habitude de le concevoir, nous revenons ainsi sur terre avec une conviction : la religion des Vikings intègre bel et bien un type particulier de chamanisme, que l’on peut légitimement qualifier d’« Odinisme », tant la figure de ce dieu y apparaît centrale.

En espérant que cette série vous aura donné envie de continuer à cheminer de votre côté dans les brumes fabuleuses du Nord. Nous nous séparons une dernière fois autour de la source de Mímir10, en nous rappelant que le savoir y coule en permanence, profond et intarissable. Qui osera revenir y plonger son œil ?


Notes :

1 Vafthrùdnismál, strophe 1 (partielle), texte intégral traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique (p. 517 à 529), Fayard, 1992, p. 517.

2 Voir la première partie de « Vivre en Viking III – La poésie eddique ».

3 Saga d’Eiríkr le Rouge, texte traduit par Régis Boyer, Folio, Gallimard, 1987, chapitre IV, pp. 23 à 27.

4 Régis Boyer traduit Ragnarök par « Consommation du Destin des Puissances ». Il s’agit de l’ultime bataille qui verra s’affronter hommes, monstres, géants et dieux et au terme de laquelle le monde et la quasi totalité de ses habitants restants seront engloutis dans les flots et consumés par flammes. Une terre de cocagne sortira ensuite des eaux, sur laquelle s’établiront les survivants.

5 Régis Boyer, L’Edda poétique, op. cit., pp.588-589.

6 Baldrsdraumar, strophe 1 à 6 (partielle), texte intégral traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique (p. 517 à 529), op. cit., pp. 599 à 601.

7 Texte intégral traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique (p. 169 à 202), op. cit., p.196 pour les strophes citées.

8 Texte intégral traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique (p. 635 à 247), op. cit., p. 635 pour les strophes cités.

9 Voir la seconde partie de « Vivre en Viking III – La poésie eddique ».

10 Dans la Gylfaginning, en français la Mystification de Gylfi, qui constitue la première partie de l’Edda de Snorri Sturluson, il est expliqué que « Sous la racine [d’Yggdrasil] qui est orientée vers la halle des Thurses du givre se trouve la source de Mímir qui recèle science et sagesse, et celui qui possède la source s’appelle Mímir ; il est plein de profond savoir parce qu’il boit l’eau de la source dans la corne Gjallarhorn. Alfödr [Ódinn] y vint et demanda de pouvoir boire à la source, mais il ne l’obtint pas avant d’avoir mis son œil en gage. », Gylfaginning, chapitre 15, passage traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique, op. cit., p. 414.

Ivar Arosenius et ses contes burlesques

Arosenius, Självporträtt 1906
Arosenius, Självporträtt (Selfportrait), 1906.

Cet homme au regard pénétrant et noir malgré la couronne de fleurs qui orne sa tête s’appelle Ivar Arosenius. Personnage atypique, doté d’une grande imagination, son œuvre graphique unique et spontanée va vous ouvrir les portes d’un monde enchanté mais perverti…

Mort prématurément à l’âge de 30 ans à la suite d’une hémophilie, Ivar Arosenius est un illustrateur suédois peu connu malgré le charme enfantin et l’humour burlesque de ses aquarelles originales et curieuses.
Né un 8 octobre 1878, ce personnage étrange issu d’une famille modeste de Göteborg  fit ses premières expériences artistiques à l’âge de 17 ans en suivant un enseignement avec Miss Peterson. Par la suite, il s’inscrivit à l’école d’art de Göteborg, ainsi qu’à l’école de Stockholm fondée par Richard Bergh, un artiste et théoricien de l’art célèbre en cette période.
L’enseignement de cette nouvelle école fondée par Richard Bergh se voulait moderne, ce dernier reprochant à l’Académie son apprentissage « vieillot », et avait pour ambition de casser les codes établis. Pourtant, l’éducation artistique dispensée dans cette école était encore trop rigide pour Ivar, esprit libre et indépendant, qui préfèra alors retourner en province en 1901 afin de retrouver un ancien professeur : Carl Wilhelmson, à l’école de Göteborg surnommée « Valand ». Ivar avait alors 23 ans.
Carl Wilhelmson laissa plus de liberté à son élève et lui permit d’explorer ses propres thèmes et fantaisies : en effet, malgré son jeune âge, Arosenius se montrait très critique envers ses collègues et gardait ses distances avec les tendances artistiques de l’époque.

Arosenius, den första krogen, 1906
Arosenius, Den första krogen (The first pub), 1906.

Bien que l’artiste touchât à des techniques diverses, l’aquarelle restait son médium de prédilection, alors que celle-ci était surtout utilisée pour des travaux préparatoires par les autres artistes. Ivar, lui, la voyait comme une finalité. Il en expérimentait alors la texture, l’aspect mouvant, vibrant, le chatoiement des couleurs, ou l’usage de tons plus ternes…

C’est lors d’un séjour dans le Värmland en 1902 qu’Ivar Arosenius se plongea dans l’observation de la nature, bien loin de villes comme Göteborg ou Stockholm.
Son intérêt pour les forêts, le folklore, l’architecture rustique des villages, se développa alors ; ce sont autant de thèmes nouveaux à exploiter qui imprégnèrent son imaginaire et son œuvre. En partant dans le Värmland, l’artiste prit ses distances avec ses professeurs et collègues avec qui il étudiait. Son approche de l’aquarelle se fit alors plus personnelle, ainsi que sa manière d’utiliser la couleur, et l’œuvre d’Ivar gagna en originalité et en indépendance.

Loin des préoccupations « réalistes » enseignées à Stockholm, Ivar aimait à peindre un monde irréel : ses aquarelles mêlent subtilement réalité et fantaisie, il associait souvenirs vécus et histoires fantastiques, brouillant les frontières entre le conte et le vécu.

En cela, son œuvre annonce les paroles d’Einar Jolin qui s’exprima en ces termes en 1913 :

« Aucune belle œuvre d’art n’est une simple copie de la nature… toute grande œuvre a été la traduction de sentiments personnels pour la nature. »

Arosenius, The Princess and the Troll, 1904
Arosenius, Prinsessan hos trollet (The Princess and the troll), 1904

Ivar était donc fortement critiqué par ses contemporains pour son manque de rigueur dans l’observation de la faune et de la flore, mais il lui était impossible de se plier à une discipline artistique stricte. Son approche de l’art était intuitive, spontanée. L’inspiration lui venait lorsqu’il commençait à dessiner, il ne « planifiait » pas ses créations qu’il exécutait rapidement, avec vivacité.

Bien qu’Ivar souffrît d’une santé très fragile et se trouvât souvent alité, il créait avec intensité, de son lit, et ne manquait pas d’humour ni d’esprit satirique.
En contact avec d’autres illustrateurs caricaturistes comme Thomas Theodor Heine en Allemagne et Albert Engström en Suède, Ivar s’essaya également aux dessins de presse. Si de nombreuses aquarelles sont ironiques, moqueuses, s’attaquant à la classe moyenne, à la bourgeoisie et à la bureaucratie suédoise, Ivar Arosenius ne s’engagea jamais politiquement et ne fit jamais partie des militants. Son but était de distraire, de se moquer avec légèreté de la société suédoise en exposant des traits caractéristiques de la nature humaine telles que l’hypocrisie, la fausseté, l’avarice, la perversité, etc.

Arosenius, Drunkeness, 1906.jpg
Arosenius, Drunkness, 1906.

Malgré ses tentatives et collaborations occasionnelles avec des magazines (Strix ou Söndags-Nisse), Arosenius ne réussit jamais à trouver une place stable dans un journal, bien que le marché l’illustration comique connût à cette époque un développement important. Cet échec s’explique certainement par le fait que plusieurs de ses dessins cachaient un sérieux subversif derrière une façade humoristique.

Dans ses portraits et autoportraits, l’artiste suédois montre son gout pour l’exagération ainsi que la caricature, grossissant les traits de caractères de ses amis et autres connaissances. Mais lorsqu’il représente sa propre famille, Arosenius fait preuve d’une grande douceur, d’une tendresse charmante : sa femme Eva est souvent représentée sous l’apparence d’une princesse de conte de fées, ou d’une madone lorsqu’elle s’occupe de leur fille unique Lillan. Ivar donne une vision embellie d’une réalité harmonieuse, prenant plaisir à multiplier les aquarelles portraiturant sa jeune fille.

Arosenius, Lillian in the Meadow, 1908
Arosenius, Lillan in the Meadow, 1908

L’œuvre la plus connue d’Ivar Arosenius en Suède est Kattresan (The Cat Journey / Le Voyage du Chat), paru en 1908. Il s’agit d’un conte dont le texte et les illustrations ont été réalisés par Ivar ; il y raconte les aventures et découvertes quotidiennes d’une petite fille qui fait ses premiers pas dans le monde, suivie de son fidèle compagnon félin.

Destiné uniquement à Lillan, Ivar a été poussé par sa femme et ses amis à publier l’ouvrage. S’il s’est alors mis à en retravailler les illustrations afin d’en améliorer l’aspect, l’œuvre n’a finalement jamais pu être achevée par Ivar, et la première version de Kattresan a été publiée telle quelle après sa mort en 1909.

Arosenius, Kattresan, 1908-1.png
Arosenius, Kattresan, 1908.

Mort pendant la nuit du 1er au 2 janvier 1909 dans sa maison à Älvängen, l’Académie des beaux-arts lui rendit hommage avec une exposition organisée au mois de mai de la même année. Après plusieurs années de scepticisme, son travail fut enfin reconnu par ses compères.

Nombre de ses œuvres sont visibles dans le musée de Göteborg, quelques-unes sont également visibles dans la galerie Thielska à Stockholm.

Arosenius, Self portrait with bleeding heart, 1903
Arosenius, Självporträtt med blödande hjärta (Selfportrait with bleeding heart), 1903

 

 


Pour découvrir quelques œuvres d’Ivar, le site du musée national de Stockholm et la collection du Konstmuseum de Göteborg :
⇒ National Museum of Stockholm
⇒ Göteborg Konstmuseum-Ivar Arosenius

 


Bibliographie :

Nordal B. & Persman J., Ivar Arosenius, Nordiska akvarellmuseet, Skärhamn, 2005.

Thordman B., Gauffin A., Hoppe R., Exposition de l’Art Suédois Ancien et Moderne, Musée du Jeu de Paume, Paris, 1929.

Vivre en Viking – III – La poésie eddique

Introduction

Toujours plus avant par-delà les brumes fabuleuses du Nord ! Nous nous retrouvons aujourd’hui pour le troisième volet (déjà !) de notre série consacrée aux Vikings. Après avoir écouté le scalde1 nous fredonner un peu d’éthique dans les Hávamál2, intéressons-nous de plus près aux modalités de son chant si particulier, célébré par ses contemporains et admiré par sa postérité, à travers une petite initiation à la poésie eddique.

Cette tradition est arrivée jusqu’à nous sous forme écrite : à travers les poèmes sacrés et héroïques de l’Edda poétique (qui nous est parvenue par le biais du Codex Regius, manuscrit composé vers la fin du XIIIe siècle, actuellement conservé à l’Institut Árni Magnússon de Reykjavík en Islande. Ce manuscrit serait vraisemblablement la copie d’un original composé vers 1210-1240). Elle nous est parvenue également par les traités d’art scaldique et de métrique de Snorri Sturluson (1179-1241), qui constituent les trois dernières parties de l’Edda de Snorri ou Edda en prose (nous étant parvenue par le biais de plusieurs copies manuscrites plus ou moins fragmentaires, dont trois sont datées du XIVe siècle et l’une d’environ 1600). Toutefois, il faut bien garder à l’esprit qu’il s’agit d’abord et avant tout d’une tradition orale, fruit d’un travail de création et de transmission qui est presque exclusivement passé par la performance poétique et le bouche à oreille. Celle-ci se serait constituée entre le IXe et le XIVe siècle, soit en grande partie alors que le « phénomène viking » (793-1066) battait son plein3. L’écrit n’en est que le vestige.

Einar Selvik interprétant « Völuspá » (chanson dont les paroles sont constituées de strophes tirées du poème eddique du même nom) au Menuo Juodaragis XX Festival (Lituanie) en août 2017.

Quant au terme Edda, dont est dérivé le qualificatif eddique, son origine est discutée mais reste incertaine :

« Pourquoi Edda ? On ne sait trop. Il pourrait s’agir d’un cas oblique d’Oddi, le brillant centre intellectuel où Snorri a passé son enfance, dans le sud de l’île [Islande] ; mais il est possible de prendre le mot Edda au sens propre que lui donne la Rígsthula : aïeule, et donc mère de tout savoir. Il ne faut pas faire fi non plus d’une étymologie proposée plus récemment qui ferait venir edda d’un verbe edere : composer de la poésie, comme on a, en islandais également, un kredda dérivé du latin credere. En ce cas, Edda reviendrait à « Art poétique » »4.

Ces quelques éléments de contexte ayant été présentés, entrons maintenant dans le vif du sujet.

I – Aspects formels

Au niveau de la versification, la poésie eddique se construit principalement à travers des procédés d’allitération (répétitions d’une ou de plusieurs consonnes)5 et des jeux d’accentuation combinés à un principe d’alternance des syllabes longues et brèves (la résolution). Tout cela confère rythme et musicalité au poème, un rythme et une musicalité intrinsèques qui appartiennent à sa lettre même. Aussi est-ce dans l’oralisation, là où mots et sons ne font qu’un, qu’il semble être le plus à même de révéler son plein potentiel. Historiquement, « il n’est d’ailleurs pas improbable que certains de ces types de poèmes, sinon tous, aient été effectivement chantés, incantés ou psalmodiés »6.

Parmi les différents mètres répertoriés, on trouve notamment le fornyrdislag (mètre des chants anciens), qui est majoritaire dans les poèmes de l’Edda poétique et dont les caractéristiques principales nous donnent un aperçu de la complexité technique et de la subtilité de cette tradition poétique :

« Le « long vers » comprend donc en fait deux vers à quatre accents et trois allitérations, mais le compte des syllabes est en général limité à huit (quatre et quatre). De plus, les vers sont groupés par strophes de huit. Si le nombre des syllabes est supérieur à quatre par vers, on obtient le málaháttr, ou mode des dits. Il peut arriver que l’on fasse alterner un « long vers » de fornyrdislag avec un vers plus court, à trois accents et développant un système propre d’allitérations. C’est le ljódaháttr (mode des lais) fréquent dans les Hávamál par exemple. Enfin, pour nous limiter, il existe une variante de ljódaháttr appelée galdralag, ou mode des incantations, qui ajoute aux caractères du fornyrdislag un certain nombre de procédés : répétitions de mots ou de tournures, parallélismes de construction, binaires. À l’intérieur d’un même poème, il est possible de passer d’un mètre à un autre. »7

Voici des exemples de strophes illustrant les différentes variantes du fornyrdislag (les deux petits vers qui composent le long vers sont séparés par une barre oblique, le nombre de syllabes dans le grand vers est indiqué entre parenthèses, les allitérations marquées en gras et les accents soulignés) :

Fornyrdislag original (mètre des chants anciens)
« (8) Ár vas alda / þats ekki var,
(10) Vara sandr né saer / né svalar unnir ;
(8) jörd fannsk aeva / né upphimin
(9) gap var ginnunga / en gras hvergi.
(C’était autrefois / Lorsqu’il n’y avait rien ;
N’étaient sable ni mer / Ni fraîches vagues ;
La terre n’existait pas / Ni le ciel élevé,
Béant était le vide / Et d’herbe nulle part.) » [Völuspá, strophe 3]

Málaháttr (mode des dits)
« (12) Frétt hefir öld ófu / þá er endr um gorðu
(10) seggir samkundu / sú var nýt foestum ;
(10) oextu einmaeli, / yggt var þeim síðan.
(14) Ok iþ sama sonum Giúka, / er váru sannráðnir
(Beaucoup ont appris / Comme les hommes, jadis,
Donnèrent un banquet / Dont bien peu jouirent ;
Parlèrent en secret, / Étaient emplis de crainte,
Ainsi que les fils de Gjúki / Qu’ils firent félonnement périr) » [Atlamál, strophe 1]

Ljódaháttr (mode des lais)
« (8) Vin sinum / skal maðr vinr vera,
(4) þeim ok þess vin ;
(10) en óvinar síns / skyli engi maðr
(5) vinar vinr vera.
(De son ami / On doit être l’ami,
De lui et de son ami ;
Mais de son ennemi / Nul ne devrait
Être l’ami de l’ami) » [Hávamál, strophe 43]

Galdralag (mode des incantations)
(9) Heyri jötnar, / Heyri hmþursar,
(10) Synir Suttunga, / sjálfir áslídar,
(11) Hvé ek fyrirbýd, / hvé ek fyrir banna
(10) manna glaum mani, / manna nyt mani !
« (Qu’entendent les géants, / Qu’entendent les thurses du givre,
Les fils de Suttungr, / Les champions des Ases eux-mêmes,
Comment j’interdis, / Comment je proscris
Déduit d’homme à la vierge / Plaisir d’homme à la vierge !) » [Skírnisför, strophe 34]8

Autres procédés poétiques caractéristiques de la poésie eddique, qui viennent s’ajouter aux procédés de versification : le heiti et la kenning (pluriel : kennigar). Ces derniers constituent deux moyens de remplacer les noms habituels des choses, des êtres, des personnes, etc., par des appellations poétiques, qui intègrent la plupart du temps des références mythologiques. Ainsi, comprendre et apprécier les heiti et les keningar suppose une certaine érudition dans ce domaine. À travers eux, nous prenons conscience du fait que composer, performer et entendre cette poésie, c’était faire vivre un savoir traditionnel : le transmettre et l’enrichir.

Le heiti se présente comme une espèce de dénomination alternative qui vient se substituer au substantif habituel à la manière d’un synonyme. Ainsi la strophe 26 des Alvíssmál (en français Les Dits d’Alvíss) nous donne cinq exemples de heiti pour « feu » :

« Feu s’appelle chez les hommes
Mais chez les Ases, flamme,
L’appellent docile les Vanes,
Glouton, les géants,
Mais ardeur les nains.
On l’appelle dans Hel précipité. »9

Giuseppe Arcimboldo, Le Feu.

En ce qui concerne la kenning, elle prend quant à elle la forme d’une périphrase ou d’une métaphore à plusieurs termes, et vient également se substituer au substantif habituel à la manière d’un synonyme. La strophe 18 des Alvíssmál nous donne cinq exemples de kenningar pour « nuage » :

« Nuages s’appellent chez les hommes,
Mais espoirs d’averse chez les dieux
Les Vanes les appellent radeaux du vent,
Espoirs d’ondée, les géants,
Les Alfes, force du vent,
On les appelle dans Hel Heaume d’invisibilité. »10

Dans ces deux strophes des Alvíssmál, on aura remarqué que les différents heiti et kenningar se trouvent associés à différents types d’êtres mythiques. Une telle utilisation de ces procédés permet ainsi d’inventer des modes d’expressions poétiques propres à chacun de ces êtres et qui manifestent leurs natures respectives :

« Le vocabulaire des hommes n’a pas l’élégance de celui des Ases. Les Géants parlent lourd et grossier. Les nains font preuve d’imagination. Les Alfes, êtres légers, aériens, lumineux, ne dédaignent pas le lyrisme : chaque catégorie a son registre. »11

II – Aspects mythologiques

Avant de clore cette petite présentation de la poésie eddique, il nous reste à évoquer ses origines mythiques. Or, qui de plus qualifié que Snorri Sturlusson lui-même pour nous raconter l’histoire mouvementée de la formation et de l’acquisition de l’art poétique :

« Les Ases étaient ennemis du peuple qu’on appelle Vanes et ils se rencontrèrent pour débattre de la paix ; de part et d’autre, ils prirent des garanties, de telle façon que les deux camps allèrent à une cuve et crachèrent dedans. Mais quand ils se quittèrent, les dieux ne voulurent pas que ce gage de paix se perdît, ils le prirent et en firent un homme. Il s’appelle Kvasir et il est si sage que nul ne peut lui poser question à laquelle il ne sache répondre.

Il s’en alla un peu partout dans le monde pour enseigner la sagesse aux hommes. Mais quand il arriva chez deux nains qui s’appellent Fjalarr et Galarr, ils le prirent à part et le tuèrent, et ils firent couler son sang dans deux cuves et dans une cruche ; celle-ci s’appelle Ódrerir, et les cuves s’appellent Són et Bodn. Ils mélangèrent le sang à du miel, et il en résulta un hydromel tel que quiconque en boit devient scalde ou savant. Les nains dirent aux Ases que Kvasir s’était étouffé dans son intelligence, pour la raison qu’il n’y avait là personne qui ne fût si instruit qu’il pût l’interroger sur des choses savantes.

Ensuite, les nains invitèrent chez eux un géant qui s’appelle Gillingr, avec sa femme. Puis il proposèrent à Gillingr d’aller ramer en mer avec eux. Mais quand ils furent arrivés au large, ils mirent le cap sur un écueil et renversèrent le bateau. Gillingr ne savait pas nager et il se noya, mais les nains remirent le bateau sur sa quille et revinrent à terre. Ils racontèrent à la femme du géant ce qui s’était passé ; elle en fut fort affectée et pleura bruyamment. Alors Fjalarr lui demanda si cela lui soulagerait le cœur d’aller en mer, au large, voir l’endroit où il s’était noyé ; elle accepta. Alors Fjalarr dit à son frère Galarr de monter au-dessus de la porte quand elle sortirait et de lui précipiter une meule de moulin sur la tête, disant qu’il était excédé de ses cris. Et c’est ce que fit Galarr.

Quand le géant Suttungr, le frère de Gillingr, apprit la chose, il se rendit là-bas, empoigna les nains, les emmena en mer au large et les déposa sur un écueil découvert à marée basse. Ils prièrent Suttungr de leur laisser la vie sauve et lui offrirent en compensation pour son frère le précieux hydromel ; ainsi obtinrent-ils conciliation. Suttungr emporta chez lui l’hydromel, l’entreposa en un endroit qui s’appelle Hnitbjörg et en confia la garde à sa fille Gunnlöd. De là vient que nous appelons la poésie le flot de Kvasir ou la boisson des nains ou le contenu d’Ódrerir, de Bodn ou de Són ou la liqueur de l’un ou de l’autre ou l’esquif des nains car cet hydromel leur sauva la vie sur l’écueil, ou l’hydromel de Suttungr ou la liqueur de Hnitbjörg.

[…]

Ódinn s’en alla de chez lui et arriva en un lieu où neuf esclaves fauchaient du foin. Il leur demanda s’ils voulaient qu’il affûte leurs faux. Ils acceptèrent. Alors il sortit de sa ceinture une pierre à aiguiser et affûta les faux ; ils trouvèrent qu’elles coupaient beaucoup mieux et ils voulurent acheter la pierre à aiguiser. Mais il décréta que celui-là achèterait la pierre à aiguiser qui en donnerait un prix équitable, et ils dirent qu’ils le voulaient tous, chacun voulant qu’il la lui vendît. Alors, il jeta la pierre à aiguiser en l’air ; ils voulurent la prendre tous et s’y prirent de telle sorte qu’ils se décapitèrent mutuellement avec les faux.

Ódinn se chercha un gîte dans la nuit chez un géant qui s’appelait Baugi, le frère de Suttungr. Baugi dit qu’il avait bien du mal à se tirer d’affaire : il dit que ses neuf esclaves s’étaient entre-tués et qu’il ne voyait aucun espoir de trouver des ouvriers. Ódinn dit s’appeler Bölverkr [artisan de malheur] ; il s’offrit à exécuter le travail de neuf hommes pour Baugi, mais en guise de salaire, il dit qu’il voulait avoir une lampée de l’hydromel de Suttungr. Baugi dit que ce n’était pas lui qui avait pouvoir sur l’hydromel, que Suttungr voulait l’avoir pour lui tout seul, mais qu’il voulait bien aller là-bas avec Bölverkr et voir s’ils pourraient obtenir de l’hydromel.

Cet été-là, Ódinn exécuta le travail de neuf hommes pour Baugi, mais quand vint l’hiver, il demanda ses gages à Baugi. Alors ils allèrent tous les deux chez Suttungr. Baugi raconta à son frère quel accord il avait passé avec Bölverkr, mais Suttungr refusa carrément de donner une seule goutte d’hydromel. Alors Bölverkr dit à Baugi qu’il fallait essayer de quelque stratagème pour mettre la main sur l’hydromel et Baugi n’eut rien là contre.

Bölverkr prit donc une mèche qui s’appelait Rati [rongeur] et dit à Baugi de forer la montagne, voir si la mèche mordait. Ce qu’il fit. Baugi dit que, maintenant, la montagne était percée mais Bölverkr souffla dans le trou et les éclats lui revinrent dans la figure. Il comprit que Baugi voulait le tromper et lui ordonna de transpercer la montagne. Baugi perça de nouveau et quand Bölverkr souffla pour la deuxième fois, les éclats disparurent à l’intérieur. Alors Bölverkr se transforma en serpent et s’insinua dans le trou. Baugi voulut le frapper avec la mèche, mais manqua son coup.

Ódinn et Baugi perçant la montagne à l’aide de Rati – Illustration tirée du manuscrit SÁM 66 (1765-1766) conservé à l’Institut Árni Magnússon de Reykjavík.

Bölverkr arriva à l’endroit où était Gunnlöd et coucha trois nuits avec elle, et elle lui promit de lui laisser boire trois lampées d’hydromel. Au premier trait, il vida tout Ódrerir, au second, Bodn, au troisième Són. Il avait donc bu tout l’hydromel. Ensuite, il se transforma en aigle et s’enfuit en volant aussi vite qu’il le put ; mais Suttungr aperçut l’aigle en fuite, se transforma en aigle (à son tour) et vola à sa poursuite. Quand les Ases aperçurent Ódinn qui arrivait en volant, ils avancèrent leurs cuves dans l’enclos et quand Ódinn arriva dans Ásgardr, il recracha l’hydromel dans les cuves ; mais il s’en était fallu de si peu que Suttungr ne l’eût rattrapé qu’il laissa échapper une partie de l’hydromel par-derrière, et de cet hydromel-là, on ne fait aucun cas. Quiconque en veut peut en prendre, et nous l’appelons le lot des poètes de pacotille. Mais l’hydromel de Suttungr, Ódinn le donna aux Ases et aux hommes qui savent composer. Voilà pourquoi nous appelons la poésie butin d’Ódinn, et sa trouvaille, et sa boisson, et don des Ases et boisson des Ases. »12

Ódinn-aigle recrachant l’hydromel en atteignant Ásgardr – Illustration tirée du manuscrit SÁM 66 (1765-1766) conservé à l’Institut Árni Magnússon de Reykjavík.

Nous voilà devenus suffisamment intimes pour appeler la poésie par ses petits noms ésotériques : « flot de Kvasir », « boisson des nains », « contenu d’Ódrerir », « contenu de Bodn », « contenu de Són », « liqueur d’Ódrerir », « liqueur de Bodn », « liqueur de Són », « esquif des nains », « hydromel de Suttungr », « liqueur de Hnitbjörg », « butin d’Ódinn », « trouvaille d’Ódinn », « boisson d’Ódinn », « don des Ases » ou encore « boisson des Ases », autant de kenningar expliqués ici par Snorri Sturluson. Nous nous quittons donc en apprentis scaldes, non sans se promettre de prolonger cette initiation et de parfaire notre art lors de notre prochaine et ultime rencontre (eh oui notre série touche déjà à sa fin). À bientôt autour de la source de Mímir13 pour nous abreuver ensemble de nouveaux savoirs une dernière fois !


Notes :

1 Nom que les anciens scandinaves donnaient à leurs poètes.

2 Voir nos analyses des vers des Hávamál (en français, les Dits du Très-Haut, ceux qui sortent de la bouche d’Ódinn) dans « Vivre en Viking II – Savoir vivre, savoir bien vivre ».

3 Pour une présentation des grandes lignes du phénomène viking voir « Vivre en Viking I – Quelques généralités ».

4 Boyer Régis, L’Edda poétique, Fayard, 1992, p.71.

5 On trouve parfois des allitérations vocaliques (toutes les voyelles alitèrent indifféremment entre elles) comme dans le premier vers de la strophe 3 de la Völuspá, citée un peu plus loin en guise d’exemple de fornyrdislag original (mètre des chants anciens).

6 Ibid., p. 75.

7 Ibid., p.78.

8 Ces exemplifications analysées des différents mètres eddiques sont tirées de Boyer Régis, La poésie scaldique, typologie des sources du moyen âge occidental, fasc.62, Institut d’Études Médiévales de l’Université Catholique de Louvain, Brepols, Turnhout – Belgium,1992, p. 48-49.

9 Alvíssmál, strophe 26, texte intégral traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique (p. 79 à 87), op. cit., p. 85.

10 Ibid., strophe 18, p. 83.

11 Boyer Régis, L’Edda poétique., op. cit., p.79.

12 Snorri Sturluson, Skáldskaparmál (deuxième partie de l’Edda de Snorri), chapitre 11, passage traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique, op. cit., p. 116 à 119.

13 Dans la Gylfaginning, en français la Mystification de Gylfi, qui constitue la première partie de l’Edda de Snorri Sturluson, il est expliqué que « Sous la racine [d’Yggdrasil] qui est orientée vers la halle des Thurses du givre se trouve la source de Mímir qui recèle science et sagesse, et celui qui possède la source s’appelle Mímir ; il est plein de profond savoir parce qu’il boit l’eau de la source dans la corne Gjallarhorn. Alfödr [Ódinn] y vint et demanda de pouvoir boire à la source, mais il ne l’obtint pas avant d’avoir mis son œil en gage. », Gylfaginning, chapitre 15, passage traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique, op. cit., p. 414.

Septembre, mois de la passerelle enflammée.

Il était une fois…

… le mois du changement, des noisettes et de l’odeur de la pluie dans la terre. Le vent âpre caressant nos visages, le gris des nuages, aussi doux que menaçants, les forêts aux couleurs des renards… Le mois de septembre est placé sous le signe de la transformation de la nature, mais aussi du déclin. Les jours font place aux nuits plus longues, théâtre des créatures nocturnes qui peuplent les landes brumeuses.

Où que se porte notre regard, ce dernier est irrévocablement attiré par une forme de changement. Un cercle ? Une spirale ? C’est exact ! Le cycle des saisons — comme de la vie — est représenté par une boucle sans fin, tourbillonnant comme une coquille d’escargot, aux couleurs de la voie lactée.

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« Rien ne périt, mais (comme le Soleil et l’Année) chaque Chose décrit un Cercle, plus ou moins grand, est renouvelée et rafraîchie dans ses Révolutions, » Robert Kirk, The Secret Commonwealth.

Les spirales s’entrecroisent dans les arts celtes. Les chambres funéraires sont ornées d’entrelacs, les danses s’effectuent traditionnellement en cercle… Cette forme semble être la participation de l’homme face aux mystères de l’univers. De la floraison jusqu’à la chute des feuilles, les flux d’énergies nous traversent toute l’année. De la même manière que nous discernons le jour et la nuit, les peuples celtes divisaient l’année en deux grandes parties : gam (l’hiver) et sam (l’été). Ces mots ont une signification plus profonde comme obscurité et lumière, voire même mâle et femelle. L’automne se situe parfaitement au centre de cette roue des saisons.

Septembre est aussi le mois qui abrite de nombreuses cérémonies pour les esprits des récoltes. Suite à la fête de Lughnasadh, les britanniques, les irlandais et les highlanders se livraient aisément à ce type de célébrations lors du premier mois d’automne. À la fin des moissons, les habitants des landes vertes se réunissaient pour célébrer une grande fête nommée « la fête de la jeune fille », célébrant l’esprit de ces récoltes, représentée par une gerbe décorée. Suite à la cérémonie, celle-ci était suspendue dans les maisons comme signe favorable pour l’automne et pour l’hiver à venir. Certaines traditions tenaient à garder cette gerbe afin de confectionner un lit de Bride à Imbolc.

Mabon, plus connue sous le nom de l’équinoxe d’automne chez les Celtes, marque la fin des récoltes de la période sam. L’équinoxe représente le parfait équilibre entre la période lumineuse et la période sombre. Il serait notable de rappeler que l’équinoxe d’automne n’est pas une véritable fête ancrée depuis des millénaires. Le mouvement néo-païen des wiccans s’est réapproprié la culture celte et païenne. En effet, durant les années 1970, c’est Aidan Kelly qui créé la fête de Mabon. À l’origine, le nom de « Mabon » vient du culte de « Maponos« , également attesté en Gaules. De plus, Mabon est le plus souvent désigné comme le fils de Modron, « la mère divine ».

L’automne est une saison où il fait bon être,
il y a du travail pour tous avant les jours
très courts.
Faons tachetés parmi les biches,
les massifs rouges de fougères les abritent ;
les cerfs dévalent les pentes des collines
au brame de la harde de daims.
Glands succulents dans les forêts vastes,
chaumes dans les champs de blé sur la terre brune.
Il a des buissons d’épines et des ronces
piquantes
au milieu de la cour en ruine ;
le sol dur est recouvert de fruits lourds.
Les noisettes de bonne récolte tombent des
vieux arbres énormes dans les fossés.

IRLANDAIS, XIe siècle.

automne

Plantes d’automne :

La période de l’équinoxe d’automne est la saison parfaite pour ramasser des champignons, des noisettes et des châtaignes, mais aussi d’autres plantes aux bienfaits miraculeux !

Parmi les symboles qui fondent les sociétés des Indo-européens se trouvent le pilier de la vie : l’arbre. Cet élément de la nature se retrouve au centre de plusieurs cosmogonies païennes comme le frêne Yggdrasil. Son enracinement dans les profondeurs de la terre autant que son ascension vers le ciel représente, chez les Celtes, le symbole de la vie mais aussi des trois mondes : souterrain, terrestre et céleste.  Les if, les chênes et les sorbiers étaient particulièrement appréciés des peuples celtes.

Le Sorbier – Sobus Aucuparia :

Autre que la couleur rougeoyante de nos forêts européennes, le sorbier, autrement appelé « bois sacré », peuple les collines et les montagnes de ses jolis grelots écarlates. Durant le mois de septembre, les peuples celtes raffolaient de cet arbre grâce à sa réputation magique, de telle façon qu’il prit le nom de « l’arbre du sorcier ».

La mythologie irlandaise mentionne cet arbuste dans les récits mythiques. On raconte que les Tuatha Dé Dannan avait apporté le sorbier de Tir Tairngir, « le pays de la promesse » en Irlande. Ce peuple légendaire disait de cet arbre qu’il était un véritable bonheur pour le vin et l’hydromel. Raison de plus pour aimer le sorbier !

C’est au XVIIe siècle que John Evelyn, herboriste anglais, écrit sur cette plante si prisée  :

La bière ou l’ale brassée à partir de ces baies arrivées à maturité, est une boisson comparable que l’on consomme communément au Pays de Galles, où cet arbre est considéré comme si sacré qu’il n’y a pas de cimetière sans un sorbier qui y est planté…

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La Luzerne – Medicago Sativa :

La luzerne doit son nom au mot provençal luzerno, qui signifie « ver luisant », lui-même dérivé du latin lucerna, « la lanterne »à cause de l’aspect brillant de ses graines. La luzerne est une variété de plante fourragère, autrement appelée « grand trèfle ». Très apprécié de l’homme, la luzerne est une plante que l’on retrouve dans les récoltes céréalières et peut être considérée comme une légumineuse nourrissante. Ses jolies feuilles mauves sont très riches en protéines, en vitamines et en sels minéraux.

La luzerne contient également de la saponine, c’est-à-dire un savon naturel. Vous pouvez faire bouillir les feuilles séchées de cette plante durant une quinzaine de minutes pour vous en servir comme nettoyant automnal !

Cèdre – Cedrus :

Les cèdres sont de grands arbres feuillus et au port imposant qui fleurissent en automne. Ces forces de la nature peuvent vivre pendant plusieurs siècles ! Cet arbre a été longtemps utilisé pour la construction de bâtiments religieux grâce à sa symbolique, et la pureté du bois qui ne dépérit pas avec le temps.

L’huile essentielle de cèdre possède des bienfaits époustouflants. Outre sa forte odeur boisée, le cèdre est réputé comme puissant antiseptique, mais aussi pour ses vertus relaxantes et drainantes.

 

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Méditer avec Aigle Veilleur (votre rédactrice) et les saisons :

Comme le mois de septembre, notre corps est en pleine transformation. Aux frontières des flammes de l’été et des flocons de neige de décembre, septembre nous offre une multitude de métamorphoses à découvrir.

Connaissez-vous Ceridwen ? On dit qu’elle était principalement connue comme étant une grande magicienne, mais Ceridwen est avant tout la déesse galloise de la mort et de la fertilité. Elle a influencé les plus grandes magiciennes de l’Occident. De plus, la déesse celte est associée à l’automne ! Accompagnée d’un serpent, cet animal représente dans nombre de cultures un symbole de guérison.

Je vous propose une petite séance de méditation avec le chaudron de Ceridwen, inspirée des présentations méditatives de Mara Freeman :

 » Asseyez-vous ou allongez-vous dans un endroit confortable où vous vous sentez en sécurité.
Pensez à un élément de votre vie que vous souhaitez transformer, comme une situation, une relation, une mauvaise habitude… Puis écrivez cette transformation sur un bout de papier que vous allez garder dans votre main lors du voyage.

Vous déambulez parmi la faune et la flore du Lac Bala. Les lueurs orangées du soleil couchant embrasent le ciel, et les oiseaux volent et tournoient au-dessus de vous. Prenez le temps de vous imprégner de cette nature apaisante.
De l’autre côté du lac se trouve une petite maison. Vous devez vous y rendre. Choisissez le moyen de vous y rendre, à pied ou à la nage. Lorsque vous êtes près de la maison, vous apercevez un jeune adolescent aux cheveux noirs, accompagné d’un corbeau sur son épaule. Il vous permet de rentrer dans cette maison.
Plusieurs lueurs dansent à l’intérieur de cette maison, et votre regard se porte sur le feu dans l’âtre. Une femme se tient près de celui-ci et vous demande ce que vous voulez transformer. Elle vous fait signe de vous approcher du chaudron qui bouillonne sous le feu.

(Mettez le morceau de papier dans un bol ou dans un récipient puis refermez les yeux.)

Tandis que le papier disparaît dans le chaudron incandescent, vous regardez les bulles se former, puis le liquide redevient paisible comme la surface du lac.
Maintenant, contemple votre intérieur. Remarquez les changements qui se sont opérés et prenez le temps de les accueillir. La femme vous tend un calice rempli du liquide du chaudron : c’est l’élixir d’Awen.
Buvez la boisson et sentez l’espérance d’un avenir lumineux s’offrir à vous. Il est temps de changer positivement.
Maintenant, remerciez la femme et l’enfant et ouvrez les yeux. »

Et vous, que vous inspire le mois de septembre ?

 


Sources :

Mara Freeman, Vivre la tradition celtique au fil des saisons, Paris, 2002, Guy Trédaniel éditeur.

Photos issues du site https://pixabay.com/fr/

STERCKX Claude, Éléments de cosmogonie celtique, Bruxelles, éditions de l’Université de Bruxelles, 1986.

https://www.mr-plantes.com/2010/09/huile-essentielle-de-cedre/