Chroniques des Lusignan – Chapitre I : Mélusine éternelle

La fée Mélusine

La légende de la fée Mélusine nous est principalement connue à travers les récits en ancien français, notamment par l’ouvrage de Coudrette et de celui de Jean d’Arras, à la commande de Jean de Berry. Ce dernier cherchait à donner à sa dynastie une origine merveilleuse. Jean d’Arras et Coudrette ne sont pas les inventeurs de la figure mélusinienne. On crédite généralement Gervais de Tilbury, écrivain anglo-normand qui écrivit entre 1209 et 1214 l’ouvrage Otia Imperialia, recueil de contes merveilleux où des fées aux allures de Mélusine prennent vie. Les récits médiévaux de Mélusine exploitent un fond mythologique beaucoup plus ancien.

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Mélusine, gravure de P. Christian’s, Histoire de la Magie, 1884.

Petit rappel du récit médiéval :

Au royaume d’Écosse vivait un roi nommé Elinas, épris de la belle et ravissante Présine. Le souverain rencontra sa future épouse au détour d’une fontaine. Obligée de cacher sa nature féerique, Présine imposa à son époux un interdit : celui de la voir lors de ses couches. Après plusieurs années d’amour, la reine d’Écosse mit au monde trois filles : Mélusine, Mélior et Palestine. Mais le roi Elinas, par la perfidie des mots de son frère, désobéit à sa promesse et partit contempler la beauté de ses filles. Présine, trahie, ne put rester aux côtés de son époux et retourna sur l’île d’Avalon, loin du monde des hommes.

Les années passèrent, et les trois jeunes filles devinrent des femmes-fées. Mélusine, furieuse contre son père, harangua ses sœurs afin de punir le roi Elinas. Elles décidèrent donc de l’enfermer dans une grotte pour l’éternité. Pensant faire une bonne action en punissant l’homme qui avait déshonoré leur mère, les jeunes femmes racontèrent leur récit à Présine. Cette dernière, encore amoureuse, sous le choc de la perte de son époux, affligea à ses trois filles d’horribles châtiments : c’est ainsi que Mélusine devint femme-serpent le samedi. Seul l’amour d’un mortel peut alors permettre à la fée Mélusine de s’affranchir de sa condition de monstre.

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Mélusine allaitant (Couldrette, Roman de Mélusine), M. Guillebert de Mets (enlumineur actif entre 1410 et 1450).

Dans le pays du Poitou, vit un jeune chevalier du nom de Raymondin, de la famille des Lusignan. Lors d’une chasse au sanglier, Raymondin tue accidentellement son oncle, le plongeant dans un terrible tourment, errant toute la nuit dans la forêt de Corrèze. Au beau milieu de sa course, le jeune chevalier voit une ravissante femme au bord d’une fontaine : c’est elle, la fée Mélusine. Depuis cette rencontre, Mélusine et Raymondin vivent un amour passionnel. C’est de cette union que naissent dix fils, tous affligés d’une tare physique. Néanmoins, la passion amoureuse de Mélusine et de Raymondin ne peut durer. Le frère de Raymondin, jaloux de la puissance de leur union, se venge. Il demande donc à son frère, un samedi, de voir Mélusine. Raymondin, refusant de trahir son épouse, explique à son frère qu’il ne peut pas la voir ce jour-ci. Ce dernier, plein de vice, manipule son frère et accuse Mélusine de le tromper ou bien d’être « fée ». Doutant de l’honnêteté de son épouse, Raymondin grimpe à la plus haute tourelle où elle se terre et aperçoit sa magnifique épousée en serpente. Furieux, Raymondin répudie son frère pour traîtrise et regrette amèrement sa désobéissance. Dans sa grande bonté, Mélusine lui pardonne. Cependant un malheur ne survient jamais seul. Geoffroy, surnommé La Grand’Dent, est le plus terrible des fils : enragé contre la décision de son jeune frère d’entrer dans les ordres, il incendie l’abbaye de Maillezais ainsi que son frère, un jeune moine. Raymondin, fou de chagrin, accuse Mélusine de diablerie et de « vile serpente ». Ne pouvant pardonner davantage à son époux, la fée se transforme en un gigantesque reptile et s’envole au loin, dans le ciel du Poitou.

Des origines lointaines :

Le mythe de Mélusine, de ses origines et de ses descendants, fait écho à des mythes élaborés par des sociétés d’ascendance linguistique indo-européenne. Notre Mater Lucina, mère et déesse du domaine poitevin, pourrait être inspirée d’un certain Lucinius dans Histoire des Rois de Bretagne de Geoffroy de Monmouth. Le nom de la fée pourrait très bien être un anagramme de Lusignan, qui lui-même proviendrait du dieu celte Lug. Outre les résurgences de la civilisation celte, les origines de Mélusine pourraient venir du panthéon hindou comme le montre la déesse « Miluschi » par la graphie de son nom, signifiant « la généreuse », une caractéristique propre à la fée poitevine.

Qui était véritablement Mélusine ?

Les auteurs médiévaux réinterprétèrent le thème de l’être monstrueux sous le prisme de leur culture et de leur système de pensée. Jean d’Arras était un érudit et avait, semble-t-il, à sa disposition la bibliothèque de Jean de Berry, contenant nombre de trésors littéraires gréco-latins et médiévaux. Notre auteur semble avoir puisé dans ces sources écrites de quoi alimenter son roman féerique.

Les fées incarnent la beauté, la fertilité et l’abondance : avec Mélusine, la fertilité passe par ses dix fils, elle apporte également la richesse et la prospérité à sa terre d’accueil. Mélusine est la créatrice d’une bipartition politique, c’est-à-dire qu’elle gouverne le Poitou autant que son époux. Mais derrière cette figure puissante se cache un terrible secret : celui de la monstruosité. Les malformations physiques représentaient pour la population la négligence de Dieu et les fourberies du diable. L’art et la littérature médiévale ont été extrêmement riches en monstres, hérités de l’Antiquité gréco-romaine. Ces monstres possédaient, à quelques exceptions près, les mêmes caractéristiques que ceux de la Grèce, de Rome ou encore de l’Égypte. Ces « défauts » physiques étaient perçus comme une malédiction de Dieu, ce qui trahit la nature et le passé de Mélusine, elle-même atteinte d’une difformité bien plus importante que ces fils.

Les romans de Mélusine célèbrent l’esthétique du monstrueux. C’est la singularité de la difformité qui transforme le sujet en un être précieux. On y retrouve également l’esthétique de la dissymétrie physique que les auteurs distinguent des faits d’armes prodigieux. Le monstre Mélusine a des pouvoirs, elle détient un don de divination grâce à ses organes de perception aiguisés, saturés. On voit donc que le monstre est une sorte de « prodige » puisqu’il détient une certaine magie.

De manière générale, le monstrueux se développe à partir de la fascination pour les anomalies qui exercent sur notre subconscient un pouvoir extraordinaire. Encore nourrie de la philosophie d’Aristote, l’ère médiévale retient la connotation de « contre-nature » du monstre.

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Anonyme, Histoire de la Magie, P. Christian, Furne, Jouvet et Cie, Paris, 1870.

L’ancrage territorial :

De la même façon que César se réclamait héritier d’Énée, la Mélusine de Jean d’Arras s’insère dans une tradition répandue dans l’Occident médiéval où les rois cherchaient à crédibiliser leur dynastie en s’inventant des généalogies mythiques. Ici, le personnage de Mélusine s’apparente à ces anciennes figures divines qui personnifient le territoire et la souveraineté. On retrouve alors un archétype commun auquel le mythe de Mélusine peut se rattacher : celui de la femme déesse, créature surnaturelle et souveraine qui serait la source d’une dynastie puissante. Ce schème se retrouve dans de nombreuses sociétés comme chez les Scythes ou chez les Tuatha dé Dannan dans l’Irlande antique. L’aspect reptilien et monstrueux de Mélusine se rattache à cet ancrage territorial voulu, car la femme-serpent souveraine est la figure de l’autochtonie, de la légitimité du territoire. La fée Mélusine, comme nombre de créatures féeriques au sein de la littérature médiévale, semble posséder un lien avec l’histoire de Macha, un avatar de la déesse souveraine Morrigan dite « La Grande Reine ». Un jour, Macha arriva chez un homme veuf, un fermier, l’épousa et assura la prospérité de sa maison, jusqu’au jour où son mari trahit son secret, entraînant un destin fatal. Macha pouvait courir plus vite que les chevaux, et son mari s’empressa de raconter l’étrange pouvoir de son épouse au roi d’Ulster Conchobar un jour de course. Ce dernier amena Macha afin qu’elle concourût contre ses chevaux. Macha, sur le point d’accoucher, refusa cette course et maudit les Ulates. Depuis lors, ils souffrent chaque année d’une neuvaine des douleurs d’une femme en couche.

Les fées, descendantes de ces déesses, tissent un lien singulier avec le monde terrestre, particulièrement avec les édifices humains. Les romans de Mélusine se construisent comme des chroniques familiales qui relatent les vestiges des fondations historiques et culturelles des Lusignan. Mélusine perpétue une continuelle transformation à travers ses édifices et ses enfants. Elle est une fée souveraine, c’est-à-dire qu’elle est une fée reliée à un territoire précis. Elle légitime ses fils pour l’exercice du pouvoir. La fée est la femme de tous les rois successifs du Poitou, fictifs et réalistes comme le témoigne Jean de Berry. Dans les cultures celtiques, le rite de consécration royale s’apparente à une hiérogamie entre le roi et la déesse, personnifiant à la fois la souveraineté et le territoire. Ici Mélusine se fait reine de la terre du Poitou par son mariage avec Raymondin.

L’époque médiévale unifie le surnaturel et le merveilleux en l’incluant dans la réalité matérielle. Cependant, l’ancrage territorial s’appuie également sur l’ascendant féerique et monstrueux de la fée : fée revenante, fée dragon ? Que nous raconte la légende ? Pourquoi les légendes de la fée Mélusine se perpétuent-elles jusqu’à nos jours ? Les créatures du monde féerique ne peuvent être séparées de leur lieu de vie et de mort, c’est pourquoi Mélusine reste attachée à son territoire poitevin. Les légendes narrent que l’on peut encore et toujours entendre les lamentations de la fée.

Mélusine et la forme draconique :

Le physique particulier de Mélusine implique une forte symbolique. Avec sa queue, ses ailes et son ultime forme draconienne, la fée incarne les forces et les éléments naturels : la queue de serpent correspondrait aux entrailles terrestres, contrairement à la queue de poisson qui, elle, renverrait à l’image aquatique de la fée. Les pattes de lézard nous rappellent les premiers pas sur la surface de la terre. On peut tantôt voir la fée avec des ailes d’oiseau qui représentent le ciel de jour, ou arborer des ailes de chauve souris qui sont à l’image du ciel de la nuit.

Les mythologies anciennes regorgent de récits merveilleux et fantastiques, de chevaliers sans peur et de créatures effroyables semant la terreur autour d’elles. Ces légendes ont pour but d’expliquer la fondation d’un culte ou d’une cité. On retrouve, notamment dans ce type de récits, des dragons, créatures chthoniennes qui se terrent au cœur de la terre. Certains objets interviennent dans les récits de dragons, recouverts de matières rares comme l’or et les pierres précieuses. Chargés d’une forte symbolique et parfois d’une grande importance pour la suite de la légende, ces objets semblent accessibles uniquement par le biais de la fée, donc par le monde surnaturel. En effet, ces objets sont des anneaux de pouvoir dont Mélusine est la gardienne par excellence. Ils jouent un rôle prépondérant dans la réussite martiale de ses fils. Au même titre que les dragons, Mélusine est un être serpentiforme et réputée pour sa vigilance envers ses enfants. Si les dragons apprécient tant l’or, c’est que ce métal précieux leur rappelle la lumière solaire matérialisée.

Né du chaos originel, le dragon représente traditionnellement tous les éléments. Il est également figure de la convoitise, du vol, de l’orgueil, de la destruction et évidemment de la guerre. Il oppose, outre la terreur, la survivance de la culture populaire à la culture érudite. Le dragon possède cette incroyable aptitude à réduire le monde en cendres mais aussi à réagir à l’instinct de vie. Comme le souligne Myriam White-Le Goff dans son livre Envoûtante Mélusine :

Le dragon est profondément démiurgique, énergique, il est un trait d’union entre l’être et le néant, entre l’ordre et le chaos, entre le ciel et la terre, par son hybridité même.

La peur de la femme-dragon perdure durant de nombreux siècles car elle elle ne peut être dominée par l’homme, le héros des différents contes et légendes doit donc s’en accommoder. Les contes mettent en évidence une histoire bipartite entre la jeune femme en détresse et le dragon féroce rempli d’animosité. Étrangement, les romans de Jean d’Arras et de Coudrette ne dissocient pas ce schéma mais créent une association des plus singulières. Mais cette association est-elle véritablement différente des autres contes ? Il semblerait que non. Le dragon, comme la femme, souhaite conserver un trésor, fait uniquement de biens matériels comme de l’or, des bijoux ou encore des pierres précieuses.

Si les contes jouent sur la jeunesse et la naïveté que l’on prêtait aux femmes, c’est pour mettre en avant leur innocence et leur virginité, « bien immatériel » chéri dans l’imaginaire collectif patriarcal. Vient s’ajouter le chevalier qui, par sa présence, forme la tripartition du conte stéréotypé. L’homme doit vaincre le dragon pour conquérir son trésor, car les dragons sont réputés pour y veiller jalousement. La femme, quant à elle dans l’imaginaire collectif, doit veiller sur sa virginité. Le chevalier doit donc prouver sa valeur pour gagner le trésor féminin. L’image du dragon est entachée de ténèbres à cause de son aspect d’exécuteur. Le chevalier, lui, évolue dans une société en sa faveur et qui le représente en tant que porteur de lumière, digne du soleil.

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Messire Lancelot du Lac, Gaultier Map, BnF, Département des manuscrits, Français 112 (3), fol. 23r.

La fée-anguille :

L’animalité de Mélusine est la principale source de terreur du conte. Sa difformité est bien plus importante que celle de ses enfants, puisqu’elle prend la forme d’un serpent pisciforme, autrement dit : d’une anguille. En effet, l’assimilation de la fée Mélusine à l’eau ne repose pas uniquement sur la possibilité d’un fantasme utérin. De plus, la fée poitevine incarne la figure de la déesse primordiale qui renvoie aux origines de la vie.

Il est difficile d’entreprendre une analyse cohérente de l’imaginaire médiéval et des mythes qu’il véhicule en faisant abstraction de ces deux catégories fondamentales de la pensée mythique du Moyen Âge que sont le temps et les lieux de sa mémoire. (Philippe Walter, in La fée Mélusine, le serpent et l’oiseau.)

Nous savons que Mélusine se transforme en fée-anguille le samedi à cause de la malédiction de Présine. Néanmoins, connaissons-nous la raison de la baignade hebdomadaire de Mélusine ? Pourquoi se baigne-t-elle alors que Présine n’a pas professé cet acte ? Rappelons que lorsque Présine lance sa malédiction, elle n’indique à aucun moment que Mélusine doit se baigner le samedi. Nous pouvons donc émettre l’hypothèse que Mélusine aime et doit se baigner, être dans l’eau, ce qui ajoute à la métamorphose le côté pisciforme de la fée. Mélusine est l’Anguille, car elle s’incarne en poisson qui se comporte et se nomme comme un serpent. Dans les montagnes italiennes des Dolomites vivent des fées pisciformes nommées anguanes. Évidemment, ce nom évoque l’animal aquatique « anguille ». Dans l’Occident médiéval, on considérait l’anguille comme un animal asexuel car on le croyait dénué de caractéristiques sexuelles. Étant donné que les enluminures médiévales peignent Mélusine avec un buste de femme et une queue d’anguille, symbole phallique par excellence, le lecteur peut se demander si cet hybride ne serait pas la représentation d’un nouveau genre : celui de l’androgyne.

 

À suivre…

 


Références :

Eleanor Roach COUDRETTE, Le roman de Mélusine, traduction et présentation par Laurence Harf-Lancner, éd. GF-Flammarion, Paris, 1993.

Eleanor Roach COUDRETTE, Le roman de Mélusine ou Histoire de Lusignan, éd. Klincksieck, Pari, 1982.

Jean d’ARRAS, Mélusine ou la Noble Histoire de Lusignan [1991], traduction et présentation par Jean-Jacques Vincensini, éd. Le livre de poche, coll. « Lettres gothiques », Paris, 2016.

HARF-LANCNER Laurence, Les fées au Moyen Âge, Morgane et Mélusine, La naissance des fées, éd. Honoré Champion, coll. « Nouvelle Bibliothèque du Moyen Âge », Paris, 1984.

WALTER Philippe, La fée Mélusine, le serpent et l’oiseau, éd. Imago, Paris, 2008.

WHITE-LE GOFF Myriam, Envoûtante Mélusine, Klincksieck, coll. « Les grandes figures du Moyen Âge », Paris, 2008.