« Sorcières » de Mona Chollet, vu par les médias & les lectrices

Lors d’un premier article, nous vous avions présenté Sorcières, la puissance invaincue des femmes de Mona Chollet, entre mode culturelle et féminisme. Nous vous invitons à vous rendre sur l’excellent blog Mots silencieux pour découvrir une présentation et analyse détaillée de la thèse du livre, qui est facilement accessible sur Internet grâce aux médias et aux blogueurs comme nous allons le voir.

sorcieres-mona-chollet-livre

Ainsi, lors de notre précédent article, nous avions insisté sur le fait que de sorcières, il n’y en avait point et que nous parlions simplement des femmes marginales, qui échappaient au contrôle des dogmes établis par notre société. En ça, elles devenaient sorcières : ces femmes étaient transgressives, hors de contrôle, elles semblaient dangereuses.

Ce livre a fait énormément de bruit depuis sa sortie. Mona Chollet court dans les librairies de France pour le présenter : ses séances de dédicaces sont à guichets fermés. Pour un livre qui n’est ni un roman, ni une BD, nous n’avions pas vu ça – nous ne dirons pas depuis Barthes – mais depuis longtemps. Pour expliquer ce succès, on va interroger les différentes observations que nous avons pu mener dans la vie de tous les jours, comme dans les médias et ensuite dans la blogosphère.

Au détour d’un café :

Je, en tant que chroniqueuse, vais me permettre de rapidement employer la première personne du singulier dans le but de faire part de quelques observations de la vie de touts les jours, car ce livre semble posséder quelque chose d’étrangement « rassembleur ». Ce livre, serait-il finalement sorcier en créant un sentiment de sororité ? Il faut savoir que je m’installe souvent dans des cafés pour travailler. La première fois, la jeune femme qui m’a interpelée au sujet de ce livre est allée aux USA et c’est là-bas qu’une résidente lui a appris ce qu’était une « sorcière » : le fait de rester proche et en communication avec les personnes qui nous ont été chères et dès lors disparues était la preuve d’une ouverture d’esprit digne d’une sorcière. Depuis la découverte de cette spiritualité consciente, elle se renseigne sur le sujet, et souhaitait se rendre à la prochaine conférence de Mona Chollet. À nouveau, une jeune femme en passe de faire sa thèse en médecine, m’annonce qu’elle est sur le point, elle aussi, de commencer ce livre. Elle est une « fan » de Mona Chollet. À l’inverse, dans ce cas de figure ce n’est pas le mot « sorcière » qui l’a intriguée (pas que). Une autre fois, une jeune femme de 34 ans venait tout juste de terminer le livre et était totalement enchantée par sa lecture. Célibataire, elle s’est retrouvée dans ce qui y est écrit. Pour ce premier échantillon, je dirais que ces femmes ont toutes en commun le fait d’être des intellectuelles (voyageuses, littéraires ou médecins), et c’est bien ce qui m’a le plus frappée. Intellectuel aussi, le professeur, qui, en se présentant le premier jour de classe, lâche « je suis en train de lire le dernier Chollet ».

https://www.etsy.com/fr/listing/630196520/le-meilleur-cadeau-danniversaire-de-noel?ga_order=most_relevant&ga_search_type=all&ga_view_type=gallery&ga_search_query=sorci%C3%A8re&ref=sc_gallery-1-2&plkey=d72e43da3e997926cf228db7865fed17ad704d35%3A630196520&pro=1
Le meilleur cadeau d’anniversaire de Noël pour les sorciers, et sorcières ! Par SoapsAndSpells.

L’introduction de Sorcières vise à montrer que la sorcière est à la mode et son mythe présent absolument partout dans la culture populaire depuis le début des années 2000 (je vous invite à lire le livre pour en savoir plus.) La sorcière est également le symbole de beaucoup de féministes, de militantes, dès les années 1970. Elle devient une image underground, alternative, dans les années 1980. Aujourd’hui à la mode, des engagées font donc la chasse aux imposteurs et certaines auraient tendance à mettre Mona Chollet dans cette case-là. Cependant, les articles qu’elle a publiés dans sa carrière – voir sa vertigineuse bibliographie – indiqueraient le contraire. Elle est également défendue dans le milieu universitaire. Mais il est légitime de se demander si elle n’est pas la dernière des sorcières non mainstream, puisque même lors de la première séance de dédicace du 14 septembre à La Petite Égypte (Paris), les déguisements de sorcière étaient de mise… Est-ce bien là le propos ? Car de sorcière mainstream, Mona Chollet n’en parle pas tant, comme nous l’avons dit. Ainsi, face au succès retentissant de son livre, ne risquerions-nous pas de basculer dans l’excès ? La société va t-elle se réapproprier ses propos pour faire consommer davantage les affictionado.a.s de ce thème, désormais plus nombreux.ses ?

Les Sorcières et les médias :

De même, face ce succès, et sans surprise, les médias ont eu un engouement sans faille pour le nouveau livre de leur collègue, puisqu’il se vend bien et fait également vendre la presse. Dans notre enquête, on a voulu savoir ce qui a subitement fasciné autant de personnes. Car elle n’a pas touché seulement les lecteurs de Federici, ou ceux qui se sont empressés d’acheter la réédition du Guide pratique du féminisme divinatoire (mai 2018) de Camille Ducellier ou encore Âme de sorcière (sorti il y a un an) d’Odile Chabrillac. Les nouveaux séduits ne se sont pas même tournés vers les lectures féministes récemment sorties aux éditions Cambourakis de la collection « Sorcière ». En témoignent les chiffres de vente qui n’ont rien à voir. Ainsi, quand je me demande « pourquoi elle ? Pourquoi ce livre ? », je ne reçois qu’une réponse : « elle est connue, elle bosse au Monde Diplomatique. » Serait-ce seulement ça ?

il_570xn-1557172772_k42b
Pin’s émaillé sorcière de l’espace par NovemberAndMay.

Il est vrai qu’on a été littéralement inondé par ce livre : l’analyse de Mona Chollet est demandée sur tous les plateaux, comme celui de Médiapart. Elle a permis à la toute nouvelle webradio La Poudre d’asseoir le sérieux de leur cycle sur les sorcières (pourtant difficile de rivaliser avec celui de France Culture !). Aussi, le nombre d’entretiens qu’elle a donné à la presse est considérable. Ici, ils ne sont sûrement pas exhaustifs. Celui de Libération se contente d’une interview retraçant très largement la trame du livre. Toute la Culture s’interroge, comme nous, sur cet engouement et cet effet de mode, soulignant qu’au 3 octobre, c’est-à-dire environ deux semaines après la sortie du livre, 12 000 exemplaires avaient déjà été vendus. La revue Ballast remarque bien qu’on parle de femmes et non de sorcières, à ce sujet Mona Chollet leur répond :

Je ne suis pas historienne et je ne pouvais pas prétendre faire l’histoire de la chasse aux sorcières. J’ai lu des travaux d’historiens et d’historiennes mais, effectivement, ce qui m’intéressait, c’était de dégager des grands types – qu’on peut dégager après coup – de femmes pourchassées à l’époque : les célibataires, les veuves, les femmes qui maîtrisaient leur procréation, les femmes âgées. En stigmatisant ces types, on a refaçonné ce que devaient être les femmes dans leur ensemble.

Cheek Magazine, quant à lui, inscrit bien ce livre dans le travail de Chollet et l’on peut, à la lumière de cette petite interview, voir que le succès de ce livre a d’abord pris dans les sphères intéressées par l’autrice. En effet, ses réseaux sociaux sont déjà largement alimentés par de telles problématiques et le livre Beauté fatale avait déjà commencé à étudier le terrain.

Pour aller plus loin, nous dirons que le succès de mythe de la sorcière nous viendrait des USA où, comme le disait ma première interlocutrice de café, ils ont redécouvert « la » sorcière. Mona Chollet l’explique comme une réaction face à leur société et politique :

Aux États-Unis c’est très clair par exemple, avec un gouvernement qui n’en a que faire de l’environnement et qui est dirigé par un prédateur sexuel.

Vice reste dans sa ligne éditoriale : ce n’est pas la première fois qu’il s’intéresse à des sujets tels que la wicca avec des titres « chocs ». Le magazine s’intéresse aussi au fait que Mona Chollet lie la sorcière avec la médecine : en voilà qui n’ont pas lu leur bibliographie !

il_570xn-1700090271_5hba
Figurine sorcière zombie sur une tête de mort en pâte polymère par Eugecrea.

Ce n’est qu’un aperçu de ce dont nous abreuve la toile, de manière plus ou moins pertinente. Mais quant à l’engouement autour du livre : un bon coup marketing d’une star de la presse ? Un ouvrage attendu par certains cercles féministes et universitaires ? Les pistes sont nombreuses, et malheureusement, malgré notre intérêt, nous n’avons pas la prétention d’y répondre. Mais après ce matraquage médiatique, après ces milliers de ventes, qu’en disent les principaux intéressés ? Les lecteurs, bien sûr ! Nous l’avons vu en introduction de cet article, le livre fait grand effet sur des gens comme vous et moi, croisés dans les cafés. Nous vous renvoyons vers notre premier article, qui aborde d’ailleurs les thèmes clés de ce livre, qui vous permettront d’être guidé.e par les avis de lectrice (car oui, dans nos recherches, nous ne sommes tombé.e.s que sur des femmes.)

Les Sorcières chez les blogueuses :

Avant de découvrir les divers avis, nous nous demandions si nous allions tomber sur des dilettantes déjà engagées par les thématiques abordées ou sur des curieuses qui se découvraient un esprit sorcier. Pour le bien de notre enquête, on ne s’est penché que sur les avis personnels, et non pas les analyses. Nous cherchions des ressentis de lecteurs, grâce à des blogueurs prêts à partager leur expérience personnelle de lecture, et non pas en tant que critiques ou chroniqueurs. Dans notre premier article introductif, on se demandait jusqu’où les lecteurs et lectrices allaient se sentir concerné.e.s par cet écrit, et s’il allait amener certain.e.s à s’exprimer à leur tour. Beaucoup de témoignages portent sur le fait que le livre leur a réellement parlé, Textualités le qualifie carrément de « coup de poing ».

Au point que certains passages sont véritablement des coups de poing dans le ventre, la somme des injustices faites aux femmes, et leur degré extrême de violence étant particulièrement frappants. Voir se confronter des événements de notre histoire lointaine et une actualité présente (les derniers remontant à 2018) est particulièrement éclairant, à défaut d’être reposant pour les nerfs…

Et beaucoup d’autres se sont retrouvées dans ces lignes : il y a donc eu un réel processus d’identification avec les propos tenus par Mona Chollet. C’est le cas de Yuiko Books :

En clair, un panorama large et complet de la perception des femmes par la société et surtout un exposé de comment sont perçues les femmes qui refusent de vivre selon les préceptes patriarcaux. Et je dois dire que je me suis beaucoup retrouvée dans ce texte. En tant que femme vivant seule et ne souhaitant pas d’enfants (bien que je n’aie que 24 ans) et allant à reculons à chaque rdv médical car je sais à quoi m’attendre à chaque fois, j’avais de quoi me sentir concernée par ce texte.
Je ne suis pas forcément totalement en accord avec ce qui a pu être dit, dans le sens où j’ai une opinion différente, avec d’autres nuances sur tel ou tel sujet, bien qu’elle soit rarement, voire jamais totalement contraire. Mais dans la globalité, j’ai trouvé que l’autrice avait vraiment bien traité le sujet et qu’elle a surtout réussi son objectif : me faire réfléchir.

Une identification qui passe aussi par le « moi aussi », pour le Bar aux Lettres. La reconnaissance de soi dans les lignes, en partie grâce au fait que l’auteure partage ses propres expériences. La thèse profonde livrée est sujette à réflexion, si ce n’est à des nuances, comme le souligne Yuiko Books ci-dessus.

En plus d’être très précis en science-sociales, l’ouvrage renferme également une part d’intime de Mona Chollet qui n’hésite pas à dire « je ». Mais c’est important, car trop souvent dans ces lignes on se dit « mais oui, mais moi aussi. Mais c’est vrai que ça je le pense ».
Alors, pourquoi ne pas le dire ?

Ainsi, en plus de vivre le livre comme une expérience personnelle, il faut reconnaître qu’il fait réfléchir chaque lecteur à l’aune de ses expériences personnelles. En plus, grâce au grand choix de figures exploitées, tout le monde à droit de se sentir concerné.e par les propos de Mona Chollet, comme le remarquent Les Liseuses :

On peut se reconnaitre dans telle ou telle catégorie – ou « anti-catégorie ». Et, si l’on est en couple, que l’on a des enfants, que l’on utilise teintures et chirurgie esthétiques, s’interroger sur nos raisons profondes qui nous poussent à agir ainsi. Pour changer, peut-être. Ou assumer, au moins, ce qui est déjà une libération énorme (l’exemple pris par l’auteur de ces femmes qui ont eu des enfants sans en avoir réellement envie, voire à regret, est à ce sujet éclairant).

Ainsi, les lectrices touchées s’identifient. Certaines découvrent même un subit intérêt pour les sorcières, jusque là inconscient. C’est le cas de Julie Juz :

Comme l’auteure, mes modèles de « sorcières » sont des personnages auxquels je pourrais être fière que l’on m’identifie : Willow dans Buffy, Hermione dans Harry Potter, les sœurs Sanderson dans Hocus Pocus – qui sont pas très sympas mais leur humour est plutôt pas mal, Sabrina l’Apprentie Sorcière, etc. Tous ces personnages sont forts, intelligents, elles utilisent à bon escient à la fois leur intelligence et leurs émotions, elles font le bien. Alors si être une sorcière, c’est être tout ça – sans les pouvoirs –, c’est probablement l’un des plus beaux compliments que je pourrais recevoir, finalement.

et My Lunatique :

C’est vrai, quand on pense au terme de sorcière, déjà c’est souvent péjoratif, et on imagine directement une vieille dame flippante qui vit seule au fond d’une forêt. Mona Chollet démonte ces stéréotypes un par un et l’illustre de manière très riche aussi bien à partir de théories ou documents historiographiques que par des épisodes de séries ou des films bons publics.
Je me suis toujours estimée hyper ouverte d’esprit mais en lisant cet essai j’ai réalisé à quel point je pouvais avoir un regard étriqué sur l’image sociétale de la femme. […] Ce genre de sujets, auxquels je n’avais jamais franchement réfléchi, me font maintenant cogiter et m’insurgent même. Pour moi, si un essai parvient à te faire réfléchir et réaliser des faits sociaux auxquels tu es confronté chaque jour, c’est qu’il a rempli son job.

En vrai j’ai toujours trouvé ça cool les sorcières, parce que quand on en parle, je pense direct à Maléfice ou à Morticia Addams et elles ont un charisme de dingue. Mais je dois dire qu’après cet essai, j’arrive à me faire une image de ce qu’est la sorcière moderne et j’adore. […] La sorcière moderne n’a pas peur d’arborer ses cheveux blancs et ne craint pas les jugements puérils si elle décide de ne pas avoir d’enfants ou d’être célibataire (ou les deux). Et puis il y a un côté purement filmique que j’ai grave envie de reproduire, genre faire des incantations en latin avec des cristaux et de la sauge dans ma chambre.

Le finalement chez Julie Juz montre donc le dépassement de la figure de la sorcière pleine de pustules, cachée dans sa forêt. Pour les lectrices, une nouvelle image de la sorcière se créé, et, en réalité, c’est à cette nouvelle image qu’elles s’identifient, comme certaines féministes avant elles.

Que dire ? Tous les thèmes sont abordés dans l’extrait ci-dessus : déconstruction du mythe de la sorcière, découverte de soi, identification, réflexion… Comme nous le disions précédemment, la sorcière est donc réactualisée : c’est une femme libre, une femme qui choisit sa vie. Mais elle reste poursuivie par son folklore : les lectrices portent des chapeaux pointus en séance de dédicace, et qui passent commande sur Etsy (voir première de couverture de Sorcières. La puissance invaincue des femmes, ainsi que les photographies en illustrations de cet article.) Sommes-nous le cercle vicieux de l’éveil des consciences et la récupération commerciale du thème de la sorcière ?

il_570xn-1245005098_rukx
Étagère sorcière « sortilèges et enchantements » sorcellerie par Ateliermandragore.

Pour certaines, la lutte continue.

Bien sûr, toutes les lectrices ne sont pas tombées sous le charme, et Les Chroniques Culturelles ne s’en cache pas, et a bien raison. On peut s’interroger : le livre séduirait-il moins les dilettantes aguerris que les curieux ?

Mais voilà, la figure de la sorcière me fascine depuis toujours, j’ai même envisagé d’en faire mon sujet de thèse et je sais que j’écrirai dessus, un jour : en fait, j’ai toujours pensé confusément que peut-être j’ai été une sorcière brûlée sur le bûcher dans une vie précédente, ou que j’ai eu une ancêtre qui l’a été […]. Impossible donc pour moi de m’abstenir de lire cet essai, dont on parle beaucoup, nonobstant ma méfiance envers l’auteure.

On retombe alors sur la même interrogation : sorcières féministes, ou sorcières tout court d’ailleurs, se méfient de ce livre, qui surferait sur la vague (et qui l’assumerait ?). La légitimité de cet avis est, comme nous l’avons vu, discuté par les universitaires. Cependant, toutes les féministes ne s’en méfient pas, comme Wild Sorceress, nom qui ne prête pas à confusion.

Je suis militante féministe depuis plus de dix ans et à côté de ça, je n’hésite pas à me décrire comme une sorcière, cet essai était donc fait pour moi.

Elle a beaucoup aimé l’écrit de Mona Chollet. Déjà bercée dans l’ésotérisme, elle a également élargit son point de vue, et s’est beaucoup interrogée suite à sa lecture, tout comme les curieuses l’ont fait. Ce livre peut donc apporter beaucoup aux sorcières féministes comme aux néophytes.

Outre la réflexion, ce livre ouvre un réel droit à la parole. Après un article et une analyse en béton armé et très intéressante, La Tournée de Livres ose, elle aussi, à son tour prendre la parole. Elle s’exprime au sujet du non-désir d’enfant auquel Mona Chollet a consacré tout un chapitre. Un chapitre qui dit « je » comme ses lectrices après elle. Sorcières. La puissance invaincue du féminin réussirait-il un effet #metoo : exprime-toi.

Bon, je vais faire effondrer la petite pyramide de réflexion et de compréhension qui s’est bâtie dans votre cerveau : si je ne veux pas de gosses, c’est parce que je fais partie des méchantes pas belles qui n’aiment pas les enfants. (Je vous vois déjà décrocher le téléphone pour contacter l’asile le plus proche.) J’ai mes raisons et je n’ai pas à me justifier. Paradoxalement, je m’entends bien avec les enfants (sauf ceux qui me reprochent de ne pas être une « vraie » adulte et essaient d’en profiter). Et c’est peut-être justement parce que, comme certains me le font remarquer, je ne suis pas une adulte au sens où on l’entend. Ça doit en rassurer certains, je pense… Il y a aussi le fait que je ne me sens pas psychologiquement capable de m’en occuper, mais on n’est pas là pour faire une psychanalyse.

Ça fait du bien de le dire, non ? Avec un blog dont le titre parle lui aussi de lui-même, La Sorcière Enquête, avec beaucoup d’humour, livre son ressenti (mais pas que) sur le sujet. Elle s’est reconnue totalement dans l’image de la sorcière proposée par Mona Chollet : une femme libre, à part, qui (en plus !) ne veut pas d’enfants (pour le moment ?).

Ma vie pose plus de problèmes aux autres qu’à  moi-même : c’est à cause du regard des gens que je peux me sentir mal de temps en temps. C’est un cercle vicieux. Je savais que je n’étais pas la seule à avoir ce genre de ressentis, mais grâce à ce livre, je me sens un peu libérée d’un poids. Il m’a permis de déculpabiliser sur ce sujet et d’avoir envie de l’assumer.

Un livre rassembleur… Avec les autres et avec soi-même.

Cet article va s’achever sur un dernier témoignage, touchant. Parler depuis le Silence, un nom très poétique pour un blog tout en sensibilité. Tout d’abord, elle nous parle de ce fameux aspect rassembleur que comporte ce livre, comme un pouvoir étrange qu’il aurait sur les gens.

Je lisais ce livre dans le train et son titre a attiré l’attention de mon voisin qui a commencé à me poser des questions dessus. Il était curieux, plutôt intéressé et puis il m’a demandé : « Et vous, vous vous définissez comme sorcière ?. »

Oui, elle se considère comme sorcière, et depuis longtemps, mais c’est en elle, jamais elle ne l’avait dit à haute voix, encore moins en public. Elle est intriguée et fascinée par toutes ces jeunes de 25 ou 30 ans qui osent s’exposer, se dire sorcières. À juste titre, là n’est pas la question, mais pouvoir l’assumer, c’est ça, la nouvelle liberté.

il_570xn-1705745863_f63l
Planche ouija par 3dGeekWares.

Conclusion :

Sorcières de Mona Chollet est donc un livre qui délie les langues et qui fait couler beaucoup d’encre. Un livre qui permet aux féministes et aux sorcières d’aujourd’hui de se reconnaître, de parler, de s’assumer. Ces femmes, parfois bercées par les sorcières des années 2000, se rendent compte que le féminisme n’est pas une guerre déjà gagnée comme on le pensait alors. (Il n’y a qu’à voir toutes les artistes frileuses sur ce terme qui ont participé, en 2008, à l’exposition @Elles au Centre Pompidou, et qui auraient peut-être osé assumer ce titre aujourd’hui.) Une lutte qui revient sur le devant de la scène, et sur laquelle surfe, certes, Mona Chollet. Il convient en revanche de rappeler qu’elle en est une des activistes depuis de nombreuses années. Elle a le goût d’une lutte dont les jeunes ont peut-être moins conscience – jeunes qui se sont parfois lancées dans cette aventure de sorcellerie, finalement si sérieuse, comme si cela coulait de source. Un livre pour commencer, pour se questionner, un voyage initiatique qui fonctionne. Et si c’était cela la clé du succès littéraire ?

Mary Shelley (2018) – Réflexions autour du film

Mary Shelley est un film réalisé par Haifaa Al-Mansour. Sorti en août 2018, il retrace le parcours de Mary allant de ses rencontres littéraires en passant par ses déboires amoureux jusqu’à « l’accouchement » de son roman bien connu, Frankenstein ou le Prométhée moderne  (1818). Je propose un retour fait d’analyses diverses.

affiche mary shelley
Copyright Pyramide Distribution, Stars Tom Sturridge, Film Mary Shelley.

Mary semble s’ennuyer dans une vie monotone, aidant à la librairie de son père, le très réputé William Godwin. Son passe-temps favori ? Se réfugier dans la lecture, à la lumière du soleil baignant le cimetière du village. « Aimer lire, c’est tout avoir à sa portée. » On est d’ailleurs très vite happés par le décor à la fois romantique et gothique de l’ambiance qui se dégage du film.

Mary est interprétée par l’actrice Elle Fanning, que j’ai pu découvrir pour la première fois dans le rôle de Jessie dans The Neon Demon (2016). Sa jeunesse et son physique font bien écho à l’image que le réalisateur semble vouloir donner d’une jeune fille idéaliste qui ne veut plus se contenter d’être une lectrice passive. En effet, Mary aussi aspire à écrire. Et c’est aussi ce qu’elle fait lorsqu’elle part s’évader dans le cimetière.

Mis à part la thématique littéraire, on peut relever le côté militant de Mary qui est déterminée à lutter pour le droit des femmes. Surtout au cœur de la société britannique du XVIIIe siècle, qui semble mettre en avant l’image d’une femme d’intérieur passant son temps à se préparer pour les bals de la prochaine saison, tout en espérant rencontrer son promis… Le personnage de Mary change la donne, et son père l’encourage à sa manière lorsqu’il commente ses premiers écrits : « find your own voice ».

De façon parallèle à son périple littéraire, Mary rencontrera Percy Shelley, interprété par Douglas Booth. Ces deux personnages vont entretenir une relation tumultueuse – car en dehors mariage conventionnel selon les normes sociétales de l’époque –, cela était inadmissible.

C’est en rencontrant l’amour que Mary se confrontera à plusieurs états émotionnels et ceci exacerbera sa propre sensibilité artistique. Et l’on ne peut pas parler d’amour interdit sans parler de liberté. Percy apprend à Mary que si elle ne s’engage pas avec lui, elle manquerait une grande opportunité car « une vie sans amour, ne vaut pas la peine d’être vécue. » 

Ton erreur, c’est d’attendre une occasion. Les gens devraient aimer et vivre comme ils l’entendent.

Copyright © 2018 PROKINO Filmverleih GmbH, Stars Douglas Booth, Film Mary Shelley

Mais une passion basée sur une liberté absolue qui fait fi des normes, des mœurs et de la société, peut-elle vraiment perdurer dans le temps ? Après les premières années d’émoi, d’où puisera-t-elle sa légitimité?

Au fil de leur histoire, qui n’a d’idylle que le nom, Mary sera dévastée, blessée et aussi transportée. Pour plusieurs raisons que je ne développerai pas ici. Tout au long du film, son évolution psychologique et ses différents états émotionnels vont se trouver imbriqués et impliqués dans le processus créatif de son œuvre. En effet, elle met au monde sur papier Frankenstein, au même titre que toutes ses peurs, ses fantasmes, sa vision de la vie, allant du rôle de mère à la question de la mort.

Frankenstein, c’est cette créature qui se compose de morceaux de chair humaine mais qui ne tient à la vie que par quelques miraculeuses décharges électriques. Il fait donc écho au processus de création qui, au même moment qu’il « donne naissance », fait état de mort de ce qu’on a voulu transmettre et partager. On peut aussi penser le mythe de Frankenstein comme une réflexion sur la société dite « moderne » qui célèbre la science comme moteur pour améliorer, prolonger et découvrir plus amplement, la condition humaine. (c.f. Galvanism process). À défaut d’être à l’origine de la création, l’Homme se veut un être un perpétuel artisan du vivant…

Copyright Pyramide Distribution, Stars Tom Sturridge

Frankenstein peut être compris en somme comme une métaphore des lambeaux d’humanité qui subsistent grâce à la magie de l’amour. Mais comme l’énonce Mary, on ne peut aimer sans assumer ses choix et la responsabilité qui incombent à l’amour :

Les idéaux et l’amour nous donnent du courage mais ils ne nous préparent pas aux sacrifices nécessaires à toute histoire d’amour. (…) Il vient un temps où l’on doit se séparer des choses qu’on aime.

Copyright Pyramide Distribution, Stars Tom Sturridge, Film Mary Shelley

Mary rencontra au cours de son aventure littéraire d’autres écrivains passionnés dont Lord Byron et Polidori, respectivement interprétés par les acteurs Tom Sturridge et Ben Hardy. Ce sera des discussions plus ou moins enflammées autour de la poésie dans le manoir de Lord Byron arrosées de rouge qui alimenteront les pensées de Mary. La poésie peut-elle permettre de réformer la société ? Peut-on comprendre la littérature comme réceptacle des passions, peurs et fantasmes des individus composant une société ?

Du tableau de Henry Fuseli, Le Cauchemar (1781) en passant par la nouvelle Le Vampire (1819) de Polidori, elle s’imprégnera de toute une atmosphère qui lui servira d’inspiration fantastique.  Elle considèrera d’ailleurs un bon livre comme :

Toute œuvre importante qui glace le sang et qui accélère les battements de votre cœur.

Le Cauchemar (1781), Henri Fuseli.

Suite à un concours de circonstances et de choix délibérés, Mary et Polidori se verront confrontés à un problème de plagiat au vu de la publication de leurs écrits respectifs par Percy et Lord Byron. Comme l’énonce Polidori :

Les vampires ? Ce sont ceux qui exploitent la vulnérabilité des autres.

Un bel exemple de vampirisme social qui fait que l’on voudrait s’accaparer des richesses des autres et de ce qu’ils ont. Par jalousie, par manque, par désir ou bien par incapacité de pouvoir produire de même ou mieux ? C’est d’ailleurs le cas, à mon sens, d’un éditeur qui refusera de publier le texte initial de Mary à son nom, parce que c’était une femme. Évidemment, pour une femme, écrire, publier et parler de monstruosités, voire de la mort, c’est peu vendeur… Le public se fiche de la vérité, il faut qu’une femme réponde à des attentes, comme souvent, des récits uniformisés et parfumés à l’eau de rose, s’il-vous-plaît. Mary a, encore une fois, une réplique juste :

Remettez-vous en cause la capacité d’une femme à écrire, à expérimenter la perte, la mort et la trahison ? Voilà ce dont il s’agit. Vous le sauriez si vous aviez jugé l’œuvre plutôt que ma personne. Simplement parce que je suis une femme ? Je suis en âge d’enfanter, et aussi en âge d’écrire.

Après un long chemin semé d’embuches, Mary verra finalement son œuvre publiée.

Quant à son histoire avec Percy, elle y mettra fin pour son propre bien.

– Nous pourrions livrer un message d’espoir et d’amour ? (Percy)

– Quel message ? Regarde autour de nous, regarde le bazar que nous avons fait, regarde ce que je suis devenue ! (Mary)

– Ne laissons pas les monstres que nous avons créés nous dévorer. (Percy)

Pour ensuite,  le retrouver, dans des circonstances plus favorables.

Si je n’avais pas vécu le désespoir, je n’aurais pas appris à y faire face, mes choix ont fait de moi ce que je suis et je ne regrette rien.

Pour clore cet article, je dirais que ce film est une immersion agréable tantôt sombre, tantôt romancée qui nous plonge au cœur des questions qui tournent autour des passions et dévorations humaines. Le tout est enrobé de belles musiques et d’une ambiance #SoBritish qui ne me donne qu’une envie : aller me servir un bon thé à l’anglaise !

Doubles Vies d’écrivains [3] : Claude Seignolle, le maître ès diableries.

La vie littéraire est une chose fascinante, théâtre des plus invraisemblables anecdotes, des plus vives querelles, des plus malvenus hommages. Il arrive ainsi parfois que l’écrivain passe du statut d’auteur de fiction, qu’il occupa en toute conscience et maîtrise, au statut de sujet de fiction, imposé par un tiers. Dans cette série d’articles, nous allons brièvement présenter plusieurs de ceux-là dont l’activité littéraire masque une activité occulte, soit réelle, soit fantasmée par leurs contemporains.


P. Ghys, portrait de Claude Seignolle, pastel, date inconnue
P. GHYS, portrait de Claude Seignolle, pastel, date inconnue, ill. de couverture pour Denis LABBÉ, Promenades avec Seignolle, Paris, éd. de l’Œil du Sphinx, 2001.

Maître Claude ne craint ni l’envoûtement ni les fluides maléfiques, et encore moins les menaces physiques. Il est doté des armes nécessaires pour parer aux coups les plus sournois comme aux plus violents. Une compétence liée à une longue expérience lui valent cette prérogative [1].

Claude Seignolle est décédé le 13 juillet dernier, à l’âge de 101 ans. Un vendredi 13. Ses lecteurs refuseront d’y voir une coïncidence : la vie entière de cet homme de lettres hors du commun est à placer sous le signe du fantastique. Son œuvre de folkloriste et de conteur étant bien connue du grand public, nous allons plutôt nous pencher, dans ce court article, sur sa légende.

Certes, nous n’en sommes qu’aux prémisses, et il faut gager que les années à venir apporteront leur lot de témoignages et de documents qui feront soit la lumière, soit plus d’obscurité encore sur cette part étrange de sa personnalité. Néanmoins, il n’est pas inutile de déjà faire le point sur les activités et facultés supra-naturelles qu’une certaine tradition littéraire a d’ores et déjà prêtées à Claude Seignolle, cet écrivain doublé d’un « maître ès diableries », pour reprendre l’expression du romancier Alain Delbe, qui l’a bien connu [2].

Le premier document à considérer est un roman occulte des plus curieux, paru sous pseudonyme dans les années 1970. Sous le titre un peu nanardesque du Pantacle de l’ange déchu, Charles-Gustave Burg livre un récit étrange dont il est à la fois l’auteur, le narrateur et le protagoniste. Par-delà son intrigue assez commune [3], l’intérêt de ce court roman réside dans le portrait qu’il brosse des milieux occultes parisiens. Il fait peu de doutes que son auteur (dont la notice biographique ne révèle pas grand-chose sinon qu’il est d’origine alsacienne et libraire au Quartier latin) le fréquente. De là l’évocation de l’église Saint-Merri, particulièrement chère aux occultistes. De là ce « Maître Blaise », un vieux cabaliste, trop romanesque pour n’être qu’une fiction, vivant entouré de chats et dont le protagoniste vient réclamer les conseils. Et de là Claude Seignolle, qui met en branle l’aventure et soutient à lui seul l’ensemble du premier chapitre.

P1290347_Paris_IV_eglise_St-Merri_portail_detail_rwk.jpg
Le Baphomet ornant le portail central de l’église Saint-Merri, qui est évoqué dans Le Pantacle de l’ange déchu. (Crédit photo : Mbzt, novembre 2014, licence CC BY-SA 4.0)

D’emblée dans ce livre, Seignolle est décrit comme un sorcier : « Claude Seignolle, conteur et folkloriste, n’est pas un homme commun. Ses patientes recherches sur la magie des campagnes et les traditions populaires ont imprégné son personnage même. À l’écoute des secrets du peuple, il en est devenu le dépositaire sacré, le légataire de la tradition. Lui-même est devenu magicien […] [4]. » Ayant recruté le narrateur pour qu’il l’aide à dérober la bibliothèque d’un mage noir défunt, les deux comparses se retrouvent dans une cave de la rue Greneta. Alors qu’ils s’apprêtent à s’engouffrer dans une trappe, le conteur démontre son don de prescience en détectant une malédiction « issue de la magie égyptienne » qui y est apposée. Heureusement, lui-même semble expert en contre-maléfices :

Claude Seignolle me fit signe de reculer. Ensuite, avec un morceau de craie qu’il sortit de sa poche, il traça sur le sol des signes bizarres qui m’apparurent comme des caractères hébraïques. Puis il se livra à un étrange cérémonial de gestes et d’incantations issus de la plus secrète théurgie [5].

Au passage, il badine, mais cela ne fait qu’augmenter la foi du lecteur en sa science prodigieuse :

— […] J’ai entendu dire qu’il était possible à chacun de se fabriquer un pentacle protecteur. Il suffirait de l’imprégner de suffisamment de volonté pour le rendre efficace. Car la volonté est par excellence l’instrument de protection, comme vous le savez. Vous pouvez, par exemple, ramasser une pierre quelconque et la placer sur un meuble, assez loin de votre lit. Si vous vous levez toutes les nuits, pendant un an et toujours à la même heure, pour retourner la pierre, vous obtiendrez alors un pentacle protecteur de grande efficacité… Mais je ne connais personne qui accepterait de se lever toutes les nuits pendant un an, histoire d’aller retourner un caillou posé sur le buffet de la cuisine [6] !

Passée la trappe, les deux apprentis cambrioleurs trouvent non seulement les grimoires du mage noir, mais actionnent également un mécanisme qui leur ouvre l’accès à son laboratoire. Là, ils découvrent avec stupéfaction une cuve contenant deux cadavres dont les traits correspondent exactement aux leurs. Il s’agit d’un nouveau piège, conçu pour fasciner et mener à leur perte les intrus ! Mais une fois encore, l’écrivain périgourdin parvient à rompre le charme et sauve son jeune et imprudent ami, en jetant de l’arsenic dans la cuve.

Simple fiction ? Hommage ? C’est la conclusion qui vient en premier lieu à l’esprit. Pourtant, cette idée que Claude Seignolle était dépositaire de grands pouvoirs n’est pas isolée. L’un des rares auteurs à lui avoir consacré une monographie, Denis Labbé, insinue même qu’il était capable de pratiquer des envoûtements !

Car Seignolle n’aime ni les fourbes, ni les faibles, ni les menteurs, ni les moqueurs. […] Je plains ces derniers. Surtout s’ils ont eu la malheureuse idée d’abandonner derrière eux un ongle, un cheveu, un peu de salive sur un verre, de transpiration sur une lettre [7]…

Le livre de Labbé révèle d’autres faits troublants sur Seignolle : qu’il fréquenta le célèbre alchimiste Eugène Canseliet (1899-1982), qu’à la fin des années soixante il fut démarché par des satanistes turinois désireux de suivre sa doctrine, et même qu’il pactisa avec le démon en jetant en offrande des exemplaires de son premier livre, Le Rond des sorciers, dans la mare berrichonne qu’immortalisa George Sand. De là proviendrait au moins une part de son succès — au risque de le fâcher —, nous refusons d’en donner tout le crédit à Satan, car ce serait faire injure au disparu que de nier qu’il avait une grande plume et qu’il mérita toute la gloire qu’il rencontra, et plus encore.

Briseur de sorts, envoûteur, « mâcheur de mauditions », abstracteur de quintessence et arpenteur des ténèbres ; nous voulons croire que Claude Seignolle fut tout cela. Qu’au cours de sa longue vie, il trouva à explorer toutes ces voies, et d’autres encore sans doute. Ces quelques lignes constituent, nous en convenons, une bien piètre nécrologie, compte tenu qu’elles disent si peu de son œuvre, du généreux héritage qu’il nous laisse. Elles n’en affirment pas moins un fait essentiel : que Claude Seignolle, vivant encore, était déjà immortel. Sa légende est en partie écrite et, surtout, elle vit aujourd’hui dans les mémoires et les témoignages de tous ceux qui ont eu la chance de le côtoyer.

Gageons que, tout comme les innombrables contes populaires que Maître Claude a couchés sur le papier, les préservant ainsi pour les générations à venir, sa propre histoire survivra longtemps à la mémoire de ses contemporains. Elle s’écrira dans les romans et les essais de demain, elle étonnera les lecteurs à venir, mettra en doute leur sens critique.

Non, Claude Seignolle ne sera pas de sitôt oublié.

 

 


Notes & Références :

  1. Charles-Gustave BURG, Le Pantacle de l’ange déchu, Verviers, éd. Marabout, coll. « Bibliothèque Marabout », n° 495, 1974, p. 8.
  2. Citée dans Denis LABBÉ, Promenades avec Seignolle, Paris, éd. de l’Œil du Sphinx, coll. « La Bibliothèque d’Abdul Alhazred », n° 2, 2001, p. 89.
  3. Le livre narre la prise de conscience par le protagoniste de la rivalité opposant sa famille aux descendants d’un lieutenant de l’archange Lucifer nommé Amane. Par le biais de récits enchâssés, sont tour à tour décrits l’assassinat de Mathurin Burg en 1462 (victime d’une machination qui n’est pas sans évoquer La Main enchantée de Nerval) et la manière dont son frère cadet Friedrich le vengea l’année suivante.
  4. Charles-Gustave BURG, op. cit.
  5. Ibid., p. 19.
  6. Ibid., p. 18-19.
  7. Denis LABBÉ, op. cit., p. 39. Lire aussi, p. 86 : « Il voit en lui un vieux sorcier qui ne l’a fait venir que dans l’intention de lui dérober une partie de lui-même : rognure d’ongle, cheveux, salive. A-t-il bu ? Il ne s’en souvient pas. Son verre deviendrait alors un piège fatal. »

Dans la même série :

Huysmans à l’école du Diable : Là-Bas.

bm_2633_aj_m_9815
Une des couvertures du roman, reprenant l’imagerie des cartes de tarot.

Une critique acide du naturalisme matérialiste contre le romantisme idéaliste ?

Ainsi s’ouvre le roman : une discussion entre Durtal et des Hermies, amis partageant un avis pour le moins opposé. Durtal en remercierait presque le naturalisme d’avoir débarrassé la littérature de ce romantisme, la tête dans les nuages. Des Hermies, car tel est son nom tout au long du livre, pourrait prôner un idéalisme, une spiritualité loin de la chrétienté. L’œuvre pourrait se poursuivre de cette manière : philosophique, critique. Il n’en est rien car, rapidement, l’histoire prend une autre tournure, autour de la figure emblématique de Gilles de Rai, « tueur » du Moyen Âge. Durtal écrit sa biographie, incertain, car la figure en question est lointaine, impalpable :

Il ne reste donc qu’à se fabriquer sa vision, s’imaginer avec soi-même les créatures d’un autre temps, s’incarner en elles. (page 47)

9780140447675_l

Durtal et la poussière.

Durtal est célibataire, solitaire, avec son concierge félin (le père Râteau). Il passe son temps à écrire, s’écheveler même, sur la figure de Gilles de Rai. Il se demande comment ce personnage a pu passer du seigneur notoire du XVe siècle à ce tueur d’enfants amoureux d’alchimie. L’image pourrait être grossière mais il n’en est rien car Durtal entretient un rapport intimiste avec le passé :

Outre qu’elle [la poussière] a un goût de très ancien biscuit et une odeur fanée de très vieux livre, elle est le velours fluide des choses, la pluie fine mais sèche, qui anémie les teintes excessives et les tons bruts. Elle est aussi la pelure de l’abandon, le voile d’oubli. (page 53)

Durtal et des Hermies possèdent plus qu’une amitié en commun : ils ont coutume d’aller dîner chez cet étrange sonneur de cloches, Carhaix. Ils discutent de satanisme, l’air de rien. Durtal dans le même temps reçoit la lettre d’une étrange femme…

tumblr_mr6u8vgu6i1sb4urwo1_500
Site : The Palace of symbols. Peinture : Manuel Orazi, Messe Noire, 1903.

Un érotisme latent au goût de Diable.

Madame Chantelouve : voilà comment cette admiratrice se nomme. Outre le très grand mystère qui auréole la femme, une histoire se tisse dans le plus grand secret. Dans un recoin permis par l’épistolaire, les deux personnages se lient. La femme est sombre, bavarde, un peu sorcière, un peu instable. Rapidement, elle se révèle presque incube, avide de cet amant. Durtal est un personnage finalement déçu des relations consommées, et il retombe dans sa solitude :

Il n’y a que ces amours réelles et intangibles, ces amours faites de mélancolies éloignées et de regrets qui valent ! (page 188)

La scène de sabbat final a tout pour étonner. Si le Perceforest médiéval dépeint le premier sabbat en littérature, celui-là est mémorable. Orgiaque, dionysiaque, halluciné et hallucinatoire, il est une parenthèse au sein du monde réel. Les sabbats sont peu représentés en littérature, et celui-ci saurait confirmer l’avis d’un Jean Wier et de ses suivants : la sorcière ne serait qu’une folle pourvue d’illusions…

 

Là-Bas, Huysmans, éd. Flammarion, Paris, 1978.

Alcools, d’Apollinaire

Apollinaire couverturePour ajouter une nouvelle bizarrerie à la collection raffinée des Éditions du Faune, j’aimerais vous parler du recueil Alcools d’Apollinaire (1) paru en 1913. J’ai découvert avec beaucoup de plaisir ces poèmes insolites du XXe siècle qui semblent tout droit sortis d’une « boutique de brocanteur » dans laquelle se serait « échou[ée] […] une foule d’objets hétéroclites […] » – pour reprendre le critique partial Georges Duhamel (2).

Malgré l’abord difficile de cette poésie qui ne cesse pas d’étonner et de détonner, la mosaïque de « charlatan savant » (3) des Alcools a une grande saveur. Peut-être est-ce parce que sa poésie, comme Apollinaire le déclare lui-même à Henri Martineau (4) en 1913, est avant tout « la commémoration d’un événement de [s]a vie » ? En effet, il est vrai que son séjour de 1901 à 1902 en Allemagne avec la famille Milhau, qui l’avait engagé comme précepteur, lui inspire « La Chanson du Mal-Aimé » et la série des Rhénanes ; que sa rencontre avec le peintre cubiste Pablo Picasso en 1900, puis sa relation orageuse avec Marie Laurencin (5) de 1907 à 1912, influencent la syntaxe et la mise en page de ses vers ; et que son enfermement à la Santé pour complicité dans le vol de la Joconde en 1911 est évoqué dans la série « À la Santé ». Ainsi, la poésie et la vie du poète semblent indissociables.

apollinaire

Avant de parler des poèmes d’Apollinaire, arrêtons-nous un instant sur son titre Alcools (6), terme désuet et écrit au pluriel, qui annonce la forte influence cubiste du recueil. Songeons aussi qu’Alcools précède les célèbres Calligrammes du poète publiés en 1918 et en amorce, par conséquent, la réflexion stylistique (7). Ainsi, Alcools s’apparente à une sorte de pot-pourri mélangeant les expériences poétiques et les événements personnels vécus par le poète de 1898 à 1913. Ne soyons pas, dès lors, étonnés de rencontrer dans ses pages, à la fois respect et infractions des règles de versification, souvenir de la poésie classique et chant de la modernité, continuité et ruptures, simplicité et hermétisme, banalité de la vie et étrangeté, lieux communs et images frappantes, joies et souffrances, lyrisme et tonalité burlesque, poésie et limites de la poésie. C’est même cette richesse de « brocanteur », que lui a reproché Duhamel, qui doit être aujourd’hui appréciée.

Je vous invite donc à jeter avec moi un œil curieux aux différents « objets » que nous proposent Apollinaire. Le recueil s’ouvre d’abord sur le fameux poème « Zone », véritable adieu à la poésie classique au profit d’un renouvellement moderne, dont voici deux extraits révélateurs :

 

A la fin tu es las de ce monde ancien

Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin

Tu en as assez de vivre dans l’antiquité grecque et romaine

Et

Adieu Adieu

Soleil cou coupé

Viennent ensuite des poèmes-chansons, comme « Le Pont Mirabeau » ou « Marie », des poèmes élégiaques, comme « La Chanson du Mal-Aimé », des évocations érotiques, comme dans « Les sept épées », un poème-laboratoire de la versification – où les alexandrins morcelés sont à reconstituer soi-même -, avec « Les colchiques », l’étrange monostiche « Chantre », les poèmes proverbes, tels que « La blanche neige », la série pleine d’ivresse et de lyrisme des Rhénanes, les poèmes de prison « A la Santé » qui parodient ceux de Villon avec leurs jeux de mots et leurs sonorités de « pitres » (8), et le poème qui clôture le recueil, « Vendémiaire ». Promené ainsi dans un univers, sans ponctuation, d’alexandrins réguliers en vers boiteux – alexandrins augmentés ou rétrécis – (9), de beaux vers en associations bizarres, voire illogiques (10), et de vers simplistes en ambiguïtés de sens (11), le lecteur, à la fin, est laissé grisé et ivre d’expérience poétique.

Beaucoup de poèmes du recueil laissent par conséquent surpris et enthousiaste, mais c’est avec « Nuit Rhénane » que, pour ma part, je plonge entièrement dans l’ivresse poétique d’Apollinaire. Ce qui m’enchante, c’est le lyrisme magique et tremblant de ce poème, l’alliance étonnante du vin et du Rhin, les mythes allemands qu’on semble nous raconter comme de vieux contes pleins de mystère en nous appelant à « Écoute[r] », l’allitération en [v] qui laisse ivre et en même temps rêveur, la tension fantastique au milieu des vers qui tanguent sous l’effet d’un alcool poétique, et la structure circulaire qui devient une véritable incantation, rapprochant cette poésie de la magie. Comme les « fées aux cheveux verts [qui] incantent l’été », ces vers ensorcellent la lectrice que je suis.

Mais je vous laisse choisir votre « alcool » et vous quitte sur quelques vers à la saveur variée, parmi mes préférés du recueil.

Voici, d’abord, un exemple de vers modernes :

A la fin les mensonges ne me font plus peur
C’est la lune qui cuit comme un œuf sur le plat
Ce collier de gouttes d’eau va parer la noyée

In « A la fin les mensonges».

Ensuite, je vous propose ces deux extraits aux images frappantes et insolites :

Aujourd’hui tu marches dans Paris les femmes sont ensanglantées
C’était et je voudrais ne pas m’en souvenir c’était au déclin de la beauté

In « Zone ».

Vagues poissons arqués fleurs surmarines

Une nuit c’était la mer

Et les fleuves s’y répandaient

In « Le voyageur ».

Et, enfin, je termine avec ces exemples de lyrisme presque magique :

Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent
Tout l’or des nuits tombe en tremblant s’y refléter
La voix chante toujours à en râle-mourir
Ces fées aux cheveux verts qui incantent l’été

Mon verre s’est brisé comme un éclat de rire

In « Nuit rhénane » de la série des Rhénanes.

Et l’unique cordeau des trompettes marines

In « Chantre ».

 


Notes :

(1) Apollinaire, né à Rome en 1880 sous le nom de Guillaume Albert Vladimir Alexandre Apollinaire de Kostrowitzky, n’est naturalisé que lors de la Première Guerre Mondiale lorsqu’il demande à s’engager volontairement. C’est en héros et en poète célèbre qu’il meurt le 9 novembre 1918 à Paris.

(2) Le contemporain Georges Duhamel fait, le 15 juin 1913, une critique virulente du recueil d’Apollinaire dans Le Mercure de France où il reproche, entre autre, à Alcools d’être « une boutique de brocanteur parce qu’il est venu échouer dans ce taudis une foule d’objets hétéroclites […] ».

(3) Pour décrire les deux facettes du poète, je reprends l’expression « charlatan » des vers « Un charlatan  crépusculaire / Vante les tours que l’on va faire » qui figurent dans « Crépuscule ».

(4) Henri Martineau, né en 1882 et mort en 1958, est un critique littéraire et un journaliste français.

(5) Marie Laurencin, née en 1885 à Paris et morte en 1956, est une artiste peintre affiliée au cubisme. Elle sera surnommée plus tard « la Dame du Cubisme » et apportera à ce courant une touche de féminité.

(6) Le titre était jusqu’en octobre 1912 Eau-de-vie, terme plus moderne mais écrit au singulier.

(7) Calligramme est un mot-valise inventé par Apollinaire en 1918 à partir des mots calligraphie et idéogramme pour désigner un poème dans lequel la forme visuelle des vers évoque un dessin ou une représentation graphique. L’absence de ponctuation et la disposition de certains vers dans Alcools amorcent cette réflexion du vers dans l’espace de la page.

(8) Dans la seconde partie du poème « A la santé », on lit : « Ses rayons font sur mes vers / Les pitres ».

(9) Voici, extraits de « Zone », un exemple d’alexandrin régulier, « A la fin tu es las de ce monde ancien », et un exemple d’alexandrin dit « boiteux » à cause de l’ajout du verbe « roulent » qui augmentent le vers de deux syllabes en trop, « Des troupeaux d’autobus mugissants près de toi roulent ».

(10) On peut par exemple opposer la beauté lyrique des vers suivants du poème « Cors de chasse », « les souvenirs sont cors de chasse / Dont meurt le bruit parmi le vent », avec ceux étranges « Oiseau tranquille au vol inverse oiseau » de « Cortège ».

(11) On trouve dans le recueil de nombreux vers ambigus, tels que ces vers de « Marie » où le syntagme « Flocons de laine et ceux d’argent » pose problème syntaxiquement : « Les brebis s’en vont dans la neige / Flocons de laine et ceux d’argent / Des soldats passent et que n’ai-je ».

 

* * *

 

Bibliographie :

APOLLINAIRE, Guillaume, Alcools suivi de Le Bestiaire et Vitam impedere amori, [1913], Paris, Gallimard, « Poésie », 1969.

Guillaume Apollinaire Alcools , Littératures contemporaines, numéro 2, Klincksieck, 1996.