« Sorcières » de Mona Chollet, vu par les médias & les lectrices

Lors d’un premier article, nous vous avions présenté Sorcières, la puissance invaincue des femmes de Mona Chollet, entre mode culturelle et féminisme. Nous vous invitons à vous rendre sur l’excellent blog Mots silencieux pour découvrir une présentation et analyse détaillée de la thèse du livre, qui est facilement accessible sur Internet grâce aux médias et aux blogueurs comme nous allons le voir.

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Ainsi, lors de notre précédent article, nous avions insisté sur le fait que de sorcières, il n’y en avait point et que nous parlions simplement des femmes marginales, qui échappaient au contrôle des dogmes établis par notre société. En ça, elles devenaient sorcières : ces femmes étaient transgressives, hors de contrôle, elles semblaient dangereuses.

Ce livre a fait énormément de bruit depuis sa sortie. Mona Chollet court dans les librairies de France pour le présenter : ses séances de dédicaces sont à guichets fermés. Pour un livre qui n’est ni un roman, ni une BD, nous n’avions pas vu ça – nous ne dirons pas depuis Barthes – mais depuis longtemps. Pour expliquer ce succès, on va interroger les différentes observations que nous avons pu mener dans la vie de tous les jours, comme dans les médias et ensuite dans la blogosphère.

Au détour d’un café :

Je, en tant que chroniqueuse, vais me permettre de rapidement employer la première personne du singulier dans le but de faire part de quelques observations de la vie de touts les jours, car ce livre semble posséder quelque chose d’étrangement « rassembleur ». Ce livre, serait-il finalement sorcier en créant un sentiment de sororité ? Il faut savoir que je m’installe souvent dans des cafés pour travailler. La première fois, la jeune femme qui m’a interpelée au sujet de ce livre est allée aux USA et c’est là-bas qu’une résidente lui a appris ce qu’était une « sorcière » : le fait de rester proche et en communication avec les personnes qui nous ont été chères et dès lors disparues était la preuve d’une ouverture d’esprit digne d’une sorcière. Depuis la découverte de cette spiritualité consciente, elle se renseigne sur le sujet, et souhaitait se rendre à la prochaine conférence de Mona Chollet. À nouveau, une jeune femme en passe de faire sa thèse en médecine, m’annonce qu’elle est sur le point, elle aussi, de commencer ce livre. Elle est une « fan » de Mona Chollet. À l’inverse, dans ce cas de figure ce n’est pas le mot « sorcière » qui l’a intriguée (pas que). Une autre fois, une jeune femme de 34 ans venait tout juste de terminer le livre et était totalement enchantée par sa lecture. Célibataire, elle s’est retrouvée dans ce qui y est écrit. Pour ce premier échantillon, je dirais que ces femmes ont toutes en commun le fait d’être des intellectuelles (voyageuses, littéraires ou médecins), et c’est bien ce qui m’a le plus frappée. Intellectuel aussi, le professeur, qui, en se présentant le premier jour de classe, lâche « je suis en train de lire le dernier Chollet ».

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Le meilleur cadeau d’anniversaire de Noël pour les sorciers, et sorcières ! Par SoapsAndSpells.

L’introduction de Sorcières vise à montrer que la sorcière est à la mode et son mythe présent absolument partout dans la culture populaire depuis le début des années 2000 (je vous invite à lire le livre pour en savoir plus.) La sorcière est également le symbole de beaucoup de féministes, de militantes, dès les années 1970. Elle devient une image underground, alternative, dans les années 1980. Aujourd’hui à la mode, des engagées font donc la chasse aux imposteurs et certaines auraient tendance à mettre Mona Chollet dans cette case-là. Cependant, les articles qu’elle a publiés dans sa carrière – voir sa vertigineuse bibliographie – indiqueraient le contraire. Elle est également défendue dans le milieu universitaire. Mais il est légitime de se demander si elle n’est pas la dernière des sorcières non mainstream, puisque même lors de la première séance de dédicace du 14 septembre à La Petite Égypte (Paris), les déguisements de sorcière étaient de mise… Est-ce bien là le propos ? Car de sorcière mainstream, Mona Chollet n’en parle pas tant, comme nous l’avons dit. Ainsi, face au succès retentissant de son livre, ne risquerions-nous pas de basculer dans l’excès ? La société va t-elle se réapproprier ses propos pour faire consommer davantage les affictionado.a.s de ce thème, désormais plus nombreux.ses ?

Les Sorcières et les médias :

De même, face ce succès, et sans surprise, les médias ont eu un engouement sans faille pour le nouveau livre de leur collègue, puisqu’il se vend bien et fait également vendre la presse. Dans notre enquête, on a voulu savoir ce qui a subitement fasciné autant de personnes. Car elle n’a pas touché seulement les lecteurs de Federici, ou ceux qui se sont empressés d’acheter la réédition du Guide pratique du féminisme divinatoire (mai 2018) de Camille Ducellier ou encore Âme de sorcière (sorti il y a un an) d’Odile Chabrillac. Les nouveaux séduits ne se sont pas même tournés vers les lectures féministes récemment sorties aux éditions Cambourakis de la collection « Sorcière ». En témoignent les chiffres de vente qui n’ont rien à voir. Ainsi, quand je me demande « pourquoi elle ? Pourquoi ce livre ? », je ne reçois qu’une réponse : « elle est connue, elle bosse au Monde Diplomatique. » Serait-ce seulement ça ?

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Pin’s émaillé sorcière de l’espace par NovemberAndMay.

Il est vrai qu’on a été littéralement inondé par ce livre : l’analyse de Mona Chollet est demandée sur tous les plateaux, comme celui de Médiapart. Elle a permis à la toute nouvelle webradio La Poudre d’asseoir le sérieux de leur cycle sur les sorcières (pourtant difficile de rivaliser avec celui de France Culture !). Aussi, le nombre d’entretiens qu’elle a donné à la presse est considérable. Ici, ils ne sont sûrement pas exhaustifs. Celui de Libération se contente d’une interview retraçant très largement la trame du livre. Toute la Culture s’interroge, comme nous, sur cet engouement et cet effet de mode, soulignant qu’au 3 octobre, c’est-à-dire environ deux semaines après la sortie du livre, 12 000 exemplaires avaient déjà été vendus. La revue Ballast remarque bien qu’on parle de femmes et non de sorcières, à ce sujet Mona Chollet leur répond :

Je ne suis pas historienne et je ne pouvais pas prétendre faire l’histoire de la chasse aux sorcières. J’ai lu des travaux d’historiens et d’historiennes mais, effectivement, ce qui m’intéressait, c’était de dégager des grands types – qu’on peut dégager après coup – de femmes pourchassées à l’époque : les célibataires, les veuves, les femmes qui maîtrisaient leur procréation, les femmes âgées. En stigmatisant ces types, on a refaçonné ce que devaient être les femmes dans leur ensemble.

Cheek Magazine, quant à lui, inscrit bien ce livre dans le travail de Chollet et l’on peut, à la lumière de cette petite interview, voir que le succès de ce livre a d’abord pris dans les sphères intéressées par l’autrice. En effet, ses réseaux sociaux sont déjà largement alimentés par de telles problématiques et le livre Beauté fatale avait déjà commencé à étudier le terrain.

Pour aller plus loin, nous dirons que le succès de mythe de la sorcière nous viendrait des USA où, comme le disait ma première interlocutrice de café, ils ont redécouvert « la » sorcière. Mona Chollet l’explique comme une réaction face à leur société et politique :

Aux États-Unis c’est très clair par exemple, avec un gouvernement qui n’en a que faire de l’environnement et qui est dirigé par un prédateur sexuel.

Vice reste dans sa ligne éditoriale : ce n’est pas la première fois qu’il s’intéresse à des sujets tels que la wicca avec des titres « chocs ». Le magazine s’intéresse aussi au fait que Mona Chollet lie la sorcière avec la médecine : en voilà qui n’ont pas lu leur bibliographie !

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Figurine sorcière zombie sur une tête de mort en pâte polymère par Eugecrea.

Ce n’est qu’un aperçu de ce dont nous abreuve la toile, de manière plus ou moins pertinente. Mais quant à l’engouement autour du livre : un bon coup marketing d’une star de la presse ? Un ouvrage attendu par certains cercles féministes et universitaires ? Les pistes sont nombreuses, et malheureusement, malgré notre intérêt, nous n’avons pas la prétention d’y répondre. Mais après ce matraquage médiatique, après ces milliers de ventes, qu’en disent les principaux intéressés ? Les lecteurs, bien sûr ! Nous l’avons vu en introduction de cet article, le livre fait grand effet sur des gens comme vous et moi, croisés dans les cafés. Nous vous renvoyons vers notre premier article, qui aborde d’ailleurs les thèmes clés de ce livre, qui vous permettront d’être guidé.e par les avis de lectrice (car oui, dans nos recherches, nous ne sommes tombé.e.s que sur des femmes.)

Les Sorcières chez les blogueuses :

Avant de découvrir les divers avis, nous nous demandions si nous allions tomber sur des dilettantes déjà engagées par les thématiques abordées ou sur des curieuses qui se découvraient un esprit sorcier. Pour le bien de notre enquête, on ne s’est penché que sur les avis personnels, et non pas les analyses. Nous cherchions des ressentis de lecteurs, grâce à des blogueurs prêts à partager leur expérience personnelle de lecture, et non pas en tant que critiques ou chroniqueurs. Dans notre premier article introductif, on se demandait jusqu’où les lecteurs et lectrices allaient se sentir concerné.e.s par cet écrit, et s’il allait amener certain.e.s à s’exprimer à leur tour. Beaucoup de témoignages portent sur le fait que le livre leur a réellement parlé, Textualités le qualifie carrément de « coup de poing ».

Au point que certains passages sont véritablement des coups de poing dans le ventre, la somme des injustices faites aux femmes, et leur degré extrême de violence étant particulièrement frappants. Voir se confronter des événements de notre histoire lointaine et une actualité présente (les derniers remontant à 2018) est particulièrement éclairant, à défaut d’être reposant pour les nerfs…

Et beaucoup d’autres se sont retrouvées dans ces lignes : il y a donc eu un réel processus d’identification avec les propos tenus par Mona Chollet. C’est le cas de Yuiko Books :

En clair, un panorama large et complet de la perception des femmes par la société et surtout un exposé de comment sont perçues les femmes qui refusent de vivre selon les préceptes patriarcaux. Et je dois dire que je me suis beaucoup retrouvée dans ce texte. En tant que femme vivant seule et ne souhaitant pas d’enfants (bien que je n’aie que 24 ans) et allant à reculons à chaque rdv médical car je sais à quoi m’attendre à chaque fois, j’avais de quoi me sentir concernée par ce texte.
Je ne suis pas forcément totalement en accord avec ce qui a pu être dit, dans le sens où j’ai une opinion différente, avec d’autres nuances sur tel ou tel sujet, bien qu’elle soit rarement, voire jamais totalement contraire. Mais dans la globalité, j’ai trouvé que l’autrice avait vraiment bien traité le sujet et qu’elle a surtout réussi son objectif : me faire réfléchir.

Une identification qui passe aussi par le « moi aussi », pour le Bar aux Lettres. La reconnaissance de soi dans les lignes, en partie grâce au fait que l’auteure partage ses propres expériences. La thèse profonde livrée est sujette à réflexion, si ce n’est à des nuances, comme le souligne Yuiko Books ci-dessus.

En plus d’être très précis en science-sociales, l’ouvrage renferme également une part d’intime de Mona Chollet qui n’hésite pas à dire « je ». Mais c’est important, car trop souvent dans ces lignes on se dit « mais oui, mais moi aussi. Mais c’est vrai que ça je le pense ».
Alors, pourquoi ne pas le dire ?

Ainsi, en plus de vivre le livre comme une expérience personnelle, il faut reconnaître qu’il fait réfléchir chaque lecteur à l’aune de ses expériences personnelles. En plus, grâce au grand choix de figures exploitées, tout le monde à droit de se sentir concerné.e par les propos de Mona Chollet, comme le remarquent Les Liseuses :

On peut se reconnaitre dans telle ou telle catégorie – ou « anti-catégorie ». Et, si l’on est en couple, que l’on a des enfants, que l’on utilise teintures et chirurgie esthétiques, s’interroger sur nos raisons profondes qui nous poussent à agir ainsi. Pour changer, peut-être. Ou assumer, au moins, ce qui est déjà une libération énorme (l’exemple pris par l’auteur de ces femmes qui ont eu des enfants sans en avoir réellement envie, voire à regret, est à ce sujet éclairant).

Ainsi, les lectrices touchées s’identifient. Certaines découvrent même un subit intérêt pour les sorcières, jusque là inconscient. C’est le cas de Julie Juz :

Comme l’auteure, mes modèles de « sorcières » sont des personnages auxquels je pourrais être fière que l’on m’identifie : Willow dans Buffy, Hermione dans Harry Potter, les sœurs Sanderson dans Hocus Pocus – qui sont pas très sympas mais leur humour est plutôt pas mal, Sabrina l’Apprentie Sorcière, etc. Tous ces personnages sont forts, intelligents, elles utilisent à bon escient à la fois leur intelligence et leurs émotions, elles font le bien. Alors si être une sorcière, c’est être tout ça – sans les pouvoirs –, c’est probablement l’un des plus beaux compliments que je pourrais recevoir, finalement.

et My Lunatique :

C’est vrai, quand on pense au terme de sorcière, déjà c’est souvent péjoratif, et on imagine directement une vieille dame flippante qui vit seule au fond d’une forêt. Mona Chollet démonte ces stéréotypes un par un et l’illustre de manière très riche aussi bien à partir de théories ou documents historiographiques que par des épisodes de séries ou des films bons publics.
Je me suis toujours estimée hyper ouverte d’esprit mais en lisant cet essai j’ai réalisé à quel point je pouvais avoir un regard étriqué sur l’image sociétale de la femme. […] Ce genre de sujets, auxquels je n’avais jamais franchement réfléchi, me font maintenant cogiter et m’insurgent même. Pour moi, si un essai parvient à te faire réfléchir et réaliser des faits sociaux auxquels tu es confronté chaque jour, c’est qu’il a rempli son job.

En vrai j’ai toujours trouvé ça cool les sorcières, parce que quand on en parle, je pense direct à Maléfice ou à Morticia Addams et elles ont un charisme de dingue. Mais je dois dire qu’après cet essai, j’arrive à me faire une image de ce qu’est la sorcière moderne et j’adore. […] La sorcière moderne n’a pas peur d’arborer ses cheveux blancs et ne craint pas les jugements puérils si elle décide de ne pas avoir d’enfants ou d’être célibataire (ou les deux). Et puis il y a un côté purement filmique que j’ai grave envie de reproduire, genre faire des incantations en latin avec des cristaux et de la sauge dans ma chambre.

Le finalement chez Julie Juz montre donc le dépassement de la figure de la sorcière pleine de pustules, cachée dans sa forêt. Pour les lectrices, une nouvelle image de la sorcière se créé, et, en réalité, c’est à cette nouvelle image qu’elles s’identifient, comme certaines féministes avant elles.

Que dire ? Tous les thèmes sont abordés dans l’extrait ci-dessus : déconstruction du mythe de la sorcière, découverte de soi, identification, réflexion… Comme nous le disions précédemment, la sorcière est donc réactualisée : c’est une femme libre, une femme qui choisit sa vie. Mais elle reste poursuivie par son folklore : les lectrices portent des chapeaux pointus en séance de dédicace, et qui passent commande sur Etsy (voir première de couverture de Sorcières. La puissance invaincue des femmes, ainsi que les photographies en illustrations de cet article.) Sommes-nous le cercle vicieux de l’éveil des consciences et la récupération commerciale du thème de la sorcière ?

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Étagère sorcière « sortilèges et enchantements » sorcellerie par Ateliermandragore.

Pour certaines, la lutte continue.

Bien sûr, toutes les lectrices ne sont pas tombées sous le charme, et Les Chroniques Culturelles ne s’en cache pas, et a bien raison. On peut s’interroger : le livre séduirait-il moins les dilettantes aguerris que les curieux ?

Mais voilà, la figure de la sorcière me fascine depuis toujours, j’ai même envisagé d’en faire mon sujet de thèse et je sais que j’écrirai dessus, un jour : en fait, j’ai toujours pensé confusément que peut-être j’ai été une sorcière brûlée sur le bûcher dans une vie précédente, ou que j’ai eu une ancêtre qui l’a été […]. Impossible donc pour moi de m’abstenir de lire cet essai, dont on parle beaucoup, nonobstant ma méfiance envers l’auteure.

On retombe alors sur la même interrogation : sorcières féministes, ou sorcières tout court d’ailleurs, se méfient de ce livre, qui surferait sur la vague (et qui l’assumerait ?). La légitimité de cet avis est, comme nous l’avons vu, discuté par les universitaires. Cependant, toutes les féministes ne s’en méfient pas, comme Wild Sorceress, nom qui ne prête pas à confusion.

Je suis militante féministe depuis plus de dix ans et à côté de ça, je n’hésite pas à me décrire comme une sorcière, cet essai était donc fait pour moi.

Elle a beaucoup aimé l’écrit de Mona Chollet. Déjà bercée dans l’ésotérisme, elle a également élargit son point de vue, et s’est beaucoup interrogée suite à sa lecture, tout comme les curieuses l’ont fait. Ce livre peut donc apporter beaucoup aux sorcières féministes comme aux néophytes.

Outre la réflexion, ce livre ouvre un réel droit à la parole. Après un article et une analyse en béton armé et très intéressante, La Tournée de Livres ose, elle aussi, à son tour prendre la parole. Elle s’exprime au sujet du non-désir d’enfant auquel Mona Chollet a consacré tout un chapitre. Un chapitre qui dit « je » comme ses lectrices après elle. Sorcières. La puissance invaincue du féminin réussirait-il un effet #metoo : exprime-toi.

Bon, je vais faire effondrer la petite pyramide de réflexion et de compréhension qui s’est bâtie dans votre cerveau : si je ne veux pas de gosses, c’est parce que je fais partie des méchantes pas belles qui n’aiment pas les enfants. (Je vous vois déjà décrocher le téléphone pour contacter l’asile le plus proche.) J’ai mes raisons et je n’ai pas à me justifier. Paradoxalement, je m’entends bien avec les enfants (sauf ceux qui me reprochent de ne pas être une « vraie » adulte et essaient d’en profiter). Et c’est peut-être justement parce que, comme certains me le font remarquer, je ne suis pas une adulte au sens où on l’entend. Ça doit en rassurer certains, je pense… Il y a aussi le fait que je ne me sens pas psychologiquement capable de m’en occuper, mais on n’est pas là pour faire une psychanalyse.

Ça fait du bien de le dire, non ? Avec un blog dont le titre parle lui aussi de lui-même, La Sorcière Enquête, avec beaucoup d’humour, livre son ressenti (mais pas que) sur le sujet. Elle s’est reconnue totalement dans l’image de la sorcière proposée par Mona Chollet : une femme libre, à part, qui (en plus !) ne veut pas d’enfants (pour le moment ?).

Ma vie pose plus de problèmes aux autres qu’à  moi-même : c’est à cause du regard des gens que je peux me sentir mal de temps en temps. C’est un cercle vicieux. Je savais que je n’étais pas la seule à avoir ce genre de ressentis, mais grâce à ce livre, je me sens un peu libérée d’un poids. Il m’a permis de déculpabiliser sur ce sujet et d’avoir envie de l’assumer.

Un livre rassembleur… Avec les autres et avec soi-même.

Cet article va s’achever sur un dernier témoignage, touchant. Parler depuis le Silence, un nom très poétique pour un blog tout en sensibilité. Tout d’abord, elle nous parle de ce fameux aspect rassembleur que comporte ce livre, comme un pouvoir étrange qu’il aurait sur les gens.

Je lisais ce livre dans le train et son titre a attiré l’attention de mon voisin qui a commencé à me poser des questions dessus. Il était curieux, plutôt intéressé et puis il m’a demandé : « Et vous, vous vous définissez comme sorcière ?. »

Oui, elle se considère comme sorcière, et depuis longtemps, mais c’est en elle, jamais elle ne l’avait dit à haute voix, encore moins en public. Elle est intriguée et fascinée par toutes ces jeunes de 25 ou 30 ans qui osent s’exposer, se dire sorcières. À juste titre, là n’est pas la question, mais pouvoir l’assumer, c’est ça, la nouvelle liberté.

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Planche ouija par 3dGeekWares.

Conclusion :

Sorcières de Mona Chollet est donc un livre qui délie les langues et qui fait couler beaucoup d’encre. Un livre qui permet aux féministes et aux sorcières d’aujourd’hui de se reconnaître, de parler, de s’assumer. Ces femmes, parfois bercées par les sorcières des années 2000, se rendent compte que le féminisme n’est pas une guerre déjà gagnée comme on le pensait alors. (Il n’y a qu’à voir toutes les artistes frileuses sur ce terme qui ont participé, en 2008, à l’exposition @Elles au Centre Pompidou, et qui auraient peut-être osé assumer ce titre aujourd’hui.) Une lutte qui revient sur le devant de la scène, et sur laquelle surfe, certes, Mona Chollet. Il convient en revanche de rappeler qu’elle en est une des activistes depuis de nombreuses années. Elle a le goût d’une lutte dont les jeunes ont peut-être moins conscience – jeunes qui se sont parfois lancées dans cette aventure de sorcellerie, finalement si sérieuse, comme si cela coulait de source. Un livre pour commencer, pour se questionner, un voyage initiatique qui fonctionne. Et si c’était cela la clé du succès littéraire ?

Vivre en Viking – II – Savoir vivre, savoir bien vivre

Introduction

Toujours plus avant, pardelà les brumes fabuleuses du Nord ! Après avoir posé quelques repères généraux1 dans le premier volet de notre série, nous nous retrouvons aujourd’hui pour une nouvelle immersion en esprit viking. C’est qu’il subsiste encore, à travers quelques poèmes, sagas et témoignages, attendant d’être vivifié à nouveau par nos propres pensées, nos voix et nos actes. Pour l’heure, suivons le chant aphone du scalde2 et, sans plus attendre, entrons dans les vers des Hávamál3.

Une page de l’Edda poétique dans un manuscrit du XIIIe siècle (Codex Regius) conservé à l’Institut Árni Magnússon de Reykjavík.

I – La valeur de la vie

Premier point remarquable : ce texte pose comme une évidence la valeur intrinsèque de la vie, nous assurant que dans tous les cas « Mieux vaut être en vie/ Que d’être sans vie ». Cette affirmation catégorique exclut d’emblée l’hypothèse nihiliste, tout à fait inintelligible aux yeux d’un Viking, pour qui envisager que la vie puisse être absurde constituerait précisément le comble de l’absurde. C’est qu’au plan religieux, cette vie correspond à l’espace que lui a aménagé le Destin4 et au sein duquel il a à le réaliser en se réalisant. Elle est donc pleine de sens et éminemment sacrée.

Mais à un niveau plus terre à terre, ce que nous enseignent ici les Hávamál, c’est aussi que quelles que soient nos conditions d’existence (notre statut social, notre fortune, la qualité de notre habitat, l’étendue et la fécondité de nos terres ou encore notre état de santé), la vie recèle toujours assez de bienfaits pour qu’on la chérisse :

« L’on est pas malheureux tout à fait
Même si l’on est en mauvaise santé :
D’aucuns sont heureux par leurs fils.
D’aucuns par leurs parents.
D’aucuns par biens en suffisance,
D’aucuns par bonnes actions. »5

Même un handicap physique lourd n’empêche pas d’avoir une existence bien remplie, il suffit d’adapter ses activités en fonction de ses incapacités :

« Un boiteux monte à cheval,
Un manchot garde les troupeaux,
Un sourd fait assaut d’armes et rend service. »6

Pourtant, et c’est là toute la subtilité, que la vie soit toujours un bien n’implique pas qu’il soit bon de tout faire pour la conserver. Si le poème incite régulièrement à la prudence, il met également en garde contre son excès : « Prudent, je te prie d’être,/Mais point trop prudent »7. La question se pose alors de savoir quelles sont les manières d’être qui participent d’une sage circonspection, juste milieu entre une insouciance totale et une retenue excessive. La réponse du texte, diluée dans plusieurs strophes, est à peu près la suivante : est d’une prudence mesurée celle ou celui qui se préoccupe de sa santé au quotidien (on trouve par exemple à plusieurs reprises des conseils diététiques dans les Hávamál) et qui reste toujours sur ses gardes, évitant de se mettre en danger par excès d’assurance, de confiance ou encore de boisson. La strophe 73 nous invite ainsi à considérer toute situation comme étant susceptible de dégénérer et de nous être fatale :

« Deux hommes, l’un peut tuer l’autre,
Ta langue peut te coûter la tête,
Sous chaque manteau
Je soupçonne une main sur la garde d’une épée. »8

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Odd Nerdrum, One Blind Singer and Two Dancers.

La prudence mesurée de l’éthique viking est donc une prudence généralisée. Pour beaucoup d’entre nous, elle aura déjà quelque chose d’excessif dans l’extrême réserve qu’elle prescrit. Mais pour eux, on n’est jamais trop prudent, sauf quand l’appréhension du péril conduit à manquer de courage. C’est qu’il y a des dangers qu’on ne peut éviter sans faillir à ses obligations envers autrui et, du même coup, envers soi-même. La strophe 16 critique ainsi l’attitude de celui qui évite systématiquement le combat dans l’optique de conserver sa vie le plus longtemps possible :

« L’inavisé
Croit qu’il vivra toujours
S’il se garde de combattre,
Mais vieillesse ne lui
Laisse aucun répit,
Les lances lui en eussent-elles donné »9

Se soustraire aux tourments des armes, c’est se livrer aux tourments de la vieillesse, c’est-à-dire bien sûr à la dégénérescence du corps qui étiole l’existence et la rend plus pénible, mais aussi à la désapprobation, à l’inimitié, au mépris, voire à la haine et à la violence d’autrui qui couronnent une vie de couardise. Si l’existence reste toujours intrinsèquement précieuse pour celle ou celui qui en jouit, du point de vue de la communauté, toutes les existences individuelles ne se valent pas : certaines lui sont plus utiles que d’autres et s’il est entendu qu’« un mort n’est utile à personne »10, certains vivants, du fait de leurs comportements antisociaux, ne le sont guère plus et sont même parfois carrément nuisibles. Pour ceux-là, le poème est sans pitié :

« Dépérit le jeune pin
Qui se dresse en lieu sans abri :
Ne l’abritent écorce ni aiguilles ;
Ainsi l’homme
Que n’aime personne :
Pourquoi vivrait-il longtemps ? »11

Comme nous l’explique Régis Boyer, dans les sociétés scandinaves anciennes, la condamnation d’un individu par la communauté revient à sa désacralisation, c’est-à-dire à la dévalorisation consensuelle de sa vie humaine :

« La législation ne prévoyait pas la peine de mort, mais la remplaçait par le bannissement et par la proscription. Très exactement, la vie d’un condamné ne vaut plus rien, si peu en tout cas qu’elle ne mérite même pas qu’on la retranche. Le proscrit est exclu de la communauté : il a été désacralisé par consentement commun. À peine, désormais, si c’est encore un homme. On le traitait de loup (vargr) ou d’homme des bois (skógarmadr). (…) On n’avait le droit ni de l’héberger, ni de lui donner les moyens de s’enfuir, ni de l’aider matériellement, ni même d’avoir commerce avec lui. »12

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Odd Nerdrum, Twilight.

C’est que, comme nous l’avons déjà dit, vivre en être humain pour un Viking, c’est manifester le sacré en lui : réaliser son destin. Or le destin de chacun est toujours lié à celui d’un groupe plus vaste : il s’inscrit dans celui de la famille, lui-même inscrit dans celui du clan, etc. Ainsi ne peut-on se couper de sa communauté sans se couper aussi de son propre destin et donc, en définitive, de sa dimension humaine, de cette partie de soi-même porteuse de sacré. Ne reste alors que la vie brute, bestiale, biologique, qui se vit en solitaire.

II – La valeur vitale de la réputation

Ainsi, pour un Viking, vivre bien ce n’est pas tant jouir de la vie pour soi-même que savoir vivre avec et devant autrui. C’est-à-dire, dans le langage des Hávamál, acquérir et conserver une bonne réputation, qui témoigne d’un tel savoir vivre. Plus encore, une telle réputation prolonge la vie de l’individu par-delà ses limites temporelles, conférant à ce dernier une forme d’immortalité :

« Meurent les biens,
Meurent les parents,
Et toi, tu mourras de même ;
Mais la réputation
Ne meurt jamais,
Celle que bonne l’on s’est acquise.

Meurent les biens,
Meurent les parents,
Et toi, tu mourras de même ;
Mais je sais une chose
Qui jamais ne meurt :
Le jugement porté sur chaque mort. »13

Or mettre sa vie en danger, lorsque cela sert la communauté, permet d’acquérir du prestige, ce qui explique pourquoi la prudence généralisée prescrite par les Hávamál doit être suspendue là où s’impose le courage, sous peine de devenir contre-productive pour la vie même qu’elle prétend préserver. Comme l’illustre parfaitement l’exemple d’Achille, personnage fameux de la mythologie grecque, grand héros de la guerre de Troie (à laquelle il ne survivra pas), la meilleure manière d’exister toujours est de choisir une vie courte mais pleine de gloire, plutôt qu’une vie longue mais sans éclat. D’ailleurs, même dans les cas, nombreux, où la prudence viking est de mise, elle protège au fond tout autant la réputation que la vie. En prenant garde de ne pas froisser son hôte par des paroles ou des comportements déplacés, on évite de périr par son fer enragé mais on évite aussi qu’il médise à notre sujet et salisse durablement notre nom :

« L’inavisé
Pense que tous ceux
Qui rient avec lui sont ses amis ;
Mais ce qu’il ne découvre pas
C’est qu’on ne parle guère en sa faveur,
S’il siège parmi les sages.

L’inavisé
Pense que tous ceux
Qui rient avec lui sont ses amis ;
Alors découvre
Quand vient au thing14
Qu’il y en a peu qui parlent pour lui. »15

Ainsi l’individu préserve t-il sa réputation par sa prudence et accroît-il son prestige par son courage, œuvrant à prolonger sa vie après sa mort mais également à l’intensifier ici bas. En effet, faire preuve de savoir vivre avec et devant autrui, avoir le souci de la communauté, tout cela attire le respect, la sympathie et la bienveillance des gens de valeurs et permet de tisser des relations interpersonnelles de grande qualité : des amitiés véritables, profondes et solides, qui concourent au bien-vivre individuel :

« Jeune, je fus jadis
Je cheminai solitaire ;
Alors, je perdis ma route ;
Riche je me sentis
Quand je rencontrai autrui :
L’homme est la joie de l’homme. »16

Gustave Courbet
Gustave Courbet, Bonjour Monsieur Courbet.

Et c’est sur cette belle pensée que nous nous quitterons une nouvelle fois, avec la promesse de nous retrouver pour le prochain volet de notre série. À bientôt autour de la source de Mímir17 pour nous abreuver ensemble de nouveaux savoirs !


Notes :

1 Voir « Vivre en Viking – I – Quelques généralités », vous y trouverez présentées les grandes lignes du phénomène viking ainsi que l’arrière plan religieux qui irrigue toute la mentalité viking.

2 Nom que les anciens scandinaves donnaient à leurs poètes.

3 Pour rappel, les Hávamál (en français, les Dits du Très-Haut, ceux qui sortent de la bouche d’Ódinn) forment un long poème sacré qui constitue une sorte de résumé de l’éthique des fameux pillards scandinaves. Cela en fait pour nous une porte d’accès privilégié à leur mentalité.

4 Voir « Vivre en Viking – I – Quelques généralités » pour une présentation plus complète de la figure du Destin.

5 Hávamál, strophe 69, texte intégral traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique (p. 169 à 202), Fayard, 1992, p.181.

6 Ibid., strophe 71 (partielle).

7 Ibid., strophe 131 (partielle), p. 194.

8 Ibid., strophe 73, p. 182.

9 Ibid., strophe 16, p.171-172.

10 Ibid., strophe 71 (partielle), p.181

11 Ibid., strophe 50, p. 177-178.

12 Boyer Régis, « Le sacré chez les anciens scandinaves », dans l’Edda poétique (p. 14 à 64), op. cit., p. 27.

13 Hávamál, strophes 76-77, texte intégral traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique (p. 169 à 202), op. cit., p. 182.

14 Le Thing est l’assemblée en plein air des hommes libres, où chacun peut donner son avis sur l’administration, la politique, la justice, les expéditions à entreprendre ou encore les modalités des échanges commerciaux.

15 Ibid., strophes 24-25, p. 173

16 Ibid., strophe 47, p. 177.

17 Dans la Gylfaginning, en français la Mystification de Gylfi, qui constitue la première partie de l’Edda de Snorri Sturluson, il est expliqué que « Sous la racine [d’Yggdrasil] qui est orientée vers la halle des Thurses du givre se trouve la source de Mímir qui recèle science et sagesse, et celui qui possède la source s’appelle Mímir ; il est plein de profond savoir parce qu’il boit l’eau de la source dans la corne Gjallarhorn. Alfödr [Ódinn] y vint et demanda de pouvoir boire à la source, mais il ne l’obtint pas avant d’avoir mis son œil en gage. », Gylfaginning, chapitre 15, passage traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique, op. cit., p. 414.