Mais ne nous délivrez pas du mal – Analyse

Affiche du film.

Aujourd’hui, vendredi 29 juin, bonne journée. J’ai fait punir Céline Crespin à ma place alors que c’était moi qui avais chahuté. Dimanche elle sera privée de sortie. À notre professeur, l’abbé Dupré, j’ai confessé deux pêchés d’impureté que je n’avais pas commis. Cela devient de plus en plus excitant. Lore et moi éprouvons maintenant un plaisir de plus en plus intense à faire le mal. Pêcher est devenu notre principal objectif. Comme d’autres, des crétins, passent leur vie sous le signe de la vertu, Lore et moi le passons sous le signe de Satan, notre seigneur et maître.

Mais ne nous délivrez pas du mal, long métrage de Joël Séria sorti en 1970, s’ouvre sur la rédaction par Anne (Jeanne Goupil) de cet extrait de son journal intime, qui introduit à merveille les personnages principaux ainsi que les thématiques du film. À la faveur de la nuit, dans le dortoir du pensionnat religieux de Sainte-Marie, la jeune fille, cachée sous ses draps, consigne en cachette son dernier méfait et décrit la jouissance grandissante qu’elle ressent au fur et à mesure qu’elle progresse, au côté de sa complice Lore (Catherine Wagener), sur la voie du vice et de Satan.

Les deux adolescentes, toutes deux issues de familles aisées et respectées (noble pour la première, bourgeoise pour la seconde), sont supposées partager leur existence entre l’étude assidue, austère et pieuse à Sainte-Marie, et une vie saine, faite de vertu et d’obéissance, chez leurs parents, établis dans quelque campagne non loin.

Pourtant, à l’insu de toutes et de tous, elles s’appliquent à semer la souffrance et la destruction autour d’elles chaque fois qu’elles en ont l’occasion, dédiant leurs excitants méfaits à Lucifer, auquel elles jureront solennellement allégeance au cours d’une messe noire réalisée à l’aide d’objets de cultes catholiques récupérés ça et là et subvertis. Elles éprouvent en outre l’une pour l’autre un amour profond et défendu, qu’elles sacraliseront en échangeant deux anneaux, quelques gouttes de leur sang et deux hosties consacrées souillées, lors de cette même messe noire, qui prend alors des allures de mariage satanique.

Photogramme du film Mais ne nous délivrez pas du mal.

Ainsi Anne et Lore se rebellent-elles contre l’ennui et la passivité auxquels voudraient les contraindre les figures d’autorité omniprésentes qui, au nom de Dieu et de la tradition, se relaient afin de soumettre à leur ordre chaque moment et chaque dimension de leur vie. Dans les marges du contrôle, elles organisent en cachette leur double vie palpitante, découvrant dans l’intimité tendre de leur relation lesbienne platonique le cadre privilégié d’une émancipation radicale et violente, qui en passera par l’impiété et la cruauté. Sans doute Les chants de Maldoror, qu’elles lisent en douce, auront su les inspirer, et notamment ce passage où Isidore Ducasse, alias Comte de Lautréamont, s’exclame :

Il y en a qui écrivent pour rechercher les applaudissements humains, au moyen de nobles qualités du cœur que l’imagination invente ou qu’ils peuvent avoir. Moi, je fais servir mon génie à peindre les délices de la cruauté ! Délices non passagères, artificielles ; mais, qui ont commencé avec l’homme, finiront avec lui1.

Au sein de ces plages de liberté arrachées, elles inversent circonstanciellement les rapports de domination, prennent momentanément le pouvoir en imposant leur propre loi sadique à celles et ceux qu’elles prennent pour cibles. Les hommes, grands privilégiés de l’ordre patriarcal qui les oppresse, apparaissent logiquement comme leurs martyrs préférés. Anne joue avec les fantasmes de l’aumônier qui la confesse en lui rapportant les pratiques lesbiennes de deux religieuses ; elle libère les vaches d’un jeune fermier prénommé Émile, pendant que Lore le distrait en l’excitant et en se dérobant – non sans difficultés – à ses baisers libidineux ; elle empoisonne, avec l’aide de sa complice, l’oiseau préféré de son jardinier simple d’esprit, les deux jeunes filles ayant pour projet d’assassiner tous les volatiles un par un plutôt que tous en même temps, afin de maximiser la souffrance de leur victime ; elles se rendent en cachette chez Émile et brûlent le foin de sa ferme, alors qu’il est en train de souper avec ses parents ; elles tourmentent à nouveau le jardinier d’Anne en le jetant dans un étang et en engageant une course poursuite avec lui, au cours de laquelle elles suscitent sans cesse son désir et s’amusent à le frustrer. La liste de leurs méfaits est longue.

Les deux adolescentes finiront par tuer un inconnu en panne de voiture, rencontré sur le bord de la route, après l’avoir conduit chez Anne en vue de le séduire. Emporté par sa passion, celui-ci était devenu incontrôlable et cherchait à les violer. Se retrouvant alors dans l’incapacité de préserver plus longtemps le secret, Anne et Lore préfèrent prendre le pari de la mort que de voir cette double vie, la seule qui vaille vraiment la peine d’être vécue, envahie et détruite par cet ordre social qu’elles abhorrent. Dans son journal, Anne écrit :

Je n’ai pas voulu faire peur à Lore, mais l’enquête est sur le point d’aboutir. Ils vont découvrir le corps, ce n’est plus qu’une question de jours. Mais ils auront beau faire, ils ne nous sépareront pas. Nous sommes liées l’une à l’autre pour toujours.

Ainsi décident-elles de mettre fin à leurs jours au nez et à la barbe de l’inspecteur en charge de l’enquête et de nombreux membres de leur communauté, dont leurs parents, au cours d’un spectacle scolaire auquel elles participent. Après avoir déclamé trois poèmes réprouvés (« Complainte du pauvre jeune homme » de Jules Laforgues, « La mort des amants » et « Le voyage », VIII, de Charles Baudelaire) elles s’aspergent d’alcool et s’immolent. Le public applaudit avec enthousiasme, croyant d’abord à une performance spectaculaire, puis s’affole lorsqu’il comprend que le feu qui consume les robes blanches des jeunes filles est bien réel. Mais il est déjà trop tard pour réagir. Les flammes dévorent les deux corps enlacés et, fortifiées par ce combustible, s’élèvent jusqu’à la bande d’étoffe habillant le bord supérieur de la scène, qui s’embrase à son tour. Juste au-dessus, l’inscription Ad majorem Dei gloriam, « Tout pour la plus grande gloire de Dieu », ne perd rien pour attendre.

Leur suicide se donne comme un crachat insolent à la face de la communauté, un geste d’insoumission d’une extrême violence, flamboyant et fatal, par lequel elles privent définitivement l’autorité de la victoire totale qu’elle n’aurait pas tardé à obtenir.

Photogramme du film Mais ne nous délivrez pas du mal.

S’il a quelque chose de désespéré, cet acte n’est pas tout à fait nihiliste. En effet, le dernier extrait du journal d’Anne, cité un peu plus haut, et les trois poèmes que les adolescentes récitent avant de s’immoler, témoignent d’un espoir de libération post-mortem.

Poème 1 – Complainte du pauvre jeune homme2

Quand ce jeune homm’ rentra chez lui,
Quand ce jeune homm’ rentra chez lui ;
Il prit à deux mains son vieux crâne,
Qui de science était un puits !
Crâne,
Riche crâne,
Entends-tu la folie qui plane ?
Et qui demande le cordon,
Digue dondaine, digue dondaine,
Et qui demande le cordon,
Digue dondaine, digue dondon !

Quand ce jeune homm’ rentra chez lui,
Quand ce jeune homm’ rentra chez lui ;
Il entendit de tristes gammes,
Qu’un piano pleurait dans la nuit !
Gammes,
Vieilles gammes,
Ensemble, enfants, nous vous cherchâmes !
Son mari m’a fermé sa maison,
Digue dondaine, digue dondaine,
Son mari m’a fermé sa maison,
Digue dondaine, digue dondon !

Quand ce jeune homm’ rentra chez lui,
Quand ce jeune homm’ rentra chez lui ;
Il vit que sa charmante femme,
Avait déménagé sans lui !
Dame,
Notre-Dame,
Je n’aurai pas un mot de blâme !
Mais t’aurais pu m’laisser l’charbon [pour s’asphyxier],
Digue dondaine, digue dondaine,
Mais t’aurais pu m’laisser l’charbon,
Digue dondaine, digue dondon !

Lors, ce jeune homme aux tels ennuis,
Lors, ce jeune homme aux tels ennuis ;
Alla décrocher une lame,
Qu’on lui avait fait cadeau avec l’étui !
Lame,
Fine Lame,
Soyez plus droite que la femme !
Et vous, mon Dieu, pardon ! pardon !
Digue dondaine, digue dondaine,
Et vous, mon Dieu, pardon ! pardon !
Digue dondaine, digue dondon !

Quand les croq’morts vinrent chez lui,
Quand les croq’morts vinrent chez lui ;
Ils virent qu’ c’était un’ belle âme,
Comme on en fait plus aujourd’hui !
Âme,
Dors, belle âme !
Quand on est mort c’est pour de bon,
Digue dondaine, digue dondaine,
Quand on est mort c’est pour de bon,
Digue dondaine, digue dondon !

Ce premier poème pose que, peu importe la manière dont on a vécu, nous sommes toutes et tous égaux face à la mort. À la fin, celle-ci abolit une fois pour toutes notre existence terrestre : « Quand on est mort c’est pour de bon ». Ainsi, de ce point de vue, il est indifférent de cultiver son intelligence ou de végéter dans sa bêtise, ou encore de courir après la vertu ou de s’adonner au vice. Face à la faucheuse, impartiale et implacable, tous nos efforts se révèlent vains et risibles, salués par autant de « Digue dondaine, digue dondainde, / […] / Digue dondaine, digue dondon ! » moqueurs. D’autant, sous-entend le poète, que l’intelligence rend fou et suicidaire (strophe 1) et que la vertu n’apporte pas le bonheur (le jeune homme à la « belle âme » met fin à ses jours) et n’est au fond qu’un paraître hypocrite (dans la strophe 2, on comprend que le jeune homme rentre chez lui après avoir été chassé de chez sa maîtresse par le mari de cette dernière).

Mais ces vers ne disent rien de ce qui advient après la mort. Est-elle un passage vers autre chose (et si oui, vers quoi ?) ou bien une impasse absolue ? La question est ouverte et le deuxième poème s’y engouffre.

Poème 2 – La mort des amants3

Nous aurons des lits pleins d’odeurs légères,
Des divans profonds comme des tombeaux,
Et d’étranges fleurs sur des étagères,
Écloses pour nous sous des cieux plus beaux.

Usant à l’envi leurs chaleurs dernières,
Nos deux cœurs seront deux vastes flambeaux,
Qui réfléchiront leurs doubles lumières
Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux.

Un soir fait de rose et de bleu mystique,
Nous échangerons un éclair unique,
Comme un long sanglot, tout chargé d’adieux ;

Et plus tard un Ange, entr’ouvrant les portes,
Viendra ranimer, fidèle et joyeux,
Les miroirs ternis et les flammes mortes.

Ce deuxième poème répond au premier, nous décrivant la mort simultanée de deux personnes liées par un amour profond, qui se donne comme un jumelage de « cœurs » et d’« esprits », semblable à celui qui unit Anne et Lore. Il n’est pas exclu que cette mort simultanée soit plus précisément un suicide. En effet, « l’éclair unique » que les amants échangent pourrait désigner l’unisson visuel et acoustique de deux coups de feu. Ce qui est certain, c’est qu’ Anne et Lore témoignent, à travers leur immolation, d’une interprétation aussi littérale que personnelle des vers : « Nos deux cœurs seront deux vastes flambeaux / Qui réfléchiront leurs doubles lumières ». Ces « adieux » se révèlent n’être que des au revoir : « un Ange » viendra raviver les esprits (« les miroirs ternis ») et les cœurs (« les flammes mortes ») jumelés des amants, permettant ainsi à leurs existences et à leur amour de transcender les bornes de la finitude. Pour les deux adolescentes, cet « Ange » s’identifie bien sûr à Lucifer, l’ange déchu qu’elles révèrent et au nom duquel elles ont renié Dieu et le Christ. Ainsi convaincues que leur amour leur survivra, Anne et Lore sont prêtes à suivre leur psychopompe n’importe où, comme le montre le dernier poème. Car là où il les conduira, elles seront ensemble d’une manière ou d’une autre. Et c’est au fond tout ce qui compte.

Poème 3 – Le voyage, VIII4

Ô Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l’ancre !
Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons !
Si le ciel et la mer sont noirs comme de l’encre,
Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons !

Verse-nous ton poison pour qu’il nous réconforte !
Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ?
Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau !

Cette plongée « Au fond de l’Inconnu », cette exploration du « nouveau » annoncée par le poème, apparaît dans ces quelques vers bien plus excitante qu’inquiétante. Il faut dire qu’elle se donne comme la solution définitive à l’ennui terrestre, ce même ennui qu’Anne et Lore subissent et qu’elles ne supportent plus. Parce qu’elles meurent d’ennui, elles veulent mourir tout court. Pour les deux jeunes filles, l’idée de troquer une vie prévisible, déjà toute tracée par la communauté, contre une après-vie pleine de mystères et de découvertes, apparaît extrêmement séduisante.

À l’issue de cette triple récitation, les voici donc affermies dans leur résolution. D’un geste assuré, elles vident chacune le contenu d’une bouteille de gnôle sur leurs robes blanches et y mettent le feu, se suicidant ensemble pour se libérer ensemble. Si elles ont vu juste, Lucifer ne tardera pas à venir chercher leurs âmes, à jamais enlacées.

Claire Tabouret, La grande camisole, huile sur toile 2014.

 

 


Notes :

1 Isidore Ducasse ou Comte de Lautréamont, Les chants de Maldoror, « Les classiques de poche, Le livre de poche », Librairie générale française, 2001, chant premier, §4, p. 86.

2 Jules Laforgues, Les complaintes, Léon Vanier, Paris, 1885, pp. 108-109.

3 Charles Baudelaire, Les fleurs du mal, dans Œuvres complètes, tome 1, Calmann-Lévy, Paris, 1908, p.339.

4 Charles Baudelaire, Les fleurs du mal, dans Ibid., p. 351.

Mary Shelley (2018) – Réflexions autour du film

Mary Shelley est un film réalisé par Haifaa Al-Mansour. Sorti en août 2018, il retrace le parcours de Mary allant de ses rencontres littéraires en passant par ses déboires amoureux jusqu’à « l’accouchement » de son roman bien connu, Frankenstein ou le Prométhée moderne  (1818). Je propose un retour fait d’analyses diverses.

affiche mary shelley
Copyright Pyramide Distribution, Stars Tom Sturridge, Film Mary Shelley.

Mary semble s’ennuyer dans une vie monotone, aidant à la librairie de son père, le très réputé William Godwin. Son passe-temps favori ? Se réfugier dans la lecture, à la lumière du soleil baignant le cimetière du village. « Aimer lire, c’est tout avoir à sa portée. » On est d’ailleurs très vite happés par le décor à la fois romantique et gothique de l’ambiance qui se dégage du film.

Mary est interprétée par l’actrice Elle Fanning, que j’ai pu découvrir pour la première fois dans le rôle de Jessie dans The Neon Demon (2016). Sa jeunesse et son physique font bien écho à l’image que le réalisateur semble vouloir donner d’une jeune fille idéaliste qui ne veut plus se contenter d’être une lectrice passive. En effet, Mary aussi aspire à écrire. Et c’est aussi ce qu’elle fait lorsqu’elle part s’évader dans le cimetière.

Mis à part la thématique littéraire, on peut relever le côté militant de Mary qui est déterminée à lutter pour le droit des femmes. Surtout au cœur de la société britannique du XVIIIe siècle, qui semble mettre en avant l’image d’une femme d’intérieur passant son temps à se préparer pour les bals de la prochaine saison, tout en espérant rencontrer son promis… Le personnage de Mary change la donne, et son père l’encourage à sa manière lorsqu’il commente ses premiers écrits : « find your own voice ».

De façon parallèle à son périple littéraire, Mary rencontrera Percy Shelley, interprété par Douglas Booth. Ces deux personnages vont entretenir une relation tumultueuse – car en dehors mariage conventionnel selon les normes sociétales de l’époque –, cela était inadmissible.

C’est en rencontrant l’amour que Mary se confrontera à plusieurs états émotionnels et ceci exacerbera sa propre sensibilité artistique. Et l’on ne peut pas parler d’amour interdit sans parler de liberté. Percy apprend à Mary que si elle ne s’engage pas avec lui, elle manquerait une grande opportunité car « une vie sans amour, ne vaut pas la peine d’être vécue. » 

Ton erreur, c’est d’attendre une occasion. Les gens devraient aimer et vivre comme ils l’entendent.

Copyright © 2018 PROKINO Filmverleih GmbH, Stars Douglas Booth, Film Mary Shelley

Mais une passion basée sur une liberté absolue qui fait fi des normes, des mœurs et de la société, peut-elle vraiment perdurer dans le temps ? Après les premières années d’émoi, d’où puisera-t-elle sa légitimité?

Au fil de leur histoire, qui n’a d’idylle que le nom, Mary sera dévastée, blessée et aussi transportée. Pour plusieurs raisons que je ne développerai pas ici. Tout au long du film, son évolution psychologique et ses différents états émotionnels vont se trouver imbriqués et impliqués dans le processus créatif de son œuvre. En effet, elle met au monde sur papier Frankenstein, au même titre que toutes ses peurs, ses fantasmes, sa vision de la vie, allant du rôle de mère à la question de la mort.

Frankenstein, c’est cette créature qui se compose de morceaux de chair humaine mais qui ne tient à la vie que par quelques miraculeuses décharges électriques. Il fait donc écho au processus de création qui, au même moment qu’il « donne naissance », fait état de mort de ce qu’on a voulu transmettre et partager. On peut aussi penser le mythe de Frankenstein comme une réflexion sur la société dite « moderne » qui célèbre la science comme moteur pour améliorer, prolonger et découvrir plus amplement, la condition humaine. (c.f. Galvanism process). À défaut d’être à l’origine de la création, l’Homme se veut un être un perpétuel artisan du vivant…

Copyright Pyramide Distribution, Stars Tom Sturridge

Frankenstein peut être compris en somme comme une métaphore des lambeaux d’humanité qui subsistent grâce à la magie de l’amour. Mais comme l’énonce Mary, on ne peut aimer sans assumer ses choix et la responsabilité qui incombent à l’amour :

Les idéaux et l’amour nous donnent du courage mais ils ne nous préparent pas aux sacrifices nécessaires à toute histoire d’amour. (…) Il vient un temps où l’on doit se séparer des choses qu’on aime.

Copyright Pyramide Distribution, Stars Tom Sturridge, Film Mary Shelley

Mary rencontra au cours de son aventure littéraire d’autres écrivains passionnés dont Lord Byron et Polidori, respectivement interprétés par les acteurs Tom Sturridge et Ben Hardy. Ce sera des discussions plus ou moins enflammées autour de la poésie dans le manoir de Lord Byron arrosées de rouge qui alimenteront les pensées de Mary. La poésie peut-elle permettre de réformer la société ? Peut-on comprendre la littérature comme réceptacle des passions, peurs et fantasmes des individus composant une société ?

Du tableau de Henry Fuseli, Le Cauchemar (1781) en passant par la nouvelle Le Vampire (1819) de Polidori, elle s’imprégnera de toute une atmosphère qui lui servira d’inspiration fantastique.  Elle considèrera d’ailleurs un bon livre comme :

Toute œuvre importante qui glace le sang et qui accélère les battements de votre cœur.

Le Cauchemar (1781), Henri Fuseli.

Suite à un concours de circonstances et de choix délibérés, Mary et Polidori se verront confrontés à un problème de plagiat au vu de la publication de leurs écrits respectifs par Percy et Lord Byron. Comme l’énonce Polidori :

Les vampires ? Ce sont ceux qui exploitent la vulnérabilité des autres.

Un bel exemple de vampirisme social qui fait que l’on voudrait s’accaparer des richesses des autres et de ce qu’ils ont. Par jalousie, par manque, par désir ou bien par incapacité de pouvoir produire de même ou mieux ? C’est d’ailleurs le cas, à mon sens, d’un éditeur qui refusera de publier le texte initial de Mary à son nom, parce que c’était une femme. Évidemment, pour une femme, écrire, publier et parler de monstruosités, voire de la mort, c’est peu vendeur… Le public se fiche de la vérité, il faut qu’une femme réponde à des attentes, comme souvent, des récits uniformisés et parfumés à l’eau de rose, s’il-vous-plaît. Mary a, encore une fois, une réplique juste :

Remettez-vous en cause la capacité d’une femme à écrire, à expérimenter la perte, la mort et la trahison ? Voilà ce dont il s’agit. Vous le sauriez si vous aviez jugé l’œuvre plutôt que ma personne. Simplement parce que je suis une femme ? Je suis en âge d’enfanter, et aussi en âge d’écrire.

Après un long chemin semé d’embuches, Mary verra finalement son œuvre publiée.

Quant à son histoire avec Percy, elle y mettra fin pour son propre bien.

– Nous pourrions livrer un message d’espoir et d’amour ? (Percy)

– Quel message ? Regarde autour de nous, regarde le bazar que nous avons fait, regarde ce que je suis devenue ! (Mary)

– Ne laissons pas les monstres que nous avons créés nous dévorer. (Percy)

Pour ensuite,  le retrouver, dans des circonstances plus favorables.

Si je n’avais pas vécu le désespoir, je n’aurais pas appris à y faire face, mes choix ont fait de moi ce que je suis et je ne regrette rien.

Pour clore cet article, je dirais que ce film est une immersion agréable tantôt sombre, tantôt romancée qui nous plonge au cœur des questions qui tournent autour des passions et dévorations humaines. Le tout est enrobé de belles musiques et d’une ambiance #SoBritish qui ne me donne qu’une envie : aller me servir un bon thé à l’anglaise !

The Wellcome Collection

Bien le bonjour, j’espère que vous ne vous êtes pas trop égaré dans l’autre côté du Chemin de Traverse depuis la dernière fois. Nous allons alors reprendre notre petit périple à travers la capitale anglaise, et poser nos bagages à notre prochain arrêt, présenté comme The free destination for the incurably curious  (qu’on peut traduire par « la destination gratuite pour le curieux invétéré »). Comment donc résister à une description aussi aguicheuse lorsqu’on est friand de lieux insolites ? Nous y courons, nous y volons !

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The Wellcome Collection est en réalité un lieu des plus surprenants, destiné à mettre en évidence les liens existants entre la médecine, les concepts de la vie et de la mort, ainsi que la place de l’être humain dans le monde.

Il est constitué de plusieurs galeries d’exposition, de collections permanentes et temporaires, d’une salle de lecture pédagogique et interactive ; le tout inclus dans une infrastructure à la fois classique et moderne. Pour cet article, je vais plutôt m’attarder sur la collection permanente d’Henry Wellcome avec son côté à fois curieux, mais intelligent. Les autres parties du bâtiment valent également le détour et à juste titre, mais je n’aurais pas assez d’un article pour les aborder. Vous pouvez, notamment, consulter l’intégralité du génome humain imprimé sur papier ou errer dans la salle de lecture, un incroyable espace ouvert où vous avez la liberté d’interagir avec les curiosités entreposées.

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Sir Henry Solomon Wellcome (1853-1936) est pharmacien, entrepreneur, philanthrope et surtout collectionneur féru de curiosités. Le premier produit commercialisé par notre gentilhomme est l’encre invisible (oui oui, le fameux jus de citron…).  En 1880, il fonde la compagnie pharmaceutique Burroughs Wellcome & Co. avec son partenaire Silas Burroughs et lance sur le marché, aux côtés de quelques autres téméraires, les tout premiers médicaments sous forme de comprimés. À l’époque, ces produits de soin sont commercialisés en poudre ou en décoction liquide. Lorsque son partenaire Silas décède en 1995, Henry Wellcome reprend les rênes de la firme qui connaît un succès sans précédent. L’homme voyage alors aux quatre coins du monde et amasse l’une des collections les plus impressionnantes d’objets liés à la médecine à travers les âges. Cette collection est aujourd’hui visible dans le bâtiment d’origine, construit selon les souhaits du concerné en 1932.

L’une des particularités de la Wellcome Collection reste son côté très pédagogique. Bien entendu, le visiteur curieux sera plus que comblé de se promener entre les nombreuses vitrines remplies d’objets plus intrigants les uns que les autres, mais l’agencement même de ces multiples artéfacts invite à la réflexion. Comme déjà mentionné auparavant, le but de cette collection permanente est de mettre en relation la médecine avec les concepts de vie et de mort, ainsi que la place de l’être humain au sein de notre planète. La médecine a, depuis la nuit des temps, été au service de l’homme dans le but de soigner les maux et donc, de prolonger son existence sur cette terre. Avant l’avènement de la médecine moderne et de sa codification, la frontière entre médecine et magie était bien plus estompée qu’elle ne l’est de nos jours. Le médecin était prêtre, shaman, sorcier, homme de sciences, homme de l’occulte. Nos ancêtres pratiquaient des rites païens permettant la guérison et s’en remettaient aux puissances divines pour garantir leur survie. En d’autres termes, l’homme a toujours été plus ou moins conscient de la fragilité de son existence au sein de l’univers, et a toujours eu cette notion de dualité entre vie et trépas, quelque soit son appréhension (présente ou absente selon les cultures) quant au passage vers l’au-delà.

L’agencement des différentes pièces de la collection retrace l’évolution, depuis les temps immémoriaux à l’époque contemporaine, de tous les outils fabriqués ou procédés mis en œuvre pour garantir une existence longue et prospère sur cette terre, ou du moins pour tenter de soulager les souffrances ou de pallier des handicaps dans le cas échéant. Et lorsque plus rien ne peut sauver le pauvre bougre, certaines techniques d’embaumement se chargent de préserver le corps de sa destinée funeste.

La collection est plus qu’immense, je n’ai donc rapporté qu’un petit échantillon de photographies. Ces images ne font pas vraiment honneur aux objets d’origine (qui dit vitrines en verre, dit reflets agaçants), mais j’ose espérer qu’elles vous donneront un petit aperçu des curiosités à observer.

Commençons par le début, avec ces quelques artéfacts en pierre, sculptés à l’effigie d’organes humains. L’heureux propriétaire déposait la représentation de pierre en offrande à des divinités, afin que la partie du corps représentée soit guérie du mal en question. Les organes concernés pouvaient être divers et variés, mais on peut constater que certains problèmes de santé actuels remontent à la nuit des temps, notamment chez certains messieurs… Sachez que vous vous trouverez nez à nez avec bon nombre d’objets de ce goût qui vous feront doucement rire (ou crissez des dents, selon votre sensibilité) lors de votre petit périple entre les allées.

 

Ensuite, voici quelques modèles anciens de prothèses, essentiellement destinées aux amputés de guerre, une poignée d’yeux artificiels et un petit dentier d’époque prélevé chez un soldat.

 

Le visiteur pourra également retrouver quelques masques mortuaires, divers objets liés au memento mori comme des vanitas, des instruments destinés à des rites de guérison venant de contrées reculées (Afrique, Asie), des véritables sandales de fakir, ainsi que différents modèles et miniatures utilisés par les étudiants de médecine à l’époque. Parmi les objets de la collection se trouvent également des chaises de dentistes ou des tables de consultation, des plus austères aux plus angoissantes.

 

 

 

La collection compte également toute une section consacrée aux photographies et aux peintures anthropologiques qui expriment toute la curiosité que l’homme occidental fortuné avait pour les cultures « exotiques » au début du XXe siècle, et cette conscience duelle de « nous » et de l’« autre » en tant qu’individu appartenant à une certaine culture donnée.

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Chaque objet est accompagné d’une légende plutôt détaillée, avec toutes les informations indispensables pour piquer votre curiosité. De nombreux panneaux et tiroirs interactifs sont disséminés entre les différentes vitrines. Ils contiennent des informations supplémentaires, des moulages à toucher ou des feuillets et autres documents qui ne peuvent être exposés directement à lumière du jour. Pour les plus curieux ou les plus observateurs, sachez qu’une véritable canne utilisée par Charles Darwin se trouve au détour d’une vitrine de la collection.

Comme vous pouvez le constater, je ne peux que vous conseiller de vous rendre sur place pour découvrir et apprécier à sa juste valeur l’entièreté de la collection de Sir Henry Wellcome. En plus de la collection permanente, le bâtiment abrite plusieurs expositions temporaires et accueille fréquemment des évènements thématiques, des ateliers, des cours, etc. Sur ce, je vous laisse jusqu’à notre prochain périple au royaume de l’insolite.


Toutes les photos ont été prises par mes soins, sauf mention contraire.

Texte adapté et traduit à partir du site officiel The Wellcome Collection.

Adresse : 183 Euston Rd, Kings Cross, London NW1 2BE
Prix : Gratuit

Les célèbres morts mystérieuses d’écrivains et poètes

Isidore Ducasse :

Isidore Ducasse, dit Lautréamont, est retrouvé mort à 24 ans, seul chez lui, le 24 novembre 1870, quelques mois après la parution des Chants de Maldoror et de Poésies. Il est inscrit sur son acte de décès « sans autres renseignements », une mention bien énigmatique qui laisse libre champ aux hypothèses. Les biographes lui attribuent une mort par phtisie, mais la rapidité des événements entre sa mort et la publication de ses œuvres reste suspecte, d’autant plus que ses écrits avaient de quoi déranger : une des premières scènes des Chants de Maldoror est celle d’un homme qui prend à partie les lecteurs afin de les inciter à lacérer la poitrine de jeunes garçon aux yeux bandés pour lécher leur sang et leurs larmes ; il évoque ensuite la seconde partie de ce plaisir, qui consiste à revenir auprès des enfants en feignant la surprise et l’horreur pour les consoler après… Une scène dérangeante qui pourrait servir de motif au crime. Outre le doute sur la mort du jeune poète, sa santé mentale est questionnée : des psychanalystes avancent l’hypothèse de la schizophrénie de Ducasse, que d’ailleurs le passage raconté illustre tout à fait. Isidore Ducasse, véritable génie ou simple fou ? Mort naturelle ou assassinat ? Le mystère demeure.

La seule photographie connue d’Isidore Ducasse.

Jacques Vaché :

Une des morts mystérieuses qui a fait couler beaucoup d’encre est sans doute celle de Jacques Vaché. Vaché accumule les étiquettes puisqu’il est aussi classé dans la catégorie des écrivains sans œuvres, tenant ainsi compagnie à Bartleby. La découverte du cadavre de Jacques Vaché, âgé de 23 ans, à Nantes le 6 janvier 1919, est des plus pittoresques : il est retrouvé dans une chambre d’hôtel, nu comme un vers, étendu sur le lit en compagnie d’un autre homme, pareillement nu et mort. La thèse de l’overdose d’opium est avancée rapidement. Seulement, la presse qui a couvert l’affaire a tu la présence de deux autres hommes dans la chambre d’hôtel, ce qui est suspicieux. Le rapport de police nous apprenait donc plus tard que la réunion autour d’un « pot de confiture » comportait cinq personnes : Maillocheau ne veut pas goûter à la confiture et quitte la chambre ; Caron le suit car rendu malade ; reste Woynow qui s’endort sur le divan pour se réveiller devant Bonnet et Vaché, inconscients. Bien que la police dans son rapport ait évoqué un décès par abus d’opium, les théorie sur la mort de Vaché envahissaient étrangement l’affaire.

André Breton, un ami très proche de Vaché, pensait à un assassinat à cause du manque de précision sur sa mort. Le rapport de police signalait en effet la mort d’un certain Vacher, la faute dans le patronyme était considérée suspicieuse par Breton : aurait-on voulu ne pas ébruiter l’affaire ? D’autre part, le rapport de police n’employait jamais le terme « suicide », le résultat de l’autopsie restait douteux, d’autant plus qu’il avait aussi révélé qu’avant sa mort, Vaché avait eu des relations sexuelles avec un autre homme : un sujet très délicat à cette période. 

André Breton faisait un lien analogique entre les morts de Jean Jaurès et Karl Liebknecht, et voyait une logique dans les assassinats, faisant alors de la mort de Jacques Vaché un assassinat politique, une attaque contre la gauche. André Breton était tellement secoué par la mort de Jacques Vaché qu’il a enchaîné les hypothèses. En 1940, soit trente ans après, Breton pensait que Jacques Vaché avait orchestré son suicide. Les propos de Marc-Adolphe Guégan vont en sa faveur, celui-ci écrivait dans Ligne de cœur : « Je reçois d’une personne digne de foi une déclaration terrible. Jacques Vaché aurait dit plusieurs heures avant le drame : « Je mourrai quand je voudrai mourir… mais alors je mourrai avec quelqu’un. Mourir seul, c’est trop ennuyeux… De préférence un de mes amis les meilleurs » ». 
En 2004, Jean Sarment publiait ses correspondances, dans l’une d’entre elles, il écrivait en 1919 à Pierre Bissérié à propos de la mort de Vaché : « On ne saura jamais la part de maladresse, de détraquement, de spleen réel ou affecté, de préméditation peut-être qu’il y a eu dans cette mort ou s’il fut victime seulement de ce bizarre point d’honneur qu’il mit toujours à se conduire en héros décadent d’il y a cinquante ans… ». Un témoignage qui montre que le doute quant à la mort de Vaché était partagé et que Breton n’était pas seul face à ses théories.
Cependant, un journaliste de Libération, qui était parti en investigation pour éclaircir l’histoire, est revenu avec le témoignage d’une connaissance de Vaché, Pierre Lanoë, qui préfèrait la théorie de l’accident plutôt que celle du suicide avancée par André Breton et d’autres. 
Si la théorie du suicide est réfutée par les proches de Vaché, elle n’empêche pas de laisser planer un doute. Autre point à éclaircir : il reste aussi la possibilité d’empoisonnement par l’opium dont la police n’a su retracer l’origine.

Jacques Vaché en 1915 dans l’armé anglaise.

Edgar Allan Poe :

Que s’est-il passé lors des dernières heures du poète ? Le 3 octobre 1849, Edgar Allan Poe est retrouvé inconscient, sans papier et sans argent, dans le caniveau d’une rue à Baltimore. Il est amené à l’hôpital où il y meurt le 7 octobre. Les médecins ont conclu à un abus d’alcool et autres substances qui aurait amené à une congestion cérébrale, un possible delirium tremens. Bien que ses crises d’alcoolisme soient réputées, la cause de la mort décrétée est considérée insuffisante : pourquoi gisait-il dans un caniveau, les poches vides ? Poe est aussi connu pour son allure de dandy chic, or il a été retrouvé vêtu comme un pouilleux, dans un état déplorable, alors qu’il est habituellement vêtue d’un costume en laine noire. C’est cet élément qui a fait dire à un cardiologue en 1996 que l’on aurait inoculé une rage artificielle à Poe afin d’en faire la victime d’un truquage d’élection. En effet, ainsi drogué, Poe devenait alors facilement manipulable quant à son vote ; son habit de gueux aurait été pensé comme un camouflage afin d’éviter qu’il ne se fasse remarquer. Il faut savoir que Poe était le propriétaire d’un journal influent et que son avis politique était d’importance.

Qu’en est-il alors ? Meurtre politique ? Delirium tremens ? Ce serait-il fait dépouillé et mis au tabac par une bande de malfrats ? Diabète, tuberculose… toutes les théories possibles ont été avancées pour justifier cette mort mystérieuse.

Edgar Allan Poe et son chic légendaire.

Pablo Neruda :

Quarante ans après sa mort, le Chili se soulève pour connaitre les véritables causes de la mort du poète engagé. Pablo Neruda était un grand ami du président socialiste Salvador Allende, après le putsch du général Pinochet, Neruda souhaitait quitter le Chili, craignant pour sa vie. Pablo Neruda est dit mort d’un cancer de la prostate le 23 septembre 1973, soit 12 jours après la prise de pouvoir de Pinochet. Manuel Araya, secrétaire personnel de Neruda, a raconté que c’est à la vieille du départ du poète pour le Mexique que ce dernier a été assassiné, Neruda y était alors hospitalisé afin de facilité son exil, a demandé à Araya de venir le voir en urgence, et Neruda lui a dit qu’un médecin lui avait fait une mystérieuse injection dans le ventre.
En avril 2013, le corps de Neruda a été exhumé afin de procéder à une nouvelle autopsie pour savoir si la mort de Neruda était réellement due à son cancer ou s’il a été empoisonné. En novembre, la justice chilienne a fait part du rapport médical et annonce qu’aucun agent chimique n’a été détecté dans le corps de Neruda. Cependant, les accusations d’assassinat demeurent, cette dernière injection reste inexplicable. L’avocat de la famille a demandé à ce que l’enquête se poursuive. Cette conclusion ne résout absolument rien : un des toxicologues chargés des analyses indique que certaines substances disparaissent rapidement et aucun résidu ne peut se trouver dans les restes osseux.

Ce que l’on retient, c’est tout de même l’accumulation de coïncidences qui écartent fortement la théorie de la mort naturelle.

Salvador Allende et Pablo Neruda en 1957.

Émile Zola :

Au matin du 29 septembre 1902, Émile Zola est trouvé mort à son domicile parisien. Sa femme est alors inconsciente et souffre de problèmes respiratoires. Les analyses sont formelles : Monsieur et Madame Zola ont été intoxiqués et asphyxiés au monoxyde de carbone.

Seulement, les discours tenus par les domestiques et l’assistant de Zola à propos de l’état de leur cheminée engendrent une suspicion qui mène à penser à l’assassinat. Les domestiques assurent que la cheminée fonctionnait parfaitement bien quelques semaines plus tôt : l’obstruction du conduit est alors considérée comme étant très étrange. Rien ne concorde avec cet empoisonnement accidentel puisque le ramonage de la cheminée suivait un programme fixe et que Mme Zola tenait sa maison en ordre et ne concédait à aucune négligence.

Le Petit Journal  présente la mort de Zola en images.

Cela se sait, Zola, même avant l’Affaire Dreyfus, compte nombre d’ennemis. Mais depuis son article « J’accuse », la sureté de l’écrivain se fragilise : lui et ses proches reçoivent de nombreuses lettres de menaces, certaines remplies d’excréments ; les anti-dreyfusards sont de plus en plus virulents. Une enquête  plus approfondie est de rigueur mais le dossier d’instruction a été perdu, les preuves potentielles avec. C’est en 1953 que la vérité éclate, ou du moins, semble-t-il. L’assassin de Zola aurait confié à son pharmacien son crime juste avant de mourir. Ce même pharmacien a confié cela à Jean Bedel, journaliste à Libération, qui a dévoilé la vérité dans une série d’article intitulée « Zola a-t-il été assassiné ? ». L’assassin serait alors Henri Buronfosse, un entrepreneur fumiste, qui, travaillant sur une cheminée voisine, aurait obstrué la cheminée des Zola dans la journée et l’aurait débouchée le matin suivant. Buronfosse appartenait à la Ligue des patriotes et était donc un fervent nationaliste anti-dreyfusard.
Les confessions se sont accumulées : le commissaire Cornette, sur son lit de mort, a avoué que la mort de Zola était en effet très suspecte et qu’une enquête plus approfondie aurait certainement abouti à la conclusion de l’assassinat, seulement la France était dans un piètre état après l’Affaire Dreyfus et n’aurait peut-être pas supporté un scandale de plus.

Article de Jean Bedel dans Libération, 1953.