« Sorcières » de Mona Chollet, vu par les médias & les lectrices

Lors d’un premier article, nous vous avions présenté Sorcières, la puissance invaincue des femmes de Mona Chollet, entre mode culturelle et féminisme. Nous vous invitons à vous rendre sur l’excellent blog Mots silencieux pour découvrir une présentation et analyse détaillée de la thèse du livre, qui est facilement accessible sur Internet grâce aux médias et aux blogueurs comme nous allons le voir.

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Ainsi, lors de notre précédent article, nous avions insisté sur le fait que de sorcières, il n’y en avait point et que nous parlions simplement des femmes marginales, qui échappaient au contrôle des dogmes établis par notre société. En ça, elles devenaient sorcières : ces femmes étaient transgressives, hors de contrôle, elles semblaient dangereuses.

Ce livre a fait énormément de bruit depuis sa sortie. Mona Chollet court dans les librairies de France pour le présenter : ses séances de dédicaces sont à guichets fermés. Pour un livre qui n’est ni un roman, ni une BD, nous n’avions pas vu ça – nous ne dirons pas depuis Barthes – mais depuis longtemps. Pour expliquer ce succès, on va interroger les différentes observations que nous avons pu mener dans la vie de tous les jours, comme dans les médias et ensuite dans la blogosphère.

Au détour d’un café :

Je, en tant que chroniqueuse, vais me permettre de rapidement employer la première personne du singulier dans le but de faire part de quelques observations de la vie de touts les jours, car ce livre semble posséder quelque chose d’étrangement « rassembleur ». Ce livre, serait-il finalement sorcier en créant un sentiment de sororité ? Il faut savoir que je m’installe souvent dans des cafés pour travailler. La première fois, la jeune femme qui m’a interpelée au sujet de ce livre est allée aux USA et c’est là-bas qu’une résidente lui a appris ce qu’était une « sorcière » : le fait de rester proche et en communication avec les personnes qui nous ont été chères et dès lors disparues était la preuve d’une ouverture d’esprit digne d’une sorcière. Depuis la découverte de cette spiritualité consciente, elle se renseigne sur le sujet, et souhaitait se rendre à la prochaine conférence de Mona Chollet. À nouveau, une jeune femme en passe de faire sa thèse en médecine, m’annonce qu’elle est sur le point, elle aussi, de commencer ce livre. Elle est une « fan » de Mona Chollet. À l’inverse, dans ce cas de figure ce n’est pas le mot « sorcière » qui l’a intriguée (pas que). Une autre fois, une jeune femme de 34 ans venait tout juste de terminer le livre et était totalement enchantée par sa lecture. Célibataire, elle s’est retrouvée dans ce qui y est écrit. Pour ce premier échantillon, je dirais que ces femmes ont toutes en commun le fait d’être des intellectuelles (voyageuses, littéraires ou médecins), et c’est bien ce qui m’a le plus frappée. Intellectuel aussi, le professeur, qui, en se présentant le premier jour de classe, lâche « je suis en train de lire le dernier Chollet ».

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Le meilleur cadeau d’anniversaire de Noël pour les sorciers, et sorcières ! Par SoapsAndSpells.

L’introduction de Sorcières vise à montrer que la sorcière est à la mode et son mythe présent absolument partout dans la culture populaire depuis le début des années 2000 (je vous invite à lire le livre pour en savoir plus.) La sorcière est également le symbole de beaucoup de féministes, de militantes, dès les années 1970. Elle devient une image underground, alternative, dans les années 1980. Aujourd’hui à la mode, des engagées font donc la chasse aux imposteurs et certaines auraient tendance à mettre Mona Chollet dans cette case-là. Cependant, les articles qu’elle a publiés dans sa carrière – voir sa vertigineuse bibliographie – indiqueraient le contraire. Elle est également défendue dans le milieu universitaire. Mais il est légitime de se demander si elle n’est pas la dernière des sorcières non mainstream, puisque même lors de la première séance de dédicace du 14 septembre à La Petite Égypte (Paris), les déguisements de sorcière étaient de mise… Est-ce bien là le propos ? Car de sorcière mainstream, Mona Chollet n’en parle pas tant, comme nous l’avons dit. Ainsi, face au succès retentissant de son livre, ne risquerions-nous pas de basculer dans l’excès ? La société va t-elle se réapproprier ses propos pour faire consommer davantage les affictionado.a.s de ce thème, désormais plus nombreux.ses ?

Les Sorcières et les médias :

De même, face ce succès, et sans surprise, les médias ont eu un engouement sans faille pour le nouveau livre de leur collègue, puisqu’il se vend bien et fait également vendre la presse. Dans notre enquête, on a voulu savoir ce qui a subitement fasciné autant de personnes. Car elle n’a pas touché seulement les lecteurs de Federici, ou ceux qui se sont empressés d’acheter la réédition du Guide pratique du féminisme divinatoire (mai 2018) de Camille Ducellier ou encore Âme de sorcière (sorti il y a un an) d’Odile Chabrillac. Les nouveaux séduits ne se sont pas même tournés vers les lectures féministes récemment sorties aux éditions Cambourakis de la collection « Sorcière ». En témoignent les chiffres de vente qui n’ont rien à voir. Ainsi, quand je me demande « pourquoi elle ? Pourquoi ce livre ? », je ne reçois qu’une réponse : « elle est connue, elle bosse au Monde Diplomatique. » Serait-ce seulement ça ?

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Pin’s émaillé sorcière de l’espace par NovemberAndMay.

Il est vrai qu’on a été littéralement inondé par ce livre : l’analyse de Mona Chollet est demandée sur tous les plateaux, comme celui de Médiapart. Elle a permis à la toute nouvelle webradio La Poudre d’asseoir le sérieux de leur cycle sur les sorcières (pourtant difficile de rivaliser avec celui de France Culture !). Aussi, le nombre d’entretiens qu’elle a donné à la presse est considérable. Ici, ils ne sont sûrement pas exhaustifs. Celui de Libération se contente d’une interview retraçant très largement la trame du livre. Toute la Culture s’interroge, comme nous, sur cet engouement et cet effet de mode, soulignant qu’au 3 octobre, c’est-à-dire environ deux semaines après la sortie du livre, 12 000 exemplaires avaient déjà été vendus. La revue Ballast remarque bien qu’on parle de femmes et non de sorcières, à ce sujet Mona Chollet leur répond :

Je ne suis pas historienne et je ne pouvais pas prétendre faire l’histoire de la chasse aux sorcières. J’ai lu des travaux d’historiens et d’historiennes mais, effectivement, ce qui m’intéressait, c’était de dégager des grands types – qu’on peut dégager après coup – de femmes pourchassées à l’époque : les célibataires, les veuves, les femmes qui maîtrisaient leur procréation, les femmes âgées. En stigmatisant ces types, on a refaçonné ce que devaient être les femmes dans leur ensemble.

Cheek Magazine, quant à lui, inscrit bien ce livre dans le travail de Chollet et l’on peut, à la lumière de cette petite interview, voir que le succès de ce livre a d’abord pris dans les sphères intéressées par l’autrice. En effet, ses réseaux sociaux sont déjà largement alimentés par de telles problématiques et le livre Beauté fatale avait déjà commencé à étudier le terrain.

Pour aller plus loin, nous dirons que le succès de mythe de la sorcière nous viendrait des USA où, comme le disait ma première interlocutrice de café, ils ont redécouvert « la » sorcière. Mona Chollet l’explique comme une réaction face à leur société et politique :

Aux États-Unis c’est très clair par exemple, avec un gouvernement qui n’en a que faire de l’environnement et qui est dirigé par un prédateur sexuel.

Vice reste dans sa ligne éditoriale : ce n’est pas la première fois qu’il s’intéresse à des sujets tels que la wicca avec des titres « chocs ». Le magazine s’intéresse aussi au fait que Mona Chollet lie la sorcière avec la médecine : en voilà qui n’ont pas lu leur bibliographie !

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Figurine sorcière zombie sur une tête de mort en pâte polymère par Eugecrea.

Ce n’est qu’un aperçu de ce dont nous abreuve la toile, de manière plus ou moins pertinente. Mais quant à l’engouement autour du livre : un bon coup marketing d’une star de la presse ? Un ouvrage attendu par certains cercles féministes et universitaires ? Les pistes sont nombreuses, et malheureusement, malgré notre intérêt, nous n’avons pas la prétention d’y répondre. Mais après ce matraquage médiatique, après ces milliers de ventes, qu’en disent les principaux intéressés ? Les lecteurs, bien sûr ! Nous l’avons vu en introduction de cet article, le livre fait grand effet sur des gens comme vous et moi, croisés dans les cafés. Nous vous renvoyons vers notre premier article, qui aborde d’ailleurs les thèmes clés de ce livre, qui vous permettront d’être guidé.e par les avis de lectrice (car oui, dans nos recherches, nous ne sommes tombé.e.s que sur des femmes.)

Les Sorcières chez les blogueuses :

Avant de découvrir les divers avis, nous nous demandions si nous allions tomber sur des dilettantes déjà engagées par les thématiques abordées ou sur des curieuses qui se découvraient un esprit sorcier. Pour le bien de notre enquête, on ne s’est penché que sur les avis personnels, et non pas les analyses. Nous cherchions des ressentis de lecteurs, grâce à des blogueurs prêts à partager leur expérience personnelle de lecture, et non pas en tant que critiques ou chroniqueurs. Dans notre premier article introductif, on se demandait jusqu’où les lecteurs et lectrices allaient se sentir concerné.e.s par cet écrit, et s’il allait amener certain.e.s à s’exprimer à leur tour. Beaucoup de témoignages portent sur le fait que le livre leur a réellement parlé, Textualités le qualifie carrément de « coup de poing ».

Au point que certains passages sont véritablement des coups de poing dans le ventre, la somme des injustices faites aux femmes, et leur degré extrême de violence étant particulièrement frappants. Voir se confronter des événements de notre histoire lointaine et une actualité présente (les derniers remontant à 2018) est particulièrement éclairant, à défaut d’être reposant pour les nerfs…

Et beaucoup d’autres se sont retrouvées dans ces lignes : il y a donc eu un réel processus d’identification avec les propos tenus par Mona Chollet. C’est le cas de Yuiko Books :

En clair, un panorama large et complet de la perception des femmes par la société et surtout un exposé de comment sont perçues les femmes qui refusent de vivre selon les préceptes patriarcaux. Et je dois dire que je me suis beaucoup retrouvée dans ce texte. En tant que femme vivant seule et ne souhaitant pas d’enfants (bien que je n’aie que 24 ans) et allant à reculons à chaque rdv médical car je sais à quoi m’attendre à chaque fois, j’avais de quoi me sentir concernée par ce texte.
Je ne suis pas forcément totalement en accord avec ce qui a pu être dit, dans le sens où j’ai une opinion différente, avec d’autres nuances sur tel ou tel sujet, bien qu’elle soit rarement, voire jamais totalement contraire. Mais dans la globalité, j’ai trouvé que l’autrice avait vraiment bien traité le sujet et qu’elle a surtout réussi son objectif : me faire réfléchir.

Une identification qui passe aussi par le « moi aussi », pour le Bar aux Lettres. La reconnaissance de soi dans les lignes, en partie grâce au fait que l’auteure partage ses propres expériences. La thèse profonde livrée est sujette à réflexion, si ce n’est à des nuances, comme le souligne Yuiko Books ci-dessus.

En plus d’être très précis en science-sociales, l’ouvrage renferme également une part d’intime de Mona Chollet qui n’hésite pas à dire « je ». Mais c’est important, car trop souvent dans ces lignes on se dit « mais oui, mais moi aussi. Mais c’est vrai que ça je le pense ».
Alors, pourquoi ne pas le dire ?

Ainsi, en plus de vivre le livre comme une expérience personnelle, il faut reconnaître qu’il fait réfléchir chaque lecteur à l’aune de ses expériences personnelles. En plus, grâce au grand choix de figures exploitées, tout le monde à droit de se sentir concerné.e par les propos de Mona Chollet, comme le remarquent Les Liseuses :

On peut se reconnaitre dans telle ou telle catégorie – ou « anti-catégorie ». Et, si l’on est en couple, que l’on a des enfants, que l’on utilise teintures et chirurgie esthétiques, s’interroger sur nos raisons profondes qui nous poussent à agir ainsi. Pour changer, peut-être. Ou assumer, au moins, ce qui est déjà une libération énorme (l’exemple pris par l’auteur de ces femmes qui ont eu des enfants sans en avoir réellement envie, voire à regret, est à ce sujet éclairant).

Ainsi, les lectrices touchées s’identifient. Certaines découvrent même un subit intérêt pour les sorcières, jusque là inconscient. C’est le cas de Julie Juz :

Comme l’auteure, mes modèles de « sorcières » sont des personnages auxquels je pourrais être fière que l’on m’identifie : Willow dans Buffy, Hermione dans Harry Potter, les sœurs Sanderson dans Hocus Pocus – qui sont pas très sympas mais leur humour est plutôt pas mal, Sabrina l’Apprentie Sorcière, etc. Tous ces personnages sont forts, intelligents, elles utilisent à bon escient à la fois leur intelligence et leurs émotions, elles font le bien. Alors si être une sorcière, c’est être tout ça – sans les pouvoirs –, c’est probablement l’un des plus beaux compliments que je pourrais recevoir, finalement.

et My Lunatique :

C’est vrai, quand on pense au terme de sorcière, déjà c’est souvent péjoratif, et on imagine directement une vieille dame flippante qui vit seule au fond d’une forêt. Mona Chollet démonte ces stéréotypes un par un et l’illustre de manière très riche aussi bien à partir de théories ou documents historiographiques que par des épisodes de séries ou des films bons publics.
Je me suis toujours estimée hyper ouverte d’esprit mais en lisant cet essai j’ai réalisé à quel point je pouvais avoir un regard étriqué sur l’image sociétale de la femme. […] Ce genre de sujets, auxquels je n’avais jamais franchement réfléchi, me font maintenant cogiter et m’insurgent même. Pour moi, si un essai parvient à te faire réfléchir et réaliser des faits sociaux auxquels tu es confronté chaque jour, c’est qu’il a rempli son job.

En vrai j’ai toujours trouvé ça cool les sorcières, parce que quand on en parle, je pense direct à Maléfice ou à Morticia Addams et elles ont un charisme de dingue. Mais je dois dire qu’après cet essai, j’arrive à me faire une image de ce qu’est la sorcière moderne et j’adore. […] La sorcière moderne n’a pas peur d’arborer ses cheveux blancs et ne craint pas les jugements puérils si elle décide de ne pas avoir d’enfants ou d’être célibataire (ou les deux). Et puis il y a un côté purement filmique que j’ai grave envie de reproduire, genre faire des incantations en latin avec des cristaux et de la sauge dans ma chambre.

Le finalement chez Julie Juz montre donc le dépassement de la figure de la sorcière pleine de pustules, cachée dans sa forêt. Pour les lectrices, une nouvelle image de la sorcière se créé, et, en réalité, c’est à cette nouvelle image qu’elles s’identifient, comme certaines féministes avant elles.

Que dire ? Tous les thèmes sont abordés dans l’extrait ci-dessus : déconstruction du mythe de la sorcière, découverte de soi, identification, réflexion… Comme nous le disions précédemment, la sorcière est donc réactualisée : c’est une femme libre, une femme qui choisit sa vie. Mais elle reste poursuivie par son folklore : les lectrices portent des chapeaux pointus en séance de dédicace, et qui passent commande sur Etsy (voir première de couverture de Sorcières. La puissance invaincue des femmes, ainsi que les photographies en illustrations de cet article.) Sommes-nous le cercle vicieux de l’éveil des consciences et la récupération commerciale du thème de la sorcière ?

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Étagère sorcière « sortilèges et enchantements » sorcellerie par Ateliermandragore.

Pour certaines, la lutte continue.

Bien sûr, toutes les lectrices ne sont pas tombées sous le charme, et Les Chroniques Culturelles ne s’en cache pas, et a bien raison. On peut s’interroger : le livre séduirait-il moins les dilettantes aguerris que les curieux ?

Mais voilà, la figure de la sorcière me fascine depuis toujours, j’ai même envisagé d’en faire mon sujet de thèse et je sais que j’écrirai dessus, un jour : en fait, j’ai toujours pensé confusément que peut-être j’ai été une sorcière brûlée sur le bûcher dans une vie précédente, ou que j’ai eu une ancêtre qui l’a été […]. Impossible donc pour moi de m’abstenir de lire cet essai, dont on parle beaucoup, nonobstant ma méfiance envers l’auteure.

On retombe alors sur la même interrogation : sorcières féministes, ou sorcières tout court d’ailleurs, se méfient de ce livre, qui surferait sur la vague (et qui l’assumerait ?). La légitimité de cet avis est, comme nous l’avons vu, discuté par les universitaires. Cependant, toutes les féministes ne s’en méfient pas, comme Wild Sorceress, nom qui ne prête pas à confusion.

Je suis militante féministe depuis plus de dix ans et à côté de ça, je n’hésite pas à me décrire comme une sorcière, cet essai était donc fait pour moi.

Elle a beaucoup aimé l’écrit de Mona Chollet. Déjà bercée dans l’ésotérisme, elle a également élargit son point de vue, et s’est beaucoup interrogée suite à sa lecture, tout comme les curieuses l’ont fait. Ce livre peut donc apporter beaucoup aux sorcières féministes comme aux néophytes.

Outre la réflexion, ce livre ouvre un réel droit à la parole. Après un article et une analyse en béton armé et très intéressante, La Tournée de Livres ose, elle aussi, à son tour prendre la parole. Elle s’exprime au sujet du non-désir d’enfant auquel Mona Chollet a consacré tout un chapitre. Un chapitre qui dit « je » comme ses lectrices après elle. Sorcières. La puissance invaincue du féminin réussirait-il un effet #metoo : exprime-toi.

Bon, je vais faire effondrer la petite pyramide de réflexion et de compréhension qui s’est bâtie dans votre cerveau : si je ne veux pas de gosses, c’est parce que je fais partie des méchantes pas belles qui n’aiment pas les enfants. (Je vous vois déjà décrocher le téléphone pour contacter l’asile le plus proche.) J’ai mes raisons et je n’ai pas à me justifier. Paradoxalement, je m’entends bien avec les enfants (sauf ceux qui me reprochent de ne pas être une « vraie » adulte et essaient d’en profiter). Et c’est peut-être justement parce que, comme certains me le font remarquer, je ne suis pas une adulte au sens où on l’entend. Ça doit en rassurer certains, je pense… Il y a aussi le fait que je ne me sens pas psychologiquement capable de m’en occuper, mais on n’est pas là pour faire une psychanalyse.

Ça fait du bien de le dire, non ? Avec un blog dont le titre parle lui aussi de lui-même, La Sorcière Enquête, avec beaucoup d’humour, livre son ressenti (mais pas que) sur le sujet. Elle s’est reconnue totalement dans l’image de la sorcière proposée par Mona Chollet : une femme libre, à part, qui (en plus !) ne veut pas d’enfants (pour le moment ?).

Ma vie pose plus de problèmes aux autres qu’à  moi-même : c’est à cause du regard des gens que je peux me sentir mal de temps en temps. C’est un cercle vicieux. Je savais que je n’étais pas la seule à avoir ce genre de ressentis, mais grâce à ce livre, je me sens un peu libérée d’un poids. Il m’a permis de déculpabiliser sur ce sujet et d’avoir envie de l’assumer.

Un livre rassembleur… Avec les autres et avec soi-même.

Cet article va s’achever sur un dernier témoignage, touchant. Parler depuis le Silence, un nom très poétique pour un blog tout en sensibilité. Tout d’abord, elle nous parle de ce fameux aspect rassembleur que comporte ce livre, comme un pouvoir étrange qu’il aurait sur les gens.

Je lisais ce livre dans le train et son titre a attiré l’attention de mon voisin qui a commencé à me poser des questions dessus. Il était curieux, plutôt intéressé et puis il m’a demandé : « Et vous, vous vous définissez comme sorcière ?. »

Oui, elle se considère comme sorcière, et depuis longtemps, mais c’est en elle, jamais elle ne l’avait dit à haute voix, encore moins en public. Elle est intriguée et fascinée par toutes ces jeunes de 25 ou 30 ans qui osent s’exposer, se dire sorcières. À juste titre, là n’est pas la question, mais pouvoir l’assumer, c’est ça, la nouvelle liberté.

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Planche ouija par 3dGeekWares.

Conclusion :

Sorcières de Mona Chollet est donc un livre qui délie les langues et qui fait couler beaucoup d’encre. Un livre qui permet aux féministes et aux sorcières d’aujourd’hui de se reconnaître, de parler, de s’assumer. Ces femmes, parfois bercées par les sorcières des années 2000, se rendent compte que le féminisme n’est pas une guerre déjà gagnée comme on le pensait alors. (Il n’y a qu’à voir toutes les artistes frileuses sur ce terme qui ont participé, en 2008, à l’exposition @Elles au Centre Pompidou, et qui auraient peut-être osé assumer ce titre aujourd’hui.) Une lutte qui revient sur le devant de la scène, et sur laquelle surfe, certes, Mona Chollet. Il convient en revanche de rappeler qu’elle en est une des activistes depuis de nombreuses années. Elle a le goût d’une lutte dont les jeunes ont peut-être moins conscience – jeunes qui se sont parfois lancées dans cette aventure de sorcellerie, finalement si sérieuse, comme si cela coulait de source. Un livre pour commencer, pour se questionner, un voyage initiatique qui fonctionne. Et si c’était cela la clé du succès littéraire ?

Les Nouvelles aventures de Sabrina, la teen série se satanise

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 source

Vous connaissez sans doute la série quelque peu niaise Sabrina l’apprentie sorcière. Parue entre 1996 et 2000 sur la chaîne ABC, cette série mettait en scène le personnage de Sabrina, joué par Melissa Joan Hart, adolescente vivant avec ses deux tantes et un chat parlant (un sorcier voué à vivre dans la peau d’un chat pendant un siècle), et qui apprend à ses 16 ans qu’elle est une sorcière. Destinée au jeune public et bardée d’effets spéciaux ridicules, cette adaptation gentillette n’avait rien des comics dont Sabrina est issue. En effet, on retrouve en premier lieu la jeune sorcière dans l’univers d’Archie comics, éditeur américain qui propose notamment les aventures d’Archibald Andrews, personnage de la série… Riverdale. Dès 1971, Sabrina obtient sa propre série de comics intitulée Sabrina l’apprentie sorcière (Sabrina the Teenage Witch). Comme Riverdale, Netflix s’empare de la sorcière et propose un reboot beaucoup plus mature : Les Nouvelles aventures de Sabrina (Chilling Adventures of Sabrina). C’est l’actrice Kiernan Shipka qui incarne le rôle, et que l’on a déjà pu voir toute jeune dans Mad Men.

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Couverture de Chilling Adventures of Sabrina #2 (Avril 2015), par Robert Hack.

La série démarre quelques jours avant le seizième anniversaire de Sabrina Spellman. Cette adolescente vit à Greendale chez ses deux tantes Hilda et Zelda, et son cousin Ambrose. L’étrange famille forme une entreprise de croquemorts, et personne ne soupçonne leurs pouvoirs. Sabrina mène sa vie tranquillement : elle va au lycée, a des amis et un petit-copain, Harvey, tous mortels. Mais il y a une ombre au tableau : la nuit de ses 16 ans, elle devra signer le livre du diable et devenir un membre à part entière de l’Église de la Nuit, le coven de Greendale. La jeune fille n’est pas sûre de vouloir se faire baptiser, car cela veut dire renoncer à sa vie de mortelle, et intégrer l’école de magie dans laquelle trois élèves, trois étranges sœurs, règnent en maître. Il faut ajouter que Sabrina est une sang-mêlée : mi-mortelle, mi-sorcière. Et ça complique bien des choses…

Les Nouvelles aventures de Sabrina est une série convaincante, et, il faut le préciser, interdite aux moins de 16 ans sur Netflix ! En effet, loin de l’univers rose et sucré de la série de la fin des années 1990, cette adaptation tire sur l’horrifique. Les sorcières ne sont pas des gentilles femmes un peu fofolles, mais des créatures qui ont donné leur âme à Satan et tuent sans scrupules. Elles se réunissent en coven, disent des formules magiques en latin, prient Satan et mangent de la chair humaine. Pas de manichéisme ici, tout est en nuances de gris (ou de Grey, hahaha, hum). L’ambiance est clairement sombre, et l’héroïne lutte contre l’obscurité durant toute cette première saison.

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Allociné – Copyright Courtesy of Netflix.

J’ai apprécié, en vrac, la photographie, les décors gothiques comme la mine, la forêt brumeuse et le manoir des Spellman, les intérieurs sixties, vestiges des comics des années 1960, l’irrévérence de certaines scènes comme la mort d’Hilda, la classe de Miranda Otto (Zelda) et la modernité de la série. Modernité car la série est nettement féministe : Sabrina est le rôle principal, et se bat contre les injustices (les brutes de son lycée qui harcèlent une de ses amies, le Festin des festins, etc), les sorcières ont beaucoup de pouvoir et son davantage présentes que les hommes (qui peuvent également être des sorciers) et ce sont elles qui règlent les problèmes (le Grand Prêtre Blackwood se montre bien incapable), ainsi que l’orientation genrée et sexuelle de certains personnages qui apporte une visibilité à la communauté LGBTQ bienvenue, et ce sans être lourdingue.

J’apporte toutefois un bémol : j’aurais aimé que la série creuse davantage le background et montre davantage ce qu’il se passe à l’école de magie. Sans compter les tergiversations de Sabrina qui peuvent taper sur les nerfs et le jeu de l’actrice, un peu trop retenu. Les épisodes durant une heure, il aurait été facile d’incorporer davantage de matière au scénario. À voir dans la prochaine saison !

Pour conclure, mon avis reste très positif : une héroïne badass, de la sorcellerie, une atmosphère sombre et envoûtante, un livre occulte à signer de son sang, un chat-gobelin (autrement appelé familier), tout cela ne peut que plaire à la sorcière ou au sorcier en vous !

 

Le Malleus Maleficarum, manuel de la chasse aux sorcières : un support de réflexion sur le personnage de l’Inquisiteur.

L’Inquisition… on ne présente plus cette institution tant elle s’est ancrée dans la mémoire collective. Cette « police » de l’Église, grande ennemie des sorcières, aurait pourchassé sans relâche des millions de personnes à travers l’Europe, et ce pendant des siècles. On les perçoit aisément comme des fous dangereux, des illuminés convaincus d’être chargés de remplir une mission divine et criant à l’hérésie au moindre faux pas. On les imagine, parcourant les villages avec leurs longues bures noires et leurs calèches sinistres remplies d’instruments de torture, s’abattant sur les habitants comme une impitoyable punition.

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Le Répugnateur, une représentation très caricaturale de la figure de l’Inquisiteur dans la série Kaamelott d’Alexandre Astier.

Toutefois, la réalité est un peu plus nuancée : l’Inquisition au singulier n’existe pas. Entre le Moyen Âge et le XIXe siècle, plusieurs tribunaux d’inquisition se sont formés, tous investis d’une mission similaire ayant pour but de lutter contre « la perversion hérétique », autrement dit : de juger et, si nécessaire, de tuer toutes les personnes qui reniaient volontairement les dogmes et la foi chrétienne. Loin d’être les tueurs sauvages et impulsifs que l’on s’imagine, les inquisiteurs étaient, pour la plupart, des savants, des professeurs qui savaient présenter leurs convictions de manière argumentée et « logique ». Ce qui explique en partie le succès de leur entreprise.

Si cette accusation d’hérésie pouvait facilement s’étendre aux « infidèles » – les juifs, les musulmans et les protestants faisant partie des cibles des inquisiteurs –, le plus grand danger se trouvait dans la sorcellerie et ceux qui la pratiquaient, car les sorciers et les sorcières abandonnaient Dieu pour servir le diable, tout en essayant de pervertir les bons chrétiens. Il fallait trouver un moyen de régler ce problème, et si d’autres personnes avant eux avaient déjà proposé des solutions semblables, ce fut Jacques Sprenger et Henry Institoris [1] qui proposèrent le manuel le plus célèbre sur la façon de traquer les suppôts de Satan : le Malleus Maleficarum, ou, le Marteau des Sorcières, que nous allons vous présenter ici.

Résumé

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Page de titre d’une édition du Marteau des Sorcières. Imprimée à Lyon en 1669.

L’ouvrage est composé de trois parties, chacune composée d’un certain nombre de questions permettant aux auteurs de reconnaître la sorcellerie chez les suspects et d’appliquer les punitions appropriées pour chaque cas.

 1) De la nature de la sorcellerie

La première partie est majoritairement théorique et présente plusieurs cas d’études ayant pour but d’expliquer ce qu’est la sorcellerie. Le ton est donné dès les premières pages lorsque les auteurs annoncent « ceux qui affirment le contraire de la foi aux sorciers sont hérétiques. » [2]. Ne pas croire en l’existence des sorciers, c’est être leur complice, et donc, être soi-même un ennemi de l’Église. En clair, mieux valait ne pas chercher à réfuter ce fait.

Les auteurs vont ensuite chercher à trouver l’origine de ce mal. Les sorciers sont des humains pourvus de pouvoirs surnaturels, obtenus grâce à un pacte avec les démons, qui les poussent à faire le mal. Mais les démons ayant été des créations de Dieu, ils ne peuvent rien faire sans sa permission. Cela voudrait-il dire que Dieu est le vrai responsable de la sorcellerie ? Pas du tout, voyons ! Car selon les auteurs : « Dieu est le bien suprême, donc il ne peut pas vouloir le mal. (…) Mais il peut vouloir permettre que le mal existe. » [3]. Ce n’est pas Dieu lui-même qui pousse les hommes à renier la foi, ce ne serait pas logique… C’est plutôt le libre arbitre voulu par Dieu qui autorise l’humanité à céder aux tentations des démons. Dès lors, les humains seraient les seuls responsables de leur hérésie.

C’est dans cette partie également que les auteurs trouvent le noyau du problème, les véritables responsables de cette grande menace : les femmes. En effet, il y aurait bien plus de sorcières que de sorciers, car les femmes seraient davantage prédisposées à se laisser séduire par le mal. Elles sont crédules, ce qui les pousse à croire à toutes sortes de stupidités qui peuvent se révéler dangereuses. Pour eux, elles sont impulsives et manquent d’intelligence, et donc, susceptibles de chercher à satisfaire leur convoitise et leur colère par tous les moyens. Enfin, leurs incessants bavardages font qu’il est difficile de trouver une quelconque vérité dans leurs paroles : « Menteuse par nature, elle l’est dans son langage.« [4], affirment les auteurs. Par conséquent, si l’on ne peut pas faire confiance en une femme, on peut encore moins faire confiance en une sorcière.

Mais en fin de compte, la pire chose à propos des femmes est leur « passion charnelle », qui les pousse à manipuler les hommes pour les rendre fous d’amour. Les auteurs sont formels : l’origine de la sorcellerie provient du pouvoir de séduction des femmes, pécheresses et manipulatrices par nature. Après tout, n’est-ce pas la première femme qui s’est rendue responsable des malheurs de l’humanité, en osant désobéir à Dieu et entraînant Adam dans sa chute ?

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Dans le film The VVitch de Robert Eggers, cette sorcière séduisante envoûte un jeune fils de famille.

2) Reconnaître les maléfices

La deuxième partie s’articule autour de deux interrogations principales : les pouvoirs des sorcières [5] et la bonne manière de lever les maléfices. Cette partie se base sur des témoignages de victimes et de personnes interrogées, vraisemblablement sous la torture. Parmi les pouvoirs que les inquisiteurs prêtent aux sorcières, on peut trouver la faculté de se déplacer d’un endroit à un autre par des moyens illicites (notamment le vol), de rendre les gens et les animaux malades et infirmes, de faire tomber l’orage et la grêle, permettant ainsi de ruiner les récoltes et les habitations. On leur prête également la faculté étonnante de pouvoir faire disparaître totalement le membre viril. Même si ce n’était qu’une illusion de l’esprit, on peut se douter qu’elle entraînait tout de même des conséquences fâcheuses.

Dans cette partie, les auteurs abordent également l’art de la séduction par les sorcières, pervertissant les personnes innocentes loin de la foi chrétienne pour ainsi augmenter le nombre d’apostats [6]. Ils abordent aussi le déroulement du sabbat, en mettant l’accent sur les meurtres cannibales d’enfants baptisés. Enfin, ils semblent vouer une méfiance toute particulière pour le personnage de la sage-femme, dont le seul but serait de faire du mal aux enfants qu’elle aide à mettre au monde. Il s’agit d’un personnage récurrent dans le Malleus, où les auteurs semblent la considérer comme le pire genre de sorcière imaginable.

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Marguerite au Sabbat de Dagnan Bouveret. Cette jeune sorcière à commis l’ultime sacrifice pour rejoindre le Diable.

En ce qui concerne la deuxième interrogation, celle qui porte sur les remèdes aux sorts, la solution est simple : comme il n’est pas tolérable de lever un maléfice par un autre maléfice, seule l’Église à les moyens d’apporter la guérison des victimes de sorcellerie, et ce d’une manière radicale.

3) La sentence des hérétiques

Dans la troisième partie, les « remèdes ultimes » contre les sorcières sont annoncés, tous ayant plus ou moins le même but : leur extermination. Pour mettre à bien cette entreprise, les inquisiteurs interdisent aux juges civils de juger les crimes d’hérésie, ceux-ci étant sous la juridiction de l’Église. Néanmoins, ce sont les juges civils qui se chargent de faire appliquer la sentence.

Il existe plusieurs façons de reconnaître l’hérésie chez un suspect : tout d’abord, il faut que le crime soit manifeste (nous reviendrons sur cette notion plus loin), que la personne accusée soit baptisée dans la foi chrétienne mais qu’elle ait commis des erreurs, notamment en faisant usage de remèdes reconnus comme superstitieux, et donc, contraires aux dogmes de l’Église. En effet, même si ces remèdes étaient censés servir de façon bénéfique la personne ou sa communauté, il était considéré comme plus sain pour l’âme de mourir dans la maladie et la misère plutôt que de survivre par des moyens illicites : de cette manière, on s’accordait à la volonté de Dieu.

Les auteurs nous expliquent ensuite comment doit se dérouler un procès : on recueille les témoignages de personnes venues spontanément dénoncer la sorcière ou bien on se fie aux rumeurs ou à la mauvaise réputation de la suspecte. Les juges placardent ensuite un message sur les églises, à destination de la population, afin de l’avertir qu’une sorcière serait présente dans les parages. Il suffit que deux témoignages soient en accord l’un avec l’autre pour que la suspecte soit arrêtée.

Afin de minimiser tout risque, les juges étaient autorisés à contraindre les suspects à porter serment, à jeter directement la suspecte en prison, à fouiller sa maison et a arrêter sa famille et ses serviteurs. Si la sorcière n’avoue pas ses crimes quand on lui demande de le faire, elle sera torturée, et comme d’après les auteurs « beaucoup diraient la vérité si elles n’étaient pas retenues par la crainte [de la mort] » [7], les juges ont parfaitement le droit de mentir en promettant la vie sauve aux suspectes si elles avouent leurs crimes. Ils peuvent même leur demander de les instruire sur leur savoir magique, car, comme nous l’avons vu, la sorcière n’était pas digne de confiance, non seulement de par sa parole, mais aussi de par son silence (les auteurs parlent de « maléfice de taciturnité« ) et de son incapacité à pleurer (elles utilisent leur salive pour créer leurs larmes).

Lorsque toutes ces conditions sont réunies pour obtenir des aveux, les auteurs énumèrent quinze manières différentes d’exécuter une sentence en fonction de la gravité des cas. Nous nous contenterons de schématiser ces nombreuses possibilités en trois grands cas de figure :

  • Une personne légèrement suspecte doit simplement abjurer devant les juges. Autrement dit, jurer de ne plus jamais adopter un comportement ou prétendre posséder certains pouvoir qui pourrait lui porter préjudice.
  • Une personne violemment suspecte peut être condamnée à la prison à perpétuité ou bien à la « purification canonique » : on lui fait porter une robe blanche et on la contraint à se mettre devant la porte des églises certains jours, tête et pieds nus, en portant des croix ou des cierges, et cela pendant plusieurs années. Ces peines peuvent être allégées ou aggravées selon le bon plaisir des juges.
  • Enfin, une personne qui rechute dans l’hérésie ou qui continue à nier les faits malgré des preuves manifestes est emprisonnée, torturée, puis « livrée au bras séculier ». Autrement dit : elle est souvent brûlée vive, cela pour éviter toute effusion de sang.
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Dans cette gravure de Jan Luyken, nous voyons l’aboutissement de mois, voire d’années de torture mentale et physique : le bûcher.

Constat

D’après tout ce que nous avons pu voir, nous pouvons affirmer qu’au moins un cliché concernant les inquisiteurs est fondé : ces hommes étaient bel et bien les ennemis déclarés des sorcières. Cependant, en ce qui concerne leur folie meurtrière, il convient, sans toutefois chercher à justifier leurs actes, de nuancer quelque peu les faits.

Comme on peut facilement le deviner, les auteurs du Malleus étaient de fervents catholiques, si convaincus de la supériorité de leur Église qu’ils avaient en horreur le moindre écart hors de ses dogmes. Non seulement les autres croyances religieuses étaient abhorrées, mais aussi les rituels à consonance païenne encore utilisés par certaines populations rurales. Dans ces territoires, les gens avaient davantage tendance à recourir aux services de guérisseurs, délaissant l’Église au passage. Cette concurrence était insupportable pour les inquisiteurs, car pour eux, la foi catholique était une garantie du salut de l’âme et, dans un sens plus large, du salut de l’humanité. Autrement dit, se détourner de l’Église, c’était condamner le monde à sa perte. Cette perspective les effrayait tellement qu’ils ont envisagé une solution radicale pour empêcher ce désastre : ramener au troupeau les brebis égarées en éliminant systématiquement les éléments indésirables. En faisant cela, ils pensaient sincèrement œuvrer pour le bien de l’humanité.

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La vision d’un monde aux mains des sorciers. Gravure extraite du Compendium Maleficarum, un autre manuel de chasse aux sorcières datant du XVIIe siècle.

Au delà de ce « syndrome du sauveur » exacerbé, on peut facilement remarquer chez les auteurs du Malleus une volonté très forte d’imposer leur point de vue. Pour cela, rien de plus facile : il suffisait de se concentrer sur des populations considérées comme ignorantes et, de ce fait, pécheresses par essence. En effet, le combat des inquisiteurs contre la sorcellerie n’est ni plus ni moins qu’un conflit entre une culture savante, rationnelle d’hommes d’Église instruits, et une culture jugée inférieure, irrationnelle de villageois majoritairement illettrés.

Il s’agissait là d’un combat que le peuple des campagnes ne pouvait pas gagner, puisque les inquisiteurs, qui avaient déjà une position de pouvoir de par leur instruction et du soutien de Rome, imposaient l’obéissance à une vérité prétendument universelle à des personnes qui ne disposaient pas des outils culturels pour la comprendre. Par ailleurs, dans sa préface « L’inquisiteur et ses sorcières », Amand Danet explique que, lors des  procès, l’inquisiteur « ne cherche pas à connaître la vérité qui est en réalité, il cherche et doit chercher seulement à faire dire la vérité qu’il sait déjà. » [8]. Les procès de sorcellerie n’ont donc bien de procès que le nom. Il s’agissait en réalité d’une tentative de normalisation à grande échelle par le moyen d’une répression systématique.

Outre la volonté d’affirmer l’autorité de l’Église sur le peuple, nous pouvons voir également une volonté à peine dissimulée d’affirmer l’autorité de l’homme sur la femme. Sinon, pourquoi les auteurs auraient-ils considéré qu’il y avait davantage de sorcières que de sorciers ? Pourquoi auraient-ils cherché à justifier cette affirmation en avançant des théories sur la prétendue infériorité intellectuelle de la femme ? Enfin, pourquoi auraient-ils à ce point diabolisé le désir sexuel féminin ? On s’en doute bien, toutes ces déclarations visant à rendre la sorcière et sa sexualité débridée coupable de tous les maux de la terre ne se basent sur aucun fait. En tant que serviteurs de l’Église catholique, on peut vraisemblablement supposer que les inquisiteurs avaient renoncé non seulement au mariage, mais aussi aux plaisirs de la chair. Leur connaissance du genre féminin devait donc se limiter à un enseignement religieux purement théorique. Or, l’Église catholique n’est pas réputée pour sa bienveillance à l’égard des femmes. Armand Danet ajoute à ce sujet que l’inquisiteur « ne supporte pas la sorcière à l’intérieur de l’Église parce qu’elle constitue le rappel permanent du feu qu’il porte à l’intérieur de lui-même. » [9], l’inquisiteur s’acharnerait donc sur la sorcière car il a peur de ses propres passions. Ces femmes l’attirent, mais comme sa foi lui interdit tout passage à l’acte, il les accuse d’ensorceler les hommes. Comme remettre en question la nature de son désir équivaudrait à remettre sa foi en question, l’inquisiteur préfère détruire l’objet de son doute.

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Le dilemme d’un homme pieux, représenté en chanson dans Le Bossu de Notre Dame, des Studios Disney.

D’un point de vue contemporain, il ne serait pas exagéré de dire que les inquisiteurs étaient bel et bien fous, ou du moins, en prise avec de sérieuses névroses aggravées par les dogmes stricts de l’Église. Ces personnages n’auraient sans doute pas autant marqué l’Histoire si leur philosophie n’avait pas été à ce point institutionnalisée. Le Malleus Maleficarum n’a pas été le seul manuel crée à destination des inquisiteurs et des juges à leur service, mais il s’agit de l’un de ceux qui a été le plus longuement et le plus largement diffusé (trente-mille exemplaires entre 1486 et 1669). Il est également difficile de nos jours de comprendre comment ces auteurs avaient pu critiquer la superstition et l’hérésie de manière aussi virulente lorsque eux-même soutenaient l’existence de la magie et des démons. C’est à ce moment que la notion de « preuve manifeste » devient confuse : que l’on y croie ou non, la magie est une force invisible. Par conséquent, comment était-il possible de trouver des preuves tangibles de ces méfaits, à moins de les inventer de toute pièce ?

Ce que nous pouvons retenir de la lecture de ce Marteau des Sorcières, c’est la manière dont des hommes savants, puissants, mais prisonniers d’une peur et d’une haine valorisées par leur foi, peuvent consciemment déclencher une série de massacres justifiés par un seul argument : « Vous êtes dans l’erreur, nous connaissons la vérité ». Les exemples similaires abondent, et il est important de savoir reconnaître leurs mécanismes  afin de rester sur ses gardes.

 


Source :

INSTITORIS, Henry ; SPRENGER, Jacques, Le Marteau des Sorcières, Malleus Maleficarum, préface d’Amand Danet, Grenoble, Éditions Jérôme Millon, 1990.

 


Notes :

[1] En réalité, il est peu probable qu’il s’agisse des deux seuls auteurs de ce manuel. Mais ils seraient les deux plus grands contributeurs, que ce soit de façon directe ou indirecte.

[2] Malleus Maleficarum, p. 123

[3] Ibid., p. 253

[4] Ibid., p. 180

[5] Il est amusant de remarquer qu’a partir de ce passage de l’œuvre, les auteurs ne parlent plus de sorciers, mais bien de sorcières.

[6] Il s’agit de ceux qui renient la foi, et pas seulement le dogme.

[7] Malleus Maleficarum, op. cit., p. 491

[8] Ibid., p. 66

[9] Ibid., p. 61

Introduction à « Sorcières, la puissance invaincue des femmes », de Mona Chollet.

Les sorcières sont à la mode. On ne réinvente pas la poudre en disant cela, vous vous en êtes sans doute rendus compte et, si ce n’est pas encore le cas, la magistrale introduction écrite par Mona Chollet vous en convaincra. Son livre, Sorcières, la puissance invaincue des femmes, fait des émules : il est présent sur toutes les devantures des librairies généralistes ; on pourrait se demander pourquoi ce livre rencontre un tel succès ? En mai, Camille Ducellier republiait Le Féminisme Divinatoire dans la collection « Sorcières » des éditions Cambourakis, sans autant de retentissements malgré sa popularité artistique et la notoriété sérieuse de la collection.

Ainsi, si nous pensons qu’une review de Sorcières est très intéressante, nous allons également nous laisser captiver par son succès dans un second article, en tentant d’analyser ce phénomène et de le comprendre.

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Mais d’abord, il serait de bon ton de parler du contenu de ce livre. Ce serait se méprendre que de songer que Sorcières met en scène des femmes fatales à chapeau pointu. Sorcières ne parle que de femmes ; seulement de femmes, de l’histoire de la misogynie plus généralement, et plus particulièrement de femmes libres. On peut résumer le postulat de ce livre comme « […] les chasses aux sorcières ont contribué à façonner le monde qui est le nôtre. Si elles n’avaient pas eu lieu nous vivrions probablement dans des sociétés très différentes. » (p. 13) Ainsi, on parle moins de sorcières que de femmes, le but étant de montrer que les femmes ont été – et sont toujours – persécutées, ce livre est pensé pour éveiller les consciences.

Cet article ne sera pas avare de citations. En effet, si certain.e.s pensent encore que le féminisme est un vieux combat, beaucoup de faits rapportés par Mona Chollet indiquent le contraire. Les recherches qu’elle a menées pour cet ouvrage et tout au long de sa carrière sont ainsi condensées, d’une certaine manière, dans ce livre. Ses recherches sont réellement une mine d’or pour les réflexions aussi bien contemporaines qu’historiques au sujet des femmes. C’est pourquoi nous vous proposons quelques extraits, pour vous convaincre qu’il est nécessaire de se pencher sur les littératures féminines et féministes et, dans le cas présent, sur ce livre. Vous êtes également invités à consulter la bibliographie vertigineuse et très riche qu’il renferme.

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(c) Stéphane Burlot

Voici donc un petit florilège de citations choisies, comme une frise chronologique de la répression faite aux femmes :

Au XIXe siècle :

«  Les médecins et les pédagogues ont […] conclu que l’éducation supérieure pouvait être dangereuse pour la santé des femmes. Une croissance cérébrale trop soutenue, avertissaient-ils, atrophierait l’utérus. Le développement du système reproducteur ne permettait tout simplement pas le développement de l’intelligence. » (p. 73)

« […] aux États-Unis, la dernière clitoridectomie enregistrée a été pratiquée en 1948 sur une fillette de cinq ans pour la « guérir » de la masturbation […] »

« À la parution du livre de Simone de Beauvoir Le Deuxième Sexe, le critique et écrivain André Rousseau soupirait : « Comment faire comprendre [à la femme] que c’est au bout du don de soi que sont les enrichissements infinis ? » » (p. 79)

Et donc, surement pas dans l’épanouissement personnel, mais bien dans l’épanouissement des autres.

Alors que l’autrice s’interroge sur l’éducation des enfants qui est toujours parasitée par les exhortations des uns, des autres et des médias, il est de mauvais ton de ne pas faire de ses enfants le centre de sa vie, pourtant elle relate en note :

« En 2010, dans le Lot, Odile Trivis s’est vu retirer son fils de trois ans, qu’elle élevait seule, parce qu’elle était « trop fusionnelle ». Qu’elle ait quelques raisons de l’être – au cours de sa grossesse, elle avait dû affronter la séparation avec le père et se battre contre un cancer – n’a apparemment pas pesé. Faut-il en déduire que le surinvestissement du rôle maternel devient répréhensible dès lors qu’il ne profite pas à un conjoint ? » (p. 79)

« […] En 2015, des spectateurs du nouvel épisode de Star Wars s’étaient scandalisés de constater que Leia n’était plus la brunette en bikini intergalactique d’il y a quarante ans (certains réclamaient même d’être remboursés.) » Elle ajoute en note : « Pour ce film, la production avait demandé à l’actrice de perdre 15 kilos, ce qui pourrait être l’un des facteurs expliquant sa mort d’un arrêt cardiaque le 27 décembre 2016, à l’âge de soixante ans. » (p. 138)

« En 2017, un tribunal du Michigan a effectué une recherche en paternité pour un enfant de huit ans né d’un viol ; sans consulter personne, il a accordé l’autorité parentale conjointe et le droit de visite au violeur, dont il a aussi ajouté le nom sur le certificat de naissance et à qui il a communiqué l’adresse de sa victime. » (p. 46)

Bien sûr les citations choisies ici sont très parlantes à dessein, nous ne faisons pas un procès d’intention aux hommes, pas plus qu’à Mona Chollet, mais le but est bien d’interroger la société. Si bien que c’est en allant sur des plates-bandes qui la dérangent qu’on la questionne le mieux.

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(c) La Découverte

Il est aussi surprenant que dans un essai de ce genre, elle laisse une aussi grande place à la première personne du singulier. Ses détracteurs pourront y voir un livre où elle se met en scène. Se servirait-elle de la fameuse mode des sorcières pour faire passer ses idéaux et choix de vie ? Quel mal peut-il y avoir à cela tant que c’est argumenté et que cela a un sens ? Il est vrai que cela peut dérouter, et que certaines de ses démonstrations peuvent aller très loin, ce qui peut rendre le lectorat frileux et lui permettre de se distancier de ses propos. Parfois, Mona Chollet peut sembler défendre les Médée (p.91), mais cela n’est que pour mieux illustrer ses propos. Heureusement, Mona Chollet, en vraie chercheuse, et malgré le fait qu’elle semble se livrer énormément dans cet ouvrage, rappelle :

« Impossible de prétendre que tous les hommes […] sont des salauds dominateurs et toutes les femmes des idiotes soumises ou des opportunistes – cela impliquerait d’ailleurs de me fâcher avec 80% de mon entourage, si ce n’est avec moi-même, et je n’y tiens pas.» (p. 146)

Elle parlait ici d’un point précis de sa démonstration, mais je pense qu’on peut généraliser cette citation à tout le livre, si cela parait évident qu’elle n’est pas en train d’insulter son lectorat, il est vrai qu’elle a parfois raison de le rappeler.

Ce livre est également une merveille pour qui voudrait ouvrir le droit de parole aux Childfree. Bien qu’elle n’emploie pas ce terme, Mona Chollet défend le droit ne pas vouloir d’enfants. Espérons que ces inconnus, pourtant nombreux, verront dans le retentissant succès de Sorcières une aubaine pour enfin s’exprimer.

Le livre s’achève au sujet de la médicalisation du corps féminin, qui a récemment fait couler de l’encre en déliant les langues, mais il est vrai qu’à la fin de cette lecture, c’est ce que l’on espère : qu’elle éveille les esprits, qu’elle délie les langues. Dans la grande lignée des récents mouvements féministes, il est temps que les femmes s’assument, s’illustrent telles qu’elles sont et pas comme la société souhaiterait qu’elles soient. On souhaite également aux hommes de se retrouver dans ces pages, pas en tant que bourreaux, mais en tant que penseurs, en tant que ceux qui ne sont pas dupes et qui sont bien conscients que la lutte féminine n’est pas terminée.

Je terminerais sur un compliment qu’elle fait à Lahaye :

« [Elle] ne revendique pas une position irrationnelle face à une médecine qui serait, elle, rationnelle : au contraire, elle lui conteste sa prétention à la rationalité. Son livre est bardé de notes de page et de références scientifiques. » (p. 216)

J’aimerais le lui retourner : Mona Chollet ne revendique pas une position irrationnelle face à une société qui serait, elle, rationnelle. Au contraire, elle lui conteste sa prétention. Son livre est bardé de notes de page et de références de sciences humaines et sociales.

Résumé et critique du film « Häxan : la Sorcellerie à Travers les Ages », de Benjamin Christensen (1922)

Quelques mots sur le cinéma muet :

Lorsqu’on pense aux débuts du cinéma, on aurait tendance à croire que la majorité des films n’étaient que des œuvres courtes, constituées de gags à base de chutes et de tuyaux d’arrosages défectueux. Compte tenu de ses limitations technique, le cinéma muet en noir et blanc subit une réputation injustifiée, car il suffit de se pencher ne serait-ce qu’un peu sur le sujet pour se rendre compte que des œuvres complexes, aussi bien techniquement que dans les thèmes abordés, ont vu le jour sous cette forme archaïque du média.
En effet, loin d’être uniquement constitué de comédies, le cinéma muet a fait la part belle au fantastique. Déjà, le réalisateur George Méliès, considéré comme le pionnier du cinéma, se servait d’effets spéciaux pour offrir à son public des films situés dans un monde onirique, parfois cauchemardesque, comme on peut le voir dans Le Manoir du Diable. En Allemagne, le réalisateur Friedrich Murnau s’est également attaqué au genre en adaptant le roman de Bram Stoker, Dracula, dans son célèbre film, Nosferatu.

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Extrait de Nosferatu de Friedrich Murnau (1922) (image tirée du site ecran-miroir).

Le film dont nous allons parler aujourd’hui se situe dans la lignée des films muets fantastiques que nous avons brièvement abordés. Une différence majeure existe cependant, car si la plupart de ces films étaient des œuvres de fiction, le réalisateur Benjamin Christensen avait l’ambition d’apporter à son film une part de réalité historique.

Résumé du film :

Häxan: la Sorcellerie à Travers les Âges, est une production suédo-danoise présentée comme « un exposé historique et culturel » en sept parties. Le ton « documentaire » est annoncé dès le départ, ce qui, nous le verrons plus tard, induit quelque peu le spectateur en erreur.

La première partie est effectivement constituée comme un cours, où Benjamin Christensen montre au spectateur des gravures et des manuscrits tout en pointant les détails intéressants avec un bâton, comme le ferait un professeur. Ces images représentent des esprits malins, des diables et des sorcières, et nous montrent l’évolution des superstitions des peuples primitifs à celles de la société médiévale européenne. Nous sommes également instruits sur la cosmogonie de l’homme chrétien, qui considérait la Terre au centre de l’univers, dominée par Dieu et les anges, tandis que le Diable régnait dans l’enfer en son cœur.

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L’univers selon l’homme médiéval : la Terre, entourée du Soleil et des étoiles, surmontée de Dieu et de son chœur d’anges.

Cet enfer était ce qui attendait tout pécheur s’étant laissé tenter par le Diable. Afin de nous faire comprendre à quel point la damnation éternelle était une peur bien réelle dans la société médiévale, Christensen nous montre un automate représentant les sévices infligés aux damnés, en insistant sur les détails déplaisants. Suite à cela, le réalisateur parle de la sorcière comme étant une femme ayant passé un pacte avec le Diable. Il explique sa fonction d’ensorceleuse et de préparatrice de potions avant de nous narrer le déroulement du sabbat.

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Détail de l’automate. « Observez le zèle des diablotins qui s’occupent du feu !« 

Dans la deuxième partie, les diapositives ont laissé place aux « images vivantes ». Afin de donner plus de consistance à son exposé, le réalisateur nous offre sa vision de ce qu’avait pu être la vie d’une sorcière dans l’Europe du XVe siècle. Nous pouvons la voir, dans sa baraque délabrée, ensorceler un tonneau de bière avec le doigt d’un cadavre, préparer une potion avec une grenouille vivante et donner des conseils à une femme qui souhaite rendre un moine fou d’amour pour elle.

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La cliente de la sorcière et l’objet de ses vœux. Une histoire burlesque qui n’est pas sans évoquer les fabliaux du Moyen Âge.

En parallèle, nous voyons deux hommes emporter un cadavre chez eux dans l’intention de le disséquer. Ils supplient Dieu de leur pardonner en expliquant qu’ils cherchent « simplement à découvrir l’origine de nombre de maladies graves. » Malheureusement pour eux, ils se font surprendre par une femme, qui ameute le voisinage en les traitant de sorciers.

Le réalisateur nous montre ensuite les différentes apparitions du Diable, qu’il s’agisse des visions furtives d’un prêtre ou des rêves d’une vielle femme ivre et pauvre. Mais surtout, le Diable est montré comme un séducteur, qui attire les jeunes épouses loin du lit conjugal pour les emporter dans son monde infernal.

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Le Diable (interprété par Benjamin Christensen), attirant une jeune femme dans ses bras.

Une histoire bien plus tragique nous est racontée de la troisième à la cinquième partie du film : celle des victimes de l’Inquisition.
Nous suivons l’histoire d’une jeune épouse, Anna Bokpräntan, qui croit son mari victime d’un sort. Un charlatan utilise la méthode du plomb trempé dans l’eau pour confirmer l’existence du sort. Peu après, une vieille mendiante disgracieuse, nommée Maria Vaveska, entre chez Anna pour lui demander de la nourriture. La prenant pour une sorcière, la jeune femme la dénonce aux inquisiteurs, qui finissent par l’emporter.

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La mendiante devant les juges. « Comment confesser ce que je n’ai pas fait ?« 

Sous la torture, Maria avoue avoir eu des enfants avec le Diable, s’être enduite d’un onguent magique pour assister au sabbat. Elle décrit ensuite cet événement en détail : le cannibalisme, les meurtres d’enfants, le baiser sur les fesses du Diable (qui amuse grandement les inquisiteurs), puis dénonce la mère et la sœur d’Anna Bokpräntan, qui sont à leur tour arrêtées, torturées, et livrées au bûcher.

Plus tard, un jeune inquisiteur se dit victime d’enchantement, car il a des « pensées impures ». Il dit avoir vu la jeune épouse, Anna, s’introduire dans sa chambre. Son supérieur le flagelle pour le punir de ces pensées coupables, puis lui ordonne de témoigner contre la jeune femme. Anna est donc arrêtée et emprisonnée.

Pour accélérer les aveux, l’inquisiteur lui propose la liberté en échange de son savoir magique. Anna refuse, mais l’inquisiteur lui dit que son bébé sera seul au monde si elle n’obéit pas. Désespérée, Anna essaye de lancer un sort, ce qui donne a l’inquisiteur une preuve de sa culpabilité. Elle est condamnée au bûcher.

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La vision du jeune inquisiteur.

La sixième partie est consacrée aux instruments de torture utilisés lors des séances d’interrogatoire de l’Inquisition. Jusque-là ambigus, les aveux de la vielle femme et la tentative de sortilège de la jeune épouse de l’histoire précédente deviennent davantage interprétables, comme des mensonges prononcés pour faire cesser la douleur. Il ne se contente pas de montrer les objets tels quels au spectateur, mais nous laisse imaginer le résultat sur la victime en les faisant porter à des acteurs, arrêtant la démonstration juste avant d’actionner les instruments.

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« Qu’en dites-vous ? Avec de tels accessoires, quiconque ferait probablement d’étonnants aveux.« 

Dans cette même partie, nous assistons à la possession d’une bonne sœur qui, après avoir pourtant pris soin de porter une ceinture d’épines pour expier ses fautes, se retrouve possédée par le Diable. Elle poignarde une hostie, « contamine » les autres sœurs en les rendant folles à leur tour et crache sur une statue de l’enfant Jésus devant les inquisiteurs.

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La bonne sœur provoquant la Mère supérieure.

La septième et dernière partie se distingue de ce que nous avons pu voir précédemment. Benjamin Christensen y parle de « notre époque », ou plus précisément, les années 1920. Il y compare la sorcellerie avec le mal, typiquement féminin, qu’était l’hystérie. D’après Christensen, la sorcellerie et l’hystérie avaient en commun le fait qu’elles étaient liées à des problèmes nerveux. Dans les deux cas, la victime à l’impression de se battre « contre une volonté extérieure ». Pour lui, l’hystérique est la sorcière moderne : somnambule et kleptomane, elle est comme la bonne sœur possédée. Elle voit des hommes célèbres dans sa chambre la nuit comme les femmes mariées, probablement insatisfaites, s’offraient au Diable… Elle est tout autant victime d’une société moderne qui veut l’enfermer dans un asile que d’une société médiévale qui voulait la brûler. Le propos final de Christensen se présente ainsi : même si nous savons que le Diable n’existait que dans la tête des gens, notre société est toujours aussi superstitieuse (preuve à l’appui : les séances de cartomancie et de spiritisme) et toujours impitoyable à l’égard des misérables et des femmes, dont les souffrances sont toujours passées sous silence et condamnées.

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« (…) la brave femme que nous disons hystérique, n’est-elle pas seulement solitaire et malheureuse ?« 

Analyse et interprétation :

Loin d’être un simple documentaire, Häxan est une œuvre complète qui explore la figure mythique de la sorcière avec une bienveillance insoupçonnée à l’égard de ce personnage. Au début du film, tout porte à croire que Christensen fera des « amies du Diables » les antagonistes, les mauvais éléments de la société qui s’attaquent aux bons chrétiens. Cependant, dès la deuxième partie, nous comprenons que l’intention du réalisateur est de « dédiaboliser » la sorcière, en faisant d’elle une victime de la misère et de la peur. Par conséquent, même si Häxan est présenté comme un exposé se voulant objectif, il s’agit en réalité d’une vision fantasmée de ce qu’avait pu être la vie de plusieurs sorcières présumées.

Christensen se base sur ce simple constat pour donner vie à sa vision : la peur bien réelle du Diable et de l’enfer, et les privations des désirs fondamentaux, telle que la sexualité, que cette peur engendrait, rendant les gens malheureux. Si malheureux qu’ils en sombraient parfois dans la folie, en prétextant que c’était le Diable qui guidait leurs gestes.
On peut discerner plusieurs oppositions : tout d’abord, celle entre les inquisiteurs et les gens du peuple. Ces gardiens de la foi sont montrés comme ayant droit de vie et de mort sur les accusés, car ils œuvraient au nom de Dieu. Cependant, comme nous l’avons vu, leur but n’était pas de rétablir la vérité, mais de pousser les sorcières aux aveux par tous les moyens possibles, même en trichant.
Ensuite, il y a une opposition claire entre les hommes et les femmes, représentée d’une façon particulièrement limpide par le personnage du jeune inquisiteur, qui considère les femmes comme une tentation à éviter. Parce qu’il désire la jeune Anna, il l’accuse malgré lui d’être une sorcière, ce qui signe son arrêt de mort. De plus, dans toutes les scènes liées à l’Inquisition, les bourreaux sont tous des hommes, tandis que les victimes sont des femmes.

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Les juges de l’Inquisition.

Enfin, reste l’opposition, dans une scène assez brève, entre la science et la religion, au moment où nous voyons les deux chercheurs tenter de disséquer le cadavre. Le parti pris de Christensen en leur faveur est évident, car il montre les chercheurs comme des hommes pieux, qui sont conscients de la dangerosité de leur geste, mais décident de l’accomplir pour le bien de l’humanité. Malheureusement, l’Église et ses adeptes invalident leurs recherches, qu’ils prennent pour de la « curiosité malsaine ».

Benjamin Christensen a donc fait de Häxan un plaidoyer pour la sorcière, notamment en comparant sa recherche du plaisir au culte de la souffrance des inquisiteurs et des bonnes sœurs, qui passent leur temps à se torturer eux-mêmes à cause de simples pensées. Il montre également que le sabbat tant redouté n’existait finalement que dans les déclarations délirantes arrachées sous la torture. Les sorcières n’étaient que de simples femmes, perçues comme dérangeantes par leur laideur ou leur beauté excessive. Christensen montre l’injustice autour de telles accusations et a par la suite qualifié la chasse aux sorcières comme « l’une des catastrophes majeures de l’humanité. » [1] . Dans le film, il déclare que 8 millions de personnes ont été tuées durant cette période. Il n’est donc pas exagéré de parler ici de génocide, voir de gynocide, car nous pouvons supposer que la majorité des victimes étaient des femmes.

Outre le constat quelque peu déprimant que Häxan nous offre, il propose néanmoins une expérience artistique d’une très grande qualité et cela pour plusieurs raisons. Tout d’abord, parce que son réalisateur ne s’est aucunement soucié de la censure vis-à-vis de la nudité, de l’imagerie sexuelle et violente (parfois les deux mélangés, les scènes de flagellations étant teintées d’un sado-masochisme difficile à ignorer), ce qui donne d’avantage de force au traitement d’un thème déjà extrême dans sa violence systémique.
D’autre part, tout comme le faisaient les réalisateurs du mouvement expressionniste, Christensen utilise les visages déformés par la peur, la tristesse et le rire, pour provoquer chez le spectateur une émotion d’une violence égale. De ce fait, nous pouvons faire preuve davantage d’empathie envers les « sorcières », et craindre les inquisiteurs responsables de leurs souffrances.

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Gros plan sur le visage d’un inquisiteur, riant des descriptions du sabbat.

Enfin, une grande part de la qualité visuelle du film trouve racine dans la scène de sabbat, racontée par la vieille mendiante. Benjamin Christensen, le dircteur de la photographie Johan Ankerstjeme et le décorateur Richard Lovuw sont parvenus à restituer l’obscénité et le caractère profondément onirique de cette rencontre avec le Diable, d’une manière qui évoque les représentations en peinture de Salvator Rosa ou de Francisco de Goya. On y voit les sorcières se délecter d’enfants non baptisés, de cadavres de potence, entourées de démons lubriques qui manifestent leurs intentions en barattant du beurre frénétiquement, tandis qu’un squelette de cheval et d’autres créatures improbables parcourent ces diverses scènes, le tout à grand renfort d’effets spéciaux et de costumes, certes risibles de nos jours, mais qui demeurent efficaces pour un film de cette époque.

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Les sorcières se rendant au sabbat sous l’œil attentif de deux gardiens.
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Le sacrifice d’un nouveau né.

De façon générale, Häxan est un film fascinant, atypique, qui va a l’encontre de ce que l’on attend de lui. Il est rare de voir un réalisateur se ranger du coté d’un personnage, reconnu universellement comme la servante du mal, pour présenter son point de vue, qui se trouve être celle de la victime de la colère arbitraire d’une Église et d’une société au sens large faisant preuve d’animosité à l’égard des femmes. Il est également agréable de constater que Christensen à pris beaucoup de plaisir à réaliser son film: il n’hésite pas à se rendre grotesque sous les traits d’un Diable à la langue pendante, et considère visiblement ses actrices principales avec affection et respect au point de briser le quatrième mur pour pouvoir nous parler d’elles. Nous conseillons vivement cette experience à tous ceux désirant s’informer sur les origines de la sorcellerie d’une manière intelligente, distrayante et émouvante. Ce ne sera sans doute pas une source académique, mais elle aura au moins le mérite d’évacuer quelques idées préconçues.

 

 


Notes :

[1] Cette déclaration est tirée d’un discours prononcé lors d’une présentation de la réédition de Häxan, en 1941 (disponible dans les bonus du DVD cité ci-dessous).


Sources :

« Häxan » sous titré en français.

Christensen, Benjamin, réal. Haxan, La Sorcellerie à Travers les Ages ; 1922, Svenk Film Industri : Potemkine Films, 2011. Agnes B. DVD