Ivar Arosenius et ses contes burlesques

Arosenius, Självporträtt 1906
Arosenius, Självporträtt (Selfportrait), 1906.

Cet homme au regard pénétrant et noir malgré la couronne de fleurs qui orne sa tête s’appelle Ivar Arosenius. Personnage atypique, doté d’une grande imagination, son œuvre graphique unique et spontanée va vous ouvrir les portes d’un monde enchanté mais perverti…

Mort prématurément à l’âge de 30 ans à la suite d’une hémophilie, Ivar Arosenius est un illustrateur suédois peu connu malgré le charme enfantin et l’humour burlesque de ses aquarelles originales et curieuses.
Né un 8 octobre 1878, ce personnage étrange issu d’une famille modeste de Göteborg  fit ses premières expériences artistiques à l’âge de 17 ans en suivant un enseignement avec Miss Peterson. Par la suite, il s’inscrivit à l’école d’art de Göteborg, ainsi qu’à l’école de Stockholm fondée par Richard Bergh, un artiste et théoricien de l’art célèbre en cette période.
L’enseignement de cette nouvelle école fondée par Richard Bergh se voulait moderne, ce dernier reprochant à l’Académie son apprentissage « vieillot », et avait pour ambition de casser les codes établis. Pourtant, l’éducation artistique dispensée dans cette école était encore trop rigide pour Ivar, esprit libre et indépendant, qui préfèra alors retourner en province en 1901 afin de retrouver un ancien professeur : Carl Wilhelmson, à l’école de Göteborg surnommée « Valand ». Ivar avait alors 23 ans.
Carl Wilhelmson laissa plus de liberté à son élève et lui permit d’explorer ses propres thèmes et fantaisies : en effet, malgré son jeune âge, Arosenius se montrait très critique envers ses collègues et gardait ses distances avec les tendances artistiques de l’époque.

Arosenius, den första krogen, 1906
Arosenius, Den första krogen (The first pub), 1906.

Bien que l’artiste touchât à des techniques diverses, l’aquarelle restait son médium de prédilection, alors que celle-ci était surtout utilisée pour des travaux préparatoires par les autres artistes. Ivar, lui, la voyait comme une finalité. Il en expérimentait alors la texture, l’aspect mouvant, vibrant, le chatoiement des couleurs, ou l’usage de tons plus ternes…

C’est lors d’un séjour dans le Värmland en 1902 qu’Ivar Arosenius se plongea dans l’observation de la nature, bien loin de villes comme Göteborg ou Stockholm.
Son intérêt pour les forêts, le folklore, l’architecture rustique des villages, se développa alors ; ce sont autant de thèmes nouveaux à exploiter qui imprégnèrent son imaginaire et son œuvre. En partant dans le Värmland, l’artiste prit ses distances avec ses professeurs et collègues avec qui il étudiait. Son approche de l’aquarelle se fit alors plus personnelle, ainsi que sa manière d’utiliser la couleur, et l’œuvre d’Ivar gagna en originalité et en indépendance.

Loin des préoccupations « réalistes » enseignées à Stockholm, Ivar aimait à peindre un monde irréel : ses aquarelles mêlent subtilement réalité et fantaisie, il associait souvenirs vécus et histoires fantastiques, brouillant les frontières entre le conte et le vécu.

En cela, son œuvre annonce les paroles d’Einar Jolin qui s’exprima en ces termes en 1913 :

« Aucune belle œuvre d’art n’est une simple copie de la nature… toute grande œuvre a été la traduction de sentiments personnels pour la nature. »

Arosenius, The Princess and the Troll, 1904
Arosenius, Prinsessan hos trollet (The Princess and the troll), 1904

Ivar était donc fortement critiqué par ses contemporains pour son manque de rigueur dans l’observation de la faune et de la flore, mais il lui était impossible de se plier à une discipline artistique stricte. Son approche de l’art était intuitive, spontanée. L’inspiration lui venait lorsqu’il commençait à dessiner, il ne « planifiait » pas ses créations qu’il exécutait rapidement, avec vivacité.

Bien qu’Ivar souffrît d’une santé très fragile et se trouvât souvent alité, il créait avec intensité, de son lit, et ne manquait pas d’humour ni d’esprit satirique.
En contact avec d’autres illustrateurs caricaturistes comme Thomas Theodor Heine en Allemagne et Albert Engström en Suède, Ivar s’essaya également aux dessins de presse. Si de nombreuses aquarelles sont ironiques, moqueuses, s’attaquant à la classe moyenne, à la bourgeoisie et à la bureaucratie suédoise, Ivar Arosenius ne s’engagea jamais politiquement et ne fit jamais partie des militants. Son but était de distraire, de se moquer avec légèreté de la société suédoise en exposant des traits caractéristiques de la nature humaine telles que l’hypocrisie, la fausseté, l’avarice, la perversité, etc.

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Arosenius, Drunkness, 1906.

Malgré ses tentatives et collaborations occasionnelles avec des magazines (Strix ou Söndags-Nisse), Arosenius ne réussit jamais à trouver une place stable dans un journal, bien que le marché l’illustration comique connût à cette époque un développement important. Cet échec s’explique certainement par le fait que plusieurs de ses dessins cachaient un sérieux subversif derrière une façade humoristique.

Dans ses portraits et autoportraits, l’artiste suédois montre son gout pour l’exagération ainsi que la caricature, grossissant les traits de caractères de ses amis et autres connaissances. Mais lorsqu’il représente sa propre famille, Arosenius fait preuve d’une grande douceur, d’une tendresse charmante : sa femme Eva est souvent représentée sous l’apparence d’une princesse de conte de fées, ou d’une madone lorsqu’elle s’occupe de leur fille unique Lillan. Ivar donne une vision embellie d’une réalité harmonieuse, prenant plaisir à multiplier les aquarelles portraiturant sa jeune fille.

Arosenius, Lillian in the Meadow, 1908
Arosenius, Lillan in the Meadow, 1908

L’œuvre la plus connue d’Ivar Arosenius en Suède est Kattresan (The Cat Journey / Le Voyage du Chat), paru en 1908. Il s’agit d’un conte dont le texte et les illustrations ont été réalisés par Ivar ; il y raconte les aventures et découvertes quotidiennes d’une petite fille qui fait ses premiers pas dans le monde, suivie de son fidèle compagnon félin.

Destiné uniquement à Lillan, Ivar a été poussé par sa femme et ses amis à publier l’ouvrage. S’il s’est alors mis à en retravailler les illustrations afin d’en améliorer l’aspect, l’œuvre n’a finalement jamais pu être achevée par Ivar, et la première version de Kattresan a été publiée telle quelle après sa mort en 1909.

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Arosenius, Kattresan, 1908.

Mort pendant la nuit du 1er au 2 janvier 1909 dans sa maison à Älvängen, l’Académie des beaux-arts lui rendit hommage avec une exposition organisée au mois de mai de la même année. Après plusieurs années de scepticisme, son travail fut enfin reconnu par ses compères.

Nombre de ses œuvres sont visibles dans le musée de Göteborg, quelques-unes sont également visibles dans la galerie Thielska à Stockholm.

Arosenius, Self portrait with bleeding heart, 1903
Arosenius, Självporträtt med blödande hjärta (Selfportrait with bleeding heart), 1903

 

 


Pour découvrir quelques œuvres d’Ivar, le site du musée national de Stockholm et la collection du Konstmuseum de Göteborg :
⇒ National Museum of Stockholm
⇒ Göteborg Konstmuseum-Ivar Arosenius

 


Bibliographie :

Nordal B. & Persman J., Ivar Arosenius, Nordiska akvarellmuseet, Skärhamn, 2005.

Thordman B., Gauffin A., Hoppe R., Exposition de l’Art Suédois Ancien et Moderne, Musée du Jeu de Paume, Paris, 1929.

Tyra Kleen

Kleen, Självportratt, 1903
Tyra Kleen, Självporträtt (Auto-portrait), 1903

Lors d’une quête acharnée sur le symbolisme suédois, en mars 2018 , j’ai fait l’heureuse acquisition du PDF de Symbolism & Dekadens, catalogue — malheureusement épuisé — de l’exposition éponyme présentée à la Waldermasudde Galleriet à Stockholm. Le PDF m’a généreusement été transmis à titre exceptionnel par cette galerie pour m’aider dans mes recherches en Histoire de l’art.

C’est grâce à ce document que j’ai découvert plusieurs artistes encore inconnus des historiens de l’art français, et notamment celle d’une personnalité unique que je suis heureuse de vous présenter : Tyra Kleen.

Fascinée par son travail, et avide d’en savoir toujours plus, les informations me manquaient et rien n’a encore été publié en langue française ou anglaise. Par chance, et pour la toute première fois depuis la mort de l’artiste, la galerie Thielska à Stockholm a présenté cet été l’œuvre de Tyra Kleen dans une exposition qui se tient jusqu’au 23 septembre. L’illustratrice avait en effet demandé dans son testament à ce que durant les cinquante années suivant sa mort, son art ne soit pas exposé.

Kleen Tyra, Nevermore (skiss rosor), 1904
Tyra Kleen Nevermore (esquisse des roses), 1904

Née un 29 mars 1874 à Stockholm, Tyra Kleen, la plus jeune des trois enfants de Rickard et Amélia Kleen est issue d’une famille bourgeoise dont le père voyage constamment, entre la Suède, la Russie ou encore l’Autriche.
Ballotée de pays en pays, Tyra se sent « déracinée », et souffre de la dépression nerveuse de son père, qui finit par s’enfermer dans un hôtel et ne supporte plus le moindre bruit ou agitation. Seule sa femme est alors autorisée à lui rendre visite, ses enfants étant trop bruyants.

Enfant vive, solitaire, Tyra Kleen grandit avec son grand-père bien aimé à Valinge (nord-ouest de Malmö). Élevée par des nourrices françaises, elle occupe son temps avec le dessin, les aquarelles et les livres de la bibliothèque d’Adolf Wattrang, son grand-père. Très tôt, elle fait preuve d’aptitudes pour les arts plastiques comme le démontre les aquarelles de ses 16 ans.
La jeune Tyra se plait également à écrire des poèmes, à se raconter des histoires — les personnages imaginaires lui offrent une compagnie amicale dont elle n’était pas dotée. Ses histoires, afin de rester intimes, sont racontées dans un langage qu’elle a inventé elle-même afin d’empêcher quiconque essaierait de les lire. Elle retourne chez elle alors que son père se remet peu à peu et enchaîne à nouveau les voyages en Europe (Allemagne, Suisse…).

Kleen, L'horreur de vivre
Tyra Kleen, L’horreur de vivre, 1907

En 1890, elle est envoyée à une école d’art (non mixte) à Dresde où elle étudie deux années. Par la suite, de 1892 à 1893, Tyra rejoint son père à Karlsruhe pour l’aider dans la réalisation de copies de manuscrits et un travail de lecture, tout en étudiant à l’École d’art pour femmes de Karlsruhe. Elle réalise à cette époque combien elle est proche de son père : souffrant comme lui d’un tempérament nerveux, irritable, d’éruptions cutanées, d’insomnies….

L’éducation de Tyra Kleen ne s’arrête pas là, elle passe par la suite un temps à l’École d’art de Munich (1894-1895), puis emménage à Paris en automne 1895 où elle fréquente l’Académie Vitti, l’Académie Colarossi et l’Académie Delecluse. Elle prend également des cours d’anatomie et étudie la structure du squelette humain, de ses muscles, afin de doter ses œuvres d’un réalisme scientifique et d’une précision toujours plus poussée. Elle passe l’été 1896 à Étaples dans une colonie d’artistes qui est une grande source d’inspiration pour elle.

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Tyra dans son studio, au 27 Via Gesù e Maria, à Rome, 1904.

En 1898, Tyra Kleen s’installe à Rome où elle passe dix années de sa vie. Toujours avide de connaissances, elle continue à fréquenter diverses académies et passe son temps à visiter les expositions, lire, créer dans son studio, faisant preuve d’une productivité intense. Rome est alors un carrefour pour les artistes qui se côtoient, et elle y fréquente les grands intellectuels de son temps.

Dès l’année 1900, sa production est intense : photographies, dessins, lithographies, aquarelles, elle touche à de nombreux médiums et s’affirme comme excellente portraitiste, fascinée par les mouvements du corps et ses expressions.
Elle créé et illustre ses propres histoires (Lek en 1900, Psykesaga en 1902, etc.), mais également celles d’auteurs divers : Rêves d’Olive Schreiner, Den nya Grottesången de Viktor Rydberg, Dødens Varsel de Mons Lie… Elle prend aussi plaisir à illustrer ses poèmes préférés de Baudelaire (« La Chevelure », « La Fontaine de Sang »), ainsi que ceux de Poe (« Nervermore »). Elle est également rédactrice pour des magazines suédois célèbres comme Ord och Bild, Idun, Länstidningen.

Kleen, La Fontaine de Sang, 1903
Tyra Kleen, illustration pour « La Fontaine de Sang » de Baudelaire, 1903.
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Tyra Kleen, Illustration pour le poème « Nevermore » d’E.A. Poe.

Très active dans les cercles intellectuels, Tyra s’intéresse aussi aux questions religieuses, remet Dieu en question, se convertit au bouddhisme et touche aux sciences occultes ainsi qu’au spiritisme, des croyances alors en vogue lors de la fin XIXe siècle.

Indépendante, forte et avide de liberté, ses diverses relations amoureuses restent éphémères. Tyra Kleen a en effet toujours été hantée par « l’enfermement du mariage ». Elle considérè la mise en ménage comme une prison, le couple comme un frein à son autonomie. Le thème du choix à faire entre l’amour et la liberté (et notamment la liberté de voyager) se retrouve dans plusieurs de ses textes comme Psykesaga et Lek précédemment mentionnés.

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Tyra Kleen, extrait de Psykesaga, 1902.

L’artiste suédoise voyage énormément : États-Unis, Colombie, Inde, Bali, Java, Égypte… Autant d’aventures qui enrichissent son regard et laissent une trace dans son œuvre. Elle est fascinée par les temples égyptiens comme par les danses hindouistes. Curieuse et passionnée, elle étudie ces cultures et s’en approprie les codes.
Elle reste pendant plusieurs années à l’étranger, et notamment à Java et Bali où elle se prend de passions pour les rites et les danses. Sa production n’en est que plus intense puisque son étude des danses l’amène à réaliser divers ouvrages tels que Varjang sur le théâtre javanais (1930), Mudräs sur les prières balinaises et la gestuelle (1922), Ni-Si-Pleng : En historia om svarta barn berättad och ritad för vita barn (Ni-Si-Pleng : une histoire d’enfants noirs racontée et dessinée pour les enfants blancs), un conte sur l’habilité de la danse à destination des enfants (1924). Tyra Kleen participe à la réalisation d’autres livres, que ce soit pour l’écriture ou pour les illustrations.

Il est étonnant de consulter la production artistique de cette artiste et d’en suivre les variations extraordinaires, entre illustrations des douleurs viscérales inspirées par les poèmes baudelairiens, les contes enchantés pour enfants, jusqu’aux images colorées des danseuses indonésiennes.

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Tyra Kleen, études de la gestuelle rituelle, Bali, 1920.

Il reste bien des choses à dire et à découvrir sur Tyra Kleen : femme déterminée, nerveuse et torturée, hurlant son envie de liberté à chaque instant ; sa vie contient autant de facettes originales et surprenantes. Entre ses voyages, ses passions, ses rencontres, sa production artistique, Tyra s’est forgée une personnalité hors du commun et étonnante qui ne cesse de fasciner.

Cet article pourrait se prolonger à l’infini, de nombreuses pistes n’ayant pas pu être approfondies : son rapport à la religion, au spiritisme, son empreinte dans les cercles symbolistes, ses rencontres avec des princes indonésiens, ses visites de temples ou de harems… Autant d’événements qui ont enrichi sa vie et son œuvre d’une complexité et d’une densité rare.

Kleen, Liemannen, 1909
Kleen, Liemannen (La Faucheuse), 1909.

 

 


Bibliographie :

Franzén N., Gullstrand H., Lind E., Ström Lehander K., Tyra Kleen : Her life and work rediscovered, Linderoths Tryckeri, Sweden, 2018.

Kleen T., Psykesaga, Wahlström & Widstrand, Stockholm, 1902.

Prytz D. et al., Symbolism och dekadens, Prins Eugen Waldemarsudde Galleriet, 2015.

Midsommar à Stockholm.

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J.A.G. ACKE, Midsommar i metallstaden (Midsommar dans la ville de métal), 1898.

En France, nous avons pris l’habitude de fêter le retour de l’été avec la Fête de la Musique instaurée en 1982 par Jack Lang, mais l’idée vient à l’origine du musicien américain Joel Cohen, en 1976.

Cette année, j’ai eu la chance de célébrer le retour du soleil en Suède, avec leur fameux « Midsommar Fest », long week-end dédié à différents rites traditionnels qui sont bien loin de l’image « viking » et agressive que nous leur accordons !
Séjourner dans ce pays durant les festivités m’a permis d’en savoir un peu plus, notamment la vision qu’en avait les Suédois eux-mêmes.

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Photographe : Oli Sandler.

Les festivités commencent la veille du véritable « Midsommar Dag », c’est à dire le 22 juin en cette année 2018 (la date évoluant entre le 20 et le 25 juin, afin qu’elle corresponde au vendredi de la semaine du solstice).
Fêter le Midsommar permet de clore symboliquement le chapitre hivernal et obscur, mais surtout d’accueillir les longues journées d’été nordique où le soleil ne se couche qu’environ cinq heures par nuit.

Lors de la veille du Midsommar, les Suédois se rassemblent à midi afin de partager un repas composé de pommes de terre, de grillades (le barbecue étant largement sollicité pour cuire viande, poisson, légumes), de fraises (qui doivent forcément être de Suède, c’est important… mais je n’en ai pas vu beaucoup), servis avec de la bière, schnaps et autres alcools (cela par contre, j’en ai vu en quantité).

À partir de 14h, on dresse un mât enrubanné de fleurs appelé « Midsommarstången » et des danses diverses sont effectuées autour, notamment… la danse des grenouilles. Nombreux sont ceux (et je pense à certaines connaissances) à railler l’aspect phallique de ce mât. Cependant, beaucoup pensent qu’il s’agissait à l’origine d’un symbole de fertilité.

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Midsommarstången  (source)

C’est ainsi que, couronnés de fleurs — comme le veut la tradition —, une troupe joyeuse et alcoolisée se déchainent autour du Midsommarstången ! Ne nous leurrons pas : si le terme de « midsommar » éveillent des images de soleil, de fleurs, d’un ciel bleu, de chaleur et de belles tenues blanches, le véritable Midsommar suédois se passe généralement sous un ciel capricieux, entre pluie et beau temps ; l’habitude fait que les suédois s’attendent chaque année à avoir de la pluie ce jour-ci.

Revenons à la danse. Aurais-je éveillé votre curiosité avec la danse des grenouilles ? En effet, la « Små gordorna » (petites grenouilles) est une danse effectuée sur des paroles enfantines et naïves, se prêtant bien à l’humeur décontractée et — je le répète — alcoolisée de la journée :

Små grodorna,
Små grodorna
Är lustiga att se.
Små grodorna,
Små grodorna
Är lustiga att se.Ej öron, ej öron,
Ej svansar hava de.
Ej öron, ej öron,
Ej svansar hava de.Koack, ack, ack
Koack, ack, ack
Koack, ack, ack, ack, aa.
Koack, ack, ack
Koack, ack, ack
Koack, ack, ack, ack, aa.
 

Petites grenouilles,
petites grenouilles
C’est amusant à voir.
Petites grenouilles,
Petites grenouilles
C’est amusant à voir.

Pas d’oreilles, pas d’oreilles,
Elles n’ont pas de queue.
Pas d’oreilles, pas d’oreilles,
Elles n’ont pas de queue.

Koack, Ah, Ah
Koack, Ah, Ah
Koack, oh, oh, oh, aa.
Koack, Ah, Ah
Koack, Ah, Ah
Koack, oh, oh, oh, aa.

 

Se succèdent tout au long de la journée danses et chants paillards jusqu’à la tombée de la nuit, et la tombée des individus eux-mêmes… Le lendemain, jour férié, il est étonnant de se balader dans des rues désertes, puisque la journée est bien évidemment consacrée au repos.

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Midsommar au Södra Teatern, animé par Miss Inga.  (Photographe : Erik Ardelius.)

Pour ma part, j’ai observé les festivités du Midsommar au Södra Teatern, situé au sud de Stockholm, bien que les fêtes se passent traditionnellement en campagne, avec la famille. (Idée reçue peut-être ? Un de mes amis ayant préféré échapper au repas de famille « ennuyant » pour faire une soirée plus rock’n’roll entre jeunes adultes… évidemment !).

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Midsommarstången au Södra Teatern. (Photographie de l’auteure.)

Au Södra Teatern, la journée a été présentée et menée par Miss Inga, un transsexuel pétillant à l’énergie inépuisable, vidant verres de shooter sur verres de shooter tout en animant les danses ! Ma surprise fut d’autant plus grande quand la foule se mit à danser sur YMCA, car la Suède actuelle c’est cela aussi : faire évoluer les traditions. Les efforts pour intégrer la communauté LGBT sont nombreux et bien accueillis, l’idée est de ne pas rester dans des traditions « figées », mais de les actualiser afin que chacun y trouve sa place.

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Couronne de fleurs, Södra Teatern. (Photographie de l’auteure.)

Une autre tendance est apparue dernièrement concernant le Midsommardagen : le remplacement du Midsommarstången par le Midsommarfitta… Gênés de voir se dresser autant de mâts « virils », les Suédois ont réalisé son penchant féminin afin d’offrir la possibilité à ceux qui le désiraient d’avoir une alternative au symbole masculin.

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Midsommarfitta (source)

Comme nous pouvons le remarquer, le fait que la tradition soit ancestrale ne l’empêche pas de se réinventer ! Celle-ci évolue encore, en parallèle des mentalités et libertés de chacun, mais reste unanimement fêtée par la population suédoise.

Le Näcken, d’Ernst Josephson.

Josephson, Strömkarlen, 1884
E. Josephson, Näcken, 1884.

Dans cet article, j’aimerais vous présenter une peinture importante dans l’art suédois, qui a pourtant connu une première réception chaotique. Celle-ci nous fait également découvrir une figure mythique des contes nordiques, inconnue du continent européen, celle du Näcken, également appelé Strömkarlen.

Dans les années 1880, le peintre suédois Ernst Josephson consacra toute une série de toiles et de dessins au « Näcken », un génie nordique des eaux, ange déchu qui a été condamné à jouer éternellement du violon dans les torrents sauvages. Si le mythe est d’origine norvégienne, cette légende a joui d’une forte popularité dans les régions rurales en Norvège, mais également en Suède. Josephson eut cette vision du Näcken en 1872 alors qu’il se baladait près de la cascade d’Eggedal. Ce thème devint si important pour le peintre qu’il en conçut pas moins de sept versions et plusieurs poèmes.

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E. Josephson, Näcken, version antérieure de 1882.

Présentée à Stockholm en 1885 lors de l’exposition « Des Berges de la Seine », cette toile fut considérée comme une offense contre l’establishment du monde de l’art, en particulier contre l’enseignement de l’Académie royale de Suède, elle reçut donc un accueil glacial. Jugée esthétiquement mauvaise, voire inachevée, immorale du fait de la nudité de la divinité, avec des couleurs criardes, cette œuvre fut tout d’abord dénigrée par les académiciens suédois ainsi que par les camarades du peintre. La toile fut d’ailleurs refusée au Salon de Paris qui eut lieu la même année.

Le prince Eugen de Suède, fils d’Oscar II roi de Suède, et également artiste-peintre lui-même, fut bouleversé par cette œuvre et en fit l’acquisition, tout en prenant la défense de l’artiste. Son intention était d’offrir le Näcken au Nationalmuseum, avec l’argument que le musée se devait de posséder une œuvre majeure de ce peintre. Les membres du conseil administratif acceptèrent le don avec embarras mais refusèrent de l’accrocher. Suite à cette réponse, le prince prit la décision de conserver la toile.

En 1893, des artistes suédois éminents (Richard Bergh, Georg et Hannah Pauli, le prince Eugen) entreprirent d’organiser une exposition pour la réhabilitation du peintre Josephson alors que ce dernier se trouvait interné dans un asile depuis 1888. Le Näcken fut cette fois-ci interprété comme la quintessence du romantisme national suédois.

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E. Josephson, Gaslisa, 1888-1890 (l’artiste a alors sombré dans la schizophrénie)

L’œuvre est désormais considérée comme l’apparition des prémices d’un symbolisme suédois, Josephson exaltant le pouvoir de l’imagination de l’artiste. Le Näcken est l’expression d’une expérience mystique : en donnant forme à son hallucination, Josephson assume un lien intuitif entre la nature et les sentiments qu’elle procure. Il fut le premier artiste scandinave de sa génération à défendre une connexion entre nature et expérience personnelle, concept bien en avance sur son temps qui explique la résistance initiale que provoqua sa toile. En effet, les hallucinations ou les visions n’étaient pas un sujet courant dans la littérature jusqu’en 1885. Le Näcken de Josephson libéra la peinture en lui offrant un nouveau monde à peindre : celui des rêves et des illusions où les artistes peuvent enfin s’abreuver de leur imaginaire et donner forme à leurs propres sentiments et idées.

Aujourd’hui, l’œuvre est devenue si célèbre qu’elle apparaît désormais sur des timbres, en couverture de livres et autres produits dérivés.

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Bibliographie :

FACOS M., Nationalism and the Nordic imagination: Swedish art of the 1890s, Berkeley, University of California Press, 1998, p. 97.

JOSE P., L’Univers Symboliste : décadence, symbolisme et art nouveau, Paris, Somogy, 1991, p. 113.

ZACHAU I., Eugène de Suède : Prince et Peintre, Paris, Michel de Maule, 2000, 105-109.

 

La Colonie d’artistes à Fleskum

Toujours aussi désireuse de vous faire découvrir un pan de l’histoire de l’art nordique, cet article se veut être une présentation succincte d’un moment-clef de la fin XIXe dans l’art norvégien : La Colonie d’artistes à Fleskum en 1886.

L’été 1886, des artistes se rassemblent en une colonie, celle de Fleskum (à moins de 20km à l’ouest d’Oslo).  Kitty Kielland, Eilif Peterssen, Harriet Backer et Erik Werenskiold sont tous des peintres norvégiens de renommée et se réunissent dans le but de créer dans un endroit idyllique, stimulant leur créativité.

Les attitudes de Kitty Kielland et Eilif Peterssen divergent des autres : ils préfèrent tous deux peindre le soir au bord du lac Dalivannet, plutôt qu’en pleine journée, afin de profiter du calme et du silence de la nuit d’été nordique qui confère à leurs œuvres une lumière si particulière et typiquement scandinave.
Transperce alors dans leurs toiles l’harmonie apaisante de la nature, une atmosphère sereine et imperturbable. Le temps semble se figer sous un « soleil nocturne » qui ne laisse pas l’obscurité s’installer.
Cet été artistique à Fleskum est d’une importance capitale dans l’art norvégien, puisqu’il met à l’honneur le territoire même de la Norvège et ses particularités géographiques tout en annonçant une peinture nouvelle.

Alors que le réalisme était en vigueur, il s’agit ici de capter l’atmosphère plus que l’illusionnisme. À partir de la colonie de Fleskum, la peinture de paysage va au fur et à mesure s’émanciper de la mimesis : l’observation minutieuse de la nature cède peu à peu place au sentiment que celle-ci transmet. Les couleurs vont s’éloigner du ton naturel, les détails s’amoindrir, les artistes s’efforcent de capter le ressenti que laisse le « sauvage », ainsi que le mystère des forêts et des montagnes qu’offre leur nation.

Peterssen, Summer night, 1886
Peterssen, Summer night (Sommernatt), 1886.
Oslo, Nasjonalmuseet.

Il s’agit ici d’une des premières peintures de la Colonie à Fleskum. Peterssen a encore une manière réaliste de peindre le paysage avec cette toile, celui-ci est encore représenté dans un souci mimétique. Notons cependant une particularité : le ciel n’est que peu visible en lui-même, la lune et les nuages se reflètent surtout dans le lac, donnant une sensation troublante de renversement.

Cette toile va contribuer à la démarche symboliste progressive chez Peterssen qui, par la suite, peindra son Nocturne de 1887 : nous retrouvons le même lieu, mais une femme nue nous tourne le dos. Elle donne l’effet d’être une apparition, un personnage enchanté ; remarquons d’ailleurs que si le titre de tableau est traduit par « Nocturne », en norvégien celui-ci est nommé « Skognymf », littéralement : « nymphe de la forêt ».  Le motif n’est pas sans rappeler Puvis de Chavannes, et notamment sa toile The Sacred Grove (vers 1884 ; Art Institute, Chicago) dont Peterssen avait admiré le travail lors des Salons parisiens de 1884-1886.

Peterssen, Nocturne, 1887
Peterssen, Nocturne, 1887. Stockholm, Nationalmuseum.

Du côté de Kitty Kielland, nous retrouvons également cette atmosphère silencieuse, d’une nature immobile qui semble piégée par les nuits d’été interminables. La peinture est lyrique, le paysage se fait le reflet de l’esprit : il est imprégné d’une nostalgie douce.

La peintre norvégienne s’est surtout appliquée à travailler le rendu de l’eau. Elle fut cependant critiquée à son époque pour avoir réalisé des toiles « obscures » et trop « mélancoliques », alors que la tendance était plutôt aux thèmes joyeux, d’une vie paysanne active.

Kielland, Summer Night, 1886.jpg
Kielland, Summer Night (Sommernatt), 1886.  Oslo, Nasjonalmuseet.

La toile suivante fait suite aux recherches de l’été à Fleskum et a été offerte à l’occasion de l’anniversaire de la reine Maud, le 26 novembre de l’année 1905, et a été accrochée dans le salon de la reine au Palais Royal. L’œuvre fut également un cadeau de bienvenue puisque celle la jeune reine venait de faire son entrée dans le palais cette même année.

Sur le cadre, une inscription dit : « Til Norges Dronning fra Damer i Elverum 26 de November 1905 » (« à la Reine des norvégiennes, à Elverum, le 26 novembre 1905 »).

Kielland, Evening, 1890
Kielland, Evening landscape, 1890. Oslo, The Royal House.

L’été à Fleskum est perçu comme le un tournant dans l’histoire de l’art norvégien. Il est le point de départ où la peinture, qui était surtout illusionniste à cette époque, tombe dans le symbolisme nordique, c’est-à-dire un art du sentiment personnel plus que de l’observation, où l’esprit de l’artiste même influence la contemplation du motif représenté.

Cette peinture dite d’atmosphère est appelée « stämningmalare » en suédois, et connaît une popularité importante chez les peintres scandinaves, en Norvège comme en Suède avec des suiveurs tels que Harald Sohlberg (Norvège), Richard Bergh ou encore le Prince Eugen en Suède, dont je ne manquerai pas de vous faire découvrir les œuvres.

 

 


Bibliographie :

FACOS, Sweden and visions of Norway: politics and culture, 1814-1905, Southern Illinois University Press : Carbondale, 2003.

RÖSTORP V., Le mythe du retour: les artistes scandinaves en France de 1889 à 1908, Stockholms Universitets Förlag : Stockholm, 2013.

VARNEDOE K., Northern light: realism and symbolism in Scandinavian painting, 1880-1910, Brooklyn Museum : Brooklyn, 1982.

Site du palais royal norvégien : http://www.kongehuset.no