Pascal Moguérou, illustrateur de féerie.

légendes de la mer

Mais qui est donc ce Pascal Moguérou ? Pour le découvrir, je vous invite à pénétrer dans l’univers féerique de cet illustrateur breton dont j’adore le travail. C’est à Morlaix en Bretagne que naquit Moguérou en 1961. Depuis toujours, la nature environnante était une source d’évasion pour l’artiste qui, après divers métiers comme pêcheur de truites ou chasseur de champignons, se lança, alors âgé d’une trentaine d’années, dans la carrière d’illustrateur…

moguérou
Pascal Moguérou, par Sebastien Farrauto.

C’est à l’âge de treize ans qu’arriva le premier choc graphique de Pascal Moguérou, lorsqu’il aperçut, dans la vitrine d’une librairie, un livre retraçant la vie et l’œuvre d’un illustrateur américain, un certain Frank Frazetta (1928-2010). Cet artiste eut un rôle très influent dans le milieu de la science fiction et de la fantasy.

frank frazetta
Illustration de Frank Frazetta.

Moguérou publia son premier livre, Légendes et Contes de Bretagne, édité par Coop Breizh en 1994, une maison d’édition bretonne. Le dessinateur y illustre plusieurs légendes du folklore breton (relatées par Jakez Gaucher) comme la grotte des Korrigans, la charrette de l’Ankou, ou ma préférée : la légende de la ville d’Is.

La légende la cité d’Is

Il s’agit de l’histoire de la belle princesse Dahut qui causa la perte de la ville d’Is, construite dans la baie de Douarnenez…

légendes contes 2

Dahut était une grande magicienne qui participait avec les bourgeois de la cité aux débauches les plus folles. Un jour, un étranger se mêla à la fête et en profita pour séduire la princesse. Au cours de la soirée, il lui demanda de subtiliser les clés de la cité, attachées autour du cou de son père, le roi Gradlon. Dahut finit par obtempérer et par remettre les clés à l’étranger qui, tout à coup, prit la forme d’un démon et ouvrit les vannes des écluses, submergeant alors la ville et ses habitants. Gradlon tenta de s’enfuir sur son cheval Morvarc’h et de sauver sa fille, mais le moine Gwennolé hurla au roi de la jeter dans la mer, à cause de sa trahison. Cependant, Dahut, fille de la fée Malgwen, n’est pas morte ce jour-là :

Certains marins peuvent l’apercevoir peignant ses longs cheveux d’or sur un rocher, au soleil de midi, quelque part dans l’océan… D’autres affirment entendre parfois des cloches dont le tintement semble provenir des profondeurs : ce doit être l’église de la ville d’Is qui appelle à prier pour les âmes des pauvres habitants de la cité disparue… [1]

Petite parenthèse, cette scène de la noyade de la princesse Dahut fut d’ailleurs illustrée par le peintre Evariste-Vital Luminais, La Fuite du roi Gradlon, vers 1884.

LuminaisFuitegradlon
Evariste-Vital Luminais (1822-1896), La Fuite du Roi Gradlon, vers 1884, huile sur toile, 2 x 3.11 m, dépôt de l’Etat de 1896, transfert de propriété de l’Etat à la Ville de Quimper en 2013, Musée des beaux-arts de Quimper.

Pascal Moguérou publia par la suite une dizaine d’ouvrages illustrés (L’heure des fées, Sombres féeries, Le grand livre des Korrigans, Le Fabuleux Abéféedaire farfelu, etc.), des livres qui tournent toujours autour des légendes bretonnes, où korrigans, fées et autres créatures cohabitent au sein d’une nature verdoyante, dans des situations toujours teintées d’humour et de poésie. Revenons ensemble sur quelques créatures du folklore breton…

Les Korrigans

korrigans

En Bretagne, le mot «Korrigan» désigne beaucoup de créatures, de le plus gentille à la plus malfaisante : le Korril vit dans les landes désolées, le Kornikaned au fond des vastes forêts, le Teuz vit dans la maison des hommes, le Tud-Gommon au bord des grèves… Toutes ces espèces de lutins sont des Korrigans, et il en existe tellement d’autres encore [2].

Généralement, ils élisent domicile dans des dolmens. Les Korrigans possèdent d’immenses richesses, certains racontent même qu’ils ont des talents d’alchimiste et réussissent à fabriquer de l’or. Ils se plaisent à tourmenter les humains en leur jouant des tours. Pourtant, ils peuvent parfois se montrer généreux envers certains humains en leur offrant de l’or. Peu actifs en hiver, on raconte qu’à l’arrivée des beaux jours, ils sortent de leurs cavernes souterraines et appellent les mortels à danser autour du feu la nuit tombée… Mais si l’on rejoint le cercle des korrigans, on risque de se retrouver piégé à tout jamais !

Image 7zf6

Les Mari Morgans 

mary morgan

Les Bretons parlent beaucoup des sirènes, mais il existe d’autres créatures marines telles que les Mari Morgans. À la différences des sirènes, elles ressemblent aux humains et ne possèdent pas un corps pisciforme. Les Mari Morgans, véritables sorcières de la mer, ensorcellent les pêcheurs sur les grèves au moyen d’artifices magiques, faisant des pauvres pêcheurs leurs serviteurs jusqu’à la mort…

La charrette de l’Ankou

l'ankou

L’Ankou représente la personnification de la Mort en Bretagne. Lorsqu’on entend l’envoyé de la Mort (oberour ar maro en breton) traînant sa charrette tirée par deux chevaux, cela signifie que quelqu’un mourra sûrement dans le voisinage. L’Ankou se charge d’emmener les morts pour les conduire dans l’Autre Monde. Sorte de grand squelette coiffé d’un large chapeau de feutre, il porte une faux à la main dont la lame est montée à l’envers, vers l’extérieur. C’est en la lançant en avant qu’il coupe la vie. Mais il n’est pas fondamentalement mauvais, il lui arrive même d’aider les vivants en les prévenant de leur mort, afin qu’ils puissent mettre leurs affaires en ordre avant de partir.

Les fées 

Image 203

Il est vrai que cette terre de Bretagne fourmille de «Bugale an noz» (les enfants de la nuit), mais il faut être très discret et ne pas faire le moindre bruit si l’on veut espérer surprendre l’un d’eux par surprise. J’ai ressenti des choses, alors qu’en bon chasseur de champignons je passe des heures perdu au fond des bois en automne, comme des «présences» autour de moi, ou un véritable bien-être qui vous environne tout à coup ! J’ai souvent la visite de grandes libellules ou de souris dans mon atelier, on dit que ce sont les destriers des fées. Alors qui sait ?! … [3]

Fée

Les fées habitent sous des protubérances rocheuses ou dans les profondeurs des bois, souvent près des cours d’eau, comme la mare aux fées de la forêt d’Huelgoat, ou la fontaine de Barenton dans la forêt de Brocéliande. Le respect porté aux fontaines, qui ne doivent jamais être souillées, est propre à la Bretagne. Les paysans bretons prennent toujours garde à ne pas abîmer les lieux supposés être habités par les fées tels que les ronds de fées, les chemins de fées ou encore les terrains où poussent une plante des fées, l’aubépine. Heureux sont ceux qui en de rares occasions peuvent les apercevoir le temps d’un instant.

Tel le « porte-parole » de ces créatures de légende, c’est en Bretagne que l’illustrateur continue son travail de passionné, en espérant les apercevoir au détour d’un sentier… Alors faites de même, et ouvrez l’œil !

moguerou-le-peintre-et-ses-muses

 

 


Notes:

[1] GAUCHER Jakez, MOGUEROU Pascal (ill.),  Légendes et Contes de Bretagne, Spézet, Coop Breizh, 1994, p. 21-22.

[2] https://5respublika.com/fr/culture/pascal-moguerou-qui-dessine-les-fees.html

[3] Ibid.

 

Bibliographie:

DENIEUL Patrick, JEZEQUEL Patrick, MOGUEROU Pascal (ill.), Les Mari Morgans et autres légendes de la mer, Rennes, Avis de Tempête, 1999.

GAUCHER Jakez, MOGUEROU Pascal (ill.),  Légendes et Contes de Bretagne, Spézet, Coop Breizh, 1994, p. 21-22.

JEZEQUEL Patrick, MOGUEROU Pascal (ill.), Les Korrigans et autres « Bugale an Noz », Morlaix, Avis de Tempête, 1996.

MOGUEROU Pascal, Le Fabuleux Abéféédaire farfelu, Editions du Lombard, Bruxelles, 2012.

MOGUEROU Pascal, Merveilles et Légendes de Korrigans,  Au Bord des Continents, 2014.

Webographie:

https://5respublika.com/fr/culture/pascal-moguerou-qui-dessine-les-fees.html

https://www.pascal-moguerou.com

 

Grimoire des plantes de sorcière, d’Erika Laïs.

grimoire-des-plantes-de-sorciere
Site : Apiculture.net

Un grimoire à lui seul.

Les Éditions Rustica se surpassent depuis quelques temps, avec la publication de plusieurs ouvrages de la sorte. Je dois avouer que celui-là m’a fait de l’œil : couverture épaisse, moelleuse, parsemée de dorures et d’effets végétaux. Le Grimoire des plantes de sorcière est un grimoire à lui seul : il s’ouvre dans tous les sens, offre aux yeux et aux mains des dépliants à l’infini (ou presque). En tant qu’objet, ce livre est déjà très beau. Les illustrations rappellent les gravures les plus anciennes en termes de botanique. Les premières pages délivrent quelques informations sur les fêtes de sorcière par excellence (Walpurgis, Beltane, Samhain…), des notions sur les charmes, mais aussi des techniques jardinières. En effet, l’auteure vous conseille sur la manière de récolter les plantes dans la page concernant le prélèvement des spécimens. Elle rappelle tout aussi la toxicité de certaines plantes dites de sorcière. Les premières pages peuvent s’adresser aux âmes les plus vertes et aptes à jardiner…

Des efflorescences de recherches.

Chaque plante est nommée par une appellation en général populaire. Vous ne trouverez pas d’article pour l’aconit, mais pour le Casque-de-Jupiter. Avec cette manière de ramener les plantes à leurs appellations populaires, l’auteure nous permet de développer tout un savoir autour de ces chers végétaux. Une page type se présentera ainsi :

  • une ou plusieurs illustration-s représentant la plante
  • un petit texte introductif
  • « comment reconnaître » cette plante dans la nature
  • ses lieux préférés
  • dans votre jardin : ou comment la cultiver
  • prélèvement et plantation
  • le semis .
  • insertion d’anecdotes, histoires, ou extraits de livres annexes.

Comme vous l’aurez remarqué, le livre est solide par ses recherches : il cite, coupe, recoupe ses sources, pour notre plus grand plaisir. Très précieux par ses apports culturels, il nous aide à mieux cerner la plante, que ce soit dans son histoire folklorique ou dans sa réalité de dame végétale. La partie botanique est très fiable et l’auteure nous livre ses secrets de culture en connaissance de cause : elle nous confie dans les quelques lignes introductives qu’elle jardine même dans un endroit très froid de France. Alors, nous pouvons nous lancer !

1385237748
Site : Actu-Littéraire. Exemple de page introductive pour la cueillette des plantes de sorcière.

Recettes pour curieux et curieuses : mise en garde des poisons.

Fantasmer sur ces plantes mythiques est une chose : les cultiver, les approcher, voire les apprécier en est une autre. La réalité botanique de ces éléments de nature est telle : en général, les plus belles seront toxiques. La première page nous met bien en garde : ne cédons pas facilement à cette pensée : tout ce qui est naturel serait bon pour nous. L’aconit n’est pas considéré comme l’arsenic végétal pour rien…

Je vous conseille, si vous avez l’âme jardinière comme moi, de vous en tenir à un carré de toxiques. Parcelle de balcon ou carré délimité dans le jardin, n’hésitez pas à concentrer ces belles dames dans une zone tout indiquée. Cela n’empêche pas Erika Laïs de rédiger quelques articles sur des plantes non toxiques, comme l’alchémille (ou  Manteau-de-Notre-Dame) : à la page 136, vous apprendrez donc comment faire de la gelée de cette plante, à servir en accompagnement. Plantes de sorcière, certes, elles ne sont pas toutes bonnes à vous empoisonner, loin de là : nous retrouvons le cerfeuil, l’ail, le fenouil, tout à fait au même titre que le datura stramoine, la digitale ou l’armoise vulgaire. Chacun y trouvera son compte !

giphy
Site : Giphy. A vous le jardinage magique !

À la fin, ce que j’apprécie : carnet d’adresses et centre antipoison.

Un ouvrage de la sorte ne saurait être entier sans quelques compléments bienvenus : d’abord très étonnée par la quantité de références annexes, je l’ai aussi été par le carnet d’adresses qui est proposé. Il donne des endroits où chercher des semences, des plantes, et ce, en France ou ailleurs. Ce carnet d’adresses a le bénéfice d’être rapidement commenté à chaque section par son auteure, où celle-ci file « les bons tuyaux » pour trouver favorablement de la chélidoine ici, ou de la tanaisie là… Au même titre, elle donne une liste considérable de centres antipoison au sein de l’Hexagone. La bibliographie montre aussi l’étendue des recherches : au moins cinquante ouvrages de différents horizons autour de cette question botanique. Vous pourrez piocher à dessein dedans, et y retrouver de grands classiques comme l’Encyclopédie des plantes magiques de Scott Cunningham.

source
Site : Giphy. En espérant que vos mandragores soient aussi vives !

 

Le Grimoire des plantes de sorcière, Erika Laïs, éd. Rustica, 2016.

Le Näcken, d’Ernst Josephson.

Josephson, Strömkarlen, 1884
E. Josephson, Näcken, 1884.

Dans cet article, j’aimerais vous présenter une peinture importante dans l’art suédois, qui a pourtant connu une première réception chaotique. Celle-ci nous fait également découvrir une figure mythique des contes nordiques, inconnue du continent européen, celle du Näcken, également appelé Strömkarlen.

Dans les années 1880, le peintre suédois Ernst Josephson consacra toute une série de toiles et de dessins au « Näcken », un génie nordique des eaux, ange déchu qui a été condamné à jouer éternellement du violon dans les torrents sauvages. Si le mythe est d’origine norvégienne, cette légende a joui d’une forte popularité dans les régions rurales en Norvège, mais également en Suède. Josephson eut cette vision du Näcken en 1872 alors qu’il se baladait près de la cascade d’Eggedal. Ce thème devint si important pour le peintre qu’il en conçut pas moins de sept versions et plusieurs poèmes.

SNM128586
E. Josephson, Näcken, version antérieure de 1882.

Présentée à Stockholm en 1885 lors de l’exposition « Des Berges de la Seine », cette toile fut considérée comme une offense contre l’establishment du monde de l’art, en particulier contre l’enseignement de l’Académie royale de Suède, elle reçut donc un accueil glacial. Jugée esthétiquement mauvaise, voire inachevée, immorale du fait de la nudité de la divinité, avec des couleurs criardes, cette œuvre fut tout d’abord dénigrée par les académiciens suédois ainsi que par les camarades du peintre. La toile fut d’ailleurs refusée au Salon de Paris qui eut lieu la même année.

Le prince Eugen de Suède, fils d’Oscar II roi de Suède, et également artiste-peintre lui-même, fut bouleversé par cette œuvre et en fit l’acquisition, tout en prenant la défense de l’artiste. Son intention était d’offrir le Näcken au Nationalmuseum, avec l’argument que le musée se devait de posséder une œuvre majeure de ce peintre. Les membres du conseil administratif acceptèrent le don avec embarras mais refusèrent de l’accrocher. Suite à cette réponse, le prince prit la décision de conserver la toile.

En 1893, des artistes suédois éminents (Richard Bergh, Georg et Hannah Pauli, le prince Eugen) entreprirent d’organiser une exposition pour la réhabilitation du peintre Josephson alors que ce dernier se trouvait interné dans un asile depuis 1888. Le Näcken fut cette fois-ci interprété comme la quintessence du romantisme national suédois.

Josephson, Gaslisa, 1888-1890.jpg
E. Josephson, Gaslisa, 1888-1890 (l’artiste a alors sombré dans la schizophrénie)

L’œuvre est désormais considérée comme l’apparition des prémices d’un symbolisme suédois, Josephson exaltant le pouvoir de l’imagination de l’artiste. Le Näcken est l’expression d’une expérience mystique : en donnant forme à son hallucination, Josephson assume un lien intuitif entre la nature et les sentiments qu’elle procure. Il fut le premier artiste scandinave de sa génération à défendre une connexion entre nature et expérience personnelle, concept bien en avance sur son temps qui explique la résistance initiale que provoqua sa toile. En effet, les hallucinations ou les visions n’étaient pas un sujet courant dans la littérature jusqu’en 1885. Le Näcken de Josephson libéra la peinture en lui offrant un nouveau monde à peindre : celui des rêves et des illusions où les artistes peuvent enfin s’abreuver de leur imaginaire et donner forme à leurs propres sentiments et idées.

Aujourd’hui, l’œuvre est devenue si célèbre qu’elle apparaît désormais sur des timbres, en couverture de livres et autres produits dérivés.

sweden-circa-stamp-printed-sweden-shows-näcken-water-sprite-painting-ernst-josephson-swedish-painter-circa-painting-106232844.jpg

 

 


Bibliographie :

FACOS M., Nationalism and the Nordic imagination: Swedish art of the 1890s, Berkeley, University of California Press, 1998, p. 97.

JOSE P., L’Univers Symboliste : décadence, symbolisme et art nouveau, Paris, Somogy, 1991, p. 113.

ZACHAU I., Eugène de Suède : Prince et Peintre, Paris, Michel de Maule, 2000, 105-109.

 

Ysambre Fauntographie : « Je me sens être une sorcière égarée dans le monde d’aujourd’hui. »

Ysambre est une photographe discrète. On ne connaît d’elle que ses photographies distillées sur la toile, qui font la part belle à la nature. Forêts, paysages brumeux, personnages fantastiques entraperçus, Ysambre capture des instants magiques, et on se plaît à croire que derrière chaque rocher, chaque tronc d’arbre, se cache un monde merveilleux invisible à l’œil nu. Voici son interview :

Innocence 788.4

~ Bonjour Ysambre ! Pouvez-vous vous présenter un peu à nos lecteurs ?

Bonjour ! Je ne m’appelle pas réellement « Ysambre », mais j’ai toujours préféré garder mon prénom secret. J’ai 26 ans, et j’habite un petit village de Chartreuse, niché entre forêts et montagne. Je fais de la photographie. Mais dans la vie, j’aime aussi : me promener, courir, la brume, les orages, le bruit de la pluie sur les vitres, le chocolat, les ronrons de mon chat, l’odeur de la fumée et celle de la terre mouillée, boire un thé assise en regardant les montagnes, regarder les étoiles, skier…

dead nymphs 1

~ Depuis quand photographiez-vous ? Qu’est-ce qui vous a attirée dans cette activité ?

Depuis… depuis quand, en fait ? À proprement parler, je travaille au reflex et affiche sur Internet ce que je fais depuis 2012. Mais pour autant, l’avant n’est pas dénué d’un rapport à la photographie assez proche puisque j’ai un père et son frère (mon oncle) photographes. J’ai grandi en côtoyant la chambre noire, les sténopés, les appareils farfelus qu’ils rachetaient en brocante, et je grattais les fins de pellicule pour faire des dessins développés sur papier photo ensuite.

Je n’ai jamais cessé d’être créative, m’essayant (de façon maladroite) dès 13 ou 14 ans aux auto-portraits, à la retouche numérique… À l’époque, je disposais du compact familial et de Photofiltre. Je cachais ce que je faisais à mes parents, je supprimais les fichiers dans la carte SD après transfert… Sur les anciens compacts, je touchais à tous les paramètres possibles : la balance des blancs, les ISO, etc. J’ai compris rapidement et seule, en tâtonnant, le principe de ces appareils.
Mon propre matériel a évolué au fil de mes besoins, compact, bridge… Quelquefois, j’empruntais leur reflex à des amies.

Je n’ai donc acquis que tard mon premier reflex et l’envie de partager mon travail, vers 20 ans. Mon univers était donc déjà très consistant et j’avais déjà plus que des bases en photographie ; apprendre le fonctionnement de tels appareils a été l’affaire de leçons sur des sites et blogs et beaucoup d’expérimentation.

J’avais envie de transmettre quelque chose : un message, ma vision du monde. Quelque chose avec un média qui transcende toutes mes activités parallèles, artistiques, les créations plastiques et textiles que je pouvais produire.
La photo se trouvait naturellement au point nodal de toutes mes passions, y compris la randonnée, et c’est donc devenu avec le plus grand des naturels le prolongement de mes yeux.

SKOGSRA II

kodamas 103.2

~ Vous avez façonné un univers fantastique et païen. D’où vous vient tout cet imaginaire ?

De ce dont je me souviens, j’ai toujours eu un « univers intérieur » immense, mon entourage louait grandement mon imagination semblant sans bornes.

J’ai été marquée par mes souvenirs d’enfance liés à la nature, ainsi que du monde fantastique et légendaire dont je m’abreuvais éperdument à travers mes lectures.  Plus on sollicite l’imaginaire, plus on le développe. Étant de nature créative, solitaire et contemplative, j’ai toujours vécu un continuum dans la création (plastique, artistique…) qui a contribué à nourrir ma « forêt intérieure ». Ainsi, au fur et à mesure du temps et de mes goûts qui s’affirmaient, c’est cet univers tourné vers la nature qui s’est tissé.

Dire que « la nature est mon inspiration » est une platitude autant qu’une évidence. Les ambiances de chez moi, pentues et brumeuses, couronnées de sommets enneigés, sont également très inspirantes ; on leur prête volontiers le cadre de contes ou d’histoires fantastiques. J’aime y passer de longues heures en solitaire à grimper et explorer. Ainsi, de simples rencontres avec des souches d’arbres morts en forêt ou rochers m’évoquent instantanément des créatures, des sons, des images. Mes sens sont mobilisés en totalité, je trouve la beauté partout, dans un coussin de mousse, une racine, une lumière…

4741-3.2

~ Vos photographies racontent des histoires étranges dans les bois : personnages perdus, recroquevillés, nymphes entraperçues… Pouvez-vous nous en dire plus ?

À vrai dire, la photo est la langue que j’utilise pour divulguer plusieurs messages à la fois, ce n’est donc pas une seule et unique démarche qui vise à conter par l’image ce qui m’anime, mais plusieurs.

D’une part, je suis très secrète, même pour mes proches les plus intimes, je n’ai pas souvent les mots justes pour décrire ce que je ressens, ce que j’éprouve. La photo est alors mon outil de parole par excellence. Les émotions les plus brutes y trouvent leur exutoire.
D’autres fois, je cherche à me raconter visuellement les histoires que je crois voir, crois entendre au travers des forêts, guidée par mes sens en éveil et cette rencontre avec « l’Autremonde ». J’ai ce besoin irrépressible de faire sortir de moi l’univers intérieur qui me hante et floue les contours du réel. J’incarne alors tout ce panthéon intérieur constitué de mille créatures et dieux de l’irréel, de la brume. J’essaye de transcender la réalité.
Quelques autres fois, je « conte » quelque chose en prenant appui sur une inspiration tels qu’un livre, ou une légende un peu plus connue de tous, parce qu’à la lecture ou à l’écoute, elle m’a particulièrement parlée. Les trolls, les huldres, les skogsraet…

Et puis, il y a les photos de rien du tout, les photos de la rencontre et de la contemplation, au détour d’un paysage grandiose, d’une marche, d’un coucher de soleil, d’une veille silencieuse, du monde du minuscule et des fleurs. En réalité, même si je ne les montre pas tant, ce sont celles-ci les plus nombreuses et qui traduisent avec le plus de sincérité l’émerveillement que j’éprouve vis à vis de la nature.

Je ne m’impose pas grand-chose, mais ces temps-ci j’essaye de créer des « séries » plus cohérentes et complètes. J’essaye de prendre du recul sur mon travail pour me convaincre qu’il peut être présenté en un ensemble cohérent comme en plus petites histoires fragmentées. C’est pourquoi on peut voir une certaine redondance de personnages ou de genres de photos : c’est en fait une démarche articulée, quelque chose de réfléchi.

errance 850

~ Forêts, symboles ésotériques ou païens, peut-on dire que vous êtes une « sorcière moderne » ?

Je me sens être une « sorcière » égarée dans le monde d’aujourd’hui. J’ai le sentiment d’être décalée par rapport aux autres dans la réalité, le quotidien, ne serait-ce que par mes occupations qui peuvent vraiment sembler bizarres. J’ai l’impression que chez moi, il y a deux sortes de personnes : ceux qui restent à la maison et cantonnent leurs loisirs « en bas » dans la vallée, et « ceux qui vont dans la nature», voyant la montagne comme un terrain de jeux et de sport. Et je ne fais partie d’aucune de ces catégories…

À force d’être si souvent à l’extérieur, ce qui témoigne d’un certain côté ours et farouche, mon entourage m’a très vite attribué le sobriquet de « trolle ». C’est resté longtemps, et encore aujourd’hui certaines personnes ne me connaissent que sous ce nom ! Ce n’est pas si éloigné de la sorcellerie, car on parle d’une créature obscure et sauvage qui n’appartient pas vraiment à la réalité.

J’ai toujours vécu proche de la nature, sondant en moi l’écho de ses cycles à travers la contemplation. Aujourd’hui j’y suis plus liée que jamais et y suis en complète résonance.
J’en possède une bonne connaissance, mais cela n’est aucunement tombé du ciel : j’ai étudié et travaillé pour connaître les noms et les usages de chaque plante, la structure de chaque caillou, les humeurs du ciel… La sorcellerie, c’est aussi une part de bon sens et de curiosité vis à vis de la nature.  De même que trouver aussi souvent des os comme la Loba, ou dénicher à coup sûr des champignons, n’est pas un don mystique mais une bonne part de déduction et d’observation… (j’ai une tendance à trouver énormément de « curiosités » : plumes, squelettes, nids, cristaux, etc.)
En revanche, j’accepte tout à fait qu’il existe un monde qui ne tienne pas du matériel mais qui coexiste en parallèle de nous, peu importe de quoi il est tissé et ce qui y rôde, ce qu’au fond j’ignore. C’est ce monde (« l’Autremonde ») que j’essaye parfois de figer au travers d’une brève photo, ce monde aux frontières de la brume et qui se réfugie au fond des forêts.

Je n’ai pas une pratique de la magie « matérielle » nécessitant des objets rituels et des mots. Je me contente d’apprécier les fluctuations intérieures et extérieures émanant d’émotions, d’énergies, d’aller à leur rencontre, de les laisser me traverser. En forêt, dans les grandioses futaies ombreuses, on ressent légion de présences indicibles et invisibles, et j’aime aller à leur rencontre. Je n’en attends rien de spécial, je « suis » juste en leur présence.
Mais je n’essaye pas de manipuler toutes ces fluctuations, énergies ou présences. Je n’ai pas de pratique institutionnalisée visant à formuler des sorts, suivre des rituels précis. Je fête les sabbats en suivant les évidences de mes envies plus qu’un mode d’emploi précis.

8905.2

~ On sent également une touche nordique : allusions aux vikings, runes, etc. La mythologie scandinave vous parle-t-elle ? Pourquoi ?

Tout simplement parce que je fais de la reconstitution historique dans le cadre d’un de mes autres loisirs, par intérêt culturel. Et parfois, je viens photographier sur les camps. Les légendes et le folklore, la pensée insaisissable du mode de vie que j’essaye de comprendre à travers l’archéologie, tout cela me parle, et ainsi les allusions reviennent souvent.
Je trouve la beauté dans l’esthétique de la vie quotidienne que l’on s’efforce de recréer, dans les matériaux bruts que nous transformons en répliques d’objets.

Les mises en scène sont plus rares, mais j’ai crée en 2015 une série sur le sujet, « Saga ». C’était un récit photographique, du « storytelling ». J’avais envie de recréer une ambiance viking… mais dans les Alpes. Les paysages peuvent parfois être très similaires. En prenant des lieux un peu « mythiques » de randonnée, j’avais pour ambition de les redéfinir avec mon regard.
C’était vraiment une épopée à part entière, car je randonnais avec le matériel de combat ; au total cela représentait entre 12 et 13kg de matériel  (armes, bouclier, vivres, matériel photo…) et ma plus grande randonnée a été une journée dans les Cerces, face au Galibier où j’ai vraiment fini sur les rotules.

Avec mon regard actuel sur la reconstitution, je m’aperçois avoir fait beaucoup d’erreurs de cohérence et d’interprétation, mais ce n’était pas non plus le but de faire des photos de reconstitution « parfaite », pure et dure. Pour ça, il y a les camps avec les copains (salut, si vous me lisez, vous me manquez !).

Issues elles aussi du monde nordique, j’aime aussi beaucoup les runes pour leur pouvoir du Mot. Je pense que le Son est une énergie forte que nous pouvons nous approprier et produire, le son quel qu’il soit, sans forcément de mots, mais avec une intention et une énergie derrière. Et les runes (l’ancien futhark) traduisent à merveille ces sons qui sont aussi une part de l’origine étymologique de quelques mots que nous connaissons en français (les descendants étymologiques sont encore bien plus nombreux en anglais et allemand, ce qui est fascinant !).
J’aime savoir que la survivance du Son a donné l’énergie de tout un vocabulaire, et que les noms qu’ils désignent sonnent tels ce qu’ils sont vraiment dans leur nature…

Dysphoria 800.2

5068.2

~ Le théâtre principal de vos mises en scène est la nature (forêt, montagne, etc.). Souhaitez-vous faire passer un message écologique à travers votre regard photographique ?

Il m’apparaît évident que toutes mes photographies naturelles et paysagères traduisent le respect que j’éprouve vis à vis de mon environnement. Mais c’est un message silencieux, sans injonction derrière ; chacun est libre de vouloir respecter ces milieux.

Après je n’estime vraiment pas être une ambassadrice de l’écologie, il y a des artistes bien plus engagés et surtout plus doués pour transmettre le message comme quoi, a fortiori en montagne, la nature, les milieux, les espèces sont fragiles et vulnérables.

Cela dit, il m’est arrivé de faire quelques photos à message engagé : en 2014, une courte série mettant en scène un troll perdu dans le monde moderne, et un cliché « manifestation » en 2015 lors du massacre des bouquetins du Bargy. Autrement je ne prends pas position de manière affirmée ; je ne me retrouve pas trop dans le genre journalistique.

405

~ Vous signez « Ysambre Fauntographie ». Est-ce que « faun » fait allusion à la nature, ou bien à l’être mythologique ?

Je dirais aux deux. « Ysambre » est un nom éminemment végétal issu du livre éponyme de Mickael Ivorra et Séverine Pineaux, et dont la « forêt empathique » me paraissait tout à fait appropriée pour définir mon univers naissant. C’était un nom choisi un peu en vitesse, pour me donner un pseudonyme au lieu de mon vrai nom sur des nus qu’une amie avait fait en 2012.

« Fauntography » est un clin d’œil, car je n’avais pas très envie d’accoler un pompeux « photography » à côté d’un nom illustrement inconnu et d’un CV dérisoire. (Ce qui est paradoxal, parce que comme ma famille fait de la photo, quand je donne mon nom dans un labo on me pose des questions dessus…). Les personnes abonnées à mes pages sur les réseaux sont surnommées les « faunlovvers », les amoureux du faune. Suivez-le, perdez-vous sur les sentiers des forêts…

« Fauntography » vient rééquilibrer la partie végétale du nom, comme on nomme de pair « la faune et la flore », ce qui compose finalement un écosystème – enfin, entre autres. Les noms latins, issus de la classification binomiale, ont été parfois utilisés pour donner des titres aux photos, au début, pour donner l’impression que le visiteur ou l’abonné (le faunlovver) visite une forêt.

C’est également une référence à cette créature mythologique que j’affectionne particulièrement pour toute cette animalité qu’elle nous renvoie et que l’être humain accepte difficilement. Il est souvent récurrent dans mon univers, ce personnage issu de Pan… car c’est aussi un morceau de moi.

448

~ Enfin, quels sont vos projets à venir (ou en cours) ?

Très prochainement, le 23 juin, j’exposerai au festival de L’Art-Bre aux Balmes, près de Romans, dans la Drôme des Collines.

Le plus gros projet de cette année réside dans une exposition qui aura lieu à Crolles, en novembre prochain. Ce sera un récit initiatique composé de neuf tableaux et de sculptures : les masques que j’ai créés.

J’aimerais faire plus de livres, et j’hésite à proposer un financement participatif pour en éditer un sur le chamanisme.

3265-3

147-2.2

 

 

 


En savoir plus :

Page Facebook
Site

Les drôles d’oiseaux d’Erckmann-Chatrian

Penchons-nous dans cet article sur un duo d’auteurs du XIXe siècle, tombé aujourd’hui dans un oubli d’autant plus étonnant qu’il connut de son vivant un succès immense [1]. Durant plus de quarante ans, deux écrivains alsaciens, Émile Erckmann et Alexandre Chatrian, produisirent une œuvre conjointe, publiée sous un nom de plume joignant leurs patronymes [2]. Témoins enthousiastes de la Révolution de 1848, les deux amis affûtèrent leur plume dans la presse républicaine avant d’entrer pour de bon en littérature, où ils se firent particulièrement connaître par leurs romans patriotiques, exaltant le sentiment nationaliste et guerrier.

Erckmann-Chatrian_woodburytype.jpg
Pierre Petit (1831-1909), Émile Erckmann et Alexandre Chatrian, vers 1875.

Nous sommes cependant bien plus intéressé par leur œuvre fantastique, nourrie de terroir et du folklore de la Forêt-Noire. Sur celle-ci également, il y aurait beaucoup à dire. Il faudrait à coup sûr s’arrêter sur le talent immense qu’Erckmann-Chatrian mettent aux scènes de taverne, sur leurs références à la peinture baroque… Ces deux points, non dépourvus de rapport, mériteraient assurément des articles distincts. Pour l’heure, penchons-nous sur une autre caractéristique qui ne manquera pas d’intéresser notre lecteur : leur curieuse tendance à mettre en scène des personnages à physionomie d’oiseau !

Pour ce faire, ouvrons l’un de leurs livres les plus largement diffusés aujourd’hui (L’Oreille de la chouette et autres récits fantastiques, un recueil constitué à titre posthume, pour la fameuse Bibliothèque Marabout et sur base de textes épars) et prenons-y pour premier exemple Hans Storkus, issu du conte éponyme :

J’étais seul dans la patache, avec un personnage dont l’air taciturne et la physionomie bizarre m’avaient frappé au premier aspect. Figurez-vous un héron accroupi dans l’ombre, la tête enfoncée entre les épaules, les jambes allongées sous la banquette, l’œil rond, attentif, et le bec incliné d’un air rêveur. Tel était mon compagnon de voyage ; sa camisole grise, sa petite casquette plate et son pantalon jaune ajoutaient encore à l’illusion [3]. »

nypl.digitalcollections.510d47e0-d9a1-a3d9-e040-e00a18064a99.001.w.jpg
Artiste inconnu, « Grand Héron », 1872, document numérisé par la New York Public Library.

Si, dans ce récit, l’animal est évoqué en vue d’un simple effet de style, sans encore former d’avatar thérianthropique, une réflexion du narrateur met immédiatement sur la voie surnaturelle, en associant ce savant (Hans Storkus est paléontologue) à l’ibis égyptien et dès lors au dieu Thot, maître de la science et des écrits.

— Je me nomme Hans Stork… Stork tout court, ou Storkus.
— Tiens, me dis-je en moi-même, c’est comme l’oiseau fabuleux des Égyptiens, il a trois noms : Ibis, Couricaca et Courlis [4] !

Surnaturel… le mot est du reste lâché trois pages plus loin, lorsque le narrateur revient sur l’évidence de sa comparaison :

[…] ses yeux s’arrondissaient comme en présence d’une lumière éclatante, et sa physionomie de héron apparaissait avec une évidence presque surnaturelle [5].

Pour Hans Storkus, il faut en rester là : l’homme, à la fin du récit, est sujet à une crise de délire dont le texte tire son ressort fantastique, mais le totem dont il est affublé n’intervient pas directement dans l’intrigue. Il n’en va pas de même pour d’autres contes d’Erckmann-Chatrian, auxquels nous venons à présent.

Avec « Le Combat de coqs ou Le Hibou de la synagogue», les choses se compliquent un peu. Dans cette nouvelle, les volatiles hauts en couleur se succèdent et s’affrontent dans la cour d’une taverne, jusqu’à une double apparition qui nous intéresse au plus haut chef.

Eh bien, tout à coup l’une de ces fenêtres, celle du milieu, s’ouvrit avec un grelottement bizarre, et l’on vit le sacrificateur Elias, le front couvert de sa calotte noire à longues oreilles pendantes, la barbe d’un blanc verdâtre, taillée en pointe descendant sur la poitrine, et la face jaune et ridée comme une vieille feuille de chou, s’incliner au-dehors et regarder curieusement dans la cour. […]
Mais au même instant un hibou, qui depuis nombre d’années, sans doute, avait élu domicile dans la synagogue, […] un hibou magnifique, les ailes dentelées, les serres recroquevillées sous le ventre, s’élança du fond des ténèbres du vieil édifice, et, passant sur la tête du sacrificateur, […] alla s’abattre sur le toit de la taverne, contre la muraille décrépite du grenier à foin [6].

nypl.digitalcollections.510d47e1-28e5-a3d9-e040-e00a18064a99.001.w.jpg
Louis Agassiz Fuertes (1874-1927), « Chouette effraie et Hibou moyen-duc », date inconnue, document numérisé par la New York Public Library.

S’ils ont beau posséder des identités distinctes, il est très clair qu’un lien unit le sacrificateur et le hibou. Ce lien est renforcé tant par le sous-titre du conte que par la description qui suit immédiatement et anthropomorphise le hibou : « d’un air doctoral », « ses grands yeux en forme de lunettes »…

S’en suit un combat opposant ce nouveau-venu à Petit-Vigneron, le coq le plus féroce de la région, jusqu’alors invaincu. C’est l’oiseau nocturne qui triomphe, au grand dam du propriétaire du coq, maître Sébaldus le tavernier :

— […] Si le Petit-Vigneron avait succombé dans un combat loyal contre un noble coq… je pourrais me consoler… mais il a été assassiné, Christian… Ce hibou… tu crois peut-être que c’était un hibou véritable ?…
— Sans doute !
— Eh bien, voilà justement ce qui te trompe… C’est l’âme du vieux rabbin Jonas !
— L’âme du vieux rabbin Jonas !
— Oui… celui qui s’est cassé la nuque l’année dernière, en tombant de son grenier à foin… tu sais bien… Jonas ! […] ce vieux gredin n’a jamais pu me pardonner d’être venu m’établir à côté de la synagogue, et d’avoir forcé les juifs de déguerpir… Il m’en voulait horriblement… À présent qu’il est mort, il se venge ! Ah ! si le Petit-Vigneron n’avait eu à combattre qu’un simple hibou… la bataille n’aurait pas été longue… […] Mais que pouvait-il faire contre cette âme féroce armée de griffes [7] ?

Après être apparu comme un doublon du sacrificateur Elias (de par leur apparition simultanée et de par l’issue du combat, qualifiable de mise à mort), voici donc que le hibou est identifié au rabbin Jonas. Cette fois encore, il ne s’agit pas à proprement parler d’un avatar thérianthropique, mais plutôt d’un cas de possession ou de réincarnation. Nous allons à présent voir, dans un troisième conte, la thématique du double animal poussée au terme de sa logique.

L’action d’« Entre deux vins » se situe pendant la messe de minuit de l’an 1847, à Phalsbourg. Au café Schweitzer, près de la porte d’Allemagne, monsieur Vanderbach, le narrateur, boit du punch avec Conrad Spitz, le greffier de la justice de paix. Soudain, les deux compères se trouvent instantanément et inexplicablement transportés dans la boutique du tisserand Holbein. Pour Vanderbach, c’est le début d’une drôle d’aventure…

Mais ce qui m’étonna le plus, c’est qu’en me retournant vers Conrad Spitz, pour lui témoigner ma surprise, je me trouvai face à face avec une vieille pie chauve, posée sur le bâton supérieur de la chaise du greffier… le bec droit, la tête enfoncée entre les épaules, les yeux recouverts d’une pellicule blanche qu’elle relevait de temps en temps, et ses petites pattes sèches et noires, cramponnées au bois vermoulu. Elle était immobile et rêveuse.
Je me dis aussitôt que Spitz, connu par son humeur caustique, s’était transformé en pie pour jouir de ma confusion ; rien de plus naturel, il avait profité du moment où je tournais la tête… Du reste, son habit noir, sa cravate blanche, son nez pointu, ses petites mains nerveuses, lui donnaient les plus grandes facilités à cet égard [8].

nypl.digitalcollections.510d47d9-7304-a3d9-e040-e00a18064a99.001.w
John James Audubon (1785-1851), « Pie bavarde », 1840-1844, document numérisé par la New York Public Library.

Sans se démonter, le narrateur engage la conversation avec la pie. Sa posture est dès lors caractéristique tant de l’état d’ivresse que d’un certain réalisme magique. Ce genre littéraire implique en effet l’acceptation du phénomène surnaturel en tant que tel, sans qu’il soit mis en doute ou problématisé. Une remarque de l’oiseau (« je suis ici pour garder la maison ») fait comprendre à Vanderbach qu’il ne s’agit pas là d’une simple farce mais bien d’une occupation secrète de Spitz.

Ce fut pour moi un trait de lumière. J’avais souvent remarqué sur le seuil de la vieille cassine et sur les volets à fleur de terre, une pie chauve… J’avais observé cet animal avec une vague défiance, ainsi que la mère Holbein, aux mains sillonnées de grosses veines bleuâtres… à la face creuse… aux yeux ternes… aux cheveux plus blancs que le lin.
— Hé ! hé ! me disait la vieille en branlant la tête… vous regardez mon oiseau… Vous voudriez bien l’avoir… mais il est de la famille !
Je ne doutai pas alors que cette pie ne fût Conrad Spitz lui-même ; le petit greffier venait se reposer là de ses fatigues, se voyant bien accueilli par ces braves gens.
Je lui communiquai ma supposition.
— Hé ! fit-il, vous êtes plus perspicace que je ne l’aurais cru, monsieur Vanderbach. En effet, c’est bien moi ! Que voulez-vous ? la vieille Ursule me soigne bien ; elle se priverait plutôt que de me laisser manquer… Chacun cherche ses avantages [9].

Le dialogue est interrompu par le retour de la famille Holbein, qui ne s’était absentée que pour la messe. Brave homme en effet, le tisserand raccompagne chez lui le narrateur. Au réveil, ayant cuvé, ce dernier va à la rencontre de Spitz qui nie bien évidemment l’affaire en bloc, permettant au récit de se clore sur une situation classique d’incertitude fantastique.

Si d’aventure nous nous trouvions à la place de M. Vanderbach, nous ne serions cependant guère rassuré car, chez Erckmann-Chatrian, ce genre de phénomènes se produit bien trop souvent pour qu’il soit permis de se pacifier en parlant de rêverie ou de coïncidence… Et si d’aventure nous nous trouvions à celle de M. Spitz, nous ne serions guère rassuré non plus car il s’avère qu’en sus de tous ces oiseaux, il y a également un chat chez Erckmann-Chatrian. Or le matou est connu pour ses penchants assassins !

Il apparaît dans une quatrième nouvelle du recueil, intitulée « La Montre du doyen ». Au premier abord, le narrateur lui trouve un air assez bonhomme :

Wilfrid allongea le pas sans répondre, et, de mon côté, je m’aperçus que le voyageur avait exactement la mine d’un gros chat : les oreilles écartées de la tête, les paupières demi-closes, les moustaches ébouriffées, l’air tendre et paterne [10].

nypl.digitalcollections.8f1008b6-1897-0dae-e040-e00a180673f6.001.w.jpg
Théophile Alexandre Steinlen (1859-1923), « L’Hiver, chat sur un coussin », lithographie en couleur, 1894, document numérisé par la New York Public Library.

Mais bien vite, ce matou sème la panique à l’auberge du Pied-de-Mouton, rodant la nuit sur les toits, pénétrant par les lucarnes, un long couteau sanglant à la main, ses yeux phosphorescents, d’un vert jaunâtre, allumant les ténèbres, toussant « d’une voix rauque, pareille à celle d’un chat, sans qu’un seul muscle de sa face tressaillît ». Comble de scélératesse, ce meurtrier peu commun parvient presque à faire porter le chapeau de ses crimes à une troupe d’innocents musiciens ambulants. Heureusement, un terme est finalement mis à ses agissements, face auxquels une explication rationnelle est avancée :

C’est un fait incontestable que l’être moral, la volonté, l’âme, peu importe le nom, n’existe pas chez le somnambule… Or l’animal, abandonné à lui-même, subit naturellement l’impulsion de ses instincts pacifiques ou sanguinaires, et la face ramassée de maître Daniel Van den Berg, sa tête plate, renflée derrière les oreilles, ses longues moustaches hérissées… ses yeux verts… tout prouve qu’il appartenait malheureusement à la famille des chats… race terrible, qui tue pour le plaisir de tuer [11] !…

Voilà ce que dirait le médecin. L’initié, parmi les rangs duquel nous comptons notre lecteur, lui, ne sera pas dupe. Il connaît les femmes-renardes du Japon, les hommes-hyènes d’Éthiopie ; il sait qu’il y eut un jour, sur l’île d’Ééa, des loups, des lions et des porcs qui furent auparavant des hommes. Aussi, il peut sans difficulté concevoir qu’on vit en Alsace, au XIXe siècle, une extraordinaire concentration d’hommes-oiseaux ; et fort de ce secret, il replongera avec d’autant plus de plaisir dans les récits fabuleux d’Erckmann-Chatrian.


Notes & Références :

  1. À titre d’exemple, leurs Romans nationaux, publiés sous forme de feuilleton bon marché en 1865, générèrent un million et demi de ventes (chiffre issu de la biographie des auteurs, en ligne sur erckmann-chatrian.eu) !
  2. Émile Erckmann est né le 21 mai 1822 à Phalsbourg et mort le 14 mars 1899 à Lunéville ; Alexandre Chatrian est né le 18 décembre 1826 à Soldatenthal et mort le 3 septembre 1890 à Villemomble. On tend à considérer les contes, dont il est question ici, comme étant l’œuvre d’Erckmann, Chatrian ayant quant à lui concentré ses efforts sur le théâtre. Il est également attesté que le duo usa de prête-plume, qui ont vraisemblablement contribué à leurs œuvres de long format, dont il n’est pas question ici.
  3. « Hans Storkus », [1859], dans Erckmann-Chatrian, L’Oreille de la chouette, Verviers, éd. Gérard & C°, coll. « Bibliothèque Marabout Géant », n° G314, 1969, p. 234.
  4. Ibid.
  5. Ibid., p. 237.
  6. « Le Combat de coqs ou Le Hibou de la synagogue», [1859], dans Erckmann-Chatrian, op. cit., p. 163-164.
  7. Ibid., p. 167.
  8. « Entre deux vins », [1867], dans Erckmann-Chatrian, op. cit., p. 30.
  9. Ibid., p. 31-32.
  10. « La Montre du doyen », [1859], dans Erckmann-Chatrian, op. cit., p. 170.
  11. Ibid., p. 194.