Etudes sur la mort du Comte Eric Stenbock

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Titre : Etudes sur la mort
Illustrations : Florence Bongni
Date de parution : 2011
Editeur : Le Visage Vert

Le comte Eric Stenbock ne connut jamais le succès et sa vie fut triste et brève. C’est d’emblée ce que nous assène la préface de son unique recueil de courtes nouvelles fantastiques.
Eric StenbockDissipé, alcoolique, excentrique, cet aristocrate décadent et homosexuel semble tout droit sorti d’un roman d’Oscar Wilde. Également auteur de livres de poésie qui n’eurent pas plus de succès que ses nouvelles, sa vie reste mystérieuse et mal renseignée, émaillée d’anecdotes étranges comme cette histoire de mannequin à taille humaine qui l’aurait accompagné partout.
Assurément un drôle d’artiste anglais qui paya ses excès et sa mélancolie de sa vie puisqu’il s’éteignit à 35 ans. Il aurait mérité une place dans l’article « L’absinthe et les poètes maudits », mais il était exclusivement porté sur le champagne et les opiacés.

Le lecteur doit se satisfaire de ces huit nouvelles qui tiennent autant du récit, du conte et du poème en prose, tant la sensibilité et la mélancolie habitent ces pages désabusées et poétiques. On est immédiatement séduit par la délicatesse du style que l’on doit aussi à une belle traduction d’Olivier Naudin (la première en Français depuis la parution du recueil en 1894).  Ensuite, c’est l’art de la chute qui surprend : les premiers textes sont à ce titre fascinants puisque le dénouement intervient dans la dernière ou l’avant dernière phrase. Stenbock maintient parfois le suspense et le ressort de ses brèves intrigues avec une efficacité absolue jusqu’à l’orée du point final.

Les thèmes sont originaux mais c’est celui de la mort qui préside (le recueil porte bien son nom !). Comme chez Shakespeare, on meurt beaucoup par ici !
Une infortune romantique frappe la plupart de ses personnages au terme de péripéties énigmatiques dans lesquelles le fantastique affleure avec finesse. Qu’il s’agisse d’un peintre préraphaélite doté du don de prémonition, d’un homme narcissique puni par le destin, d’une famille endeuillée par une viole d’amour magique ou par un vampire atypique, chaque récit est nimbé d’un mystère original et dissipé adroitement dans les dernières lignes.

Deux nouvelles sont très marquantes : « L’œuf de l’albatros » et « L’autre coté ».
La première raconte l’histoire d’une petite fille vivant seule dans un phare. Enfant sauvage et solitaire en communion avec la nature, elle héberge un albatros dont elle protège les œufs et vend des coquillages pour subsister. L’histoire est à la fois déchirante et tragique puisque la collision entre le monde et la petite fille marginale finira par lui être extrêmement néfaste. La dernière scène est d’une beauté marine irrésistible.
Le fantastique est discret et troublant, exprimant avec grâce l’inconfort que ressentait peut-être un personnage inadapté et triste comme Stenbock pour s’insérer dans la société.
La seconde nouvelle, « L’autre côté » est un récit fantasmagorique, situé entre rêve et réalité, illustré par des scènes colorées qui saisissent l’imaginaire. L’autre côté, c’est la rive opposée et inconnue par-delà une rivière que nul, dans un village non identifié, ne franchit jamais. Gabriel, pourtant, s’y aventurera pour y découvrir de jour comme de nuit, des scènes et des paysages extraordinaires dans lesquels des loups, des hommes-loups, des loups-hommes (il y a bel et bien une différence) et des femmes-loup participent à des rituels presque initiatiques. Gabriel, en franchissant ce que nul n’a jamais franchi, ira de découvertes en illuminations et subira une transformation importante.
Il y a dans cette nouvelle comme dans les autres un appel impérieux de la nature ; c’est, chez Stenbock, le creuset de la métamorphose. Elle confère élévation, révélation ou fatalité et modifie l’individu de manière définitive. L’élément sylvestre ou aquatique n’est pas le seul à changer la vie des personnages en profondeur, il y a aussi l’amour et l’amitié qui ne sont jamais légers ou anodins, et participent activement à la transfiguration du destin.

Ces « Études sur la mort » sont restées longtemps secrètes et ignorées. On y découvre le tempérament d’un auteur sensible qui sut conjuguer le fantastique, l’art de la chute et la mélancolie avec une grande subtilité.
Pour l’anecdote et parce qu’un pont existe entre la littérature et la musique, il est important de signaler que le groupe anglais Current 93 a dédié un album entier à la courte œuvre de Stenbock dans leur album ambient « Faust ».


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Sondage Grimoire n°2

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Queen Mab, Henry Meynell Rheam.

Le 1er Grimoire du Faune numérique est  finalisé , et d’ores et déjà disponible en avant-première aux tipeurs (cliquez ici pour faire un don et obtenir ce recueil). Il sera téléchargeable via le site gratuitement début juillet. Pour rappel : il contient huit textes (nouvelles et poèmes) sur le thème de la résurrection. Bonne lecture du soir 😉 !

Le deuxième numéro est déjà en vue, et il commence par ce sondage que je vous propose, afin de choisir le thème. Vous avez jusqu’au 9 juillet pour vous exprimer ! Cliquez sur le lien ci-dessus pour accéder au sondage :

SONDAGE

 

Merci de nous suivre !

Homo Vampiris, de Fabien Clavel

C1-homo-vampiris-poche-625x1024Homo Vampiris n’est plus tout jeune, puisque ce roman a été publié la première fois en 2009 aux éditions Mnémos. Il est, depuis, paru dans la collection poche Hélios, en 2014, et c’est cette version que je me suis procurée à la suite de ma lecture de Néphilim, excellent thriller fantastique en deux tomes. L’auteur, Fabien Clavel, est professeur de littérature et a reçu le Prix Imaginales en 2009 et 2017 et le Prix Elbakin en 2016. Très prolifique, il a écrit de nombreuses nouvelles, romans jeunesse, réécritures de mythes et légendes tels que sur l‘Odyssée et Merlin l’Enchanteur. Avec Homo Vampiris, il a signé un roman original, une sorte de thriller aux accents de fin du monde, dans lequel les vampires seraient une version plus évoluée de l’Homme, plus résistante aux changements climatiques.

On est dans la deuxième moitié du XXIe siècle, Nina est une jeune femme paumée, étudiante londonienne, finançant ses études avec un petit job de serveuse et en se nourrissant de sang de temps en temps, au sexe même de ses amants d’un soir. Elle rencontre fortuitement un de ses semblables lors d’une conférence : Ashenti, diplomate à l’ONU, qui va lui apprendre que les vampires sont chassés par un ordre religieux, la Brigade Œcuménique, qui réunit les trois grands monothéismes. Attachée aux services d’Ashenti, elle fait la connaissance de ses comparses depuis des centaines d’années : Epone, qui travaille pour une vieille famille aristocratique de vampires, les Bathory, et possède une mémoire infaillible, Marcus, un cuisinier qui tient surtout du garde du corps et a le don de télékinésie, Fedora, étrange danseuse qui ne supporte pas sa nature vampirique, et Nemrod, le vampire énigmatique qui se transforme en panthère noire à volonté. Grâce à tout ce petit monde, et notamment à un certain Zéro, vampire débile échappé de l’Usine qui le tient captif depuis des dizaines d’années, Nina va en apprendre plus sur sa nature, sur ses ennemis, et devra se battre pour sa survie.

Le roman est construit selon le point de vue de six personnages : Zéro et Nina, qui sont surtout dans le temps présent du récit, et Epone, Nemrod, Fedora, et Ashenti, dont on découvre surtout des flashs backs concernant leurs vies antérieures, du temps de l’Ancolie, leur groupe activiste politique formé en XIXe siècle. On se retrouve alors régulièrement plongé dans le passé, du temps de Babylone, au XIXe en Russie, et on comprend peu à peu d’où vient le petit groupe de vampires et ce qui les lie. Le roman se lit surtout comme un thriller : Nina et ses acolytes doivent fuir s’ils ne veulent pas se faire tuer par la Brigade Œcuménique, avant de se décider finalement de se mettre en chasse des Trois, ceux qui dirigent la brigade. Quant à Zéro, on suit son récit maladroit, qui distille petit bout par petit bout des indices sur ce qui se trame et sur ce que sont les vampires.

Fabien Clavel livre un puzzle aux accents bit-lit et post-apo, qu’il faut lire patiemment du début à la fin pour comprendre de quoi il retourne et surtout, comprendre la nature vampirique. J’apprécie beaucoup son écriture efficace et moderne. Le construction de ses romans est toujours un peu déroutante puisqu’ils contiennent des récits enchâssés et divers flashs backs qui, a priori, semblent gratuits, alors qu’ils donnent des indices sur le récit principal. L’auteur revisite avec Homo Vampiris le mythe du vampire de façon très scientifique et terre à terre, ce qui les rend plus humain et surtout, moins extraordinaires. Mon avis ? A lire, pour tous les amateurs de vampires !

 

Homo Vampiris, Fabien Clavel, éd. Mnémos, coll. Hélios, 2014.

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Véronique Jeantet, créatrice de bijoux d’art

Véronique Jeantet est une créatrice de bijoux à la personnalité discrète. Elle s’efface élégamment derrière ses bijoux, riches de pierres, de métaux et de perles. L’esthétique de ses créations a des côtés baroques et ethniques, un véritable mélange des genres et des inspirations. Elle créé aussi des bien des petites pièces délicates à porter tous les jours que des colliers imposants, qui ornent avec ravissement les cous graciles des modèles qui prêtent leur image.  Je vous propose de découvrir la femme derrière l’atelier à travers cette interview.

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Photo : Yasmine Bennis – Modèle : Louise Ebel – MUA : Eden Tonda

~ Bonjour Véronique ! Pouvez-vous vous présenter un peu ?

Bonjour ! Voilà un exercice un peu compliqué. Je pourrais simplement vous dire que je suis une créatrice de bijoux autodidacte,  comme beaucoup d’autres créateurs de bijoux d’ailleurs… Ou bien plus certainement que j’ai été l’heureuse victime d’un parcours incohérent et accidenté où le bijou s’est imposé de façon assez improbable…

~ Quand est née votre passion pour la création de bijoux ? Qu’est-ce qui vous a attirée ?

J’ai toujours été très réceptive à l’art en général, et particulièrement intéressée par les civilisations anciennes tout autant que par les arts ethniques, la bibliothèque familiale étant plutôt généreuse en la matière. Cependant, la rencontre avec le bijou s’est faite par le plus grand des hasards, lors d’une expérience professionnelle dans le milieu de ce que l’on nomme aujourd’hui la Haute Fantaisie. Les premières pièces sont venues un peu plus tardivement, mais avec la particularité qu’elles furent immédiatement des pièces imposantes, mes premiers chokers.
Il est difficile d’en expliquer le processus… Tout a été très instinctif, une sorte de pulsion dans un moment de vie compliqué, et j’ai immédiatement été fascinée par cette capacité à créer aussi facilement et simplement du beau, ce dernier faisant parfois bien défaut à mon environnement. Les couleurs, les matières, les formes m’invitaient, m’incitaient même à créer un nouvel univers, dans une liberté qui m’est apparue alors totale. Devenu un moyen d’expression très intime, le bijou revêt également à mes yeux une valeur réparatrice.
Et cette fonction rituelle dont il se voit pourvu chez certaines ethnies a eu un impact important dans ma façon d’appréhender la féminité, le bijou s’imposant dans mon univers comme un objet cérémonial essentiel dans un parcours initiatique, vers une féminité affirmée, forte, mystique.

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Photo : Sophie Thouvenin – Modèle : Kiki Béguin

~ Vos bijoux sont d’inspiration ethnique, est-ce que certains styles vous inspirent plus que d’autres ?

J’ai en effet un goût très prononcé pour les bijoux ethniques, en particulier les ornements issus des cultures d’Afrique noire, d’Océanie ou amérindiennes, pour leur aspect plus brut, l’utilisation de matières naturelles et les techniques artisanales qui sont les leurs, tout autant que pour leur valeur rituelle, même si je demeure une grande amatrice de bijoux en argent berbères ou d’Asie.
L’art d’ornementer le corps a aussi grandement influencé mon travail, qu’il s’agisse d’accumulation de bijoux, de vêtements, de tatouages ou tout autre type de modification corporelle telle la scarification.

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Photo : Alexandra Banti – Modèles (de gauche à droite) : Lady Héroïne et Hana Bolkonski

~ Vous semblez aussi très intéressée par le XIXe, à cela on peut ajouter qu’à cette époque l’Orient avait le vent en poupe chez les artistes, et tout ce qui était japonais, méditerranéen et arabe avait du succès en décoration, accessoires, et en bijoux ! Vous reconnaissez-vous dans cette esthétique ?

Complètement. J’ai été très jeune subjuguée par ce qui a été pour moi le premier contact avec un métissage culturel, un métissage qui deviendra ensuite partie intégrante de ma création.
Le mouvement orientaliste a particulièrement influencé mes goûts, mes envies, mes découvertes artistiques et la construction de mon univers, cet intérêt pour les mondes arabes et méditerranéens ayant été initié par un héritage culturel familial.

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Photo : Solène Ballesta – Modèle : Daphné Huynh – Masque métal : Pascal Jaques – MUA : Yanis Zaghia

~ Vos bijoux peuvent avoir un aspect imposant, je pense notamment aux chokers. Voyez-vous le bijou comme une parure en lui-même ?

En effet, le bijou est pour moi une parure, un ornement, et certainement pas un accessoire. Il rayonne, s’impose et se suffit à lui-même. Si j’osais, je dirais même qu’il se nourrit des énergies, des émotions de la personne qui l’arbore, qu’il en accentue la ou les personnalité(s) et parfois même qu’il met en relief des facettes de soi qui, sans son entremise, demeureraient invisibles aux yeux d’autrui.

Photo : Sommeil Paradoxal – Modèle : Keiko.

~ Pour qui créez-vous ? Quelle serait la cliente idéale ?

Voilà la méprise la plus importante à laquelle je suis confrontée de façon récurrente et il semble d’ailleurs que ma qualité de « créatrice » m’y enferme définitivement. Je ne créé pas pour autrui. Mes pièces les plus importantes, celles auxquelles je suis le plus attachée et qui sont, de fait, le fondement de mes « collections », ont été créées sous l’impulsion d’une dynamique très intime. Elles se nourrissent de mon histoire, de mes douleurs, de mes joies, de mes peurs. Elles sont la traduction d’un moi idéalisé tout autant que la concrétisation de mes paradoxes, de mon instabilité.
Mes pièces les plus emblématiques sont les chokers (nom tiré du verbe anglais « to choke », soit étrangler) : sous leur aspect luxuriant et ostentatoire, ces corsets de cou faits de matières nobles et colorées n’en sont pas moins, à l’origine, l’expression d’une douleur que je me suis employée à rendre supportable par le biais d’une approche esthétique. J’ai plus tardivement compris qu’ils participaient d’un cheminement quasi initiatique vers une forme de féminité, s’imposant comme les éléments d’un culte qui pourrait lui être dédié. J’évoque ici une féminité en pleine possession de ses pouvoirs, qu’il s’agisse de femmes guerrières, de prêtresses…
En dépit de leur caractère très intimiste, ou bien peut-être finalement en raison de ce dernier, les femmes qui les portent en ma présence, je pense notamment aux amies et modèles, semblent véritablement s’emparer de leur essence au point que le bijou et elles paraissent se fondre en une entité à la personnalité propre et parfois différente de celle qu’on leur (re)connaît. Le phénomène est véritablement fascinant.
Donc, pour répondre à votre question, et bien que la création soit une dynamique intime, ces bijoux touchent des femmes en quête ou bien en pleine possession de leur féminité.

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Photo : Samuel Guerrier – Modèle : Andréa L. – Casque et sculpture : Pascal Jacques – MUA : Benoît Agache – Robe : Frédérique Boussole

~ Confectionnez-vous vos séries limitées comme des histoires ? Comment mettez-vous en place une collection ?

Une collection n’est que le prolongement d’une pièce majeure, d’un choker donc. Tout se fait autour de lui, pour lui. Là encore, rien n’est vraiment conscientisé, planifié, ni même esquissé : la création se fait instinctivement et de façon pulsionnelle, elle est conditionnée par les images qui s’entrechoquent dans mon esprit – couleurs, formes, souvenirs de lectures ou images de films – et se consolide dans l’émotion du moment, heureuse comme douloureuse, tout comme dans l’envie de matière, particulière à chaque expérience.
Une fois la pièce centrale existante, la collection se réalise d’elle-même, plus ou moins rapidement. Nombre de mes collections s’alimentent au fil des mois, des années mêmes.
Ces collections sont récurrentes, de même que le sont les personnages importants d’une histoire. Ce positionnement est aussi un moyen de ne pas répondre à la pression constante que l’on ressent en tant que créateur, artiste, de la part d’une société qui nous invite incessamment à nous « renouveler », à créer sans relâche des consommables.

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Photo : Alyz – Modèle : Amma Amarylis Lhotellier – MUA : Stéphane Dussart

~ Vous utilisez des matériaux bruts, bronze, bois, pierres semi-précieuses, est-ce que l’aspect naturel est important pour vous ?

En réalité, cet aspect naturel est essentiel. Pour qui s’y intéresse, les pierres revêtent bien des significations, nombre de civilisations leur accordent des pouvoirs de protection, de guérison, d’aide à l’introspection. Pour ma part, je suis particulièrement attirée par les pierres de protection, celles qui repoussent les mauvaises énergies.
Les matières naturelles dans leur ensemble représentent le lien que j’entretiens avec la nature, je les investis d’émotions, de pouvoirs et mes bijoux s’en nourrissent et se construisent comme des talismans, et parfois des objets participent à des rituels intimes, des rituels de passage dans une quête personnelle.

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Photo : Paul Von Borax – Modèles (de gauche à droite) : Rachel Ochocola et Charline Muse – MUA : FoxyChrys – Coiffure : Floriane Seguin

~ Réalisez-vous vous-mêmes les éléments qui façonnent vos bijoux ? Combien de temps mettez-vous à la réalisation d’une collection ?

Non, c’est impossible lorsqu’on travaille seule. Il me faudrait pour cela revêtir tour à tour l’habit du lapidaire, du sculpteur de métal et j’en passe, ou bien tout simplement avoir un atelier et les personnes compétentes pour ce faire. Or mon souhait a toujours été d’évoluer seule car, au risque de me répéter, il s’agit d’une relation très intime que j’entretiens avec le bijou. J’assume d’ailleurs pleinement le choix simple d’assembler les matières autour de techniques telles que le tissage, au lieu de les façonner.
J’ai néanmoins quelques regrets à ce sujet, notamment pour ce qui relève du travail sur le métal. Comme beaucoup d’entre nous, du fait de cumuler les activités, je souffre cruellement du manque de temps. J’espère malgré tout remédier assez rapidement à ce regret et pourvoir, d’ailleurs, m’octroyer la possibilité d’expérimenter de nouvelles techniques qui me tiennent à cœur et me permettraient de m’exprimer avec encore moins d’entraves.

~ Vos créations sont souvent utilisées lors de shootings photos. Est-ce que parfois vous créez spécialement pour ces séances ?

Cela m’est arrivé en effet, à mes débuts. L’expérience fut d’ailleurs des plus intéressantes. J’ai cependant été obligée de revoir mes priorités, le temps consacré à la création me faisant cruellement défaut.

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Photo : Martial Lenoir – Modèle : Andréa L. – MUA : Djenette Boo – Jupe : Ludovic Winterstan

~ Définiriez-vous cette passion plutôt comme un art ou comme de l’artisanat ?

Je ne me considère pas comme une artisane, n’étant pas dans une recherche technique ou de perfection du geste. Mon travail est instinctif, parfois hasardeux, et le bijou est le fruit d’une expérience souvent improbable et assurément très intime.

~ Quelles difficultés rencontrez-vous le plus souvent en tant que créatrice ?

Elles sont légion… Ma plus grande souffrance dans cette aventure est le problème de l’étiquette. Le bijou, lorsqu’il ne relève pas des qualifications codifiées « Haute Joaillerie » ou « Bijou d’artiste », est automatiquement classé dans la rubrique « Bijou Fantaisie » ou « Bijou de créateur », réduisant la création à une simple activité à but lucratif sans qu’aucune structuration artistique ni intellectuelle puisse lui être reconnue.
D’autre part, la majorité des gens ne font pas la différence entre une création intime et un bijou répondant aux besoins d’un marché, d’ailleurs saturé et qui, de fait, nous oblige à presque nous prostituer pour vendre notre travail.
Mon absence de parcours qualifié est également préjudiciable dans certains cas de figure et m’ôte parfois toute possibilité de reconnaissance artistique et ce qui en découle.
Je pourrais encore citer bien des difficultés qui, à plusieurs reprises, m’ont donné envie de tout abandonner. Néanmoins, j’ai eu la très grande chance d’avoir un parcours jalonné de belles rencontres, de personnes qui ont cru en l’originalité de mes pièces et qui m’ont soutenue par leur amitié, leur reconnaissance et les opportunités qu’elles m’ont offertes. Sans elles, les bijoux ne seraient certainement plus…
Et c’est sur cette jolie note que je préfère clore ma réponse !

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Photo : Leaulevlesara – Modèle : Rachel Ochocola

~ Enfin, quels conseils donneriez-vous à de jeunes créateurs ?

De cultiver leur folie, c’est la seule façon de survivre…

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Photo : Eric Keller – Modèle : Mizuko

 

 

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L’absinthe et les poètes maudits

Les Buveurs d’Absinthe par Jean Béraud (1908)

La mort prématurée n’est pas l’apanage des rock stars d’aujourd’hui. Avant ces idoles modernes, les poètes maudits français tombèrent sous l’emprise de l’absinthe, des drogues et de l’alcool sans connaître la célébrité, souvent victimes de maladie ou de pauvreté.
Lautréamont mourut à 24 ans, Jules Laforgue à 27 ans, Hégésippe Moreau à 28 ans, Tristan Corbière à 30 ans, Edouard Dubus à 32 ans, Alfred Jarry et Albert Glatigny à 34 ans, Arthur Rimbaud à 37 ans. Les poètes maudits de la fin du XIXe siècle étaient les précurseurs de nos rock stars les plus écorchées. Ils vivaient vite et dans l’excès. Comme Jim Morrison, Janis Joplin, Ian Curtis, Kurt Cobain ou plus près de nous, Amy Winehouse, les poètes d’antan avaient à leur disposition des substances psychotropes… Mais qui à leur époque étaient licites : opium, morphine, cocaïne, etc. Ces remèdes se muèrent en poisons nouveaux, comme l’explique le journal Gil Blas en 1889 : « Le tabac, l’alcool, l’éther, le haschich, la morphine ne suffisaient plus à l’espèce humaine : on s’intoxique maintenant les centres nerveux à l’aide de la cocaïne : et le cocaïnisme prend place dans le tableau des maladies nouvelles à côté de l’alcoolisme et de la morphinomanie« .

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Incorporée dans certains vins (le vin Mariani notamment), dans les cigarettes, ou consommée telle quelle, la cocaïne était par exemple, avant son interdiction en France en 1910, thérapeutique et recommandée dans le soin des maladies respiratoires, très répandues au XIXe siècle. La tuberculose, les infections pulmonaires et l’asthme étaient alors des maladies communes, parfois induites par la consommation excessive d’absinthe et d’alcool, elle-même provoquée par la misère (on boit plutôt que de s’alimenter) et la dépression (Tristan Corbière avait pris le pseudonyme de « triste en corps bière« ).
Tout ceci formait un engrenage parfait avec un seul résultat : une destruction lente du corps humain, dont succombèrent poètes maudits, et plus tard, rock stars tourmentées qui se voulaient aussi versificateurs.

  • L’absinthe, compagne éternelle
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Verre à réservoir, sucre posé sur une cuillère percée : les accessoires du buveur d’absinthe

Les poètes maudits traînaient dans les cafés à la mode, consommaient beaucoup de spiritueux, parfois des psychotropes lorsque leurs moyens le permettaient. Parmi les innombrables apéritifs de l’époque, l’absinthe en était la reine. C’est la seule à embaumer les caboulots ou les terrasses de café de ses effluves boisées, apportant dans les villes les senteurs végétales de la campagne et le parfum sucré de l’anis. Allongée d’eau, elle est fraîche et tonique. De plus, elle n’était pas chère : cinq à vingt-cinq centimes (pour une absinthe de qualité comme Pernod Fils) suffisaient au consommateur pour se préparer un grand verre d’une délicieuse boisson… Et surtout, l’absinthe se déguste longtemps ; sa tonicité lui assurait la fidélité des consommateurs. L’on pouvait reprendre plusieurs vertes consécutives sans se lasser ou se sentir trop grisé.

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La vie pour rire (Falco, 1900)

Un dessin humoristique de Falco stigmatisait le poète buveur d’absinthe en le représentant au café devant une feuille de papier, une pile de quatre coupelles tarifées (l’ancêtre du ticket de caisse), une cuillère percée et un verre, appelant le garçon : « C’est étonnant ! J’ai pourtant bu quatre absinthes et je n’ai encore fait qu’un quatrain pour mon sonnet… Garçon ! Une absinthe !« . Sans doute le début d’une très longue série ! L’absinthe leur éclaircissait les idées, libèrait leurs ardeurs verbales, désinhibait, faisait jaillir des idées nouvelles et endormait leurs angoisses : « Je pensais que c’était surtout ses perpétuelles absinthes qui lui [Alfred Jarry] valaient cette effrayante incontinence de langage » écrivit Rachilde sur Jarry, qui faisait aussi une énorme consommation de spiritueux.
L’absinthe représentait pour les écorchés qu’étaient les poètes maudits un havre de paix, une source d’apaisement et en même temps, une élévation de leur perception
et de leurs sens.
Sa préparation ritualisée, ses parfums complexes et ses effets euphorisants rencontrèrent leur fibre artistique. L’absinthe put devenir une muse, au point que nombre d’entre eux lui consacrèrent des vers : Charles Cros, Raoul Ponchon, Rimbaud ou Albert Glatigny.
Mais l’absinthe, qui était bien plus qu’un simple spiritueux, flattait aussi leur soif de paradis artificiels. Grâce aux plantes toniques qui composent les différentes recettes, l’ivresse s’installait de manière sournoise sans altérer la créativité, l’élocution ou le raisonnement, permettant aux buveurs de passer de longues heures à deviser ou à lire leurs poèmes en public, chaque jour.

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Charles Cros

Dans L’heure Verte, Charles Cros écrivit :

« Comme bercée en un hamac.
La pensée oscille et tournoie
A cette heure où tout estomac
Dans un flot d’absinthe se noie
« 

Il consacrait une extrême méticulosité à la préparation de son absinthe : il imposait un silence exagéré à tout le monde pendant que l’eau coulait goutte à goutte sur le sucre. Intoxiqué par la fée verte, il n’était pas question de la préparer de manière rapide et compulsive. Il lui consacra deux poèmes : L’Heure Verte et Lendemain.
Tous n’eurent pas les mêmes égards pour la verte. Alfred Jarry fut vu lors d’un dîner au Père Jean alterner chaque cuillerée de potage avec une cuillerée d’absinthe pure.

  • L’Heure Verte
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Sur la couverture de « Paris qui consomme » de Pierre Vidal (1893), l’absinthe domine

Depuis 1850 jusqu’en 1914 en France, le moment sacré et quotidien de l’apéritif était surnommé « l’Heure Verte » tant l’absinthe le présidait. Les coupelles tarifées indiquant le prix des consommations et dans lesquelles étaientservis les verres s’entassaient sur les guéridons.
Il était effectivement fréquent pour les artistes de boire de nombreux verres d’absinthe, l’alcoolisme accentuant de plus en plus leur tolérance. La santé et la médecine à cette époque n’étaient pas les mêmes que celles d’aujourd’hui, et l’alcool, surtout l’absinthe -le plus fort des spiritueux, 72°-, était un curatif pour apaiser les crises d’asthme, les douleurs diverses et les symptômes pulmonaires…
Certaines plantes qui entrent dans la composition de la verte ont des vertus expectorantes et permettaient de libérer les bronches (comme l’angélique, l’hysope et la mélisse) et donnaient ainsi aux asthmatiques et aux pulmonaires quelques heures de répit.
« L’infortuné garçon buvait par esprit grégaire, de l’absinthe, comme tel poète en renom (…) : il soignait sa phtisie à coup de petits verres » écrivit Laurent Thailade au sujet de Edouard Dubus, qui se « médicamentait » également avec de la morphine et de l’opium. Vrai poète maudit, encore aujourd’hui, puisque son unique recueil de poèmes Baudelairiens Quand les violons sont partis ne fut jamais réédité depuis 1905.

Le poète Albert Aurier conclut La Poitrinaire par :

« Viens étouffer ta quinte
Et ton affreux hoquet
Dans un verre d’absinthe
Au zinc du mastroquet ! »

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Le buveur d’absinthe représenté après six verres (comme en témoignent les six coupelles tarifées) d’absinthe Pernod Fils, marque emblématique.

Malheureusement, l’absintheur (asthmatique ou non) enchaînait fréquemment de six à douze verres d’absinthe par jour (cf. les descriptions de sujets absintheurs dans l’étude médicale Considérations générales sur l’alcoolisme, et plus particulièrement des effets toxiques produits sur l’homme par la liqueur d’absinthe par Alexandre Mottet, 1859). L’addiction ne lui permettait plus de réaliser qu’il ingérait souvent un demi litre d’un alcool mesurant soixante-douze degrés, ouvrant la porte au cycle vénéneux de l’alcoolisme et la vulnérabilité aux maladies, le système immunitaire étant progressivement détruit par l’alcool.

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Timbre produit à l’initiative des ligues anti alcooliques

La consommation d’absinthe excessive était souvent stigmatisée par les Ligues Antialcooliques et les mises en scène caricaturales des cartes postales fantaisies, dans lesquelles le buveur était représenté stupéfié devant sa pile de coupelles et sa cuillère percée, témoins d’une absorption de plusieurs verres d’absinthe.
L’action des plantes toniques qui animait les absintheurs tout en leur donnant énergie et créativité ne put finalement plus lutter contre autant d’alcool. Les effets euphorisants si particuliers et si recherchés laissaient finalement place à une rêverie atone et hébétée, à des crises, au sommeil ou pire, à l’évanouissement.

Certains artistes y trouvèrent la paix, l’inspiration ou les visions, comme Valéry Vernier qui dans son poème Ode à l’absinthe écrivit :

« De l’ivrogne absinthé le sommeil radieux,
Qui peut quand il lui plaît durant son rêve étrange,
Quittant le corps humain, sentir des ailes d’ange
L’emporter dans les cieux
« .

D’autres poètes y trouvèrent un sommeil lourd et sans rêve qui les délivrait peut-être de leurs angoisses, comme Arthur Rimbaud : « Le meilleur, c’est un sommeil bien ivre, sur la grève » (Mauvais sang).

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Paul Verlaine devant son absinthe au Procope (Dornac, 1892)

Cet absinthisme était fréquent chez les poètes : la photographie de Verlaine attablé à une table du Procope, le regard perdu devant un verre d’absinthe qui n’était sans doute pas le premier, en atteste. Les deux balles de revolver qu’il tira sur Rimbaud en Belgique (son notoire compagnon de beuverie et son amant), lorsqu’il était ivre, également, tout comme les excentricités d’autres poètes comme Alfred Jarry qui tirait au revolver sur les araignées, dans sa chambre de bonne.

Opium, éther et autres psychotropes pouvaient aussi s’associer à une consommation quotidienne d’absinthe et d’autres alcools forts, occasionnant des dégâts épouvantables sur la santé et écourtant considérablement la durée de vie des individus, comme Edouard Dubus qui, bien avant Jim Morrison ou Amy Winehouse, associait consommation de drogues et d’alcools.
Dans les années 1990, le chanteur et parolier du groupe Nirvana, Kurt Cobain, céda
au même fonctionnement que les tourmentés d’antan : afin d’apaiser des douleurs d’estomac aiguës récurrentes et une bronchite chronique dont les causes ne purent être identifiées malgré les nombreux spécialistes consultés, il prit l’habitude de s’injecter de l’héroïne, seule substance capable de le soulager.
Ian Curtis, le chanteur et parolier tourmenté du groupe Joy Division, associa l’alcool à la lourde médication qu’il devait prendre pour éviter les crises d’épilepsie. Un cocktail détonnant qui n’améliora sans doute pas une dépression galopante, et qui le conduisit au suicide, un matin, après un nouveau mélange d’alcool et de médicaments.

  • La dépression
Albert Maignan La muse verte Green Muse (1)
La Muse Verte d’Albert Maignan (1895) est l’illustration parfaite de l’artiste maudit consolé par l’absinthe, personnifiée en fée verte évanescente

Les poètes maudits étaient par définition méconnus : leur œuvre marginale et sans compromis était trop avant-gardiste pour être appréciée du grand public et des chroniqueurs littéraires qui, lorsqu’ils en parlaient, en faisaient des critiques épouvantables (Les Chants de Maldoror fut qualifié d’ouvrage non sérieux dans « Le bulletin du Bibliophile », la première représentation de Ubu Roi déclencha un tollé médiatique et Les Fleurs du Mal conduisirent Baudelaire tout droit au tribunal).
Malgré l’appui de Verlaine, Arthur Rimbaud ne parvint jamais à faire éditer ses poèmes de son vivant et eut finalement recours à l’auto édition pour Une Saison en Enfer… Il ne put même pas payer la production entière ! On imagine aisément l’état d’esprit des auteurs.
Les poètes étaient démoralisés : Jule Laforgue écrivit « Mon corps a bien mal à son âme« . Tristan Corbière, poète rimbaldien en diable, conclut ainsi l’épitaphe de son poème homonyme « Il mourut en s’attendant vivre et vécut s’attendant mourir« . Charles Cros quant à lui était, en plus, très lucide : « Chez les nuls, qui ne voient qu’hier, le poète, interdit et fier, rêvant l’art de demain, s’efface« .
Ils étaient souvent miséreux comme Alfred Jarry, obligé de suspendre son vélo au plafond de sa mansarde à cause des rats qui lui dévoraient les pneus : tous ses revenus et son héritage avaient été dilapidés en spiritueux.
Naturellement, les poètes maudits consommaient de l’absinthe ou de la drogue, parfois les deux. Ils devinrent inéluctablement alcooliques et/ou drogués, ce qui causa leur perte (Jules Laforgue et Alfred Jarry moururent d’infection pulmonaire, Edouard Dubus d’une overdose de morphine, Charles Cros succomba à l’absinthe).
Certaines natures résistèrent plus que d’autres : Verlaine, malgré un alcoolisme qui remontait à l’adolescence, mourut à 52 ans et Raoul Ponchon, à 72 ans, après un usage de spiritueux inimaginable.

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L’artiste immortalisé en buveur d’absinthe dans une série de cartes postales

Les poètes se fréquentaient grâce aux divers cercles avant-gardistes de l’époque (Hydropathes, Fumistes, Hirsutes, Zutistes…) dans des cabarets comme Le Chat Noir ou des cafés comme Le Rat Mort. C’était souvent leur seul public. Ils se rassuraient ainsi sur leur talent et se donnaient des coups de pouce : Paul Bourget trouva une place de lecteur pour Jules Laforgue à la cour de l’impératrice d’Allemagne. Verlaine, pourtant peu prisé par l’intelligentzia littéraire et qui vivait correctement grâce à sa femme Mathilde, prit Rimbaud sous sa protection et aida Germain Nouveau à publier ses premiers textes.
Les Fleurs du mal furent saluées par une poignée de grands auteurs mais ne trouvèrent pas leur public, sauf peut-être le poème Les Chats, « tube » des revues littéraires ; le poème le plus connu de Baudelaire de son vivant au point qu’un de ses amis, Gustave Le Vavasseur, en écrivit même un pastiche savoureux.
Alphonse Allais soutint toujours Charles Cros, publiant ses nouvelles dans la revue
Le Chat Noir.
S’ils étaient souvent reconnus par leurs pairs, la plupart des poètes maudits virent leurs poèmes surtout publiés dans des revues à faible tirage, mais ils passèrent inaperçus du grand public et des milieux littéraires reconnus et bien vus par l’ordre moral.

  • Excentricités

Comme les stars du rock, les poètes maudits s’illustrèrent par un comportement excentrique souvent provoqué par l’absinthe, l’alcool ou la drogue, mais certainement aussi par un tempérament caractériel et hyper sensible.
Frédérick-August Cazals, un intime de Verlaine qui terminait souvent ses derniers verres d’absinthe pour lui éviter le pire, en parle dans Les Poètes :

« Sans doute ils sont de braves gens,
Mais poseurs, naïfs, exigeants
Capricieux et irritables
Si qu’à les fréquenter souvent
En dépit de leur talent
Ils deviennent insupportables
« .

rimbaudSi Jim Morrison se blessa à l’hôtel Château-Marmont, essayant d’entrer dans sa chambre par la fenêtre en passant par la gouttière, ou lorsque Janis Joplin lui brisa une bouteille de whisky sur la tête parce qu’il lui avait tiré les cheveux, Rimbaud quant à lui attaqua le photographe Carjat avec une canne-épée car ce dernier voulait l’exclure d’un dîner des Vilains Bonshommes. Rimbaud ne cessait en effet de ponctuer la lecture de poèmes de multiples « merde« , jugeant leur niveau désastreux.
Carjat détruisit toutes les photos du poète en représailles mais heureusement, en oublia une. Le poète aux semelles de vent taillada aussi la main de Verlaine au restaurant, versa de l’acide sulfurique dans le verre d’un ami peintre…
Alfred Jarry tirait quant à lui au revolver dans le jardin de sa maison de campagne, co-louée avec Rachilde et son mari. Un jour la voisine vint se plaindre et lui enjoignit de cesser, par crainte qu’il ne touche ses enfants : « Je vous en ferai d’autres madame« , lui dit-il.
D’autres fois, c’est dans sa mansarde qu’il faisait feu sur les araignées en prenant soin de préserver leurs toiles « parce que ça fait joli« .
Tristan Corbière qui se promenait parfois dans la rue avec une mitre d’évêque ou un bonnet de forçat, envoya un jour par la poste à sa fiancée un paquet qui contenait un cœur de mouton avec ces mots : « Voici mon cœur« . Une autre fois à Morlaix il bénit la foule scandalisée depuis son balcon… déguisé en évêque.

  • Alcool : danger mortel

« Ce que l’usage de l’absinthe a de fatal, c’est qu’il paraît se recommander en se montrant
de prime-abord plutôt bienfaisant que nuisible. Par conséquent, il ne peut tarder à dégénérer en habitude, puis en besoin dominant, puis enfin en passion exclusive, sans cesse entretenue, toujours inassouvie
 » écrivait déjà en 1865 Octave Ferré dans Les Buveurs d’absinthe.

Effectivement, une consommation d’absinthe répétée entraînait chez les poètes maudits une dépendance que rien ne semblat pouvoir interrompre. Verlaine, Rimbaud, Alfred Jarry, Alfred de Musset, Tristan Corbière, Raoul Ponchon et tant d’autres étaient tous de gros consommateurs de spiritueux et d’absinthe, certains allant même jusqu’à glorifier la fée verte dans leurs œuvres.
Seul Isidore Ducasse, dit Comte de Lautréamont, semble avoir échappé à une consommation alcoolique fréquente malgré une mort prématurée à 24 ans durant la Commune en 1870, due à la fièvre typhoïde qui frappait la capitale. Cependant, les détails de sa biographie restent imprécis, l’auteur ayant vécu à Paris dans une solitude absolue, on ne connaît rien de ses habitudes.

Quelques rares poètes comme Arthur Rimbaud se sortirent finalement de l’alcoolisme et d’une vie de bohème en choisissant l’exil à 25 ans : après avoir fui en Angleterre avec Germain Nouveau, puis un peu partout en Europe, il s’évada encore plus loin, là où personne ne put le suivre… En Éthiopie.
Faut-il y voir le désir de couper court à tous les excès passés et fuir une vie de poète qu’il méprisait (il se jugeait alors durement dans ses lettres : « un poète absurde, ridicule, dégoûtant« ) ? La colère face à une reconnaissance qui ne vint pas de son vivant ?
Il rompit en tous cas avec ses habitudes et succomba à 37 ans d’une gangrène mal soignée, au terme d’une vie d’aventurier et de commerçant d’une douzaine d’années.

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Germain Nouveau par Carjat.

Germain Nouveau suivit une destinée similaire puisqu’à 35 ans, après une crise de delirium tremens et un séjour en asile psychiatrique, il reçut une illumination mystique et rejeta, comme Rimbaud, sa vie et ses excès passés de manière brutale.
Il entama alors trente ans de vie mendiante et vagabonde sous le signe de la spiritualité, et parcourut le monde avant de revenir en France.
Comme Rimbaud, il rejeta son œuvre au point de s’opposer à sa publication.
Il mourut à 69 ans dans une misère infinie, mais certainement délivré des affres de l’alcoolisme et de la poésie.

Les autres accomplirent leur destin et moururent plus ou moins jeunes selon la gravité de leurs excès.
Alfred Jarry tint jusqu’à 34 ans. Un record de longévité si l’on tient compte de sa consommation quotidienne basée sur plusieurs litres de vin blanc, marcs, apéritifs et verres d’absinthe. Son amie Rachilde résumait ainsi ses habitudes : « Jarry commençait la journée par absorber deux litres de vin blanc, trois absinthes s’espaçaient entre dix heures et midi, puis au déjeuner il arrosait son poisson, ou son bifteck, de vin rouge ou de vin blanc alternant avec d’autres absinthes. Dans l’après-midi, quelques tasses de café additionnées de marcs ou d’alcools dont j’oublie les noms, puis au dîner, après bien entendu, d’autres apéritifs, il pouvait encore supporter au moins deux bouteilles de n’importe quels crus ». Et encore : « Sans sa terrible passion pour l’alcool il aurait peut-être dompté son naturel d’homme des bois. L’abus d’absinthe en faisait un fou« .
Tristan Corbière tint jusqu’à 30 ans mais il eut toujours une santé fragile et même un exil en Bretagne ne retarda pas l’échéance de sa mort.
Charles Cros, fragilisé par sa consommation d’absinthe excessive, succomba finalement
à 46 ans : parmi ses poésies, seul le recueil Le coffret de Santal fut publié de son vivant, mais il inventa la photographie couleur et le phonographe avant Edison… sans en obtenir reconnaissance ou lauriers. La dépossession de ses œuvres et inventions semblait avoir ponctué sa vie puisque le comédien Coquelin Cadet eut un immense succès avec les monologues que lui écrivait Cros.
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Edouard Dubus fut retrouvé à 34 ans inanimé dans une vespasienne, avec dans sa poche deux fioles de morphine et une seringue. Il expira au terme de deux jours de coma. Non identifié, son corps fut sauvé de justesse de la salle de dissection par un ami qui eut vent de la nouvelle.

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Raoul Ponchon

Il y a une exception inexplicable : Raoul Ponchon.
Il succomba à 72 ans au terme d’une consommation alcoolique inouïe. Six jours sur sept, au terme de journées alcoolisées durant lesquelles l’absinthe présidait, il rentrait le soir, ivre, dans son meublé. Cependant tous les dimanches, il ne buvait pas une goutte et marchait depuis la Sorbonne jusqu’à Versailles aller et retour. Il dédia sept poèmes à l’absinthe dans son recueil le plus célèbre La Muse au Cabaret.

Les œuvres de Lautréamont, Tristan Corbière ou Charles Cros durent attendre l’avènement du surréalisme pour être tirées de l’oubli. Quant aux œuvres d’Albert Glatigny ou d’Edouard Dubus, elles n’ont tout simplement jamais été rééditées depuis plus d’un siècle.

L’absinthe quant à elle, est déjà revenue parmi nous telle qu’elle fut jadis, avec ses soixante-douze pour cent d’alcool. Séduira-t-elle à nouveau poètes et artistes ?

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Aujourd’hui, certaines rares absinthes comme la Belle Amie sont produites exactement comme les absinthes du XIXème siècle

 

 

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Bibliographie :

L’absinthe : Les poètes, Marie-Claude Delahaye, éd. Musée de l’absinthe, 2000.

Le coffret de santal, Charles Cros, éd. Poésie Gallimard, 1989.

Les amours jaunes, Tristan Corbière, éd. Poésie Gallimard, 1988.

La doctrine de l’amour, Germain Nouveau, éd. Poésie Gallimard, 1981.

Œuvres Poétiques, Arthur Rimbaud, éd. Flammarion, 1964.

Dictionnaire des anecdotes littéraires, Denis Boissier, éd. du Rocher, 1995

Albert Glatigny, ob-Lazare, éd. Bécus, 1878.

Petits mémoires de la vie, Laurent Tailhade, éd. G. Crès, 1922.

Quand les violons sont partis, Vers posthumes, Édouard Dubus, éd. A. Messein, 1905.

Le fer rouge : nouveaux châtiments, Albert Glatigny, éd. Tous les libraires, 1871.

Lautréamont, Jean-Jacques Lefrère, éd. Flammarion, 2008.

Considérations générales sur l’alcoolisme, et plus particulièrement des effets toxiques produits sur l’homme par la liqueur d’absinthe, Alexandre Mottet, éd. Rignoux, 1859.

Les cavaliers de l’orage, John Densmore, éd. Camion Blanc, 2005.

The Lords and the new creatures, Jim Morrison, éd. Touchstone, 1971.

Alfred Jarry ou le surmâle des lettres, Rachilde, éd. Arléa, 2007.

Les buveurs d’absinthe, Octave Ferré, éd. Librairie Centrale, 1865.


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