[APPEL À TEXTES ET ILLUSTRATIONS] Sortilège

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The Three Witches from Shakespeare’s Macbeth, Daniel Gardner.

Bonjour à tous !

Le troisième recueil de textes de la collection numérique du Grimoire du Faune, Spectre, est disponible gratuitement à la lecture ici depuis le mois d’octobre. Il est donc temps de lancer l’appel à textes pour le quatrième grimoire ! Le thème voté de cette nouvelle édition est SORTILÈGE. Les meilleurs textes seront publiés à titre bénévole, comme d’habitude. Mais, il y a une nouveauté : cet appel à textes est aussi un appel à illustrations ! Illustrateurs et photographes, vous pouvez nous proposer votre plus belle œuvre correspondant au thème. Bonne chance !

Vous avez jusqu’au 21 janvier pour nous envoyer votre texte et/ou votre création visuelle à : editionsdufaune@gmail.com

 


Règles de participation, à lire avant de nous envoyer quoi que ce soit :

  • Nous acceptons les poèmes et les nouvelles (pas plus de 5000 mots) ;
  • Sont acceptés pour ce recueil exceptionnellement les créations visuelles (photo, dessin, etc.) ;
  • Un seul texte et/ou une seule création visuelle par personne ;
  • Indiquez votre prénom, nom et pseudonyme si vous souhaitez être identifié comme tel, dans le corps du mail ;
  • Le texte doit nous être envoyé sous format doc. ou docx. (nous n’acceptons pas les textes copiés directement dans le corps du mail) ;
  • L’image doit nous être parvenue sous format jpg. ;
  • Les auteurs des textes sélectionnés s’engagent à accepter les corrections apportées avant publication (simple correction ortho-typographique, syntaxique et si besoin stylistique), dans le cas contraire nous refuserons de publier les textes ;
  • Les auteurs des œuvres sélectionnées s’engagent à répondre sous 7 jours à leurs mails, ce délai passé, les œuvres ne seront pas retenues.
  • Les auteurs des œuvres sélectionnées s’engagent à partager sur leurs réseaux sociaux le recueil une fois édité.

Casque-de-Jupiter, écume de Cerbère… qui est l’aconit napel ?

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Site : Encyclopédie en ligne Larousse. Plante botanique de l’aconit napel.

Je vous retrouve aujourd’hui afin de continuer la série débutée sur l’imaginaire des plantes. C’est en observant mon propre plant que j’ai décidé de rédiger un article sur le casque-de-Jupiter. Ou peut-être le connaissez-vous plus facilement sous le nom d’aconit ? C’est une plante souvent méconnue, ne serait-ce que par sa toxicité. Oserais-je vous dire que je l’ai trouvé dans une jardinerie sans panneau indicateur et à hauteur d’enfant ? Dans tous les cas, cette superbe plante méritait bien son article !

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Site : Floralpi.

Bases botaniques et anecdotes.

Je commencerai en vous effrayant. L’aconit n’est pas une plante de laquelle rire longtemps : un simple contact cutané avec une coupure et l’on est susceptible d’être empoisonné. Ingestion d’une simple feuille par mégarde ? Sans doute votre dernier repas ! D’ailleurs, la plante la plus toxique du monde (connue) n’est rien de moins qu’un aconit, le ferox de son doux nom. Pas d’inquiétude, vous n’en trouverez pas ici ; il est présent sur l’Himalaya. Ainsi, tout de l’aconit est toxique : fleurs, feuilles… et racine. Son petit nom latin napellus (petit navet) nous rappelle sinistrement combien il est facile de confondre les deux tubercules. Il s’agit d’une plante aujourd’hui rare en plaines : on la trouve désormais en moyenne montagne, si ce n’est dans les endroits escarpés. Ses fleurs sont d’un bleu qui n’a rien à envier à la nuit, et elles apparaissent jusqu’au fort de septembre. Leur forme évoque sans mal un casque de guerrier, ou bien un capuchon de moine pour les esprits médiévaux. Ses fleurs le rendent très agréable à regarder dans un bouquet (constitué en toute sécurité, évidemment), ou bien dans un carré de jardin réservé à cet effet. Si ses vertus esthétiques sont son point fort, n’oublions pas son intérêt médicinal. Aujourd’hui majoritairement abandonné dans l’herboristerie occidentale, il est toujours utilisé dans la pharmacopée asiatique. Son dosage se doit d’être parfaitement maîtrisé, et quand il l’est, la plante devient la meilleure alliée des douleurs corporelles ou des refroidissements. Son usage plus ancien pour l’effet aphrodisiaque reste cependant à questionner ! Nous lui préfèrerons le gingembre et le tonka.

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Site : Fiche Wikipédia de l’aconit féroce.

Aspects légendaires et historiques.

Quel serait l’intérêt d’un article botanique sans quelques anecdotes ? Après vous avoir terrifiés avec sa toxicité, je vous parlerai maintenant plus légèrement d’Histoire. Effectivement, lorsque nous fouillons un peu les strates des siècles, nous découvrons que l’aconit tient une place toute particulière dans les esprits. Il est à la croisée des légendes et des usages bien réels. On dit par exemple que le suicide d’Aristote aurait comporté l’absorption d’aconit. Pline, quant à lui, voyait cette plante comme « l’arsenic végétal ».

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Dans tous les cas, la toxicité de cette plante laisse songeur… ou inventif ! Je rappellerai donc brièvement que de tous temps les flèches de guerre en ont été enduites. Les Celtes se servaient par exemple de la sève d’aconit pour rendre leurs flèches doublement mortelles. Toutefois, si je semble m’attarder sur beaucoup de faits avérés, je ne résisterai pas à donner quelques anecdotes légendaires sur le casque-de-Jupiter.

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source image. Réplique d’un ancien casque en bronze, grec corinthien. L’analogie avec le casque antique est évidente, non ?

Lié aux domaines des dieux, il l’est aussi aux créatures chimériques. En effet, dans le titre, je parlais de l’écume de Cerbère : saviez-vous que la légende raconte que la plante naît lorsque Cerbère, écumant de rage, est battu aux Enfers ? L’aconit est donc lié à quelques schémas mythologiques. De manière plus humble, il l’est aussi aux créatures magiques : de manière tout à fait systématique, on le considérait comme un excellent « répulsif » à tous les changeformes possibles (loups-garous, etc.). Les démons et les vampires, paraît-il, détestent au plus haut point cette toxique de nos jardins. Chers esprits fantaisistes, seriez-vous en train de considérer d’en bâtir une haie pour vous prémunir des esprits malfaisants ? C’est en tout cas très pragmatiquement ce qu’espérait la Marquise de Brinvilliers (1630-1676) quand elle empoisonna une bonne partie de son entourage « indésirable » pour ramasser ensuite l’héritage. On appelle cette affaire « l’affaire des poisons », si cela pique votre curiosité.

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La marquise esquissée par Charles le Brun après sa condamnation à mort en 1676.

Une plante de sorcière ?

Et maintenant, qu’est-ce que ferait une plante pareille dans un jardin de sorcière ? Vraiment toxique, plus tellement utilisée dans la pharmacopée occidentale, elle ne semble pas améliorer l’imaginaire de la sorcière empoisonneuse. En fait, je recoupe le propos que j’ai tenu sur d’autres plantes auparavant : on joignait ses effet à ceux des solanacées connues (datura, mandragore, jusquiame…) pour les fondre dans l’onguent des sorcières. À dose respectable, elle produit des effets hallucinatoires importants, « transporte » au sabbat. L’onguent des sorcières n’est plus à présenter tant on s’en fait une idée précise… et parfois dévoyée.

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source image : Sarah Anne Lawless. Fabrication encore d’actualité pour l’onguent de vol.

Dans tous les cas, par sa toxicité, et les légendes qui courent autour d’elle, la plante de nuit est liée au monde des morts. Elle est l’une des plantes indiquée pour travailler avec le monde des esprits, très naturellement liée à la déesse Hécate et à Saturne. On l’incorpore dans un bon nombre de pratiques funéraires ou de protection. Liée aux âmes, elle est aussi une plante de sorcière par excellence : je vous laisserai donc avec une suggestion populaire. Lors de la prochaine pleine lune, si vous avez la chance d’avoir un aconit, laissez à son pied une petite offrande, et il se pourrait qu’il vous régale d’une énergie nouvelle pour vos dons !

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Victoria Francés, The Flying Ointment, 2017 (Samhain).

Centre anti-poison : si vous-même ou l’un de vos proches avez été en contact étroit avec cette plante d’une manière ou d’une autre (jardinage inattentif, balade en montagne), je vous suggère d’observer les signes d’empoisonnement. Paroles étranges, gestes inhabituels, sueurs exagérées, vomissement, etc. Ne négligez jamais un appel vers un centre anti-poison. Si cette plante est superbe et alliée des sorcières, n’en oubliez pas d’être prudent.e.s !

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Bibliographie :

BILIMOFF, Michèle, Enquête sur les plantes magiques, Rennes, éditions Ouest France, 2003.

KYNES, Sandra, La Magie des Plantes, Paris, éditions Danaé, 2017.

LAÏS, Erika, Petit Grimoire de Sorcière, Paris, éditions Rustica, 2017.

LAÏS, Erika, Grimoire des plantes de Sorcière, Paris, éditions Rustica, 2013.

Le Petit Larousse des plantes qui guérissent : 500 plantes et leurs remèdes, Paris, éditions Larousse, 2016.

 

 

Les Nouvelles aventures de Sabrina, la teen série se satanise

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 source

Vous connaissez sans doute la série quelque peu niaise Sabrina l’apprentie sorcière. Parue entre 1996 et 2000 sur la chaîne ABC, cette série mettait en scène le personnage de Sabrina, joué par Melissa Joan Hart, adolescente vivant avec ses deux tantes et un chat parlant (un sorcier voué à vivre dans la peau d’un chat pendant un siècle), et qui apprend à ses 16 ans qu’elle est une sorcière. Destinée au jeune public et bardée d’effets spéciaux ridicules, cette adaptation gentillette n’avait rien des comics dont Sabrina est issue. En effet, on retrouve en premier lieu la jeune sorcière dans l’univers d’Archie comics, éditeur américain qui propose notamment les aventures d’Archibald Andrews, personnage de la série… Riverdale. Dès 1971, Sabrina obtient sa propre série de comics intitulée Sabrina l’apprentie sorcière (Sabrina the Teenage Witch). Comme Riverdale, Netflix s’empare de la sorcière et propose un reboot beaucoup plus mature : Les Nouvelles aventures de Sabrina (Chilling Adventures of Sabrina). C’est l’actrice Kiernan Shipka qui incarne le rôle, et que l’on a déjà pu voir toute jeune dans Mad Men.

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Couverture de Chilling Adventures of Sabrina #2 (Avril 2015), par Robert Hack.

La série démarre quelques jours avant le seizième anniversaire de Sabrina Spellman. Cette adolescente vit à Greendale chez ses deux tantes Hilda et Zelda, et son cousin Ambrose. L’étrange famille forme une entreprise de croquemorts, et personne ne soupçonne leurs pouvoirs. Sabrina mène sa vie tranquillement : elle va au lycée, a des amis et un petit-copain, Harvey, tous mortels. Mais il y a une ombre au tableau : la nuit de ses 16 ans, elle devra signer le livre du diable et devenir un membre à part entière de l’Église de la Nuit, le coven de Greendale. La jeune fille n’est pas sûre de vouloir se faire baptiser, car cela veut dire renoncer à sa vie de mortelle, et intégrer l’école de magie dans laquelle trois élèves, trois étranges sœurs, règnent en maître. Il faut ajouter que Sabrina est une sang-mêlée : mi-mortelle, mi-sorcière. Et ça complique bien des choses…

Les Nouvelles aventures de Sabrina est une série convaincante, et, il faut le préciser, interdite aux moins de 16 ans sur Netflix ! En effet, loin de l’univers rose et sucré de la série de la fin des années 1990, cette adaptation tire sur l’horrifique. Les sorcières ne sont pas des gentilles femmes un peu fofolles, mais des créatures qui ont donné leur âme à Satan et tuent sans scrupules. Elles se réunissent en coven, disent des formules magiques en latin, prient Satan et mangent de la chair humaine. Pas de manichéisme ici, tout est en nuances de gris (ou de Grey, hahaha, hum). L’ambiance est clairement sombre, et l’héroïne lutte contre l’obscurité durant toute cette première saison.

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Allociné – Copyright Courtesy of Netflix.

J’ai apprécié, en vrac, la photographie, les décors gothiques comme la mine, la forêt brumeuse et le manoir des Spellman, les intérieurs sixties, vestiges des comics des années 1960, l’irrévérence de certaines scènes comme la mort d’Hilda, la classe de Miranda Otto (Zelda) et la modernité de la série. Modernité car la série est nettement féministe : Sabrina est le rôle principal, et se bat contre les injustices (les brutes de son lycée qui harcèlent une de ses amies, le Festin des festins, etc), les sorcières ont beaucoup de pouvoir et son davantage présentes que les hommes (qui peuvent également être des sorciers) et ce sont elles qui règlent les problèmes (le Grand Prêtre Blackwood se montre bien incapable), ainsi que l’orientation genrée et sexuelle de certains personnages qui apporte une visibilité à la communauté LGBTQ bienvenue, et ce sans être lourdingue.

J’apporte toutefois un bémol : j’aurais aimé que la série creuse davantage le background et montre davantage ce qu’il se passe à l’école de magie. Sans compter les tergiversations de Sabrina qui peuvent taper sur les nerfs et le jeu de l’actrice, un peu trop retenu. Les épisodes durant une heure, il aurait été facile d’incorporer davantage de matière au scénario. À voir dans la prochaine saison !

Pour conclure, mon avis reste très positif : une héroïne badass, de la sorcellerie, une atmosphère sombre et envoûtante, un livre occulte à signer de son sang, un chat-gobelin (autrement appelé familier), tout cela ne peut que plaire à la sorcière ou au sorcier en vous !

 

Deux rituels d’inspiration scandinave à destination des tireuses et des tireurs de runes d’aujourd’hui

Introduction

Dans le paganisme scandinave, les runes sont des caractères éminemment chamaniques : c’est par elles que s’exprime, sous forme écrite et cryptique, la connaissance des choses cachées que seuls acquièrent les initiés au cours de leurs voyages spirituels chez les morts, les dieux et les êtres archaïques, aussi vieux ou presque que le monde lui-même. Elles sont associées à Ódinn, dieu suprême du panthéon nordique qui possède également toutes les caractéristiques du chaman. Ainsi traverse-t-il les dimensions en quête de savoirs secrets, chevauchant Sleipnir, son cheval à huit pattes, ou prenant forme animale, et préside-t-il aux extases en tout genre1.

Dans son excellent ouvrage l‘Edda poétique, Régis Boyer écrit au sujet des runes :

« Elles sont inséparables de toute opération à caractère tant soit peu magique. Leur origine pangermanique semble ne pas faire de doute et les plus anciennes que nous connaissons remontent au IIIe siècle après Jésus-Christ. L’alphabet futhark [autre nom de l’alphabet runique] est ainsi appelé du nom des six premières runes. […] On a établi que leur enseignement retrouvait non seulement les méthodes des chamans de Sibérie, mais encore les mystères des Grecs ou des Irlandais d’autrefois. Nous touchons ici au fond sacré de toute science écrite dont la connaissance, comme le fait remarquer Lévi-Strauss, à la fois isole de la communauté l’initié et lui confère une redoutable supériorité. Ce n’est pas dire expressément, par là, que les runes soient, par définition, de nature magique. Comme l’a fort bien établi Lucien Musset [dans son Introduction à la runologie] après plusieurs autres chercheurs, les runes sont une écriture comme une autre, apte à traduire des messages de toutes sortes, mais aux origines, sans doute, elles servirent surtout des propos magiques, et on leur a certainement attribué des pouvoirs fantastiques. »2

Leur utilisation semblait impliquer un certain nombre d’opérations que récapitule la strophe 144 des Hávamál (Les dits du très haut, ceux d’Ódinn, poème sacré de l’Edda poétique) à travers une suite de questions :

« Sais-tu comment il faut tailler ? [graver la rune dans le bois ou la pierre]
Sais-tu comment il faut interpréter ? [leur sens]
Sais-tu comment il faut teindre ? [la rune une fois gravée, on dit que cela devait être fait avec du sang]
Sais-tu comment il faut éprouver ? [leur pouvoir]
Sais-tu comment il faut demander ? [prier]
Sais-tu comment il faut sacrifier ?
Sais-tu comment il faut offrir ?
Sais-tu comment il faut immoler ? [Pour les trois derniers vers : que faut-il offrir en sacrifice et comment en échange de leur magie] »3

Si l’on en croit le chant VI des Hávamál, quiconque maîtrisait ces opérations pouvait ainsi déchaîner des pouvoirs aussi divers qu’aider « dans les procès et les chagrins/ Et les dures détresses », « mettre à mal [les] ennemis », faire en sorte que « fers (…) tombent des pieds/ Et liens des bras », arrêter « un trait volant parmi le peuple », contrer et renvoyer ses maléfices à « qui (…) voue au malheur », éteindre « la haute flamme » d’un incendie, « où que s’enfle la haine » l’apaiser, mettre « toute la mer en repos » quand la tempête l’agite, égarer des « sorcières / [Chevauchant] par les airs », apporter la victoire au combat à « des amis de toujours », faire revenir à lui et parler « un cadavre de pendu », conférer l’immunité à « un jeune homme », procurer la science « des Ases et des Alfes », donner « la force aux Ases/ Aux Alfes, le renom/ La clairvoyance à Hroptatýr [Ódinn] » et « de la femme sage/ (…) obtenir amour et liesse »4. Avec le temps, beaucoup de savoirs runiques se sont perdus, et ces utilisations magiques anciennes des runes ont fini par tomber en désuétude. De nos jours, l’alphabet futhark est presque exclusivement associé à la voyance, constituant, avec le tarot, l’un des principaux médias divinatoires.

Il y a quelque temps déjà, à l’occasion d’une séance de tirage de runes promise à une amie, je me suis mis en tête de mettre au point deux petits rituels personnalisés, en puisant dans la tradition païenne scandinave. Je me disais qu’ainsi, ma divination contemporaine renouerait symboliquement avec les racines perdues de la pratique runique et pourrait, peut-être, se reconnecter aux forces anciennes qui présidaient originellement à ce type de magie. J’avais notamment à cœur d’intégrer dans ces rituels certaines strophes tirées de poèmes sacrés de l’Edda poétique, considérant, d’une part, la poésie en général comme un excellent canal pour concentrer et libérer des énergies magiques, et sentant par ailleurs dans ces textes, à la beauté ancienne et ésotérique, sommeiller ces puissances païennes que je souhaitais réveiller.

Aujourd’hui, après des expérimentations concluantes, l’envie m’est venue de faire sortir ces rituels de la pénombre de mon grimoire et de les partager avec vous. En espérant qu’ils pourront inspirer, ou servir tels quels, les apprentis devins autant que les expérimentés et faire rêver les autres.

Photographie par Sawsane Kacher-Pfihl/Rhapsodos.

I – Rituel de consécration des runes

De manière générale, consacrer un objet revient à lui faire perdre son caractère profane, à le sacraliser en vue d’un usage strictement magique. C’est aussi un acte par lequel la sorcière ou le sorcier apprivoise son matériel, tisse un lien personnel avec lui ; aussi se pratique-t-il seul ou éventuellement avec une personne de confiance, susceptible de symboliser une partie de vous-même.

Pour consacrer vos runes comme suit, vous aurez besoin :

  • Du jeu de runes à consacrer ;

  • De sel [symbolise l’élément terre] ;

  • D’un bâtonnet d’encens [symbolise l’élément air] (Le choix de la fragrance est laissé à votre discrétion. Chaque fragrance a sa symbolique propre et canalise ainsi des énergies magiques différentes. L’encens de myrrhe me paraît ici être une option intéressante : il possède des vertus purifiantes et favorise les activités spirituelles impliquant une certaine concentration comme la voyance runique. Privilégiez les produits naturels) ;

  • D’une bougie [symbolise l’élément feu] (Le choix de la couleur est laissé à votre discrétion. Comme pour les fragrances des encens, chaque couleur a sa symbolique propre et canalise ainsi des énergies magiques différentes. En cas de doute ou d’indifférence, optez pour une bougie blanche, polyvalente. Privilégiez les produits naturels.) ;

  • D’une coupe ou d’un récipient contenant de l’eau [symbolise l’élément eau] ;

  • D’un pentacle [symbolise l’esprit et sa symbiose avec la matière (tout ce qui est issu des interactions entre les quatre éléments et notamment de leurs mélanges)] ;

  • D’un athamé (poignard rituel) ou d’une baguette préalablement consacré.e. Si vous ne possédez ni l’un ni l’autre, votre main préférentielle, préalablement lavée à l’eau et au sel, fera l’affaire ;

  • D’une coupe ou d’un récipient contenant de la bière [symbolise le savoir poétique et magique détenu par Ódinn dans la mythologie scandinave] ;

  • D’un tambour chamanique ;

  • D’un lacet ou d’une cordelette assez long.ue pour être attaché.e autour de votre cou.

  1. Placez sur une surface quelconque, qui vous servira d’autel, le sel au nord, l’encens à l’est, la bougie au sud, l’eau à l’ouest et le pentacle au centre. Posez votre jeu de runes sur le pentacle et, à côté, la coupe ou le récipient contenant la bière ainsi que le lacet ou la cordelette.

  2. Tracez un cercle invisible (avec la pointe de l’athamé, le bout de la baguette ou votre main préférentielle, dans le sens inverse des aiguilles d’une montre) ayant le pentacle pour centre et un rayon d’un peu plus d’un mètre. Si vous le souhaitez, vous pouvez préalablement matérialiser physiquement votre cercle (avec des éléments naturels, une craie, une corde, etc.), mais cela ne vous dispense en aucun cas de tracer le cercle invisible. Tous les participants et toutes les participantes, ainsi que tous les objets utiles au rituel, doivent se trouver à l’intérieur du cercle au moment de son tracé et y rester jusqu’au moment de son effacement (il s’agit d’une « safe zone » au sein de laquelle seules les énergies convoquées seront admises, les autres étant bannies à l’extérieur). En traçant, psalmodiez ou chantez vos propres formules ou celle-ci :

    Ce cercle au sein du cercle
    Monde au milieu du monde
    J’incante en le traçant
    L’emprunte et puis le rends

    Summon, photographie par NebelViolet.
  1. Placez la pointe de votre athamé, le bout de votre baguette ou votre main préférentielle sur le jeu de runes et invoquez les éléments à l’aide de vos propres formules ou en vous servant de celle-ci :

Par la terre et par l’eau
Par l’air et par le feu
Entendez mon vœu
Sources de vie et d’agonie
Sources du jour et de la nuit
Sources d’esprit
Je vous invoque ici
Infusez votre magie

  1. Utilisez le tambour chamanique pour accompagner la récitation des strophes suivantes, tirées des Sigrdrífumál (Les dits de Sigrdrífa, strophes 13 à 19) :

Il te faut connaître les runes de l’esprit
Si tu veux en sagesse
Quiconque surpasser ;
Les interpréta,
Les grava,
Les conçut Hroptr5
De cette humeur
Qui avait filtré
Du crâne de Heiddraupnir
Et de la corne de Hoddrofnir.

Sur les falaises il se tenait
Avec les tranchants de Brimir6,
Avait un heaume sur la tête ;
Alors la savante tête de Mímir7
Parla pour la première fois,
Et énonça les lettres véridiques8.

Il les dit gravées sur l’écu
Qui se tient devant le dieu brillant9
Sur l’oreille d’Árvakr
Et sur le sabot d’Alsvinnr10
Sur la roue qui tournoie11
Sous le char de Rungnir12
Sur les dents de Sleipnir13
Et sur les chaînes du traîneau

[Boire une gorgée de bière]

Sur la patte de l’ours
Et sur la langue de Bragi14
Sur la griffe du loup
Et sur le bec de l’aigle,
Sur les ailes sanglantes
Et sur la tête du pont,
Sur la paume de délivrance15
Et sur les traces de réconfort,

[Boire une gorgée de bière]

Sur le verre et sur l’or,
Sur les signes tutélaires16
Dans le vin, le moût de bière
Et les lits de repos,
Sur la pointe de Gungnir17
Et sur le poitrail de Grani18
Sur l’ongle de la Norne19
Et sur le bec du hibou.

[Boire une gorgée de bière]

Toutes furet grattées
De celles qui étaient gravées,
À l’hydromel sacré mêlées
Et largement diffusées ;
Elles se trouvent chez les Ases,
Elles se trouvent chez les Alfes,
Certaines parmi les sages Vanes,
Certaines chez les humains.

[Boire une gorgée de bière]

Ce sont les runes gravées sur le bouleau,
Ce sont les runes de délivrance
Et toutes les runes de bière,
Et les suprêmes runes de puissance,
Pour qui sait sans erreur
Et sans adultération
S’en servir comme de talisman ;
Jouis-en si tu les appris,
Jusqu’à ce que les Puissances s’entre-déchirent !20

[Boire le reste de la bière]

  1. Effacez le cercle (avec la pointe de l’athamé, le bout de la baguette ou votre main préférentielle, dans le sens des aiguilles d’une montre). En l’effaçant, psalmodiez ou chantez vos propres formules ou celle-ci :

Ce cercle au sein du cercle
Monde au milieu du monde
J’incante en l’effaçant
L’emprunte et puis le rends

  1. Pendant les neufs nuits suivantes, dormez avec le lacet ou la cordelette noué.e autour de votre cou et votre jeu de runes à vos pieds. Il s’agit ici de reproduire symboliquement l’initiation chamanique par laquelle Ódinn est lui-même passé avant d’obtenir la maîtrise des runes. Chaque soir, avant d’attacher le lacet ou la cordelette autour de votre cou, récitez la strophe 138 des Hávamál (Les dits du très haut, ceux d’ Ódinn) :

    Je sais que je pendis
    À l’arbre battu des vents
    Neuf nuits pleines,
    Navré d’une lance
    Et donné à Ódinn
    Moi-même à moi-même donné,
    – À cet arbre
    Dont nul ne sait
    D’où proviennent les racines.

  2. Le lendemain de la neuvième nuit, ramassez votre jeu de runes. Il est désormais consacré, lié à vous par d’anciennes énergies païennes et prêt à servir.

Odin, tableau par Dislodge.

II – Rituel de tirage des runes

Ce petit rituel sert à convoquer et à concentrer les énergies odiniques : celles qui apportent au devin la prescience et la clairvoyance nécessaires à l’interprétation inspirée des runes. Il convient pour n’importe quel type de tirage.

  1. Avant de tirer les runes, le ou la devin.eresse (vous) et le questionneur ou la questionneuse s’installent face à face, le sac de runes entre eux. Le ou la devin.eresse pose sa main préférentielle sur le sac de runes et le questionneur ou la questionneuse pose sa main préférentielle sur celle du ou de la devin.eresse. Ils récitent à tour de rôle des vers issus des strophes 28 et 29 de la Völuspá (La Prédiction de la prophétesse) :

    Devin : Je sais bien, Ódinn,
    Où tu as caché ton œil :
    Dans le glorieux puits de Mímir21.
    Mímir boit l’hydromel
    Chaque matin
    Dans le gage de Valfödr22

Questionneur : En savez-vous davantage ? – ou quoi ?

Devin : Le père des armées choisit pour [moi]
Anneaux et colliers,
[J’obtiens] sagesse, clairvoyance
Et magique science ;
[Je vois] toujours plus loin
Dans l’étendue des mondes

Questionneur : En savez-vous davantage ? – ou quoi ?

  1. Là-dessus, le questionneur ou la questionneuse pose sa question s’il y a lieu (tout dépend du type de tirage) et tire au hasard dans le sac un certain nombre de runes (tout dépend aussi du type de tirage), qu’il ou elle garde dans sa main fermée. Le ou la devin.eresse pose sa main sur celle du questionneur ou de la questionneuse et récite ces trois vers tirés de la strophe 139 des Hávamál :

Je ramassai les runes,
Hurlant, les ramassai,
De là, retombai.

  1. Le ou la devin.eresse retire ensuite sa main et le questionneur ou la questionneuse laisse tomber ou dépose les runes de la manière qui convient (tout dépend du type de tirage). Il ne reste plus qu’à les interpréter.

Concernant les types de tirage, vous trouverez de nombreuses procédures différentes (sur internet notamment), plus ou moins complexes et plus ou moins adaptées à tel ou tel type d’interrogation. N’hésitez pas à en expérimenter plusieurs et à retenir celles qui vous conviennent le mieux.

An it harm none, do what ye will
(Si cela ne blesse personne, fais ce que tu veux)
– Rede Wiccan –


Notes :

1 Pour un développement plus détaillé à ce sujet, consulter la deuxième partie de « Vivre en viking – IV – Chamanisme et Odinisme », publié sur Faunerie.

2 Boyer Régis, L’Edda poétique, Fayard, 1992, p. 619.

3 Hávamál, strophe 144, texte intégral traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique (p. 169 à 202), op. cit., p.197 pour la strophe citée.

4 Toutes les citations de ce paragraphe sont des vers ou des fragments de vers tirés des strophes 146 à 161 des Hávamál, texte intégral traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique (p. 169 à 202), op. cit., p.198 à 201 pour les strophes citées.

5 « Le crieur ». Il s’agit d’Ódinn, vraisemblablement envisagé dans son rôle de magicien hurlant.

6 Une épée.

7 Géant gardien de la source du savoir située sous l’une des racines de l’arbre-monde Yggdrasil.

8 Les runes.

9 Le Soleil.

10 Noms des chevaux qui tirent le Soleil.

11 Le Soleil encore.

12 Vraisemblablement Ódinn.

13 Nom du cheval à huit pattes d’Ódinn.

14 Un autre dieu associé à la poésie.

15 Paume de la sage-femme.

16 Amulettes.

17 Nom de la lance d’Ódinn.

18 Cheval du héros Sigurdr.

19 C’est le nom donné aux trois vierges mythiques Urdr (Passé), Verdandi (Présent) et Skuld (Futur) installées sous Yggdrasil et qui décident de la destinée des êtres humains comme de celle des dieux.

20 Jusqu’à Ragnarök : Il s’agit de l’ultime bataille qui verra s’affronter hommes, monstres, géants et dieux et au terme de laquelle le monde et la quasi-totalité de ses habitants restants seront seront engloutis dans les flots et consumés par flammes. Une terre de cocagne sortira ensuite des eaux, sur laquelle s’établiront les survivants.

21 Ódinn a donné son œil en gage au géant pour pouvoir boire dans ce puits où source le savoir.

22 Il boit dans la corne Gjallarhorn.

Les mauvais esprits (De Fleur, 2018)

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Résumé :

Jackson et Angela ont monté une escroquerie en se faisant passer pour des chasseurs de fantômes et en vivent plutôt bien. Un jour qu’ils sont chargés d’enquêter sur une vieille maison hantée, de véritables terreurs surnaturelles occupent la maison, et même un mal bien plus grand encore…

Critique :

Cette production anglo-islandaise déçoit, sans pour autant être sans intérêt. Le film se présente comme une énième histoire d’une équipe de tournage d’émission sur le surnaturel, avec des enquêteurs cyniques se retrouvant face à des événements qui mettent à mal leurs convictions, mais il est plus malin que cela. Tout d’abord, le métrage offre un scénario plus subtil que la majorité des films de ce genre grâce à des personnages forts. D’un coté, une médium manipulée par un frère aussi mégalo qu’aimant, ayant peur d’être aussi folle que sa mère, de l’autre, une mère aimant son fils supposé responsable de plusieurs infanticides. À partir de là, le traitement du récit dévie heureusement du schéma habituel : une équipe cynique entre puis découvre une entité surnaturelle qui les tue et fin, pour offrir un second degré fort en termes de construction de personnages. D’autant que l’atmosphère elle-même est inclassable pour le spectateur européen. La composante islandaise est à prendre en compte, car c’est un cinéma sans gros moyens, jouant beaucoup sur des trucages de plateau et des effets de mise en scène davantage sur des effets spéciaux. Ainsi par le passé, ce pays nous a offert les cultes Dark Floors et ses monstres (réalisé par le leader du groupe de hardrock Lordi) ou la saga Dead Snow et ses nazis zombies, avec un goût tout particulier pour les pitchs sortant de l’ordinaire. Cette approche se ressent dans le soin porté aux décors ainsi qu’aux extérieurs, notamment les forêts, à l’opposé de l’école anglaise plus en intérieurs et en détails, mais nous y reviendrons.

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Ici, la production y propose un usage de ses derniers dénotant dans le genre exploré, traditionnellement plutôt en lieux clos et vieilles maisons (voir le navrant Épisode 50, ou les plus recommandables Le dernier exorcisme produit par Eli Roth et Troll Hunter, jouant eux aussi sur les codes du faux documentaire fantastique), de plus, ici, l’une des bonnes idées est d’alterner les séquences filmées comme un documentaire et celles plus classiques, voire proposant une alternance des codes tout à fait appréciable. Avec bonheur lorsque les éléments de la narration classique induisent en erreur et alimentent les retournements de situation. Avec tiédeur lorsque cela amène des éléments aussi rapidement exploités qu’oubliables, comme une vague histoire de gangster ou des personnages dont même le nom n’est pas dit. Cependant, le moment fort est son dernier tiers où le procédé fait merveille : les victimes et les coupables ne sont pas ceux qu’on croit, les horreurs ne sont pas de la nature anticipée. L’aspect anglais ajoute à l’ensemble une rigueur old school dans la mise en scène, donnant à plusieurs séquences un véritable charme. Pour les spectateurs attentifs et patients, le film déploie dans certaines séquences un soin aux moindres détails des décors et des costumes, rendant les atmosphères et illustrant des blackgrounds efficacement (surtout lors de l’arc autour de la famille dévastée par la mort d’une mère), sans besoin de surverbaliser. D’ailleurs, c’est un autre point fort : le scenario ne se perd jamais dans des dialogues inutiles ou trop littéraires, pas non plus de pseudo explications à l’aspect surnaturel.

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Au point que les personnages en présence sont tous conscients de la mis en scène, tantôt acteurs tantôt spectateurs du procédé. Beaucoup de bonnes choses donc, simplement gâchées par un défaut de structure narrative. En effet, la construction en trois actes est ici défaillante. La première partie apporte une psychologie aux personnages, avec une grande efficacité, alors que la seconde passe trop de temps à explorer basiquement des schémas trop connus. La médium accepte sans vraie raison d’aller dans la maison pour une mission de plus, sinon que de rendre possible la suite du film, et à partir de ce point, si les événements et les révélations fonctionnent à plein, l’empathie n’est plus tout à fait présente. D’autant moins qu’une histoire d’amour dispensable et n’apportant rien en terme d’incidence sur les événements vient un peu alourdir un dernier tiers de grande qualité. Le filmage est lui aussi en dents de scie : pour un plan malin, une série de plans et un montage rappelant le pire dans le genre. La qualité de la production rend le tout digeste et même sympathique, sans pour autant le rendre inoubliable. Un premier pas vers la production islandaise cela dit qui gagnerait à être plus connue sur nos terres, rien de plus et c’est déjà ça. Et en plus, Florence Pugh est excellente dans le rôle principal.