Vivre en Viking – II – Savoir vivre, savoir bien vivre

Introduction

Toujours plus avant, pardelà les brumes fabuleuses du Nord ! Après avoir posé quelques repères généraux1 dans le premier volet de notre série, nous nous retrouvons aujourd’hui pour une nouvelle immersion en esprit viking. C’est qu’il subsiste encore, à travers quelques poèmes, sagas et témoignages, attendant d’être vivifié à nouveau par nos propres pensées, nos voix et nos actes. Pour l’heure, suivons le chant aphone du scalde2 et, sans plus attendre, entrons dans les vers des Hávamál3.

Une page de l’Edda poétique dans un manuscrit du XIIIe siècle (Codex Regius) conservé à l’Institut Árni Magnússon de Reykjavík.

I – La valeur de la vie

Premier point remarquable : ce texte pose comme une évidence la valeur intrinsèque de la vie, nous assurant que dans tous les cas « Mieux vaut être en vie/ Que d’être sans vie ». Cette affirmation catégorique exclut d’emblée l’hypothèse nihiliste, tout à fait inintelligible aux yeux d’un Viking, pour qui envisager que la vie puisse être absurde constituerait précisément le comble de l’absurde. C’est qu’au plan religieux, cette vie correspond à l’espace que lui a aménagé le Destin4 et au sein duquel il a à le réaliser en se réalisant. Elle est donc pleine de sens et éminemment sacrée.

Mais à un niveau plus terre à terre, ce que nous enseignent ici les Hávamál, c’est aussi que quelles que soient nos conditions d’existence (notre statut social, notre fortune, la qualité de notre habitat, l’étendue et la fécondité de nos terres ou encore notre état de santé), la vie recèle toujours assez de bienfaits pour qu’on la chérisse :

« L’on est pas malheureux tout à fait
Même si l’on est en mauvaise santé :
D’aucuns sont heureux par leurs fils.
D’aucuns par leurs parents.
D’aucuns par biens en suffisance,
D’aucuns par bonnes actions. »5

Même un handicap physique lourd n’empêche pas d’avoir une existence bien remplie, il suffit d’adapter ses activités en fonction de ses incapacités :

« Un boiteux monte à cheval,
Un manchot garde les troupeaux,
Un sourd fait assaut d’armes et rend service. »6

Pourtant, et c’est là toute la subtilité, que la vie soit toujours un bien n’implique pas qu’il soit bon de tout faire pour la conserver. Si le poème incite régulièrement à la prudence, il met également en garde contre son excès : « Prudent, je te prie d’être,/Mais point trop prudent »7. La question se pose alors de savoir quelles sont les manières d’être qui participent d’une sage circonspection, juste milieu entre une insouciance totale et une retenue excessive. La réponse du texte, diluée dans plusieurs strophes, est à peu près la suivante : est d’une prudence mesurée celle ou celui qui se préoccupe de sa santé au quotidien (on trouve par exemple à plusieurs reprises des conseils diététiques dans les Hávamál) et qui reste toujours sur ses gardes, évitant de se mettre en danger par excès d’assurance, de confiance ou encore de boisson. La strophe 73 nous invite ainsi à considérer toute situation comme étant susceptible de dégénérer et de nous être fatale :

« Deux hommes, l’un peut tuer l’autre,
Ta langue peut te coûter la tête,
Sous chaque manteau
Je soupçonne une main sur la garde d’une épée. »8

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Odd Nerdrum, One Blind Singer and Two Dancers.

La prudence mesurée de l’éthique viking est donc une prudence généralisée. Pour beaucoup d’entre nous, elle aura déjà quelque chose d’excessif dans l’extrême réserve qu’elle prescrit. Mais pour eux, on n’est jamais trop prudent, sauf quand l’appréhension du péril conduit à manquer de courage. C’est qu’il y a des dangers qu’on ne peut éviter sans faillir à ses obligations envers autrui et, du même coup, envers soi-même. La strophe 16 critique ainsi l’attitude de celui qui évite systématiquement le combat dans l’optique de conserver sa vie le plus longtemps possible :

« L’inavisé
Croit qu’il vivra toujours
S’il se garde de combattre,
Mais vieillesse ne lui
Laisse aucun répit,
Les lances lui en eussent-elles donné »9

Se soustraire aux tourments des armes, c’est se livrer aux tourments de la vieillesse, c’est-à-dire bien sûr à la dégénérescence du corps qui étiole l’existence et la rend plus pénible, mais aussi à la désapprobation, à l’inimitié, au mépris, voire à la haine et à la violence d’autrui qui couronnent une vie de couardise. Si l’existence reste toujours intrinsèquement précieuse pour celle ou celui qui en jouit, du point de vue de la communauté, toutes les existences individuelles ne se valent pas : certaines lui sont plus utiles que d’autres et s’il est entendu qu’« un mort n’est utile à personne »10, certains vivants, du fait de leurs comportements antisociaux, ne le sont guère plus et sont même parfois carrément nuisibles. Pour ceux-là, le poème est sans pitié :

« Dépérit le jeune pin
Qui se dresse en lieu sans abri :
Ne l’abritent écorce ni aiguilles ;
Ainsi l’homme
Que n’aime personne :
Pourquoi vivrait-il longtemps ? »11

Comme nous l’explique Régis Boyer, dans les sociétés scandinaves anciennes, la condamnation d’un individu par la communauté revient à sa désacralisation, c’est-à-dire à la dévalorisation consensuelle de sa vie humaine :

« La législation ne prévoyait pas la peine de mort, mais la remplaçait par le bannissement et par la proscription. Très exactement, la vie d’un condamné ne vaut plus rien, si peu en tout cas qu’elle ne mérite même pas qu’on la retranche. Le proscrit est exclu de la communauté : il a été désacralisé par consentement commun. À peine, désormais, si c’est encore un homme. On le traitait de loup (vargr) ou d’homme des bois (skógarmadr). (…) On n’avait le droit ni de l’héberger, ni de lui donner les moyens de s’enfuir, ni de l’aider matériellement, ni même d’avoir commerce avec lui. »12

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Odd Nerdrum, Twilight.

C’est que, comme nous l’avons déjà dit, vivre en être humain pour un Viking, c’est manifester le sacré en lui : réaliser son destin. Or le destin de chacun est toujours lié à celui d’un groupe plus vaste : il s’inscrit dans celui de la famille, lui-même inscrit dans celui du clan, etc. Ainsi ne peut-on se couper de sa communauté sans se couper aussi de son propre destin et donc, en définitive, de sa dimension humaine, de cette partie de soi-même porteuse de sacré. Ne reste alors que la vie brute, bestiale, biologique, qui se vit en solitaire.

II – La valeur vitale de la réputation

Ainsi, pour un Viking, vivre bien ce n’est pas tant jouir de la vie pour soi-même que savoir vivre avec et devant autrui. C’est-à-dire, dans le langage des Hávamál, acquérir et conserver une bonne réputation, qui témoigne d’un tel savoir vivre. Plus encore, une telle réputation prolonge la vie de l’individu par-delà ses limites temporelles, conférant à ce dernier une forme d’immortalité :

« Meurent les biens,
Meurent les parents,
Et toi, tu mourras de même ;
Mais la réputation
Ne meurt jamais,
Celle que bonne l’on s’est acquise.

Meurent les biens,
Meurent les parents,
Et toi, tu mourras de même ;
Mais je sais une chose
Qui jamais ne meurt :
Le jugement porté sur chaque mort. »13

Or mettre sa vie en danger, lorsque cela sert la communauté, permet d’acquérir du prestige, ce qui explique pourquoi la prudence généralisée prescrite par les Hávamál doit être suspendue là où s’impose le courage, sous peine de devenir contre-productive pour la vie même qu’elle prétend préserver. Comme l’illustre parfaitement l’exemple d’Achille, personnage fameux de la mythologie grecque, grand héros de la guerre de Troie (à laquelle il ne survivra pas), la meilleure manière d’exister toujours est de choisir une vie courte mais pleine de gloire, plutôt qu’une vie longue mais sans éclat. D’ailleurs, même dans les cas, nombreux, où la prudence viking est de mise, elle protège au fond tout autant la réputation que la vie. En prenant garde de ne pas froisser son hôte par des paroles ou des comportements déplacés, on évite de périr par son fer enragé mais on évite aussi qu’il médise à notre sujet et salisse durablement notre nom :

« L’inavisé
Pense que tous ceux
Qui rient avec lui sont ses amis ;
Mais ce qu’il ne découvre pas
C’est qu’on ne parle guère en sa faveur,
S’il siège parmi les sages.

L’inavisé
Pense que tous ceux
Qui rient avec lui sont ses amis ;
Alors découvre
Quand vient au thing14
Qu’il y en a peu qui parlent pour lui. »15

Ainsi l’individu préserve t-il sa réputation par sa prudence et accroît-il son prestige par son courage, œuvrant à prolonger sa vie après sa mort mais également à l’intensifier ici bas. En effet, faire preuve de savoir vivre avec et devant autrui, avoir le souci de la communauté, tout cela attire le respect, la sympathie et la bienveillance des gens de valeurs et permet de tisser des relations interpersonnelles de grande qualité : des amitiés véritables, profondes et solides, qui concourent au bien-vivre individuel :

« Jeune, je fus jadis
Je cheminai solitaire ;
Alors, je perdis ma route ;
Riche je me sentis
Quand je rencontrai autrui :
L’homme est la joie de l’homme. »16

Gustave Courbet
Gustave Courbet, Bonjour Monsieur Courbet.

Et c’est sur cette belle pensée que nous nous quitterons une nouvelle fois, avec la promesse de nous retrouver pour le prochain volet de notre série. À bientôt autour de la source de Mímir17 pour nous abreuver ensemble de nouveaux savoirs !


Notes :

1 Voir « Vivre en Viking – I – Quelques généralités », vous y trouverez présentées les grandes lignes du phénomène viking ainsi que l’arrière plan religieux qui irrigue toute la mentalité viking.

2 Nom que les anciens scandinaves donnaient à leurs poètes.

3 Pour rappel, les Hávamál (en français, les Dits du Très-Haut, ceux qui sortent de la bouche d’Ódinn) forment un long poème sacré qui constitue une sorte de résumé de l’éthique des fameux pillards scandinaves. Cela en fait pour nous une porte d’accès privilégié à leur mentalité.

4 Voir « Vivre en Viking – I – Quelques généralités » pour une présentation plus complète de la figure du Destin.

5 Hávamál, strophe 69, texte intégral traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique (p. 169 à 202), Fayard, 1992, p.181.

6 Ibid., strophe 71 (partielle).

7 Ibid., strophe 131 (partielle), p. 194.

8 Ibid., strophe 73, p. 182.

9 Ibid., strophe 16, p.171-172.

10 Ibid., strophe 71 (partielle), p.181

11 Ibid., strophe 50, p. 177-178.

12 Boyer Régis, « Le sacré chez les anciens scandinaves », dans l’Edda poétique (p. 14 à 64), op. cit., p. 27.

13 Hávamál, strophes 76-77, texte intégral traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique (p. 169 à 202), op. cit., p. 182.

14 Le Thing est l’assemblée en plein air des hommes libres, où chacun peut donner son avis sur l’administration, la politique, la justice, les expéditions à entreprendre ou encore les modalités des échanges commerciaux.

15 Ibid., strophes 24-25, p. 173

16 Ibid., strophe 47, p. 177.

17 Dans la Gylfaginning, en français la Mystification de Gylfi, qui constitue la première partie de l’Edda de Snorri Sturluson, il est expliqué que « Sous la racine [d’Yggdrasil] qui est orientée vers la halle des Thurses du givre se trouve la source de Mímir qui recèle science et sagesse, et celui qui possède la source s’appelle Mímir ; il est plein de profond savoir parce qu’il boit l’eau de la source dans la corne Gjallarhorn. Alfödr [Ódinn] y vint et demanda de pouvoir boire à la source, mais il ne l’obtint pas avant d’avoir mis son œil en gage. », Gylfaginning, chapitre 15, passage traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique, op. cit., p. 414.

 

La rayure des marginaux.

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Le livre du jour.

Un livre très mince, de moins de deux-cents pages, publié aux éditions du Seuil. Je veux parler aujourd’hui d’un des ouvrages de Michel Pastoureau : L’Étoffe du Diable, une histoire des rayures et des tissus rayés. Un sujet banal, non ? Pourtant, il réalise un tour de force en nous présentant une vague (et passionnante) histoire du motif rayé. Comme son principe le suggère, la rayure est perçue tantôt positivement, tantôt diaboliquement. Le livre mélange à merveille la science héraldique, la prostituée médiévale et le bain de soleil début de siècle. Plongeons-nous donc un peu dans son contenu.

Un mot sur l’auteur.

Michel Pastoureau est un grand historien de la couleur et des symboles. Ses livres ne se présentent plus « dans le milieu » tant son nom fait sourire de plaisir ses lecteurs. Il est connu par le plus grand nombre pour ses histoires des couleurs. Vous trouverez donc une histoire du boir, du bleu, du vert… Son écriture est terriblement érudite, puisqu’il sait aborder plein d’univers à la fois. Ses livres sont efficaces, concis, et c’est toujours un plaisir de découvrir un nouvel ouvrage de sa plume. Je décide de présenter l’histoire de la rayure parce que, comme la plupart des personnes, je ne me doutais pas du fait que la simple rayure ait été si compliquée à vivre au fil des siècles. Pastoureau commence en parlant de l’audace que cela représente dans le monde de la mode que de porter fièrement la rayure. L’audace a surtout été d’en parler avec autant de brillance !

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Site : Babelio.

Histoire condensée de la rayure (basée sur l’ouvrage).

Veste, quae ex duobus texta est, non indueris. (Lévitique, chapitre 19)

Le Lévitique est clair sur le tissu varié : on ne doit pas porter un tissu qui soit fait de deux matières, de deux couleurs. L’interdit est fort, et Pastoureau se demande pourquoi faire un tel sort au tissu barré. L’histoire de la rayure est longue et rocambolesque, et je vous emmène avec moi pour un tour du livre.

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Site : Carmestoulouse.org

Michel Pastoureau commence son ouvrage par la période inaugurale du Moyen Âge. Je l’appellerais volontiers la période de la « rayure du désordre ». En effet, jusqu’au XVIe siècle, la rayure subit une mauvaise fortune : elle fait diable, elle fait prostituée. Bref : elle est marginale. Le premier scandale d’envergure que l’historien relève concerne le manteau rayé des Carmes, des ascètes religieux et mendiants. Leur manteau est rayé, et cela fait du bruit au sein de l’Église. En montant à Paris, les Carmes sont appelés les « frères barrés ». Ainsi, la séparation est tracée avec le reste du monde religieux. De la même manière, la rayure médiévale devient la marque de certaines catégories sociales : fous, prostituées ou jongleurs. Pensons à la fameuse imagerie des prostituées et leurs longues robes rayées. Sur le territoire allemand, Michel Pastoureau dit même que la rayure s’étend pour les « lépreux, les infirmes, les « bohémiens », les hérétiques, […] les juifs » (page 29).

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L’enluminure n’est pas en reste, puisqu’elle profite de l’image forte que procure la rayure pour l’œil afin de couvrir les traîtres bibliques de ce motif : Caïn, Dalila, Saül, Salomé, Caïphe, et évidemment Judas. D’autres attributs peuvent lui être préférés, mais la rayure l’emporte sur le code pictural. De façon analogue, l’on se met à enluminer des manuscrits fictionnels, en soulignant le caractère félon de certains personnages. Ganelon de La Chanson de Roland verra lui aussi la rayure apparaître sur ses attributs. Pour résumer l’idée médiévale, la rayure indique le condamné, l’infirme, l’être inférieur, ou bien la personne pratiquant un métier peu recommandé. Michel Pastoureau le rappelle bien avec une série de mots gravitant autour de l’idée. Varius indique non seulement le motif pluriel mais aussi la personne instable, menteuse, folle, ou félonne. Cela ne vous rappelle-t-il pas la figure du Diable, plurielle ?

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Storyville Prostitute, Ernest Bellocq, 1912 (Nouvelle Orléans).

À partir du XVIe siècle, l’image de la rayure évolue, et elle passe du symbole diabolique à domestique. En effet, l’imaginaire conserve la marque de l’être de rang inférieur, et de nombreux valets la portent alors. Le tissu rayé deviendra, dans la même veine, le signe des esclaves aux XV et XVIe siècles, pour se stéréotyper ensuite. Pastoureau parle même d’une « touche africaine » qui devient une « mode » véritable (page 66). La représentation est rapidement stéréotypée, et l’homme noir ne peut être représenté dans l’esprit des artistes qu’en habits barrés, comme chez Véronèse, par exemple.

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Paolo Veronese, Adoration of the Magi Italy, 1571.

Au XVIe et jusqu’au XVIIIe siècle, la rayure devient populaire, marque aristocratique si elle est verticale. L’historien rappelle la vague de mode espagnole dans les années 1620-1630, où les touches rayées se font plus discrètes, sur les manches ou les jambes. Au XVIIIe siècle, la mode rayée envahit toutes les sphères aristocratiques, passant du vêtement aux intérieurs. Les murs s’allongent de rayures, les sièges s’en couvrent. Certains pensent qu’il s’agit de l’influence croissante du Nouveau Continent et de ses stripes. La rayure est alors symbole d’idées neuves, et Michel Pastoureau y voit volontiers une des motivations pour l’avoir hissée sur le devant de la Révolution française. Dans tous les cas, elle indique une fracture avec le monde établi, qu’elle soit de nature rebelle, transgressive, ou bien nécessaire. N’oublions pas non plus l’habit du prisonnier (avis aux lecteurs de Lucky Luke). En effet, beaucoup considèrent cette image maintenant familière comme issue de l’Amérique des années 1760, où les premiers vêtements des prisonniers montrent des rayures verticales. L’historien avance un parallèle entre l’enfermement des fous et des prisonniers :

Plus en amont, la folie et l’internement sont peut-être les domaines où il faut chercher  une certaine continuité entre les marques vestimentaires du Moyen Âge et la tenue des prisonniers modernes. Du bouffon à l’insensé et de l’insensé au forcené, il n’y  a pas de rupture mais au contraire un parcours tragiquement cohérent, qui a pu être celui des rayures. Les chaînons importants seraient ici l’enfermement des « fous » à partir du XVIe siècle (en Angleterre d’abord, sur le continent ensuite), puis celui de tous les auteurs de crimes et délits dans la seconde moitié du XVIIe, lorsque la peine privative de liberté se substitue progressivement aux anciens châtiments corporels. (page 95)

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Image issue de la BD Lucky Luke. Site : Illustrose.com

Le tournant véritable de ce motif intervient à la charnière des XIXe et XXe siècles. Effectivement, la rayure s’immisce dans le monde de l’hygiène. Pendant près de dix siècles, et l’historien le rappelle bien, tout ce qui touche le corps nu se doit d’être blanc. Les draps, les chemises de nuit, les sous-vêtements : tout doit indiquer que le corps est pur, et propre. Il est alors inadmissible d’avoir des draps de couleur, et encore moins un sous-vêtement rayé. Pourtant, les pyjamas s’ornent de bandes, que Pastoureau analyse dans l’imaginaire comme de fabuleuses protectrices contre le monde fantasmatique de la nuit. Grilles, barrières, elles éloigneraient les mauvais esprits.

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Site : Wikiwand. Marin en tenue de sortie, 1910.

Et alors, les marins ? L’origine de ce type de vêtement reste trouble, même pour le grand historien. Il suggère une nécessité signalétique avant tout, pour repérer des figures humaines au sein de tempêtes. Tout de même, notons que les rayures sont réservées aux grades les plus bas, comme les matelots : une réminiscence de la marque des bas statuts ? En tout cas, la rayure du marin vire de bord et touche ceux qui vont à la plage. La rayure balnéaire bat son plein au XXe siècle : elle est le chic de bord de plage, et la marque de fraîcheur.

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Site : Pinterest. Betty Grable, 1935.

La rayure a encore de longues heures devant elles, remise au goût du jour par Picasso et son éternel pull. Pour clore cet article, je vous laisse avec cette anecdote entre le père de Pastoureau et l’artiste :

Quelques peintres sont même allés plus loin et ont fait de la rayure leur vêtement ou leur déguisement de prédilection. Tel fut le cas de Picasso, un « drôle de zèbre » s’il en fut, qui ne manquait jamais une occasion de s’exhiber en habits rayés, en haut comme en bas, et de proclamer bien fort que pour faire de la bonne peinture il fallait « se zébrer le cul ». (pages 131-133).

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Site : Ipicasso.ru. Pablo Picasso, 1904.

 

 

Michel Pastoureau, L’Étoffe du Diable, une histoire des rayures et des tissus rayés, Paris, Seuil, 1991.

 

 

 

Tyra Kleen

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Tyra Kleen, Självporträtt (Auto-portrait), 1903

Lors d’une quête acharnée sur le symbolisme suédois, en mars 2018 , j’ai fait l’heureuse acquisition du PDF de Symbolism & Dekadens, catalogue — malheureusement épuisé — de l’exposition éponyme présentée à la Waldermasudde Galleriet à Stockholm. Le PDF m’a généreusement été transmis à titre exceptionnel par cette galerie pour m’aider dans mes recherches en Histoire de l’art.

C’est grâce à ce document que j’ai découvert plusieurs artistes encore inconnus des historiens de l’art français, et notamment celle d’une personnalité unique que je suis heureuse de vous présenter : Tyra Kleen.

Fascinée par son travail, et avide d’en savoir toujours plus, les informations me manquaient et rien n’a encore été publié en langue française ou anglaise. Par chance, et pour la toute première fois depuis la mort de l’artiste, la galerie Thielska à Stockholm a présenté cet été l’œuvre de Tyra Kleen dans une exposition qui se tient jusqu’au 23 septembre. L’illustratrice avait en effet demandé dans son testament à ce que durant les cinquante années suivant sa mort, son art ne soit pas exposé.

Kleen Tyra, Nevermore (skiss rosor), 1904
Tyra Kleen Nevermore (esquisse des roses), 1904

Née un 29 mars 1874 à Stockholm, Tyra Kleen, la plus jeune des trois enfants de Rickard et Amélia Kleen est issue d’une famille bourgeoise dont le père voyage constamment, entre la Suède, la Russie ou encore l’Autriche.
Ballotée de pays en pays, Tyra se sent « déracinée », et souffre de la dépression nerveuse de son père, qui finit par s’enfermer dans un hôtel et ne supporte plus le moindre bruit ou agitation. Seule sa femme est alors autorisée à lui rendre visite, ses enfants étant trop bruyants.

Enfant vive, solitaire, Tyra Kleen grandit avec son grand-père bien aimé à Valinge (nord-ouest de Malmö). Élevée par des nourrices françaises, elle occupe son temps avec le dessin, les aquarelles et les livres de la bibliothèque d’Adolf Wattrang, son grand-père. Très tôt, elle fait preuve d’aptitudes pour les arts plastiques comme le démontre les aquarelles de ses 16 ans.
La jeune Tyra se plait également à écrire des poèmes, à se raconter des histoires — les personnages imaginaires lui offrent une compagnie amicale dont elle n’était pas dotée. Ses histoires, afin de rester intimes, sont racontées dans un langage qu’elle a inventé elle-même afin d’empêcher quiconque essaierait de les lire. Elle retourne chez elle alors que son père se remet peu à peu et enchaîne à nouveau les voyages en Europe (Allemagne, Suisse…).

Kleen, L'horreur de vivre
Tyra Kleen, L’horreur de vivre, 1907

En 1890, elle est envoyée à une école d’art (non mixte) à Dresde où elle étudie deux années. Par la suite, de 1892 à 1893, Tyra rejoint son père à Karlsruhe pour l’aider dans la réalisation de copies de manuscrits et un travail de lecture, tout en étudiant à l’École d’art pour femmes de Karlsruhe. Elle réalise à cette époque combien elle est proche de son père : souffrant comme lui d’un tempérament nerveux, irritable, d’éruptions cutanées, d’insomnies….

L’éducation de Tyra Kleen ne s’arrête pas là, elle passe par la suite un temps à l’École d’art de Munich (1894-1895), puis emménage à Paris en automne 1895 où elle fréquente l’Académie Vitti, l’Académie Colarossi et l’Académie Delecluse. Elle prend également des cours d’anatomie et étudie la structure du squelette humain, de ses muscles, afin de doter ses œuvres d’un réalisme scientifique et d’une précision toujours plus poussée. Elle passe l’été 1896 à Étaples dans une colonie d’artistes qui est une grande source d’inspiration pour elle.

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Tyra dans son studio, au 27 Via Gesù e Maria, à Rome, 1904.

En 1898, Tyra Kleen s’installe à Rome où elle passe dix années de sa vie. Toujours avide de connaissances, elle continue à fréquenter diverses académies et passe son temps à visiter les expositions, lire, créer dans son studio, faisant preuve d’une productivité intense. Rome est alors un carrefour pour les artistes qui se côtoient, et elle y fréquente les grands intellectuels de son temps.

Dès l’année 1900, sa production est intense : photographies, dessins, lithographies, aquarelles, elle touche à de nombreux médiums et s’affirme comme excellente portraitiste, fascinée par les mouvements du corps et ses expressions.
Elle créé et illustre ses propres histoires (Lek en 1900, Psykesaga en 1902, etc.), mais également celles d’auteurs divers : Rêves d’Olive Schreiner, Den nya Grottesången de Viktor Rydberg, Dødens Varsel de Mons Lie… Elle prend aussi plaisir à illustrer ses poèmes préférés de Baudelaire (« La Chevelure », « La Fontaine de Sang »), ainsi que ceux de Poe (« Nervermore »). Elle est également rédactrice pour des magazines suédois célèbres comme Ord och Bild, Idun, Länstidningen.

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Tyra Kleen, illustration pour « La Fontaine de Sang » de Baudelaire, 1903.
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Tyra Kleen, Illustration pour le poème « Nevermore » d’E.A. Poe.

Très active dans les cercles intellectuels, Tyra s’intéresse aussi aux questions religieuses, remet Dieu en question, se convertit au bouddhisme et touche aux sciences occultes ainsi qu’au spiritisme, des croyances alors en vogue lors de la fin XIXe siècle.

Indépendante, forte et avide de liberté, ses diverses relations amoureuses restent éphémères. Tyra Kleen a en effet toujours été hantée par « l’enfermement du mariage ». Elle considérè la mise en ménage comme une prison, le couple comme un frein à son autonomie. Le thème du choix à faire entre l’amour et la liberté (et notamment la liberté de voyager) se retrouve dans plusieurs de ses textes comme Psykesaga et Lek précédemment mentionnés.

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Tyra Kleen, extrait de Psykesaga, 1902.

L’artiste suédoise voyage énormément : États-Unis, Colombie, Inde, Bali, Java, Égypte… Autant d’aventures qui enrichissent son regard et laissent une trace dans son œuvre. Elle est fascinée par les temples égyptiens comme par les danses hindouistes. Curieuse et passionnée, elle étudie ces cultures et s’en approprie les codes.
Elle reste pendant plusieurs années à l’étranger, et notamment à Java et Bali où elle se prend de passions pour les rites et les danses. Sa production n’en est que plus intense puisque son étude des danses l’amène à réaliser divers ouvrages tels que Varjang sur le théâtre javanais (1930), Mudräs sur les prières balinaises et la gestuelle (1922), Ni-Si-Pleng : En historia om svarta barn berättad och ritad för vita barn (Ni-Si-Pleng : une histoire d’enfants noirs racontée et dessinée pour les enfants blancs), un conte sur l’habilité de la danse à destination des enfants (1924). Tyra Kleen participe à la réalisation d’autres livres, que ce soit pour l’écriture ou pour les illustrations.

Il est étonnant de consulter la production artistique de cette artiste et d’en suivre les variations extraordinaires, entre illustrations des douleurs viscérales inspirées par les poèmes baudelairiens, les contes enchantés pour enfants, jusqu’aux images colorées des danseuses indonésiennes.

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Tyra Kleen, études de la gestuelle rituelle, Bali, 1920.

Il reste bien des choses à dire et à découvrir sur Tyra Kleen : femme déterminée, nerveuse et torturée, hurlant son envie de liberté à chaque instant ; sa vie contient autant de facettes originales et surprenantes. Entre ses voyages, ses passions, ses rencontres, sa production artistique, Tyra s’est forgée une personnalité hors du commun et étonnante qui ne cesse de fasciner.

Cet article pourrait se prolonger à l’infini, de nombreuses pistes n’ayant pas pu être approfondies : son rapport à la religion, au spiritisme, son empreinte dans les cercles symbolistes, ses rencontres avec des princes indonésiens, ses visites de temples ou de harems… Autant d’événements qui ont enrichi sa vie et son œuvre d’une complexité et d’une densité rare.

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Kleen, Liemannen (La Faucheuse), 1909.

 

 


Bibliographie :

Franzén N., Gullstrand H., Lind E., Ström Lehander K., Tyra Kleen : Her life and work rediscovered, Linderoths Tryckeri, Sweden, 2018.

Kleen T., Psykesaga, Wahlström & Widstrand, Stockholm, 1902.

Prytz D. et al., Symbolism och dekadens, Prins Eugen Waldemarsudde Galleriet, 2015.

Vivre en Viking – I – Quelques généralités

Introduction

Nombreux sont celles et ceux qui usent du terme « Viking » pour désigner une sorte de figure supérieure de virilité et de férocité, qui aurait vécu dans le nord, on ne sait trop où ni quand. Mais bon, ce qui est sûr, c’est qu’à ce moment là, il faisait froid et que la neige et la glace servaient de textures à des contrées hostiles et désolées, où seul l’homme exceptionnel, une force brute de la nature, était capable de survivre. On se le représente grand, barbu, chevelu, coiffé d’un casque à cornes, vêtu d’une cape en peau de loup ou d’ours (on imagine un animal féroce tué de ses propres mains), sous laquelle se cache une plastique de rêve, sublimée par des cicatrices sexy et quelques bijoux runiques. Ce « Viking » est armé de grosses haches à deux mains ou d’un énorme marteau, à l’image de celui du dieu Thórr, et fend fièrement les flots déchaînés à l’avant de son fameux « drakkar », dont la tête de dragon ne fait qu’ajouter à l’épouvante naturelle que dégage notre personnage, qui, bien sûr, boit des litres et des litres de bière ou de cervoise dans les crânes de ses victimes, forcément nombreuses, puisqu’il ne vit que pour combattre, détruire, tuer, piller et violer. Quant à sa propre mort, il s’en fiche comme de l’an quarante et est réputé pour agoniser en riant, l’épée à la main.

Photogramme du film Astérix et les Vikings (2006).

Le conglomérat de clichés qui constitue le « Viking » de l’imaginaire collectif n’a évidemment que peu de valeur historique et, sous le voile de l’imagerie populaire, se cache en fait une profonde méconnaissance du mode de vie et de l’état d’esprit des Vikings historiques. Le but de cette série d’articles sera modestement d’ébranler quelques idées reçues et d’ouvrir quelques perspectives pour les curieux, bien décidés à porter leur regard par-delà les brumes fabuleuses du Nord.

I – Le phénomène viking

Commençons par camper le décor. Nous sommes en Scandinavie dans les premiers siècles après J.-C. (Norvège, Suède et Danemark), terre d’origine des fameux Vikings. Les populations qui vivent sur ces territoires sont plutôt pauvres. Le climat rude rend l’agriculture difficile et les ressources minières sont minces. Aussi, pour les scandinaves de l’époque, satisfaire aux nécessités courantes n’est pas toujours chose aisée. La situation change à partir du Ve siècle, qui voit l’apparition, au Danemark, de l’ancêtre des célèbres bateaux vikings, dont le nom n’a d’ailleurs jamais été « drakkar » (terme apparu au XIXe siècle). Dès lors, le commerce par voie maritime se développe et devient l’activité principale des scandinaves, commerce pacifique jusqu’au début du IXe siècle.

La mise à sac de l’abbaye de Lindisfarne en Northumbrie (Angleterre) en 793 marque ainsi le coup d’envoi du « phénomène viking ». Dès lors, le pillage et le mercenariat viennent s’ajouter aux activités commerciales des navigateurs scandinaves. Pas question d’aventures épiques et d’héroïsme gratuits, les Vikings prennent la mer pour s’enrichir. Ce qu’ils recherchent, ce sont des objets luxueux, précieux et peu encombrants, qu’ils peuvent facilement charger sur leurs navires, rapides certes, mais peu adaptés au transport de marchandises lourdes et nombreuses.

Viking Ship Museum d’Oslo – crédit.

Ce ne sont ni des envahisseurs, ni des conquérants. Ils s’organisent en bandes et planifient des raids, pendant lesquels ils vont de pillages en pillages, jusqu’à être satisfaits du butin obtenu ou jusqu’à sentir les circonstances tourner en leur défaveur. Mettant en balance l’appât du gain et les risques encourus, ces derniers préfèrent les entreprises faciles et rentables, impliquant des batailles gagnées d’avance, aux prouesses militaires héroïques, incertaines et dangereuses. Ils sont d’ailleurs trop peu nombreux pour pouvoir envisager sérieusement de remporter de tels combats et il est à noter qu’aucun document historique, ou vestige archéologique, ne nous fournit l’exemple d’une bataille rangée à découvert, faisant s’affronter des Vikings et d’autres combattants. Dès que les choses se corsent, ils rentrent chez eux et partagent le butin équitablement pour en jouir, suivant ce que prescrit le droit établi. Car oui, les Vikings ont des lois, fruits de décisions communes prises au Thing, l’assemblée en plein air des hommes libres, où chacun peut donner son avis sur l’administration, la politique, la justice, les expéditions à entreprendre ou encore les modalités des échanges commerciaux. Ces lois régissent chaque domaine de leur vie quotidienne et ils mettent un point d’honneur à les faire respecter. On est loin du cliché barbare.

Au fur et à mesure de leurs expéditions, surtout entre 900 et 980, certains d’entre eux se fixent dans des régions abordées (nord-est de l’Angleterre, certaines îles de l’océan Atlantique nord, notamment les Féroé, Islande, Normandie, Russie, Ukraine), pour fonder des comptoirs commerciaux, monter des raids avec une efficacité accrue, ou encore parce qu’ils y trouvent des terres plus fertiles et un climat plus favorable pour vivre.

Après cette période, deux rois danois, Sveinn à la Barbe fourchue et son fils Knútr le Grand, tentent de monter une entreprise viking de conquête d’envergure, en vue de contrôler toute l’Europe du Nord, sans succès. Le phénomène prend fin peu après cet échec, conventionnellement le 14 octobre 1066, date de la victoire du Normand Guillaume le Conquérant à Hastings, sur les Anglais menés par le dernier roi anglo-saxon Harold Godwinson de Wessex.

(Consulter la carte dans un nouvel onglet)

II – Pénétrer la mentalité viking

Régis Boyer, professeur de langues, littérature et civilisation scandinaves à Paris-Sorbonne de 1970 à 2001, ancien directeur de l’Institut d’études scandinaves de cette même université, traducteur de nombreuses sagas et textes poétiques scandinaves du Moyen Âge et auteur d’une abondante littérature concernant la mythologie, la religion et l’histoire du Nord, écrit dans son ouvrage L’Edda poétique :

« La connaissance des Vikings a fait de notables progrès depuis quelques décennies. À peu près tout ce que nous pouvons prévoir de leur mentalité se trouve parfaitement exprimé dans les Hávamál. […] Aucune saga ne serait en contradiction avec les préceptes des Hávamál. J’irais volontiers plus loin : je conseillerais volontiers à quiconque voudrait connaître en vérité les Vikings (sans chercher, donc, à faire coïncider les idées préconçues avec les textes ou documents dûment sollicités) de commencer son initiation par la lecture des Hávamál : il y gagnera de pénétrer un esprit. »1

Selon Boyer, la lecture des Hávamál (en français, les Dits du Très-Haut, ceux qui sortent de la bouche d’Ódinn) nous offre un accès privilégié à la mentalité viking. Et pour cause : ce long poème sacré constitue une sorte de résumé de l’éthique des fameux pillards scandinaves. La suite de cette série cherchera à y plonger lectrices et lecteurs, afin de les immerger dans cet esprit passionnant.

Mais avant de rendre temporairement la plume, nous profiterons encore une fois de l’érudition de Boyer pour mettre à jour l’arrière-plan religieux qui irrigue toute cette mentalité viking :

« Quels que soient les textes envisagés, antiques inscriptions runiques, récits d’historiens latins, fragments de poèmes immémoriaux, Eddas, sagas de tous genres (…), formules juridiques, vestiges magiques, partout, toujours s’impose l’originale figure du Destin. Il était au commencement dans l’ébauche des monstres primitifs nés du contact entre chaud et froid, il sera à la fin, à la Consommation du Destin des Puissances (Ragnarök) […] Toute étude de la religion germanique et scandinave qui négligerait ce trait pour se confiner à une description de mythes, à une nomenclature de divinités ou de héros, se condamnerait, par là même, à passer à côté de l’essentiel, c’est à dire du sacré : car le sacré chez les anciens Germains, c’est le Destin, le sens du Destin, les innombrables figurations que prend le Destin. Tacite le notait déjà : « Les auspices et les sorts n’ont pas d’observateurs plus attentifs » (Germanie, X, 1). […] Nul ne saurait se soustraire aux arrêts des Nornes2. Les Dieux eux-mêmes sont soumis à leurs lois. Tout est écrit d’avance. […] Ódinn, le maître de la sagesse et de la science ésotérique, le père des runes et de la poésie, sait qu’il périra et de quelle façon ; Baldr a fait des rêves prémonitoires, Thórr n’ignore pas que le venin du grand serpent de Midgardr le détruira. Urdr, la Norne qui veille auprès de la source de tout savoir où le grand arbre cosmique, Yggdrasil, plonge ses racines, domine le monde des dieux et des hommes. »3

Les Nornes représentées au pied d’Yggdrasil sur un timbre des Îles Féroé.

Et en effet, dans la Völuspá (en français Prédiction de la prophétesse), poème sacré qui annonce et décrit Ragnarök4, une prophétesse révèle les arrêts implacables du Destin, prédisant notamment la mort inévitable d’Ódinn et de Thórr lors de ce funeste événement :

« Voici que Garmr [sans doute un autre nom de Fenrir, loup monstrueux né du dieu Loki et de la géante Angrboda] aboie de rage
Devant Gnipahellir [ouverture qui mène au royaume des enfers],
La chaîne va se rompre [celle dont s’est servi le dieu Tyr pour entraver Fenrir]
La bête va bondir.
Je sais maints sortilèges,
Plus loin en avant je vois
L’amère destinée
Des dieux de la victoire.

Les frères s’entre-battront
Et se mettront à mort,
Les parents souilleront
Leur propre couche ;
Temps rude dans le monde,
Adultère universel,
Temps des haches, temps des épées,
Les boucliers sont fendus,
Temps des tempêtes, temps des loups,
Avant que le monde s’effondre ;
Personne
N’épargnera personne.

[…]

Alors arrive à Hlín [autre nom de Frigg, l’épouse d’Ódinn]
Une douleur nouvelle
Quand Ódinn se met en marche
Contre le loup [Fenrir]
(…)
Alors de Frigg
Périra l’amour

[…]

Alors arrive le glorieux
Fils de Hlódyn [il s’agit de Thórr, fils d’Ódinn et de la Terre]
Le fils d’Ódinn s’en va
Tuer le serpent [Jórmungandr, aussi connu sous le nom de grand serpent de Midgardr, autre monstre né du dieu Loki et de la géante Angrboda],
Occit en courroux
La sentinelle de Midgardr [Jórmungandr] ;
Tous les hommes vont
Déserter leur demeure ;
Le fils de Fjörgyn [il s’agit encore de Thórr],
Épuisé, recule
De neuf pas devant la vipère
Sans craindre la honte. »5

Ces strophes illustrent parfaitement ce vers tiré des Hamdismál (en français Les dits de Hamdir) : « On ne peut survivre d’un soir à la sentence des Nornes »6. Le Destin est partout à l’œuvre et partout inflexible, même les dieux les plus puissants lui sont entièrement soumis.

Ódinn et Thórr combattant au Ragnarök – Illustration de Johan Egerkrans tirée de son livre « Nordiska Gudar ».

Pour un Viking, chacun a donc un rôle à jouer, une place à tenir. Tout a été prédéterminé dans le détail par le Destin qui s’incarne en chaque être. Se connaître, s’accepter et se réaliser, c’est connaître, accepter et réaliser son destin : un destin individuel qui participe au Destin du tout (notamment à travers son inscription dans un destin familial, plus vaste), et qui est éminemment sacré puisqu’il est une expression de la divinité suprême, celle devant laquelle même Ódinn et Thórr s’inclinent.

Ces quelques repères généraux étant posés, nous voilà prêts à aborder des aspects plus spécifiques. À bientôt autour de la source de Mímir7 pour nous abreuver ensemble de nouveaux savoirs !


Notes :

1 Boyer Régis, L’Edda poétique, Fayard, 1992, p. 167.

2 C’est le nom donné aux trois vierges mythiques Urdr (Passé), Verdandi (Présent) et Skuld (Futur) installées sous Yggdrasil et qui décident de la destinée des êtres humains comme de celle des dieux.

3 Boyer Régis, « Le sacré chez les anciens scandinaves », dans l’Edda poétique (p. 14 à 64), op. cit., p. 13-14.

4 Comme en témoigne l’extrait précédent, Boyer traduit Ragnarök par « Consommation du Destin des Puissances ». Il s’agit de l’ultime bataille qui verra s’affronter hommes, monstres, géants et dieux et au terme de laquelle le monde et la quasi-totalité de ses habitants restants seront seront engloutis dans les flots et consumés par flammes. Une terre de cocagne sortira ensuite des eaux, sur laquelle s’établiront les survivants.

5 Völuspa, strophes 44, 45, 53 (partielle) et 56, texte intégral traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique (p. 532 à 549), op. cit., p. 544 à 547.

6 Hamdismál, strophe 30 (partielle), texte intégral traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique (p. 404 à 408), op. cit., p. 408.

7 Dans la Gylfaginning, en français la Mystification de Gylfi, qui constitue la première partie de l’Edda de Snorri Sturluson, il est expliqué que « Sous la racine [d’Yggdrasil] qui est orientée vers la halle des Thurses du givre se trouve la source de Mímir qui recèle science et sagesse, et celui qui possède la source s’appelle Mímir ; il est plein de profond savoir parce qu’il boit l’eau de la source dans la corne Gjallarhorn. Alfödr [Ódinn] y vint et demanda de pouvoir boire à la source, mais il ne l’obtint pas avant d’avoir mis son œil en gage. », Gylfaginning, chapitre 15, passage traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique, op. cit., p. 414.

Doubles Vies d’écrivains [3] : Claude Seignolle, le maître ès diableries.

La vie littéraire est une chose fascinante, théâtre des plus invraisemblables anecdotes, des plus vives querelles, des plus malvenus hommages. Il arrive ainsi parfois que l’écrivain passe du statut d’auteur de fiction, qu’il occupa en toute conscience et maîtrise, au statut de sujet de fiction, imposé par un tiers. Dans cette série d’articles, nous allons brièvement présenter plusieurs de ceux-là dont l’activité littéraire masque une activité occulte, soit réelle, soit fantasmée par leurs contemporains.


P. Ghys, portrait de Claude Seignolle, pastel, date inconnue
P. GHYS, portrait de Claude Seignolle, pastel, date inconnue, ill. de couverture pour Denis LABBÉ, Promenades avec Seignolle, Paris, éd. de l’Œil du Sphinx, 2001.

Maître Claude ne craint ni l’envoûtement ni les fluides maléfiques, et encore moins les menaces physiques. Il est doté des armes nécessaires pour parer aux coups les plus sournois comme aux plus violents. Une compétence liée à une longue expérience lui valent cette prérogative [1].

Claude Seignolle est décédé le 13 juillet dernier, à l’âge de 101 ans. Un vendredi 13. Ses lecteurs refuseront d’y voir une coïncidence : la vie entière de cet homme de lettres hors du commun est à placer sous le signe du fantastique. Son œuvre de folkloriste et de conteur étant bien connue du grand public, nous allons plutôt nous pencher, dans ce court article, sur sa légende.

Certes, nous n’en sommes qu’aux prémisses, et il faut gager que les années à venir apporteront leur lot de témoignages et de documents qui feront soit la lumière, soit plus d’obscurité encore sur cette part étrange de sa personnalité. Néanmoins, il n’est pas inutile de déjà faire le point sur les activités et facultés supra-naturelles qu’une certaine tradition littéraire a d’ores et déjà prêtées à Claude Seignolle, cet écrivain doublé d’un « maître ès diableries », pour reprendre l’expression du romancier Alain Delbe, qui l’a bien connu [2].

Le premier document à considérer est un roman occulte des plus curieux, paru sous pseudonyme dans les années 1970. Sous le titre un peu nanardesque du Pantacle de l’ange déchu, Charles-Gustave Burg livre un récit étrange dont il est à la fois l’auteur, le narrateur et le protagoniste. Par-delà son intrigue assez commune [3], l’intérêt de ce court roman réside dans le portrait qu’il brosse des milieux occultes parisiens. Il fait peu de doutes que son auteur (dont la notice biographique ne révèle pas grand-chose sinon qu’il est d’origine alsacienne et libraire au Quartier latin) le fréquente. De là l’évocation de l’église Saint-Merri, particulièrement chère aux occultistes. De là ce « Maître Blaise », un vieux cabaliste, trop romanesque pour n’être qu’une fiction, vivant entouré de chats et dont le protagoniste vient réclamer les conseils. Et de là Claude Seignolle, qui met en branle l’aventure et soutient à lui seul l’ensemble du premier chapitre.

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Le Baphomet ornant le portail central de l’église Saint-Merri, qui est évoqué dans Le Pantacle de l’ange déchu. (Crédit photo : Mbzt, novembre 2014, licence CC BY-SA 4.0)

D’emblée dans ce livre, Seignolle est décrit comme un sorcier : « Claude Seignolle, conteur et folkloriste, n’est pas un homme commun. Ses patientes recherches sur la magie des campagnes et les traditions populaires ont imprégné son personnage même. À l’écoute des secrets du peuple, il en est devenu le dépositaire sacré, le légataire de la tradition. Lui-même est devenu magicien […] [4]. » Ayant recruté le narrateur pour qu’il l’aide à dérober la bibliothèque d’un mage noir défunt, les deux comparses se retrouvent dans une cave de la rue Greneta. Alors qu’ils s’apprêtent à s’engouffrer dans une trappe, le conteur démontre son don de prescience en détectant une malédiction « issue de la magie égyptienne » qui y est apposée. Heureusement, lui-même semble expert en contre-maléfices :

Claude Seignolle me fit signe de reculer. Ensuite, avec un morceau de craie qu’il sortit de sa poche, il traça sur le sol des signes bizarres qui m’apparurent comme des caractères hébraïques. Puis il se livra à un étrange cérémonial de gestes et d’incantations issus de la plus secrète théurgie [5].

Au passage, il badine, mais cela ne fait qu’augmenter la foi du lecteur en sa science prodigieuse :

— […] J’ai entendu dire qu’il était possible à chacun de se fabriquer un pentacle protecteur. Il suffirait de l’imprégner de suffisamment de volonté pour le rendre efficace. Car la volonté est par excellence l’instrument de protection, comme vous le savez. Vous pouvez, par exemple, ramasser une pierre quelconque et la placer sur un meuble, assez loin de votre lit. Si vous vous levez toutes les nuits, pendant un an et toujours à la même heure, pour retourner la pierre, vous obtiendrez alors un pentacle protecteur de grande efficacité… Mais je ne connais personne qui accepterait de se lever toutes les nuits pendant un an, histoire d’aller retourner un caillou posé sur le buffet de la cuisine [6] !

Passée la trappe, les deux apprentis cambrioleurs trouvent non seulement les grimoires du mage noir, mais actionnent également un mécanisme qui leur ouvre l’accès à son laboratoire. Là, ils découvrent avec stupéfaction une cuve contenant deux cadavres dont les traits correspondent exactement aux leurs. Il s’agit d’un nouveau piège, conçu pour fasciner et mener à leur perte les intrus ! Mais une fois encore, l’écrivain périgourdin parvient à rompre le charme et sauve son jeune et imprudent ami, en jetant de l’arsenic dans la cuve.

Simple fiction ? Hommage ? C’est la conclusion qui vient en premier lieu à l’esprit. Pourtant, cette idée que Claude Seignolle était dépositaire de grands pouvoirs n’est pas isolée. L’un des rares auteurs à lui avoir consacré une monographie, Denis Labbé, insinue même qu’il était capable de pratiquer des envoûtements !

Car Seignolle n’aime ni les fourbes, ni les faibles, ni les menteurs, ni les moqueurs. […] Je plains ces derniers. Surtout s’ils ont eu la malheureuse idée d’abandonner derrière eux un ongle, un cheveu, un peu de salive sur un verre, de transpiration sur une lettre [7]…

Le livre de Labbé révèle d’autres faits troublants sur Seignolle : qu’il fréquenta le célèbre alchimiste Eugène Canseliet (1899-1982), qu’à la fin des années soixante il fut démarché par des satanistes turinois désireux de suivre sa doctrine, et même qu’il pactisa avec le démon en jetant en offrande des exemplaires de son premier livre, Le Rond des sorciers, dans la mare berrichonne qu’immortalisa George Sand. De là proviendrait au moins une part de son succès — au risque de le fâcher —, nous refusons d’en donner tout le crédit à Satan, car ce serait faire injure au disparu que de nier qu’il avait une grande plume et qu’il mérita toute la gloire qu’il rencontra, et plus encore.

Briseur de sorts, envoûteur, « mâcheur de mauditions », abstracteur de quintessence et arpenteur des ténèbres ; nous voulons croire que Claude Seignolle fut tout cela. Qu’au cours de sa longue vie, il trouva à explorer toutes ces voies, et d’autres encore sans doute. Ces quelques lignes constituent, nous en convenons, une bien piètre nécrologie, compte tenu qu’elles disent si peu de son œuvre, du généreux héritage qu’il nous laisse. Elles n’en affirment pas moins un fait essentiel : que Claude Seignolle, vivant encore, était déjà immortel. Sa légende est en partie écrite et, surtout, elle vit aujourd’hui dans les mémoires et les témoignages de tous ceux qui ont eu la chance de le côtoyer.

Gageons que, tout comme les innombrables contes populaires que Maître Claude a couchés sur le papier, les préservant ainsi pour les générations à venir, sa propre histoire survivra longtemps à la mémoire de ses contemporains. Elle s’écrira dans les romans et les essais de demain, elle étonnera les lecteurs à venir, mettra en doute leur sens critique.

Non, Claude Seignolle ne sera pas de sitôt oublié.

 

 


Notes & Références :

  1. Charles-Gustave BURG, Le Pantacle de l’ange déchu, Verviers, éd. Marabout, coll. « Bibliothèque Marabout », n° 495, 1974, p. 8.
  2. Citée dans Denis LABBÉ, Promenades avec Seignolle, Paris, éd. de l’Œil du Sphinx, coll. « La Bibliothèque d’Abdul Alhazred », n° 2, 2001, p. 89.
  3. Le livre narre la prise de conscience par le protagoniste de la rivalité opposant sa famille aux descendants d’un lieutenant de l’archange Lucifer nommé Amane. Par le biais de récits enchâssés, sont tour à tour décrits l’assassinat de Mathurin Burg en 1462 (victime d’une machination qui n’est pas sans évoquer La Main enchantée de Nerval) et la manière dont son frère cadet Friedrich le vengea l’année suivante.
  4. Charles-Gustave BURG, op. cit.
  5. Ibid., p. 19.
  6. Ibid., p. 18-19.
  7. Denis LABBÉ, op. cit., p. 39. Lire aussi, p. 86 : « Il voit en lui un vieux sorcier qui ne l’a fait venir que dans l’intention de lui dérober une partie de lui-même : rognure d’ongle, cheveux, salive. A-t-il bu ? Il ne s’en souvient pas. Son verre deviendrait alors un piège fatal. »

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