Élégie pour la vermine, de Maximilien robaglia

 

elegie-pour-la-vermine-maximilien-robaglia
source image

Élégie pour le vermine est le premier roman de Maximilien Robaglia, publié par les éditions Belladone. Ce jeune auteur habite Nice, et ce premier roman est le fruit de nombreuses inspirations : roman noir, fantasy, absurde, Maximilien emmène son lecteur dans une quête sombre et fantasque.

Krieg Reyner, « fils de ribaude », est un brigand. Avec sa bande de bras-cassés et sa dulcinée, ils parcourent le royaume de Rheinwald, rapinant dans les bourgades piécettes et mangeaille. Un jour, un de ses comparses le met au parfum du coup du siècle : voler une cargaison d’épices, ce qui leur rapporterait gros ! Alléché par le butin et par une future vie de douceur en compagnie de Tania, Kreig met alors en place un plan. Mais évidemment, rien ne se passe comme prévu…
Tanner Slavoj est le fils du plus riche marchand du royaume, et est envoyé par son père en mission : recueillir dans le tombeau de Erwald de Saint-Wlad le testament qui permettrait d’asseoir la filiation du roi. Accompagné de plusieurs chevaliers, paysans et d’un prêtre, il est loin de penser que sa quête  sera ardue, et c’est un euphémisme.

L’auteur livre un roman de fantasy à la croisée du roman noir. L’univers est bien planté : sombre, crasseux (on aimerait en savoir plus sur cette fameuse ville, Rattennest), violent et bien entendu, magique. Mais la magie qui sous-tend l’intrigue est vénéneuse et horrible. Justement, c’est un des points qui pèche : j’aurais aimé que le filon soit davantage exploité. L’auteur sème ici-et-là des informations à propos de divers cultes et dieux chtoniens, et laisse le lecteur sur sa faim.
Les personnages sont réussis ; Krieg n’est pas qu’un bandit débile, on s’attache à ce pauvre hère qui ne souhaite finalement qu’une chose : se faire un nid paisible avec sa bien-aimée ; quant à Tanner, ce riche couard se retrouve malgré lui embarqué dans des affaires de magie noire, et on se prend de pitié pour son infortuné destin.
La plume de l’auteur est mordante : on découvre un narrateur railleur, parfois poète. Les dialogues sont dans l’ensemble bien menés, mais attention à l’absurde, il mène souvent nulle part et risque de desservir l’intrigue s’il est trop usité.

Amateurs de fantasy originale, je ne saurais que trop vous conseiller d’acheter ce court roman. Je mets personnellement un point d’honneur à lire les plumes françaises et je suis souvent ravie !

 

Élégie pour la vermine, Maximilien Robaglia, éd. Belladone, 2017. (cliquez pour acheter le livre)

 


→ Cet article vous a plu ? N’hésitez pas à nous soutenir financièrement sur Tipeee, plateforme de mécénat participatif !

Jos Van de Ven : « J’espère que mes peintures ouvrent une fenêtre »

Le château de Bogard, dans les Côtes d’Armor, abrite entre ses murs l’atelier de Jos Van de Ven, un artiste-peintre hollandais dont le travail a été salué par divers prix et distinctions, notamment une médaille d’or au salon Art en Capital au Grand Palais de Paris. C’est notamment ici, dans ce château classé monument historique, que plus de trois cents élèves ont déjà pu profiter de son enseignement, mais c’est avant tout son lieu privilégié de création, là où les couleurs prennent vie sous ses coups de pinceaux assurés.

Au premier coup d’œil aux tableaux de Jos Van de Ven, on reconnaît la technique et la précision des grands maîtres hollandais du XVIIe siècle. Mais à mieux y regarder, ses toiles recèlent de nombreuses surprises, tels des objets en lévitation au milieu d’une nature morte de style classique, qui intriguent et éveillent la curiosité. Jos Van de Ven a répondu à nos questions, acceptant de soulever le voile sur les mystères de sa peinture.

light weight
Poids léger (70 x 70 cm – 2016)

~ Qu’est-ce qui vous a mis sur le chemin de la peinture ?

Dans la maison de mes parents, dans le sud des Pays-Bas, il y avait deux portraits de mes arrières-grands-parents dans le style de Rembrandt. Je les regardais beaucoup. Ce fut mon premier contact avec la peinture. C’est tout naturellement que j’ai voulu essayer à mon tour. Au début, j’étais surtout influencé par les impressionnistes français. J’ai remporté mon premier prix pour une de mes peintures alors que j’avais 19 ans et que j’étais engagé dans les Marines. Par la suite je ne me suis jamais éloigné très longtemps de mes pinceaux, mais c’est seulement vers 50 ans et après m’être beaucoup cherché que j’ai décidé de m’y consacrer pleinement.

jos van de ven peintre
Jos Van de Ven dans son atelier au château de Bogard, dans les Côtes d’Armor.

~ Vos tableaux flirtent souvent avec le surréalisme, d’où vient cette tendance ?

Free spirit
Esprit libre (55 x 46 cm – 2012)

Quand j’avais 23 ans, j’ai rencontré Salvador Dalí et à partir de là, j’ai commencé à m’intéresser au surréalisme qui a ensuite toujours influencé mes tableaux. Même les plus classiques contiennent une touche de surréalisme pour interpeller l’observateur.

J’ai aussi étudié la philosophie, ce qui m’a amené à me poser beaucoup de questions sur ma pratique artistique : pourquoi est-ce que j’avais envie de peindre ? Qu’est-ce que je voulais peindre ? Et surtout, qu’est-ce que je voulais dire ainsi ? Ce sont des questions que beaucoup d’artistes se posent, que ce soient des peintres, des écrivains, des acteurs ou des musiciens.

J’ai compris qu’en peignant, je pouvais dire et montrer beaucoup plus de choses qu’avec des mots. J’ai réalisé qu’une grande partie de la vie est faite de mystère. Nous ne savons pas tout. Nous en savons un peu sur le monde matériel dans lequel nous avons tendance à nous enliser, mais ce n’est pas tout ce qu’il y a. Avec la peinture, j’ai appris que la fantaisie et l’imagination n’avaient en fait aucune limite. Nous pouvons créer n’importe quel monde ou univers, en fonction de nos envies. Lorsque j’ai réalisé cela, j’ai commencé à manifester une volonté de non-conformisme. Je ne voulais plus adhérer à tout ce que je voyais, à tout ce que j’entendais. Nous vivons dans un monde libre, même si certains peuvent croire le contraire, dans lequel nous pouvons penser tout ce que nous voulons. A partir de ce moment, j’ai commencé à chercher une façon de peindre mais aussi des sujets de peinture qui pourraient montrer une limite entre réalité et fiction.

Dalí utilisait ses rêves et des paysages imaginaires pour montrer qu’il y a d’autres réalités. De mon côté je représente souvent des objets en lévitation. C’est ma façon d’être en désaccord avec l’univers physique et de montrer que la vie ne devrait pas être prise trop au sérieux.

 

 

~ Pourquoi vous être alors orienté vers les techniques très classiques des maîtres hollandais du XVIIe siècle ?

jfalp
Fille à la perle revisité  (46 x 55 cm – 2014)

Après m’être fait ces réflexions, j’ai cherché le moyen d’exprimer tout ce que je voulais dire avec mon art et j’ai commencé à étudier les techniques des maîtres hollandais du XVIIe siècle sous la tutelle du peintre hollandais Cornelis Le Mair. Je voulais savoir comment utiliser correctement les matériaux, les pigments, les pinceaux, les médiums… avant de faire quoi que ce soit d’autre, quitte à me diriger ensuite vers un autre style. C’était très important pour moi de maîtriser parfaitement les techniques dans un premier temps. Ensuite je pourrais être libre et aborder tous les sujets que je voudrais.

Grâce à ce savoir-faire, j’ai pu expérimenter quantité d’approches et de matériels différents. J’ai réalisé que ces techniques traditionnelles étaient presque perdues à cette époque car les écoles d’art ne les enseignaient plus, alors qu’elles sont fondamentales ! Pendant une période, j’ai fait beaucoup de copies de Vermeer, Rembrandt ou De Vinci. Ce fut une excellente école et une période pleine de découvertes.

lichtspel.R - 2013 - 89 x 116 cm
Symphonie 1 (130 x 97 cm – 2015)

~ Qu’avez vous principalement appris en étudiant ces techniques ?

J’ai appris l’importance de la précision du geste, l’expression de la matière, l’harmonie des couleurs, mais surtout l’utilisation de la lumière naturelle. Dans son atelier, côté nord de sa maison à Amsterdam, Rembrandt éclairait ses sujets avec la lumière naturelle d’une immense fenêtre qui possédait une dizaine de petits volets. Selon la source et la quantité de lumière nécessaire, il ouvrait certains volets et laissait les autres fermés. Vermeer utilisait aussi la lumière naturelle. C’est aussi ce que je fais en utilisant une seule fenêtre, côté nord de mon atelier, qui laisse entrer une lumière douce et uniforme.

Un des buts principaux pour un artiste est probablement de faire en sorte que sa peinture prenne vie, qu’elle puisse communiquer. Et pour moi, cette vie se crée avec la lumière. Mais c’est un vrai défi de créer de la lumière avec seulement un peu de peinture…
Mon travail est un jeu entre la lumière et les ombres.

Airy leaf
Envolé (46 x 55 cm – 2015)

~ Vous avez peint des paysages, des portraits, mais les natures mortes sont finalement devenues votre domaine de prédilection. Pourquoi ?

Je n’aime pas trop le terme français de nature morte. Je lui préfère son équivalent anglais : still life, vie silencieuse. Il n’y a peut-être pas de mouvement dans mes tableaux, mais ils sont vivants. Les objets que je peins sont justement un prétexte pour montrer que la vie est partout, pas seulement dans l’homme et la nature.

rhapsodie en orange
Rhapsodie en orange (80 x 65 cm – 2017)

J’admire beaucoup Willem Kalf et le grand raffinement de ses natures mortes. On ne sait pas grand chose de lui, mais les quelques œuvres qu’il a laissées sont au-dessus de tout. Beaucoup de peintres, à cette époque, étaient sollicités pour peindre des natures mortes pour la bourgeoisie hollandaise, qui voulait montrer toutes les richesses qu’elle possédait. Les techniques d’expression de la matière viennent de cette période. Les artistes ont appris à peindre le verre, l’ivoire, l’argent, le cuivre, l’étain, etc. Ce n’était pas facile et finalement, cela devint un but artistique en lui-même. Willem Kalf l’a atteint avec brio, mais son plus grand plaisir était de toute évidence de peindre l’ordinaire, une approche que j’aime aussi.

Personne n'est parfait
Personne n’est parfait (50 x 50 cm – 2015)

Dans mes peintures, les objets ont souvent des défauts. Ils ne sont pas parfaits. La perfection n’est pas intéressante à peindre, c’est la fin du jeu. La perfection n’est pas le but, car quand on aspire à une peinture techniquement parfaite, elle devient souvent imparfaite artistiquement parlant, dans sa communication. Trop de technique peut détruire l’esprit de l’œuvre. Une de mes peintures représente trois poivrons : un rouge, un jaune, et un bleu. Son titre est Personne n’est parfait.

J’espère que mes peintures ouvrent une fenêtre pour ceux qui veulent regarder au-delà des apparences.

~ Votre façon de peindre n’a cessé d’évoluer tout au long de votre vie, pensez-vous avoir finalement atteint ce que vous recherchiez ?

Mon travail évolue toujours, même maintenant. Récemment encore j’utilisais des objets plus sophistiqués pour donner de l’élégance et de l’harmonie à mes peintures, mais à présent je me concentre sur des sujets et des compositions plus sobres, avec beaucoup de blanc. Mon but est de sublimer l’essentiel. Je le poursuis toujours.

Etude en blanc
Etude en blanc (60 x 60 cm – 2017)

 

 

* * *

 

En savoir plus :

Site Internet 

Wikipédia

Galerie DDG (Paris)

Page Twitter

 


→ Cet article vous a plu ? N’hésitez pas à nous soutenir financièrement sur Tipeee, plateforme de mécénat participatif !

Blanche d’Alexandre Day et PoG

81xwpDwgYoL

Titre : Blanche
Date de parution : 25 novembre 2013
Illustrations d’Alexandre Day et texte de PoG.
Édition : Éditions Margot

Dans ce grand pays loin là-bas, les sorts font partie du quotidien.
Une enfant neige qui prend vie, ça ne gêne personne.
Le vieux est heureux. La vielle chantonne.

Résumé : Dans un village reculé de la steppe sibérienne, un vieux couple est bien malheureux de ne par avoir d’enfant. Un jour, le vieil homme propose à son épouse de modeler de petites matriochkas dans le manteau de neige blanche et pure qui recouvre les terres en cet hiver rigoureux. La vieille femme s’active et son époux décore la dernière des poupées de flocons avec deux pierres de lapis-lazuli en guise d’yeux. À cet instant précis, Blanche prend vie et fait le bonheur de ses vieux parents. Cependant, l’hiver n’est pas éternel et la belle saison finit par arriver tôt ou tard…

714l0dpJFWL
Édition Margot, illustrations d’Alexandre Day, texte de PoG

Blanche est un tout petit conte en vers, une belle déclinaison russe de Blanche-Neige des frères Grimm, inspiré du conte L’enfant de neige d’Hélène-Adeline Guerber (H.A. Guerber, 1859-1929), une éminente historienne britannique versée dans les contes d’origine germanique. Les informations sur les travaux de cette chercheuse sont plutôt maigres, mais le conte en question se trouverait dans une anthologie appelée Contes et Légendes : 1re partie,  éditée en 1895 au New York Cincinnati Chicago American Book Company. Étrangement, le texte des contes est en français et les notes de l’anthologiste en anglais (si vous désirez consulter la version numérique, elle est disponible sur la plateforme du projet Gutenberg).

11_GRIS
Illustration d’Alexandre Day

L’intrigue du conte est universelle : un vieux couple sans enfant qui se voit finalement confier une petite fille par le biais de la magie. Une enfant malheureusement éphémère, qui ne pourra leur tenir compagnie tout au long de l’année… Le conte aborde avec délicatesse le thème du cycle de la vie, mais à contre-courant, si l’on peut s’exprimer ainsi. La morte saison (l’hiver) correspond à la naissance de Blanche, et la belle saison, généralement associée au renouveau (le printemps) marque la fin du bonheur des vieux parents. Toutefois, comme le tout forme un cycle, le vieux couple, armé de patience, attend le retour des premières neiges.

Le texte de PoG, extrêmement poétique et musical, se marie parfaitement avec l’univers graphique d’Alexandre Day.

50267-1
Illustration d’Alexandre Day

Toutefois, l’intérêt principal de Blanche réside sans doute dans la beauté des illustrations d’Alexandre Day. Le livre possède des dimensions tout à fait honorables de 38 x 27,4cm, permettant de profiter pleinement du talent de l’artiste sur des doubles pages gigantesques. Les illustrations monochromes et texturées nous donnent cette impression vaporeuse et onirique, comme si nous étions malgré nous emportés par le conte dans les steppes enneigées, et que nous étions capables de sentir l’épais manteau blanc et duveteux céder sous nos pas hésitants.  Le livre se referme sur quelques extraits du carnet d’Alexandre Day, où vous pourrez admirer certains dessins préparatoires.

blanche2
Illustration d’Alexandre Day

Blanche est une très belle surprise à offrir ou à s’offrir en cette époque de festivités. Je l’ai personnellement trouvé au pied de mon sapin et je ne peux que vous le recommander chaudement.

 

* * *

 

En savoir plus :

Alexandre Day

PoG

Editions Margot


→ Cet article vous a plu ? N’hésitez pas à nous soutenir financièrement sur Tipeee, plateforme de mécénat participatif !

Lucifer, celui qui ne voulait plus garder l’Enfer.

431521Lucifer est une série créée en 2016 par Tom Kapinos, diffusée aux USA sur le chaîne Fox. On peut trouver actuellement la première saison sur Netflix. La série s’appuie sur le personnage de Lucifer Morningstar, qui apparaît dans la série de comics Sandman, réalisée par Neil Gaiman. Lucifer est interprété avec élégance et charisme par l’acteur Tom Ellis, son frère Amenadiel par D. B. Woodside, et l’inspecteur Chloe Decker par Lauren German.

Lucifer Morningstar s’est installé depuis quelques années à Los Angeles, la ville où tout le monde peut se réinventer. Ne supportant plus de garder l’Enfer et de punir les pécheurs, il a décidé de prendre des vacances, et est devenu le propriétaire d’un club branché ainsi qu’un Don Juan notoire. Riche, beau et très persuasif, il coule des jours tranquilles, jusqu’à ce qu’il rencontre l’inspecteur Decker, qui, étrangement, ne réagit par à son charme surnaturel… Cette maman divorcée mène  ses enquêtes d’une main de maître et avec une intégrité qui intrigue l’ange déchu. Peut-être parce qu’il commençait à s’ennuyer de sa vie de jet-setteur, il finit par s’intéresser aux enquêtes de l’inspectrice et leur duo se forme petit à petit. Mais Lucifer n’est pas le seul être divin sur Terre : son frère, l’ange Amenadiel, veut tout faire pour le remettre dans le droit chemin et qu’il regagne l’Enfer. Pour la suite, c’est à vous, lecteurs, de voir !

lucifer-tv-show-wallpaper

Cette série est menée avec enthousiaste par l’acteur Tom Ellis, qui brille par son charme  et sa verve truculente. L’ensemble des acteurs est très convaincant, et participe à l’addiction de cette série. Notons que les effets spéciaux sont minimalistes, ce qui permet à la série de rester crédible sur la forme, et ne doivent pas coûter cher. La trame de fond renforce la curiosité du spectateur : les personnages surnaturels sont peu nombreux, mais au fur et à mesure des saisons ils s’annoncent, et on ne peut s’empêcher de se demander si à un moment Dieu le Père se montrera à l’écran. Les enquêtes, différentes à chaque épisode, sont assez convenues, mais permettent de comprendre mieux la psyché de Lucifer, et de le rendre plus « humain ». Au contact de Chloe, l’ange prend conscience de ses émotions et apprend à les gérer, notamment grâce à l’intervention d’une psychologue, Linda Martin, qu’il consulte toutes les semaines.

150601-swin-lucifer-tease_evadwa.jpg

Ce que je trouve d’intéressant dans cette série, outre l’aspect divertissant bien réalisé et l’humour présent à chaque épisode, c’est qu’elle interroge des sujets d’ordre plus ésotérique et psychologique. Lucifer ne ment pas, c’est un de ses traits de caractère le plus marquant, et se présente aux autres comme Lucifer Morningstar, le Diable, et propriétaire de la boîte de nuit « Lux ». Même s’il passe pour un excentrique, ses manies et discours étranges ne choquent pas vraiment son entourage. Los Angeles, au XXIe siècle, est une ville très tolérante, habituée à toutes sortes de personnages. Ainsi, elle permet à Lucifer de s’intégrer sans être inquiété. La vérité, pourtant au grand jour, n’est pas entendue. La série questionne les desseins de ce dieu chrétien : a-t-il vraiment prévu un plan pour chaque être humain ? Est-ce que ses fils interprètent bien ses messages ? Le libre arbitre existe-t-il vraiment ?
Lucifer, comme un enfant, fait l’apprentissage de ses émotions et sentiments, que sa part divine a longtemps refoulés. Il accepte avec une certaine humilité ses faiblesses et se découvre une personnalité sensible et, finalement, plus proche des humains qu’il l’aurait souhaité. Il incrimine pour cela son père, qui serait responsable de son adoucissement. Lucifer, le Porteur de Lumière, tente tant bien que mal de garder son attitude rebelle et de se libérer de son rôle de Punisseur, rôle qu’il ne parvient toutefois pas à lâcher. Je ne vais pas vous rédiger une thèse sur le personnage principal, mais, vous l’aurez compris, il est indéniablement intéressant et bien écrit.

En résumé, cette série mi-policière mi-fantastique mérite d’être suivie avec attention ! La troisième saison est déjà bien entamée, alors ne prévoyez rien les prochaines soirées…

 


→ Cet article vous a plu ? N’hésitez pas à nous soutenir financièrement sur Tipeee, plateforme de mécénat participatif !

Le Nocturne de Malbertus : un conte de Noël halluciné

Malbertus… Le nom sonne, avec son préfixe à connotation négative, comme l’inquiétante Malpertuis de Jean Ray, comme un territoire du grand nord, un patronyme au suranné parfum moyenâgeux. Aux oreilles du lecteur averti et avant même d’aborder le texte, il contient la promesse d’une excursion fabuleuse, d’une nuit de folklore, d’une veillée des temps jadis…

Assurément, cette histoire est flamande ! Elle est en effet extraite des Contes d’Yperdamme [1], toponyme respirant le littoral le plus authentique. Il est pourtant fictif, un probable mot-valise joignant deux villes bien réelles : Ieper (« Ypres » en français) et Damme. La première est proche de la frontière française, de Lille et de Roubaix ; la seconde de la Zélande néerlandaise. C’est donc toute la côte belge qu’elles englobent par leur jonction, et qu’incarne dès lors symboliquement la cité toute littéraire d’Yperdamme.

Son inventeur est Eugène Demolder (1862-1919), un auteur de contes et de romans post-romantique, déjà injustement démodé de son vivant. Né dans l’aujourd’hui infâmeuse commune bruxelloise de Molenbeek-Saint-Jean (quartier alors plus bourgeois ; le père d’Eugène était le directeur des tramways), il fut néanmoins un représentant ardent des littératures dites « flamandes de langue française », soucieuses d’écrire en roman les folklore et tempérament germaniques.

On le connaît surtout aujourd’hui comme le cousin et le gendre du graveur Félicien Rops, un grand cosmopolite auquel il fabulait néanmoins de profondes attaches flamandes dans ses écrits critiques, récoltant au passage l’agacement de l’artiste [2]. Ce dernier ne lui en a pas (trop) tenu rigueur et lui accorda en 1895 la main de sa fille Claire (en second choix tout de même, pour remplacer Hugues Rebell rendu infréquentable par un scandale de mœurs — comme quoi certaines choses ne changent guère). « L’infâme Fély » semble du reste s’en être vengé par des gamineries, dont des en-têtes de lettres moquant l’embonpoint de Demolder à coup de « Cher Gros » — c’est peu dire que leurs réunions devaient être amusantes à observer !

108
Eugène Demolder, caricaturé par Sacha Guitry en 1908. [Source : Le meilleur de Sacha Guitry.]

Le gros Demolder n’en était pas moins un écrivain très valable. Et s’il est probable que ce sont surtout ses notes d’audience publiées au Journal des Tribunaux (car le bonhomme était avant tout juriste, et littérateur seulement en dilettante) et son autobiographie Sous la robe qui plurent à ses contemporains déjà presque entrés dans le XXe siècle, la situation inverse se rencontre aujourd’hui, quand les lecteurs curieux dont nous sommes redécouvrent ses récits merveilleux désormais recouverts d’une attachante patine…

« Le Nocturne de Malbertus », sous-titré « Conte de Noël », réunit tout ce que nous aimons en littérature : la nuit, la mer, un passé aboli, un fou… En effet, quoi de plus sympathique en littérature qu’un fou ? Qu’il soit chapelier ou chevalier à la longue figure, il ne laissera jamais le lecteur indifférent. Et notre fou est de surcroît un sonneur de cloches à la retraite. Or y a-t-il, en vrai, une profession plus plaisante en littérature que celle de sonneur de cloches ? Nous n’en croyons rien et en tenons pour preuves le Quasimodo de Hugo et le Carhaix de Huysmans !

Malbertus le sonneur est au crépuscule de sa vie, quand s’ouvre le récit de Demolder. Alité, il boit du lait dans une chope à bière et délire tout haut, entretenant à lui seul un dialogue de sourd avec ses enfants. Ce sont donc deux histoires qui sont offertes en parallèle au lecteur : celle, prosaïque et quotidienne, de Guislain et Benedicta ; et l’autre, hallucinée, que conte le vieillard et qu’il est seul à voir.

Qu’on ajoute du bois dans le feu et Malbertus fantasme toute une kermesse : « — Ah ! ah ! clama le fou aux éclats du foyer. Des falots ! Des falots ! Est-ce déjà la kermesse ? Le temps est bien rapide ! Eh ! qu’on aille à la grosse cloche, à Gertrandt ! Qu’elle annonce la fête ! Sonnez fort quand le cortège passera sous le beffroi ! […] Ah ! Gertrandt ! Chante ! chante ! chante ! de ta voix sonore [p. 55-56] ! » Demolder mobilise alors tous les accessoires des carnavals flamands : tambours, oriflammes, géant de procession…

Mais voilà que la vision de Malbertus tourne au cauchemar. Alors qu’à l’extérieur, la tempête se lève et que de la grêle vient frapper les carreaux, le voilà qui revit la guerre de Quatre-Vingts Ans (1568-1648) et la prise de sa ville par l’armée espagnole : « — Les bourdons grondent, s’écria le vieux. Le tocsin sonne ! Voilà l’armée des Infants ! Garnissez les bastions ! Mais sonnez donc, pour étouffer les gueules de flammes des canons [p. 58] ! »

La tempête et les souvenirs violents se fondent alors en une métaphore filée durant la plus grande partie du récit, car sans cesse les sons qu’il perçoit de son lit arrachent Malbertus au présent.

Les canons ! Les canons ! hurla-t-il.
C’étaient deux fermes coups que le vent avait frappés à la porte [p. 59].

Et Malbertus revit, grâce à la magie de la démence, et provoqué par les noirs cartels que la tempête jetait à la face de sa chaumine, le siège de sa cité. Il avait vingt ans, alors, et déjà il était carillonneur au beffroi. Ce fut une cruelle époque et le cœur de sainte Gertrude, patronne d’Yperdamme, saigna souvent au paradis. Malbertus assista à toute l’affaire, niché dans sa vieille tour [p. 60-61].

Au-delà de la couleur locale et du folklore, « Le Nocturne de Malbertus » traite donc, non sans compassion (qui transparaît dans les répliques des enfants du vieillard), du traumatisme et de la démence sénile. Et l’on en vient à se demander quelle part de sa folie il doit aux horreurs dont il peut témoigner, et quelle part lui a été assénée par le fracas des cloches qu’il a maniées toute sa vie : Gertrand la sainte, au bronze blessé et à la voix rauque, dont le nom évoque Gertrude la patronne d’Yperdamme, qui a été bénie par l’évêque de Bruges et envoie à chaque coup des malédictions aux ennemis de la cité ; Eilsberthe, au battant écussonné « plus mauvais qu’une langue de sorcière » ; Roelant, qu’il implore en vain de retourner à son sommier…

— Oh ! ma tête se brise, cria le père. Des cloches s’y battent ! Des cloches s’y battent ! Oh ! le bronze sur mon crâne ! Ah ! satanée ! […] Toutes les cloches de Flandre martèlent mon tympan [p. 56] !

Ah ! j’ai dans ma cervelle des profondeurs qui tremblent comme un fond de beffroi à l’heure du tocsin ! Je vois passer devant mon front des gueules de bourdon dont le branle vomit des volées d’airain ! J’ai des éclats de feu plein les yeux ! Toutes les cloches de Flandre me martèlent ! Cela résonne sur mon crâne comme sur une enclume ! […] Les damnées gouges ! Elles videront mes moelles [p. 74] !

Elles sont ourlées de livides bandes de flammes. Des monstres les chevauchent et me regardent avec des ironies d’enfer ! Mon pauvre corps tout nu sert de jouet à des diables ! Je suis porté sur leurs ailes vertes, où il y a des griffes de souris. […] Et des clochettes de carillon volent et vibrent à mes côtés comme des abeilles autour d’une ruche. Elles sont méchantes ! Méchantes [p. 75] !

La fascination pour les cloches touche bien sûr nombre de fantastiqueurs héritiers du Romantisme, mais Demolder l’a contractée en ligne directe. Il fait en effet référence à une célèbre eau-forte de son beau-père, au moment où le cauchemar de Malbertus atteint son paroxysme : « Ils veulent m’empêcher de sonner et je serai pendu ici, dans les poutres ! […] Ah ! je sens leurs mains sanglantes sur mes épaules ! Je sens leur corde à mon cou ! Ils étrangleront le sonneur [p. 73] ! »

cost020lege01ill06
Félicien Rops, « Et il fit pendre au battant de la cloche, celui qui avait sonné l’alarme », ill. pour Charles De Coster, La légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au pays de Flandres et ailleurs, Paris, éd. Librairie Internationale, [1867] 1869.

Cette image, que Rops conçut avec la licence artistique qui le caractérise, plut tant à l’ami qui la lui avait commandée que celui-ci ajouta un passage supplémentaire à sa Légende pour lui conférer un équivalent littéraire :

Puis il [= l’empereur Charles] regarda Roelandt, la belle cloche, fit pendre à son battant celui qui avait sonné l’alarme pour appeler la ville à défendre son droit. Il n’eut point pitié de Roelandt, la langue de sa mère, la langue par laquelle elle parlait à la Flandre ; Roelandt, la fière cloche, qui disait d’elle-même :

Als men my slaet dan is ‘t brandt
Als men my luyt dan is ‘t storm in Vlaenderlandt.
[Quand je tinte, c’est qu’il brûle,
Quand je sonne, c’est qu’il y a tempête au pays de Flandre.] [3]

(Ce n’est pas sans bonnes raisons que nous rapprochons ce texte du « Nocturne de Malbertus ». La Légende d’Ulenspiegel constitue en effet l’œuvre manifeste et fondatrice des Lettres belges, et est un modèle évident de Demolder. Notons du reste que, quoique son orthographe varie légèrement, la cloche citée par De Coster préfigure la troisième qu’invoque par son nom Malbertus (Roelant). Elles ont certainement le même modèle, la très célèbre « Klokke Roeland » (ou Cloche Roland) du beffroi de Gand. Datant du XIVe siècle et citée dans de nombreuses chansons populaires, il est dit que Charles Quint la fit casser lorsqu’il prit la ville, la rendant dissonante pour punir les Gantois de leur révolte. Demolder reprend à son compte cette histoire et dote la cloche chérie de Malbertus, Gertrand, de ce même handicap.)

Heureusement, le vieux sonneur finit par s’apaiser. C’est d’abord une rumeur venant du bourg, où l’on prie dans la cathédrale, qui se meut aux yeux du vieillard en un véritable alléluia céleste, mené par une cohorte de chérubins chanteurs et danseurs en robes violette et blanche. Ensuite, des lueurs de lanternes sur la plage le convainquent qu’il a la chance de vivre encore une Nativité, et son vieux cœur s’écrie, oublieux de ses complaintes récentes :

Noël ! Noël ! […] Ces lumières viennent à la messe de minuit. Dans tous les coins de la ville, il s’en allume. Elles arrivent aussi de la campagne, au loin. […] Les orgues chantent. Je vois le tabernacle d’or entouré de chandelles. […] Le doyen a mis sa plus belle chasuble, qui rayonne à travers l’encens. Et devant le chœur, voilà un Jésus en cire, dans de la paille d’or. Oh ! le nid divin [p. 78-79] !

Enfin, c’est la Vierge à l’Enfant elle-même qui est transportée en chair et en os au pied du lit de Malbertus, dans cette cuisine étroite et enfumée, où flotte une odeur de fèves et de lard qui monte « comme le parfum d’un encensoir vers le crucifix de cuivre ». Miracle ou délire ? Nous laissons le lecteur le découvrir. De toute manière, cela n’importe pas tant le tableau est joli… Ce conte paraît-il authentique ? Certainement pas. Mais il est assurément doté d’une force d’évocation toute romantique, et peu ont son pareil pour mettre en images le merveilleux chrétien de jadis.

Certaines rappellent Hugo (dont ces gargouilles hérissant le beffroi qui sont tour à tour rouges, désaltérées par des éclats de sang, et « plus blanches que des mains de fées » sous une couverture de neige), d’autres mobilisant diables, monstres et sorcières préfigurent la prose d’un Ghelderode. Le trait est certes parfois trop accusé, et d’aucuns pourraient protester que Demolder abuse des lieux communs lorsqu’il brosse le tableau d’une Flandre chérie mais qu’il fantasme à coup sûr. Le conte dans son ensemble n’en manque pas moins de charme et ne mérite assurément pas l’oubli dans lequel il est aujourd’hui tombé. Nous ne pouvons dès lors qu’inviter chacune et chacun, lors d’un prochain soir de veillée, à découvrir et à faire découvrir ce récit méconnu d’Eugène Demolder, que le lecteur trouvera aisément aux côtés d’autres nouvelles dans la bibliothèque numérique Gallica.


Notes & Références :

  1. Eugène Demolder, Les Contes d’Yperdamme, Bruxelles, éd. Paul Lacomblez, 1891.
  2. Voir par exemple cet extrait d’une lettre de Rops à Albert Mockel : « Pouvez confirmer qu’aime la mer et aime Knocke, et puis vaguement cousin Demolder ; suis donc flamand tant qu’on voudra. » Pour plus d’informations sur les relations unissant Eugène Demolder à Félicien Rops, lire Julien Noël (sous la dir. de Pascal Durand), Le réseau Rops : esquisse d’une formalisation des relations littéraires belges de Félicien Rops avant et après son installation à Paris, mémoire de maîtrise, Université de Liège, 2014, p. 97-100.
  3. Charles De Coster, La légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au pays de Flandres et ailleurs, Paris, éd. Librairie Internationale, [1867] 1869, p. 44.

Du même auteur, sur des sujets similaires :

 


→ Cet article vous a plu ? N’hésitez pas à nous soutenir financièrement sur Tipeee, plateforme de mécénat participatif !