Imaginaire d’une plante : la Belladone.

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Source : Pinterest. Illustration ancienne de la plante en question.

Je reviens aujourd’hui avec l’imaginaire d’une nouvelle plante :  la belladone ! Le premier article sur la mandragore a été un succès et je prépare des articles réguliers sur quelques plantes mythiques de la sorte. Plongeons quelques minutes dans les vapeurs toxiques de cette dame-là…

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Over-Blog : Mystères Verts. Planche botanique de la plante, de la famille de la tomate. Évident, non ?

Une Belle Dame sans merci ?

Belle-dame : ce surnom pourrait laisser à présager une plante vraiment bénéfique selon la théorie scientifique des signatures. En fait, elle est aussi appelée « Herbe au diable » et « Bouton noir ». En effet, son odeur fétide et la couleur de ses baies indiquent sa très haute toxicité. Dix à vingt de ces « petites cerises noires » suffisent pour tuer un homme et beaucoup en meurent chaque année, faute de l’avoir prise pour une autre plante. Belle-dame de la taille parfois d’un homme en nature, elle pousse en Europe, en Asie, mais aussi dans la partie nord de l’Afrique. Elle fait partie de la large famille des solanacées, que j’avais déjà présentée dans mon article sur la mandragore. Si l’on peut réduire les solanacées à des toxiques mortelles essentielles comme la jusquiame noire ou la mandragore, en réalité cette famille inclut aussi… nos bonnes vieilles pommes de terre, nos tomates et nos piments ! Les graines sont similaires, mais toxiques (surtout la jusquiame). Elle est devenue rare dans la nature, et c’est bien pour cela qu’elle est une espèce protégée en Basse-Normandie. C’est une plante de soleil, une « vivace » dans le jargon, qui disparaît de la surface en hiver. Il est important de marquer son emplacement si l’on veut l’avoir dans son jardin le printemps suivant ! Cette plante a une longue histoire derrière elle, sur le fil entre la vie et la mort.

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Source : Medicinal Plants and Uses. Planches photographiques de la plante.

Histoire médicale : entre dose létale et propriétés curatives.

Comme ses amies solanacées, elle possède des molécules alcaloïdes, composées d’atropine et de scopolamine. Ce sont ces alcaloïdes qui sont responsables des hallucinations et manifestations corporelles, parfois graves, suite à l’ingestion de la plante. Sensation de voler, sudation, léthargie, excitation ; les sensations varient et peuvent conduire la personne à la mort. La belladone est appréciée médicalement pour ses vertus sédatives (à la limite, donc, de la mort ou la léthargie) quand elle est impeccablement dosée, tout comme ses vertus narcotiques et anti-douleur. Elle reste d’une toxicité avérée au contact et à l’ingestion : voilà donc tout l’art médical quand il s’agit de transformer un toxique en remède. Au XVIIIe, on propose de lui donner un nom latin plus précis : Atropa Belladona. Cela vous rappelle sans doute les histoires des Parques antiques : en effet, Atropos est la troisième des Parques, la « redoutable », la « cruelle ». C’est elle qui coupe le fil de la vie des hommes, et de même agit la belladone. Jolie manière d’allier la mythologie et la science naturelle.

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Numérisation d’un manuscrit datant probablement du XVIe.
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Les Moires, Robinet Testard, XVe, Bnf.

Folklore de la belladone : l’herbe des femmes et de la mort.

Son nom provient sûrement de l’usage qu’en faisaient les dames italiennes il y a quelques siècles. L’un des critères de beauté a pu concerner les yeux brillants : quoi de mieux qu’une plante aux vertus mydriatiques pour se l’appliquer en collyre ? Les pupilles, une fois dilatées, donnaient en effet un aspect très brillant et profond à l’œil. Cette plante est aussi connectée, par le lien ténu qu’elle entretient avec la mort, aux dieux Pluton et Saturne. Le folklore veut qu’elle ait été utilisée dans tout ce qui concernait la mort et les pratiques funéraires : les prêtres.ses romain.e.s de Bellone prenaient de son infusion pour rendre son culte à la déesse de la guerre. Dans les cultes magiques plus individuels, on a pu remarquer sa présence : elle entretient un rapport particulier à d’autres mondes (la mort, le voyage).

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Rembrandt, Bellona, 1633, États-Unis, New-York (NY), The Metropolitan Museum of Art.

Belladone et sorcellerie.

J’en viens donc à son usage dans la sorcellerie. Il va sans dire qu’elle est une solanacée et que cette variété de plantes possède un lien unique avec la sorcière. Elles sont ses aides, ses compagnes. En effet, on associe la belladone à Hécate (déesse de la mort :  le lien n’est plus à faire !) et Circé (la mère des sorcières dans l’imaginaire collectif). Plus encore, la belladone tout comme la jusquiame, la mandragore et le datura forment un ensemble de plantes utilisé dans le fameux onguent des sorcières. Je vous renvoie à mon article sur la mandragore ! En 1902, deux chercheurs allemands retrouvent un document vieux du XVIIe : celui-ci proposait une recette de l’onguent. Les deux érudits, sous assistance, suivent alors la recette et se proposent à l’expérience. Après vingt-quatre heures de sommeil et de délire, les deux scientifiques relatent leur expérience : après avoir respiré les vapeurs de jusquiame et appliqué l’onguent, ils se sont respectivement sentis partir, voler, développer une sensation d’excitation, d’euphorie. Ils comprenaient alors totalement l’effet de « vol sur un balai » que cela avait pu procurer aux femmes-sorcières. Amie ou pas, cette plante peut vous intéresser. Si vous tenez à l’avoir dans votre jardin de toxiques l’année prochaine, sachez que le semis se fait au printemps ou en septembre. Attention ! Les graines sont aussi toxiques, donc un peu de prudence s’impose avant de pouvoir profiter de la beauté de ces baies noires…

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Goya, Linda Maestra ! [série de Los Caprichos], 1799, pas exposé.


Bibliographie :

Bilimoff Michèle, Enquête sur les plantes magiques, Rennes, Éditions Ouest France, 2003.

Brosse Jacques, La Magie des plantes, Paris, Albin Michel, 2005 [1979].

Cunningham Scott, Encyclopédie des plantes magiques, 1985.

Debuigne Gérard ; Couplan, François, Le Petit Larousse des plantes qui guérissent : 500 plantes et leurs remèdes, Paris, Larousse, 2016, [2013].

Kynes Sandra, La Magie des plantes, Rayol Canadel, Editions Danaé, 2017.

Laïs Erika, Grimoire des plantes de sorcière, Paris, Rustica, 2016, [2013].

Laïs Erika, Petit grimoire de sorcière : potions et plantes magiques, Paris, Rustica, 2017.

 

Alias Grace, une série fantastique.

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Alias Grace, ou Captive en français, est à l’origine un roman de l’auteure canadienne Margaret Atwood (bien connue pour son roman adapté en série The Handmaid’s Tale), publié en 1996, et qui a été porté à l’écran grâce à Netflix en 2017. Cette mini série de six épisodes est canado-américaine, et on peut retrouver quelques acteurs connus comme Sarah Gadon (Grace Marks), Edward Holcroft (Dr Simon Jordan), Paul Gross (Thomas Kinnear), ou encore Anna Paquin (Nancy Montgomery).

Nous sommes au Canada, à Toronto, au XIXe siècle. Grace Marks, une jeune immigrée irlandaise, est une servante accusée de meurtre ; elle aurait assassiné ses employeurs : le propriétaire Thomas Kinnear et la gouvernante Nancy Montgomery. En prison depuis une dizaine d’années, Grace, qui souffre d’amnésie, se mure dans le silence, jusqu’à sa rencontre avec le Dr Simon Jordan, un psychiatre qui souhaite connaître l’affaire en profondeur. Un étrange ballet se forme alors : une fois par semaine, le docteur et Grace se retrouvent dans un salon élégant ; Grace raconte son histoire, et le psychiatre prend des notes, afin de rendre un rapport. Grace est-elle vraiment coupable ?

Au fil des événements relatés, on en apprend davantage sur cette domestique à la vie bien misérable. La condition des femmes à l’époque, pauvres qui plus est, n’est guère reluisante. Destinées soit à la prostitution, soit à la domesticité, ces immigrées n’ont aucun droit. En bas de l’échelle sociale, la femme pauvre est considérée comme un objet interchangeable, sans valeur aucune. Cette série résolument féministe met en relief cette misère, autant économique qu’affective. En effet, Grace est arrachés à son foyer — c’est-à-dire un père violent et alcoolique, et ses petites sœurs terrifiées — pour devenir servante. Tout en apprenant le métier, elle se lie d’amitié avec une jeune fille : Marie Whitney, dont la vie prendra une tournure déchirante. De ce fait, Grace se retrouve seule, et est congédiée. Ainsi se retrouve-t-elle chez M. Kinnear et sa gouvernante Nancy Montgomery, une gouvernante maltraitante qui aspire à un rang social supérieur.

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Le seul moyen pour les femmes de se hisser à un « statut respectable » est par le mariage, mais comme Grace le dit elle-même, les hommes mentent, les hommes abusent et ne tiennent jamais leurs promesses. Les femmes se retrouvent à devoir assumer des grossesses en solitaire, à abandonner leur enfant, à se prostituer (car quelle maison embaucherait une « fille-mère » ?) ou encore à avorter par des moyens tous plus dangereux les uns que les autres. Grace raconte crument ces vies meurtries à cause des hommes.

Un autre aspect de la série qui mérite notre attention est le fantastique. En effet, à la manière d’un Maupassant, la série est en équilibre entre le surnaturel et l’explication rationnelle (ici, psychiatrique). Grace, présente lors de la mort de son amie Mary, se met en tête qu’à la mort de celle-ci son âme ne s’est pas envolée au ciel, car la fenêtre est restée fermée. Désormais, tout au long des épisodes, des scènes étranges se produisent. Grace ne se souvient pas avoir assassiné ses employeurs, pourtant, tous les faits indiquent qu’elle était bien présente lors de leur mort… Une scène incroyable a lieu à la fin de la série : Grace se fait hypnotiser devant une assemblée, à la demande du Dr Jordan, et le spectacle commence : trouble dissociatif de l’identité ou possession ? Mystère. La série se finit sur une Grace apaisée après trente ans d’incarcération, et un Dr Jordan bien mal en point. Le charme à la fois innocent et vénéneux de la servante y serait-il pour quelque chose ?

Comme vous pouvez le constater, j’ai beaucoup apprécié cette série. Sarah Gadon campe une Grace fascinante, et le duo formé avec le psychiatre, joué par Edward Holcroft, a quelque chose d’envoûtant. À la lisière du surnaturel, cette série interroge la place de la femme dans la société ainsi que l’appréhension de la maladie mentale au XIXe.

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Jean-Sébastien Rossbach et les chants de la Déesse.

Jean-Sébastien Rossbach est un peintre et illustrateur qui vit en Dordogne. Ses aquarelles de belles femmes sauvages sont reconnaissables entre mille, et son style raffiné et vaporeux ne peux pas laisser indifférent. Illustrateur pour Marvel, Warner ou encore Blizzard, Rossbach est un artiste reconnu dans le métier. Cette année, il projette de publier un livre : Chamanes, les Chants de la Déesse, dont il a réalisé les illustrations et écrit les textes. L’artiste a bien voulu répondre à mes questions.

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~ Bonjour ! Tout d’abord, pouvez-vous vous présenter un peu à nos lecteurs ?

Je suis illustrateur depuis presque vingt ans, peintre depuis cinq, et jeune auteur à 45 ans puisque Chamanes sera mon premier livre en tant qu’écrivain. J’ai travaillé pour à peu près tous les grands éditeurs français et aussi à l’international avec des clients comme Marvel ou Microsoft.

~ Avez-vous toujours voulu être illustrateur ? Comment est née cette passion ?

Oui, je pense que j’ai toujours souhaité faire du dessin un mode d’existence. Je parle de mode d’existence plutôt que de passion parce que ce n’est pas un choix, c’est ma sensibilité au monde qui m’a poussé à devenir artiste. Il m’apparaît à peu près certain aujourd’hui que je n’aurais rien pu faire d’autre.

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~ Comme indiqué dans la biographie de votre site, vous évoluez désormais dans un univers « chamanique », païen. Qu’est-ce qui vous touche particulièrement à ce sujet ?

Mon travail personnel en peinture tourne autour de l’idée de Terre-Mère. Au travers de portraits de femmes, je cherche à personnifier la Nature, à la rendre moins abstraite. Mon univers peut être, d’une certaine manière, considéré comme païen dans la mesure où il se situe dans un contexte pré-civilisationnel. Je suis attaché à l’idée de paradis perdu, ce continent existant dans chaque femme et dans chaque homme que nous avons oublié, et qui nous reliait à la Terre quand nous étions encore des nomades subsistant grâce au glanage et à la chasse. Les chamanes des peuples premiers sont toujours connectés à l’esprit de la Terre et c’est en cela qu’ils me fascinent.

~ Vous vivez en Dordogne (quelle magnifique région !), est-ce que l’histoire millénaire et brute de cette région vous influence ?

Je suis venu vivre en Dordogne précisément pour cette raison. J’ai vécu une expérience quasiment mystique en entrant pour la première fois seul dans une grotte ornée par des fresques datant d’il y a trente mille ans. Quand vous êtes artiste et que vous vous trouvez en face d’un animal tracé au doigt dans le calcaire encore frais d’une paroi qui n’a pas séché depuis plusieurs milliers d’années, ça donne le vertige, l’impression que la personne qui a effectué ce dessin était encore là il y a cinq minutes.
Ce qui m’a bouleversé aussi c’est l’évidente ressemblance entre l’entrée d’une grotte et le vagin d’une femme. Y pénétrer c’est comme retourner dans le ventre de sa mère, être témoin de sa propre naissance.

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~ Beaucoup de vos travaux personnels représentent des femmes fortes, nues, libres et sauvages. Est-ce une conséquence de votre inspiration païenne ?

Disons plutôt que c’est mon désir d’une société où les femmes seraient enfin libres d’être ce que bon leur semble, égales en droits et en devoirs aux hommes, qui m’a amené à m’intéresser à des histoires, des personnages, des périodes de l’Histoire qui sont empruntes de paganisme. Le personnage de la sorcière me fascine et m’inspire beaucoup. Elle représente absolument tout le sauvage présent dans l’être humain que la civilisation tente d’éradiquer depuis deux mille ans, mais qui survit quand même vaille que vaille.

~ Actuellement, vous êtes en pleine préparation d’un livre : Chamanes, les Chants de la Déesse. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Chamanes est un livre de contes illustrés pour adultes, qui raconte les histoires de douze chamanes vivant aux quatre coins du globe et à différentes époques.
Parmi elles, une amérindienne du Dakota est tiraillée entre son désir de s’intégrer à la société américaine et les valeurs de sa culture tribale. En Normandie, une jeune femme à peine sortie de l’enfance fait l’expérience de ses facultés de guérisseuse par les pierres. En Australie, une chasseresse aborigène passe dans le monde des esprits et court sur le dos de Yurlungur le Python arc-en-ciel. Tandis qu’une chamane inuit se transforme en loup pour comprendre le mal qui frappe son clan…
Dans toutes les cultures du monde, les chamanes font le lien entre les êtres humains, la nature et les animaux. À travers ces récits, je veux avec mes mots comme avec mes peintures porter ce message : il est plus que jamais temps de protéger notre planète. Et quoi de mieux que des figures féminines exemplaires pour incarner ce message d’espoi !

C’est un beau livre qui s’adresse aussi bien aux lectrices et lecteurs passionnés par le chamanisme et la spiritualité qu’aux gens sensibles aux problématiques écologiques, ou qui ont juste envie de rêver et de s’évader dans un univers pictural et poétique.

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~ Vous précisez sur la plateforme Ulule que ce livre est très personnel, notamment parce que vous êtes et l’illustrateur, et l’auteur. Quel rapport avez-vous avec l’écriture ?

J’écris depuis longtemps. J’ai un très grand respect pour les écrivains, et c’est sans doute pour cette raison que j’ai tant tardé à proposer mes propres récits. Je suis très attaché à la stylistique et à la mélodie des mots, qui doivent être en osmose avec ce que le livre raconte, bien sûr. Ceux qui ont déjà précommandé Chamanes ont d’ors et déjà accès à un très court conte qui donne un peu le ton du livre.

~ Y a-t-il des auteurs qui vous inspirent ?

Bien sûr. Celui qui est mon guide depuis que je suis gamin c’est Jean Giono, et principalement sa Trilogie de Pan (on revient au paganisme ! 😉 ). Il a cette langue à la fois terrienne et stellaire qui me transporte dès que je mets le nez dans un de ses romans. J’aime aussi tous ces auteurs qu’on a qualifié à tort de folkloriques comme Claude Seignolle, Marcel Aymé, Alphonse Daudet…
Je suis contemplatif par nature, alors je lis aussi beaucoup de poésie : Christian Bobin, François Cheng.

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~ Vous avez exposé en 2012 à la fabuleuse galerie Maghen. Est-ce que la BD aussi vous intéresse ? Avez-vous déjà été contacté pour réaliser des planches ?

Oui, on m’a souvent proposé des scénarios . Je pense que je dois envisager un projet de BD par an. Mais j’abandonne toujours parce que ce n’est tout simplement pas mon médium. Il y a une forme de contrainte dans les cases d’une bande-dessinée qui me rebute. Plus j’avance dans ma pratique picturale, plus mes formats s’agrandissent. J’ai vraiment envie maintenant de pousser vers le livre illustré. C’est un format qui est quasiment inexistant en France, mais j’aimerais participer à le remettre au goût du jour.

~ Comment se passe une journée dans la vie du peintre Jean-Sébastien Rossbach ? Avez-vous des rituels pour travailler ?

La préparation des outils et de l’espace de travail qui servent à l’élaboration d’une peinture est un rituel en soi, qui me met déjà dans un état de concentration méditative. Nettoyer ses pinceaux, préparer ses couleurs, mouiller le papier, etc. Cela permet d’entrer tranquillement dans sa peinture, et ça évite la peur de la feuille blanche puisqu’on est dans un geste fluide et continu. Avant j’écoutais beaucoup de musique pour susciter un état émotionnel en accord avec ce que j’illustrais, mais maintenant je préfère le silence et ma propre musique intérieure. Ou alors j’ouvre la fenêtre et j’écoute les oiseaux.

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~ Enfin, après votre livre, avez-vous d’autres projets en tête ?

Disons qu’il y a des pistes qui se dessinent. L’aventure autour de Chamanes vient tout juste de commencer, et je m’émerveille devant l’engouement que le livre suscite alors même qu’il n’est pas sorti. Je vois bien que c’est un sujet qui touche les gens, cinq-cents contributeurs à mi-campagne, notamment des femmes ; ça me réjouit totalement. Je vais creuser encore ce sillon entamé avec mon exposition solo sur la Déesse-Mère, et approfondir avec Chamanes. Je ne sais pas encore la forme exacte que cela prendra néanmoins.

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En savoir plus :

Site
Page Facebook
Chamanes sur Ulule

Crédit images : J.-S. Rossbach.

Midsommar à Stockholm.

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J.A.G. ACKE, Midsommar i metallstaden (Midsommar dans la ville de métal), 1898.

En France, nous avons pris l’habitude de fêter le retour de l’été avec la Fête de la Musique instaurée en 1982 par Jack Lang, mais l’idée vient à l’origine du musicien américain Joel Cohen, en 1976.

Cette année, j’ai eu la chance de célébrer le retour du soleil en Suède, avec leur fameux « Midsommar Fest », long week-end dédié à différents rites traditionnels qui sont bien loin de l’image « viking » et agressive que nous leur accordons !
Séjourner dans ce pays durant les festivités m’a permis d’en savoir un peu plus, notamment la vision qu’en avait les Suédois eux-mêmes.

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Photographe : Oli Sandler.

Les festivités commencent la veille du véritable « Midsommar Dag », c’est à dire le 22 juin en cette année 2018 (la date évoluant entre le 20 et le 25 juin, afin qu’elle corresponde au vendredi de la semaine du solstice).
Fêter le Midsommar permet de clore symboliquement le chapitre hivernal et obscur, mais surtout d’accueillir les longues journées d’été nordique où le soleil ne se couche qu’environ cinq heures par nuit.

Lors de la veille du Midsommar, les Suédois se rassemblent à midi afin de partager un repas composé pommes de terre, de grillades (le barbecue étant largement sollicité pour cuire viande, poisson, légumes), de fraises (forcément de Suède, c’est important… je n’en ai pas vu beaucoup), servis avec de la bière, schnaps et autres alcools (cela par contre, j’en ai vu en quantité).

À partir de 14h, on dresse un mât enrubanné de fleurs appelé « Midsommarstången » et des danses diverses sont effectuées autour, notamment… la danse des grenouilles. Nombreux sont ceux (et je pense à certaines connaissances) à railler l’aspect phallique de ce mât. Cependant, beaucoup pensent qu’il s’agissait à l’origine d’un symbole de fertilité.

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Midsommarstången  (source)

C’est ainsi que, couronnés de fleurs — comme le veut la tradition —, une troupe joyeuse et alcoolisée se déchainent autour du Midsommarstången ! Ne nous leurrons pas : si le terme de « midsommar » éveillent des images de soleil, de fleurs, d’un ciel bleu, de chaleur et de belles tenues blanches, le véritable Midsommar suédois se passe généralement sous un ciel capricieux, entre pluie et beau temps ; l’habitude fait que les suédois s’attendent chaque année à avoir de la pluie ce jour-ci.

Revenons à la danse. Aurais-je éveillé votre curiosité avec la danse des grenouilles ? En effet, la « Små gordorna » (petites grenouilles) est une danse effectuée sur des paroles enfantines et naïves, se prêtant bien à l’humeur décontractée et — je le répète — alcoolisée de la journée :

Små grodorna,
Små grodorna
Är lustiga att se.
Små grodorna,
Små grodorna
Är lustiga att se.Ej öron, ej öron,
Ej svansar hava de.
Ej öron, ej öron,
Ej svansar hava de.Koack, ack, ack
Koack, ack, ack
Koack, ack, ack, ack, aa.
Koack, ack, ack
Koack, ack, ack
Koack, ack, ack, ack, aa.
 

Petites grenouilles,
petites grenouilles
C’est amusant à voir.
Petites grenouilles,
Petites grenouilles
C’est amusant à voir.

Pas d’oreilles, pas d’oreilles,
Elles n’ont pas de queue.
Pas d’oreilles, pas d’oreilles,
Elles n’ont pas de queue.

Koack, Ah, Ah
Koack, Ah, Ah
Koack, oh, oh, oh, aa.
Koack, Ah, Ah
Koack, Ah, Ah
Koack, oh, oh, oh, aa.

 

Se succèdent tout au long de la journée danses et chants paillards jusqu’à la tombée de la nuit, et la tombée des individus eux-mêmes… Le lendemain, jour férié, il est étonnant de se balader dans des rues désertes, puisque la journée est bien évidemment consacrée au repos.

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Midsommar au Södra Teatern, animé par Miss Inga.  (Photographe : Erik Ardelius.)

Pour ma part, j’ai observé les festivités du Midsommar au Södra Teatern, situé au sud de Stockholm, bien que les fêtes se passent traditionnellement en campagne, avec la famille. (Idée reçue peut-être ? Un de mes amis ayant préféré échapper au repas de famille « ennuyant » pour faire une soirée plus rock’n’roll entre jeunes adultes… évidemment !).

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Midsommarstången au Södra Teatern. (Photographie de l’auteure.)

Au Södra Teatern, la journée a été présentée et menée par Miss Inga, un transsexuel pétillant à l’énergie inépuisable, vidant verres de shooter sur verres de shooter tout en animant les danses ! Ma surprise fut d’autant plus grande quand la foule se mit à danser sur YMCA, car la Suède actuelle c’est cela aussi : faire évoluer les traditions. Les efforts pour intégrer la communauté LGBT sont nombreux et bien accueillis, l’idée est de ne pas rester dans des traditions « figées », mais de les actualiser afin que chacun y trouve sa place.

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Couronne de fleurs, Södra Teatern. (Photographie de l’auteure.)

Une autre tendance est apparue dernièrement concernant le Midsommardagen : le remplacement du Midsommarstången par le Midsommarfitta… Gênés de voir se dresser autant de mâts « virils », les Suédois ont réalisé son penchant féminin afin d’offrir la possibilité à ceux qui le désiraient d’avoir une alternative au symbole masculin.

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Midsommarfitta (source)

Comme nous pouvons le remarquer, le fait que la tradition soit ancestrale ne l’empêche pas de se réinventer ! Celle-ci évolue encore, en parallèle des mentalités et libertés de chacun, mais reste unanimement fêtée par la population suédoise.

Harald Sohlberg et la couleur imaginaire

Lors de recherches sur l’art nordique, mon œil a été attiré à plusieurs reprises par les toiles d’un norvégien dont je n’avais encore jamais entendu parler. Malheureusement, je ne pouvais regarder ses toiles qu’à travers divers ouvrages. Mais il y a peu, lors d’un voyage à Oslo, je me rendis à la Nasjonalgalleriet, et je pus contempler les toiles grandioses de cet artiste : des tableaux aux couleurs somptueuses dont la lumière émerge avec intensité.

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Sohlberg, Self-portrait, 1896.

Harald Sohlberg (1869-1935), malgré le talent et l’originalité dont il a fait preuve, est encore bien peu connu. Cet article aura pour but de vous le présenter et d’attiser votre curiosité. Pour ceux qui seront charmés et qui auront le temps et les moyens cet automne, une exposition en hommage au peintre aura lieu à la Nasjonalgalleriet d’Oslo à partir du mois de septembre, pour la première fois !

Harald naquit à Christiania en 1869, et fut d’abord formé comme peintre décoratif dès l’âge de 16 ans en suivant les enseignements à l’Académie royale de dessin de la capitale norvégienne.

Solitaire, avec un sens profond du paysage, sa peinture s’inscrit dans les mouvements néo-romantique et symboliste scandinaves. L’artiste est surtout connu pour ses panoramas et ses vues de Røros : il s’efforçait de représenter la grandeur de la nature, donnant à ses représentations un mystère dense et énigmatique. Il est surnommé « le peintre des montagnes de Rondane », paysage montagneux grandiose en Norvège, difficile d’accès à l’époque.

Après avoir skié dans cette région en 1889, il réalisa plusieurs toiles entre 1901 et 1902 et s’attela à rendre la grandeur des pics enneigés lors des nuits nordiques d’hiver. Sa peinture, d’abord illusionniste, s’est rapprochée par la suite de ce que l’on nomme le « synthétisme » : de grands aplats de couleurs ne respectant pas les tons naturels offerts par la nature, le peintre agissant avec plus de liberté quant à l’interprétation de ses observations.

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Sohlberg, Winter Night, 1900.

Ses paysages, dont a pu dire qu’ils étaient des « poèmes sur la solitude » (cf. Ostby, cité par J.- C. Ebbinge Wubben dans Le Symbolisme en Europe), transportent le spectateur dans un monde émouvant, sensible, où les montagnes semblent dégager une puissance enivrante. Sa palette reste souvent limitée, attribuant à la représentation une ambiance nocturne soignée, où l’impression d’un tout domine le souci du détail.

Sohlberg, Night Glow, 1893
Sohlberg, Night Glow, 1893.

Dans sa peinture Night Glow de 1893, le soleil couchant a déjà disparu à l’horizon mais laisse le ciel et l’eau enflammés de couleurs rouges et orangées. Les herbes, peintes avec précision au premier plan, semblent être des silhouettes dansantes. Cette toile a été interprétée comme une image de l’amour, le paysage observé par un vagabond solitaire couché sur l’herbe pour admirer le soleil couchant, faisant l’expérience de la rencontre entre l’immensité et l’infiniment petit.

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Sohlberg, Sommernatt, 1899.

Sommernatt (Nuit d’été) de 1899 est vu comme le point culminant des recherches de Sohlberg lors des années 1890. Il représente un paysage infini et mystérieux, avec au premier plan, une table dressée qu’un couple certainement vient de quitter : les verres ne sont pas encore vides, des gants féminins sont abandonnés sur la table. Cet abandon d’effets personnels sur cette table donne une tension érotique à la scène, le couple vient certainement de quitter le repas pour se retrouver dans le chalet. Le paysage se compose d’une forêt, d’un lac, de collines. Les fenêtres de la véranda reflètent le panorama immense. La peinture fait l’alliance de deux expériences différentes : celui du monde intime et charnel des amants, et celui du monde transcendantal de la nature sauvage qui déploie ses secrets en une étendue incommensurable.

Sohlberg, Fisherman's Cottage, 1907
Sohlberg, Fisherman’s cottage, 1907.

Quant au thème de la maison de campagne isolée, il a été traité à de nombreuses reprises par l’artiste dans les années 1880/1890 : il était de bon gout à l’époque d’échapper à la vie bourgeoise citadine pour se retirer en pleine nature et profiter de son bateau, de baignades, se relaxer… Des vacances bien évidemment réservées à une classe norvégienne plutôt aisée dont Sohlberg faisait partie.

La représentation du paysage était un moyen pour lui de représenter les réactions internes, la psychologie de l’individu face au panorama. Chacune de ses toiles est le témoignage d’une émotion unique. À ses intensités nocturnes, il mêle des influences japonisantes et la force magique de la lumière. Sa manière est minutieuse, soignée, faisant de son art une combinaison extrêmement personnelle mais aussi naturaliste. Son orientation picturale s’efforce de représenter des sentiments, des états d’âmes. En tant qu’individu, Sohlberg pouvait se montrer solitaire, mélancolique, mais aussi volontaire et persévérant, proche de sa famille et de ses amis.

Par sa peinture, Sohlberg s’affirma comme peintre symboliste en utilisant les thèmes typiques de ce mouvement des années 1890 comme : la foi, l’érotisme, la mort, la spiritualité. Bien qu’assimilé à ce courant, Sohlberg critiquait ses collègues qu’il considérait trop détachés de la réalité terrestre.

Peintre, mais aussi écrivain, Sohlberg réalisa divers poèmes et histoires courtes. Il y aurait encore bien des choses à dire à propos de cet artiste fascinant et mystérieux, aux influences diverses (de Gauguin au japonisme, il était également obnubilé par le thème de la sirène… ), j’invite donc les passionnés à le découvrir via l’ouvrage d’ O.S. Bjerke, Edvard Munch, Harald Sohlberg : Landscapes of the Mind de 1995, seul ouvrage en langue anglaise qui traite de manière précise d’Harald Sohlberg. Et pour les plus chanceux : n’oubliez pas l’exposition cet automne à Oslo du 28 septembre jusqu’en janvier 2019 !

 

 


Bibliographie :

O.S. Bjerke, Edvard Munch, Harald Sohlberg : Landscapes of the Mind, New York, National Academy of Design, 1995.

Burollet T., Berg K., Lumières du Nord : la peinture scandinave 1885-1905, Paris, Musée du Petit Palais, exposition du 21 février-17 mai 1987.

Gunnarsson T. (dir), A mirror of nature: nordic landscape painting 1840 – 1910, Copenhague, Statens Museum for Kunst, 2006.

Pierre J., L’univers symboliste: décadence, symbolisme et art nouveau, Somogy, Paris, 1991.

Varnedoe K. (dir.), Northern light: realism and symbolism in Scandinavian painting, 1880-1910, Brooklyn, Brooklyn Museum, 1982.

À propos de l’exposition à venir :

http://www.nasjonalmuseet.no/en/exhibitions_and_events/exhibitions/national_gallery/Harald+Sohlberg.+Infinite+Landscapes.b7C_wJjU5M.ips