Suspiria : le rêve sombre de Dario Argento

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Dans ce classique du Giallo, le film nous raconte l’histoire d’une jeune danseuse, Suzy, qui arrive dans une école reculée à Fribourg afin de devenir artiste de ballet, avant de découvrir que l’établissement est tenu par l’une des trois mères sorcières…

Avant d’entrer dans le vif du sujet, quelques mots sur le réalisateur Dario Argento. L’homme, toujours en activité, est connu pour son style onirique et expérimental, mais aussi pour avoir signé de nombreux classiques : Phenomena, Opera, Dracula ou encore Le syndrome de Stendhal. Sa mise en scène est dite sensorielle plutôt que rationnelle, comme le dit très bien Noodles :

Vise moins à produire du sens que de pures sensations illustrant ce que les personnages ressentent : des sensations de matières, de textures, où les objets paraissent plus luisants qu’en réalité (un rasoir brillant comme un diamant), des gants en cuir excessivement mis en valeur par un gros plan et un travail sur la couleur du cuir… (Article Dario Argento : génie du Giallo paru sur le site doc.cine.fr)

Sorti en 1977 en Italie, Suspiria n’avait rien à voir avec le cinéma de l’époque, par son avant-gardisme et sa mise en scène magistrale. Avant lui, il y avait des œuvres misant sur l’hystérie et les hurlements outre-Atlantique (notamment avec Massacre à la tronçonneuse ou L’Exorciste) et des adaptations coupables outre-Manche (les productions Amicus et Hammer), et en Italie, des polars colorés produits à chaîne : le Giallo.

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Copyright Les Films du Camelia.

Pour comprendre l’impact de Suspiria, il convient de revenir sur ce genre dominant et très populaire chez nous (et de manière durable grâce au label vidéo Néo Publishing). Il tire son origine d’une collection de romans policiers publiés par les éditions Mondalori de 1929 à 1960, reconnaissables par leurs couvertures colorées et leurs narrations mêlant gore, érotisme et whodunit. Ces récits étaient pour l’époque l’équivalent transalpin des pulp fictions anglophones, également de par le papier de mauvaise qualité de leurs éditions1. Ainsi, le Giallo était dans les années 1960 une forme du cinéma d’exploitation qui se caractérisait par une esthétique influencée par les modes du moment, puisque uniquement fait pour rapporter de l’argent. En termes de formes, cela donnait à voir des œuvres comme celles de Mario Bava (La Baie sanglante, ancêtre du slasher, Les Visages de la peur, entre autres œuvres dans des genres aussi différents que le gothisme ou le péplum), Sergio Martino (Torso, Rue de la violence) ou celles du poète du macabre Luigi Fulci (Le Temps du massacre), mais aucune n’avait jusqu’alors été en totale rupture avec le modèle d’origine. Ce sera le cas pour le film qui nous occupe.

La première raison est de ne pas être un film policier ni un film gore à proprement parler. Ici, nous suivons une jeune élève qui découvre une école de danse réputée et son internat – c’est alors que des morts surnaturelles surviennent. Au lieu de policiers et de tueurs fous, Argento préfère les jeunes filles innocentes et les sorcières. L’esthétique extrêmement travaillée dans ses couleurs vives et ses cadrages géométriques d’une grande précision vient nous rappeler l’origine du projet : créer une trilogie autour de trois sorcières,  »les trois mères », avec chaque film se situant dans une ville différente (Inferno sera situé a New-York et Mother of tears à Rome). Chaque film de la trilogie possède une esthétique onirique au montage lancinant et au travail proche du rêve, bien loin des cadres urbains du genre. De plus, la musique est clairement l’élément qui donne son rythme au montage, tout en ruptures et en répétitions (d’autant plus forte qu’elle est l’œuvre du mythique groupe Goblin), mais l’aspect visuel déborde de la simple quête d’efficacité. En effet, tout existe sous un contraste rouge et blanc, en contre-plongée jouant parfaitement de la géométrie glaçante des architectures (qu’il s’agisse de l’école ou d’une cour extérieur), afin de perdre le spectateur. Délibérément, Argento y parvient de mieux en mieux au fil du film, jusqu’à un paroxysme halluciné dont on ne doit rien dévoiler dans ces lignes.

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Copyright Les Films du Camelia.

Bien entendu, les thèmes de la mort et de l’érotisme ne sont jamais loin chez le réalisateur, et cela se ressent par la manière dont il met les corps en valeur (notamment avec nombre de scènes en nuisette). Un plaisir gratuit ? Non, le réalisateur assume jusqu’au bout la dimension de conte de son long métrage, et surtout son aspect initiatique sur le passage de l’enfance à l’âge adulte. Quant à la sorcellerie, elle est également montrée d’une manière innovante. Émerge une figure d’autorité, la sorcière qui gère l’école. Les jeunes danseuses deviennent des proies fragiles. Le long métrage n’est pas seulement une œuvre expérimentale, c’est aussi une œuvre efficace. C’est là l’une des raisons de la pérennité de Suspiria sur l’ensemble du cinéma d’horreur : tout, du jeu de couleurs et de cadres, du le rythme et de la musique, rend le cauchemar terrifiant à la manière d’un rêve intime. On peut le découvrir à l’occasion de la sortie du remake, en date du 14 novembre, avec Dakota Johnson et Chloé Moretz, et réalisé par Luca Guadagnino (Call me by your name, The Bigger Splash).

Faites de beaux rêves, les enfants !


Sankta Lucia

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Crédit photographique @Cecilia Larsson Lantz.

Inconnue ou presque en France, la fête de la Sankta Lucia (Sainte-Lucie) est un événement qui se déroule tous les 13 décembre. Trouvant son origine en Suède, elle est également célébrée dans d’autres pays nordiques comme la Norvège, la Finlande, ainsi que le Danemark, et ce depuis environ 400 ans.

La Sainte-Lucie telle qu’on la fête en Suède, est la seule coutume dont on puisse dire à juste titre qu’elle est typiquement et exclusivement suédoise.

Jan-Öjvind Swahn

La date

Le 13 décembre correspond au solstice d’hiver, nuit considérée comme étant la plus sombre et longue de l’hiver scandinave. Dans un article précédent, nous avons déjà abordé la fête du solstice d’été avec le Midsommar, voyons désormais quelques caractéristiques de son pendant, la Sainte-Lucie.

Selon des croyances païennes, lors de cette nuit mystique, les animaux avaient alors la possibilité de parler, et les puissances surnaturelles étaient en mouvement. Afin de repousser et d’échapper aux puissances de l’obscur, la population veillait et allumait de nombreuses bougies afin d’éloigner les Ombres. Mais les théories de l’origine de cette célébration ne s’arrêtent pas là, et nous allons voir en abordant la question de Sankta Lucia elle-même que celle-ci nous reste encore bien mystérieuse.

Qui est donc Sainte Lucie ?

Sainte Lucie se réfère aujourd’hui à sainte Lucie de Syracuse, une sainte catholique du IVe siècle, connue notamment pour être la première martyre femme de la religion chrétienne. Selon la légende, mariée de force à un païen, sainte Lucie, croyant en un seul Dieu unique, apportait de la nourriture aux chrétiens qui se cachaient alors dans les catacombes de Rome, leur religion n’étant pas tolérée à l’époque.
Des gardes romains eurent l’ordre de capturer Lucie et de la réduire à l’état d’esclave. Cependant, lorsqu’ils essayèrent de l’attraper, impossible de bouger son corps. Elle fut alors condamnée à être brûlée sur place, mais ces mêmes gardes romains durent finalement tuer Lucie à l’aide d’une épée puisque son corps ne prenait pas feu.

Voici pour certains l’explication de la Sankta Lucia.

Mais l’origine de la célébration de cette fête ne serait cependant pas en relation avec cette sainte chrétienne : la Sainte-Lucie suédoise n’aurait de commun avec la Sainte-Lucie italienne que son nom. Essayons d’y voir plus clair…

Le solstice d’hiver était déjà l’occasion de feux de joie, et le jour de Lucia était en fait déjà célébrée avant même la christianisation de la Suède qui eut lieu au XIe siècle, mais sous le nom de Sunna, la déesse nordique conduisant le char du Soleil. Elle apparaitrait portant une robe blanche, ornée d’une ceinture rouge, couronnée de vraies bougies.

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J. C. Dollman, The Wolves Pursuing Sol and Mani, 1909.

Selon une autre histoire encore (dont les sources ne sont que des « on-dit »), si sainte Lucie l’Italienne s’est implantée en Suède et aurait remplacé Sunna, ce serait grâce à son apparition dans la contrée du Varmland. La population de cette province rurale souffrait alors de famine, certains mouraient de faim. Mais une lumière salvatrice apparue la nuit du 13 décembre sur le Lac Vanern : il s’agissait d’un bateau apportant de la nourriture en quantité abondante, avec à sa proue, sainte Lucie coiffée de ses fameuses bougies.

Toutes ces versions ne semblant pas suffire, à la lecture de Walpurgis, écrevisses et Sainte-Lucie : fêtes et traditions en Suède, de Jan-Öjvind Swahn, l’on apprend que Lucia serait cette fois-ci un avatar d’un autre saint médiéval : saint Nicolas. Je cite ici l’ouvrage de Swahn :

En s’imposant dans le nord de l’Europe, la Réforme avait interdit le culte des saints, mais il apparut difficile de renoncer à certains d’entre eux, et en particulier le généreux patron des écoliers, saint Nicolas. Les Allemands, alors, remplacèrent le saint évêque à la barbe vénérable par l’enfant Jésus et reportèrent à Noël la distribution des cadeaux de la Saint-Nicolas qui avait lieu auparavant le 6 décembre.
Aux XVIIe et XVIIIe siècles, cette distribution était faite en Allemagne par l’enfant Jésus, incarné par une petite fille vête due lin blanc et portant une couronne de lumière dans les cheveux ; il en était de même dans les milieux allemands et apparentés de Suède, mais la date de Noël ne réussit pas à s’imposer ici et la fête fut transférée à la Sainte-Lucie. En effet, ce jour-là, avant le lever du soleil, les Suédois avaient déjà coutume depuis le Moyen Âge de manger et boire jusqu’à sept petits déjeuners de suite, pour se préparer au jeûne de Noël, qui devait commencer le matin du 13 décembre au lever du soleil.
Dans les manoirs de l’ouest de la Suède, on en vint au XVIIIe siècle à faire présider ces festins par l’enfant Jésus, qui prit alors le nom de la sainte du jour, particulièrement approprié (Lucia vient du latin lux, lumière).

Sankta Lucia reste donc un mystère… « Fusion » entre une sainte italienne et une déesse nordique ou avatar de saint Nicolas ? J’avoue mon désarroi devant tant de sources divergentes.

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Illustration par Elsa Beskow (1874-1953).

Fêter la Sainte-Lucie

La Sankta Lucia était donc célébrée lors d’une nuit de veille, agrémentée de chants. C’est dans le courant du XIXe siècle que la viande de porc et l’eau-de-vie on fait place à une collation plus frugale : café et brioches au safran. La tradition désormais veut que l’on déguste des pâtisseries tels que les lussebullar, les lussekatter (gâteaux au safran), ainsi que du glögg (vin chaud) et du café, le tout étant servi par Lucie elle-même. Cette veillée de lusse est appelée lussevaka en suédois.

Aujourd’hui, dans les écoles et lycée de Suède, une Lucia est élue à l’occasion. Lors de la procession de sainte Lucie, Luciatåg, les enfants et lycéens chantent les chants traditionnels. Vêtue de sa robe blanche, de sa ceinture rouge, elle est coiffée d’une couronne de ramilles d’airelles garnie de bougies (ou lumière électrique… évidemment).
Les autres filles ou jeunes femmes n’ayant pas été élues sont les tärnor de Lucia, également vêtues d’une robe blanche, coiffées de guirlandes brillantes ou couronnes végétales. Les garçons et hommes participants sont, quant à eux, déguisés en stjärngossar (stjärnan, l’étoile ; gosse, le garçon) avec un cône sur la tête et une étoile dans la main.

Sankta Lucia se fête à plusieurs niveaux :

  • Au niveau local :  un « concours de Lucia » est organisé et une jeune fille se fait élire chaque année. Elle est à la tête du cortège et défile dans la Grande-Rue avec son cortège composé de tärnor et stjärngossar. Il y a une cinquantaine d’année, la tradition voulait que la Sankta Lucia élue visitent les hôpitaux et maisons de retraite.
  • À l’échelle d’une école ou d’un foyer paroissial : on sert alors le café de Lucia avec les brioches au safran (lussekatter), dont les formes chargées de symboles sont héritées du pain spécial que l’on cuisait en Suède pour les Noëls d’autrefois.
  • Enfin, à l’échelle familiale : la mère, ou les plus âgés des enfants, se lèvent au petit matin pour dresser un plateau de café et de brioches au safran, après quoi la plus jeune joue le rôle de Lucia.

La procession de Sankta Lucia n’est pas si ancienne : le premier cortège a eu lieu à Stockholm en 1927 et c’est vers la fin du siècle que cette coutume s’est répandue.

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Crédit photographique @Claudia Gründer.

 

Je vous partage également une chanson de la Sankta Lucia, avec une traduction :

Sankta Lucia,
Ljusklara hägring,
sprid i vår vinternatt
glans av din fägring!
Drömmar med vingesus
under oss sia!
Tänd dina vita ljus, Sankta Lucia!

Sainte Lucie,
Mirage lumineux,
répand dans notre nuit d’hiver
ta beauté resplendissante !
Des rêves de battements d’ailes
nous sont prédits !

Allume tes blanches bougies, sainte Lucie !

Kom i din vita skrud
huld med din maning!
Skänk oss, du julens brud,
julfröjders aning!
Drömmar med vingesus
under oss sia!
Tänd dina vita ljus, Sankta Lucia!

Viens avec ta blanche robe
gracieuse dans ton apparition !
Offre nous un présent, toi fiancée de Noël,
Mirage joyeux de Noël
Des rêves de battements d’ailes
nous sont prédits !

Allume tes blanches bougies, sainte Lucie !

 

Le message que l’on doit retenir de cette célébration, c’est l’apparition d’une jeune femme tout de blanc vêtue lors d’une longue nuit des plus sombres, apportant chaleur, réconfort et lumière. Il faut imaginer aujourd’hui combien cette image pouvait être forte alors, lorsque l’on doit traverser un long hiver glacial où le soleil disparait déjà peu avant 3 heures de l’après-midi…

Pour ceux qui ont la chance de se trouver à Stockholm lors de cette célébration, ne manquez pas la procession à Skansen, un parc et zoo où est reconstituée la Suède « à l’ancienne ».

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Sanka Lucia fêtée dignement à Uppsala en 1947, avec du glögg. Crédit @upplandmuseet.

 


Et pour les curieux, voici quelques liens afin de fêter vous aussi la Sankta Lucia :

 


Bibliographie :

Peu d’informations étant à disposition pour comprendre le mystère « Sankta Lucia », je me base surtout sur cet ouvrage :

SWAHN J.-Ö., Walpurgis, écrevisses et Sainte-Lucie : fêtes et traditions en Suède, 1994.

Ainsi que sur plusieurs témoignages oraux et écrits de personnes originaires de Suède.

Reliures Sélune, le livre au service des mots

Amoureuse des livres, Suzie a obtenu un CAP en reliure d’art suivi d’un Brevet des Métiers d’Art en 2015. En 2016, elle a décidé d’installer son atelier à l’entrée de la forêt de Saint-Sever dans le Calvados, et y travaille depuis au calme. Suzie détient là un savoir-faire ancien, mais la modernité surgit aussi dans son métier puisqu’elle relie également des livres contemporains : des particuliers qui veulent s’offrir ou offrir un objet banal, devenu précieux. Elle a gentiment répondu à mes questions sur son métier.

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~ Vous êtes relieuse professionnelle depuis 3 ans, qu’est-ce qui vous a poussée à faire ce métier ?

Les livres m’ont toujours fascinée, davantage pour leur aspect que pour leur contenu. Lorsque j’étais petite, je m’amusais à prendre le plus beau livre (souvent le plus vieux) des étagères que je voyais chez mes parents ou mes grand-parents pour m’installer quelque part et faire semblant de le lire. J’adorais tenir les beaux livres entre mes mains, les feuilleter, me plonger dans ce qu’ils contenaient, comme les héroïnes de mes films préférés. À ce moment-là, je n’avais jamais entendu parler du métier de relieur… J’ai suivi une tout autre voie jusqu’à mes vingt ans, où je me suis tournée pour la première fois vers un métier du livre, celui de bibliothécaire. Après un stage dans ce milieu, je me suis rendu compte que ce que j’aimais le plus n’était pas d’accueillir, d’animer ou de conseiller les lecteurs, mais plutôt d’être au calme dans les ateliers à rafistoler les livres abimés ou les préparer pour la consultation. J’ai pris connaissance du métier de relieur à ce moment-là. Je doutais encore de pouvoir en vivre, mais la reliure et l’histoire du livre me passionnaient et j’ai décidé de tenter le coup en entamant une formation (CAP en un an) à Lisieux, qui s’est poursuivie par un BMA sur deux ans. Mes diplômes en poche et des idées plein la tête, j’ai pu ouvrir mon atelier rapidement et me lancer dans l’aventure.

~ Le métier de relieur est très ancien, vous indiquez d’ailleurs pratiquer la restauration de reliures des XVIIe et XVIIIe siècles. Qu’est-ce qui différencie une reliure du XVIIIe du XIXe ? Une reliure ancienne d’une moderne ?

Pendant longtemps, le métier de relieur comprenait également les métiers annexes : la dorure sur cuir, la marbrure des papiers, la restauration des livres, etc. Certains relieurs exercent encore aujourd’hui à la fois le métier de relieur-doreur et de restaurateur (s’ils ont suivi une formation spécifique pour cela, la restauration des livres n’étant plus enseignée au CAP Reliure, ni au BMA). Mais il existe beaucoup moins d’ateliers de reliure pratiquant la restauration. Les relieurs évoluent assez généralement vers la reliure d’art créative, en jouant avec les structures et matières à la fois traditionnelles et contemporaines pour obtenir un résultat artistique. Pour ma part, je fais de la reliure créative (tout en conservant au maximum la structure et l’aspect traditionnels auxquels je suis attachée) et restaure également les reliures cuir des XVIIe et XVIIIe siècles, pour lesquelles j’ai suivi plusieurs formations complémentaires. Pour être restaurateur ou créer des pastiches, il faut avoir quelques connaissances en histoire du livre et de sa structure en fonction des différentes époques, afin de rester le plus cohérent possible.

Les principales différences entre les reliures des XVIIe-XVIIIe siècles et celles du XIXe siècle résident à la fois dans leur structure interne que dans leur aspect extérieur : les supports de couture (traditionnellement sur simples ou doubles ficelles de chanvre aux XVIIe-XVIIIe, plus souvent sur rubans au XIXe), la forme du dos et des coiffes, la matière de « couvrure » (cuir plus épais aux XVIIe-XVIIIe, toile/percaline avec décor à la plaque ou cuir plus fin au XIXe), le papier du corps d’ouvrage (à base de pâte chiffon aux XVIIe-XVIIIe, pâte bois plus cassante au XIXe), etc. Il existe certaines « belles » reliures industrielles vendues dans le commerce aujourd’hui, dont les cahiers sont cousus, mais dont les rubans ne sont pas « passés en carton » au moment du montage (étape manuelle rendant la structure solide). Le bloc texte et la couverture cartonnée sur les reliures modernes (industrielles) sont le plus souvent solidarisés par un simple contre-collage de la première page de garde, ce qui est bien entendu beaucoup moins solide et durable.

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L’atelier Reliures Sélune.

~ Quels sont les livres les plus précieux que vous ayez eu à restaurer ?

Les livres anciens et rares peuvent être considérés comme précieux, tout comme les livres plus modernes ayant une valeur sentimentale pour leur propriétaire. Je me souviens, par exemple, même si ce n’était pas une restauration, d’une fanfiction en anglais qu’un client m’avait demandé de relier en deux énormes volumes, avec un décor différent en cuir repoussé sur chacun d’eux. Ils ont acquis une grande valeur, puisqu’ils ont été couverts en plein cuir et de façon traditionnelle « made in France » (aujourd’hui, ces livres ont traversé l’Atlantique), et j’en étais particulièrement fière, d’autant qu’il s’agissait de l’une de mes premières commandes. Plus récemment, j’ai restauré une encyclopédie illustrée de la Normandie en deux volumes demi-chagrin du XIXe siècle, de très belles reliures comprenant de nombreuses gravures originales de monuments qui n’existent plus aujourd’hui ou qui ont été modifiés. On est souvent tenté de feuilleter plus longtemps les documents que l’on restaure, au risque de prendre du retard dans les commandes. Une autre reliure que je considère comme précieuse à mes yeux a été un petit livre de cuisine qu’un client m’avait confié à restaurer, et dont le dos cuir avait été arraché et grignoté par un chien. C’était un livre du XVIIIe siècle sans valeur financière et tout à fait standard, mais son propriétaire y tenait beaucoup et a été particulièrement ému en le récupérant restauré, et ça m’a beaucoup touchée.

~ A contrario, est-ce qu’on vous demande souvent de relier des livres modernes ? Quels matériaux sont davantage utilisés ?

Oui, on me le demande assez régulièrement. Pour des livres à faible valeur, on peut dans leur structure effectuer un simple collage renforcé du dos après l’avoir arrondi. Mais on peut aussi reformer des cahiers à partir des feuilles volantes pour pouvoir les coudre et rendre l’ouvrage aussi solide et esthétique qu’une reliure traditionnelle. Les autres étapes et les matériaux sont les mêmes : des fils de couture en lin, des plats en carton avec des ficelles de chanvre passées à l’intérieur, de la colle de pâte (amidon) ou vinylique, et pour la couvrure, de la toile, du cuir ou du papier selon le choix du client.

~ Utilisez-vous encore du parchemin ?

Peu de personnes le savent, mais le véritable parchemin est bien d’origine animale. Ce n’est pas du papier, mais de la peau (très fine) d’animaux mort-nés, qui coûte très cher. J’utilise quelques fois le parchemin (vélin) pour renforcer les coins des livres (sous le cuir ou le papier de couvrure), comme cela se faisait assez souvent au XIXe siècle. Une fois sec, le parchemin est très dur et très résistant. Je l’utilise également pour réaliser des claies (des pièces venant renforcer la structure du dos) sur les reliures anciennes ou les pastiches. Le parchemin peut être utilisé pour couvrir certaines reliures contemporaines ou certaines reliures du XVIe siècle (reliures « hollandaises » notamment).

Heureusement, les relieurs n’utilisent plus de parchemin pour former les pages des livres, comme cela se faisait au Moyen Âge sur des reliures prestigieuses. Le coût serait astronomique et cela demanderait énormément de peaux pour faire un seul livre (on ne les tuent pas exprès, ces pauvres bêtes, mais quand même !). Aujourd’hui, nous pouvons le remplacer par un papier spécifique assez rigide, que quelques-uns appellent « parchemin végétal », et qui a un aspect proche du parchemin.

~ Ne vous sentez-vous pas comme l’une des dernières gardiennes d’un savoir ancien dans notre société de consommation vouée au tout jetable ?

Je pense que beaucoup d’artisans ont un peu ce sentiment aujourd’hui. En particulier ceux qui recherchent précisément à conserver le savoir-faire traditionnel, celui qui est utilisé depuis des siècles et qui a fait ses preuves. Beaucoup d’artisans font le choix de s’adapter à notre époque contemporaine en proposant une approche plus artistique et plus créative pour rechercher de nouveaux clients, parfois au détriment de la qualité ou de la durabilité. J’espère que les gens s’intéresseront encore aux techniques traditionnelles d’ici trois siècles, et sauront encore ce qu’est (ou était) un vrai livre.

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Reliure libre, création de Reliures Sélune.

~ Pour vous, qui du livre ou de la liseuse survivra à l’apocalypse ?

Le livre relié, bien entendu ! Il n’a même pas besoin d’électricité. Il est livré sans fil et autonome, 100% naturel et biodégradable, il ne fait pas mal aux yeux, épouse la morphologie de votre main et sent bon (enfin, la plupart du temps).

On me demande souvent si les tablettes ont fait du tort au livre… Je crois que le livre relié n’a pas de souci à se faire, contrairement aux livres industriels. Les fervents lecteurs qui achètent un livre uniquement pour le contenu privilégieront peut-être les liseuses aux livres industriels, puisque ceux-ci n’ont que peu d’avantages. Mais les bibliophiles resteront toujours amateurs du beau livre en tant qu’objet, autant que de leur contenu (peut-être même davantage). En définitive, les liseuses sont plutôt positives pour les relieurs.

 

 


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Mais ne nous délivrez pas du mal – Analyse

Affiche du film.

Aujourd’hui, vendredi 29 juin, bonne journée. J’ai fait punir Céline Crespin à ma place alors que c’était moi qui avais chahuté. Dimanche elle sera privée de sortie. À notre professeur, l’abbé Dupré, j’ai confessé deux pêchés d’impureté que je n’avais pas commis. Cela devient de plus en plus excitant. Lore et moi éprouvons maintenant un plaisir de plus en plus intense à faire le mal. Pêcher est devenu notre principal objectif. Comme d’autres, des crétins, passent leur vie sous le signe de la vertu, Lore et moi le passons sous le signe de Satan, notre seigneur et maître.

Mais ne nous délivrez pas du mal, long métrage de Joël Séria sorti en 1970, s’ouvre sur la rédaction par Anne (Jeanne Goupil) de cet extrait de son journal intime, qui introduit à merveille les personnages principaux ainsi que les thématiques du film. À la faveur de la nuit, dans le dortoir du pensionnat religieux de Sainte-Marie, la jeune fille, cachée sous ses draps, consigne en cachette son dernier méfait et décrit la jouissance grandissante qu’elle ressent au fur et à mesure qu’elle progresse, au côté de sa complice Lore (Catherine Wagener), sur la voie du vice et de Satan.

Les deux adolescentes, toutes deux issues de familles aisées et respectées (noble pour la première, bourgeoise pour la seconde), sont supposées partager leur existence entre l’étude assidue, austère et pieuse à Sainte-Marie, et une vie saine, faite de vertu et d’obéissance, chez leurs parents, établis dans quelque campagne non loin.

Pourtant, à l’insu de toutes et de tous, elles s’appliquent à semer la souffrance et la destruction autour d’elles chaque fois qu’elles en ont l’occasion, dédiant leurs excitants méfaits à Lucifer, auquel elles jureront solennellement allégeance au cours d’une messe noire réalisée à l’aide d’objets de cultes catholiques récupérés ça et là et subvertis. Elles éprouvent en outre l’une pour l’autre un amour profond et défendu, qu’elles sacraliseront en échangeant deux anneaux, quelques gouttes de leur sang et deux hosties consacrées souillées, lors de cette même messe noire, qui prend alors des allures de mariage satanique.

Photogramme du film Mais ne nous délivrez pas du mal.

Ainsi Anne et Lore se rebellent-elles contre l’ennui et la passivité auxquels voudraient les contraindre les figures d’autorité omniprésentes qui, au nom de Dieu et de la tradition, se relaient afin de soumettre à leur ordre chaque moment et chaque dimension de leur vie. Dans les marges du contrôle, elles organisent en cachette leur double vie palpitante, découvrant dans l’intimité tendre de leur relation lesbienne platonique le cadre privilégié d’une émancipation radicale et violente, qui en passera par l’impiété et la cruauté. Sans doute Les chants de Maldoror, qu’elles lisent en douce, auront su les inspirer, et notamment ce passage où Isidore Ducasse, alias Comte de Lautréamont, s’exclame :

Il y en a qui écrivent pour rechercher les applaudissements humains, au moyen de nobles qualités du cœur que l’imagination invente ou qu’ils peuvent avoir. Moi, je fais servir mon génie à peindre les délices de la cruauté ! Délices non passagères, artificielles ; mais, qui ont commencé avec l’homme, finiront avec lui1.

Au sein de ces plages de liberté arrachées, elles inversent circonstanciellement les rapports de domination, prennent momentanément le pouvoir en imposant leur propre loi sadique à celles et ceux qu’elles prennent pour cibles. Les hommes, grands privilégiés de l’ordre patriarcal qui les oppresse, apparaissent logiquement comme leurs martyrs préférés. Anne joue avec les fantasmes de l’aumônier qui la confesse en lui rapportant les pratiques lesbiennes de deux religieuses ; elle libère les vaches d’un jeune fermier prénommé Émile, pendant que Lore le distrait en l’excitant et en se dérobant – non sans difficultés – à ses baisers libidineux ; elle empoisonne, avec l’aide de sa complice, l’oiseau préféré de son jardinier simple d’esprit, les deux jeunes filles ayant pour projet d’assassiner tous les volatiles un par un plutôt que tous en même temps, afin de maximiser la souffrance de leur victime ; elles se rendent en cachette chez Émile et brûlent le foin de sa ferme, alors qu’il est en train de souper avec ses parents ; elles tourmentent à nouveau le jardinier d’Anne en le jetant dans un étang et en engageant une course poursuite avec lui, au cours de laquelle elles suscitent sans cesse son désir et s’amusent à le frustrer. La liste de leurs méfaits est longue.

Les deux adolescentes finiront par tuer un inconnu en panne de voiture, rencontré sur le bord de la route, après l’avoir conduit chez Anne en vue de le séduire. Emporté par sa passion, celui-ci était devenu incontrôlable et cherchait à les violer. Se retrouvant alors dans l’incapacité de préserver plus longtemps le secret, Anne et Lore préfèrent prendre le pari de la mort que de voir cette double vie, la seule qui vaille vraiment la peine d’être vécue, envahie et détruite par cet ordre social qu’elles abhorrent. Dans son journal, Anne écrit :

Je n’ai pas voulu faire peur à Lore, mais l’enquête est sur le point d’aboutir. Ils vont découvrir le corps, ce n’est plus qu’une question de jours. Mais ils auront beau faire, ils ne nous sépareront pas. Nous sommes liées l’une à l’autre pour toujours.

Ainsi décident-elles de mettre fin à leurs jours au nez et à la barbe de l’inspecteur en charge de l’enquête et de nombreux membres de leur communauté, dont leurs parents, au cours d’un spectacle scolaire auquel elles participent. Après avoir déclamé trois poèmes réprouvés (« Complainte du pauvre jeune homme » de Jules Laforgues, « La mort des amants » et « Le voyage », VIII, de Charles Baudelaire) elles s’aspergent d’alcool et s’immolent. Le public applaudit avec enthousiasme, croyant d’abord à une performance spectaculaire, puis s’affole lorsqu’il comprend que le feu qui consume les robes blanches des jeunes filles est bien réel. Mais il est déjà trop tard pour réagir. Les flammes dévorent les deux corps enlacés et, fortifiées par ce combustible, s’élèvent jusqu’à la bande d’étoffe habillant le bord supérieur de la scène, qui s’embrase à son tour. Juste au-dessus, l’inscription Ad majorem Dei gloriam, « Tout pour la plus grande gloire de Dieu », ne perd rien pour attendre.

Leur suicide se donne comme un crachat insolent à la face de la communauté, un geste d’insoumission d’une extrême violence, flamboyant et fatal, par lequel elles privent définitivement l’autorité de la victoire totale qu’elle n’aurait pas tardé à obtenir.

Photogramme du film Mais ne nous délivrez pas du mal.

S’il a quelque chose de désespéré, cet acte n’est pas tout à fait nihiliste. En effet, le dernier extrait du journal d’Anne, cité un peu plus haut, et les trois poèmes que les adolescentes récitent avant de s’immoler, témoignent d’un espoir de libération post-mortem.

Poème 1 – Complainte du pauvre jeune homme2

Quand ce jeune homm’ rentra chez lui,
Quand ce jeune homm’ rentra chez lui ;
Il prit à deux mains son vieux crâne,
Qui de science était un puits !
Crâne,
Riche crâne,
Entends-tu la folie qui plane ?
Et qui demande le cordon,
Digue dondaine, digue dondaine,
Et qui demande le cordon,
Digue dondaine, digue dondon !

Quand ce jeune homm’ rentra chez lui,
Quand ce jeune homm’ rentra chez lui ;
Il entendit de tristes gammes,
Qu’un piano pleurait dans la nuit !
Gammes,
Vieilles gammes,
Ensemble, enfants, nous vous cherchâmes !
Son mari m’a fermé sa maison,
Digue dondaine, digue dondaine,
Son mari m’a fermé sa maison,
Digue dondaine, digue dondon !

Quand ce jeune homm’ rentra chez lui,
Quand ce jeune homm’ rentra chez lui ;
Il vit que sa charmante femme,
Avait déménagé sans lui !
Dame,
Notre-Dame,
Je n’aurai pas un mot de blâme !
Mais t’aurais pu m’laisser l’charbon [pour s’asphyxier],
Digue dondaine, digue dondaine,
Mais t’aurais pu m’laisser l’charbon,
Digue dondaine, digue dondon !

Lors, ce jeune homme aux tels ennuis,
Lors, ce jeune homme aux tels ennuis ;
Alla décrocher une lame,
Qu’on lui avait fait cadeau avec l’étui !
Lame,
Fine Lame,
Soyez plus droite que la femme !
Et vous, mon Dieu, pardon ! pardon !
Digue dondaine, digue dondaine,
Et vous, mon Dieu, pardon ! pardon !
Digue dondaine, digue dondon !

Quand les croq’morts vinrent chez lui,
Quand les croq’morts vinrent chez lui ;
Ils virent qu’ c’était un’ belle âme,
Comme on en fait plus aujourd’hui !
Âme,
Dors, belle âme !
Quand on est mort c’est pour de bon,
Digue dondaine, digue dondaine,
Quand on est mort c’est pour de bon,
Digue dondaine, digue dondon !

Ce premier poème pose que, peu importe la manière dont on a vécu, nous sommes toutes et tous égaux face à la mort. À la fin, celle-ci abolit une fois pour toutes notre existence terrestre : « Quand on est mort c’est pour de bon ». Ainsi, de ce point de vue, il est indifférent de cultiver son intelligence ou de végéter dans sa bêtise, ou encore de courir après la vertu ou de s’adonner au vice. Face à la faucheuse, impartiale et implacable, tous nos efforts se révèlent vains et risibles, salués par autant de « Digue dondaine, digue dondainde, / […] / Digue dondaine, digue dondon ! » moqueurs. D’autant, sous-entend le poète, que l’intelligence rend fou et suicidaire (strophe 1) et que la vertu n’apporte pas le bonheur (le jeune homme à la « belle âme » met fin à ses jours) et n’est au fond qu’un paraître hypocrite (dans la strophe 2, on comprend que le jeune homme rentre chez lui après avoir été chassé de chez sa maîtresse par le mari de cette dernière).

Mais ces vers ne disent rien de ce qui advient après la mort. Est-elle un passage vers autre chose (et si oui, vers quoi ?) ou bien une impasse absolue ? La question est ouverte et le deuxième poème s’y engouffre.

Poème 2 – La mort des amants3

Nous aurons des lits pleins d’odeurs légères,
Des divans profonds comme des tombeaux,
Et d’étranges fleurs sur des étagères,
Écloses pour nous sous des cieux plus beaux.

Usant à l’envi leurs chaleurs dernières,
Nos deux cœurs seront deux vastes flambeaux,
Qui réfléchiront leurs doubles lumières
Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux.

Un soir fait de rose et de bleu mystique,
Nous échangerons un éclair unique,
Comme un long sanglot, tout chargé d’adieux ;

Et plus tard un Ange, entr’ouvrant les portes,
Viendra ranimer, fidèle et joyeux,
Les miroirs ternis et les flammes mortes.

Ce deuxième poème répond au premier, nous décrivant la mort simultanée de deux personnes liées par un amour profond, qui se donne comme un jumelage de « cœurs » et d’« esprits », semblable à celui qui unit Anne et Lore. Il n’est pas exclu que cette mort simultanée soit plus précisément un suicide. En effet, « l’éclair unique » que les amants échangent pourrait désigner l’unisson visuel et acoustique de deux coups de feu. Ce qui est certain, c’est qu’ Anne et Lore témoignent, à travers leur immolation, d’une interprétation aussi littérale que personnelle des vers : « Nos deux cœurs seront deux vastes flambeaux / Qui réfléchiront leurs doubles lumières ». Ces « adieux » se révèlent n’être que des au revoir : « un Ange » viendra raviver les esprits (« les miroirs ternis ») et les cœurs (« les flammes mortes ») jumelés des amants, permettant ainsi à leurs existences et à leur amour de transcender les bornes de la finitude. Pour les deux adolescentes, cet « Ange » s’identifie bien sûr à Lucifer, l’ange déchu qu’elles révèrent et au nom duquel elles ont renié Dieu et le Christ. Ainsi convaincues que leur amour leur survivra, Anne et Lore sont prêtes à suivre leur psychopompe n’importe où, comme le montre le dernier poème. Car là où il les conduira, elles seront ensemble d’une manière ou d’une autre. Et c’est au fond tout ce qui compte.

Poème 3 – Le voyage, VIII4

Ô Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l’ancre !
Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons !
Si le ciel et la mer sont noirs comme de l’encre,
Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons !

Verse-nous ton poison pour qu’il nous réconforte !
Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ?
Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau !

Cette plongée « Au fond de l’Inconnu », cette exploration du « nouveau » annoncée par le poème, apparaît dans ces quelques vers bien plus excitante qu’inquiétante. Il faut dire qu’elle se donne comme la solution définitive à l’ennui terrestre, ce même ennui qu’Anne et Lore subissent et qu’elles ne supportent plus. Parce qu’elles meurent d’ennui, elles veulent mourir tout court. Pour les deux jeunes filles, l’idée de troquer une vie prévisible, déjà toute tracée par la communauté, contre une après-vie pleine de mystères et de découvertes, apparaît extrêmement séduisante.

À l’issue de cette triple récitation, les voici donc affermies dans leur résolution. D’un geste assuré, elles vident chacune le contenu d’une bouteille de gnôle sur leurs robes blanches et y mettent le feu, se suicidant ensemble pour se libérer ensemble. Si elles ont vu juste, Lucifer ne tardera pas à venir chercher leurs âmes, à jamais enlacées.

Claire Tabouret, La grande camisole, huile sur toile 2014.

 

 


Notes :

1 Isidore Ducasse ou Comte de Lautréamont, Les chants de Maldoror, « Les classiques de poche, Le livre de poche », Librairie générale française, 2001, chant premier, §4, p. 86.

2 Jules Laforgues, Les complaintes, Léon Vanier, Paris, 1885, pp. 108-109.

3 Charles Baudelaire, Les fleurs du mal, dans Œuvres complètes, tome 1, Calmann-Lévy, Paris, 1908, p.339.

4 Charles Baudelaire, Les fleurs du mal, dans Ibid., p. 351.

« Sorcières » de Mona Chollet, vu par les médias & les lectrices

Lors d’un premier article, nous vous avions présenté Sorcières, la puissance invaincue des femmes de Mona Chollet, entre mode culturelle et féminisme. Nous vous invitons à vous rendre sur l’excellent blog Mots silencieux pour découvrir une présentation et analyse détaillée de la thèse du livre, qui est facilement accessible sur Internet grâce aux médias et aux blogueurs comme nous allons le voir.

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Ainsi, lors de notre précédent article, nous avions insisté sur le fait que de sorcières, il n’y en avait point et que nous parlions simplement des femmes marginales, qui échappaient au contrôle des dogmes établis par notre société. En ça, elles devenaient sorcières : ces femmes étaient transgressives, hors de contrôle, elles semblaient dangereuses.

Ce livre a fait énormément de bruit depuis sa sortie. Mona Chollet court dans les librairies de France pour le présenter : ses séances de dédicaces sont à guichets fermés. Pour un livre qui n’est ni un roman, ni une BD, nous n’avions pas vu ça – nous ne dirons pas depuis Barthes – mais depuis longtemps. Pour expliquer ce succès, on va interroger les différentes observations que nous avons pu mener dans la vie de tous les jours, comme dans les médias et ensuite dans la blogosphère.

Au détour d’un café :

Je, en tant que chroniqueuse, vais me permettre de rapidement employer la première personne du singulier dans le but de faire part de quelques observations de la vie de touts les jours, car ce livre semble posséder quelque chose d’étrangement « rassembleur ». Ce livre, serait-il finalement sorcier en créant un sentiment de sororité ? Il faut savoir que je m’installe souvent dans des cafés pour travailler. La première fois, la jeune femme qui m’a interpelée au sujet de ce livre est allée aux USA et c’est là-bas qu’une résidente lui a appris ce qu’était une « sorcière » : le fait de rester proche et en communication avec les personnes qui nous ont été chères et dès lors disparues était la preuve d’une ouverture d’esprit digne d’une sorcière. Depuis la découverte de cette spiritualité consciente, elle se renseigne sur le sujet, et souhaitait se rendre à la prochaine conférence de Mona Chollet. À nouveau, une jeune femme en passe de faire sa thèse en médecine, m’annonce qu’elle est sur le point, elle aussi, de commencer ce livre. Elle est une « fan » de Mona Chollet. À l’inverse, dans ce cas de figure ce n’est pas le mot « sorcière » qui l’a intriguée (pas que). Une autre fois, une jeune femme de 34 ans venait tout juste de terminer le livre et était totalement enchantée par sa lecture. Célibataire, elle s’est retrouvée dans ce qui y est écrit. Pour ce premier échantillon, je dirais que ces femmes ont toutes en commun le fait d’être des intellectuelles (voyageuses, littéraires ou médecins), et c’est bien ce qui m’a le plus frappée. Intellectuel aussi, le professeur, qui, en se présentant le premier jour de classe, lâche « je suis en train de lire le dernier Chollet ».

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Le meilleur cadeau d’anniversaire de Noël pour les sorciers, et sorcières ! Par SoapsAndSpells.

L’introduction de Sorcières vise à montrer que la sorcière est à la mode et son mythe présent absolument partout dans la culture populaire depuis le début des années 2000 (je vous invite à lire le livre pour en savoir plus.) La sorcière est également le symbole de beaucoup de féministes, de militantes, dès les années 1970. Elle devient une image underground, alternative, dans les années 1980. Aujourd’hui à la mode, des engagées font donc la chasse aux imposteurs et certaines auraient tendance à mettre Mona Chollet dans cette case-là. Cependant, les articles qu’elle a publiés dans sa carrière – voir sa vertigineuse bibliographie – indiqueraient le contraire. Elle est également défendue dans le milieu universitaire. Mais il est légitime de se demander si elle n’est pas la dernière des sorcières non mainstream, puisque même lors de la première séance de dédicace du 14 septembre à La Petite Égypte (Paris), les déguisements de sorcière étaient de mise… Est-ce bien là le propos ? Car de sorcière mainstream, Mona Chollet n’en parle pas tant, comme nous l’avons dit. Ainsi, face au succès retentissant de son livre, ne risquerions-nous pas de basculer dans l’excès ? La société va t-elle se réapproprier ses propos pour faire consommer davantage les affictionado.a.s de ce thème, désormais plus nombreux.ses ?

Les Sorcières et les médias :

De même, face ce succès, et sans surprise, les médias ont eu un engouement sans faille pour le nouveau livre de leur collègue, puisqu’il se vend bien et fait également vendre la presse. Dans notre enquête, on a voulu savoir ce qui a subitement fasciné autant de personnes. Car elle n’a pas touché seulement les lecteurs de Federici, ou ceux qui se sont empressés d’acheter la réédition du Guide pratique du féminisme divinatoire (mai 2018) de Camille Ducellier ou encore Âme de sorcière (sorti il y a un an) d’Odile Chabrillac. Les nouveaux séduits ne se sont pas même tournés vers les lectures féministes récemment sorties aux éditions Cambourakis de la collection « Sorcière ». En témoignent les chiffres de vente qui n’ont rien à voir. Ainsi, quand je me demande « pourquoi elle ? Pourquoi ce livre ? », je ne reçois qu’une réponse : « elle est connue, elle bosse au Monde Diplomatique. » Serait-ce seulement ça ?

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Pin’s émaillé sorcière de l’espace par NovemberAndMay.

Il est vrai qu’on a été littéralement inondé par ce livre : l’analyse de Mona Chollet est demandée sur tous les plateaux, comme celui de Médiapart. Elle a permis à la toute nouvelle webradio La Poudre d’asseoir le sérieux de leur cycle sur les sorcières (pourtant difficile de rivaliser avec celui de France Culture !). Aussi, le nombre d’entretiens qu’elle a donné à la presse est considérable. Ici, ils ne sont sûrement pas exhaustifs. Celui de Libération se contente d’une interview retraçant très largement la trame du livre. Toute la Culture s’interroge, comme nous, sur cet engouement et cet effet de mode, soulignant qu’au 3 octobre, c’est-à-dire environ deux semaines après la sortie du livre, 12 000 exemplaires avaient déjà été vendus. La revue Ballast remarque bien qu’on parle de femmes et non de sorcières, à ce sujet Mona Chollet leur répond :

Je ne suis pas historienne et je ne pouvais pas prétendre faire l’histoire de la chasse aux sorcières. J’ai lu des travaux d’historiens et d’historiennes mais, effectivement, ce qui m’intéressait, c’était de dégager des grands types – qu’on peut dégager après coup – de femmes pourchassées à l’époque : les célibataires, les veuves, les femmes qui maîtrisaient leur procréation, les femmes âgées. En stigmatisant ces types, on a refaçonné ce que devaient être les femmes dans leur ensemble.

Cheek Magazine, quant à lui, inscrit bien ce livre dans le travail de Chollet et l’on peut, à la lumière de cette petite interview, voir que le succès de ce livre a d’abord pris dans les sphères intéressées par l’autrice. En effet, ses réseaux sociaux sont déjà largement alimentés par de telles problématiques et le livre Beauté fatale avait déjà commencé à étudier le terrain.

Pour aller plus loin, nous dirons que le succès de mythe de la sorcière nous viendrait des USA où, comme le disait ma première interlocutrice de café, ils ont redécouvert « la » sorcière. Mona Chollet l’explique comme une réaction face à leur société et politique :

Aux États-Unis c’est très clair par exemple, avec un gouvernement qui n’en a que faire de l’environnement et qui est dirigé par un prédateur sexuel.

Vice reste dans sa ligne éditoriale : ce n’est pas la première fois qu’il s’intéresse à des sujets tels que la wicca avec des titres « chocs ». Le magazine s’intéresse aussi au fait que Mona Chollet lie la sorcière avec la médecine : en voilà qui n’ont pas lu leur bibliographie !

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Figurine sorcière zombie sur une tête de mort en pâte polymère par Eugecrea.

Ce n’est qu’un aperçu de ce dont nous abreuve la toile, de manière plus ou moins pertinente. Mais quant à l’engouement autour du livre : un bon coup marketing d’une star de la presse ? Un ouvrage attendu par certains cercles féministes et universitaires ? Les pistes sont nombreuses, et malheureusement, malgré notre intérêt, nous n’avons pas la prétention d’y répondre. Mais après ce matraquage médiatique, après ces milliers de ventes, qu’en disent les principaux intéressés ? Les lecteurs, bien sûr ! Nous l’avons vu en introduction de cet article, le livre fait grand effet sur des gens comme vous et moi, croisés dans les cafés. Nous vous renvoyons vers notre premier article, qui aborde d’ailleurs les thèmes clés de ce livre, qui vous permettront d’être guidé.e par les avis de lectrice (car oui, dans nos recherches, nous ne sommes tombé.e.s que sur des femmes.)

Les Sorcières chez les blogueuses :

Avant de découvrir les divers avis, nous nous demandions si nous allions tomber sur des dilettantes déjà engagées par les thématiques abordées ou sur des curieuses qui se découvraient un esprit sorcier. Pour le bien de notre enquête, on ne s’est penché que sur les avis personnels, et non pas les analyses. Nous cherchions des ressentis de lecteurs, grâce à des blogueurs prêts à partager leur expérience personnelle de lecture, et non pas en tant que critiques ou chroniqueurs. Dans notre premier article introductif, on se demandait jusqu’où les lecteurs et lectrices allaient se sentir concerné.e.s par cet écrit, et s’il allait amener certain.e.s à s’exprimer à leur tour. Beaucoup de témoignages portent sur le fait que le livre leur a réellement parlé, Textualités le qualifie carrément de « coup de poing ».

Au point que certains passages sont véritablement des coups de poing dans le ventre, la somme des injustices faites aux femmes, et leur degré extrême de violence étant particulièrement frappants. Voir se confronter des événements de notre histoire lointaine et une actualité présente (les derniers remontant à 2018) est particulièrement éclairant, à défaut d’être reposant pour les nerfs…

Et beaucoup d’autres se sont retrouvées dans ces lignes : il y a donc eu un réel processus d’identification avec les propos tenus par Mona Chollet. C’est le cas de Yuiko Books :

En clair, un panorama large et complet de la perception des femmes par la société et surtout un exposé de comment sont perçues les femmes qui refusent de vivre selon les préceptes patriarcaux. Et je dois dire que je me suis beaucoup retrouvée dans ce texte. En tant que femme vivant seule et ne souhaitant pas d’enfants (bien que je n’aie que 24 ans) et allant à reculons à chaque rdv médical car je sais à quoi m’attendre à chaque fois, j’avais de quoi me sentir concernée par ce texte.
Je ne suis pas forcément totalement en accord avec ce qui a pu être dit, dans le sens où j’ai une opinion différente, avec d’autres nuances sur tel ou tel sujet, bien qu’elle soit rarement, voire jamais totalement contraire. Mais dans la globalité, j’ai trouvé que l’autrice avait vraiment bien traité le sujet et qu’elle a surtout réussi son objectif : me faire réfléchir.

Une identification qui passe aussi par le « moi aussi », pour le Bar aux Lettres. La reconnaissance de soi dans les lignes, en partie grâce au fait que l’auteure partage ses propres expériences. La thèse profonde livrée est sujette à réflexion, si ce n’est à des nuances, comme le souligne Yuiko Books ci-dessus.

En plus d’être très précis en science-sociales, l’ouvrage renferme également une part d’intime de Mona Chollet qui n’hésite pas à dire « je ». Mais c’est important, car trop souvent dans ces lignes on se dit « mais oui, mais moi aussi. Mais c’est vrai que ça je le pense ».
Alors, pourquoi ne pas le dire ?

Ainsi, en plus de vivre le livre comme une expérience personnelle, il faut reconnaître qu’il fait réfléchir chaque lecteur à l’aune de ses expériences personnelles. En plus, grâce au grand choix de figures exploitées, tout le monde à droit de se sentir concerné.e par les propos de Mona Chollet, comme le remarquent Les Liseuses :

On peut se reconnaitre dans telle ou telle catégorie – ou « anti-catégorie ». Et, si l’on est en couple, que l’on a des enfants, que l’on utilise teintures et chirurgie esthétiques, s’interroger sur nos raisons profondes qui nous poussent à agir ainsi. Pour changer, peut-être. Ou assumer, au moins, ce qui est déjà une libération énorme (l’exemple pris par l’auteur de ces femmes qui ont eu des enfants sans en avoir réellement envie, voire à regret, est à ce sujet éclairant).

Ainsi, les lectrices touchées s’identifient. Certaines découvrent même un subit intérêt pour les sorcières, jusque là inconscient. C’est le cas de Julie Juz :

Comme l’auteure, mes modèles de « sorcières » sont des personnages auxquels je pourrais être fière que l’on m’identifie : Willow dans Buffy, Hermione dans Harry Potter, les sœurs Sanderson dans Hocus Pocus – qui sont pas très sympas mais leur humour est plutôt pas mal, Sabrina l’Apprentie Sorcière, etc. Tous ces personnages sont forts, intelligents, elles utilisent à bon escient à la fois leur intelligence et leurs émotions, elles font le bien. Alors si être une sorcière, c’est être tout ça – sans les pouvoirs –, c’est probablement l’un des plus beaux compliments que je pourrais recevoir, finalement.

et My Lunatique :

C’est vrai, quand on pense au terme de sorcière, déjà c’est souvent péjoratif, et on imagine directement une vieille dame flippante qui vit seule au fond d’une forêt. Mona Chollet démonte ces stéréotypes un par un et l’illustre de manière très riche aussi bien à partir de théories ou documents historiographiques que par des épisodes de séries ou des films bons publics.
Je me suis toujours estimée hyper ouverte d’esprit mais en lisant cet essai j’ai réalisé à quel point je pouvais avoir un regard étriqué sur l’image sociétale de la femme. […] Ce genre de sujets, auxquels je n’avais jamais franchement réfléchi, me font maintenant cogiter et m’insurgent même. Pour moi, si un essai parvient à te faire réfléchir et réaliser des faits sociaux auxquels tu es confronté chaque jour, c’est qu’il a rempli son job.

En vrai j’ai toujours trouvé ça cool les sorcières, parce que quand on en parle, je pense direct à Maléfice ou à Morticia Addams et elles ont un charisme de dingue. Mais je dois dire qu’après cet essai, j’arrive à me faire une image de ce qu’est la sorcière moderne et j’adore. […] La sorcière moderne n’a pas peur d’arborer ses cheveux blancs et ne craint pas les jugements puérils si elle décide de ne pas avoir d’enfants ou d’être célibataire (ou les deux). Et puis il y a un côté purement filmique que j’ai grave envie de reproduire, genre faire des incantations en latin avec des cristaux et de la sauge dans ma chambre.

Le finalement chez Julie Juz montre donc le dépassement de la figure de la sorcière pleine de pustules, cachée dans sa forêt. Pour les lectrices, une nouvelle image de la sorcière se créé, et, en réalité, c’est à cette nouvelle image qu’elles s’identifient, comme certaines féministes avant elles.

Que dire ? Tous les thèmes sont abordés dans l’extrait ci-dessus : déconstruction du mythe de la sorcière, découverte de soi, identification, réflexion… Comme nous le disions précédemment, la sorcière est donc réactualisée : c’est une femme libre, une femme qui choisit sa vie. Mais elle reste poursuivie par son folklore : les lectrices portent des chapeaux pointus en séance de dédicace, et qui passent commande sur Etsy (voir première de couverture de Sorcières. La puissance invaincue des femmes, ainsi que les photographies en illustrations de cet article.) Sommes-nous le cercle vicieux de l’éveil des consciences et la récupération commerciale du thème de la sorcière ?

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Étagère sorcière « sortilèges et enchantements » sorcellerie par Ateliermandragore.

Pour certaines, la lutte continue.

Bien sûr, toutes les lectrices ne sont pas tombées sous le charme, et Les Chroniques Culturelles ne s’en cache pas, et a bien raison. On peut s’interroger : le livre séduirait-il moins les dilettantes aguerris que les curieux ?

Mais voilà, la figure de la sorcière me fascine depuis toujours, j’ai même envisagé d’en faire mon sujet de thèse et je sais que j’écrirai dessus, un jour : en fait, j’ai toujours pensé confusément que peut-être j’ai été une sorcière brûlée sur le bûcher dans une vie précédente, ou que j’ai eu une ancêtre qui l’a été […]. Impossible donc pour moi de m’abstenir de lire cet essai, dont on parle beaucoup, nonobstant ma méfiance envers l’auteure.

On retombe alors sur la même interrogation : sorcières féministes, ou sorcières tout court d’ailleurs, se méfient de ce livre, qui surferait sur la vague (et qui l’assumerait ?). La légitimité de cet avis est, comme nous l’avons vu, discuté par les universitaires. Cependant, toutes les féministes ne s’en méfient pas, comme Wild Sorceress, nom qui ne prête pas à confusion.

Je suis militante féministe depuis plus de dix ans et à côté de ça, je n’hésite pas à me décrire comme une sorcière, cet essai était donc fait pour moi.

Elle a beaucoup aimé l’écrit de Mona Chollet. Déjà bercée dans l’ésotérisme, elle a également élargit son point de vue, et s’est beaucoup interrogée suite à sa lecture, tout comme les curieuses l’ont fait. Ce livre peut donc apporter beaucoup aux sorcières féministes comme aux néophytes.

Outre la réflexion, ce livre ouvre un réel droit à la parole. Après un article et une analyse en béton armé et très intéressante, La Tournée de Livres ose, elle aussi, à son tour prendre la parole. Elle s’exprime au sujet du non-désir d’enfant auquel Mona Chollet a consacré tout un chapitre. Un chapitre qui dit « je » comme ses lectrices après elle. Sorcières. La puissance invaincue du féminin réussirait-il un effet #metoo : exprime-toi.

Bon, je vais faire effondrer la petite pyramide de réflexion et de compréhension qui s’est bâtie dans votre cerveau : si je ne veux pas de gosses, c’est parce que je fais partie des méchantes pas belles qui n’aiment pas les enfants. (Je vous vois déjà décrocher le téléphone pour contacter l’asile le plus proche.) J’ai mes raisons et je n’ai pas à me justifier. Paradoxalement, je m’entends bien avec les enfants (sauf ceux qui me reprochent de ne pas être une « vraie » adulte et essaient d’en profiter). Et c’est peut-être justement parce que, comme certains me le font remarquer, je ne suis pas une adulte au sens où on l’entend. Ça doit en rassurer certains, je pense… Il y a aussi le fait que je ne me sens pas psychologiquement capable de m’en occuper, mais on n’est pas là pour faire une psychanalyse.

Ça fait du bien de le dire, non ? Avec un blog dont le titre parle lui aussi de lui-même, La Sorcière Enquête, avec beaucoup d’humour, livre son ressenti (mais pas que) sur le sujet. Elle s’est reconnue totalement dans l’image de la sorcière proposée par Mona Chollet : une femme libre, à part, qui (en plus !) ne veut pas d’enfants (pour le moment ?).

Ma vie pose plus de problèmes aux autres qu’à  moi-même : c’est à cause du regard des gens que je peux me sentir mal de temps en temps. C’est un cercle vicieux. Je savais que je n’étais pas la seule à avoir ce genre de ressentis, mais grâce à ce livre, je me sens un peu libérée d’un poids. Il m’a permis de déculpabiliser sur ce sujet et d’avoir envie de l’assumer.

Un livre rassembleur… Avec les autres et avec soi-même.

Cet article va s’achever sur un dernier témoignage, touchant. Parler depuis le Silence, un nom très poétique pour un blog tout en sensibilité. Tout d’abord, elle nous parle de ce fameux aspect rassembleur que comporte ce livre, comme un pouvoir étrange qu’il aurait sur les gens.

Je lisais ce livre dans le train et son titre a attiré l’attention de mon voisin qui a commencé à me poser des questions dessus. Il était curieux, plutôt intéressé et puis il m’a demandé : « Et vous, vous vous définissez comme sorcière ?. »

Oui, elle se considère comme sorcière, et depuis longtemps, mais c’est en elle, jamais elle ne l’avait dit à haute voix, encore moins en public. Elle est intriguée et fascinée par toutes ces jeunes de 25 ou 30 ans qui osent s’exposer, se dire sorcières. À juste titre, là n’est pas la question, mais pouvoir l’assumer, c’est ça, la nouvelle liberté.

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Planche ouija par 3dGeekWares.

Conclusion :

Sorcières de Mona Chollet est donc un livre qui délie les langues et qui fait couler beaucoup d’encre. Un livre qui permet aux féministes et aux sorcières d’aujourd’hui de se reconnaître, de parler, de s’assumer. Ces femmes, parfois bercées par les sorcières des années 2000, se rendent compte que le féminisme n’est pas une guerre déjà gagnée comme on le pensait alors. (Il n’y a qu’à voir toutes les artistes frileuses sur ce terme qui ont participé, en 2008, à l’exposition @Elles au Centre Pompidou, et qui auraient peut-être osé assumer ce titre aujourd’hui.) Une lutte qui revient sur le devant de la scène, et sur laquelle surfe, certes, Mona Chollet. Il convient en revanche de rappeler qu’elle en est une des activistes depuis de nombreuses années. Elle a le goût d’une lutte dont les jeunes ont peut-être moins conscience – jeunes qui se sont parfois lancées dans cette aventure de sorcellerie, finalement si sérieuse, comme si cela coulait de source. Un livre pour commencer, pour se questionner, un voyage initiatique qui fonctionne. Et si c’était cela la clé du succès littéraire ?