Rodolphe Bresdin, le « Robinson graveur »

Je suis très heureuse de vous présenter le travail d’un artiste encore trop méconnu à mon sens, celui de Rodolphe Bresdin, appelé à juste titre par Maxime Préaud le « Robinson graveur ». J’avais eu l’occasion de m’intéresser à ce graveur de génie lors de mon travail de recherche sur Odilon Redon, mais c’est avec beaucoup d’intérêt que j’ai choisi de replonger dans ses paysages fantastiques et oniriques.

La Comédie de la Mort, 1854

la comédie de la mort
Rodolphe Bredin, La Comédie de la mort, 1854. Lithographie en noir sur papier appliqué sur carton Signée et titrée dans la planche 24,5 x 17 cm Provenance : Collection de l’artiste surréaliste Christian d’Orgeix.

Une des œuvres les plus captivantes de cet artiste selon moi est La Comédie de la Mort. Toutes les réalisations de Bresdin sont très énigmatiques, et surtout foisonnantes de détails. Chacun l’interprète « à sa sauce » si je puis dire, mais des éléments prédominants se démarquent et sautent aux yeux la plupart du temps. Avec une plume fine et précise, la nature réelle se métamorphose toujours sous nos yeux grâce à l’imagination de cet artiste visionnaire. Pour résumer brièvement La Comédie de la Mort, on observe dans cette œuvre une sorte de cabane formée d’un enchevêtrement de branchages près d’une mare. À l’intérieur, un homme est assis, se tenant le visage dans les mains dans une attitude désespérée. On remarque que son pied droit est retenu par une chaîne à gros maillons. Certains supposent qu’il s’agirait de Bresdin lui-même.

On observe à l’extérieur, sur la gauche, un autre personnage au regard vague que l’on pourrait assimiler à un mendiant étant donné son apparence négligée. Un livre est ouvert près de lui mais il ne le lit pas. Un « démon-arbre » semble lui chuchoter à l’oreille tandis que sur l’extrémité gauche de la gravure, le Christ apparaît tourné vers l’homme, lui montrant le ciel. Mais malgré ce maigre encouragement pour espérer une fin paisible, les deux squelettes penchés sur les arbres de droite désignent également le ciel en ricanant…

C’est notamment Huymans qui aborde cette gravure dans À Rebours (1884, chapitre V), présente dans l’appartement de Des Esseintes:

Dans la pièce voisine, plus grande, dans le vestibule vêtu de boiseries de cèdres, couleur de boîte à cigare, s’étageaient d’autres gravures, d’autres dessins bizarres. La Comédie de la Mort, de Bresdin, où dans un invraisemblable paysage, hérissé d’arbres, de taillis, de touffes, affectant des formes de démons et de fantômes, couverts d’oiseaux à têtes de rats, à queues de légumes, sur un terrain semé de vertèbres, de côtes, de crânes, des saules se dressent, noueux et crevassés, surmontés de squelettes agitant, les bras en l’air, un bouquet, entonnant un chant de victoire, tandis qu’un Christ s’enfuit dans un ciel pommelé, qu’un ermite réfléchit, la tête dans ses deux mains, au fond d’une grotte, qu’un misérable meurt, épuisé de privations, exténué de faim, étendu sur le dos, les pieds devant une mare [3].

Une existence à part…

Rodolphe Bresdin (1822-1885) fut un des maîtres incontestés de l’eau-forte. Cet autodidacte devenu virtuose à force de travail acharné s’attira l’admiration de gens comme Baudelaire, Mallarmé, Huysmans, ou encore Odilon Redon. Pour ceux qui sont intéressés, vous pouvez retrouver l’un de mes précédents articles dans lequel j’aborde entre autres l’influence de Bresdin chez Redon, tout d’abord via le travail de la gravure mais aussi à travers cette admiration commune pour le peintre Rembrandt. Pour le retrouver c’est ici !

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Odilon Redon, Portrait de Rodolphe Bresdin, 1865, dessin au crayon noir et à l’estompe, Musée du Louvre, Département des arts graphiques, Fonds du musée d’Orsay.

Le personnage de Bresdin, au talent inclassable de par son art très éloigné de l’académisme, « vécut dans son siècle comme un naufragé [1] ». Personnage singulier, il fut même le prétexte d’une nouvelle de Champfleury, celle de Chien-Caillou (1845). Champfleury y met en scène un pauvre graveur que ses camarades surnomment Chien-Caillou, vivant avec son lapin pour seule compagnie et dont l’unique ornement de son logement sordide du quartier Latin (lui servant aussi d’atelier) est l’eau-forte authentique de Rembrandt, celle de La Descente de Croix. À la fin de cette nouvelle, le pauvre Chien-Caillou tombe désespérément amoureux de sa voisine, la belle Amourette, mais cette histoire se termine mal car il tue son fidèle lapin, devient aveugle et finit à l’hôpital, rien que ça !

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Rodolphe Bresdin, Le Bon Samaritain (détail), 1860, dessin à l’encre de Chine et au lavis, à la plume et au pinceau, sur bristol.

Né en 1822 à Montrelais, Bresdin réalisa ses premières gravures très rapidement à partir de 1838 à l’âge de 16 ans, et c’est en 1848 qu’il exposa pour la première fois six dessins au Salon de Paris. Mais la vie parisienne ne convenait pas à son tempérament solitaire, et c’est en 1852 qu’il s’installa dans les environs de Toulouse, dans « une cabane en torchis dans un jardin de maraîchers [2] ». Bresdin exposa de nouveau au Salon parisien en 1861 et publia plusieurs eaux-fortes dans la Revue fantaisiste. Alors que la Revue cessa sa parution au mois de décembre, Bresdin avait déjà quitté Paris… Il s’installa alors à Caudéran en 1864 (aujourd’hui un quartier de Bordeaux) dans la rue Fosse-aux-Lions. C’est notamment là qu’il initia Odilon Redon à la maîtrise difficile de la gravure.

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Rodolphe Bresdin, La Ville fantastique, 1882, dessin à l’encre de Chine, à la plume, sur bristol.

En 1873, Bresdin réalisa son « rêve américain » car il fut chargé de dessiner un billet de banque et d’en surveiller le tirage. Il vécut quelques années à New York avec sa famille (sa femme et ses quatre enfants) avant de s’installer à Montréal afin d’enseigner la gravure durant deux ans. Mais c’est en 1877 que l’artiste rentra en France, encore plus pauvre qu’à son départ…

la sainte famille aux cerfs
Rodolphe Bresdin, La Fuite en Égypte, 1855, épreuve du deuxième état, mais sans aucune inscription, sur chine blanc remonté sur vélin blanc, Amsterdam, Rijksmuseum, Rijksprentenkabinet.

Bresdin, malgré son talent, n’arriva jamais à se mêler à la mondanité parisienne, car l’isolement était pour lui un puissant synonyme de création. Cet artiste mena une existence tragique, à la manière d’un Gauguin ou d’un Van Gogh. Après une vie de privations, il finit par mourir de froid et de misère dans le hangar qui lui servait d’atelier et de logement. Ce grand artiste qui voyait au-delà de la nature et du quotidien nous laisse néanmoins de magnifiques et uniques traces de son passage. Odilon Redon nous dit à son propos que :

Dans l’imagination seule étaient ses pouvoirs. Il ne concevait rien au préalable. Il improvisait avec joie, ou parachevait avec ténacité les fouillis de cette végétation menue, imperceptible, que vous voyez là, en ces forêts qu’il a rêvées. Il adorait la nature. Il en parlait avec douceur, avec tendresse, d’une voix qui devenait soudain convaincante et grave, et qui contrastait avec le ton de sa conservation, habituellement fantasque et enjouée. « Mes dessins sont vrais, quoi qu’on en dise », affirmait-il souvent [4].


Notes :

[1] Préaud Maxime, Rodolphe Bresdin, 1822-1885, Robinson graveur, cat. exp., Paris, BnF, 2000, p. 7.

[2] Ibid., p. 18.

[3] HUYSMANS J-K., À Rebours, Paris, Georges Crès, 1922, p. 80.

[4] Préaud Maxime, Rodolphe Bresdin…, op. cit., 2000, p. 16.


Bibliographie :

FOSSIER François, Rodolphe Bresdin 1822-1885 un graveur solitaire, cat. exp., Paris, musée d’Orsay, 1990.

HUYSMANS J-K., À Rebours, Paris, Georges Crès, 1922.

PREAUD Maxime, Rodolphe Bresdin, 1822-1885, Robinson graveur, cat. exp., Paris, BnF, 2000.

SCIAMA Cyrille, Rodolphe Bresdin, fantastique et onirique, cat. exp., Nantes, musée des Beaux-arts, 2007.

L’évolution de la figure de Merlin l’enchanteur au fil des siècles

À qui pensez-vous lorsque je vous évoque le personnage de Merlin ? Un vieux sage à la barbe blanche ? Au jeune héros de la série télévisée ? Au magicien cocasse de Kaamelott ? Toutes ces représentations ne sont pas si éloignées de la réalité… quoique ! Nous allons essayer de percer les voies mystérieuses de Merlin dans cet article.

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Merlin dans la série Kaamelott (source image).

Qui était donc le personnage de Merlin ?

Le célèbre magicien, tel que nous le connaissons à notre époque, est né à partir de chroniques galloises. Son origine littéraire remonte assurément vers le XIIe siècle grâce à un texte en latin écrit par la main talentueuse de Geoffroy de Monmouth, puis rédigé en langue vernaculaire par Robert de Boron, tout en passant par Wace.

Merlin est donc un personnage tout aussi célèbre que le roi Arthur lui-même. D’ailleurs, les deux son intrinsèquement liés dans les cycles arthuriens. Dès le Moyen Âge, le personnage de Merlin a subi de nombreuses réécritures. Tantôt un être divin, tantôt un être diabolique, Merlin sera passé par toutes les interprétations !

Les amours de Merlin permettent de l’inscrire dans la lignée des héros merveilleux au destin tragique. Le magicien cumule en effet les motifs liés à son destin féerique : conception surnaturelle, enfant sans père (bien que l’on sait dans la version de Robert de Boron que sa mère a été fécondée par un incube), puis une disparition tragique engendrée par la femme aimée.

Conception de Merlin dans l’ouvrage de Robert de Boron

De nos jours, la légende de Merlin ne cesse d’être réécrite, réadaptée, réappropriée par la littérature fantasy avec des auteurs comme Tolkien ou Rowling. C’est pourquoi il est important de remettre le personnage de Merlin dans son contexte d’origine avant de s’attaquer au contexte littéraire médiéval et contemporain !

L’origine, le mythe, l’homme, le sylvestre :

Bien avant que naisse le personnage mythique que l’on connait aujourd’hui, les récits légendaires et les brides de l’Histoire prennent place autour de Merlin afin de construire son identité, dans un cadre celtique antérieur aux influences chrétiennes.

Il semblerait qu’un certain Ambrosius Aurelianus soit à l’origine du personnage de Merlin. Cet homme aurait été un général militaire et chef des Bretons d’origine romaine. Il aurait été victorieux à la bataille du Mont Badon. Cette historicité est admise par Ferdinand Lot en 1931 dans son ouvrage Bretons et Anglais aux Ve et VIe siècles.

Un autre récit de guerre fait écho au commencement des récits de Merlin tels que la Vita Merlini, c’est la bataille de Mag Tured qui commence ainsi : «  les Tuatha De Danann étaient dans les îles du nord du monde, apprenant la science, la magie, le druidisme, la sorcellerie, la sagesse… » (Dottin, l’épopée irlandaise). Cette tribu « des gens de la déesse Dana » a sérieusement influencé le monde celte par leurs croyances et leur histoire.

C’est inévitablement Geoffroy de Monmouth qui donne le nom de Merlin dans Historia Regum Britanniae, rédigé entre 1135 et 1138. En découlera ensuite la Vita Merlini rédigée entre 1148 et 1155, « un texte rare, pour ne pas dire oublié de la légende arthurienne », d’après N. Desgrugillers dans la présentation de l’ouvrage. La Vita Merlini raconte qu’à la suite d’une bataille où il perd trois de ses plus braves hommes, Merlin devient fou et se réfugie dans la forêt. C’est alors que naît la figure du Merlin sylvestre, héritage des chroniques galloises.

Sa sagesse, souvent liée au don prophétique, est une conséquence de sa folie : c’est seulement une fois que Merlin guérit de cette folie que sa sagesse s’exerce avec plénitude.

Deux autres personnages de la littérature se rapprochent d’un Merlin sauvage, sylvestre : Lailoken et Suibhne.

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Lailoken, illustration d’Alan Lee.

Lailoken possède une origine écossaise, de la même manière que Merlin, issue de deux textes datant du XIIe siècle rédigés dans le livre La vie de Saint Kentigern, intitulés Lailoken et Meldred et Kentigern et Lailoken. On retrouve le motif du rire frénétique (à rappeler que Merlin éclate de rire lors de ses visions face à l’impuissance des êtres humains face à leur destin, flippant non ?) ainsi que la prédiction des trois morts du roi.

Le second, Suibhne, vient d’un roman irlandais écrit entre 1200 et 1500, mais dont les thèmes remontent au VIIIe siècle. La légende raconte que Suibhne jette le psautier de saint Ronan dans un lac après avoir appris qu’on construisait une église sur son territoire sans autorisation. C’est alors qu’une loutre surgit du lac et ramène le saint livre à Ronan. S’ensuit une bataille à laquelle participe Suibhne, furieux. Ronan lui jette une malédiction qui le fera voler dans les airs comme la flèche qui a tué son clerc. Suite à cela, Suibhne devient fou et commence sa vie d’homme sauvage. On note également que la folie de Suibhne peut prendre la forme d’une métamorphose d’oiseau. On associe souvent cette transformation avec le motif du mythe sauvage. Geoffroy de Monmouth se serait-il inspiré de ces livres ou au contraire, ces textes s’inspirent-ils du texte de Geoffroy?

Ces textes, contemporains de celui de Geoffroy de Monmouth, intègrent un prélude au portrait sylvestre de Merlin.

On trouve également une tradition galloise sur un barde nommé Myrddin qui participa à la bataille d’Arderydd en 573 ou 533 qui, suite à celle-ci, devint fou et fuit dans le forêt du Calidon pour mener une vie sauvage. Ces poèmes gallois qui transmettent cette tradition ne semblent pas antérieurs à 1150. On peut relever une liste exhaustive des ces poèmes : Les pommiers, le dialogue entre Myrddin et Taliesin, Les Bouleaux, Le chant des Pourceaux, Dialogue entre Myrddin et sa sœur Gwenddyde.<

Dans les poèmes attribués à Myrddin, le héros se trouve seul dans la forêt et s’adresse aux arbres pour prophétiser les malheurs qui arriveront au pays de Bretagne.

Fin du poème de Myrddin et Taliesin :

« Sept fois vingt généreux guerriers s’en sont allés vers les ombres.

Dans la forêt de Kelyddon, ils ont trouvé la mort.

Puisque moi, Myrddin, je suis le premier après Taliesin,

permets que ma prophétie nous soit commune. »

On sait que Geoffroy dans la Vita Merlini fait apparaître Taliesin à l’ermitage de Merlin. Ce personnage est maintenant oublié, mais il était le Pennbeirdd, c’est-à-dire le chef des bardes dans les textes du Moyen Âge. Ce personnage légendaire serait donc une des origines de notre Merlin.

Le dieu Cernunnos montre beaucoup de points communs avec les pouvoirs de Merlin : c’est un ermite dans la forêt, doté d’un don prophétique et qui se familiarise avec la métamorphose animalière. Une autre filiation avec le dieu Pan peut s’envisager également. En effet, dans la Vita Merlini, Merlin se rend aux noces de son épouse sur un cerf, accompagné de tous les animaux qu’il a pu réunir dans la forêt. Le cerf est l’archétype même du compagnon de l’homme sauvage, ce qui montre un héritage assez prononcé de Cernunnos, lui-même porteur de cornes de cervidé.

Bien que le personnage de Merlin naisse au cœur du XIIe siècle, il n’est pas étonnant qu’il conserve des empreintes d’un druidisme ancien. On sait que les druides avaient tous disparus au XIIe siècle, mais il serait très séduisant de comparer Merlin avec le dieu irlandais Dagda, un homme de la médecine naturelle, un dieu druide, un chamane.

Merlin a un lien particulier avec la faune et la flore. La tradition sylvestre liée à Merlin place son don de clairvoyance dans une perceptive de la folie du héros. Il est à noter que sa folie se guérit par une source : l’eau est signe de purification, de lavement de péché dans la tradition chrétienne.

La tradition sylvestre constitue un héritage des croyances anciennes des mythes et du panthéon celtique où la nature entretient un lien intime et harmonieux avec l’homme.

Merlin, de Robert de Boron :

Merlin est un roman qui naît au cœur du XIIIe siècle, après les écrits de Wace et de Geoffroy de Monmouth.

Merlin est le fils du diable et d’une noble jeune fille très pieuse. C’est par la foi inconditionnelle en Dieu de sa mère que Merlin échappe au Diable.

Notre héros possède sa part d’ombre et de lumière, et celle-ci se manifeste par l’aide de Dieu qui lui offre le don de voir l’avenir. Par ses prophéties, il se met au service du dieu chrétien comme son interprète auprès des hommes. Robert de Boron ne fait pas de Merlin un simple magicien mais une véritable figure divine. Merlin serait-il un changelin ? Un enfant humain échangé contre un enfant issu du monde merveilleux, par les fées ou le Diable : autrement appelé un enfant-fée.

Merlin est un enfant précoce qui montre des pouvoirs extraordinaires. Cette avancée montre déjà une emprise sur le temps qui se traduira par sa longévité si célèbre. C’est tout jeune enfant que le magicien révélera au juge sa véritable origine, et par le rachat de sa mère, Merlin devient une figure divine.

Sa part d’ombre se dévoile par son corps couvert de poils qui est un signe de l’origine diabolique à l’époque médiévale. Cette difformité est associée à l’étrangeté et à l’animal, ancrée dans la tradition sylvestre.

Cette dualité montre tout le paradoxe du personnage, à la fois sombre et lumineux, le tout baigné dans une domination chrétienne !

Bien que sa part de lumière prédomine, son ascendant maléfique surgit et demeure à jamais en lui. Malgré tout, Merlin aide Uter à tromper Ygerne en ayant conscience de son péché, de son erreur. Néanmoins, cette action permet d’engendrer le célèbre roi de Bretagne, un mal pour un bien ?

Le rire, toujours le rire ! On retrouve le motif du rire si singulier chez Merlin, celui-ci inscrit dans le pouvoir de prédire l’avenir. Mais chez Robert de Boron, la folie ne provoque plus de clairvoyance mais la connaissance des faits passés que Merlin détient du Diable. Quant au don de Dieu, c’est grâce à celui-ci que Merlin connaît l’histoire du Graal et des faits futurs transposés en prophéties. Comme dans les œuvres antérieures, la clairvoyance semble offrir à Merlin la connaissance absolue.

L’emprise sur la temporalité est de nouveau reprise chez Robert de Boron. En effet, dès la naissance de Merlin, celui-ci fait preuve d’une précocité extraordinaire : Merlin s’exprime de la même manière qu’un adulte, il est plus grand que la moyenne et se fait avocat de sa mère à l’âge de dix-huit mois. Il quittera sa mère à ses sept ans et ordonnera à Blaise de recueillir les histoires de sa vie.

Père Blaise dans Kaamelott

En guise d’anecdote étymologique : Blaise est le porte-parole de Merlin dans le roman de Robert de Boron. D’après Philippe Walter, le dictionnaire de Léon Fleuriot précise que le mot breton bleid signifie « loup », puis en breton moderne « bleiz ». Blaise serait-il la dernière trace de la tradition celtique et dernier compagnon de l’homme sauvage ?

La vieillesse a également de l’emprise sur lui. Son pouvoir de métamorphose pour se jouer des hommes prend des traits de vieillard, de jeune homme, de mendiant, etc. Serait-ce un héritage scandinave ? Odin se métamorphosait également en vieillard pour se promener dans le monde des hommes !

La tradition sylvestre s’efface peu à peu dans le roman de Robert de Boron. On la retrouve uniquement à travers les absences répétées dans la forêt pour gagner la compagnie de la fée Viviane.

Robert de Boron, en plus de christianiser Merlin et la quête du Graal, ajoute la mission spirituelle au roman, qui de fil en aiguille, découle sur une mission politique en faveur des Bretons. Merlin est souvent associé aux affaires martiales. Il donne des conseils nécessaires aux rois pour accéder à leurs fins. Comme appui, nous pouvons citer les visions dès son enfance pour la tour de Voltigern ou encore son rôle de conseiller auprès du roi Arthur.

Mais cette fois-ci, jouons le rôle de Merlin et faisons un saut dans le futur, plus précisément en 2017, où cette tradition refait surface et où les influences chrétiennes se font discrètes.

La vie de Merlin, de Caroline Bajot et Matilde Montségur :

Ce très bel ouvrage est paru le 23 juin 2017, racontant l’histoire de la vie de Merlin, personnage mythique et atemporel.

La vie de Merlin

Le personnage de Merlin est donc universellement connu. Il fait partie intégrante de la culture populaire littéraire, aussi bien adapté en livre jeunesse, en BD, en dessin animé et en film.

Ce petit livre, transposé sur le mode du conte de fée, est une réécriture de la légende arthurienne où Merlin tient une place au premier plan.

C’est un livre objet de par sa qualité esthétique. Il est destiné au grand public et donne l’illusion d’un manuscrit tout droit sorti du Moyen Âge grâce à ses calligraphies à l’encre dorée et à ses enluminures hautes en couleur. L’artiste peintre Matilde Montségur reprend les codes des couleurs des enluminures du Moyen Âge, des couleurs basiques mais très vives.

C’est tout d’abord l’aspect visuel qui attire le regard ! Toutes les enluminures et les couleurs sont un ravissement ! On tourne les pages pour le plaisir des yeux avant de s’attacher au texte.

L’histoire permet une plongée fluide et sommaire dans la vie de Merlin par de courts chapitres. L’ouvrage est agencé de manière à reconnaître les grands moments de sa légende, comme sa naissance, ses multiples rencontres et exploits, tels que la tour de Voltigern, Arthur, le Graal, la fée Viviane, etc.

Sachant que les chapitres sont brefs, il nous est plus aisé de se concentrer sur l’aspect aux enluminures, souvent pleines de références à la légende arthurienne. Ces chapitres nous permettent d’avoir une vue panoramique sur la vie du magicien sans rentrer dans les détails, ce qui rend la légende de Merlin plus ludique et plus accessible à un public jeune.

Ainsi, Merlin n’effraie plus comme au Moyen Âge à cause de son origine diabolique. Il se présente de nouveau comme le porte-parole de la nature et d’un monde onirique, loin de nos soucis quotidiens et, plus antérieurs, de la domination chrétienne.

Merlin incarne de nouveau un sage idéal, protecteur de la nature, qui est de nos jours terriblement menacée.

On trouve dans cette réécriture, comme dans bien d’autres, une grande volonté d’un retour aux sources païennes et d’un Merlin proto-chrétien. Son origine diabolique est supprimée pour laisser place aux rêveries folkloriques. L’auteur lui attribue une place de choix dans différentes œuvres (Fetjaine, série TV…).

Ces œuvres refont surgir le culte de la nature pour que les hommes tentent de retrouver un équilibre perdu. La production culturelle permet de faire évoluer les mentalités et de remémorer à l’être humain de quelle manière ses aïeux cultivaient les cultes divins.

La représentation de Merlin sur la couverture n’est pas sans rappeler celle de Gandalf. Lui-même associé au Christ par sa résurrection, sa bienveillance envers la communauté de l’anneau, etc., puis à Odin par sa connaissance absolue, Gandalf symbolise un savoir incommensurable dont nous ignorons les secrets. Son rôle en tant que mentor d’Aragorn peut nous induire sur la piste d’une réécriture de Merlin et d’Arthur. On retrouve l’image du sorcier errant dans le personnage de Gandalf, héritier des personnages folkloriques scandinaves, dont le nom lui-même signifie « elfe au bâton magique ».

The Hobbit: An Unexpected Journey
Gandalf. Photographe : James Fischer, pour The Guardian. Image issue du film Le Hobbit : un voyage inattendu. 2012.

À la différence de Merlin, on ne retrouve pas chez Gandalf une ambiguïté diabolique, il n’est pas partagé par le bien et le mal, et c’est grâce à sa pureté qu’il parvient à devenir magicien blanc. Gandalf incarne la figure du mage protecteur et bienveillant, ce qui se ressent également chez le spectateur qui se sent toujours rassuré lorsque l’acteur Ian McKellen est présent dans les scènes du film.

Le personnage de Merlin a donc bien influencé le personnage de Gandalf et les deux auteurs nous font ce rappel dès la couverture de l’ouvrage ! Le personnage de Merlin, attesté par l’Histoire ou par la littérature, réussit à incarner un véritable mythe. Merlin est donc une passerelle entre les mondes de la réalité et du surnaturel, entre différentes temporalités, et même si le magicien demeure une icône du vieux sorcier, le personnage n’a pas pris une ride !

Sage par excellence, fou des forêts et compagnon de la nature, Merlin est aussi le Grand Esprit qui nous permet de discerner le Réel de l’Invisible. Si d’aventure vous vous promenez dans Brocéliande et que, entre deux danses avec les fées vous entendez un écho profond venant d’une prison d’air, arrêtez-vous, et venez entendre les prophéties de Merlin qui vous guideront  sur un chemin plus sage et vers de plus belles aventures !

 


Sources :

Merlin, Robert de Boron, traduction par Alexandre Micha, GF-Flammarion, Paris, 1994.

Vita Merlini, Geoffroy de Monmouth, traduit du latin par N. Desgrugillers, Éditions Paleo, collection « L’Encyclopédie médiévale », 2003.

Merlin l’Enchanteur, Jean Markale, Albin Michel, collection « Espaces Libres », Paris, 1992.

Pablo Neruda et la poésie du monde

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Si vous connaissez ma plume pour les chroniques « sorcières » que je rédige, aujourd’hui, elle s’attarde sur un brin de poésie. Je tiens à vous présenter un recueil que j’aime particulièrement, découvert sur les bancs universitaires de lettres. Recueil regorgeant d’affection pour le monde, il est aussi celui des travailleurs et d’une généreuse Amérique du Sud. Le livre dont il sera question dans cet article n’est rien de moins que Les Odes Élémentaires par Pablo Neruda.

Un mot de contexte, un mot sur l’auteur.

Le livre, tout comme son auteur, aime à être situé par la critique comme étant entre la sphère politique et l’amour démesuré de la Nature. Vacillant entre deux pôles, Neruda s’exprime ici en poète exalté. Il chante son amour de chaque chose, tout en se faisant la voix des plus faibles, la voix du peuple et de la simplicité. La liesse collective le pousse à aimer la vie, chaque grain de poussière. Poésie du quotidien, son écriture célèbre la Nature généreuse, sensuelle contre les gouvernements cruels ou l’avarice des hommes. Il conserve un regard critique sur l’extérieur et les désastres naturels ; regard qui ne manque pas de nous frapper par son actualité. Neruda vit de 1904 à 1973, assassiné peu après le coup d’état militaire contre Salvador Allende. L’œuvre de Neruda trouve ses racines dans ce qui l’agite dans le domaine politique, et il semble plutôt se réfugier dans les petites merveilles de la Nature. La poésie y est méditative, observatrice, fine et intime. Poésie, donc, d’un barde médiateur, couplé au plus fervent défenseur de la force collective. L’édition sur laquelle je me base est celle parue chez NRF Gallimard, en 1974 pour la traduction française.

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Site : Espaces Andins. Auteur de la photographie non identifié. L’auteur en pleine écriture chez lui.

Je voudrais terminer ce mot introductif en rappelant combien j’ai apprécié le recueil. On est directement frappé par la vision qu’il déploie de la Nature : personnifiée, généreuse, elle étend son opulence comme la Pachamama. Dans un seul recueil, nous trouvons l’ode au plus commun des mortels, la vision exaltée d’une main pétrissant du pain, et des merveilles de la Nature. Ces poèmes représentent une véritable déclaration d’amour au Chili, si ce n’est à toute l’Amérique du Sud. Faune, flore, culture, sentiments : nous vivons au gré des vers. On dit de ce recueil qu’il est celui de la poésie quotidienne, puisque nous y trouvons des objets, des légumes, des éléments très simples. En passant sous la plume du poète, ces éléments négligés au quotidien se parent d’un nouvel éclat, presque sacré, presque sensuel. Si la poésie de Neruda rend grâce à ce qui l’entoure, à nous de lui rendre la pareille en lui consacrant cet article.

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Site : Heol Art. Une des nombreuses représentations de la Pachamama. Auteur de la peinture non identifié.

Le recueil : extrait de thèmes fétiches.

Le commun des mortels contre le poète médiateur.

et les hommes

veulent me dire,

te dire,

pour quoi ils luttent,

s’ils meurent,

pour quoi ils meurent,

et moi je passe et je n’ai pas

de temps pour tant de vies, 

je veux

qu’ils vivent tous

dans ma vie

et chantent dans mon chant,

je n’ai pas d’importance, moi,

je n’ai pas de temps,

pour mes affaires,

de jour et de nuit

je dois noter ce qui se passe,

et n’oublier personne. (page 12)

Le premier poème du recueil présente une image très importante, qui filera d’autres poèmes : l’homme fondu en tous. Le poète se montre sous la face d’un homme ordinaire, investi, dans le même temps, dans la folle mission de décrire (ou d’écrire) tout ce qui se passe autour. La vie l’entoure, l’embrasse, le sollicite, et lui ne peut qu’écrire. Beaucoup de poèmes du recueil sont un hommage à l’homme commun. Le poète n’est qu’un être terrestre parmi les autres. Nous pouvons citer le poème « Ode à l’homme simple » :

Je vais te raconter en secret

qui je suis, moi,

comme ça, à voix haute

tu me diras qui tu es,

je veux savoir qui tu es,

combien tu gagnes,

l’atelier où tu travailles,

la mine,

la pharmacie,

j’ai une obligation terrible,

celle de le savoir,

de tout savoir […] (page 117)

Pablo Neruda se présente comme un homme ordinaire, investi d’une vocation de réveilleur de consciences. En effet, à travers la figure du poète retiré du monde, il observe ses pairs, et se sent plein de la nécessité de les éveiller. Il est le porteur de lumière, tout en restant commun :

C’est mon métier

Que tu le veuilles ou non

de te réveiller

toi et ceux qui dorment (page 180)

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Site : Poemas cortos. Traduction approximative : « J’aime la façon d’aimer des marins, qui embrassent et s’en vont. Ils laissent une promesse sans jamais revenir. Dans chaque port, il y a une femme qui attend : mais les marins embrassent et s’en vont. Alors, une nuit, et pour de bon, ils se couchent avec la Mort au fond de la mer. »

L’amoureux et le solitaire.

Ce qui frappe le lecteur du recueil est cette omniprésence de l’amour. Je m’explique : nous trouvons peu de poèmes en lien à l’amour tel que nous nous le figurons. Pas question de femmes, de draps froissés. Le sentiment plane plutôt sur les choses ordinaires. Puisque tout est anthropomorphisé, perçu de manière sensuelle, le poète paraît faire l’amour au vivant tout entier. Il embrasse la Nature comme si l’on embrassait une femme. Les Odes Élémentaires pourraient bien être figurées en une massive ode à l’amour. Nous trouvons d’ailleurs un poème de ce nom à la page 31, où le poète fait le bilan de sa vie sentimentale. Il considère la solitude comme une noire compagne après ses désillusions amoureuses. Il se souvient de quelques instants fugaces :

Mais voici que celle

qui avait passé par mes bras

comme une vague,

celle

qui n’avait été qu’une saveur

de fruit vespéral,

soudain

clignota comme une étoile,

flamba comme une colombe

et je la trouvai sur ma peau

se déroulant

comme la chevelure d’un brasier.

Amour, à partir de ce jour

tout fut plus simple. (page 32)

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Site : Inform’Action.

La solitude reste la compagne durable du poète (paradoxalement, repoussante), qui n’hésite pas à lui écrire une ode :

O solitude,

beau

vocable, des heures

sylvestres

poussent entre tes syllabes.

Mais tu n’es que pâle

mot, or

faux,

monnaie traîtresse !

J’avais décrit la solitude avec les lettres

de la littérature,

lui avais mis une cravate

tirée des livres,

la chemise,

du rêve,

mais

je ne l’ai connue que quand j’ai été seul. (page 251)

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Site : Fine Art America. Artiste : Richard Day.

Ode à la vie ordinaire, ode aux sentiments fugaces.

Les quelques mots introductifs que je posais indiquaient une poésie du quotidien, où les objets de tous les jours retrouvent une importance presque sacrée. L’auteur leur écrit des odes, qu’elles soient destinées à l’oignon, au pain, à l’eau ou même à la cuisine du congre au jus. La poésie de Neruda s’anime des bonnes odeurs sud-américaines, dégage une saveur chaude à chaque coin de page. Nous nous croyons parfois dans un livre de recettes, mais ne nous y trompons pas : nous avons là un grand poète, qui nous déplie tout son amour des petites choses. S’il fait la louange des éléments quotidiens, il arrive aussi à le faire pour les sentiments. C’est ainsi que nous avons l’ode à l’espoir, au passé ou à la tristesse.

Voici un passage de « l’Ode à l’oignon » (titre surprenant, vous en convenez) :

Étoile des pauvres,

fée marraine

enveloppée

dans un papier

délicat, tu sors du sol,

éternel, intact, pur

comme de la graine d’astre,

et quand te coupe

le couteau dans la cuisine

monte la seule larme

sans malheur.

Tu nous as fait pleurer sans nous affliger.

J’ai célébré tout ce qui existe, oignon,

mais pour moi tu es

plus beau qu’un oiseau

aux plumes éclatantes,

tu es à mes yeux

globe céleste, coupe de platine,

danse immobile

d’anémone neigeuse

et la senteur de la terre vit

dans ta nature cristalline. (page 53)

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Site : Pixels. Artiste : Carlos Reales.

Voici un fragment de « l’Ode au pain » :

Pain,

de farine,

d’eau

et de feu

tu te fais.

Épais et léger,

tassé et rond,

tu répètes

le ventre

de la mère,

germination

équinoxiale

et terrestre. (page 198)

J’ai particulièrement apprécié « l’Ode à l’espoir », ici dans son intégralité :

Crépuscule marin,

au milieu

de ma vie,

les vagues comme des raisins,

la solitude du ciel,

tu m’emplis

et débordes,

toute la mer,

tout le ciel,

mouvement

et espace,

les bataillons blancs

de l’écume,

la terre orangée,

la ceinture

incendiée

du soleil en agonie,

tant

de dons, de dons,

oiseaux

qui vont à leurs rêves,

et la mer, la mer,

senteur

en suspens,

chœur de sel sonore,

cependant que

nous

les humains,

au bord de l’eau,

nous luttons

et espérons,

devant la mer,

nous espérons.

Les vagues disent à la côte solide :

« Tout sera accompli. » (pages 86-87)

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Site : Fine Art America. Artiste : Dolores Deal.

Je finirai par les quelques lignes qui ouvrent « l’Ode à la tristesse » :

Tristesse, scarabée

à sept pattes cassées,

œuf d’araignée,

rat tête fendue,

squelette de chienne :

tu n’entreras pas ici.

Reste dehors.

Va-t’en.

Retourne

dans le sud avec ton parapluie,

retourne

dans le nord avec tes dents de serpent.

Ici vit un poète.

La tristesse ne peut pas

passer cette porte. (page 279)

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Site éponyme : Leonid Afremov. Rain Princess.

Une nature magique.

Neruda arrive à transcrire dans une poésie quotidienne tout ce qui forme la magie des saisons et des phénomènes naturels. Sa poésie se prête des airs animistes, où chaque parcelle est douée de vie. La nuit, les saisons ou même la pluie ont un caractère propre sous sa plume admirative, craintive, ou même extatique. Il prête aux phénomènes naturels des allures, des sentiments. Je commence avec un fragment de « l’Ode à la nuit » :

Derrière

le jour,

toute pierre tout arbre,

derrière chaque livre,

nuit,

Tu galopes et travailles

ou te reposes,

attendant

que tes racines recueillies

développent ta fleur et ton feuillage.[…]

Libre tu coules

sur le cours sauvage

des fleuves,

tu couvres, nuit, sentiers secrets,

profondeurs d’amours constellées

de corps nus,

crimes éclaboussant

d’un cri d’ombre,

cependant que les trains

roulent, les chauffeurs

jettent le charbon nocturne dans le foyer rouge,

l’employé de la statistique, surmené,

s’est enfoncé dans un bois

de feuilles pétrifiées,

le boulanger pétrit

la blancheur. (pages 182-183)

Je poursuis avec un fragment de « l’Ode à l’automne », selon l’auteur, beaucoup plus louable que le printemps :

C’est difficile

d’être

l’automne,

c’est facile d’être le printemps,

d’allumer tout

ce qui est né

pour être allumé.

Mais éteindre le monde

en glissade

comme s’il était anneau

de choses jaunes,

jusqu’à fondre odeurs,

lumière, racines,

faire monter le vin aux raisins,

avec patience frapper

l’irrégulière monnaie

de l’arbre, là-haut,

pour la répandre ensuite

sur d’indifférentes

rues désertes,

c’est une profession de mains

viriles. (pages 191-192)

Je souhaiterais finir par un extrait de « l’Ode à la pluie » :

La pluie est revenue.

Elle n’est pas revenue du ciel

ou de l’ouest.

Elle est revenue de mon enfance.

La nuit s’est ouverte, un tonnerre

l’a ébranlée, le son

a balayé les déserts,

et alors 

la pluie est arrivée,

la pluie est revenue

de mon enfance,

d’abord

une rafale

coléreuse,

puis

comme la queue

mouillée

d’une planète,

la pluie,

tic tac mille fois tic

tac mille

fois trille,

un large coup

de pétales obscurs […]

Je connais

tes excès,

le trou

dans le toit

écoulant

sa gouttière

dans le logis

des pauvres :

là, tu démasques

ta beauté,

tu es hostile

comme une

céleste armure,

comme un poignard de verre,

transparente,

là, je t’ai vraiment connue. (pages 151-153)

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Site : Pinterest. Artiste : Mike Barr.

Conscience de la dégradation naturelle par les hommes.

Il va sans dire que Neruda avançait en toute lucidité. Si son écriture semble parfois voler haut, se dispenser de la vie des hommes en pure poésie, il ne faut pas oublier sa large implication dans le monde. Il a conscience de la destruction de la nature, conscience des vices humains. Ses pointes transpercent parfois les coins des poèmes. Il arrive à émettre quelques critiques notoires. Cependant, il aime l’humain, et il le somme de revenir, loin de sa bêtise destructrice, vers un état respectueux de la Nature. Je n’arriverai pas à conclure aussi bien qu’il le fait dans les quatre derniers vers du recueil :

Et que l’homme obscur apprenne,

dans le cérémonial de ses affaires,

à se rappeler la terre et ses devoirs,

à propager le cantique du fruit. (page 302)

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Site : Tous Voisins. Traduction approximative : « Ils pourront bien couper toutes les fleurs [du monde] mais ils ne pourront jamais avoir le printemps. »

Scott Cunningham et la botanique

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Site : Amazon (l’une des couvertures de vente).

Aujourd’hui, je me penche sur un auteur qu’on ne présente plus tant il est influent dans la sphère des sorcières modernes. Si apprendre des choses parfois insolites sur les plantes, tout en bénéficiant d’un catalogue impressionnant pour la pratique, vous dit, je vous invite à lire la suite. Je présente donc L’Encyclopédie des plantes magiques, en me doutant bien que beaucoup d’entre vous en ont déjà entendu parler !

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Site : Amazon. Scott Cunningham dans sa jeunesse.

Un mot sur l’auteur.

Comme je le disais plus tôt, on ne présente plus le nom de Scott Cunningham dans la sphère païenne aujourd’hui. L’écriture claire, la recherche approfondie ont été ses chevaux de bataille pendant des années. Avant de rendre la plume dans les années 1990, Scott écrit une vaste quantité de fictions, mais aussi de livres où il donne à voir le résultat d’années entières de recherches. Pratiquant la magie végétale, verte, botanique (vous lui donnez le nom que vous souhaitez), il a donc un point de vue expert sur l’usage des plantes en sorcellerie. Adepte de la magie élémentale, il nous a fait bénéficier de superbes tableaux de correspondance, très utiles. À l’origine de l’Encyclopédie des plantes magiques, il y a un constat de sa part lorsqu’il était étudiant : rien de complet n’avait été publié sur toutes ces plantes, de tous les jours ou non. Il tient donc à humblement combler un manque d’informations sur les plantes qui nous entourent (qu’on parle même de l’ail ou de l’oignon, tant qu’on y est !). Pour lui, il s’agissait de délivrer des informations sur ces plantes, en les classant, tout en donnant des « trucs » de magie simple. Pas besoin de dix chandelles, de bougeoirs, de grimoires, de matériel à n’en plus finir ;  non, la plante se suffit. Pour lui, elle possède déjà l’essence du pouvoir.

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Site : Aminoapps. Auteur non identifié.

Le livre en lui-même.

Je base mon article sur l’exemplaire du livre sorti aux éditions ADA en 2009. Cunningham le publie en 1985 pour le copyright, mais le réédite plusieurs fois, victime de son succès. Le livre en question représente un peu moins de 400 pages. Il a vocation de nous présenter dans l’ordre alphabétique un herbier de plus de 400 plantes, incluant certaines que nous utilisons tous les jours en cuisine. C’est la majeure partie de l’ouvrage, mais il ne faut pas négliger le poids des parties auparavant (rappel de principes, techniques de conservation des plantes, usage magique), ni le poids des annexes ensuite, qui en font un livre de grande qualité. C’est pour cette raison que je propose tout de suite un survol de son contenu.

Survol du contenu.

1. Les principes de base.

  • Pouvoir des plantes.

Dans ce premier espace, il définit ce qu’il entend par la notion de pouvoir, et surtout en quoi il se suffit dans la plante seule. Il réfléchit donc sur cette notion, qu’il trouve mal utilisée dans la pratique de la sorcellerie. Il donne pour rappel que cette pratique n’est qu’une réponse entre autres face à des questions, ou des besoins. Il rappelle donc les principes moraux (évidents) derrière cette pratique, que beaucoup oublient. Ne fais donc de mal à nul être volontairement. En bref, une parole de sage.

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Site : Pinterest. Auteur non identifié. Illustration d’un principe de sorcellerie.
  • Pratiques magiques.

Ici, Scott Cunningham détruit l’idée d’une synchronisation parfaite des planètes, de la Lune et du pratiquant. En effet, si nous avons un problème, irions-nous attendre l’éclipse parfaite dans six mois, ou la bonne lune durant des semaines ? Non, il rappelle que le besoin est immédiat, et qu’un bon praticien peut se dispenser de ces parfaites correspondances. Il préfère un soulagement immédiat, qui se distingue des trop grandes préparations. Il en profite pour dresser une liste des objets de base, utiles pour la sorcière botanique, sans s’encombrer d’un trop-plein de possessions.

  • Rites et procédures.

Cette partie est très riche pour les nouveaux pratiquants (voire même pour les plus chevronnés), dans la mesure où il dresse la liste de tout ce que l’on peut faire de ces plantes, de la cueillette-type à l’enchantement, ou la couture de figurines. Il semble faire une place tout importante à ces figurines, victimes du seul stéréotype de la mauvaise poupée vaudou. Il rappelle que la poupée est à la base issue d’une volonté curative, ou d’aide pour autrui. Ainsi, sachez grâce à l’auteur que pour guérir d’un rhume, vous pourriez vous aider d’une figurine cousue et remplie d’eucalyptus broyé. À bon entendeur, salut, on se retrouve en décembre pour les plus curieux (et les plus malades).

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Site : The Conversation. Photo : Marie-Lan Nguyen, 2014. Poupée vaudou présentée au musée du Louvre.
  • Intentions magiques.

Enfin, il fait la liste ici de toutes les intentions qui pourraient animer notre petite âme de sorcière pour s’aider des plantes. Les intitulés sont simples : amour, consécration, protection… Et alors, la vengeance, la malédiction ? Non, Cunningham le rappelle dès le début de l’ouvrage : pas de place ici pour les mauvaises intentions. La magie reste bénéfique, et les âmes vengeresses passeront leur chemin. Ce livre fourmille de plantes dangereuses, mais jamais pour un usage néfaste. La liste fait état de tout ce que l’on peut souhaiter de bon, pour soi, comme pour autrui (des nuits d’amour à n’en plus finir tout comme guérir d’un rhume, n’est-ce pas). Maintenant que j’ai mis en lumière tout ce qui précède le catalogue de plantes en lui-même, je propose que nous survolions la majeure partie du livre.

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Site : Lexib. Auteur non identifié.

2. Les plantes.

L’ordre est alphabétique, et nous trouvons tout, ou presque.  Les plantes sont classées comme des articles, selon leur nom le plus « commun », les noms plus populaires étant notés dessous. Dans un article-type, on trouve le nom en latin, une indication thérapeutique ou le rappel des dangers que cette plante peut provoquer. Ensuite, on trouve les noms populaires. Par exemple, saviez-vous que si l’on vous parle de garde-robe, on parle de la lavande, et non de votre cher placard… Ensuite, la phase magique intervient, et Scott Cunningham relève pour chaque plante le genre, la planète, l’élément, la déité et les pouvoirs associés. Cette partie synthétique est utile pour quiconque tient à un usage ésotérique de la plante. En parlant de cela, la dernière partie de chaque article parle des usages magiques : c’est ici qu’il expose ses astuces de magie simple. Il n’hésite pas à nous raconter (presque au coin du feu) des anecdotes, des usages curieux ou des minuscules rituels avec. Par exemple, lorsqu’il parle de la cardamome, il ne manque pas de signaler qu’elle est délicieuse en pâtisserie dans les tartes aux pommes, mais aussi qu’on en fait une potion de sexualité avec du vin chaud. De la même manière, nous apprenons que les haricots, en Écosse autrefois, ne pouvaient être cuits que par des hautes prêtresses. En effet, les fleurs des haricots sont blanches, et la teinte renvoie aux plus anciennes déesses. Toutefois, il rappelle aussi que porter des haricots sur soi prévient de l’impuissance. De la même manière, notre traditionnelle laitue préserve des tentations de la chair. Scott Cunningham fonctionne ainsi : il mélange les anecdotes, les usages et les trucs culinaires. C’est l’hétérogénéité de son livre qui le rend si précieux.

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Site : Magical Recipes Online.

3. Tableaux et annexes.

Je vous délivre la liste de toutes les annexes que l’on peut trouver dans la dernière partie de l’ouvrage :

  • Genre des plantes selon l’intention ;
  • Plantes et planètes ;
  • Plantes et éléments (très utile) ;
  • Plantes et intentions magiques (en quelques pages, il résume des siècles de savoir) ;
  • Couleurs et usages (on peut relier cela à la couleur des fleurs, par exemple) ;
  • Glossaire ;
  • Propriétés magiques des huiles (ce qu’il faut mettre dans une huile selon l’intention). Par exemple, pour une huile de bonheur, Cunningham vous conseille de placer des fleurs de pommier, des pois de senteur, et de la tubéreuse !
  • Noms populaires VS noms communs : nous y apprenons que la buglosse à larges feuilles n’est rien de plus que la bourrache simple, que la ceinture de la Saint-Jean n’est que l’armoise, et que le passe-velours est le doux nom du souci des jardins ;
  • Une bibliographie annotée : d’une allure très universitaire, elle nous conseille précisément des ouvrages. C’est très précieux pour quiconque veut poursuivre sa lecture sur les plantes, la sorcellerie botanique notamment.
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Site : Pinterest. Auteur non identifié.

Le mot de la fin.

Si j’avais à donner mon avis sur cette lecture, je dirais volontiers que posséder ce livre est incontournable pour les curieux du bulbe. On s’étonne d’en apprendre à toutes les pages, avec la même passion, la même curiosité. Le livre, sous son apparence modeste de catalogue, fourmille de précieux conseils, jetés là pour le curieux de passage. Ce que j’ai apprécié est qu’il résout dès l’entrée le problème de la magie néfaste : pas de place pour cette magie ici, bien qu’il parle de plantes mortelles parfois. Dans ce livre, aucun rituel n’est proposé pour qu’il devienne néfaste pour autrui, ou même soi. Que de l’amour, en somme. Enfin, comme je le disais, les annexes le rendent vraiment solide. J’ai apprécié la bibliographie, qui pousse la réflexion et la culture encore plus loin. Ses pages récapitulatives sur les différentes intentions et les plantes qui leurs sont associées sont incroyablement fournies. Je m’adresse donc aux personnes curieuses, un peu sorcières sur les bords, pour découvrir des usages végétaux à n’en plus finir ! À vos chaudrons…

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Site : Giphy.

 

 

Pour retrouver l’encyclopédie dont je parle, il suffit d’acquérir une des éditions de L’Encyclopédie des plantes magiques, par Scott Cunningham, par exemple chez l’éditeur AdA (en français), 2009.

Down the Dark Hall (Cortès, 2018)

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Down the Dark Hall suit l’histoire de Kit Gordy, une adolescente rebelle, qui devient de plus en plus difficile à gérer pour sa mère. Elle est envoyée à Blackwood, un mystérieux pensionnat. Elle y fait la rencontre de l’étrange directrice Madame Duret et des quatre seules autres élèves du pensionnat, des jeunes filles au passé également trouble. Mais en se promenant dans les couloirs de l’établissement, Kit va vite se rendre compte que quelque chose d’étrange se passe à Blackwood. Entre une pièce interdite d’accès, une élève qui perd le contrôle de son corps et des apparitions mystérieuses, Blackwood semble hanté par une force démoniaque.

Il s’agit de la nouvelle réalisation de Rodrigo Cortès (Buried, Red Lights), connu pour son goût des univers clos et des personnages luttant pour leur survie mentale puis physique. De telles thématiques ne pouvaient en toute logique que se fondre à merveille avec le gothique, qu’il soit ancien (le principe de la demeure qui dévoile son attrait fantastique peut le relier à des œuvres telles que La maison du diable de Robert Wise ou plus proche de nous, le très réussi Winchester des frères Sperring), nouveau (on pense bien entendu à Crimson Peak de Del Toro), mais à l’écran le résultat est mitigé. Non pas que la réalisation ne prenne pas toute la mesure des possibilités du lieu, l’exploitant afin d’en rendre parfaitement l’aspect massif, bourgeois et loin de toute modernité. Car le genre est d’ordinaire ancré dans une époque particulière, la fin du XIXe siècle (cela se vérifie de Frankenstein [Whale, 1932] à The Asphyx [Newbrook, 1972]) et surtout un cadre sentant bon l’architecture victorienne ou européenne, mais presque jamais américaine. Où plutôt, on peut y voir le signe d’une tendance toute récente.

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Non, le souci n’est pas non plus dans le casting qui marie jeunes gloires, avec en première ligne la toujours impeccable AnnaSophia Robb (Vu chez Burton dans Charlie et la chocolaterie), et de valeurs sûres avec une Uma Thurmann bluffante. À noter aussi la révélation de ce casting, l’excellente Victoria Moroles dans le rôle de Veronica Diez. Le souci n’est pas non plus à chercher du côté de la musique qui a la bonne idée, surtout si on le regarde en VOST, de jouer non seulement sur la répétition (on peut penser ici aux compositions des années 1970, surtout Dr Phibes où le personnage titre joué par Vincent Price joue sans cesse le même morceau d’orgue), mais surtout sur la musique écoutée par le personnage principal au fil de l’œuvre, reflétant ainsi son état d’esprit évolutif vers la folie puis vers la santé mentale, mais créant une dynamique particulière entre l’espace filmique sonore et celui du spectateur, avec le personnage comme prisme d’interprétation. Tout cela concourant à une technique au service d’un scénario lui aussi intéressant. D’abord, parce que les personnages des jeunes filles sont modernes dans un espace et un genre qui ne l’est pas, forcées de s’y intégrer (l’interdiction des téléphones portables et des écrans), ensuite par sa thématique ambitieuse : permettre à des génies de finir leurs grandes œuvres à travers leurs esprits (pour faire court et pas trop en dire). Si pour le personnage principale, la progression est forte, la construction plus large pose souci dès qu’on y regarde de plus près. En effet, le récit se divise en deux parties, la première qui correspondant au résumé ci-dessus, puis une seconde basculant plus clairement dans la folie et le spectaculaire (ce qui est nouveau dans le genre, car très théâtrale depuis toujours, mais mettons cela sur le compte d’une américanisation du style, notamment pour emboiter le pas au très décevant mais très lucratif It [2017, Muschetti]). Ce choix impose un challenge scénaristique complexe à gérer et malheureusement seulement à demi-réussi.

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Car de par sa nature théâtrale sinon littéraire (le gothique est liée à l’origine à des œuvres comme celles d’Oscar Wilde ou de Bram Stoker), c’est un genre qui tient son charme de sa construction dramatique. Autrement dit, il faut un nœud émotionnel fort et un dilemme prenant, c’est un drame exagéré en quelque sorte, or ici, cet aspect pâtit de l’écriture. D’abord par un trop brutal changement en son milieu, faisant disparaitre la plupart des personnages secondaires sans explication parfois après les avoir réduits à des utilités, concentrant toute sa narration sur le personnage principal et basculant dans le récit éculé du  »lieu dont on découvre l’histoire sanglante, où se trouve le mal ». Si le spectacle et la mise en scène restent des points forts, ces choix laissent penser à une volonté contrariée. D’abord parce qu’adapté du classique écrit par Lois Duncan et paru en 1974, faisant tout de même 270 pages en version américaine, réduit ici à 96 min, obligeant à des raccourcis et laissant de côté le style poétique de l’ouvrage. Ensuite parce que le cinéma d’horreur d’aujourd’hui, en Amérique du Nord surtout, est à la redécouverte d’anciens genres (le film de babysitter avec l’excellent The Babysitter [McG, 2017], le giallo avec le remake prochainement visible du monument d’Argento, Suspiria, entre autres) en les forçant à correspondre au penchant typiquement étatsunien de l’explication rationnelle à tout prix. Pourtant, néanmoins, dans son dernier acte, on peut sentir une volonté de s’en échapper (non pas de spoiler !). Soit dans son ensemble, une œuvre avec plus de qualités que de défauts, mais surtout une promesse tenue, malgré plusieurs compromis, commerciaux notamment.