Folklore, de Charles Duttine

Enseignant en lettres et en philosophie, Charles Duttine revisite mythes et légendes sous forme de nouvelles : de petites histoires d’hier et d’aujourd’hui, d’hier et de demain.

J’ai eu le sentiment d’être tour à tour actrice, puis spectatrice dans ce recueil de grande poésie. L’auteur, qui distribue des rôles dramatiques, nous invite à nous poser des questions sur la vie, et ça fait du bien ! Son écriture est légère, facile ; ce qui est surprenant lorsque l’on découvre le résumé. Un résumé trop ronflant à mon goût. Peut-être même poussiéreux, comme beaucoup de livres sur la philosophie que l’on garde dans un coin de la bibliothèque. Ces ouvrages à l’écriture intellectuelle et non accessible pour les lecteurs non avertis sont souvent ennuyeux. Mais comme par magie, l’intérieur de Folklore publié chez la P’tite Hélène Éditions se révèle divin.

Personnellement, j’aurais trouvé plus judicieux de choisir pour titre « Rites », afin de décrire l’enseignement des mythes de l’Antiquité. Le mot « Folklore » marque la fête et ses réjouissances. Je pense qu’il y a un réel contraste entre le titre du livre et son contenu. Charles Duttine démystifie la mort en nous rappelant que nous avons tous un rôle dans la vie de celle-ci. Nous pouvons choisir notre mort ou la donner. Nous pouvons la penser et la souhaiter. Nous pouvons la vivre et en faire le deuil. Mais ne vous méprenez pas, ses mots ne sont pas pour autant neurasthéniques.

La couverture affiche un collage inspiré d’Arcimboldo : Le feu ou Érostrate. Son message n’est pas évident ; peut-être que l’image est mal choisie. Lorsque je pense au « feu », je pense à la nouvelle « Saturne », où le jeune homme est brûlé par sa passion. Je ne pense pas à Jean-Paul Sartre, le référent d’Érostrate choisi par l’écrivain. Néanmoins « Saturne » est sans aucun doute mon récit préféré, parce que même si le lecteur s’octroie la place du mort, nous ne sommes pas dans la tombe de l’oubli, mais dans la communication.

J’imaginais lire une fiction documentaire se passant au temps des Grecs. Que nenni ! Nous sommes au présent, dans le futur même : avec « Gysès », où l’histoire se déroule en 2118.  Un récit admirable, où l’auteur réussit à dépeindre nos plus grandes angoisses sur ce qui adviendra, et où l’anonymat est pire que la mort. Pourtant, ce qui surprend, ce n’est pas le choix du temps où les mythes sont racontés, mais le lieu. Tantôt nous nous trouvons avec les personnages au sein d’une Z.U.P., dans un rêve, dans un musée, et même, dans la maison de la radio sur les quais de Seine !

Pour conclure, j’ai dévoré toutes ces petites histoires avec le sentiment d’être restée sur ma faim. Peut-être bien que le format est trop court ou que les nouvelles de notre épistolier sont addictives. Les fictions interrogent, laissent une trace, elles peuvent résonner en nous, et nous faire pleurer.

Voyez-vous, Charles Duttine a tous les ingrédients pour nous écrire un bon roman !

La commande est passée !

 

 

Charles Dut­tine, Folk­lore, édi­tions La P’tite Hélène, 2018.

Britannia : Rome à la conquête de la Grande-Bretagne.

Britannia

Après Netflix, qui produit des séries de qualité, voici qu’Amazon s’est mis lui-aussi, depuis quelques temps, à la production de diverses séries en VOD. Et nous sommes servis ! Je vais vous parler de Britannia, série qui a débuté en janvier de cette année, et qui compte quelques acteurs bien connus à son casting, tels que David Maurissey (Aulus Plautius), Kelly Reilly (Kerra), ou encore Zoë Wanamaker (Reine Antedia). Britannia a reçu un accueille mitigé, comme le sera cette critique.

En l’an 43 après J.-C., l’armée romaine, dirigée par le général Aulus Plautius, revient conquérir la Grande-Bretagne, des années après que les troupes de Jules César ont été repoussées grâce, notamment, à la magie des druides. Or, cette fois, Rome est prête, et représentée par un général ambitieux et rusé, qui ne croit ni aux superstitions ni aux esprits.
Deux clans s’affrontent régulièrement et vont faire le jeu d’Aulus Plautius : les Regni, dirigés par la froide reine Antedia, et les Canti, régis par Pellenor et par la suite par sa fille, Kerra, au caractère bien trempé. Le général romain use tour à tour de ruses pour s’accaparer les faveurs de tel ou tel clan, et réussit à raviver les haines. Mais la froide logique guerrière n’est pas le seul argument d’attaque : Aulus Plautius n’hésite pas à s’allier avec les druides afin d’obtenir ce qu’il désire.
Ces druides sont à part, ils communiquent avec les esprits et les dieux, et sont à l’origine de nombreuses peurs et superstitions, ainsi que d’un grand pouvoir : ils nomment les rois. La communauté druidique est dirigée par Veran, un personnage ambigu, qui ne sert que les intérêts des dieux. Au fur et à mesure, on apprend qu’il est à la recherche d’un enfant, objet d’une prophétie annonçant la défaite romaine. Cet enfant n’est autre que Cait, une jeune fille à la recherche de son père suite à la mise à sac de son village par les romains, et prise sous l’aile de l’ancien druide Divis…

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crédit : Sky.
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crédit : Sky.

Ce résumé est certes long, mais il reprend les principales intrigues de cette première saison. J’ai beaucoup apprécié l’ambiance de Britannia : l’atmosphère surnaturelle très prégnante à cause des druides, les paysages verts et embrumés de la Grande-Bretagne, etc. Cette atmosphère entre en contradiction avec les plans sur le camp romain, très ordonné, et la sévérité d’Aulus Plautius, personnage magnétique très bien joué par l’acteur. Le fait que la série mette l’accent sur le druidisme est assez original et bien fait : les druides ont des faciès effrayants — on est loin de la longue barbe de Panoramix —, et la réalisation joue habilement de l’ambiguïté entre le surnaturel et le réel. Ajoutons que la beauté incendiaire et le tempérament rebelle de Kerra ne peuvent qu’hypnotiser un peu plus le spectateur. À la Game of Thrones, Britannia offre un panel d’intrigues politiques, de ruses de toutes sortes, et de femmes vénéneuses (je pense à Amena, la femme du frère de Kerra).
Cette saison est aussi une quête initiatrice pour Cait. La jeune fille se retrouve toute seule suite à la destruction de son village lors de la « cérémonie du nom » (cérémonie annonçant l’entrée dans l’âge adulte pour les jeunes en âge de procréer) et n’a pu se choisir son nom de femme. Errant entre le monde de l’enfance et celui des adultes, Cait est un être entre-deux, promis à de grandes choses selon une prophétie édictée par les druides. Accompagnée de Divis, qui lui enseigne quelques rudiments druidiques, elle part à la recherche de son père, prisonnier des romains. Élément central de la série, on suit son évolution au fur et à mesure des neuf épisodes : la recherche d’une place importante dans le cœur de son père, et la recherche d’elle-même. En effet, elle va devoir apprendre à se faire confiance…

Britannia offre une plongée dans le monde celtique plutôt réussie, mais qui a goût de trop peu : en effet, on en apprend peu sur les coutumes des celtes dans la vie de tous les jours… Pour citer ses bémols, j’ai trouvé tout de même le scenario assez « fouilli » : les intérêts des uns et des autres se croisent et parfois on a du mal à suivre. J’ai été assez mitigée quant au peu de résistance des celtes face aux romains, et interloquée par le dernier épisode et la fin du personnage de Kerra. De plus, il faut bien avouer que l’intrigue s’étire diablement, les épisodes contiennent pas mal de temps contemplatif.

Malgré tout, je conseille cette série à tous les amoureux de fantastique et des mystères celtiques !

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crédit : Sky.

Histoire de la formule magique.

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Site : Net Net Hunter

Usage immémorial de la formule magique comme marque de pouvoir.

Voir un Voldemort proférer un « Avada Kedavra » peut sembler être le fruit de la grande inventivité de son auteure, mais au même titre que d’autres formules issues de notre culture, il apparaît qu’elle exhume un riche substrat historique. En effet, l’usage de la parole dans un but spirituel, ou magique, a toujours existé, et certaines formules immémoriales subsistent, abracadabra n’en étant que l’exemple le plus connu. Historiquement, l’usage des « formules » a pu être inclus dans des tentatives de classification des diverses magies. Le classement de Paracelse semble judicieux car la troisième des six magies définies concerne l’usage des formules[1] :

« La troisième [magie] enseigne la façon de former et de prononcer des paroles ou des caractères, c’est-à-dire des signes gravés, écrits ou dessinés[2], possédant un pouvoir qui permet d’effectuer avec des mots ce que le médecin accomplit avec des remèdes. C’est la magia caracterialis. »

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John William Waterhouse, The Circle, 1886.

Ne pas oublier que le Verbe était au commencement…

Cette définition peut nous aider à saisir dans un premier temps le poids du mot, et sa prétention à équivaloir la médecine. Évidemment, cette définition ne peut suffire, car elle occulte l’usage plus sombre de certaines formules, ou simplement, l’usage qu’en fait la religion, qui n’a pas vocation de soigner, mais de dresser un lien entre la Terre et le Ciel. On pourrait compléter d’ailleurs cette définition en rappelant l’importance du Verbe créateur dans la société occidentale judéo-chrétienne. Claude Lecouteux le résume parfaitement dans l’introduction de son ouvrage Charmes, conjurations[3] :

« Au commencement était le Verbe, et le Verbe était tout puissant, telle est la leçon des Anciens. (…) Ainsi sont nés les charmes, les conjurations et les bénédictions qui témoignent, à leur façon, de la croyance en la magie de la parole. Parler devient un acte lourd de sens, magique, surtout si l’on réussit à connaître et nommer l’être que l’on invoque, conjure, adjure ou exorcise et expulse. Nommer, c’est maîtriser, lever un coin du voile du mystère, obliger la créature ou la force citée à se plier à notre volonté car numen est nomen. »

Ce passage insiste davantage sur le poids du mot dans une culture imprégnée de religion judéo-chrétienne, et amène un nouvel axe dans le champ des formules. La formule magique fut beaucoup étudiée par Claude Lecouteux et nous ne saurions prétendre à refaire son travail. Il conviendra simplement de compléter cette esquisse de définition par un élément plus général, à savoir la performativité du langage. Pour résumer ce qu’en dit Austin[4], nous pourrions dire que cette parole sert à tout sauf à informer[5]. Austin établit la nature d’un acte performatif selon ces trois conditions : il ne décrit ni ne rapporte rien, n’est ni vrai ni faux, et dire la phrase équivaut à agir. Jeanne Favret-Saada[6] le rejoint dans ses études sur la sorcellerie en ce point :

« la sorcellerie, c’est de la parole, mais une parole qui est pouvoir et non savoir ou information. Parler en sorcellerie, ce n’est jamais pour informer. »

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Site : Old World Witchcraft. Peut-on considérer la formule seulement à l’oral ?

Difficile classement de la formule magique.

En somme, nous aurons vu qu’il est délicat préliminairement de définir la formule magique sans en exclure des aspects, mais dans tous les cas, elle révèle un usage particulier de la parole, au-delà d’un sens simple, ou strict. Les termes posent parfois problème et les limites sont troubles lorsqu’il s’agit de les tracer : sortilège ? malédiction ? bénédiction ? Claude Lecouteux dans son ouvrage Charmes, conjurations… propose une définition relativement complète de l’incantation :

« paroles magiques, souvent inintelligibles, de malédiction ou de bénédiction, provoquant l’enchantement ou l’intervention de puissances surnaturelles. (…) On incante aussi bien sur des objets que sur des personnes, et l’incantation peut être murmurée ou chantée. [7]»

Les usages sont bien divers et une définition claire serait bien en peine de réconcilier tous les domaines que la formule occupe. Dans tous les cas, elle figure comme usage particulier de la parole, réservé peut-être à quelques personnes. Ainsi, la formule magique est-elle l’art de savoir « bien » parler ?

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Site : Giphy. Image humoristique peut-être mais qui rappelle le pouvoir et l’ascendance contenus dans la pratique de la formule magique.

Des formules magiques entre religion et folklore.

Une première définition de la formule magique aura été judicieusement reliée à l’usage de passages de la Bible. En effet, dans l’oraison biblique en elle-même, nous retrouverons un poids singulier du mot, puisqu’il est sacré, et proféré par des personnes précises. Cependant, il arrive que les usages se recoupent et que l’on cherche à utiliser des fragments bibliques pour des applications particulières[10]. L’usage normal de ces fragments – la prière, la récitation surtout – est détourné au profit d’un autre usage, plus proche de la vie quotidienne. De ce fait, au sein de l’Église même parfois, des fragments de la Bible sont utilisés à des fins que l’on pourrait qualifier de magiques. L’article « Incantation » à la page 244 du Dictionnaire historique de la magie[11] le résume parfaitement, puisqu’il reconnaît le caractère opératoire de la magie, indistinctement de l’Église. Saint Augustin a pu la condamner, mais bien souvent, les moines, par exemple, gravaient des tablettes avec des formules. Les patenôtres, les abréviations sacrées[12], les exorcismes sont autant d’espaces de développement de cet usage de « formules ».  Par exemple, pour alléger les douleurs de la parturiente, depuis le XIIIe siècle, l’on a pu citer le psaume 136.7, et il peut être évidemment vu comme une formule[13], puisque le prononcer seulement réduirait la douleur :

« De viro, vir, virgo de virgine. Vicit leo de tribu Juda, radix David. Maria peperit Christum, Elisabeth sterilis Johannens Baptistam. Admirate, infans, per patrem, etc. sive sis masculus an femina, ut exeas de un lua ista. Exinanite. Exinanite. »

Nous pouvons voir que le poids du mot se suffit à lui-même parce qu’il est déjà posé comme sacré, depuis sa nature même. L’usage peut être perçu comme magique, puisqu’il est détourné de sa simple application morale, spirituelle : ici, le psaume 136.7 traitant d’accouchement, est appliqué dans la réalité de la parturiente, afin d’apaiser sa douleur. Ici, la formule est un espace où « bien » parler est de rigueur, puisque l’on parle le langage biblique. Aucun geste, ni aucune condition particulière ne sont requis puisque le verbe y est sacré de nature. Les formules ne relèvent ici d’aucune altération dans le temps puisqu’elles sont des extraits directement tirés du texte saint. Cependant, le texte saint peut subir des altérations, au même titre que toutes les langues canoniques – latin, hébreu, grec.

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Site : Sarah Anne Lawless. « Candle Spell »

Déformation du latin de l’Église.

Si nous respectons la distinction de Claude Lecouteux[14], nous distinguons les usages purs du verbe biblique des déformations des langues canoniques, même si les deux catégories s’interpénètrent. Nous rappellerons cet extrait de Magie et Littérature[15] au sujet du latin :

« Le latin, langue de l’Église, est souvent employé, sous une forme plus ou moins altérée, pour « sacraliser » la formule, pour lui conférer une vertu mystérieuse qui procède de celle de la messe et des sacrements. »

Le latin, au même titre que l’hébreu ou le grec, ne sont plus importants en tant que langues, mais sont alors reliés à un imaginaire sacré, probablement à partir d’époques qui ne comprenaient déjà plus ces langues canoniques. Les phrases, parce qu’elles sont en latin, même déformé, dans le cadre d’une norme linguistique s’en éloignant, ont un aspect mystérieux et puissant : il justifie alors sa place dans un bon nombre de formules magiques.

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Site : The Priaulx Library. « Le secret des secrets »

Exemple d’Hocus Pocus.

C’est ainsi que l’exemple d’Hocus Pocus paraît pertinent[16]. La formule biblique Hoc est corpus meus (« ceci est mon corps ») est vite concentrée, perdant tout son sens originel. À force d’usages probablement éloignés du contexte religieux, la formule se concentre progressivement sous un seul tenant : « hocus pocus ». En danois, suédois, et norvégien, l’expression se lexicalise et se fige en sa forme concentrée, devenant alors curieusement synonyme encore aujourd’hui de « tour de passe-passe ». L’histoire de cette formule est singulière, mais beaucoup d’autres phrases bibliques ont subi le même sort, et le sens à l’arrivée est parfois inexplicable. Ici, la question n’est pas tant de savoir « bien » parler que de travailler l’autonomie et la réappropriation vis-à-vis des langues canoniques, nécessairement moins proches du peuple au fil des siècles.  Il est curieux aujourd’hui d’observer une conservation de certaines de ces formules de « mauvais latin ». « Hocus pocus », par exemple, a pu être pendant longtemps utilisé dans divers spectacles de magie illusionniste, et concurrencer le traditionnel « Abracadabra ». Le sens de certaines expressions figées à l’arrivée parfois est bien loin du sens originel, mais il convient d’observer que ces formules sont souvent conservées davantage pour leur forme, moins pour leur sens. Le latin, sans doute plus que le grec ou l’hébreu, est alors un terrain de créativité, et il est déformé au profit de sonorités impressionnantes, incompréhensibles, au nom de l’apparence de la formule. Cette créativité amène un troisième type de formules, lui aussi pouvant recouper les deux autres : les inventions pures.

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Site : Ancient Origins.

Les « inventions pures ».

Ces « cacographies »[17] forment sans doute la catégorie la plus vaste, et la plus mémorable des formules magiques. Effectivement, dans notre imaginaire encore, la formule magique évoque des psalmodies incompréhensibles et redoutables. Cet imaginaire a une histoire, et il résulte précisément d’un usage des mots au-delà de leur signification, mais au profit de leurs sonorités. Le développement de ce point de l’étude sera majoritairement formé d’exemples curieux, car ils révèlent eux-mêmes ce que sont ces « cacographies ». Il s’agit de créations totales au service de paronomases, jeux de sonorités, loin du sémantisme des mots.

Abracadabra.

Nous pourrions citer la très célèbre « Abracadabra », formule déjà magique au deuxième siècle avant notre ère[18]. On suspecte une origine de cette formule en hébreu « Ha brakha dabra » (« la bénédiction a parlé »), mais cette formule est épineuse à étudier et beaucoup de théories restent encore en suspens. En réalité, tout comme son origine, son usage est trouble et bien polyvalent. La formule se suffit. Elle fut utilisée dans plusieurs aires géographiques du monde[19], et pour une très grande variété d’usages, jusqu’à la peste de Londres en 1665-1666. D’autres formules sont tout aussi curieuses, et disposent d’un jeu de paronomases similaire, laissant à penser qu’elles sont importantes dans leur aspect, et non leur sémantisme. Il convient de rappeler aussi que toutes les formules n’ont pas d’origine traçable, et qu’il manque des données aux chercheurs pour les dater, les localiser.

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Site : Wiktionary.

Paronomases : jeu sur des sonorités similaires et répétées.

À la page 164 du Livre des Guérisons[20], nous trouvons ce fragment contre la sciatique : « prononcez trois fois les mots suivants : sista, pista, rista, scista ». Ici, il s’agit de « bien » parler, d’avoir les mots justes pour combattre les maux physiques. Les indications sont minces sur le contexte, comme si les mots suffisaient en soi. La paronomase est l’une des caractéristiques les plus répandues parmi ces formules cacographiques, et l’on ne saurait d’ailleurs imaginer une formule qui ne rime pas. Comme le dit Claude Lecouteux à la page 26 de son ouvrage Le livre des grimoires, le mot, le son, devient le corps même de la  puissance, non plus le sémantisme. Il parle d’une « véritable magie des mots et du verbe »[21]. Le Dictionnaire des formules[22] regorge d’exemples de cacographies, et nous n’en avons sélectionné que certaines. L’allitération est aussi souvent mise en avant, comme dans cette formule, prémunissant la personne concernée de tous types de fistules, par sa grande variété d’allitérations : « festelle festela festelle festelle festelli festelli festello festella festellum »[23]. Le jeu sur les sonorités est évident, et la répétition avec variations semble être une condition pour la parole magique, presque sous le mode de la transe. La culture roumaine, par exemple, regorge de ces cacographies, car elle résulte d’une forte culture de la sorcellerie et des formules. Nous pouvons citer un exemple contre la morsure de serpent. Il convient d’écrire l’incantation suivante sur un verre, qu’on lave avec du vin et de l’eau, mélange qui sera ensuite bu par le malade : « panca pasca cacarat poca poi tocosora panca paca caca panca rata »[24]. Les paronomases sont nombreuses et donnent presque à sourire d’autant de créativité : le verbe y est vivant, cadencé, répété avec des variations presque musicales. Cependant, nous n’occultons en rien le sérieux que peuvent revêtir ces formules.

"Eye of toad, ear of bat and that horrible lumpy bit in the middle of a Pot Noodle."
Site : Cartoonstock.

Sator Arepo…

L’une des formules les plus intéressantes est sans doute le fameux carré magique rempli d’un palindrome[25] :

SATOR

AREPO

TENET

OPERA

ROTAS

Pouvant retrouver ce palindrome, dans le même temps carré magique, sur une porte de Grenoble, il apparaît intéressant d’observer son histoire. On atteste ce palindrome dès 70 avant notre ère à Pompéi, et l’on ignore ce qu’il signifie, hormis la croix centrale qu’il dessine (TENET / TENET). Cette formule a joui d’une large variété d’usages, avec une préférence pour se prémunir contre les voleurs, en l’inscrivant sur la porte du propriétaire. Cependant, elle a pu servir contre la colique, ou pour garantir un bon accouchement. Polyfonctionnalité, donc.

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Site : Château féodal et ruine médiévale.

Un art de bien parler ?

La formule magique suggère une certaine efficacité de la parole. Pour ce faire, la plupart du temps, des contraintes extérieures viennent renforcer ses effets. Il peut s’agir d’un moment, un endroit, une personne en particulier. Cependant, il ne faudrait pas exclure certaines formules polyvalentes, répandues, et adaptables par tous, pour tout. Le cadre énonciatif de cet art du « bien » parler est lui-même important. Certaines personnes seraient autorisées à prononcer ces paroles. Concernant le domaine religieux, les figures sont bien définies, et appartiennent souvent à l’ordre ecclésiastique. Le fait de prononcer la formule confère un statut spécial à la personne oratrice. Il y a un enjeu social évident : celui qui connaît les mots est redoutable, car il dispose d’une connaissance de normes, et des usages de ces paroles. Les travaux sociologiques de Jeanne-Favret Saada depuis les années 1970 portent parfaitement cet enjeu social de la personne autorisée à prononcer la formule.

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Site : Babelio.

Jeanne-Favret Saada et ses travaux sur la sorcellerie dans le Bocage.

Si Lecouteux parle volontiers d’art du « cryptage »[28], Jeanne Favret-Saada s’attarde davantage sur la posture sociale de ces personnes. Elle a longuement étudié l’importance du mot simple, du sort jeté ou de la malédiction dans son intriguant ouvrage Les mots, la mort, les sorts[29]. Elle s’immerge alors, au cours des années 1970, dans la campagne française, à la recherche de « gens de pouvoir », rien qu’avec leurs mots. Elle observe leur statut social particulier, souvent en marge, mais aussi hiérarchiquement vécu comme supérieur :

« Car c’est une parole (et seulement une parole) qui noue et dénoue le sort, et quiconque se met en position de la dire est redoutable »[30].

Toutefois, nous devrions apporter une nuance de taille : cet art de savoir « bien » parler n’est pas tant réservé à des personnes particulières qu’à un usage particulier des mots. Effectivement, que dire lorsque n’importe qui est amené à se soigner seul un blocage de sciatique à l’aide de quelques mots ? Nous aurions pu essentiellement reconnaître un usage des mots réservé à quelques-uns, mais les normes sont souvent souples, et des ouvrages communs tels que le Petit Albert ont pu défier ce monopole.

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Site : Pinterest.

Importance du cadre autour de la formule.

Le cadre spatio-temporel, et matériel, souvent, rend les mots magiques. En effet, qui n’a jamais eu dans son imaginaire l’image d’une formule entourée de rituels hasardeux ? Certaines contraintes, ou normes à respecter, pour appliquer telle formule semblent parfois irréalistes. Nous pouvons cependant repérer certaines constantes, construites autour d’images culturelles ou sociales, telles que certains jours de la semaine plus favorables que d’autres, ou bien un objet symbolique. Les quelques grimoires réels et historiquement attestés qui ont pu être retrouvés en regorgent. Nous pourrions citer ce rituel contre le mal caduc, tiré du Grand Albert, grimoire fameux et particulièrement répandu il y a quelques siècles :

« Vous ferez un anneau de pur argent, dans le chaton duquel vous enchâsserez un morceau de corne de pied d’élan. Puis vous choisirez un lundi de printemps auquel la Lune sera en aspect bénin ou en conjonction avec Jupiter ou Vénus, et à l’heure favorable de la constellation, vous graverez en dedans de l’anneau ce qui suit : « + Dabi + Habi + Haber + Habr + », puis l’ayant parfumé trois fois avec le parfum du lundi, soyez assuré qu’en le portant habituellement au doigt du milieu de la main, il garantira du mal.

Souvent, les formules seront rédigées sur un papier, porté à même la peau[33], ou bien gravées, écrites avec un des fluides du corps. Le mot est important en lui-même, et son écriture lui donne la matérialité requise. La formule magique ici résulterait d’un art de « bien » savoir écrire. Cependant, d’autres usages recommandent davantage la prononciation, comme si le mot, immatériel de nature, pouvait mieux correspondre à la magie, au même titre invisible. Les deux plans se recouperaient.

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Site : Giphy. Scène d’Harry Potter qui révèle bien cette problématique du « savoir bien parler ».

Le mot seul est vibration.

Cet usage nu du mot, vécu comme vibration magique touchant aux plans les plus subtils, est perceptible, par exemple, dans l’usage du mantra[34]. Ce sont des formules répétées pour soi, jusqu’à avoir un effet, tout à fait au même titre que n’importe quelle formule magique. L’Atharvaveda, par exemple, est un ouvrage fameux dans cette lignée, et il est présenté comme un recueil de formules magiques pour se prémunir de tel ou tel mal. Nous reprendrons la définition du mantra, à la page 451 de cet article, pour saisir le poids du mot seul :

« formules stéréotypées qui associent des mots ou des phrases à des syllabes sans aucun sens et qui, si elles sont énoncées correctement […], ont une efficacité surnaturelle »[35].

Le monde sous le prisme de nombreuses croyances indiennes ne fut-il pas d’ailleurs créé par le simple mot Om̐[36]? L’usage serait à déterminer entre l’écrit, donnant une tangibilité magique certaine à la formule, ou l’oral, aussi invisible que la magie. Il y aurait donc une « bonne » manière de dire les « bons » mots, sans doute pas selon une prosodie particulière, mais peut-être en se concentrant sur l’intention. Le mot ne serait finalement qu’un intermédiaire entre deux forces : l’intention, et le résultat.

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Site : Wikipédia.

Éléments conclusifs : imaginaire de la formule magique de nos jours.

La formule magique est assurément un art de « savoir bien parler », car elle condense un savoir transmis, un usage connu et conscient des mots, délivrés de la coquille de leur sémantisme pur. Elle joue des langues canoniques, mais montre aussi le rôle de la forme nue des mots : paronomases, rimes, sonorités spéciales, qui sont autant de manières de vivre le mot dans toute sa matérialité. La formule magique confère aussi un statut important à la personne qui la manipule, car cette personne « connaît » les mots, leur pouvoir. Celui qui détient les mots détient le pouvoir. Il y aurait en définitive un sens caché à toutes ces « cacographies », et pourquoi pas celui de l’adéquation parfaite avec leur essence. Il y a dans cette manière d’utiliser le langage un aspect performatif, car on n’utilise ces mots ni pour informer, ni pour raconter.

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Site : Breitbart. De l’usage de la formule et du sort dans des contextes très actuels.

De nos jours : des formules incompréhensibles.

Ces zones floues continuent encore d’entourer l’imaginaire de la formule magique, et l’on ne saurait que trop relier notre étude à quelques œuvres modernes. Les tomes d’Harry Potter ne se dispensent pas de reformuler du latin, et cela montre que l’imaginaire de la formule est toujours fait de latin « déformé ». Leur aspect aujourd’hui est sans doute davantage mystérieux, puisque le latin est presque rendu inexistant, donc incompréhensible. Au même titre, l’imaginaire de la rime est tout à fait prégnant, et nous ne nous froisserons pas de voir des séries comme Charmed faire prononcer à ses sorcières des formules magiques faites de rimes[37]. Certains auteurs auront plutôt fait le choix de conserver l’imaginaire de la formule en tant que verbe mystérieux, voire opaque à la compréhension. Par exemple, H. P. Lovecraft a créé de toutes pièces au début du XXe siècle une quantité importante de formules magiques, qu’il fait proférer par les personnages de ses nouvelles horrifiques. La formule prononcée, même incompréhensible, suscite alors une terreur glacée, et c’est dans ce cadre que s’insère la fameuse invocation du monstre Cthulhu : « Ph’nglui mglw’nafh Cthulhu R’lyeh wgah’nagl fhtagn ». Il est évident que toutes les formules lovecraftiennes nous sont imprononçables. Néanmoins, leur intérêt réside dans les récits, où les personnages sont conscients du poids terrible des mots et de ce qu’ils provoquent, car, en effet, la formule n’est après tout qu’une parole voulant produire un effet.

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Site : Magic Love Spells.


Notes :

[1] Classement reporté par Claude Lecouteux dans : LECOUTEUX, C., (2008). Le livre des grimoires. Paris : Imago. Page 8 (dans l’introduction).

[2] .. et prononcés !

[3] LECOUTEUX, C., (1996). Charmes, conjurations et bénédictions : Lexique et formules. Paris : Honoré Champion. Page 7, dans l’introduction.

[4] AUSTIN, J-L. (1970) Quand dire c’est faire. Paris : SEUIL.

[5] Op.cit. page 25 : « Les énonciations performatives (…) ne sont donc pas des affirmations vraies ou fausses (…), ni des non-sens, mais des énonciations visant à faire quelque-chose. »

[6] FAVRET-SAADA, J., (1977). Les mots, la mort, les sorts. Paris : Gallimard. Ici, je cite la page 26.

[7] LECOUTEUX, C., (1996). Charmes, conjurations et bénédictions : Lexique et formules. Paris : Honoré Champion. Page 71.

[8] LECOUTEUX, C., (2014). Dictionnaire des formules magiques. Paris : Imago. pp 7-8.

[9] Cahiers de l’Hermétisme, Magie et Littérature (colloque de Bordeaux, 1989), Albin Michel. À la page 150, l’auteur tente de définir différentes fonctions, pouvant distinguer les formules entre elles : guérison, protection, recherche de réussite, obtention du savoir, faire du mal.

[10] Je pense aux propos de Claude Lévi-Strauss que reporte Claude Lecouteux au sujet des limites ténues et troubles entre magie et religion : « Il n’y  a pas plus de religion sans magie, que de magie qui ne contienne au moins un grain de religion. » Claude Lévi-Strass, La pensée sauvage, Paris, PLON, 1962, p.293. In : LECOUTEUX, C., (2016). Le livre des guérisons et des protections magiques. Paris : Imago

[11] Dictionnaire historique de la magie et des sciences occultes, Le livre de poche, La pochotèque (2006). Librairie Générale Française. Page 244, article « Incantation ».

[12] L’une des plus connues est sans doute « V.R.S », à savoir Vade Retro Satanas.

[13] LECOUTEUX, C., (2014). Dictionnaire des formules magiques. Paris : Imago. Page 40.

[14] Dans LECOUTEUX, C., (2014). Dictionnaire des formules magiques. Paris : Imago. page 15, il distingue des faits de langue, et sépare la liturgie chrétienne et ses fragments bibliques des « variantes » des langues canoniques, parfois reprenant… des passages de la Bible !

[15] Cahiers de l’Hermétisme, Magie et Littérature (colloque de Bordeaux, 1989), Albin Michel. Page 152.

[16] Je me base sur l’analyse faite dans LECOUTEUX, C., (1996). Charmes, conjurations et bénédictions : Lexique et formules. Paris : Honoré Champion. Page 68.

[17] C’est un terme très judicieux de Claude Lecouteux dans : (2014). Dictionnaire des formules magiques. Paris : Imago. Page 17.

[18] Op.cit. Pages 32-34. Je me base sur cette étude en en relayant les traits principaux.

[19] En Colombie,  il existe une formule similaire : « Brac Cabrac Cabra Cadabrac Cabracam ».

[20] LECOUTEUX, C., (2016). Le livre des guérisons et des protections magiques. Paris : Imago. Page 164.

[21] LECOUTEUX, C., (2008). Le livre des grimoires. Paris : Imago. Page 26.

[22] Op.cit.

[23] Op.cit. Page 141.

[24] Op.cit. Page 252. (Manuscrit roumain BAR 4743 folio 184 v° pp 340.)

[25] Op.cit. Pages 280-285.

[26] NABERT, N., Institut catholique de Paris. Faculté des lettres, Ed. scientifique (1996). Le mal et le diable : leurs figures à la fin du Moyen âge. Article de BOUDET, J-P. « La chasse aux sorcières », p.37. Coll. Cultures & Christianisme – 4 (dir. Ledure, Y.). Paris : Beauchesne. Page 39.

[27] SERVIER, J. (1993) La magie. Paris : PUF (coll. Que sais-je ?). Page 34.

[28] LECOUTEUX, C., (2008). Le livre des grimoires. Paris : Imago. Page 25, lorsqu’il traite de l’importance du secret en magie : « seuls ceux qui savaient lire pouvaient utiliser les charmes et conjurations ». Voici bien un curieux paradoxe : les sorciers sont-ils ceux qui s’affranchissent de lecture, parfois par la force des choses quand ils sont analphabètes, ou sont-ils ceux qui savent lire et user de ces normes ?

[29] FAVRET-SAADA, J., (1977). Les mots, la mort, les sorts. Paris : Gallimard.

[30] Op. Cit. Page 26.

[31] SAINT ALBERT LE GRAND (réédité en 2013). Le Grand et le Petit Albert : le classique de la magie naturelle et cabalistique. Paris : Archipoche. Page 385.  Cet ouvrage regorge d’exemples et nous n’en avons cité qu’un seul.

[32] LECOUTEUX, C., (2014). Dictionnaire des formules magiques. Paris : Imago. Page 140.

[34] Dictionnaire historique de la magie et des sciences occultes, Le livre de poche, La pochotèque (2006). Librairie Générale Française. Pages 448-451, article « Mantras ». Je résume l’idée de l’article.

[35] Op.cit.

[36] https://fr.wikipedia.org/wiki/Om%CC%90 : la page ci-joint indique que ce terme est perçu comme le premier mantra jamais prononcé et que ce mot a des vertus dites surnaturelles. Comme le mentionne l’article : « ce son serait la somme et la substance du son de l’Univers ».

[37] La page http://charmed.wikia.com/wiki/List_of_Spells regorge d’exemples, et nous pourrions citer le suivant, pour rappeler une sorcière défunte :

Power of the witches rise,
Course unseen across the skies.
Come to us who call you near,
Come to us and settle here.
Blood to blood, I summon thee,
Blood to blood, return to me.

Le Scarabée, de Richard Marsh

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Un homme politique aux nerfs d’acier, terrorisé par un mystérieux scarabée et poursuivi par d’épouvantables souvenirs, un oriental polymorphe et insaisissable : il n’en faut pas plus pour que la bonne société londonienne tremble sur ses bases !

Les fans de Bram Stocker le savent : 1897 marqua la parution de son chef d’œuvre, Dracula. Mais ce que tout le monde avait oublié, c’est que simultanément, un roman fantastique connaissait lui aussi un très grand succès.
Grâce aux éditions Joëlle Losfeld, indéniables dénicheurs de curiosités, les lecteurs d’aujourd’hui peuvent à leur tour découvrir cet étonnant récit de terreur, qui s’affranchit de la bonne morale anglaise et défie le puritanisme de l’époque, exactement comme le fit… Dracula. Et bizarrement, ce n’est pas le seul point commun entre les deux livres : structure narrative sous forme de journaux intimes, monstre énigmatique et hypnotiseur aux motivations non identifiées, course-poursuite, sexualité sous-jacente et le sang comme transmetteur.
Pourtant, dans Le Scarabée, l’ennemi n’est pas un vampire, mais un oriental au sexe indéterminé et dont l’origine reste inconnue. En persécutant un honorable homme politique, il déclenche une succession d’événements funestes qui bouleverseront la vie de son entourage : sa fiancée, son rival, un vagabond et un détective privé. Tous prendront la plume pour narrer chacun leur tour une histoire éprouvante et livrer leur point de vue. Les journaux apocryphes sont très convaincants, et tout en relatant les événements, participent à l’excellence des peintures psychologiques tour à tour apeurées, impressionnées, saisies, tétanisées.

Un art consommé du thriller (Richard Marsh est l’auteur de plus de 70 romans policiers) et un sens du suspense font du Scarabée un incontournable du fantastique fin de siècle.
Les épreuves perpétuelles endurées par les personnages et l’invulnérabilité de leur adversaire rendent leur lutte fratricide, passionnante. Issu du fin fond des temps, l’être qui sème mort et souffrances au cœur de Londres n’est peut-être pas aussi charismatique que Dracula, mais reste l’un des monstres les plus énigmatiques et intriguant de la littérature fantastique victorienne.

 

Le Scarabée, Richard Marsh, traduit de l’anglais par Jean-Daniel Brèque, éd. Gallimard, coll. « Joëlle Losfeld », 1997. 

La Porte des rêves

Une exposition à la Propriété Caillebotte dans l’Essonne à Yerres.

Nos rêves troublants, impénétrable, et parfois si intenses possèdent un je-ne-sais-quoi de profond. À quoi bon chercher à les interpréter, comme se plaisent à le faire certaines chapelles, psychanalytiques ou autres ? Ne vaut-il pas mieux parfois se laisser aller à leur inquiétante étrangeté et se plonger dans leur envoûtement mystérieux ? Plutôt que de les expliquer, il faut communier avec eux, s’en imprégner, les comprendre. C’est ce que suggérait certainement l’épistémologue allemand Dilthey lorsqu’il affirmait : « La nature on l’explique, la vie de l’âme on la comprend ». (1)

Il nous faudrait donc savoir visiter nos rêves, entrer en eux, franchir le seuil qui nous conduit dans leur univers comme ont su le faire certains grands artistes. C’est ce à quoi nous invite une étonnante et très intéressante exposition de la Propriété Caillebotte à Yerres, justement intitulée « La Porte des Rêves. Un regard symboliste ».

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L’exposition rassemble près de 200 œuvres provenant de collections privées : des peintures ou dessins de Maurice Denis, Lucien Lévy-Dhurmer, Fernand Khnopff, Odilon Redon et autres, ainsi que des sculptures de Georges Minne, Camille Claudel, etc… Toutes ces créations datent de la dernière décennie du XIXe et des premières années du XXe, et gravitent autour du symbolisme. Même si les symbolistes n’ont pas constitué un mouvement bien marqué avec un chef de file et des textes-manifestes comme pour le romantisme, ils se retrouvent derrière des thématiques communes : une aspiration vers l’Idéal, un art suggestif à la recherche du mystère, la poursuite de « correspondances » secrètes ; celle d’une « ténébreuse et profonde unité », pour reprendre les expressions baudelairiennes entre l’univers sensible et le monde spirituel ; enfin, l’évocation de paysages oniriques, d’états d’âme et de réalités cachées.

L’exposition s’organise autour de plusieurs salles aux intitulés explicites : « Les contes et les légendes » ; « Les mythes et les apparitions » ; « Les égéries symbolistes » ; « Le paysage idéal » ; « La vie silencieuse » ; « Le paysage mystique » ; « Le symbolisme noir et fantastique. » ; « La descente aux enfers » ; « Vers l’Idéal ».

Une fois « la porte » passée vers ce monde « des rêves », ce qui frappe, ce sont les figures féminines très présentes, hiératiques, étranges et pénétrantes. Certaines de ces muses et égéries sont empruntées à la littérature, telle Ophélie, ou à des références légendaires. Quelques-unes sont des personnalités historiques, et d’autres sont purement imaginaires ou incarnent un idéal abstrait. Ainsi en est-il du tableau La Pensée d’Alexandre Séon :

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La Pensée, Alexandre Séon.

À côté de cette toile solennelle et figée, certains peintres s’aventurent vers un érotisme élégant. Ainsi, La Méduse de P. A. Marcel-Beronneau, au regard intrigant sur un fond de différents rouges :

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La Méduse, P. A. Marcel-Beronneau.

De même Les lèvres rouges de Fernand Khnopff, dont la figure féminine réunit sensualité et mystère :

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Les lèvres rouges, Fernand Khnopff.

Les paysages tiennent également une grande place dans ce parcours rêveur. Si la peinture est l’écriture du silence, elle se prête merveilleusement à exprimer la contemplation d’atmosphères apaisées et oniriques. Ce sont des moments de sérénité, ceux d’une nature au réveil, ou encore au crépuscule, que cherchent à fixer les peintres symbolistes. La figure humaine est rarement présente, et c’est un cadre invitant à la vie silencieuse qu’ils essaient de traduire. Dans son ouvrage Histoire du silence, Alain Corbin a écrit : « Les symbolistes ont le mieux approfondi la représentation de la parole du silence. Dans les œuvres de ces symbolistes, le silence s’accompagne souvent de l’enveloppement dans un voile ou dans le manteau de la nuit. Il accentue le détachement du personnage qui, dans le recueillement, cherche la véritable réalité » (2). Ainsi en est-il de même avec le tableau d’Alphonse Osbert Harmonie du matin :

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Harmonie du matin, Alphonse Osbert.

Enfin, cet univers des rêves nous plonge aussi dans un monde noir, une sorte de descente aux enfers. Les peintres symbolistes restituent presque à plaisir les visions cauchemardesques qui hantent parfois notre inconscient. Tel Janus, la vie psychique et le monde des rêves présentent alors deux faces : l’une idéale, l’autre effrayante et macabre. L’exposition propose plusieurs lithographies d’Odilon Redon en vue d’illustrer une édition de 1890 des Fleurs du Mal, comme ci-dessous :

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D’une manière pratique, l’exposition est ouverte jusqu’au 29 juillet. Elle occupe deux bâtiments de la Propriété Caillebotte : la Ferme Ornée, l’Orangerie. Elle exige un petit déplacement d’une vingtaine de kilomètres de la capitale à Yerres dans l’Essonne. C’est l’occasion de découvrir également la maison Caillebotte où vécut le peintre, un domaine magnifiquement restauré et qui, à lui seul, invite à la rêverie et que je vous conseille…

 
Article rédigé par Charles Duttine.

 


Bibliographie :

(1) Wilhem Dilthey, Introduction aux sciences de l’Esprit, éd. du Cerf, 1992.
(2) Alain Corbin, Histoire du silence, éd. Albin Michel, 2016.