La Vénus à la Fourrure, Sacher-Masoch : imaginaire d’une femme fatale.

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source : éditions Delcourt.

Lou Reed et la botte de cuir.

La préface explique l’œuvre originelle : cérémonie théâtrale autour du contrat qui met en mots les désirs avant leur réalisation, et retardement du plaisir promis. Lou Reed le chantait déjà du temps des Velvet Underground, cet amour étrange qui relie Wanda à Séverin, son amant. Il n’y avait qu’à embrasser cette botte de cuir. Ce que je présente aujourd’hui en est une adaptation pour le théâtre, par Christine Le Tailleur : quoi de mieux que l’univers des planches pour mettre en corps cette théâtralité du rapport masochiste ? Entre contrat posé et relation cadrée, le lien entre Wanda, maîtresse impitoyable et voluptueuse, et Séverin, amant romantique et en réelle détresse, y est exploré dans ses plus sombres recoins. Dans ce roman, tout est théâtre, mise en scène, jeux d’interdits et de suggestions.

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source : Zone Critique. Film éponyme par Roman Polanski.

La reprise théâtrale du motif masochiste.

La première scène s’ouvre sur l’Ami, langoureux dans son rêve de la déesse Vénus. Statue étrangement recouverte de fourrure, elle est synonyme d’un extrême érotisme pour son rêveur. L’apparition de son ami Séverin brise l’effet onirique, en lui tendant son manuscrit : Confessions d’un suprasensuel. Le reste de la pièce présente majoritairement le contenu de ces confessions. La limite entre réel et fiction est très trouble, Sacher-Masoch s’étant lui-même inspiré de ses relations ambigües avec ses différentes maîtresses. Une œuvre de vie, en somme. La mystérieuse Wanda tombe alors sur une image intrigante : celle d’une Vénus à la fourrure. Sa rencontre avec Séverin n’est pas expliquée : elle est sans doute le fait du hasard le plus fortuit. Ce trouble qui entoure leur rencontre n’aura que davantage de poids face à leur type de relation, à cheval entre les mondes, entre l’hallucination étranglée et la matérialité des choses. Wanda prétend alors être cette Vénus. Beaucoup d’ellipses temporelles dans cette pièce participent du trouble général, pour le plus grand plaisir du lecteur. Relation de l’entre-deux, elle montre un autre aspect des liens humains, libérés des catégories :

« La nature ne connaît pas la stabilité dans les relations entre hommes et femmes. Le mariage est un mensonge, une hypocrisie, la pire des impostures. Il faut abolir le mariage, démembrer la famille » (Wanda, p.28)

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source: Pinterest. Sacher-Masoch et sa maîtresse Fanny Pistor.

Deux conceptions opposées de la relation amoureuse.

Séverin est peureux, romantique, incertain, absolu : « je voudrais lui prendre la main mais je ne suis qu’un âne » (p.39). Wanda, sans concession, ne le veut que pour une année. Alors qu’elle célèbre la vacuité de la vie et tous les plaisirs terrestres, Séverin est en manque d’absolu, et il rêve cette femme comme il rêvait de sa tante. Tante qui le frappait jeune, tante à l’origine de son amour de la douleur. Sa tante portait cette fourrure, et il en garde un souvenir si intime qu’il demande à Wanda de porter une fourrure. Il s’affirme suprasensuel, et toute violence lui paraît délectable quand elle est de la main d’une femme, qu’il réclame tant. Ainsi, la relation amoureuse est engagée dans un angle rare en littérature : plus vif, moins romancé, leur lien est une réflexion et une déconstruction de l’amour traditionnel.

 » Et que préférez-vous ? L’épouse ou l’idéal ? » (Wanda, p.49)

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source : Fnac.

Wanda refuse ses propositions au début, et elle finit par se prendre au jeu de la fourrure, et devient cette Vénus si particulière. L’esclavage volontaire de Séverin finit par arriver, et se dessine alors une relation très ambigüe et complexe. Le tout mêle une réflexion intense sur la place de la femme, enjolivée tout comme enlaidie par tous :

« Les femmes ne sont ni aussi bonnes que les font leurs admirateurs et leurs défenseurs, ni aussi mauvaises que les font leurs détracteurs. Le caractère de la femme n’est qu’un manque de caractère. La meilleure femme peut momentanément sombrer dans la boue, et la pire peut inopinément s’élever à de grandes et bonnes actions, confondant ainsi ses contempteurs. Toute femme, bonne ou mauvaise, est capable à chaque instant d’avoir les pensées, les actions et les sentiments les plus diaboliques comme les plus divins, les plus sordides comme les plus purs. La femme, malgré tous les progrès de la civilisation, est restée telle qu’elle est sortie des mains de la nature, elle est comme les bêtes sauvages, elle peut se montrer fidèle ou infidèle, bienveillante ou cruelle, selon les sentiments qui la dominent » (Wanda, pp.61-62)

En somme, cette version de l’histoire de Masoch a le don de transporter son lecteur (et encore mieux, son spectateur) dans tout le trouble qui est le propre de cette relation de domination. Elle propose une vision originale des relations humaines, libérée des contraintes et des catégories binaires — on n’est ni marié, ni seul pour toujours. Proposant une myriade d’entre-deux, cette sorte d’amour a le mérite d’explorer les bas instincts humains.

 

Sacher-Masoch, La Vénus à la fourrure, éd. Les solitaires intempestifs, 2008, interprétation par Christine Le Tailleur.

Gwennyn : « Les légendes celtiques ont plein de choses à nous dire. »

Avec cinq albums à son actif, la chanteuse de pop-rock celtique Gwennyn porte fièrement les couleurs de la Bretagne en France et à l’étranger. Non seulement ses chansons, bien qu’actuelles, s’inspirent de la musique bretonne, mais cette native de Rennes chante également en breton, la langue qu’elle parlait avant même le français. Dans son dernier album, Avalon, paru en novembre 2016, elle va encore plus loin en faisant la part belle aux légendes celtiques. Un choix qui n’est pas anodin pour Gwennyn…

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Le titre du cinquième album de Gwennyn fait référence à la légende de l’île d’Avalon : au cœur de la forêt, sous un lac enchanté ou dans les profondeurs de la mer, cette île ne figure sur aucune carte mais est recherchée comme le plus précieux des talismans… On dit que la gardienne de ce lieu est une grande magicienne qui possède un chaudron dans lequel elle puise force et sagesse.

~ Pourquoi avoir choisi le sujet des légendes pour votre  album Avalon ?

Il y a quelques années, Nolwenn Leroy m’a demandé d’écrire une chanson en breton pour elle. J’ai écrit Ahès, pour son album Ô filles de l’eau, en m’inspirant de la légende de la ville d’Ys. Après, je me suis dit : et si je faisais ça pour moi aussi ? J’ai commencé sur mon album précédent, avec la chanson Tristan et Yseult par exemple. Les légendes celtiques ont plein de choses à nous dire sur notre psychologie profonde et sur notre histoire collective. C’est ce que je raconte dans les paroles de mon cinquième album, Avalon, qui leur est consacré.

~ D’où viennent ces légendes ?

Ce sont de très vieilles légendes, qui datent de bien avant Jésus-Christ, mais elles ont été écrites pour la première fois au XIIe siècle par Chrétien de Troyes, par exemple celle de Tristan et Yseult, et il en a fait un livre qui a eu beaucoup de succès à l’époque médiévale. C’était avant l’imprimerie, mais les gens se le transmettaient, tout le monde le voulait, l’intelligentsia européenne se l’arrachait : c’était un best-seller de l’époque.
Et maintenant, ça fait dix siècles qu’on entend parler de Tristan et Yseult et de leur amour impossible. Toute la légende se passe en Bretagne, en Cornouailles, en Irlande et en Écosse, mais les gens se la sont appropriée en Europe, aux États-Unis, on en a fait des livres, des poèmes… Ça a fait le tour du monde au moins quinze fois ! L’histoire de Roméo et Juliette est venue bien après.
Les légendes sont des recettes qui marchent super bien car elles parlent de nos psychologies profondes. Il y en aura toujours. Dans deux cents ans, on parlera d’un amour impossible et ça marchera toujours.

~ En tant que Bretonne, vous leur accordez une importance particulière ?

Ma grand-mère me les a racontées pendant toute mon enfance. Pour moi, les légendes bretonnes, comme celle de la ville d’Ys, c’est l’Histoire. Il n’y a pas vraiment de frontière entre la vraie Histoire et les légendes. C’est typiquement celtique : l’imaginaire et la réalité se confondent, on ne sait plus ce qui est vrai ou pas.

~ Que disent les légendes à propos de l’histoire de la Bretagne ?

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Crédit photo : Eric Legret

Ces légendes parlent beaucoup des femmes par exemple.
Dans la tradition celtique, aux IVe et Ve siècle, les femmes pouvaient être avocates, juges, maires, elles pouvaient hériter… Les responsabilités sociales leur incombaient autant qu’aux hommes. Puis, la Bretagne a été rattachée à la France et la société n’a plus permis aux femmes de garder ces responsabilités. Mais dans l’attitude de la société bretonne, les femmes ont conservé du pouvoir : c’est ce qu’on appelle le matriarcat breton. Ce sont les traces de ce pouvoir, exprimé non plus en société mais au sein des familles.
Dans toutes les légendes celtiques, on parle toujours de fées, de sorcières, de magiciennes… de toutes ces femmes qui sont puissantes mais qui sont mises en dehors de la société. Une femme qui a du pouvoir, ce n’est pas normal, c’est inquiétant, on la met loin. Elles ont été écartées, mais elles ont conservé un pouvoir. Dans notre inconscient collectif, c’est notre histoire en fait ! C’est notre héritage.
Ces légendes, ce qu’elles nous disent, c’est que les femmes, avant, pouvaient faire beaucoup de choses. C’est seulement en train de revenir aujourd’hui.

~ De quelle façon avez-vous apporté votre touche personnelle à ces légendes célèbres ?

Le rôle des artistes, c’est de reformuler ces légendes qui nous fascinent.
Il n’est pas question pour moi de raconter des légendes dans mes chansons si elles n’ont pas de rapport avec mon histoire. J’ai un besoin vital d’écrire mes propres chansons, qui parlent de choses réellement vécues, et dans lesquelles passent des émotions. Je ne pourrais pas chanter du Barbara par exemple, parce que ce n’est pas ce que j’ai vécu. Je ne suis pas là pour faire des kilomètres de chansons. C’est comme quand on a des enfants : chaque chanson est importante.
J’ai donc fait s’épouser des légendes avec des émotions que j’avais.
Souvent, ça part d’un sentiment profond. Par exemple, une de mes amies s’est un jour engouffrée dans un amour impossible, c’était une folie furieuse et c’est ce qui m’a donné envie d’écrire une chanson sur Tristan et Yseult, avec mes propres sensations. J’ai trouvé les mots pour parler à la place d’Yseult, c’est ce qui rend ma chanson authentique. J’ai associé l’histoire de mon amie à une histoire plus grande, universelle.
C’est ma manière de reformuler une vieille légende pour la ré-actualiser. Je poétise une émotion personnelle.


En savoir plus :

Site Internet

Ce dont rêvent les ombres, d’Hilda Alonso.

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Superbe couverture réalisée par Diane Özdamar.

Hilda Alonso est une auteure française qui a, depuis quelques années, fait son nid dans la littérature fantastique française. Elle a publié divers textes dans des anthologies et recueils, ainsi que quelques romans dont un graphique : Le Cabinet de Curiosités, réalisé en collaboration avec une artiste : Alexandra V. Bach. Depuis quelques temps elle s’adonne à l’illustration, et propose dorénavant ses recueils illustrés personnellement, en auto-édition. J’ai choisi de découvrir sa plume à travers son premier roman : Ce dont rêvent les ombres, publié aux éditions du Chat Noir.

Dans un monde médiéval fantasmé, l’auteure nous embarque dans une quête longue et dangereuse. La Chouette, autrement nommée Éponine, la sorcière du village, vit tranquillement dans les bois, jusqu’au jour où elle doit porter secours à une jeune femme épuisée et blessée. Cette dernière a aidé une fée en détresse, et reçu en remerciement un cadeau : un enfant, celui qu’elle n’arrivait pas à donner à son mari. Une fois rétablie, Ménéhould retourne au village, et sa grossesse nouvelle donne lieu à de nombreuses rumeurs. Une fille naît : Deirdre. Vive et intelligente, la petite fille est très liée à sa mère, mais une nuit, le malheur s’abat sur Ménéhould ; sa fille décédée, elle ne peut s’en détacher et, comme une bête furieuse, reste prostrée, sa fille tout contre elle. Au fil des jours, on en vient à chercher la Chouette, espérant que ses potions et sorts puissent aider la pleureuse. Se sentant connectée à la jeune femme, la guérisseuse décide de l’aider et demande au mari de fabriquer un coffre et de le fixer sur une charrette. Dedans ils y installent la mère et l’enfant enlacés, ne sachant presque plus qui des deux est en vie ou morte. Aidée par son ami Tanguy, un simple d’esprit, Éponine entreprend alors une quête qui la mènera au pays des dieux, mais aussi au fameux Sanctuaire, là où Ménéhould pourra trouver la paix. Pendant son voyage, elle rencontrera des loups, des elfes, mais aussi l’amour, en la personne de Bledri, un bien étrange homme…

Au risque de trop vous en dire, je vais arrêter le résumé ici ! J’ai beaucoup apprécié ce roman, la plume de l’auteure ensorcelante, poétique et pointue, ce qui rend la lecture plus lente que celle d’un page turner à l’écriture blanche. J’ai également dû sortir mon dictionnaire, et ça n’arrive pas souvent ! Le côté savant et dense pourrait en rebuter certains, mais ce serait passer à côté d’un bijou stylistique et ce serait dommage. Je vous conseille donc de prendre votre temps pour le lire, afin de vous imprégner de l’ambiance fantastique.
Outre la forme, le fond est aussi intéressant. La quête d’Éponine mêle diverses mythologies, notamment celtique et latine ; s’ajoutent un peu d’ésotérisme et de mysticisme et vous avez là un beau mélange magique et spirituel ! Au fur et à mesure du voyage, la sorcière rencontre loups, kistunes, elfes, ou encore une sirène. L’auteure nous offre un panorama de créatures merveilleuses et de paysages — dont forêts et glaciers — à couper le souffle. Plus qu’un voyage pour amener Ménéhould au Sanctuaire, c’est une initiation : Éponine y apprend l’amour, le fonctionnement du monde, la nature de la magie, ou encore la destinée de chaque âme. La rencontre avec les dieux ne laisse pas indemne.

Je reprocherais cependant au roman une intrigue un peu décousue. En effet, on ne comprend pas vraiment pourquoi Éponine se sent obligée de s’occuper de Ménéhould, ni son abnégation, ni le sens du sacrifice aussi exacerbé des autres créatures. À propos de ces créatures, l’auteure en importe tellement dans le récit qu’on a du mal à se rappeler qui est qui, et surtout à voir leur utilité dans l’intrigue. Le livre forme un ensemble de tableaux à la fois charmants et noirs, relié par le mince fil conducteur du voyage de la sorcière et de ses amis. J’ai été assez perturbée par le dernier tiers du roman : l’atmosphère change énormément et plein de nouveaux personnages font leur entrée. Ce brusque changement a quelque peu réfréné ma lecture, sans compter le tout dernier chapitre, qui m’a interloquée. J’ai eu le sentiment d’un essoufflement à la fin du récit…

Malgré ces quelques points négatifs, ce roman mérite qu’on s’y attarde ! La plume et l’univers riche d’Hilda Alonso font rêver, et je pense me procurer prochainement ses recueils de nouvelles de sorcellerie (on ne se refait pas) !

Ce dont rêvent les ombres, Hilda Alsonso, éd. du Chat Noir, coll. « Griffe Sombre », 2016.

 

Eugène Jansson : nocturnes à Stockholm

Jansson, Selfportrait, 1901
Eugène Jansson, Moi. Autoportrait (Jag. Självporträtt), 1901. Huile sur toile, 101 x 144 cm, Stockholm, Thielska Galleriet.

J’aimerais vous présenter un artiste trop peu connu qui me tient particulièrement à cœur : Eugène Jansson.
La fin XIXe siècle en peinture suédoise est marquée par un intérêt vif pour les paysages nocturnes, qu’ils soient urbains ou ruraux. Lassés d’une peinture diurne de « plein-air », alors en vogue dans les années 1870-1880 sous l’influence de Monet, les peintres scandinaves observent désormais leur environnement de nuit, et retournent dans leur studio afin de composer des toiles mystérieuses d’après leurs souvenirs visuels. Certains célèbrent alors une nouveauté : la lumière électrique qui fait surgir une facette inédite des villes parsemées de lampadaires.

Eugène Jansson (1862-1915), peintre suédois et essentiellement autodidacte, a réalisé de nombreuses versions nocturnes de Stockholm dans les années 1890, et y a capté une atmosphère secrète toute particulière.
Fasciné par le paysage urbain, sombre, dépeuplé et silencieux, il y déploie sa puissance mystique dans des lignes courbes et des lumières vacillantes. Face aux larges toiles de Jansson exposées à la Thielska Galleriet de Stockholm, le spectateur se sent hypnotisé par un espace urbain vibrant, dont les rues semblent avalées par la nuit. Sa peinture est inquiète, Jansson est le peintre de l’heure bleue, celui des atmosphères étranges parsemées de curieuses boules de feu, nées des réverbères.

Jansson, At Dusk, 1902
Jansson, Au Crépuscule (I skymningen), 1902. Huile sur toile, 149 x 134 cm, Stockholm, Thielska Galleriet.
Jansson, Honsgatan by night, 1902
Jansson, Hornsgatan de nuit (Hornsgatan nattetid), 1902. Huile sur toile, 130 x 160 cm, Stockholm, Thielska Galleriet.

De ses peintures de « rues », une en particulier a attiré mon attention : Hornsgatan de nuit de 1902. Cette toile aux dimensions imposantes entraine le regard dans une avenue en pente, où les bâtiments s’effondrent lascivement dans une obscurité dense. Le regard suit l’inclinaison de la rue et se perd au fil des faisceaux lumineux qui finissent par s’évanouir dans une nuit noire.
La sensation est similaire dans Au Crépuscule, peinture réalisée la même année. Mais cette fois-ci, en plus d’avoir le sentiment de sombrer, de glisser par cette rue qui « s’affaisse », on se sent attiré par la lumière qui vibre au loin. Mais gêné également par un sentiment d’étouffement qui se déploie : en effet, les arbres sur la gauche semblent grandir dans le but de nous recouvrir de leur feuillage et mieux nous cerner. La vision est presque claustrophobique, face à cette peinture d’Eugène Jansson, le sol s’enfonce vers des abîmes sous nos pas, les arbres nous avalent, et la lumière vacillante au loin paraît être sur le point de s’éteindre.

Jansson, Dawn over Riddarfjarden, 1899
Jansson, Aurore sur le Riddarfjärden (Gryning över Riddarfjärden), 1899. Huile sur toile, 150 x 201 cm, Stockholm, Prins Eugens Waldemarsudde.

Penchons-nous sur une autre catégorie de toiles d’Eugène : ses vues grandioses de Stockholm. S’il fut à même de nous offrir les plus beaux nocturnes de la capitale suédoise, c’est notamment parce qu’il a demeuré un temps avec sa mère et son frère dans un appartement avec une vue panoramique sur le Riddarfjärden, la baie lacustre au centre de la capitale. L’artiste a peint des toiles imposantes aux bleus profonds, parant la ville d’un manteau mystique.
Aurore sur le Riddarfjärden de 1902 fut achetée par le Prince Eugen de Suède, fils du roi Oscar II, et accrochée dans son salon en 1908. Prince et ami de l’artiste, ce dernier estimait qu’un peintre devait pouvoir peindre comme un musicien compose. La peinture devait se ressentir comme un air enveloppant son spectateur. Dans cette toile, les lumières de la capitale se reflètent sur l’eau, l’artiste joue avec la baie comme avec un miroir, tandis qu’une lumière vive orangée nait à l’horizon : le lever du soleil est prêt à embraser le ciel et à chasser la nuit.

Jansson, Riddarfjärden-Stockholm 1898
Jansson, Riddarfjärden à Stockholm (Riddarfjärden i Stockholm), 1898. Huile sur toile, 150 x 155cm, Stockholm, Nationalmuseum.

Peintre solitaire, décrit comme excentrique par ses amis, Eugène Jansson a grandi dans la pauvreté et la maladie : atteint de surdité et de maladie rénale, il dut constamment faire attention à pratiquer assez d’activité physique et à ne pas vivre d’excès pour maintenir sa santé fragile. Enfant, il suivit un parcours scolaire ordinaire, mais son goût pour le dessin le mena à s’inscrire dans une école d’art, puis à être admis à l’Académie royale des Beaux-Arts en 1881, malgré les protestations de ses parents qui finirent par céder.
Mal intégré à l’Académie, son enseignement ne lui permit pas de découvrir et d’épanouir son propre génie artistique, son professeur principal étant un aristocrate très conservateur. Il quitta alors l’Académie au bout de deux ans, motivé notamment par l’obtention d’un emploi dans l’atelier du peintre Perséus. Ce dernier, bien que professeur à l’Académie et intendant de la cour du roi, fût l’un des chefs de file du mouvement des Opposants : un groupe d’artistes suédois prônant la modernisation des méthodes d’enseignement et appelant à une peinture renouvelée, brisant le conservatisme ambiant.
À partir de l’automne 1891, Eugène Jansson rencontra un certain succès et sa notoriété grandit auprès de ses camarades et des critiques. Cependant, ses conditions de vies restaient précaires, et il eut des difficultés à assumer le rôle de chef de famille suite au décès de son père la même année.

C’est à partir de 1892 que le bleu domina véritablement toute sa peinture : il sut conférer à des motifs désapprouvés (ateliers d’usine, cheminées, bateau à vapeur, etc.) des ambiances lyriques, adoptant une palette d’un modernisme criard. Ses coloris audacieux ne rencontraient plus alors l’approbation du public. Cependant, cette même année, il rencontra le mécène et collectionneur Pontus Fürstenberg, qui lui acheta plusieurs toiles. Une autre rencontre fut décisive : celle avec Ernst Thiel, banquier et collectionneur de grande importance. Mécène et ami, c’est aujourd’hui grâce à cette amitié qui naquit entre les deux hommes que les toiles de Jansson sont visibles dans la galerie Thielska.

S’il est tentant de découvrir davantage la personnalité mystérieuse du peintre, il nous est aujourd’hui impossible d’en savoir plus sur ses pensées : sa correspondance avec ses amis et sa famille a malheureusement été brûlée après sa mort par son frère, ce dernier voulant certainement protéger la vie intime du peintre homosexuel, orientation décriée à cette époque. Atteint d’une hémorragie cérébrale en janvier 1915, Eugène Jansson resta alité et mourut à son domicile le 15 juin de la même année, à l’âge de 53 ans.

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Jansson, Hornsgatan, 1902. Huile sur toile, 130 x 160 cm, Stockholm, Thielska Galleriet.

J’aimerais finir cet article avec Édith Södergran (1892-1923), sa poésie reflète bien cette attirance nocturne dont s’enivra l’art scandinave. Poète finlandaise mais d’expression suédoise, elle a composé ces quelques vers extraits du recueil Le pays qui n’est pas et Poèmes, publié à titre posthume :

Purée argentine du clair de lune,
Onde bleue de la nuit,
Déferlement sans fin des vagues,
Scintillement sans bruit.
Ombres sur le chemin, pleurs silencieux,
Des buissons du rivage,
Sur les berges d’argent veillent de noirs géants.
Profond silence du plein été,
Sommeil et rêve –
Tendre et blanche, la lune,
Glisse sur l’océan.

 


Bibliographie :

Brummer H-H. (dir.), Eugène Jansson (1862-1915) : nocturnes suédois, Réunion des musées nationaux : Diffusion, Seuil, Paris, 1999.

Linde U., Thiel’s Gallery Stockholm, Thiel’s Gallery : Stockholm, 2010.

Södergran E., Le pays qui n’est pas et Poèmes, Orphée/La différence : Paris, 1992.

Interview d’Aria-Äslinn, modèle photo : « Ce qui était ma plus grande hantise est devenue une véritable passion. »

Je vous propose d’entrer dans l’univers d’une modèle photo : Aria-Äslinn, aka Éloïse, connue en France pour ses séances costumées et magiques. En effet, cette jeune femme nage dans les contes de fées depuis toute petite, et étant également fan de diverses séries télévisées, on la voit évoluer parmi plusieurs univers : féerique, fantastique, historique, toujours avec cette grâce qui la caractérise.

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Le Bain de la Sultane. Photographe : Aline Bartoli.

~ Bonjour Éloïse ! Peux-tu présenter ton parcours ?

Bonjour ! Et bien après mon bac, je suis partie faire mes études de langues durant 3 ans au Québec, à Montréal. L’expérience fut très enrichissante, j’ai adoré vivre là-bas ! À mon retour, je suis entrée dans une école d’événementiel dont je suis sortie diplômée, et aujourd’hui je travaille en joaillerie le temps de valider ma spécialisation en luxe, car mon ambition finale est de monter des événements dans les hauts lieux de patrimoine.

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Anges. Ending Time. Photographe : Marion Cano – co-modèle : Sébastien Louvel.

~ Pourquoi être devenue modèle ?

Ça s’est fait totalement par hasard. Il y a quelques années, c’était juste impossible pour moi de me retrouver devant un appareil photo. J’avais beaucoup de poids en plus et j’ai souffert du regard des autres et de leurs mots, qui n’étaient pas tendres. Mais suite à un événement très dur dans ma vie qui m’a fait sombrer dans une violente dépression, j’ai perdu très vite tous ces kilos.
J’ai croisé le chemin d’une photographe qui aujourd’hui est une amie très chère. C’est elle qui, pour la première fois, m’a demandé de poser pour elle. J’ai d’abord refusé car je me voyais toujours avec mes rondeurs. Elle a insisté et lorsqu’elle a posté le résultat, j’ai été contactée par d’autres photographes. Et ça a fait un effet boule de neige auquel je ne me serais jamais attendue. Aujourd’hui, ce qui était ma plus grande hantise est devenue une véritable passion.

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Cinderella. The Midgnight Flight. Photographe : Aline Bartoli.

~ Quel est ton rapport à ton corps, ton image ? Est-ce que poser t’a aidée ?

Mon rapport avec mon corps a été TRÈS compliqué pendant longtemps. Je ne m’aimais pas tout simplement, parce que les autres étaient très méprisants à mon égard à cause de mes rondeurs et qu’à force, j’ai fini par croire tout ce que j’entendais, à savoir que j’étais grosse, moche, transparente et que je n’en valais pas la peine. Quand j’ai maigri, bien sûr les regards ont vite changé, et les personnes qui avant m’insultaient se sont vite mises à me brosser dans le sens du poil…
Poser m’a énormément aidée, dans le sens où ça m’a appris à me voir à travers d’autres yeux que les miens qui étaient devenus impitoyables face ma propre image. Grâce à la photo, j’ai pu prendre conscience que mon corps avait bel et bien changé, et surtout que toutes ces années, je me suis dévalorisée et excusée d’exister à cause de crétins qui n’en valaient pas la peine.

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Mirror, Mirror. Snow White, the Swan Ball Gown. Photographe : Audric Larose.

~ Tu es organisatrice événementielle dans le luxe, est-ce que ça t’a ouvert des portes pour choisir tes lieux de shooting, tes costumes, etc ?

L’événementiel m’a aidée car, effectivement, je suis amenée à fréquenter de très beaux lieux qui donnent souvent envie d’y faire des shootings. Alors souvent je tente et pose la question ! Parfois ça marche, parfois non mais qui ne tente rien n’a rien !
Concernant mes costumes, forcément les lieux influencent beaucoup mes choix. Je ne porterais pas la même chose dans les ruines d’une abbaye ou dans les beaux salons d’un château baroque par exemple. Mais c’est aussi ça qui est super !

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Outlander. The Dance of the Druids. Photographe : Noshiba.

 

~ Tu créés également pas mal de tes tenues, qui sont toutes plus magnifiques les unes que les autres. As-tu appris la couture seule ? Y’a-t-il une création dont tu es la plus fière ?

J’ai commencé la couture seule tout d’abord oui, mais il y a pas mal de choses que je ne maîtrise pas ou pas encore. J’ai la chance d’avoir des amies géniales qui ont de l’or dans les doigts, et qui m’aident lorsque j’ai des gros projets un peu compliqués. Sans elles mes plus belles robes n’auraient jamais vu le jour.
Une création dont je suis la plus fière… Difficile à dire ! Il y en a tellement que j’aime ! Ma robe rouge de ma série préférée Outlander ? Ma robe de Cendrillon et ses 10 000 cristaux ? Ma robe « cygne », inspirée du film Mirror Mirror avec sa traîne en forme d’ailes refermées couvertes de plumes ? Honnêtement je suis incapable de choisir !

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The Swan Princess. Photographe : Alexandra Banti.

~ Fais-tu la direction artistique de tous tes shootings, ou bien est-ce que les projets sont menés en collaboration totale ?

Généralement je préfère travailler en collaboration, car dès l’instant où je travaille avec un(e) photographe, c’est que j’aime son univers, donc je pense qu’il ou elle a tout autant que moi sa touche à apporter au shooting !
Après ça peut arriver que j’aie une idée précise en tête de mise en scène pour une photo, mais si c’est le cas on en discute et on voit ce que ça peut rendre. Très souvent, de toutes façons, nous sommes sur la même longueur d’ondes, donc la question ne se pose jamais vraiment.

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Carmin. Photographe : Hélène Rock.

~ Comment te sens-tu quand tu es devant l’objectif ? Penses-tu jouer un rôle ?

Autrefois je vous aurais dit : horriblement mal ! Aujourd’hui, je pense que je peux dire que je me sens BIEN. J’aime porter des costumes fabuleux dans des lieux incroyables et insolites. J’aime imaginer des histoires. Poser pour poser, ça ne m’intéresse pas. J’aime quand il y a une vraie mise en scène dans mes photos !
Je ne sais pas si je joue un rôle, mais c’est en tous cas plus simple pour moi de poser en costume qu’en tant que « moi-même », en vêtements de tous les jours… Ça, c’est encore un peu difficile parfois.
Mais après oui, c’est certain que je n’aurais pas les mêmes poses vêtue d’une robe de cour à la Marie-Antoinette qu’en portant un costume de guerrière à la Lagertha dans Vikings

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Pandora. Photographe : Fënàro Art Visual Artist.

~ Images, costumes, n’as-tu jamais eu envie de faire du théâtre ?

Il se trouve que j’en ai déjà fait et que j’adorais ça ! Mais j’ai du choisir en grandissant entre ça, la danse et l’équitation, et mon cœur s’est tourné vers l’équitation. Cela dit, aujourd’hui encore je fais souvent de la figuration dans des séries/films/documentaires historiques. J’ai participé au tournage de la série Versailles par exemple dernièrement !

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Back to Camelott. The Queen Guinevere. Photographe : Noshiba.

~ Tu évolues dans des univers fantastiques et historiques, qu’est-ce qui te charme tant dans ces genres ?

Les robes de princesse :p ! Je me vois en civil tous les jours donc bon… Poser en « casual » ne m’attire pas plus que ça. De plus, je trouve que les belles robes, les corsets, ça ajoute beaucoup de poésie à une image. Avec ces univers, l’imagination peut être sans bornes !

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Photographe : Fallinlight photographie.

~ Quelles sont tes sources d’inspiration en général ?

Les contes. Depuis petite j’ai toujours adoré les contes de fées. Ils sont riches en inspiration et on peut les détourner à l’infini : fantastique, romantique, sombre…
Certains films ou séries également à thématique historique.

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Photographe : Amandine Adrien.

~ Tu participes tous les ans au Carnaval de Venise. Peux-tu nous raconté comment tu t’y es retrouvée, et comment cela se passe ? Fais-nous rêver !

Ah le Carnaval, c’est une grande histoire d’amour… Mon premier carnaval date d’il y a huit ans ! En amoureuse d’Histoire et des costumes que je suis, j’ai toujours voulu y aller, et une année, j’en ai eu l’opportunité grâce à des amies.
Comment cela se passe… et bien, on a l’impression de remonter le temps ! Il y a des bals dans des palaces magnifiques. La plupart du temps, ils sont à thème, donc d’une année sur l’autre il faut imaginer de nouveaux costumes. C’est un petit milieu, on y fait beaucoup de merveilleuses rencontres ! Mais vraiment, le plus magique, c’est la sensation de se retrouver propulsé en plein Venise du XVIIIe siècle ! Avec toutes ces robes, ces masques, ces plumes… Je crois que je ne m’en lasserai jamais et je prépare déjà celui de l’an prochain !

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Chrysopelieia. Photographe : Raphaelle Monvoisin.

~ Enfin, quels sont tes projets top secrets pour cette année (et à venir) ?

S’ils sont top secrets je ne peux pas en parler haha ! Il y en a un que je garderai secret car il doit encore être un peu discuté avant de se concrétiser, mais lorsque ça va se faire, parce que ça se fera, ça va être juste l’apogée de tout pour moi 😀 ! J’ai très hâte !
Sinon, je vais réaliser mon plus gros projet avec une amie photographe sur la série Outlander. On travaille dur dessus et on veut faire quelque chose de très poussé ! Pas juste shooter au milieu des bois. Nous montons une équipe, on cherche les costumes, les figurants… Ça va être super !
Et cette année va aussi être l’année des rencontres. J’ai un superbe projet avec une photographe que j’admire depuis des années, et je dois aller à sa rencontre en Allemagne prochainement.
2018 va être une jolie année photographique je pense !

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Snow White. Photographe : Alexandra Banti -co-modèle : Eric Chaffin.

 

 


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