Les Nouvelles aventures de Sabrina, la teen série se satanise

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Vous connaissez sans doute la série quelque peu niaise Sabrina l’apprentie sorcière. Parue entre 1996 et 2000 sur la chaîne ABC, cette série mettait en scène le personnage de Sabrina, joué par Melissa Joan Hart, adolescente vivant avec ses deux tantes et un chat parlant (un sorcier voué à vivre dans la peau d’un chat pendant un siècle), et qui apprend à ses 16 ans qu’elle est une sorcière. Destinée au jeune public et bardée d’effets spéciaux ridicules, cette adaptation gentillette n’avait rien des comics dont Sabrina est issue. En effet, on retrouve en premier lieu la jeune sorcière dans l’univers d’Archie comics, éditeur américain qui propose notamment les aventures d’Archibald Andrews, personnage de la série… Riverdale. Dès 1971, Sabrina obtient sa propre série de comics intitulée Sabrina l’apprentie sorcière (Sabrina the Teenage Witch). Comme Riverdale, Netflix s’empare de la sorcière et propose un reboot beaucoup plus mature : Les Nouvelles aventures de Sabrina (Chilling Adventures of Sabrina). C’est l’actrice Kiernan Shipka qui incarne le rôle, et que l’on a déjà pu voir toute jeune dans Mad Men.

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Couverture de Chilling Adventures of Sabrina #2 (Avril 2015), par Robert Hack.

La série démarre quelques jours avant le seizième anniversaire de Sabrina Spellman. Cette adolescente vit à Greendale chez ses deux tantes Hilda et Zelda, et son cousin Ambrose. L’étrange famille forme une entreprise de croquemorts, et personne ne soupçonne leurs pouvoirs. Sabrina mène sa vie tranquillement : elle va au lycée, a des amis et un petit-copain, Harvey, tous mortels. Mais il y a une ombre au tableau : la nuit de ses 16 ans, elle devra signer le livre du diable et devenir un membre à part entière de l’Église de la Nuit, le coven de Greendale. La jeune fille n’est pas sûre de vouloir se faire baptiser, car cela veut dire renoncer à sa vie de mortelle, et intégrer l’école de magie dans laquelle trois élèves, trois étranges sœurs, règnent en maître. Il faut ajouter que Sabrina est une sang-mêlée : mi-mortelle, mi-sorcière. Et ça complique bien des choses…

Les Nouvelles aventures de Sabrina est une série convaincante, et, il faut le préciser, interdite aux moins de 16 ans sur Netflix ! En effet, loin de l’univers rose et sucré de la série de la fin des années 1990, cette adaptation tire sur l’horrifique. Les sorcières ne sont pas des gentilles femmes un peu fofolles, mais des créatures qui ont donné leur âme à Satan et tuent sans scrupules. Elles se réunissent en coven, disent des formules magiques en latin, prient Satan et mangent de la chair humaine. Pas de manichéisme ici, tout est en nuances de gris (ou de Grey, hahaha, hum). L’ambiance est clairement sombre, et l’héroïne lutte contre l’obscurité durant toute cette première saison.

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Allociné – Copyright Courtesy of Netflix.

J’ai apprécié, en vrac, la photographie, les décors gothiques comme la mine, la forêt brumeuse et le manoir des Spellman, les intérieurs sixties, vestiges des comics des années 1960, l’irrévérence de certaines scènes comme la mort d’Hilda, la classe de Miranda Otto (Zelda) et la modernité de la série. Modernité car la série est nettement féministe : Sabrina est le rôle principal, et se bat contre les injustices (les brutes de son lycée qui harcèlent une de ses amies, le Festin des festins, etc), les sorcières ont beaucoup de pouvoir et son davantage présentes que les hommes (qui peuvent également être des sorciers) et ce sont elles qui règlent les problèmes (le Grand Prêtre Blackwood se montre bien incapable), ainsi que l’orientation genrée et sexuelle de certains personnages qui apporte une visibilité à la communauté LGBTQ bienvenue, et ce sans être lourdingue.

J’apporte toutefois un bémol : j’aurais aimé que la série creuse davantage le background et montre davantage ce qu’il se passe à l’école de magie. Sans compter les tergiversations de Sabrina qui peuvent taper sur les nerfs et le jeu de l’actrice, un peu trop retenu. Les épisodes durant une heure, il aurait été facile d’incorporer davantage de matière au scénario. À voir dans la prochaine saison !

Pour conclure, mon avis reste très positif : une héroïne badass, de la sorcellerie, une atmosphère sombre et envoûtante, un livre occulte à signer de son sang, un chat-gobelin (autrement appelé familier), tout cela ne peut que plaire à la sorcière ou au sorcier en vous !

 

Deux rituels d’inspiration scandinave à destination des tireuses et des tireurs de runes d’aujourd’hui

Introduction

Dans le paganisme scandinave, les runes sont des caractères éminemment chamaniques : c’est par elles que s’exprime, sous forme écrite et cryptique, la connaissance des choses cachées que seuls acquièrent les initiés au cours de leurs voyages spirituels chez les morts, les dieux et les êtres archaïques, aussi vieux ou presque que le monde lui-même. Elles sont associées à Ódinn, dieu suprême du panthéon nordique qui possède également toutes les caractéristiques du chaman. Ainsi traverse-t-il les dimensions en quête de savoirs secrets, chevauchant Sleipnir, son cheval à huit pattes, ou prenant forme animale, et préside-t-il aux extases en tout genre1.

Dans son excellent ouvrage l‘Edda poétique, Régis Boyer écrit au sujet des runes :

« Elles sont inséparables de toute opération à caractère tant soit peu magique. Leur origine pangermanique semble ne pas faire de doute et les plus anciennes que nous connaissons remontent au IIIe siècle après Jésus-Christ. L’alphabet futhark [autre nom de l’alphabet runique] est ainsi appelé du nom des six premières runes. […] On a établi que leur enseignement retrouvait non seulement les méthodes des chamans de Sibérie, mais encore les mystères des Grecs ou des Irlandais d’autrefois. Nous touchons ici au fond sacré de toute science écrite dont la connaissance, comme le fait remarquer Lévi-Strauss, à la fois isole de la communauté l’initié et lui confère une redoutable supériorité. Ce n’est pas dire expressément, par là, que les runes soient, par définition, de nature magique. Comme l’a fort bien établi Lucien Musset [dans son Introduction à la runologie] après plusieurs autres chercheurs, les runes sont une écriture comme une autre, apte à traduire des messages de toutes sortes, mais aux origines, sans doute, elles servirent surtout des propos magiques, et on leur a certainement attribué des pouvoirs fantastiques. »2

Leur utilisation semblait impliquer un certain nombre d’opérations que récapitule la strophe 144 des Hávamál (Les dits du très haut, ceux d’Ódinn, poème sacré de l’Edda poétique) à travers une suite de questions :

« Sais-tu comment il faut tailler ? [graver la rune dans le bois ou la pierre]
Sais-tu comment il faut interpréter ? [leur sens]
Sais-tu comment il faut teindre ? [la rune une fois gravée, on dit que cela devait être fait avec du sang]
Sais-tu comment il faut éprouver ? [leur pouvoir]
Sais-tu comment il faut demander ? [prier]
Sais-tu comment il faut sacrifier ?
Sais-tu comment il faut offrir ?
Sais-tu comment il faut immoler ? [Pour les trois derniers vers : que faut-il offrir en sacrifice et comment en échange de leur magie] »3

Si l’on en croit le chant VI des Hávamál, quiconque maîtrisait ces opérations pouvait ainsi déchaîner des pouvoirs aussi divers qu’aider « dans les procès et les chagrins/ Et les dures détresses », « mettre à mal [les] ennemis », faire en sorte que « fers (…) tombent des pieds/ Et liens des bras », arrêter « un trait volant parmi le peuple », contrer et renvoyer ses maléfices à « qui (…) voue au malheur », éteindre « la haute flamme » d’un incendie, « où que s’enfle la haine » l’apaiser, mettre « toute la mer en repos » quand la tempête l’agite, égarer des « sorcières / [Chevauchant] par les airs », apporter la victoire au combat à « des amis de toujours », faire revenir à lui et parler « un cadavre de pendu », conférer l’immunité à « un jeune homme », procurer la science « des Ases et des Alfes », donner « la force aux Ases/ Aux Alfes, le renom/ La clairvoyance à Hroptatýr [Ódinn] » et « de la femme sage/ (…) obtenir amour et liesse »4. Avec le temps, beaucoup de savoirs runiques se sont perdus, et ces utilisations magiques anciennes des runes ont fini par tomber en désuétude. De nos jours, l’alphabet futhark est presque exclusivement associé à la voyance, constituant, avec le tarot, l’un des principaux médias divinatoires.

Il y a quelque temps déjà, à l’occasion d’une séance de tirage de runes promise à une amie, je me suis mis en tête de mettre au point deux petits rituels personnalisés, en puisant dans la tradition païenne scandinave. Je me disais qu’ainsi, ma divination contemporaine renouerait symboliquement avec les racines perdues de la pratique runique et pourrait, peut-être, se reconnecter aux forces anciennes qui présidaient originellement à ce type de magie. J’avais notamment à cœur d’intégrer dans ces rituels certaines strophes tirées de poèmes sacrés de l’Edda poétique, considérant, d’une part, la poésie en général comme un excellent canal pour concentrer et libérer des énergies magiques, et sentant par ailleurs dans ces textes, à la beauté ancienne et ésotérique, sommeiller ces puissances païennes que je souhaitais réveiller.

Aujourd’hui, après des expérimentations concluantes, l’envie m’est venue de faire sortir ces rituels de la pénombre de mon grimoire et de les partager avec vous. En espérant qu’ils pourront inspirer, ou servir tels quels, les apprentis devins autant que les expérimentés et faire rêver les autres.

Photographie par Sawsane Kacher-Pfihl/Rhapsodos.

I – Rituel de consécration des runes

De manière générale, consacrer un objet revient à lui faire perdre son caractère profane, à le sacraliser en vue d’un usage strictement magique. C’est aussi un acte par lequel la sorcière ou le sorcier apprivoise son matériel, tisse un lien personnel avec lui ; aussi se pratique-t-il seul ou éventuellement avec une personne de confiance, susceptible de symboliser une partie de vous-même.

Pour consacrer vos runes comme suit, vous aurez besoin :

  • Du jeu de runes à consacrer ;

  • De sel [symbolise l’élément terre] ;

  • D’un bâtonnet d’encens [symbolise l’élément air] (Le choix de la fragrance est laissé à votre discrétion. Chaque fragrance a sa symbolique propre et canalise ainsi des énergies magiques différentes. L’encens de myrrhe me paraît ici être une option intéressante : il possède des vertus purifiantes et favorise les activités spirituelles impliquant une certaine concentration comme la voyance runique. Privilégiez les produits naturels) ;

  • D’une bougie [symbolise l’élément feu] (Le choix de la couleur est laissé à votre discrétion. Comme pour les fragrances des encens, chaque couleur a sa symbolique propre et canalise ainsi des énergies magiques différentes. En cas de doute ou d’indifférence, optez pour une bougie blanche, polyvalente. Privilégiez les produits naturels.) ;

  • D’une coupe ou d’un récipient contenant de l’eau [symbolise l’élément eau] ;

  • D’un pentacle [symbolise l’esprit et sa symbiose avec la matière (tout ce qui est issu des interactions entre les quatre éléments et notamment de leurs mélanges)] ;

  • D’un athamé (poignard rituel) ou d’une baguette préalablement consacré.e. Si vous ne possédez ni l’un ni l’autre, votre main préférentielle, préalablement lavée à l’eau et au sel, fera l’affaire ;

  • D’une coupe ou d’un récipient contenant de la bière [symbolise le savoir poétique et magique détenu par Ódinn dans la mythologie scandinave] ;

  • D’un tambour chamanique ;

  • D’un lacet ou d’une cordelette assez long.ue pour être attaché.e autour de votre cou.

  1. Placez sur une surface quelconque, qui vous servira d’autel, le sel au nord, l’encens à l’est, la bougie au sud, l’eau à l’ouest et le pentacle au centre. Posez votre jeu de runes sur le pentacle et, à côté, la coupe ou le récipient contenant la bière ainsi que le lacet ou la cordelette.

  2. Tracez un cercle invisible (avec la pointe de l’athamé, le bout de la baguette ou votre main préférentielle, dans le sens inverse des aiguilles d’une montre) ayant le pentacle pour centre et un rayon d’un peu plus d’un mètre. Si vous le souhaitez, vous pouvez préalablement matérialiser physiquement votre cercle (avec des éléments naturels, une craie, une corde, etc.), mais cela ne vous dispense en aucun cas de tracer le cercle invisible. Tous les participants et toutes les participantes, ainsi que tous les objets utiles au rituel, doivent se trouver à l’intérieur du cercle au moment de son tracé et y rester jusqu’au moment de son effacement (il s’agit d’une « safe zone » au sein de laquelle seules les énergies convoquées seront admises, les autres étant bannies à l’extérieur). En traçant, psalmodiez ou chantez vos propres formules ou celle-ci :

    Ce cercle au sein du cercle
    Monde au milieu du monde
    J’incante en le traçant
    L’emprunte et puis le rends

    Summon, photographie par NebelViolet.
  1. Placez la pointe de votre athamé, le bout de votre baguette ou votre main préférentielle sur le jeu de runes et invoquez les éléments à l’aide de vos propres formules ou en vous servant de celle-ci :

Par la terre et par l’eau
Par l’air et par le feu
Entendez mon vœu
Sources de vie et d’agonie
Sources du jour et de la nuit
Sources d’esprit
Je vous invoque ici
Infusez votre magie

  1. Utilisez le tambour chamanique pour accompagner la récitation des strophes suivantes, tirées des Sigrdrífumál (Les dits de Sigrdrífa, strophes 13 à 19) :

Il te faut connaître les runes de l’esprit
Si tu veux en sagesse
Quiconque surpasser ;
Les interpréta,
Les grava,
Les conçut Hroptr5
De cette humeur
Qui avait filtré
Du crâne de Heiddraupnir
Et de la corne de Hoddrofnir.

Sur les falaises il se tenait
Avec les tranchants de Brimir6,
Avait un heaume sur la tête ;
Alors la savante tête de Mímir7
Parla pour la première fois,
Et énonça les lettres véridiques8.

Il les dit gravées sur l’écu
Qui se tient devant le dieu brillant9
Sur l’oreille d’Árvakr
Et sur le sabot d’Alsvinnr10
Sur la roue qui tournoie11
Sous le char de Rungnir12
Sur les dents de Sleipnir13
Et sur les chaînes du traîneau

[Boire une gorgée de bière]

Sur la patte de l’ours
Et sur la langue de Bragi14
Sur la griffe du loup
Et sur le bec de l’aigle,
Sur les ailes sanglantes
Et sur la tête du pont,
Sur la paume de délivrance15
Et sur les traces de réconfort,

[Boire une gorgée de bière]

Sur le verre et sur l’or,
Sur les signes tutélaires16
Dans le vin, le moût de bière
Et les lits de repos,
Sur la pointe de Gungnir17
Et sur le poitrail de Grani18
Sur l’ongle de la Norne19
Et sur le bec du hibou.

[Boire une gorgée de bière]

Toutes furet grattées
De celles qui étaient gravées,
À l’hydromel sacré mêlées
Et largement diffusées ;
Elles se trouvent chez les Ases,
Elles se trouvent chez les Alfes,
Certaines parmi les sages Vanes,
Certaines chez les humains.

[Boire une gorgée de bière]

Ce sont les runes gravées sur le bouleau,
Ce sont les runes de délivrance
Et toutes les runes de bière,
Et les suprêmes runes de puissance,
Pour qui sait sans erreur
Et sans adultération
S’en servir comme de talisman ;
Jouis-en si tu les appris,
Jusqu’à ce que les Puissances s’entre-déchirent !20

[Boire le reste de la bière]

  1. Effacez le cercle (avec la pointe de l’athamé, le bout de la baguette ou votre main préférentielle, dans le sens des aiguilles d’une montre). En l’effaçant, psalmodiez ou chantez vos propres formules ou celle-ci :

Ce cercle au sein du cercle
Monde au milieu du monde
J’incante en l’effaçant
L’emprunte et puis le rends

  1. Pendant les neufs nuits suivantes, dormez avec le lacet ou la cordelette noué.e autour de votre cou et votre jeu de runes à vos pieds. Il s’agit ici de reproduire symboliquement l’initiation chamanique par laquelle Ódinn est lui-même passé avant d’obtenir la maîtrise des runes. Chaque soir, avant d’attacher le lacet ou la cordelette autour de votre cou, récitez la strophe 138 des Hávamál (Les dits du très haut, ceux d’ Ódinn) :

    Je sais que je pendis
    À l’arbre battu des vents
    Neuf nuits pleines,
    Navré d’une lance
    Et donné à Ódinn
    Moi-même à moi-même donné,
    – À cet arbre
    Dont nul ne sait
    D’où proviennent les racines.

  2. Le lendemain de la neuvième nuit, ramassez votre jeu de runes. Il est désormais consacré, lié à vous par d’anciennes énergies païennes et prêt à servir.

Odin, tableau par Dislodge.

II – Rituel de tirage des runes

Ce petit rituel sert à convoquer et à concentrer les énergies odiniques : celles qui apportent au devin la prescience et la clairvoyance nécessaires à l’interprétation inspirée des runes. Il convient pour n’importe quel type de tirage.

  1. Avant de tirer les runes, le ou la devin.eresse (vous) et le questionneur ou la questionneuse s’installent face à face, le sac de runes entre eux. Le ou la devin.eresse pose sa main préférentielle sur le sac de runes et le questionneur ou la questionneuse pose sa main préférentielle sur celle du ou de la devin.eresse. Ils récitent à tour de rôle des vers issus des strophes 28 et 29 de la Völuspá (La Prédiction de la prophétesse) :

    Devin : Je sais bien, Ódinn,
    Où tu as caché ton œil :
    Dans le glorieux puits de Mímir21.
    Mímir boit l’hydromel
    Chaque matin
    Dans le gage de Valfödr22

Questionneur : En savez-vous davantage ? – ou quoi ?

Devin : Le père des armées choisit pour [moi]
Anneaux et colliers,
[J’obtiens] sagesse, clairvoyance
Et magique science ;
[Je vois] toujours plus loin
Dans l’étendue des mondes

Questionneur : En savez-vous davantage ? – ou quoi ?

  1. Là-dessus, le questionneur ou la questionneuse pose sa question s’il y a lieu (tout dépend du type de tirage) et tire au hasard dans le sac un certain nombre de runes (tout dépend aussi du type de tirage), qu’il ou elle garde dans sa main fermée. Le ou la devin.eresse pose sa main sur celle du questionneur ou de la questionneuse et récite ces trois vers tirés de la strophe 139 des Hávamál :

Je ramassai les runes,
Hurlant, les ramassai,
De là, retombai.

  1. Le ou la devin.eresse retire ensuite sa main et le questionneur ou la questionneuse laisse tomber ou dépose les runes de la manière qui convient (tout dépend du type de tirage). Il ne reste plus qu’à les interpréter.

Concernant les types de tirage, vous trouverez de nombreuses procédures différentes (sur internet notamment), plus ou moins complexes et plus ou moins adaptées à tel ou tel type d’interrogation. N’hésitez pas à en expérimenter plusieurs et à retenir celles qui vous conviennent le mieux.

An it harm none, do what ye will
(Si cela ne blesse personne, fais ce que tu veux)
– Rede Wiccan –


Notes :

1 Pour un développement plus détaillé à ce sujet, consulter la deuxième partie de « Vivre en viking – IV – Chamanisme et Odinisme », publié sur Faunerie.

2 Boyer Régis, L’Edda poétique, Fayard, 1992, p. 619.

3 Hávamál, strophe 144, texte intégral traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique (p. 169 à 202), op. cit., p.197 pour la strophe citée.

4 Toutes les citations de ce paragraphe sont des vers ou des fragments de vers tirés des strophes 146 à 161 des Hávamál, texte intégral traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique (p. 169 à 202), op. cit., p.198 à 201 pour les strophes citées.

5 « Le crieur ». Il s’agit d’Ódinn, vraisemblablement envisagé dans son rôle de magicien hurlant.

6 Une épée.

7 Géant gardien de la source du savoir située sous l’une des racines de l’arbre-monde Yggdrasil.

8 Les runes.

9 Le Soleil.

10 Noms des chevaux qui tirent le Soleil.

11 Le Soleil encore.

12 Vraisemblablement Ódinn.

13 Nom du cheval à huit pattes d’Ódinn.

14 Un autre dieu associé à la poésie.

15 Paume de la sage-femme.

16 Amulettes.

17 Nom de la lance d’Ódinn.

18 Cheval du héros Sigurdr.

19 C’est le nom donné aux trois vierges mythiques Urdr (Passé), Verdandi (Présent) et Skuld (Futur) installées sous Yggdrasil et qui décident de la destinée des êtres humains comme de celle des dieux.

20 Jusqu’à Ragnarök : Il s’agit de l’ultime bataille qui verra s’affronter hommes, monstres, géants et dieux et au terme de laquelle le monde et la quasi-totalité de ses habitants restants seront seront engloutis dans les flots et consumés par flammes. Une terre de cocagne sortira ensuite des eaux, sur laquelle s’établiront les survivants.

21 Ódinn a donné son œil en gage au géant pour pouvoir boire dans ce puits où source le savoir.

22 Il boit dans la corne Gjallarhorn.

Les mauvais esprits (De Fleur, 2018)

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Résumé :

Jackson et Angela ont monté une escroquerie en se faisant passer pour des chasseurs de fantômes et en vivent plutôt bien. Un jour qu’ils sont chargés d’enquêter sur une vieille maison hantée, de véritables terreurs surnaturelles occupent la maison, et même un mal bien plus grand encore…

Critique :

Cette production anglo-islandaise déçoit, sans pour autant être sans intérêt. Le film se présente comme une énième histoire d’une équipe de tournage d’émission sur le surnaturel, avec des enquêteurs cyniques se retrouvant face à des événements qui mettent à mal leurs convictions, mais il est plus malin que cela. Tout d’abord, le métrage offre un scénario plus subtil que la majorité des films de ce genre grâce à des personnages forts. D’un coté, une médium manipulée par un frère aussi mégalo qu’aimant, ayant peur d’être aussi folle que sa mère, de l’autre, une mère aimant son fils supposé responsable de plusieurs infanticides. À partir de là, le traitement du récit dévie heureusement du schéma habituel : une équipe cynique entre puis découvre une entité surnaturelle qui les tue et fin, pour offrir un second degré fort en termes de construction de personnages. D’autant que l’atmosphère elle-même est inclassable pour le spectateur européen. La composante islandaise est à prendre en compte, car c’est un cinéma sans gros moyens, jouant beaucoup sur des trucages de plateau et des effets de mise en scène davantage sur des effets spéciaux. Ainsi par le passé, ce pays nous a offert les cultes Dark Floors et ses monstres (réalisé par le leader du groupe de hardrock Lordi) ou la saga Dead Snow et ses nazis zombies, avec un goût tout particulier pour les pitchs sortant de l’ordinaire. Cette approche se ressent dans le soin porté aux décors ainsi qu’aux extérieurs, notamment les forêts, à l’opposé de l’école anglaise plus en intérieurs et en détails, mais nous y reviendrons.

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Ici, la production y propose un usage de ses derniers dénotant dans le genre exploré, traditionnellement plutôt en lieux clos et vieilles maisons (voir le navrant Épisode 50, ou les plus recommandables Le dernier exorcisme produit par Eli Roth et Troll Hunter, jouant eux aussi sur les codes du faux documentaire fantastique), de plus, ici, l’une des bonnes idées est d’alterner les séquences filmées comme un documentaire et celles plus classiques, voire proposant une alternance des codes tout à fait appréciable. Avec bonheur lorsque les éléments de la narration classique induisent en erreur et alimentent les retournements de situation. Avec tiédeur lorsque cela amène des éléments aussi rapidement exploités qu’oubliables, comme une vague histoire de gangster ou des personnages dont même le nom n’est pas dit. Cependant, le moment fort est son dernier tiers où le procédé fait merveille : les victimes et les coupables ne sont pas ceux qu’on croit, les horreurs ne sont pas de la nature anticipée. L’aspect anglais ajoute à l’ensemble une rigueur old school dans la mise en scène, donnant à plusieurs séquences un véritable charme. Pour les spectateurs attentifs et patients, le film déploie dans certaines séquences un soin aux moindres détails des décors et des costumes, rendant les atmosphères et illustrant des blackgrounds efficacement (surtout lors de l’arc autour de la famille dévastée par la mort d’une mère), sans besoin de surverbaliser. D’ailleurs, c’est un autre point fort : le scenario ne se perd jamais dans des dialogues inutiles ou trop littéraires, pas non plus de pseudo explications à l’aspect surnaturel.

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Au point que les personnages en présence sont tous conscients de la mis en scène, tantôt acteurs tantôt spectateurs du procédé. Beaucoup de bonnes choses donc, simplement gâchées par un défaut de structure narrative. En effet, la construction en trois actes est ici défaillante. La première partie apporte une psychologie aux personnages, avec une grande efficacité, alors que la seconde passe trop de temps à explorer basiquement des schémas trop connus. La médium accepte sans vraie raison d’aller dans la maison pour une mission de plus, sinon que de rendre possible la suite du film, et à partir de ce point, si les événements et les révélations fonctionnent à plein, l’empathie n’est plus tout à fait présente. D’autant moins qu’une histoire d’amour dispensable et n’apportant rien en terme d’incidence sur les événements vient un peu alourdir un dernier tiers de grande qualité. Le filmage est lui aussi en dents de scie : pour un plan malin, une série de plans et un montage rappelant le pire dans le genre. La qualité de la production rend le tout digeste et même sympathique, sans pour autant le rendre inoubliable. Un premier pas vers la production islandaise cela dit qui gagnerait à être plus connue sur nos terres, rien de plus et c’est déjà ça. Et en plus, Florence Pugh est excellente dans le rôle principal.

Olof Sager-Nelson : avant-gardiste suédois

Sager-Nelson, självporträtt, ca. 1895, huile sur bois, 35x23,5cm, nationalmuseum stockholm
Sager-Nelson, Självporträtt (auto-portrait), ca. 1895.

Le 11 avril 1896, à Biskra en Algérie, s’est éteint un jeune homme hors du commun : Olof Sager-Nelson. Peintre doté d’une personnalité complexe, il est l’une des rares figures de l’avant-gardisme et du symbolisme suédois.

Né dans la contrée rurale du Värmland durant le mois de septembre 1868, Olof Sager-Nelson n’eut pas une enfance des plus faciles : sa mère mourut alors qu’il était âgé de seulement 4 ans, son père fut emprisonné quand le jeune Olof n’avait que 9 ans. Le chef de famille quitta ensuite son fils pour refaire sa vie aux États-Unis pendant plusieurs années. La Suède connaissait en effet une émigration très forte durant la fin de siècle, l’Amérique était considérée comme la terre promise, et près d’1/5e de la population suédoise y émigra entre 1880 et 1905.

Olof Sager-Nelson grandit donc avec sa grand-mère et sa tante, souffrant des moqueries de ses camarades qui eurent vent de l’emprisonnement de son père. Manquant de sérieux, Olof quitta l’école en 1882 à l’âge de 14 ans et sans diplôme puisqu’il échoua à l’examen de mathématiques. Lorsqu’on observe ses cahiers, on remarque que ceux-ci sont remplis de nombreux dessins humoristiques, caricaturaux, de ses camarades de classe.

Sager-Nelson, Flickhuvud II, huile sur toile, 41x33cm, Nationalmuseum, Stockholm.jpg
Sager-Nelson, Flickhuvud II (Tête de femme II), non datée.

Olof reçut enfin des nouvelles de son père par voie postale, et ce dernier l’invita à le rejoindre aux États-Unis, mais il mourut prématurément en 1884 avant d’avoir revu son fils.

Olof débuta alors des études de technicien à Chalmers, dans la ville de Göteborg (ou « Gothenburg », au sud-ouest de la Suède), mais échouant encore aux examens de mathématiques et de physique en 1887, il fut expulsé de l’université, et se concentra davantage sur les arts plastiques.

C’est certainement l’exposition « Scandinavian Art » de 1886 à la Gothenburg School of Fine Arts, fondée par le célèbre mécène suédois Pontus Fürstenberg, qui marqua l’esprit du jeune Olof. Pas moins de 560 œuvres d’art de 278 artistes y étaient alors exposées, rassemblant la nouvelle comme l’ancienne génération d’artistes suédois et des maîtres danois.

Sager-Nelson, Höst vid Vänern, 1891
Sager-Nelson, Höst vid Vänern (Lac Vänern en automne), 1891

Olof Sager-Nelson se mit alors à peindre dès 1887, dans le village d’Åmål où vivaient sa tante et sa grand-mère, mais il n’arrive pas à vendre ses toiles.

Par la suite, durant l’automne 1888, Olof parvint à décrocher une bourse qui lui permit alors d’étudier gratuitement à l’école d’art de Göteborg (école surnommée « Valand »). S’il est d’abord attiré par les théories impressionnistes venues de France qui connaissaient une grande popularité à Valand, Olof Sager-Nelson réalisa une toile étonnante de par sa modernité en 1891, inspirée de son voyage à Uppsala (ville située à une heure au nord-ouest de Stockholm).
Höst vid Värnen (Lac Värnen) a tout des caractéristiques synthétistes élaborées par les peintres français (Émile Bernard, Paul Gauguin) il y a quelques années à peine, c’est-à-dire des aplats de couleurs vifs, les formes cernées de traits épais et sombres. Par cette peinture, Olof rompt avec la tendance impressionniste enseignée dans son école. Nous ne savons toujours pas aujourd’hui comment Olof a pu avoir l’idée de ses aplats de couleurs irréels et de cette manière de cerner les formes puisqu’il n’a pas pu voir des tableaux de ces artistes synthétistes français, ces derniers n’ayant pas encore été vendus ni exposés en Suède.

Sager-Nelson, Fiolspelaren, huile sur toile, 54x65cm, Göteborgs Konstmuseum-1
Sager-Nelson, Fiolspelaren (Le joueur de violon), 1894.

Alors que l’école de Valand dut fermer temporairement en 1890, Olof quitta l’ouest de la Suède pour rejoindre Stockholm en 1892, et joignit l’école fondée par l’Association des Artistes (groupe d’artistes en rupture avec la trop conventionnelle Académie des beaux-arts de Suède), mais il n’était pas un élève assidu. Il préféra fréquenter l’atelier de Knut Åkerberg, dans lequel se forme un cercle d’artistes bohèmes comprenant un autre personnage complexe et important de l’histoire de l’art suédoise : Ivan Aguéli, qui deviendra un des plus proches amis d’Olof Sager-Nelson.

À partir de l’été 1893, Olof eut la chance de bénéficier de l’aide du mécène Pontus Fürstenberg, qui le finança régulièrement et permit à l’artiste de partir à Paris et de voyager dans diverses villes européennes comme Bruges, Amsterdam, Rotterdam, La Hague…

En septembre 1893, Olof s’installa à Paris, dans le quartier Montparnasse, populaire grâce aux sculpteurs qui étaient nombreux à y habiter du fait de la proximité avec le cimetière, leur permettant ainsi d’avoir des commandes.
La capitale française fut une aubaine pour le jeune peintre suédois, qui découvrit alors Rembrandt, Le Greco, Delacroix, Cranach, De Vinci, dont il admira longuement le travail. S’il fut critique envers beaucoup de ses contemporains, il respectait cependant les travaux de quelques artistes de son époque comme Whistler, Puvis de Chavannes, Manet, Gauguin…

Sager-Nelson, Albert von Stockenström, Sculptor, 1895, huile sur toile, 55x38cm, Göteborgs Konstmuseum
Sager-Nelson, Albert von Stockenström, Sculptor, 1895.

Vivre à Paris lui permit aussi d’intégrer les salons et cafés littéraires, où les cercles symbolistes se sont développés, témoignant d’un intérêt vif et profond pour le mysticisme, les sciences occultes, l’inconscient, la face cachée de l’homme… Autant de domaines obscurs que la science n’explique pas encore… Olof avait une attitude ambiguë par rapport à cette tendance « décadente », rassemblant des artistes en proie à l’absinthe et plongés dans des expériences mystiques. Il critiqua d’ailleurs férocement ses collègues symbolistes, mais son œuvre pourtant se fait le reflet de leurs idées.

En effet, les portraits d’Olof Sager-Nelson s’attachent plus à décrire les émotions internes du personnage que ses traits physiques véritables. L’enveloppe charnelle du corps est pour lui une masse passive, alors que l’âme est habitée de sentiments et émotions intenses, source créatrice d’énergie. Olof s’était fixé pour but d’incarner les émotions, et nous le remarquons avec ses autoportraits ainsi que les représentations de ses amis dont les regards sont pénétrants et lourds de sens.

Sager-Nelson, en ung poet (Charles Grolleau), ca. 1894, huile sur toile, 92x59cm, Göteborgs konstmuseum - détail
Sager-Nelson, En ung poet (Un jeune poète, Charles Grolleau), ca. 1894, (détail).

Cependant, ses portraits si sombres, verdâtres, accrochés lors d’une exposition à Stockholm en 1894, furent fortement critiqués à cause de l’aspect cadavérique des figures. Le jeune artiste ne rencontra alors pas de succès et énerva le public de l’exposition. Il dit lui même :

Perhaps I will come out with something that will not be acknowledged or understood until long after my death.

Peut-être me ferai-je remarquer avec quelque chose qui ne sera pas reconnu ni compris encore longtemps après ma mort.

En mars 1894, il apprit la mort d’un de ses deux frères, tué par une maladie qui faisait alors rage en Scandinavie : la tuberculose. Il n’y a pas de doute sur le fait qu’Olof  souffrit du même mal, il se plaignait souvent dans ses lettres de sa santé fragile.
Bien que malade, il partit à Bruges et voua une fascination à son architecture médiévale, sa vie religieuse et son atmosphère mystique. Le suédois, malgré sa santé chétive, réalisa une série de toiles capturant les ruelles de la ville belge : mélancolique et désespérée, les ruelles sont étroites, cernées de noir, et se chargent d’une ambiance silencieuse et morbide. Sa fascination peut s’expliquer par la lecture du roman de Rodenbach Bruges-la-morte, publié en 1892, qui rencontra un grand succès dans les cercles symbolistes, inspirant même plusieurs Suédois comme le peintre Pelle Swedlund, ou encore le poète Oscar Levertin.

Sa santé s’étant dégradée fortement, Olof partit en voyage vers le Sud, en espérant qu’un climat chaud et sec parviendrait à le soigner. Olof Sager-Nelson arriva le 30 janvier 1896 à Briska, en Algérie, mais mourut quelques mois plus tard, en avril.
Pontus Fürstenberg, son mécène, organisa une exposition commémorative l’été de cette même année. Aujourd’hui, le travail d’Olof est reconnu pour son avant-gardisme surprenant, et plusieurs de ses œuvres sont visibles dans le Musée des beaux-arts de Göteborg, ainsi qu’à Karlstad et Stockholm.

Sager-Nelson, Gata i Brügge, Street in Bruges, v. 1894, huile sur panneau, 32,5x24,5cm, Göteborgs Konstmuseum
Sager-Nelson, Gata i Brügge, (Rue à Bruges), ca. 1894.

 

 


Bibliographie :

Battail M., Battail J.-F, Une amitié millénaire : les relations entre la France et la Suède à travers les âges, Beauchesne : Paris, 1993.

Facos M., Nationalism and the Nordic imagination: Swedish art of the 1890s, University of California Press : Berkeley, 1998.

Sjöström J., Anywhere out of the world : Olof Sager-Nelson och hans samtida / Olof Sager-Nelson and his contemporaries, Göteborgs Konstmuseum, Göteborg, 2015.

 

L’automne divinatoire I – La brève histoire du Tarot

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source : Le chant des mémoyres. Nytoprod – Fotolia.

Introduction.

Automne et divination.

L’automne vient d’installer ses belles couleurs, la saison devient méditative. Divinatoire, même, me direz-vous. Traditionnellement, et encore de nos jours, la saison d’automne est vécue comme l’une des plus propices à l’art divinatoire : la lumière se tamise et l’obscurité prend toute la place nécessaire pour ménager cet art. La Nature se fait discrète, vieillissante, et l’on ne saurait trouver un meilleur motif pour réfléchir aux grandes périodes de la vie. Je m’en remets à ce qu’en dit Diana Rajchel dans son ouvrage Samhain (éditions Danaé, 2017). En effet, elle établit les origines de cette fête entre les torches galloises ou celtes, pour illuminer le chemin des morts de cette nuit. C’est la nuit des morts, et ceux-ci foulent la terre des vivants. On parle d’un moment intermédiaire, tout comme la nuit du premier mai (Beltane). Le voile est dit « fin », et l’on peut a priori plus facilement accéder aux mystères : les morts se baladent, la nuit prend son sens, et l’on marche entre les mondes. La divination a donc toute sa place dans cette période-là de l’année : voilà pourquoi je choisis de parler d’un automne divinatoire. L’invocation à la vieille femme à la page 137 de l’ouvrage de Diana Rajchel nous plonge alors dans l’ambiance des mancies :

Reine de Sagesse,
Reine de la nuit,
Reine qui ordonne,
le temps du repos,
le temps du combat,
regarde avec nous
dans ce noir chaudron,
dans les vapeurs,
montre-nous l’avenir,
laisse-nous guérir le passé.

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source : Coven of the Goddess.

Mais alors, pourquoi aborder un tel sujet ?

Non seulement la saison s’y prête, mais je parlerai aussi modestement en qualité de cartomancienne et de passionnée d’histoire des arts. Parfois, j’aurai recours à des savoirs personnels, que je n’explique plus — grâce soit rendue aux scientifiques dont je ne me souviendrai plus des noms. J’inaugure en réalité avec ce premier article tout un dossier à venir sur le tarot : j’étendrai donc mon automne divinatoire aux histoires de quelques grands arcanes. Vous croiserez donc en temps voulu la route des Amoureux, du Pendu ou du Diable. On subit encore une mauvaise image du tarot : dans les films, les séries ou l’imaginaire collectif, on a tendance à associer tarot et mauvaise fortune, malchance, ou pire, annonces terribles. On ne saurait se départir de l’image (faussée) de la vieille cartomancienne redoutable dans le secret de son rideau de velours. En vérité, l’histoire du tarot est beaucoup plus complexe, et elle ne se passe pas de réalités économiques, politiques ou sanglantes. Le tarot reste mystérieux quand il faut le dater, le préciser, ou bien lui donner une origine géographique. Pourtant, c’est que je vais tenter de faire en me basant librement, et essentiellement, sur le livre récemment paru en 2018 aux éditions Trajectoire, sous la plume scientifique d’Isabelle Nadolny.

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Site : Youtube. Teaser du livre (vidéo).

Questions de mots et de définitions.

Qu’est-ce que le tarot ?

Cette question semble stupide, mais elle a le mérite d’être posée : qu’est-ce qu’un tarot ? On parle de tarot lorsque l’on désigne un jeu précis de 78 cartes : 22 atouts (ou arcanes majeurs) suivant un ordre autrefois aléatoire, et 56 cartes (ou arcanes mineurs). On n’oublie pas son usage à proprement parler dans le monde du jeu : en effet, il faudra toujours se demander lorsque quelqu’un vous déclare qu’il joue au tarot ce qu’il entend. Est-il cartomancien ou est-il un simple amateur de jeux de hasard ? La nuance est floue mais importante. J’entendrai ici, évidemment, le tarot au sens divinatoire du terme, même si j’aurai recours à son histoire troublée.

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Site : Trusted Tarot. Planche des 78 cartes, ici de la branche « Rider-Waite ».

Et le mot « tarot », d’où vient-t-il ?

Ce mot possède une histoire très amusante que je m’empresse de vous raconter, sous l’autorité de ce qu’en dit Isabelle Nadolny. Dans l’Italie médiévale du Nord, au XVe, on parle de ces jeux comme des « naibi à triomphes ». Tout laisse à penser, surtout le contexte, qu’on applique le complément « triomphes » en raison de l’influence guerrière qui entoure la naissance de ces jeux. Les triomphes font écho aux grands événements de la vie martiale antique : on fait son triomphe à tel grand général de guerre… Les affinités du terme trionfi sont évidentes avec le monde guerrier ou politique. On n’oubliera pas qu’un « triomphe » peut qualifier une victoire martiale. Pour être brève puisque j’y reviens ensuite, je dirai simplement que l’Italie médiévale à cette époque n’est pas de tout repos : la géographie est morcelée, tout comme le sont les manières de la gouverner. Les duchés et les pouvoirs sont dans un équilibre instable, une guerre quasi permanente. Les premiers jeux tarot (si on peut parler de « premiers ») naissant dans ce contexte, ils méritent bien leur appellation de trionfi.

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Le Tarot de la Félicité, par Pierrick Pinot.

Au XVe, une grande curiosité s’opère : on passe soudainement des trionfi aux tarocchi. On l’explique très peu, et le phénomène est aussi perceptible en France. En 1505, un acte notarial parle effectivement de « tarraux ». On estime que c’est la plus vieille mention dans la langue française de ce mot, même s’il est sous une orthographe différente. Ce terme pose problème aux linguistes, c’est évident. On s’arrache l’origine du mot, qu’on n’hésite pas à repousser aux confins du sanskrit. On prête au tarot des origines lexicales multiples.

D’une part, la seule chose dont on soit sûr, c’est que ce mot est d’extraction vulgaire. On entend par « vulgaire » un usage populaire du mot, loin des sphères savantes. Par exemple, on a pu hasarder une anagramme du mot latin rota (lien à la roue de la Fortune). Le mot Torah relierait au contraire l’imaginaire du jeu (à tort) au monde hébraïque. C’est aussi une explication vivement démentie, car peu fondée. Certains se sont même amusés à vouloir remonter à la source du mot et à la dater du sanskrit tar-o (« étoile »). D’autres encore, victimes de l’imaginaire fantasmé du tarot comme venant des Bohémiens, lui ont prêté une origine hindoustani avec le terme taru, influençant sûrement le mot tzigane tar (« paquet de cartes »). En vérité, c’est au XXe que les recherches établissent l’origine la plus probable du mot. On considère que tarot vient de l’arabe tarh (« déduction »),  lui même extrait de la forme verbale taraha (« rejeter, déduire »). Le mot arabe aurait influencé une  autre racine castillane, syncrétisme que l’on retrouve dans l’espagnol tarea (« lancer, tirer »).

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Photo personnelle. Light Visions Tarot.

Qu’est-ce qu’on entend par « arcane » ?

Je considère volontiers que ce mot est acquis par tous. En vérité, je découvre que ce terme est souvent méconnu, bien qu’il jouisse d’un imaginaire du secret encore très fort. Les arcanes représentent les cartes du jeu. On divise le tarot en deux grandes parties, d’une part les arcanes dits « majeurs » (les 22 atouts dont je parlais, avec des grands noms comme le Pendu ou la Tempérance), et d’autre part, les arcanes dits « mineurs » (56 en tout comprenant les quatre enseignes des coupes, des bâtons, des deniers et des épées, chacune étant étendue avec des nombres allant de l’as au dix et respectivement un valet, un cavalier, une reine et un roi). Nous obtenons donc pour un jeu de tarot conventionnel un nombre inchangé de 78 arcanes.

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Modern Spellcaster’s tarot, Scott Murphy, 2014. Six d’épées.

Pour vous expliquer l’origine du mot arcane, je m’en réfère à l’article du même nom dans le fameux Dictionnaire historique de la magie et des sciences occultes, sous la direction de Jean-Michel Sallmann (2006). Dans cet article (pp. 68-71), Gérard Chandès place l’origine du terme — quant à elle beaucoup plus certaine que celle de tarot — avec le latin classique arca (« coffre »), dérivé en arcanus (« secret, caché, mystérieux »). En fait, le mot suggère quelque chose de caché, d’occulté. Il ne faut pas oublier qu' »arcane » signifie bien d’autres choses que les cartes du tarot. C’est un terme qui jouit d’une popularité attestée dans le domaine de l’alchimie.

En bref, ce qu’on retient de ce panorama lexical est que l’on date déjà difficilement l’origine du mot tarot. On ne sait ni d’où il vient réellement, ni de quand il date. Ce mystère est tout à fait symptomatique du reste.

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Golden Tarot, Kat Black, 2003.

Histoire brève du jeu : à quand les cartes ?

Jouer, une histoire de dieux ou d’Anciens : des dés et des pythies.

Platon déjà essaie de dater l’invention de la notion de jeu. Pour lui, les dieux jouaient, et le premier était égyptien. Son nom est Thot, et c’est le dieu, dans la Moyenne-Égypte, des scribes, de la sagesse, des mots. C’est une divinité qui sait l’astronomie, les nombres et il n’est pas étonnant qu’on l’associe à la notion de jeu. Cependant, la fortune du jeu est bien réelle dans la Grèce antique, où l’on fait se rejoindre l’idée du jeu et de la divination. Le lien qui unit les deux prend alors la face du « hasard ». Le jeu défie le hasard comme la divination essaie d’en percer les mécanismes. Plusieurs auteurs antiques s’accordaient sur l’usage immodéré des osselets, parfaitement situés entre le jeu pur (une fois tombés au sol, ils forment des combinaisons gagnantes ou non) et la tentation divinatoire (tombés de telle ou telle manière, attention, mauvais présage…). Lancer des éléments au sol dans un but divinatoire n’est pas neuf : on n’a qu’à rappeler les bâtonnets de bois, les cauris  ou… les dés. Le mot hasard contient lui-même cette image : le terme dérive de l’arabe az-zahr, le « dé ».

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Site : Wikipedia, le dieu Thoth.

Prohibition médiévale du jeu et arrivée tardive des cartes divinatoires.

Lancer des dés dans un but de jeu a longtemps connu son heure de gloire. On passe le temps, on discute autour des jeux de dés, comme on pronostique les résultats. Quand l’Église se fait plus présente à l’époque médiévale tardive, on remet en question cette occupation apparemment innocente. En effet, n’y-a-t-il jamais eu plus grand joueur que le diable ? Au XIIIe, un décret émet une interdiction générale contre le jeu, supposant les jeux de dés. Jouer, c’est tenter (ou pire : représenter) le diable. Mais lancer des dés dans un but secrètement divinatoire est encore pire : c’est détourner et pénétrer les voies de Dieu et de Sa Providence. C’est connaître le destin et se placer au même rang que le divin. L’époque médiévale tait alors la notion de jeu au profit de foi, et ce n’est qu’au XVe que l’on assiste à un renouveau de celui-ci.

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Gravure disponible sur : The Grace of Iron Clothing.

Et les cartes là-dedans, me direz-vous. En fait, l’auteure du livre sur lequel je me base estime que jusqu’à la fin du XIVe, aucune mention n’est faite nulle part concernant de quelconques jeux de cartes. Elle date leur arrivée (discrète, s’entend) entre 1369 et 1381, à la lumière de quelques décrets les mentionnant. Le plus ancien traité décrivant plus ou moins un jeu de cartes dates de 1377 ; nous parlons du Tractatus de moribus et disciplina humanae conversaciones par le frère Johannes. Il y parle, sans s’étendre malheureusement, de « bonnes » et de « mauvaises » cartes. Et encore, on ne parle que de l’arrivée en Europe des cartes. On leur prête, au contraire, des origines beaucoup plus anciennes. Ce n’est qu’au XVe siècle que les jeux de cartes (dans un sens non divinatoire) connaissent d’étincelants débuts.

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Reylo Tarot Cards : The Lovers, par Elithien.

Origines fantasmées du tarot.

Origine orientale (Chine, Perse et Mamelouks).

Parler de tarot ne serait rien sans parler des fantasmes qui l’entourent. Tous les chercheurs s’accordent pour dire qu’il y a diverses origines possibles, et d’autres, moins probables. Mais l’on en reste dans tous les cas à des hypothèses qui ne seront probablement jamais vérifiables. Le tarot est issu d’un substrat imaginaire très fort : on aime à penser, de notre point de vue occidental, qu’il vient de lointaines contrées orientales. Même si cela reste vraiment probable, la théorie suivante reste au stade d’hypothèse. On estime que l’objet « carte » viendrait de la Chine du Xe siècle, établissant alors sur papier des symboles. De la Chine, on en vient à la Perse, où les Mamelouks règnent jusqu’au XVe. Ils entretiennent de grands rapports commerciaux avec l’Occident (et donc, l’Italie, qui en est sa porte) entre 1345-1365. Il se peut que l’objet « carte » tire son influence de là et soit entré de cette manière dans ce que l’on appelle aujourd’hui l’Europe. Dans tous les cas, l’idée que le tarot vienne d’Égypte cette fois est une invention : bien peu de choses indiquent l’existence d’un jeu de cartes dans cette période antique. L’auteure de l’Histoire du Tarot estime que c’est Antoine Court de Gébelin au XVIIIe qui, le premier, place les origines du jeu dans l’Égypte antique.

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Ancien jeu de cartes chinois. source

Origine bohémienne : le fantasme de la cartomancienne.

Pourtant, lorsque l’on parle de tarot, la première image qui nous vient en tête n’est pas celle d’un chinois médiéval, mais bien celle d’une cartomancienne bohémienne. L’association entre le tarot et l’histoire des Bohémiens ne se prouve plus. Je ne m’étendrai pas dessus faute de connaissances. Je rappellerai simplement que cet imaginaire attribué aux gitans ensuite naît au XIXe siècle, victime de ses fantasmes.

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Site : Succulent Moon. Fond d’écran libre de droits.

Origines probables du tarot.

Les Allemands : la fantaisie des suites.

De manière très pragmatique, nous parlerons des véritables tarots qu’il nous reste dans la postérité. En vérité, je parle ici des Allemands pour rappeler le simple fait que les plus vieux datés et conservés sont allemands. On appelle ces premiers jeux des cartes de cour, puisqu’elles sont avant tout autre chose des reflets de la société d’époque, composée d’un corps politique et militaire précis. On n’a qu’à regarder quelques reproductions de ces jeux pour observer les détails de mode d’époque. Il est dit que les jeux allemands sont caractérisés à un moment de leur histoire précoce par un mélange absolu des figures : par exemple, dans un même jeu se retrouveront ensemble Jeanne d’Arc et Mélusine. Les figures, donc, travaillent à différents niveaux. Et c’est bien ce dont il est question quand on parle de jeux de type « allemand » : les couleurs (ou enseignes) sont parfois très éloignées de ce qui nous semble canonique (coupe/épée/bâton/denier, ou bien pique/carreau/cœur/trèfle). Par exemple, nous pouvions trouver dans l’Allemagne de jadis un jeu où se trouvait l’enseigne des cerfs. De cette manière, nous aurions pu avoir un Cavalier de Cerf, etc.

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source. Jeu de 1816, de la collection de Klaus-Jürgen Schultz.

Les Italiens : l’épopée des Visconti.

Que serait un article sur le tarot sans parler des illustres Visconti ? Famille aux allures terribles, elle joue un rôle primordiale dans la diffusion des premiers tarots. Le tarot prend des racines potentielles dans l’Italie du Nord du XVe siècle, notamment avec le peintre Giacomo Sagramoro, qui peint alors quatre « jeux de triomphes ». Je parlerais avant tout des Visconti : ce fut une famille amatrice de tarots, et l’on tient de sa postérité 239 cartes en tout, divisées en plusieurs ensembles plus ou moins complets. Il va sans dire que ces tarots sont extrêmement luxueux, dorés à l’or fin et peints à la main : une pure merveille pour les curieux. On possède trois ensembles plutôt complets sur le lot de 239 cartes en tout. Le premier est le « Visconti di Modrone », volontiers daté de 1441. C’est celui qui est peint pour les noces du duc — j’y reviens quelques lignes plus loin. Il possédait originellement 89 cartes. Le second tarot est celui dit de « Brambilla », datant d’avant 1447, et lui destiné au duc Filippo Maria Visconti. Le troisième ensemble qu’il nous reste date de 1450 et il est destiné au duc de Milan. On l’appelle dans le jargon le « Visconti-Sforza », et c’est non seulement le plus complet mais aussi le plus utilisé aujourd’hui dans la postérité. Son imagerie est encore populaire.

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Tarot Visconti-Sforza original, doré à l’or fin et peint à la main. Site : Le Palais du Tarot.

Donc, l’Italie du Nord médiévale. Une période trouble de tensions permanentes, comme je le disais plus haut, mais aussi, et bien au contraire, une période d’intense fleurissement artistique. Les peintres jouissent d’une place particulière, et c’est bien dans ce contexte que naissent les fameux tarots italiens. Il va sans dire que cette période est aussi celle des Carnavals de grande envergure et que l’on se déguise volontiers en allégories sur de somptueux chars : vers 1460, le duc Federico da Montefelho monte sur un char avec les allégories de la Force, la Tempérance, la Justice mais aussi la Prudence. L’arrière-plan de ces tarots n’est pas « gratuit » et l’on se doute bien de l’influence, même discrète, de ces grands Carnavals.

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Tarot Visconti-Sforza : Le Diable.

La famille Visconti quant à elle prend son importance à partir de Bernardo Visconti, un seigneur tyrannique milanais au XIVe. Son neveu, Gian Galeazzo le renverse en 1385, le fait emprisonner, et aussi empoisonner. Son neveu est despotique, et la peste coupe court à sa fureur en 1402. Le fils de Gian, Giovanni Maria Visconti, prend sa suite jusqu’en 1412 à sa mort, avant tout mémorable pour sa dépravation et son caractère sanguinaire. Ensuite, le second neveu de Bernardo Visconti, le frère de Gian Galeazzo, arrive au pouvoir : nous parlons bien de Filippo Maria Visconti, qui, en 1413, épouse une femme qui a deux fois son âge. En 1418, il la fait décapiter sans réel motif si ce n’est une suspicion adultère. Suite à quoi il se remarie, mais le mariage n’est pas consommé. Il a plutôt une fille illégitime avec sa maîtresse Marie de Savoie. Bianca Maria Visconti naît donc en 1425 et à 9 ans, elle est promise à Francisco Sforza, un mercenaire de la famille. En 1441, le mariage a lieu : Bianca a 18 ans, Francisco, 40. C’est en l’occasion de ses noces que l’on commande le « premier » tarot italien (notez toute mon insatisfaction à parler d’un « premier » tarot). En définitive, les arcanes sont de circonstance pour ce mariage fastueux : les Amoureux, le Pape, l’Impératrice en sont autant de représentations.

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Les Français : ancrage traditionnel et Tarot(s) de Marseille.

Le tarot de Marseille n’est pas de Marseille : c’est dit. Le tarot possède en France des origines plutôt lyonnaises : c’est là qu’on trouvait les plus importantes corporations de cartiers. Il est difficile de dater le premier tarot français, mais on pense fortement qu’il s’agit d’une création sous Louis XIV, faite par un cartier. Le premier identifié en revanche revient à Pierre Madenié en 1709. Le deuxième tarot de Marseille (de type I), lui aussi daté, est lié au nom de Jean-Pierre Payen, en 1713. Jean-Pierre Payen est un « vrai » marseillais alors sur les terres d’Avignon, encore sous influence pontificale, les impôts y étant exonérés notamment pour les cartiers. Mais en 1754, sous la pression des cartiers marseillais, ce privilège prend fin et l’on peut enfin créer des tarots de Marseille… à Marseille ! En effet, le métier de cartier (entendre : fabriquant de cartes) était très taxé, et il était difficile d’en voir le bout. C’est de cette manière, en relaxant les privilèges avignonnais, que l’on voit apparaître le premier tarot de Marseille (de Marseille) en 1736 sous la création de François Chausson. Cette histoire est vaste, complexe, car les villes entre elles se battent avec leurs confréries de cartiers. Les cartes elles-mêmes arrivent à varier un peu. En effet, je finirai en rappelant que l’Académie française ne vient normaliser la langue qu’en 1634, et qu’avant cela, les orthographes des arcanes varient beaucoup sur les cartes. Par exemple, le Tarot dit « parisien anonyme » note « Atrempance » pour ce qui est aujourd’hui la Tempérance.

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Tarot Parisien anonyme (avant 1650). Site : Tarots Anciens.

En somme, ce que l’on peut retenir de ces tarots français est qu’ils sont liés à l’astrologie, tout autant que les latins. Je terminerai en rappelant l’essentiel : la cartomancie dans un usage divinatoire est extrêmement récente, et à part la figure d’Etteilla, un célèbre cartomancien au XVIIIe siècle, la pratique est plus récente. Ainsi, quand je parle de tarots de Marseille ou même de tarots italiens, il faut bien entendre qu’aux XVIe, XVIIe voire XVIIIe siècles, l’usage divinatoire reste minoritaire, tu, ou bien inexistant.

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Tarot dit « d’Etteilla ».

Jalons préliminaires sur les arcanes.

Les trois types d’enseignes.

Je parlais des vieux jeux allemands présentant de curieuses enseignes. En effet, avant une certaine date, on était libre de créer les enseignes de notre choix. En revanche, au XVe, quand le jeu devient une vraie mode, et que se développe à fond la gravure, il faut donc de grands tirages de masse pour couvrir la demande. Les tirages de masse demandent une normalisation des signes, des caractères, et c’est plus ou moins de cette façon que l’on se retrouve encore avec des signes normalisés tels que les piques, les carreaux, les cœurs et les trèfles. Je parle dans le titre de trois types d’enseignes. J’entends par enseignes les « couleurs » dans chaque jeu (les quatre familles, si l’on veut). Ainsi, on se retrouve avec trois grandes tendances, géographiquement identifiées :

  • Les enseignes germaniques : feuilles, glands, grelots et cœurs.
  • Les enseignes latines (italiennes) : épées, bâtons, deniers, coupes.
  • Les enseignes françaises : cœurs , piques, trèfles, carreaux.

Cette claire distinction n’empêche pas les débats, surtout pour les enseignes latines, puisque c’est ce qui concerne le tarot. En fait, les chercheurs en imaginaire, symboles, ignorent d’où viennent les quatre enseignes latines. Les symboles parlent à un vaste nombre de cultures, qu’elles soient païennes, chrétiennes ou bien familiales :

Pour résumer encore, on peut dire de cet ensemble qu’il contient des représentations de la condition humaine depuis la nuit des temps : le pouvoir, la femme, la religion, l’amour, la victoire, la défaite (ou la trahison), la mort, le bien (les vertus), le mal, l’enfer, le paradis, la terre, le ciel avec le soleil et la lune. (page 83).

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Les quatre « suites » du tarot figurées. Site et artiste : Poison Apple Printshop.

Des origines imaginaires discutées.

Je serai brève ici, car il convient de ne pas empiéter sur le riche travail des historiens de l’imaginaire ; d’autant plus qu’il est ardu de tenter de donner une source précise à de tels symboles. Coupe du Graal, contenant christique, ou coupe féminine d’abondance, ce symbole à lui seul mériterait un livre entier. Il en va de même pour les autres images, très fortes elles aussi. L’auteure du livre sur lequel je me base rappelle les interprétations héraldiques au sujet des enseignes latines. Une solide théorie rapproche tarot et blasons familiaux. En effet, les deux systèmes fonctionnent de manière analogue au niveau de la figuration : un symbole fort pour contenir une idée ou des valeurs.

D’autres personnes, adeptes sans doute de la tripartition classique de la société médiévale, proposent de voir dans les quatre enseignes latines cette division sociale : l’épée et le bâton pour la fonction gouvernante (l’épée du souverain + le bâton/sceptre du chef religieux), le denier pour le corps commercial et la coupe pour la symbolique du peuple et du corps nourricier.

Pour d’autres encore, appuyant le fond très chrétien de l’imagerie tarotique, il s’agit de l’expression de quatre vertus fondamentales : l’épée pour la Justice, le bâton pour la Force, la coupe pour la Foi et enfin, le denier de la Charité. Cette interprétation est aussi très satisfaisante. En fait, le tarot ne se laisse pas si facilement prendre dans une seule interprétation, et c’est bien ce qui en fait sa richesse. Je conclurais cette brève partie avec la division qui semble primer aujourd’hui : celle des éléments. Aux bâtons de Feu s’opposent les coupes d’Eau et aux deniers terrestres, les épées de l’Air. Pour me révéler extrêmement schématique, je dirai que chaque élément représente ensuite une sphère de vie : l’eau pour les sentiments et l’intuition, le feu pour les actions, le corps, l’air pour les décisions, l’esprit vif et les mots, et les deniers pour la sphère terrestre, les valeurs.

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Site : Wonderful Things. Suites latines.

Concernant les arcanes majeurs, en vérité, les 22 cartes ne varient pas pendant les six siècles qui se développent jusqu’à nous ; seuls les noms changent, ou les numéros, mais les 22 arcanes restent plus ou moins les mêmes. La plus ancienne liste de ces atouts date d’ailleurs de 1470-1500, et elle se trouve au cœur d’un manuscrit de sermon contre les jeux d’argent, Sermones de ludo cum aliis. L’ordre est différent de celui qui nous sert aujourd’hui, sauf l’arcane XIII (la « sans nom », en fait : la Mort) qui possède une place de choix, très symbolique. Les noms aussi sont différents, selon ce que veut renforcer son auteur : par exemple, pour symboliser la Tour, il parle plutôt de sagitta (« la flèche »).

La Fortune du tarot du XVIIIe à nos jours.

Je me permets ici une brève introduction à la chronologie du tarot, afin de replacer les choses dans leur contexte et ne pas être victime du préjugé : « on a tiré les cartes de tous temps ». Non, la cartomancie est une discipline récente parmi toutes les autres mancies.

XVIIIe : l’âge d’or des cartes.

Etteilla est un cartomancien célèbre en son époque, et on lui doit la première publication française d’une somme complète sur les 78 cartes. Il les interprète une à une : cela peut nous paraître banal, tant les livrets de nos tarots le font, mais à l’époque, c’est une première. Avant cette somme, on ne possédait que des bribes d’interprétations. En vérité, cette publication est symptomatique du reste de ce siècle : on publie à foison des jeux et des livrets, et ce, surtout après la Révolution. Il y existe d’ailleurs un Jeu Divinatoire Révolutionnaire, datant de 1791 et jouissant d’une imagerie à son égale. Nous songerons simplement au XVIIIe et à la figure éminente de Mlle Lenormand (1772-1843), la « sibylle des salons » comme on aime à l’appeler. C’est une jeune femme qui, après avoir prédit différents éléments de la vie de l’impératrice Joséphine, connaît une fortune incroyable dans les salons mondains. On possède encore son jeu, puisqu’il est à la vente en reproductions parfois modernisées. Ce siècle amène vraiment le substrat nécessaire au développement du tarot, progressivement utilisé dans un sens divinatoire.

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Site : Amazon. Couverture de vente de l’une des versions du Lenormand.

XIXe : l’âge d’or des occultistes au détriment du tarot divinatoire.

Ce siècle-là connaît une forte popularité du mouvement occultiste, qui aime à voir dans le tarot le reliquat d’un savoir perdu, d’un livre général, d’un connaissance secrète. A l’époque, peu de Français écrivent sur le tarot (Eliphas Levi, Paul Christian, Papus…), mais on s’occupe plutôt de fantasmer sa nature. Dans ce que l’on trouve des écrits à tendance occultiste, on déprécie souvent l’usage divinatoire « simple » du tarot pour lui préférer l’imaginaire d’un Grand Livre Secret. On parle dès lors volontiers du Livre de Thoth ou d’un livre kabbalistique (voir les écrits de Levi).

XXe : la cartomancie chez les anglo-saxons.

Nous avançons dans les siècles, et le français Marcel Belline publie en 1961 son oracle, encore vendu de nos jours (couverture noire). En vérité, il ne faut pas se méprendre sur la nature de ce phénomène divinatoire au XXe siècle : je donne peut-être l’impression qu’il n’y en a que pour les Français après les Italiens. Les Anglo-Saxons jouent un rôle primordial à cette époque : ils bénéficient de l’héritage des occultistes au XIXe pour s’approprier la matière du tarot. C’est de cette manière qu’Arthur Edward Waite (1857-1942), traducteur éminent d’Eliphas Levi et de Papus, redessine entièrement le tarot en 1910. Son éditeur s’appelle Rider, et cela ne vous étonnera donc pas qu’on parle encore du « Rider-Waite ». En fait, deux tendances s’opposent aujourd’hui dans le tarot, et cette différence est plutôt perceptible au niveau des arcanes mineurs : si le tarot de Marseille préfère souvent des mineurs schématiques (deux deniers pour… deux deniers), le Rider-Waite utilise volontiers une figuration sans doute plus parlante pour l’usager débutant : le deux de deniers sera représenté par un personnage jonglant avec deux pièces. C’est alors une parfaite représentation de la carte, qui symbolise souvent un moment d’entre-deux, de deux issues équivalentes, et donc, l’impossibilité de choisir.

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Site : Le Chaudron de Morrigann. Exemple à gauche du « MARSEILLE » faisant face au « RIDER-WAITE ». Lame XIX : Le soleil.

XXIe : l’explosion des jeux divinatoires.

Cela ne vous échappera pas : les librairies et parfois les grandes enseignes se mettent à vendre des tarots, non plus pour passer le temps en vacances mais bien pour promouvoir cet outil divinatoire, avec toutes les critiques que l’on peut y faire. Des centaines de tarots différents existent aujourd’hui sur le marché ; car oui, on peut parler d’un marché du tarot. Tous les artistes de la « branche magique » — ou presque — auront édité leur propre tarot (Julia Jeffrey par exemple). On en trouve sous toutes les couleurs, toutes les tailles, et l’imaginaire nous parle à foison. Les jeux se distinguent alors par leur esthétique : à chaque tarot son propriétaire, en quelque sorte. Nous pouvons avoir des tarots « d’artiste », comme celui de Julia Jeffrey (Tarot of the hidden realm) ou le Light Visions. Il y a aussi des tarots reproduisant des œuvres classiques, mais n’incluant pas réellement d’artiste encore vivant : songeons alors au tarot dit de « Botticelli » ou à celui de Kat Black, utilisant la technique du collage numérique, donnant le superbe Golden Tarot. Des Français cette fois ont voulu rendre hommage à l’imagerie médiévale tardive : je pense au Tarot Noir, plutôt d’esthétique « Marseille », sorti assez récemment. En clair, nous pourrions dire qu’il y a un tarot pour tous les goûts, et ce n’est pas pour déplaire aux cartomanciens qui, chemin faisant, découvrent souvent le tarot de toute leur vie. Mais cette explosion de la cartomancie n’est pas sans conséquences et à force d’un trop-plein de vulgarisation, le tarot peut en perdre sa valeur et tous ses symboles.

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source : Prisma Visions tarot : un favori.